Livre premier--Un juste


Chapitre I

Monsieur Myriel


En 1815, M. Charles-Franois-Bienvenu Myriel tait vque de Digne.
C'tait un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le sige
de Digne depuis 1806.

Quoique ce dtail ne touche en aucune manire au fond mme de ce que
nous avons  raconter, il n'est peut-tre pas inutile, ne ft-ce que
pour tre exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui
avaient couru sur son compte au moment o il tait arriv dans le
diocse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de
place dans leur vie et surtout dans leur destine que ce qu'ils font. M.
Myriel tait fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe.
On contait de lui que son pre, le rservant pour hriter de sa charge,
l'avait mari de fort bonne heure,  dix-huit ou vingt ans, suivant un
usage assez rpandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel,
nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il
tait bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, lgant,
gracieux, spirituel; toute la premire partie de sa vie avait t donne
au monde et aux galanteries. La rvolution survint, les vnements se
prcipitrent, les familles parlementaires dcimes, chasses, traques,
se dispersrent. M. Charles Myriel, ds les premiers jours de la
rvolution, migra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de
poitrine dont elle tait atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point
d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destine de M. Myriel?
L'croulement de l'ancienne socit franaise, la chute de sa propre
famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore
peut-tre pour les migrs qui les voyaient de loin avec le
grossissement de l'pouvante, firent-ils germer en lui des ides de
renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions
et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de
ces coups mystrieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en
le frappant au coeur, l'homme que les catastrophes publiques
n'branleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa
fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que,
lorsqu'il revint d'Italie, il tait prtre.

En 1804, M. Myriel tait cur de Brignolles. Il tait dj vieux, et
vivait dans une retraite profonde.

Vers l'poque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait
plus trop quoi, l'amena  Paris. Entre autres personnes puissantes, il
alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que
l'empereur tait venu faire visite  son oncle, le digne cur, qui
attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majest.
Napolon, se voyant regard avec une certaine curiosit par ce
vieillard, se retourna, et dit brusquement:

--Quel est ce bonhomme qui me regarde?

--Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un
grand homme. Chacun de nous peut profiter.

L'empereur, le soir mme, demanda au cardinal le nom de ce cur, et
quelque temps aprs M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il tait
nomm vque de Digne.

Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les rcits qu'on faisait sur la
premire partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de
familles avaient connu la famille Myriel avant la rvolution.

M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite
ville o il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de ttes qui
pensent. Il devait le subir, quoiqu'il ft vque et parce qu'il tait
vque. Mais, aprs tout, les propos auxquels on mlait son nom
n'taient peut-tre que des propos; du bruit, des mots, des paroles;
moins que des paroles, des _palabres_, comme dit l'nergique langue du
midi.

Quoi qu'il en ft, aprs neuf ans d'piscopat et de rsidence  Digne,
tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier
moment les petites villes et les petites gens, taient tombs dans un
oubli profond. Personne n'et os en parler, personne n'et mme os
s'en souvenir.

M. Myriel tait arriv  Digne accompagn d'une vieille fille,
mademoiselle Baptistine, qui tait sa soeur et qui avait dix ans de
moins que lui.

Ils avaient pour tout domestique une servante du mme ge que
mademoiselle Baptistine, et appele madame Magloire, laquelle, aprs
avoir t _la servante de M. le Cur_, prenait maintenant le double
titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de
monseigneur.

Mademoiselle Baptistine tait une personne longue, ple, mince, douce;
elle ralisait l'idal de ce qu'exprime le mot respectable; car il
semble qu'il soit ncessaire qu'une femme soit mre pour tre vnrable.
Elle n'avait jamais t jolie; toute sa vie, qui n'avait t qu'une
suite de saintes oeuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de
blancheur et de clart; et, en vieillissant, elle avait gagn ce qu'on
pourrait appeler la beaut de la bont. Ce qui avait t de la maigreur
dans sa jeunesse tait devenu, dans sa maturit, de la transparence; et
cette diaphanit laissait voir l'ange. C'tait une me plus encore que
ce n'tait une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre;  peine assez
de corps pour qu'il y et l un sexe; un peu de matire contenant une
lueur; de grands yeux toujours baisss; un prtexte pour qu'une me
reste sur la terre.

Madame Magloire tait une petite vieille, blanche, grasse, replte,
affaire, toujours haletante,  cause de son activit d'abord, ensuite 
cause d'un asthme.

 son arrive, on installa M. Myriel en son palais piscopal avec les
honneurs voulus par les dcrets impriaux qui classent l'vque
immdiatement aprs le marchal de camp. Le maire et le prsident lui
firent la premire visite, et lui de son ct fit la premire visite au
gnral et au prfet.

L'installation termine, la ville attendit son vque  l'oeuvre.




Chapitre II

Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu


Le palais piscopal de Digne tait attenant  l'hpital.

Le palais piscopal tait un vaste et bel htel bti en pierre au
commencement du sicle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en
thologie de la facult de Paris, abb de Simore, lequel tait vque de
Digne en 1712. Ce palais tait un vrai logis seigneurial. Tout y avait
grand air, les appartements de l'vque, les salons, les chambres, la
cour d'honneur, fort large, avec promenoirs  arcades, selon l'ancienne
mode florentine, les jardins plants de magnifiques arbres. Dans la
salle  manger, longue et superbe galerie qui tait au rez-de-chausse
et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donn 
manger en crmonie le 29 juillet 1714  messeigneurs Charles Brlart de
Genlis, archevque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin,
vque de Grasse, Philippe de Vendme, grand prieur de France, abb de
Saint-Honor de Lrins, Franois de Berton de Grillon, vque-baron de
Vence, Csar de Sabran de Forcalquier, vque-seigneur de Glandve, et
Jean Soanen, prtre de l'oratoire, prdicateur ordinaire du roi,
vque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept rvrends
personnages dcoraient cette salle, et cette date mmorable, 29 juillet
1714, y tait grave en lettres d'or sur une table de marbre blanc.

L'hpital tait une maison troite et basse  un seul tage avec un
petit jardin. Trois jours aprs son arrive, l'vque visita l'hpital.
La visite termine, il fit prier le directeur de vouloir bien venir
jusque chez lui.

--Monsieur le directeur de l'hpital, lui dit-il, combien en ce moment
avez-vous de malades?

--Vingt-six, monseigneur.

--C'est ce que j'avais compt, dit l'vque.

--Les lits, reprit le directeur, sont bien serrs les uns contre les
autres.

--C'est ce que j'avais remarqu.

--Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle
difficilement.

--C'est ce qui me semble.

--Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit
pour les convalescents.

--C'est ce que je me disais.

--Dans les pidmies, nous avons eu cette anne le typhus, nous avons eu
une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne
savons que faire.

--C'est la pense qui m'tait venue.

--Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se rsigner.

Cette conversation avait lieu dans la salle  manger-galerie du
rez-de-chausse. L'vque garda un moment le silence, puis il se tourna
brusquement vers le directeur de l'hpital:

--Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que
dans cette salle?

--La salle  manger de monseigneur! s'cria le directeur stupfait.

L'vque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux
des mesures et des calculs.

--Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant  lui-mme.

Puis levant la voix:

--Tenez, monsieur le directeur de l'hpital, je vais vous dire. Il y a
videmment une erreur. Vous tes vingt-six personnes dans cinq ou six
petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour
soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le
vtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.

Le lendemain, les vingt-six pauvres taient installs dans le palais de
l'vque et l'vque tait  l'hpital.

M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant t ruine par la
rvolution. Sa soeur touchait une rente viagre de cinq cents francs
qui, au presbytre, suffisait  sa dpense personnelle. M. Myriel
recevait de l'tat comme vque un traitement de quinze mille francs. Le
jour mme o il vint se loger dans la maison de l'hpital, M. Myriel
dtermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manire
suivante. Nous transcrivons ici une note crite de sa main.

_Note pour rgler les dpenses de ma maison._

_Pour le petit sminaire: quinze cents livres_
_Congrgation de la mission: cent livres_
_Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres_
_Sminaire des missions trangres  Paris: deux cents livres_
_Congrgation du Saint-Esprit: cent cinquante livres_
_tablissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres_
_Socits de charit maternelle: trois cents livres_
_En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres_
_OEuvre pour l'amlioration des prisons: quatre cents livres_
_OEuvre pour le soulagement et la dlivrance des prisonniers: cinq cents
livres_
_Pour librer des pres de famille prisonniers pour dettes: mille livres_
_Supplment au traitement des pauvres matres d'cole du diocse: deux
mille livres_
_Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres_
_Congrgation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron,
pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres_
_Pour les pauvres: six mille livres_
_Ma dpense personnelle: mille livres_

Total: _quinze mille livres_

Pendant tout le temps qu'il occupa le sige de Digne, M. Myriel ne
changea presque rien  cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit,
_avoir rgl les dpenses de sa maison_.

Cet arrangement fut accept avec une soumission absolue par mademoiselle
Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne tait tout  la fois
son frre et son vque, son ami selon la nature et son suprieur selon
l'glise. Elle l'aimait et elle le vnrait tout simplement. Quand il
parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhrait. La servante
seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'vque, on l'a pu
remarquer, ne s'tait rserv que mille livres, ce qui, joint  la
pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an.
Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard
vivaient.

Et quand un cur de village venait  Digne, M. l'vque trouvait encore
moyen de le traiter, grce  la svre conomie de madame Magloire et 
l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine.

Un jour--il tait  Digne depuis environ trois mois--l'vque dit:

--Avec tout cela je suis bien gn!

--Je le crois bien! s'cria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement
pas rclam la rente que le dpartement lui doit pour ses frais de
carrosse en ville et de tournes dans le diocse. Pour les vques
d'autrefois c'tait l'usage.

--Tiens! dit l'vque, vous avez raison, madame Magloire.

Il fit sa rclamation.

Quelque temps aprs, le conseil gnral, prenant cette demande en
considration, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous
cette rubrique: _Allocation  M. l'vque pour frais de carrosse, frais
de poste et frais de tournes pastorales_.

Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et,  cette occasion, un
snateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable
au dix-huit brumaire et pourvu prs de la ville de Digne d'une
snatorerie magnifique, crivit au ministre des cultes, M. Bigot de
Prameneu, un petit billet irrit et confidentiel dont nous extrayons
ces lignes authentiques:

--Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de
quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournes?  quoi bon
ces tournes d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de
montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu' cheval. Le pont mme de
la Durance  Chteau-Arnoux peut  peine porter des charrettes  boeufs.
Ces prtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon
aptre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut
carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens
vques. Oh! toute cette prtraille! Monsieur le comte, les choses
n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura dlivrs des calotins. 
bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant  moi, je
suis pour Csar tout seul. Etc., etc.

La chose, en revanche, rjouit fort madame Magloire.

--Bon, dit-elle  mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commenc par
les autres, mais il a bien fallu qu'il fint par lui-mme. Il a rgl
toutes ses charits. Voil trois mille livres pour nous. Enfin!

Le soir mme, l'vque crivit et remit  sa soeur une note ainsi
conue:

_Frais de carrosse et de tournes._

_Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hpital: quinze
cents livres_
_Pour la socit de charit maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres_
_Pour la socit de charit maternelle de Draguignan: deux cent cinquante
livres_
_Pour les enfants trouvs: cinq cents livres_
_Pour les orphelins: cinq cents livres_

Total: _trois mille livres_

Tel tait le budget de M. Myriel.

Quant au casuel piscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements,
prdications, bndictions d'glises ou de chapelles, mariages, etc.,
l'vque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'pret qu'il
le donnait aux pauvres.

Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent afflurent. Ceux qui ont
et ceux qui manquent frappaient  la porte de M. Myriel, les uns venant
chercher l'aumne que les autres venaient y dposer. L'vque, en moins
d'un an, devint le trsorier de tous les bienfaits et le caissier de
toutes les dtresses. Des sommes considrables passaient par ses mains;
mais rien ne put faire qu'il changet quelque chose  son genre de vie
et qu'il ajoutt le moindre superflu  son ncessaire.

Loin de l. Comme il y a toujours encore plus de misre en bas que de
fraternit en haut, tout tait donn, pour ainsi dire, avant d'tre
reu; c'tait comme de l'eau sur une terre sche; il avait beau recevoir
de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dpouillait.

L'usage tant que les vques noncent leurs noms de baptme en tte de
leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du
pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms
et prnoms de l'vque, celui qui leur prsentait un sens, et ils ne
l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le
nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui
plaisait.

--J'aime ce nom-l, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.

Nous ne prtendons pas que le portrait que nous faisons ici soit
vraisemblable; nous nous bornons  dire qu'il est ressemblant.




Chapitre III

 bon vque dur vch


M. l'vque, pour avoir converti son carrosse en aumnes, n'en faisait
pas moins ses tournes. C'est un diocse fatigant que celui de Digne. Il
a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on
l'a vu tout  l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et
deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une
affaire. M. l'vque en venait  bout. Il allait  pied quand c'tait
dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la
montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet
tait trop pnible pour elles, il allait seul.

Un jour, il arriva  Senez, qui est une ancienne ville piscopale, mont
sur un ne. Sa bourse, fort  sec dans ce moment, ne lui avait pas
permis d'autre quipage. Le maire de la ville vint le recevoir  la
porte de l'vch et le regardait descendre de son ne avec des yeux
scandaliss. Quelques bourgeois riaient autour de lui.

--Monsieur le maire, dit l'vque, et messieurs les bourgeois, je vois
ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil  un
pauvre prtre de monter une monture qui a t celle de Jsus-Christ. Je
l'ai fait par ncessit, je vous assure, non par vanit.

Dans ses tournes, il tait indulgent et doux, et prchait moins qu'il
ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il
n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-ments et ses modles.
Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les
cantons o l'on tait dur pour les ncessiteux, il disait:

--Voyez les gens de Brianon. Ils ont donn aux indigents, aux veuves et
aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant
tous les autres. Ils leur rebtissent gratuitement leurs maisons quand
elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays bni de Dieu. Durant tout un
sicle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier.

Dans les villages pres au gain et  la moisson, il disait:

--Voyez ceux d'Embrun. Si un pre de famille, au temps de la rcolte, a
ses fils au service  l'arme et ses filles en service  la ville, et
qu'il soit malade et empch, le cur le recommande au prne; et le
dimanche, aprs la messe, tous les gens du village, hommes, femmes,
enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui
rapportent paille et grain dans son grenier.

Aux familles divises par des questions d'argent et d'hritage, il
disait:

--Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas
le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le pre meurt
dans une famille, les garons s'en vont chercher fortune, et laissent le
bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris.

Aux cantons qui ont le got des procs et o les fermiers se ruinent en
papier timbr, il disait:

--Voyez ces bons paysans de la valle de Queyras. Ils sont l trois
mille mes. Mon Dieu! c'est comme une petite rpublique. On n'y connat
ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il rpartit l'impt, taxe
chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines
sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obit, parce
que c'est un homme juste parmi des hommes simples.

Aux villages o il ne trouvait pas de matre d'cole, il citait encore
ceux de Queyras:

--Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze
ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des
matres d'cole pays par toute la valle qui parcourent les villages,
passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-l, et enseignant. Ces
magisters vont aux foires, o je les ai vus. On les reconnat  des
plumes  crire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui
n'enseignent qu' lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et
le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et
le latin ont trois plumes. Ceux-l sont de grands savants. Mais quelle
honte d'tre ignorants! Faites comme les gens de Queyras.

Il parlait ainsi, gravement et paternellement,  dfaut d'exemples
inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et
beaucoup d'images, ce qui tait l'loquence mme de Jsus-Christ,
convaincu et persuadant.




Chapitre IV

Les oeuvres semblables aux paroles


Sa conversation tait affable et gaie. Il se mettait  la porte des
deux vieilles femmes qui passaient leur vie prs de lui; quand il riait,
c'tait le rire d'un colier.

Madame Magloire l'appelait volontiers _Votre Grandeur_. Un jour, il se
leva de son fauteuil et alla  sa bibliothque chercher un livre. Ce
livre tait sur un des rayons d'en haut. Comme l'vque tait d'assez
petite taille, il ne put y atteindre.

--Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va
pas jusqu' cette planche.

Une de ses parentes loignes, madame la comtesse de L, laissait
rarement chapper une occasion d'numrer en sa prsence ce qu'elle
appelait les esprances de ses trois fils. Elle avait plusieurs
ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils taient
naturellement les hritiers. Le plus jeune des trois avait  recueillir
d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxime tait
substitu au titre de duc de son oncle; l'an devait succder  la
pairie de son aeul. L'vque coutait habituellement en silence ces
innocents et pardonnables talages maternels. Une fois pourtant, il
paraissait plus rveur que de coutume, tandis que madame de L
renouvelait le dtail de toutes ces successions et de toutes ces
esprances. Elle s'interrompit avec quelque impatience:

--Mon Dieu, mon cousin! mais  quoi songez-vous donc?

--Je songe, dit l'vque,  quelque chose de singulier qui est, je
crois, dans saint Augustin: Mettez votre esprance dans celui auquel on
ne succde point.

Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du dcs d'un
gentilhomme du pays, o s'talaient en une longue page, outre les
dignits du dfunt, toutes les qualifications fodales et nobiliaires de
tous ses parents:

--Quel bon dos a la mort! s'cria-t-il. Quelle admirable charge de
titres on lui fait allgrement porter, et comme il faut que les hommes
aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe  la vanit!

Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque
toujours un sens srieux. Pendant un carme, un jeune vicaire vint 
Digne et prcha dans la cathdrale. Il fut assez loquent. Le sujet de
son sermon tait la charit. Il invita les riches  donner aux
indigents, afin d'viter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il
put et de gagner le paradis qu'il fit dsirable et charmant. Il y avait
dans l'auditoire un riche marchand retir, un peu usurier, nomm M.
Gborand, lequel avait gagn un demi-million  fabriquer de gros draps,
des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Gborand n'avait
fait l'aumne  un malheureux.  partir de ce sermon, on remarqua qu'il
donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de
la cathdrale. Elles taient six  se partager cela. Un jour, l'vque
le vit faisant sa charit et dit  sa soeur avec un sourire:

--Voil monsieur Gborand qui achte pour un sou de paradis.

Quand il s'agissait de charit, il ne se rebutait pas, mme devant un
refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient rflchir. Une fois,
il qutait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait l le
marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen
d'tre tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette varit
a exist. L'vque, arriv  lui, lui toucha le bras.

--Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.

Le marquis se retourna et rpondit schement:

--Monseigneur, j'ai mes pauvres.

--Donnez-les-moi, dit l'vque.

Un jour, dans la cathdrale, il fit ce sermon.

Mes trs chers frres, mes bons amis, il y a en France treize cent
vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit
cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fentre, et
enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture,
la porte. Et cela,  cause d'une chose qu'on appelle l'impt des portes
et fentres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des
petits enfants, dans ces logis-l, et voyez les fivres et les maladies.
Hlas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas
la loi, mais je bnis Dieu. Dans l'Isre, dans le Var, dans les deux
Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas mme de
brouettes, ils transportent les engrais  dos d'hommes; ils n'ont pas de
chandelles, et ils brlent des btons rsineux et des bouts de corde
tremps dans la poix rsine. C'est comme cela dans tout le pays haut du
Dauphin. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la
bouse de vache sche. L'hiver, ils cassent ce pain  coups de hache et
ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le
manger.--Mes frres, ayez piti! voyez comme on souffre autour de vous.

N provenal, il s'tait facilement familiaris avec tous les patois du
midi. Il disait: _Eh b! moussu, ss sag?_ comme dans le bas
Languedoc. _Ont anaras passa?_ comme dans les basses Alpes. _Puerte
un bouen moutou embe un bouen froumage grase_, comme dans le haut
Dauphin. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribu  lui
donner accs prs de tous les esprits. Il tait dans la chaumire et
dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus
grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues,
il entrait dans toutes les mes. Du reste, il tait le mme pour les
gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien
htivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il
disait:

--Voyons le chemin par o la faute a pass.

tant, comme il se qualifiait lui-mme en souriant, un _ex-pcheur_, il
n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez
haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux froces, une
doctrine qu'on pourrait rsumer  peu prs ainsi:

L'homme a sur lui la chair qui est tout  la fois son fardeau et sa
tentation. Il la trane et lui cde.

Il doit la surveiller, la contenir, la rprimer, et ne lui obir qu'
la dernire extrmit. Dans cette obissance-l, il peut encore y avoir
de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vnielle. C'est une chute,
mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prire.

tre un saint, c'est l'exception; tre un juste, c'est la rgle. Errez,
dfaillez, pchez, mais soyez des justes.

Le moins de pch possible, c'est la loi de l'homme. Pas de pch du
tout est le rve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au
pch. Le pch est une gravitation.

Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite:

--Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros
crime que tout le monde commet. Voil les hypocrisies effares qui se
dpchent de protester et de se mettre  couvert.

Il tait indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pse le poids
de la socit humaine. Il disait:

--Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des
indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pres, des
matres, des forts, des riches et des savants.

Il disait encore:

-- ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous
pourrez; la socit est coupable de ne pas donner l'instruction gratis;
elle rpond de la nuit qu'elle produit. Cette me est pleine d'ombre, le
pch s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le pch, mais
celui qui y a fait l'ombre.

Comme on voit, il avait une manire trange et  lui de juger les
choses. Je souponne qu'il avait pris cela dans l'vangile.

Il entendit un jour conter dans un salon un procs criminel qu'on
instruisait et qu'on allait juger. Un misrable homme, par amour pour
une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle,  bout de ressources,
avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie tait encore punie de
mort  cette poque. La femme avait t arrte mettant la premire
pice fausse fabrique par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de
preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le
perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina  nier. Sur ce,
le procureur du roi avait eu une ide. Il avait suppos une infidlit
de l'amant, et tait parvenu, avec des fragments de lettres savamment
prsents,  persuader  la malheureuse qu'elle avait une rivale et que
cet homme la trompait. Alors, exaspre de jalousie, elle avait dnonc
son amant, tout avou, tout prouv. L'homme tait perdu. Il allait tre
prochainement jug  Aix avec sa complice. On racontait le fait, et
chacun s'extasiait sur l'habilet du magistrat. En mettant la jalousie
en jeu, il avait fait jaillir la vrit par la colre, il avait fait
sortir la justice de la vengeance. L'vque coutait tout cela en
silence. Quand ce fut fini, il demanda:

--O jugera-t-on cet homme et cette femme?

-- la cour d'assises.

Il reprit:

--Et o jugera-t-on monsieur le procureur du roi?

Il arriva  Digne une aventure tragique. Un homme fut condamn  mort
pour meurtre. C'tait un malheureux pas tout  fait lettr, pas tout 
fait ignorant, qui avait t bateleur dans les foires et crivain
public. Le procs occupa beaucoup la ville. La veille du jour fix pour
l'excution du condamn, l'aumnier de la prison tomba malade. Il
fallait un prtre pour assister le patient  ses derniers moments. On
alla chercher le cur. Il parat qu'il refusa en disant: Cela ne me
regarde pas. Je n'ai que faire de cette corve et de ce saltimbanque;
moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas l ma place. On
rapporta cette rponse  l'vque qui dit:

--Monsieur le cur a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.

Il alla sur-le-champ  la prison, il descendit au cabanon du
saltimbanque, il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla.
Il passa toute la journe et toute la nuit prs de lui, oubliant la
nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'me du condamn et priant
le condamn pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vrits qui
sont les plus simples. Il fut pre, frre, ami; vque pour bnir
seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet
homme allait mourir dsespr. La mort tait pour lui comme un abme.
Debout et frmissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il
n'tait pas assez ignorant pour tre absolument indiffrent. Sa
condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu  et l
autour de lui cette cloison qui nous spare du mystre des choses et que
nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par
ces brches fatales, et ne voyait que des tnbres. L'vque lui fit
voir une clart.

Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'vque tait l.
Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec
sa croix piscopale au cou, cte  cte avec ce misrable li de cordes.

Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'chafaud avec lui. Le
patient, si morne et si accabl la veille, tait rayonnant. Il sentait
que son me tait rconcilie et il esprait Dieu. L'vque l'embrassa,
et, au moment o le couteau allait tomber, il lui dit:

--Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frres
chassent retrouve le Pre. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Pre
est l.

Quand il redescendit de l'chafaud, il avait quelque chose dans son
regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui tait le plus
admirable de sa pleur ou de sa srnit. En rentrant  cet humble logis
qu'il appelait en souriant son palais, il dit  sa soeur:

--Je viens d'officier pontificalement.

Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les
moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en
commentant cette conduite de l'vque: C'est de l'affectation. Ceci ne
fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice
aux actions saintes, fut attendri et admira.

Quant  l'vque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut
longtemps  s'en remettre.

L'chafaud, en effet, quand il est l, dress et debout, a quelque chose
qui hallucine. On peut avoir une certaine indiffrence sur la peine de
mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de
ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est
violente, il faut se dcider et prendre parti pour ou contre. Les uns
admirent, comme de Maistre; les autres excrent, comme Beccaria. La
guillotine est la concrtion de la loi; elle se nomme _vindicte;_ elle
n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperoit
frissonne du plus mystrieux des frissons. Toutes les questions sociales
dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'chafaud
est vision. L'chafaud n'est pas une charpente, l'chafaud n'est pas une
machine, l'chafaud n'est pas une mcanique inerte faite de bois, de fer
et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'tre qui a je ne sais
quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette
machine entend, que cette mcanique comprend, que ce bois, ce fer et ces
cordes veulent. Dans la rverie affreuse o sa prsence jette l'me,
l'chafaud apparat terrible et se mlant de ce qu'il fait. L'chafaud
est le complice du bourreau; il dvore; il mange de la chair, il boit du
sang. L'chafaud est une sorte de monstre fabriqu par le juge et par le
charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espce de vie
pouvantable faite de toute la mort qu'il a donne.

Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de
l'excution et beaucoup de jours encore aprs, l'vque parut accabl.
La srnit presque violente du moment funbre avait disparu: le fantme
de la justice sociale l'obsdait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes
ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se
ft un reproche. Par moments, il se parlait  lui-mme, et bgayait 
demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa soeur entendit un
soir et recueillit:

--Je ne croyais pas que cela ft si monstrueux. C'est un tort de
s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi
humaine. La mort n'appartient qu' Dieu. De quel droit les hommes
touchent-ils  cette chose inconnue?

Avec le temps ces impressions s'attnurent, et probablement
s'effacrent. Cependant on remarqua que l'vque vitait dsormais de
passer sur la place des excutions. On pouvait appeler M. Myriel  toute
heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que l
tait son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles
veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de
lui-mme. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprs de
l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mre qui avait
perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi
le moment de parler.  admirable consolateur! il ne cherchait pas 
effacer la douleur par l'oubli, mais  l'agrandir et  la dignifier par
l'esprance. Il disait:

--Prenez garde  la faon dont vous vous tournez vers les morts. Ne
songez pas  ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur
vivante de votre mort bien-aim au fond du ciel.

Il savait que la croyance est saine. Il cherchait  conseiller et 
calmer l'homme dsespr en lui indiquant du doigt l'homme rsign, et 
transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur
qui regarde une toile.




Chapitre V

Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes


La vie intrieure de M. Myriel tait pleine des mmes penses que sa vie
publique. Pour qui et pu la voir de prs, c'et t un spectacle grave
et charmant que cette pauvret volontaire dans laquelle vivait M.
l'vque de Digne.

Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait
peu. Ce court sommeil tait profond. Le matin il se recueillait pendant
une heure, puis il disait sa messe, soit  la cathdrale, soit dans son
oratoire. Sa messe dite, il djeunait d'un pain de seigle tremp dans le
lait de ses vaches. Puis il travaillait.

Un vque est un homme fort occup; il faut qu'il reoive tous les jours
le secrtaire de l'vch, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous
les jours ses grands vicaires. Il a des congrgations  contrler, des
privilges  donner, toute une librairie ecclsiastique  examiner,
paroissiens, catchismes diocsains, livres d'heures, etc., des
mandements  crire, des prdications  autoriser, des curs et des
maires  mettre d'accord, une correspondance clricale, une
correspondance administrative, d'un ct l'tat, de l'autre le
Saint-Sige, mille affaires.

Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son
brviaire, il le donnait d'abord aux ncessiteux, aux malades et aux
affligs; le temps que les affligs, les malades et les ncessiteux lui
laissaient, il le donnait au travail. Tantt il bchait la terre dans
son jardin, tantt il lisait et crivait. Il n'avait qu'un mot pour ces
deux sortes de travail; il appelait cela _jardiner_.

--L'esprit est un jardin, disait-il.

 midi, il dnait. Le dner ressemblait au djeuner.

Vers deux heures, quand le temps tait beau, il sortait et se promenait
 pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les
masures. On le voyait cheminer seul, tout  ses penses, l'oeil baiss,
appuy sur sa longue canne, vtu de sa douillette violette ouate et
bien chaude, chauss de bas violets dans de gros souliers, et coiff de
son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands
d'or  graine d'pinards.

C'tait une fte partout o il paraissait. On et dit que son passage
avait quelque chose de rchauffant et de lumineux. Les enfants et les
vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'vque comme pour le
soleil. Il bnissait et on le bnissait. On montrait sa maison 
quiconque avait besoin de quelque chose.

 et l, il s'arrtait, parlait aux petits garons et aux petites
filles et souriait aux mres. Il visitait les pauvres tant qu'il avait
de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.

Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne
voulait pas qu'on s'en apert, il ne sortait jamais dans la ville
autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gnait un peu en t.

Le soir  huit heures et demie il soupait avec sa soeur, madame Magloire
debout derrire eux et les servant  table. Rien de plus frugal que ce
repas. Si pourtant l'vque avait un de ses curs  souper, madame
Magloire en profitait pour servir  Monseigneur quelque excellent
poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout cur tait
un prtexte  bon repas; l'vque se laissait faire. Hors de l, son
ordinaire ne se composait gure que de lgumes cuits dans l'eau et de
soupe  l'huile. Aussi disait-on dans la ville:

--Quand l'vque fait pas chre de cur, il fait chre de trappiste.

Aprs son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle
Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se
remettait  crire, tantt sur des feuilles volantes, tantt sur la
marge de quelque in-folio. Il tait lettr et quelque peu savant. Il a
laiss cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une
dissertation sur le verset de la Gense: _Au commencement l'esprit de
Dieu flottait sur les eaux_. Il confronte avec ce verset trois textes:
la version arabe qui dit: _Les vents de Dieu soufflaient;_ Flavius
Josphe qui dit: _Un vent d'en haut se prcipitait sur la terre_, et
enfin la paraphrase chaldaque d'Onkelos qui porte: _Un vent venant de
Dieu soufflait sur la face des eaux_. Dans une autre dissertation, il
examine les oeuvres thologiques de Hugo, vque de Ptolmas,
arrire-grand-oncle de celui qui crit ce livre, et il tablit qu'il
faut attribuer  cet vque les divers opuscules publis, au sicle
dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.

Parfois au milieu d'une lecture, quel que ft le livre qu'il et entre
les mains, il tombait tout  coup dans une mditation profonde, d'o il
ne sortait que pour crire quelques lignes sur les pages mmes du
volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les
contient. Nous avons sous les yeux une note crite par lui sur une des
marges d'un in-quarto intitul: _Correspondance du lord Germain avec les
gnraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amrique.
 Versailles, chez Poinot, libraire, et  Paris, chez Pissot, libraire,
quai des Augustins_.

Voici cette note:

 vous qui tes!

L'Ecclsiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabes vous nomment
Crateur, l'ptre aux phsiens vous nomme Libert, Baruch vous nomme
Immensit, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vrit, Jean vous nomme
Lumire, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle
Providence, le Lvitique Saintet, Esdras Justice, la cration vous
nomme Dieu, l'homme vous nomme Pre; mais Salomon vous nomme
Misricorde, et c'est l le plus beau de tous vos noms.

Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient 
leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au
rez-de-chausse.

Ici il est ncessaire que nous donnions une ide exacte du logis de M.
l'vque de Digne.




Chapitre VI

Par qui il faisait garder sa maison


La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un
rez-de-chausse et d'un seul tage: trois pices au rez-de-chausse,
trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrire la maison, un
jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier.
L'vque logeait en bas. La premire pice, qui s'ouvrait sur la rue,
lui servait de salle  manger, la deuxime de chambre  coucher, et la
troisime d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer
par la chambre  coucher, et sortir de la chambre  coucher sans passer
par la salle  manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcve
ferme, avec un lit pour les cas d'hospitalit. M. l'vque offrait ce
lit aux curs de campagne que des affaires ou les besoins de leur
paroisse amenaient  Digne.

La pharmacie de l'hpital, petit btiment ajout  la maison et pris sur
le jardin, avait t transforme en cuisine et en cellier.

Il y avait en outre dans le jardin une table qui tait l'ancienne
cuisine de l'hospice et o l'vque entretenait deux vaches. Quelle que
ft la quantit de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait
invariablement tous les matins la moiti aux malades de l'hpital.--Je
paye ma dme, disait-il.

Sa chambre tait assez grande et assez difficile  chauffer dans la
mauvaise saison. Comme le bois est trs cher  Digne, il avait imagin
de faire faire dans l'table  vaches un compartiment ferm d'une
cloison en planches. C'tait l qu'il passait ses soires dans les
grands froids. Il appelait cela son _salon d'hiver_.

Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle  manger,
d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carre, et quatre chaises
de paille. La salle  manger tait orne en outre d'un vieux buffet
peint en rose  la dtrempe. Du buffet pareil, convenablement habill de
napperons blancs et de fausses dentelles, l'vque avait fait l'autel
qui dcorait son oratoire.

Ses pnitentes riches et les saintes femmes de Digne s'taient souvent
cotises pour faire les frais d'un bel autel neuf  l'oratoire de
monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donn aux
pauvres.

--Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'me d'un malheureux
consol qui remercie Dieu.

Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un
fauteuil  bras galement en paille dans sa chambre  coucher. Quand par
hasard il recevait sept ou huit personnes  la fois, le prfet, ou le
gnral, ou l'tat-major du rgiment en garnison, ou quelques lves du
petit sminaire, on tait oblig d'aller chercher dans l'table les
chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil
dans la chambre  coucher; de cette faon, on pouvait runir jusqu'
onze siges pour les visiteurs.  chaque nouvelle visite on dmeublait
une pice.

Il arrivait parfois qu'on tait douze; alors l'vque dissimulait
l'embarras de la situation en se tenant debout devant la chemine si
c'tait l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'tait
l't.

Il y avait bien encore dans l'alcve ferme une chaise, mais elle tait
 demi dpaille et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait
qu'elle ne pouvait servir qu'appuye contre le mur. Mademoiselle
Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une trs grande bergre en
bois jadis dor et revtue de pkin  fleurs, mais on avait t oblig
de monter cette bergre au premier par la fentre, l'escalier tant trop
troit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.

L'ambition de mademoiselle Baptistine et t de pouvoir acheter un
meuble de salon en velours d'Utrecht jaune  rosaces et en acajou  cou
de cygne, avec canap. Mais cela et cot au moins cinq cents francs,
et, ayant vu qu'elle n'avait russi  conomiser pour cet objet que
quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y
renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idal?

Rien de plus simple  se figurer que la chambre  coucher de l'vque.
Une porte-fentre donnant sur le jardin, vis--vis le lit; un lit
d'hpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit,
derrire un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les
anciennes habitudes lgantes de l'homme du monde; deux portes, l'une
prs de la chemine, donnant dans l'oratoire; l'autre, prs de la
bibliothque, donnant dans la salle  manger; la bibliothque, grande
armoire vitre pleine de livres; la chemine, de bois peint en marbre,
habituellement sans feu; dans la chemine, une paire de chenets en fer
orns de deux vases  guirlandes et cannelures jadis argents  l'argent
hach, ce qui tait un genre de luxe piscopal; au-dessus,  l'endroit
o d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre dsargent fix
sur un velours noir rp dans un cadre de bois ddor. Prs de la
porte-fentre, une grande table avec un encrier, charge de papiers
confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille.
Devant le lit, un prie-Dieu, emprunt  l'oratoire.

Deux portraits dans des cadres ovales taient accrochs au mur des deux
cts du lit. De petites inscriptions dores sur le fond neutre de la
toile  ct des figures indiquaient que les portraits reprsentaient,
l'un, l'abb de Chaliot, vque de Saint-Claude, l'autre, l'abb
Tourteau, vicaire gnral d'Agde, abb de Grand-Champ, ordre de Cteaux,
diocse de Chartres. L'vque, en succdant dans cette chambre aux
malades de l'hpital, y avait trouv ces portraits et les y avait
laisss. C'taient des prtres, probablement des donateurs: deux motifs
pour qu'il les respectt. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages,
c'est qu'ils avaient t nomms par le roi, l'un  son vch, l'autre 
son bnfice, le mme jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant
dcroch les tableaux pour en secouer la poussire, l'vque avait
trouv cette particularit crite d'une encre blanchtre sur un petit
carr de papier jauni par le temps, coll avec quatre pains  cacheter
derrire le portrait de l'abb de Grand-Champ.

Il avait  sa fentre un antique rideau de grosse toffe de laine qui
finit par devenir tellement vieux que, pour viter la dpense d'un neuf,
madame Magloire fut oblige de faire une grande couture au beau milieu.
Cette couture dessinait une croix. L'vque le faisait souvent
remarquer.

--Comme cela fait bien! disait-il.

Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chausse ainsi qu'au
premier, sans exception, taient blanchies au lait de chaux, ce qui est
une mode de caserne et d'hpital.

Cependant, dans les dernires annes, madame Magloire retrouva, comme on
le verra plus loin, sous le papier badigeonn, des peintures qui
ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'tre
l'hpital, cette maison avait t le parloir aux bourgeois. De l cette
dcoration. Les chambres taient paves de briques rouges qu'on lavait
toutes les semaines, avec des nattes de paille tresse devant tous les
lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, tait du haut en bas
d'une propret exquise. C'tait le seul luxe que l'vque permit. Il
disait:

--Cela ne prend rien aux pauvres.

Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possd
jadis six couverts d'argent et une grande cuiller  soupe que madame
Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur
la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'vque de
Digne tel qu'il tait, nous devons ajouter qu'il lui tait arriv plus
d'une fois de dire:

--Je renoncerais difficilement  manger dans de l'argenterie.

Il faut ajouter  cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif
qui lui venaient de l'hritage d'une grand'tante. Ces flambeaux
portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la
chemine de l'vque. Quand il avait quelqu'un  dner, madame Magloire
allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.

Il y avait dans la chambre mme de l'vque,  la tte de son lit, un
petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six
couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en tait
jamais la clef.

Le jardin, un peu gt par les constructions assez laides dont nous
avons parl, se composait de quatre alles en croix rayonnant autour
d'un puisard; une autre alle faisait tout le tour du jardin et
cheminait le long du mur blanc dont il tait enclos. Ces alles
laissaient entre elles quatre carrs bords de buis. Dans trois, madame
Magloire cultivait des lgumes; dans le quatrime, l'vque avait mis
des fleurs. Il y avait  et l quelques arbres fruitiers.

Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce:

--Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voil pourtant un carr
inutile. Il vaudrait mieux avoir l des salades que des bouquets.

--Madame Magloire, rpondit l'vque, vous vous trompez. Le beau est
aussi utile que l'utile.

Il ajouta aprs un silence:

--Plus peut-tre.

Ce carr, compos de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'vque
presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou
deux, coupant, sarclant, et piquant  et l des trous en terre o il
mettait des graines. Il n'tait pas aussi hostile aux insectes qu'un
jardinier l'et voulu. Du reste, aucune prtention  la botanique; il
ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du
monde  dcider entre Tournefort et la mthode naturelle; il ne prenait
parti ni pour les utricules contre les cotyldons, ni pour Jussieu
contre Linn. Il n'tudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il
respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les
ignorants, et, sans jamais manquer  ces deux respects, il arrosait ses
plates-bandes chaque soir d't avec un arrosoir de fer-blanc peint en
vert.

La maison n'avait pas une porte qui fermt  clef. La porte de la salle
 manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la
cathdrale, tait jadis arme de serrures et de verrous comme une porte
de prison. L'vque avait fait ter toutes ces ferrures, et cette porte,
la nuit comme le jour, n'tait ferme qu'au loquet. Le premier passant
venu,  quelque heure que ce ft, n'avait qu' la pousser. Dans les
commencements, les deux femmes avaient t fort tourmentes de cette
porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit:

--Faites mettre des verrous  vos chambres, si cela vous plat.

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme
si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps
des frayeurs. Pour ce qui est de l'vque, on peut trouver sa pense
explique ou du moins indique dans ces trois lignes crites par lui sur
la marge d'une bible: Voici la nuance: la porte du mdecin ne doit
jamais tre ferme; la porte du prtre doit toujours tre ouverte. Sur
un autre livre, intitul _Philosophie de la science mdicale_, il avait
crit cette autre note: Est-ce que je ne suis pas mdecin comme eux?
Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les
malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.

Ailleurs encore il avait crit: Ne demandez pas son nom  qui vous
demande un gte. C'est surtout celui-l que son nom embarrasse qui a
besoin d'asile.

Il advint qu'un digne cur, je ne sais plus si c'tait le cur de
Couloubroux ou le cur de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour,
probablement  l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur tait
bien sr de ne pas commettre jusqu' un certain point une imprudence en
laissant jour et nuit sa porte ouverte  la disposition de qui voulait
entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivt quelque malheur
dans une maison si peu garde. L'vque lui toucha l'paule avec une
gravit douce et lui dit:--_Nisi Dominus custodierit domum, in vanum
vigilant qui custodiunt eam_.

Puis il parla d'autre chose.

Il disait assez volontiers:

--Il y a la bravoure du prtre comme il y a la bravoure du colonel de
dragons. Seulement, ajoutait-il, la ntre doit tre tranquille.




Chapitre VII

Cravatte


Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car
il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'tait que M. l'vque
de Digne.

Aprs la destruction de la bande de Gaspard Bs qui avait infest les
gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se rfugia dans la
montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe
de Gaspard Bs, dans le comt de Nice, puis gagna le Pimont, et tout 
coup reparut en France, du ct de Barcelonnette. On le vit  Jauziers
d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du
Joug-de-l'Aigle, et de l il descendait vers les hameaux et les villages
par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa mme pousser jusqu'
Embrun, pntra une nuit dans la cathdrale et dvalisa la sacristie.
Ses brigandages dsolaient le pays. On mit la gendarmerie  ses
trousses, mais en vain. Il chappait toujours; quelquefois il rsistait
de vive force. C'tait un hardi misrable. Au milieu de toute cette
terreur, l'vque arriva. Il faisait sa tourne. Au Chastelar, le maire
vint le trouver et l'engagea  rebrousser chemin. Cravatte tenait la
montagne jusqu' l'Arche, et au-del. Il y avait danger, mme avec une
escorte. C'tait exposer inutilement trois ou quatre malheureux
gendarmes.

--Aussi, dit l'vque, je compte aller sans escorte.

--Y pensez-vous, monseigneur? s'cria le maire.

--J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je
vais partir dans une heure.

--Partir?

--Partir.

--Seul?

--Seul.

--Monseigneur! vous ne ferez pas cela.

--Il y a l, dans la montagne, reprit l'vque, une humble petite
commune grande comme a, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont
mes bons amis. De doux et honntes bergers. Ils possdent une chvre sur
trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de
diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites
fltes  six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du
bon Dieu. Que diraient-ils d'un vque qui a peur? Que diraient-ils si
je n'y allais pas?

--Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands!

--Tiens, dit l'vque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les
rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu.

--Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups!

--Monsieur le maire, c'est peut-tre prcisment de ce troupeau que
Jsus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence?

--Monseigneur, ils vous dvaliseront.

--Je n'ai rien.

--Ils vous tueront.

--Un vieux bonhomme de prtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah!
 quoi bon?

--Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer!

--Je leur demanderai l'aumne pour mes pauvres.

--Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie.

--Monsieur le maire, dit l'vque, n'est-ce dcidment que cela? Je ne
suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les mes.

Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagn seulement d'un enfant
qui s'offrit  lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le
pays, et effraya trs fort.

Il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame Magloire. Il traversa la
montagne  mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses
bons amis les bergers. Il y resta quinze jours, prchant,
administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son
dpart, il rsolut de chanter pontificalement un _Te Deum_. Il en parla
au cur. Mais comment faire? pas d'ornements piscopaux. On ne pouvait
mettre  sa disposition qu'une chtive sacristie de village avec
quelques vieilles chasubles de damas us ornes de galons faux.

--Bah! dit l'vque. Monsieur le cur, annonons toujours au prne notre
_Te Deum_. Cela s'arrangera.

On chercha dans les glises d'alentour. Toutes les magnificences de ces
humbles paroisses runies n'auraient pas suffi  vtir convenablement un
chantre de cathdrale. Comme on tait dans cet embarras, une grande
caisse fut apporte et dpose au presbytre pour M. l'vque par deux
cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse;
elle contenait une chape de drap d'or, une mitre orne de diamants, une
croix archipiscopale, une crosse magnifique, tous les vtements
pontificaux vols un mois auparavant au trsor de Notre-Dame d'Embrun.
Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel taient crits ces mots:
_Cravatte  monseigneur Bienvenu_.

--Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'vque.

Puis il ajouta en souriant:

-- qui se contente d'un surplis de cur, Dieu envoie une chape
d'archevque.

--Monseigneur, murmura le cur en hochant la tte avec un sourire, Dieu,
ou le diable.

L'vque regarda fixement le cur et reprit avec autorit:

--Dieu!

Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le
regarder par curiosit. Il retrouva au presbytre du Chastelar
mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit
 sa soeur:

--Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prtre est all chez ces pauvres
montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'tais
parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trsor d'une
cathdrale.

Le soir, avant de se coucher, il dit encore:

--Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont l les
dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mmes. Les
prjugs, voil les voleurs; les vices, voil les meurtriers. Les grands
dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tte ou
notre bourse! Ne songeons qu' ce qui menace notre me.

Puis se tournant vers sa soeur:

--Ma soeur, de la part du prtre jamais de prcaution contre le
prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous  prier
Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non
pour nous, mais pour que notre frre ne tombe pas en faute  notre
occasion.

Du reste, les vnements taient rares dans son existence. Nous
racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie 
faire toujours les mmes choses aux mmes moments. Un mois de son anne
ressemblait  une heure de sa journe.

Quant  ce que devint le trsor de la cathdrale d'Embrun, on nous
embarrasserait de nous interroger l-dessus. C'taient l de bien belles
choses, et bien tentantes, et bien bonnes  voler au profit des
malheureux. Voles, elles l'taient dj d'ailleurs. La moiti de
l'aventure tait accomplie; il ne restait plus qu' changer la direction
du vol, et qu' lui faire faire un petit bout de chemin du ct des
pauvres. Nous n'affirmons rien du reste  ce sujet. Seulement on a
trouv dans les papiers de l'vque une note assez obscure qui se
rapporte peut-tre  cette affaire, et qui est ainsi conue: _La
question est de savoir si cela doit faire retour  la cathdrale ou 
l'hpital_.




Chapitre VIII

Philosophie aprs boire


Le snateur dont il a t parl plus haut tait un homme entendu qui
avait fait son chemin avec une rectitude inattentive  toutes ces
rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jure,
justice, devoir; il avait march droit  son but et sans broncher une
seule fois dans la ligne de son avancement et de son intrt. C'tait un
ancien procureur, attendri par le succs, pas mchant homme du tout,
rendant tous les petits services qu'il pouvait  ses fils,  ses
gendres,  ses parents, mme  des amis; ayant sagement pris de la vie
les bons cts, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui
semblait assez bte. Il tait spirituel, et juste assez lettr pour se
croire un disciple d'picure en n'tant peut-tre qu'un produit de
Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agrablement, des choses
infinies et ternelles, et des billeveses du bonhomme vque. Il en
riait quelquefois, avec une aimable autorit, devant M. Myriel lui-mme,
qui coutait.

 je ne sais plus quelle crmonie demi-officielle, le comte*** (ce
snateur) et M. Myriel durent dner chez le prfet. Au dessert, le
snateur, un peu gay, quoique toujours digne, s'cria:

--Parbleu, monsieur l'vque, causons. Un snateur et un vque se
regardent difficilement sans cligner de l'oeil. Nous sommes deux
augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

--Et vous avez raison, rpondit l'vque. Comme on fait sa philosophie
on se couche. Vous tes sur le lit de pourpre, monsieur le snateur.

Le snateur, encourag, reprit:

--Soyons bons enfants.

--Bons diables mme, dit l'vque.

--Je vous dclare, reprit le snateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon,
Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma
bibliothque tous mes philosophes dors sur tranche.

--Comme vous-mme, monsieur le comte, interrompit l'vque.

Le snateur poursuivit:

--Je hais Diderot; c'est un idologue, un dclamateur et un
rvolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire.
Voltaire s'est moqu de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de
Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une
cuillere de pte de farine supple le _fiat lux_. Supposez la goutte
plus grosse et la cuillere plus grande, vous avez le monde. L'homme,
c'est l'anguille. Alors  quoi bon le Pre ternel? Monsieur l'vque,
l'hypothse Jhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu' produire des gens
maigres qui songent creux.  bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive
Zro qui me laisse tranquille! De vous  moi, et pour vider mon sac, et
pour me confesser  mon pasteur comme il convient, je vous avoue que
j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jsus qui prche  tout
bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare  des
gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice!  quoi? Je ne vois pas qu'un
loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature.
Nous sommes au sommet; ayons la philosophie suprieure. Que sert d'tre
en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres?
Vivons gament. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir,
ailleurs, l-haut, l-bas, quelque part, je n'en crois pas un tratre
mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois
prendre garde  tout ce que je fais, il faut que je me casse la tte sur
le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le _fas_ et le
_nefas_. Pourquoi? parce que j'aurai  rendre compte de mes actions.
Quand? aprs ma mort. Quel bon rve! Aprs ma mort, bien fin qui me
pincera. Faites donc saisir une poigne de cendre par une main d'ombre.
Disons le vrai, nous qui sommes des initis et qui avons lev la jupe
d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la vgtation. Cherchons le
rel. Creusons tout  fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer
la vrit, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des
joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carr par
la base, moi. Monsieur l'vque, l'immortalit de l'homme est un
coute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet
qu'a Adam! On est me, on sera ange, on aura des ailes bleues aux
omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les
bienheureux iront d'un astre  l'autre? Soit. On sera les sauterelles
des toiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces
paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le
_Moniteur_, parbleu! mais je le chuchote entre amis. _Inter pocula_.
Sacrifier la terre au paradis, c'est lcher la proie pour l'ombre. tre
dupe de l'infini! pas si bte. Je suis nant. Je m'appelle monsieur le
comte Nant, snateur. tais-je avant ma naissance? Non. Serai-je aprs
ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussire agrge par un organisme.
Qu'ai-je  faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. O
me mnera la souffrance? Au nant. Mais j'aurai souffert. O me mnera
la jouissance? Au nant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut
tre mangeant ou mang. Je mange. Mieux vaut tre la dent que l'herbe.
Telle est ma sagesse. Aprs quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur
est l, le Panthon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou.
Fin. _Finis_. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de
l'vanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait l
quelqu'un qui ait quelque chose  me dire, je ris d'y songer. Invention
de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jhovah pour les hommes.
Non, notre lendemain est de la nuit. Derrire la tombe, il n'y a plus
que des nants gaux. Vous avez t Sardanapale, vous avez t Vincent
de Paul, cela fait le mme rien. Voil le vrai. Donc vivez, par-dessus
tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vrit, je vous le
dis, monsieur l'vque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je
ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Aprs a, il faut bien
quelque chose  ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit,
aux misrables. On leur donne  gober les lgendes, les chimres, l'me,
l'immortalit, le paradis, les toiles. Ils mchent cela. Ils le mettent
sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je
n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon
Dieu est bon pour le peuple.

L'vque battit des mains.

--Voil parler! s'cria-t-il. L'excellente chose, et vraiment
merveilleuse, que ce matrialisme-l! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on
l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas btement exiler comme
Caton, ni lapider comme tienne, ni brler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux
qui ont russi  se procurer ce matrialisme admirable ont la joie de se
sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dvorer tout, sans
inquitude, les places, les sincures, les dignits, le pouvoir bien ou
mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les
savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la
tombe, leur digestion faite. Comme c'est agrable! Je ne dis pas cela
pour vous, monsieur le snateur. Cependant il m'est impossible de ne
point vous fliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le
dites, une philosophie  vous et pour vous, exquise, raffine,
accessible aux riches seuls, bonne  toutes les sauces, assaisonnant
admirablement les volupts de la vie. Cette philosophie est prise dans
les profondeurs et dterre par des chercheurs spciaux. Mais vous tes
bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu
soit la philosophie du peuple,  peu prs comme l'oie aux marrons est la
dinde aux truffes du pauvre.




Chapitre IX

Le frre racont par la soeur


Pour donner une ide du mnage intrieur de M. l'vque de Digne et de
la faon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions,
leurs penses, mme leurs instincts de femmes aisment effrayes, aux
habitudes et aux intentions de l'vque, sans qu'il et mme  prendre
la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de
transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine  madame la
vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre
nos mains.

Digne, 16 dcembre 18....

Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de
vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus.
Figurez-vous qu'en lavant et poussetant les plafonds et les murs,
madame Magloire a fait des dcouvertes; maintenant nos deux chambres
tapisses de vieux papier blanchi  la chaux ne dpareraient pas un
chteau dans le genre du vtre. Madame Magloire a dchir tout le
papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, o il n'y a pas de
meubles, et dont nous nous servons pour tendre le linge aprs les
lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrs, un plafond
peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'tait
recouvert d'une toile, du temps que c'tait l'hpital. Enfin des
boiseries du temps de nos grand'mres. Mais c'est ma chambre qu'il faut
voir. Madame Magloire a dcouvert, sous au moins dix papiers colls
dessus, des peintures, sans tre bonnes, qui peuvent se supporter. C'est
Tlmaque reu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins.
Le nom m'chappe. Enfin o les dames romaines se rendaient une seule
nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (_ici un mot
illisible_), et toute la suite. Madame Magloire a dbarbouill tout
cela, et cet t elle va rparer quelques petites avaries, revenir le
tout, et ma chambre sera un vrai muse. Elle a trouv aussi dans un coin
du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux cus
de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux
pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde
en acajou.

Je suis toujours bien heureuse. Mon frre est si bon. Il donne tout ce
qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes trs gns. Le pays
est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui
manquent. Nous sommes  peu prs chauffs et clairs. Vous voyez que ce
sont de grandes douceurs.

Mon frre a ses habitudes  lui. Quand il cause, il dit qu'un vque
doit tre ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais
ferme. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frre. Il ne
craint rien, mme la nuit. C'est l sa bravoure  lui, comme il dit.

Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne.
Il s'expose  tous les dangers, et il ne veut mme pas que nous ayons
l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre.

Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a
pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres.

L'an dernier, il est all tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas
voulu nous emmener. Il est rest quinze jours absent.  son retour, il
n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit:
"Voil comme on m'a vol!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les
bijoux de la cathdrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donns.

Cette fois-l, en revenant, comme j'tais alle  sa rencontre  deux
lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empcher de le gronder un
peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du
bruit, afin que personne autre ne pt entendre.

Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui
l'arrtent, il est terrible.  prsent j'ai fini par m'y accoutumer. Je
fais signe  madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se
risque comme il veut. Moi j'emmne madame Magloire, je rentre dans ma
chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que
je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en
irais au bon Dieu avec mon frre et mon vque. Madame Magloire a eu
plus de peine que moi  s'habituer  ce qu'elle appelait ses
imprudences. Mais  prsent le pli est pris. Nous prions toutes les
deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable
entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Aprs tout, que
craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous,
qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu
l'habite.

Voil qui me suffit. Mon frre n'a plus mme besoin de me dire un mot
maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons 
la Providence.

Voil comme il faut tre avec un homme qui a du grand dans l'esprit.

J'ai questionn mon frre pour le renseignement que vous me demandez
sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des
souvenirs, car il est toujours trs bon royaliste. C'est de vrai une
trs ancienne famille normande de la gnralit de Caen. Il y a cinq
cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux,
qui taient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier
tait Guy-tienne-Alexandre, et tait matre de camp, et quelque chose
dans les chevaux-lgers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a pous
Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France,
colonel des gardes franaises et lieutenant gnral des armes. On crit
Faux, Fauq et Faoucq.

Bonne madame, recommandez-nous aux prires de votre saint parent, M. le
cardinal. Quant  votre chre Sylvanie, elle a bien fait de ne pas
prendre les courts instants qu'elle passe prs de vous pour m'crire.
Elle se porte bien, travaille selon vos dsirs, m'aime toujours. C'est
tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arriv. Je m'en trouve
heureuse. Ma sant n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous
les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous
quitter. Mille bonnes choses.

Baptistine.

P S. Madame votre belle-soeur est toujours ici avec sa jeune famille.
Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientt!
Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillres, et
il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet
enfant! Son petit frre trane un vieux balai dans l'appartement comme
une voiture, et dit: "Hu!" Comme on le voit par cette lettre, ces deux
femmes savaient se plier aux faons d'tre de l'vque avec ce gnie
particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se
comprend. L'vque de Digne, sous cet air doux et candide qui ne se
dmentait jamais, faisait parfois des choses grandes, hardies et
magnifiques, sans paratre mme s'en douter. Elles en tremblaient, mais
elles le laissaient faire. Quelquefois madame Magloire essayait une
remontrance avant; jamais pendant ni aprs. Jamais on ne le troublait,
ne ft-ce que par un signe, dans une action commence.  de certains
moments, sans qu'il et besoin de le dire, lorsqu'il n'en avait
peut-tre pas lui-mme conscience, tant sa simplicit tait parfaite,
elles sentaient vaguement qu'il agissait comme vque; alors elles
n'taient plus que deux ombres dans la maison. Elles le servaient
passivement, et, si c'tait obir que de disparatre, elles
disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable dlicatesse
d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gner. Aussi, mme le
croyant en pril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pense, mais sa
nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient 
Dieu.

D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de
son frre serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle
le savait.




Chapitre X

L'vque en prsence d'une lumire inconnue


 une poque un peu postrieure  la date de la lettre cite dans les
pages prcdentes, il fit une chose,  en croire toute la ville, plus
risque encore que sa promenade  travers les montagnes des bandits. Il
y avait prs de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire.
Cet homme, disons tout de suite le gros mot, tait un ancien
conventionnel. Il se nommait G.

On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une
sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait
du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme tait 
peu prs un monstre. Il n'avait pas vot la mort du roi, mais presque.
C'tait un quasi-rgicide. Il avait t terrible. Comment, au retour des
princes lgitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-l devant une cour
prvtale? On ne lui et pas coup la tte, si vous voulez, il faut de
la clmence, soit; mais un bon bannissement  vie. Un exemple enfin!
etc., etc. C'tait un athe d'ailleurs, comme tous ces
gens-l.--Commrages des oies sur le vautour.

tait-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce
qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas vot la mort du
roi, il n'avait pas t compris dans les dcrets d'exil et avait pu
rester en France.

Il habitait,  trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau,
loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon trs
sauvage. Il avait l, disait-on, une espce de champ, un trou, un
repaire. Pas de voisins; pas mme de passants. Depuis qu'il demeurait
dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe.
On parlait de cet endroit-l comme de la maison du bourreau. Pourtant
l'vque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon  l'endroit
o un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il
disait:

--Il y a l une me qui est seule.

Et au fond de sa pense il ajoutait: Je lui dois ma visite.

Mais, avouons-le, cette ide, au premier abord naturelle, lui
apparaissait, aprs un moment de rflexion, comme trange et impossible,
et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression
gnrale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendt
clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontire de la haine
et qu'exprime si bien le mot loignement.

Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non.
Mais quelle brebis!

Le bon vque tait perplexe. Quelquefois il allait de ce ct-l, puis
il revenait. Un jour enfin le bruit se rpandit dans la ville qu'une
faon de jeune ptre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge tait
venu chercher un mdecin; que le vieux sclrat se mourait, que la
paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit.

--Dieu merci! ajoutaient quelques-uns.

L'vque prit son bton, mit son pardessus  cause de sa soutane un peu
trop use, comme nous l'avons dit, et aussi  cause du vent du soir qui
ne devait pas tarder  souffler, et partit.

Le soleil dclinait et touchait presque  l'horizon, quand l'vque
arriva  l'endroit excommuni. Il reconnut avec un certain battement de
coeur qu'il tait prs de la tanire. Il enjamba un foss, franchit une
haie, leva un chalier, entra dans un courtil dlabr, fit quelques pas
assez hardiment, et tout  coup, au fond de la friche, derrire une
haute broussaille, il aperut la caverne.

C'tait une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une
treille cloue  la faade.

Devant la porte, dans une vieille chaise  roulettes, fauteuil du
paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.

Prs du vieillard assis se tenait debout un jeune garon, le petit
ptre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.

Pendant que l'vque regardait, le vieillard leva la voix:

--Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien.

Et son sourire quitta le soleil pour s'arrter sur l'enfant.

L'vque s'avana. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis
tourna la tte, et son visage exprima toute la quantit de surprise
qu'on peut avoir aprs une longue vie.

--Depuis que je suis ici, dit-il, voil la premire fois qu'on entre
chez moi. Qui tes-vous, monsieur?

L'vque rpondit:

--Je me nomme Bienvenu Myriel.

--Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous
que le peuple appelle monseigneur Bienvenu?

--C'est moi.

Le vieillard reprit avec un demi-sourire:

--En ce cas, vous tes mon vque?

--Un peu.

--Entrez, monsieur.

Le conventionnel tendit la main  l'vque, mais l'vque ne la prit
pas. L'vque se borna  dire:

--Je suis satisfait de voir qu'on m'avait tromp. Vous ne me semblez,
certes, pas malade.

--Monsieur, rpondit le vieillard, je vais gurir.

Il fit une pause et dit:

--Je mourrai dans trois heures.

Puis il reprit:

--Je suis un peu mdecin; je sais de quelle faon la dernire heure
vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a
gagn les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu' la ceinture;
quand il sera au coeur, je m'arrterai. Le soleil est beau, n'est-ce
pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'oeil sur
les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites
bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce
moment-l ait des tmoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'
l'aube. Mais je sais que j'en ai  peine pour trois heures. Il fera
nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas
besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai  la belle toile.

Le vieillard se tourna vers le ptre.

--Toi, va te coucher. Tu as veill l'autre nuit. Tu es fatigu.

L'enfant rentra dans la cabane.

Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant  lui-mme:

--Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon
voisinage.

L'vque n'tait pas mu comme il semble qu'il aurait pu l'tre. Il ne
croyait pas sentir Dieu dans cette faon de mourir. Disons tout, car les
petites contradictions des grands coeurs veulent tre indiques comme le
reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il
tait quelque peu choqu de ne pas tre appel monseigneur, et il tait
presque tent de rpliquer: citoyen. Il lui vint une vellit de
familiarit bourrue, assez ordinaire aux mdecins et aux prtres, mais
qui ne lui tait pas habituelle,  lui. Cet homme, aprs tout, ce
conventionnel, ce reprsentant du peuple, avait t un puissant de la
terre; pour la premire fois de sa vie peut-tre, l'vque se sentit en
humeur de svrit.

Le conventionnel cependant le considrait avec une cordialit modeste,
o l'on et pu dmler l'humilit qui sied quand on est si prs de sa
mise en poussire.

L'vque, de son ct, quoiqu'il se gardt ordinairement de la
curiosit, laquelle, selon lui, tait contigu  l'offense, ne pouvait
s'empcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant
pas sa source dans la sympathie, lui et t probablement reproche par
sa conscience vis--vis de tout autre homme. Un conventionnel lui
faisait un peu l'effet d'tre hors la loi, mme hors la loi de charit.

G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, tait un de ces
grands octognaires qui font l'tonnement du physiologiste. La
rvolution a eu beaucoup de ces hommes proportionns  l'poque. On
sentait dans ce vieillard l'homme  l'preuve. Si prs de sa fin, il
avait conserv tous les gestes de la sant. Il y avait dans son coup
d'oeil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement
d'paules, de quoi dconcerter la mort. Azral, l'ange mahomtan du
spulcre, et rebrouss chemin et et cru se tromper de porte. G.
semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la libert
dans son agonie. Les jambes seulement taient immobiles. Les tnbres le
tenaient par l. Les pieds taient morts et froids, et la tte vivait de
toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumire. G., en ce
grave moment, ressemblait  ce roi du conte oriental, chair par en haut,
marbre par en bas.

Une pierre tait l. L'vque s'y assit. L'exorde fut _ex abrupto_.

--Je vous flicite, dit-il du ton dont on rprimande. Vous n'avez
toujours pas vot la mort du roi.

Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer cach dans
ce mot: toujours. Il rpondit. Tout sourire avait disparu de sa face.

--Ne me flicitez pas trop, monsieur; j'ai vot la fin du tyran.

C'tait l'accent austre en prsence de l'accent svre.

--Que voulez-vous dire? reprit l'vque.

--Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai vot la fin de
ce tyran-l. Ce tyran-l a engendr la royaut qui est l'autorit prise
dans le faux, tandis que la science est l'autorit prise dans le vrai.
L'homme ne doit tre gouvern que par la science.

--Et la conscience, ajouta l'vque.

--C'est la mme chose. La conscience, c'est la quantit de science inne
que nous avons en nous.

Monseigneur Bienvenu coutait, un peu tonn, ce langage trs nouveau
pour lui. Le conventionnel poursuivit:

--Quant  Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer
un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai vot la
fin du tyran. C'est--dire la fin de la prostitution pour la femme, la
fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En
votant la rpublique, j'ai vot cela. J'ai vot la fraternit, la
concorde, l'aurore! J'ai aid  la chute des prjugs et des erreurs.
Les croulements des erreurs et des prjugs font de la lumire. Nous
avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase
des misres, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne
de joie.

--Joie mle, dit l'vque.

--Vous pourriez dire joie trouble, et aujourd'hui, aprs ce fatal
retour du pass qu'on nomme 1814, joie disparue. Hlas, l'oeuvre a t
incomplte, j'en conviens; nous avons dmoli l'ancien rgime dans les
faits, nous n'avons pu entirement le supprimer dans les ides. Dtruire
les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les moeurs. Le moulin n'y
est plus, le vent y est encore.

--Vous avez dmoli. Dmolir peut tre utile; mais je me dfie d'une
dmolition complique de colre.

--Le droit a sa colre, monsieur l'vque, et la colre du droit est un
lment du progrs. N'importe, et quoi qu'on en dise, la rvolution
franaise est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avnement du
Christ. Incomplte, soit; mais sublime. Elle a dgag toutes les
inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calm, apais,
clair; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle
a t bonne. La rvolution franaise, c'est le sacre de l'humanit.

L'vque ne put s'empcher de murmurer:

--Oui? 93!

Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennit presque
lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'crier, il s'cria:

--Ah! vous y voil! 93! J'attendais ce mot-l. Un nuage s'est form
pendant quinze cents ans. Au bout de quinze sicles, il a crev. Vous
faites le procs au coup de tonnerre.

L'vque sentit, sans se l'avouer peut-tre, que quelque chose en lui
tait atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il rpondit:

--Le juge parle au nom de la justice; le prtre parle au nom de la
piti, qui n'est autre chose qu'une justice plus leve. Un coup de
tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel.

--Louis XVII?

Le conventionnel tendit la main et saisit le bras de l'vque:

--Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant
innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal?
je demande  rflchir. Pour moi, le frre de Cartouche, enfant
innocent, pendu sous les aisselles en place de Grve jusqu' ce que mort
s'ensuive, pour le seul crime d'avoir t le frre de Cartouche, n'est
pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent,
martyris dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir t le
petit-fils de Louis XV.

--Monsieur, dit l'vque, je n'aime pas ces rapprochements de noms.

--Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux rclamez-vous?

Il y eut un moment de silence. L'vque regrettait presque d'tre venu,
et pourtant il se sentait vaguement et trangement branl.

Le conventionnel reprit:

--Ah! monsieur le prtre, vous n'aimez pas les crudits du vrai. Christ
les aimait, lui. Il prenait une verge et il poussetait le temple. Son
fouet plein d'clairs tait un rude diseur de vrits. Quand il
s'criait: _Sinite parvulos_..., il ne distinguait pas entre les petits
enfants. Il ne se ft pas gn de rapprocher le dauphin de Barabbas du
dauphin d'Hrode. Monsieur, l'innocence est sa couronne  elle-mme.
L'innocence n'a que faire d'tre altesse. Elle est aussi auguste
dguenille que fleurdelyse.

--C'est vrai, dit l'vque  voix basse.

--J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nomm Louis XVII.
Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les
martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en
haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus
haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes.
Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous
pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

--Je pleure sur tous, dit l'vque.

--galement! s'cria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du
ct du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre.

Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se
souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index repli un peu de
sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge,
et interpella l'vque avec un regard plein de toutes les nergies de
l'agonie. Ce fut presque une explosion.

--Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez,
ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de
Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce
pays, j'ai vcu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors,
ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai,
arriv confusment jusqu' moi, et, je dois le dire, pas trs mal
prononc; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de
manires d'en faire accroire  ce brave bonhomme de peuple.  propos, je
n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute
laisse derrire le taillis, l-bas,  l'embranchement de la route. Je
ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous tiez
l'vque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En
somme, je vous rpte ma question. Qui tes-vous? Vous tes un vque,
c'est--dire un prince de l'glise, un de ces hommes dors, armoris,
rents, qui ont de grosses prbendes--l'vch de Digne, quinze mille
francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille
francs--, qui ont des cuisines, qui ont des livres, qui font bonne
chre, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent,
laquais devant, laquais derrire, en berline de gala, et qui ont des
palais, et qui roulent carrosse au nom de Jsus-Christ qui allait pieds
nus! Vous tes un prlat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table,
toutes les sensualits de la vie, vous avez cela comme les autres, et
comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou
pas assez; cela ne m'claire pas sur votre valeur intrinsque et
essentielle,  vous qui venez avec la prtention probable de m'apporter
de la sagesse.  qui est-ce que je parle? Qui tes-vous?

L'vque baissa la tte et rpondit:

--_Vermis sum_.

--Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel.

C'tait le tour du conventionnel d'tre hautain, et de l'vque d'tre
humble.

L'vque reprit avec douceur.

--Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est l 
deux pas derrire les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau
que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes,
en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la piti n'est pas une
vertu, que la clmence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas t
inexorable.

Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en carter un
nuage.

--Avant de vous rpondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens
d'avoir un tort, monsieur. Vous tes chez moi, vous tes mon hte. Je
vous dois courtoisie. Vous discutez mes ides, il sied que je me borne 
combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des
avantages que j'ai contre vous dans le dbat, mais il est de bon got de
ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user.

--Je vous remercie, dit l'vque.

G. reprit:

--Revenons  l'explication que vous me demandiez. O en tions-nous? Que
me disiez-vous? que 93 a t inexorable?

--Inexorable, oui, dit l'vque. Que pensez-vous de Marat battant des
mains  la guillotine?

--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades?

La rponse tait dure, mais elle allait au but avec la rigidit d'une
pointe d'acier. L'vque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte,
mais il tait froiss de cette faon de nommer Bossuet. Les meilleurs
esprits ont leurs ftiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des
manques de respect de la logique.

Le conventionnel commenait  haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mle
aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait
encore une parfaite lucidit d'me dans les yeux. Il continua:

--Disons encore quelques mots  et l, je veux bien. En dehors de la
rvolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation
humaine, 93, hlas! est une rplique. Vous le trouvez inexorable, mais
toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom
donnez-vous  Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est
votre avis sur Lamoignon-Bville? Maillard est affreux, mais
Saulx-Tavannes, s'il vous plat? Le pre Duchne est froce, mais quelle
pithte m'accorderez-vous pour le pre Letellier? Jourdan-Coupe-Tte
est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur,
monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je
plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le
Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut lie, nue jusqu' la
ceinture,  un poteau, l'enfant tenu  distance; le sein se gonflait de
lait et le coeur d'angoisse. Le petit, affam et ple, voyait ce sein,
agonisait et criait, et le bourreau disait  la femme, mre et nourrice:
Abjure! lui donnant  choisir entre la mort de son enfant et la mort
de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommod 
une mre? Monsieur, retenez bien ceci: la rvolution franaise a eu ses
raisons. Sa colre sera absoute par l'avenir. Son rsultat, c'est le
monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse
pour le genre humain. J'abrge. Je m'arrte, j'ai trop beau jeu.
D'ailleurs je me meurs.

Et, cessant de regarder l'vque, le conventionnel acheva sa pense en
ces quelques mots tranquilles:

--Oui, les brutalits du progrs s'appellent rvolutions. Quand elles
sont finies, on reconnat ceci: que le genre humain a t rudoy, mais
qu'il a march. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait
d'emporter successivement l'un aprs l'autre tous les retranchements
intrieurs de l'vque. Il en restait un pourtant, et de ce
retranchement, suprme ressource de la rsistance de monseigneur
Bienvenu, sortit cette parole o reparut presque toute la rudesse du
commencement:

--Le progrs doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur
impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est
athe.

Le vieux reprsentant du peuple ne rpondit pas. Il eut un tremblement.
Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand
la paupire fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il
dit presque en bgayant, bas et se parlant  lui-mme, l'oeil perdu dans
les profondeurs:

--O toi!  idal! toi seul existes!

L'vque eut une sorte d'inexprimable commotion. Aprs un silence, le
vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit:

--L'infini est. Il est l. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait
sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas.
Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu.

Le mourant avait prononc ces dernires paroles d'une voix haute et avec
le frmissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut
parl, ses yeux se fermrent. L'effort l'avait puis. Il tait vident
qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui
restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approch de celui qui est
dans la mort. L'instant suprme arrivait.

L'vque le comprit, le moment pressait, c'tait comme prtre qu'il
tait venu; de l'extrme froideur, il tait pass par degrs  l'motion
extrme; il regarda ces yeux ferms, il prit cette vieille main ride et
glace, et se pencha vers le moribond:

--Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait
regrettable que nous nous fussions rencontrs en vain?

Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravit o il y avait de l'ombre
S'empreignit sur son visage.

--Monsieur l'vque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-tre plus
encore de la dignit de l'me que de la dfaillance des forces, j'ai
pass ma vie dans la mditation, l'tude et la contemplation. J'avais
soixante ans quand mon pays m'a appel, et m'a ordonn de me mler de
ses affaires. J'ai obi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y
avait des tyrannies, je les ai dtruites; il y avait des droits et des
principes, je les ai proclams et confesss. Le territoire tait envahi,
je l'ai dfendu; la France tait menace, j'ai offert ma poitrine. Je
n'tais pas riche; je suis pauvre. J'ai t l'un des matres de l'tat,
les caves du Trsor taient encombres d'espces au point qu'on tait
forc d'tanonner les murs, prts  se fendre sous le poids de l'or et
de l'argent, je dnais rue de l'Arbre-Sec  vingt-deux sous par tte.
J'ai secouru les opprims, j'ai soulag les souffrants. J'ai dchir la
nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'tait pour panser les blessures de
la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers
la lumire, et j'ai rsist quelquefois au progrs sans piti. J'ai,
dans l'occasion, protg mes propres adversaires, vous autres. Et il y a
 Peteghem en Flandre,  l'endroit mme o les rois mrovingiens avaient
leur palais d't, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en
Beaulieu, que j'ai sauv en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces,
et le bien que j'ai pu. Aprs quoi j'ai t chass, traqu, poursuivi,
perscut, noirci, raill, conspu, maudit, proscrit. Depuis bien des
annes dj, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se
croient sur moi le droit de mpris, j'ai pour la pauvre foule ignorante
visage de damn, et j'accepte, ne hassant personne, l'isolement de la
haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce
que vous venez me demander?

--Votre bndiction, dit l'vque.

Et il s'agenouilla.

Quand l'vque releva la tte, la face du conventionnel tait devenue
auguste. Il venait d'expirer.

L'vque rentra chez lui profondment absorb dans on ne sait quelles
penses. Il passa toute la nuit en prire. Le lendemain, quelques braves
curieux essayrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna 
montrer le ciel.  partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de
fraternit pour les petits et les souffrants.

Toute allusion  ce vieux sclrat de G. le faisait tomber dans une
proccupation singulire. Personne ne pourrait dire que le passage de
cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la
sienne ne ft pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.

Cette visite pastorale fut naturellement une occasion de bourdonnement
pour les petites coteries locales:

--tait-ce la place d'un vque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y
avait videmment pas de conversion  attendre. Tous ces rvolutionnaires
sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il t regarder l? Il
fallait donc qu'il ft bien curieux d'un emportement d'me par le
diable.

Un jour, une douairire, de la varit impertinente qui se croit
spirituelle, lui adressa cette saillie:

--Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.

--Oh! oh! voil une grosse couleur, rpondit l'vque. Heureusement que
ceux qui la mprisent dans un bonnet la vnrent dans un chapeau.




Chapitre XI

Une restriction


On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de l que monseigneur
Bienvenu ft un vque philosophe ou un cur patriote. Sa rencontre,
ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel
G., lui laissa une sorte d'tonnement qui le rendit plus doux encore.
Voil tout.

Quoique monseigneur Bienvenu n'ait t rien moins qu'un homme politique,
c'est peut-tre ici le lieu d'indiquer, trs brivement, quelle fut son
attitude dans les vnements d'alors, en supposant que monseigneur
Bienvenu ait jamais song  avoir une attitude. Remontons donc en
arrire de quelques annes.

Quelque temps aprs l'lvation de M. Myriel  l'piscopat, l'empereur
l'avait fait baron de l'empire, en mme temps que plusieurs autres
vques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du
5 au 6 juillet 1809;  cette occasion, M. Myriel fut appel par Napolon
au synode des vques de France et d'Italie convoqu  Paris. Ce synode
se tint  Notre-Dame et s'assembla pour la premire fois le 15 juin 1811
sous la prsidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des
quatre-vingt-quinze vques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'
une sance et  trois ou quatre confrences particulires. vque d'un
diocse montagnard, vivant si prs de la nature, dans la rusticit et le
dnuement, il parat qu'il apportait parmi ces personnages minents des
ides qui changeaient la temprature de l'assemble. Il revint bien vite
 Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il rpondit:

--Je les gnais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais
l'effet d'une porte ouverte.

Une autre fois il dit:

--Que voulez-vous? ces messeigneurs-l sont des princes. Moi, je ne suis
qu'un pauvre vque paysan.

Le fait est qu'il avait dplu. Entre autres choses tranges, il lui
serait chapp de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses
collgues les plus qualifis:

--Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livres! Ce doit tre
bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-l  me
crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des
gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres!

Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la
haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant,
chez les gens d'glise, en dehors de la reprsentation et des
crmonies, le luxe est un tort. Il semble rvler des habitudes peu
rellement charitables. Un prtre opulent est un contre-sens. Le prtre
doit se tenir prs des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit
et jour,  toutes les dtresses,  toutes les infortunes,  toutes les
indigences, sans avoir soi-mme sur soi un peu de cette sainte misre,
comme la poussire du travail? Se figure-t-on un homme qui est prs d'un
brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille
sans cesse  une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brl, ni un ongle
noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La
premire preuve de la charit chez le prtre, chez l'vque surtout,
c'est la pauvret. C'tait l sans doute ce que pensait M. l'vque de
Digne.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains
points dlicats ce que nous appellerions les ides du sicle. Il se
mlait peu aux querelles thologiques du moment et se taisait sur les
questions o sont compromis l'glise et l'tat; mais si on l'et
beaucoup press, il parat qu'on l'et trouv plutt ultramontain que
gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien
cacher, nous sommes forc d'ajouter qu'il fut glacial pour Napolon
dclinant.  partir de 1813, il adhra ou il applaudit  toutes les
manifestations hostiles. Il refusa de le voir  son passage au retour de
l'le d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocse les prires
publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours.

Outre sa soeur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frres: l'un
gnral, l'autre prfet. Il crivait assez souvent  tous les deux. Il
tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en
Provence,  l'poque du dbarquement de Cannes, le gnral s'tait mis 
la tte de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme
quelqu'un qui veut le laisser chapper. Sa correspondance resta plus
affectueuse pour l'autre frre, l'ancien prfet, brave et digne homme
qui vivait retir  Paris, rue Cassette.

Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti,
son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa
ce doux et grand esprit occup des choses ternelles. Certes, un pareil
homme et mrit de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se
mprenne pas sur notre pense, nous ne confondons point ce qu'on appelle
opinions politiques avec la grande aspiration au progrs, avec la
sublime foi patriotique, dmocratique et humaine, qui, de nos jours,
doit tre le fond mme de toute intelligence gnreuse. Sans approfondir
des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre,
nous disons simplement ceci: Il et t beau que monseigneur Bienvenu
n'et pas t royaliste et que son regard ne se ft pas dtourn un seul
instant de cette contemplation sereine o l'on voit rayonner
distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces
trois pures lumires, la Vrit, la Justice, la Charit.

Tout en convenant que ce n'tait point pour une fonction politique que
Dieu avait cr monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admir la
protestation au nom du droit et de la libert, l'opposition fire, la
rsistance prilleuse et juste  Napolon tout-puissant. Mais ce qui
nous plat vis--vis de ceux qui montent nous plat moins vis--vis de
ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et,
dans tous les cas, les combattants de la premire heure ont seuls le
droit d'tre les exterminateurs de la dernire. Qui n'a pas t
accusateur opinitre pendant la prosprit doit se taire devant
l'croulement. Le dnonciateur du succs est le seul lgitime justicier
de la chute. Quant  nous, lorsque la Providence s'en mle et frappe,
nous la laissons faire. 1812 commence  nous dsarmer. En 1813, la lche
rupture de silence de ce corps lgislatif taciturne enhardi par les
catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'tait un tort
d'applaudir; en 1814, devant ces marchaux trahissant, devant ce snat
passant d'une fange  l'autre, insultant aprs avoir divinis, devant
cette idoltrie lchant pied et crachant sur l'idole, c'tait un devoir
de dtourner la tte; en 1815, comme les suprmes dsastres taient dans
l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme
on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napolon, la
douloureuse acclamation de l'arme et du peuple au condamn du destin
n'avait rien de risible, et, toute rserve faite sur le despote, un
coeur comme l'vque de Digne n'et peut-tre pas d mconnatre ce
qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abme, l'troit
embrassement d'une grande nation et d'un grand homme.

 cela prs, il tait et il fut, en toute chose, juste, vrai, quitable,
intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est
une autre bienfaisance. C'tait un prtre, un sage, et un homme. Mme,
il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui
reprocher et que nous sommes dispos  juger presque svrement, il
tait tolrant et facile, peut-tre plus que nous qui parlons ici.--Le
portier de la maison de ville avait t plac l par l'empereur. C'tait
un vieux sous-officier de la vieille garde, lgionnaire d'Austerlitz,
bonapartiste comme l'aigle. Il chappait dans l'occasion  ce pauvre
diable de ces paroles peu rflchies que la loi d'alors qualifiait
_propos sditieux_. Depuis que le profil imprial avait disparu de la
lgion d'honneur, il ne s'habillait jamais _dans l'ordonnance_, comme il
disait, afin de ne pas tre forc de porter sa croix. Il avait t
lui-mme dvotement l'effigie impriale de la croix que Napolon lui
avait donne, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre  la
place. Plutt mourir, disait-il, que de porter sur mon coeur les trois
crapauds! Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. Vieux goutteux
 gutres d'anglais! disait-il, qu'il s'en aille en Prusse avec son
salsifis! Heureux de runir dans la mme imprcation les deux choses
qu'il dtestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il
perdit sa place. Le voil sans pain sur le pav avec femme et enfants.
L'vque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la
cathdrale.

M. Myriel tait dans le diocse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf
ans,  force de saintes actions et de douces manires, monseigneur
Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vnration tendre
et filiale. Sa conduite mme envers Napolon avait t accepte et comme
tacitement pardonne par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son
empereur, mais qui aimait son vque.




Chapitre XII

Solitude de monseigneur Bienvenu


Il y a presque toujours autour d'un vque une escouade de petits abbs
comme autour d'un gnral une vole de jeunes officiers. C'est l ce que
ce charmant saint Franois de Sales appelle quelque part les prtres
blancs-becs. Toute carrire a ses aspirants qui font cortge aux
arrivs. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui
n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du prsent
splendide. Toute mtropole a son tat-major. Tout vque un peu influent
a prs de lui sa patrouille de chrubins sminaristes, qui fait la ronde
et maintient le bon ordre dans le palais piscopal, et qui monte la
garde autour du sourire de monseigneur. Agrer  un vque, c'est le
pied  l'trier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin;
l'apostolat ne ddaigne pas le canonicat.

De mme qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'glise les
grosses mitres. Ce sont les vques bien en cour, riches, rents,
habiles, accepts du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant
aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur
personne  tout un diocse, traits d'union entre la sacristie et la
diplomatie, plutt abbs que prtres, plutt prlats qu'vques. Heureux
qui les approche! Gens en crdit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour
d'eux, sur les empresss et les favoriss, et sur toute cette jeunesse
qui sait plaire, les grasses paroisses, les prbendes, les
archidiaconats, les aumneries et les fonctions cathdrales, en
attendant les dignits piscopales. En avanant eux-mmes, ils font
progresser leurs satellites; c'est tout un systme solaire en marche.
Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prosprit s'miette sur la
cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocse au patron,
plus grosse cure au favori. Et puis Rome est l. Un vque qui sait
devenir archevque, un archevque qui sait devenir cardinal, vous emmne
comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous
voil auditeur, vous voil camrier, vous voil monsignor, et de la
Grandeur  Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la
Saintet il n'y a que la fume d'un scrutin. Toute calotte peut rver la
tiare. Le prtre est de nos jours le seul homme qui puisse rgulirement
devenir roi; et quel roi! le roi suprme. Aussi quelle ppinire
d'aspirations qu'un sminaire! Que d'enfants de choeur rougissants, que
de jeunes abbs ont sur la tte le pot au lait de Perrette! Comme
l'ambition s'intitule aisment vocation, qui sait? de bonne foi
peut-tre et se trompant elle-mme, bate qu'elle est!

Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'tait pas compt
parmi les grosses mitres. Cela tait visible  l'absence complte de
jeunes prtres autour de lui. On a vu qu' Paris il n'avait pas pris.
Pas un avenir ne songeait  se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas
une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir  son ombre. Ses
chanoines et ses grands vicaires taient de bons vieux hommes, un peu
peuple comme lui, murs comme lui dans ce diocse sans issue sur le
cardinafat, et qui ressemblaient  leur vque, avec cette diffrence
qu'eux taient finis, et que lui tait achev.

On sentait si bien l'impossibilit de crotre prs de monseigneur
Bienvenu qu' peine sortis du sminaire, les jeunes gens ordonns par
lui se faisaient recommander aux archevques d'Aix ou d'Auch, et s'en
allaient bien vite. Car enfin, nous le rptons, on veut tre pouss. Un
saint qui vit dans un excs d'abngation est un voisinage dangereux; il
pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvret incurable,
l'ankylose des articulations utiles  l'avancement, et, en somme, plus
de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse.
De l l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une socit
sombre. Russir, voil l'enseignement qui tombe goutte  goutte de la
corruption en surplomb.

Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succs. Sa
fausse ressemblance avec le mrite trompe les hommes. Pour la foule, la
russite a presque le mme profil que la suprmatie. Le succs, ce
mnechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvnal et Tacite seuls en
bougonnent. De nos jours, une philosophie  peu prs officielle est
entre en domesticit chez lui, porte la livre du succs, et fait le
service de son antichambre. Russissez: thorie. Prosprit suppose
Capacit. Gagnez  la loterie, vous voil un habile homme. Qui triomphe
est vnr. Naissez coiff, tout est l. Ayez de la chance, vous aurez
le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six
exceptions immenses qui font l'clat d'un sicle, l'admiration
contemporaine n'est gure que myopie. Dorure est or. tre le premier
venu, cela ne gte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est
un vieux Narcisse qui s'adore lui-mme et qui applaudit le vulgaire.
Cette facult norme par laquelle on est Mose, Eschyle, Dante,
Michel-Ange ou Napolon, la multitude la dcerne d'emble et par
acclamation  quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un
notaire se transfigure en dput, qu'un faux Corneille fasse _Tiridate_,
qu'un eunuque parvienne  possder un harem, qu'un Prud'homme militaire
gagne par accident la bataille dcisive d'une poque, qu'un apothicaire
invente les semelles de carton pour l'arme de Sambre-et-Meuse et se
construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres
de rente, qu'un porte-balle pouse l'usure et la fasse accoucher de sept
ou huit millions dont il est le pre et dont elle est la mre, qu'un
prdicateur devienne vque par le nasillement, qu'un intendant de bonne
maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des
finances, les hommes appellent cela Gnie, de mme qu'ils appellent
Beaut la figure de Mousqueton et Majest l'encolure de Claude. Ils
confondent avec les constellations de l'abme les toiles que font dans
la vase molle du bourbier les pattes des canards.




Chapitre XIII

Ce qu'il croyait


Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point  sonder M. l'vque
de Digne. Devant une telle me, nous ne nous sentons en humeur que de
respect. La conscience du juste doit tre crue sur parole. D'ailleurs,
de certaines natures tant donnes, nous admettons le dveloppement
possible de toutes les beauts de la vertu humaine dans une croyance
diffrente de la ntre.

Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystre-l? Ces secrets du for
intrieur ne sont connus que de la tombe o les mes entrent nues. Ce
dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficults de foi ne se
rsolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au
diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. _Credo in Patrem_,
s'criait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes oeuvres cette
quantit de satisfaction qui suffit  la conscience, et qui vous dit
tout bas: Tu es avec Dieu.

Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire,
et au-del de sa foi, l'vque avait un excs d'amour. C'est par l,
_quia multum amavit_, qu'il tait jug vulnrable par les hommes
srieux, les personnes graves et les gens raisonnables; locutions
favorites de notre triste monde o l'gosme reoit le mot d'ordre du
pdantisme. Qu'tait-ce que cet excs d'amour? C'tait une bienveillance
sereine, dbordant les hommes, comme nous l'avons indiqu dj, et, dans
l'occasion, s'tendant jusqu'aux choses. Il vivait sans ddain. Il tait
indulgent pour la cration de Dieu. Tout homme, mme le meilleur, a en
lui une duret irrflchie qu'il tient en rserve pour l'animal.
L'vque de Digne n'avait point cette duret-l, particulire  beaucoup
de prtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait
avoir mdit cette parole de l'Ecclsiaste: Sait-on o va l'me des
animaux? Les laideurs de l'aspect, les difformits de l'instinct, ne le
troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en tait mu, presque
attendri. Il semblait que, pensif, il en allt chercher, au-del de la
vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par
moments demander  Dieu des commutations. Il examinait sans colre, et
avec l'oeil du linguiste qui dchiffre un palimpseste, la quantit de
chaos qui est encore dans la nature. Cette rverie faisait parfois
sortir de lui des mots tranges. Un matin, il tait dans son jardin; il
se croyait seul, mais sa soeur marchait derrire lui sans qu'il la vt;
tout  coup, il s'arrta, et il regarda quelque chose  terre; c'tait
une grosse araigne, noire, velue, horrible. Sa soeur l'entendit qui
disait:

--Pauvre bte! ce n'est pas sa faute.

Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bont?
Purilits, soit; mais ces purilits sublimes ont t celles de saint
Franois d'Assise et de Marc-Aurle. Un jour il se donna une entorse
pour n'avoir pas voulu craser une fourmi.

Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son
jardin, et alors il n'tait rien de plus vnrable.

Monseigneur Bienvenu avait t jadis,  en croire les rcits sur sa
jeunesse et mme sur sa virilit, un homme passionn, peut-tre violent.
Sa mansutude universelle tait moins un instinct de nature que le
rsultat d'une grande conviction filtre dans son coeur  travers la vie
et lentement tombe en lui, pense  pense; car, dans un caractre
comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces
creusements-l sont ineffaables; ces formations-l sont
indestructibles.

En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans,
mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'tait pas
grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait
volontiers de longues marches  pied, il avait le pas ferme et n'tait
que fort peu courb, dtail d'o nous ne prtendons rien conclure;
Grgoire XVI,  quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui
ne l'empchait pas d'tre un mauvais vque. Monseigneur Bienvenu avait
ce que le peuple appelle une belle tte, mais si aimable qu'on
oubliait qu'elle tait belle.

Quand il causait avec cette sant enfantine qui tait une de ses grces,
et dont nous avons dj parl, on se sentait  l'aise prs de lui, il
semblait que de toute sa personne il sortt de la joie. Son teint color
et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conserves et que
son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait
dire d'un homme: C'est un bon enfant, et d'un vieillard: C'est un
bonhomme. C'tait, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait 
Napolon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la premire fois,
ce n'tait gure qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques
heures prs de lui, et pour peu qu'on le vt pensif, le bonhomme se
transfigurait peu  peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front
large et srieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi
par la mditation; la majest se dgageait de cette bont, sans que la
bont cesst de rayonner; on prouvait quelque chose de l'motion qu'on
aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans
cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pntrait
par degrs et vous montait au coeur, et l'on sentait qu'on avait devant
soi une de ces mes fortes, prouves et indulgentes, o la pense est
si grande qu'elle ne peut plus tre que douce.

Comme on l'a vu, la prire, la clbration des offices religieux,
l'aumne, la consolation aux affligs, la culture d'un coin de terre, la
fraternit, la frugalit, l'hospitalit, le renoncement, la confiance,
l'tude, le travail remplissaient chacune des journes de sa vie.
_Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journe de l'vque
tait bien pleine jusqu'aux bords de bonnes penses, de bonnes paroles
et de bonnes actions. Cependant elle n'tait pas complte si le temps
froid ou pluvieux l'empchait d'aller passer, le soir, quand les deux
femmes s'taient retires, une heure ou deux dans son jardin avant de
s'endormir. Il semblait que ce ft une sorte de rite pour lui de se
prparer au sommeil par la mditation en prsence des grands spectacles
du ciel nocturne. Quelquefois,  une heure mme assez avance de la
nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient
marcher lentement dans les alles. Il tait l, seul avec lui-mme,
recueilli, paisible, adorant, comparant la srnit de son coeur  la
srnit de l'ther, mu dans les tnbres par les splendeurs visibles
des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son me
aux penses qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-l, offrant son
coeur  l'heure o les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allum
comme une lampe au centre de la nuit toile, se rpandant en extase au
milieu du rayonnement universel de la cration, il n'et pu peut-tre
dire lui-mme ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque
chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui.
Mystrieux changes des gouffres de l'me avec les gouffres de
l'univers!

Il songeait  la grandeur et  la prsence de Dieu;  l'ternit future,
trange mystre;  l'ternit passe, mystre plus trange encore; 
tous les infinis qui s'enfonaient sous ses yeux dans tous les sens; et,
sans chercher  comprendre l'incomprhensible, il le regardait. Il
n'tudiait pas Dieu, il s'en blouissait. Il considrait ces magnifiques
rencontres des atomes qui donnent des aspects  la matire, rvlent les
forces en les constatant, crent les individualits dans l'unit, les
proportions dans l'tendue, l'innombrable dans l'infini, et par la
lumire produisent la beaut. Ces rencontres se nouent et se dnouent
sans cesse; de l la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois
adoss  une treille dcrpite, et il regardait les astres  travers les
silhouettes chtives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart
d'arpent, si pauvrement plant, si encombr de masures et de hangars,
lui tait cher et lui suffisait.

Que fallait-il de plus  ce vieillard, qui partageait le loisir de sa
vie, o il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la
contemplation la nuit? Cet troit enclos, ayant les cieux pour plafond,
n'tait-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour  tour dans ses
oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes?
N'est-ce pas l tout, en effet, et que dsirer au-del? Un petit jardin
pour se promener, et l'immensit pour rver.  ses pieds ce qu'on peut
cultiver et cueillir; sur sa tte ce qu'on peut tudier et mditer;
quelques fleurs sur la terre et toutes les toiles dans le ciel.




Chapitre XIV

Ce qu'il pensait


Un dernier mot.

Comme cette nature de dtails pourrait, particulirement au moment o
nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement  la
mode, donner  l'vque de Digne une certaine physionomie panthiste,
et faire croire, soit  son blme, soit  sa louange, qu'il y avait en
lui une de ces philosophies personnelles, propres  notre sicle, qui
germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y
grandissent jusqu' y remplacer les religions, nous insistons sur ceci
que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se ft cru
autoris  penser rien de pareil. Ce qui clairait cet homme, c'tait le
coeur. Sa sagesse tait faite de la lumire qui vient de l.

Point de systmes, beaucoup d'oeuvres. Les spculations abstruses
contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardt son esprit dans
les apocalypses. L'aptre peut tre hardi, mais l'vque doit tre
timide. Il se ft probablement fait scrupule de sonder trop avant de
certains problmes rservs en quelque sorte aux grands esprits
terribles. Il y a de l'horreur sacre sous les porches de l'nigme; ces
ouvertures sombres sont l bantes, mais quelque chose vous dit,  vous
passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur  qui y pntre! Les
gnies, dans les profondeurs inoues de l'abstraction et de la
spculation pure, situs pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent
leurs ides  Dieu. Leur prire offre audacieusement la discussion. Leur
adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxit et
de responsabilit pour qui en tente les escarpements.

La mditation humaine n'a point de limite.  ses risques et prils, elle
analyse et creuse son propre blouissement. On pourrait presque dire
que, par une sorte de raction splendide, elle en blouit la nature; le
mystrieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reoit, il est probable
que les contemplateurs sont contempls. Quoi qu'il en soit, il y a sur
la terre des hommes--sont-ce des hommes?--qui aperoivent distinctement
au fond des horizons du rve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la
vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'tait
point de ces hommes-l, monseigneur Bienvenu n'tait pas un gnie. Il
et redout ces sublimits d'o quelques-uns, trs grands mme, comme
Swedenborg et Pascal, ont gliss dans la dmence. Certes, ces puissantes
rveries ont leur utilit morale, et par ces routes ardues on s'approche
de la perfection idale. Lui, il prenait le sentier qui abrge:
l'vangile. Il n'essayait point de faire faire  sa chasuble les plis du
manteau d'lie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis
tnbreux des vnements, il ne cherchait pas  condenser en flamme la
lueur des choses, il n'avait rien du prophte et rien du mage. Cette me
simple aimait, voil tout.

Qu'il dilatt la prire jusqu' une aspiration surhumaine, cela est
probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si
c'tait une hrsie de prier au-del des textes, sainte Thrse et saint
Jrme seraient des hrtiques.

Il se penchait sur ce qui gmit et sur ce qui expie. L'univers lui
apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fivre,
il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher  deviner
l'nigme, il tchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des
choses cres dveloppait en lui l'attendrissement; il n'tait occup
qu' trouver pour lui-mme et  inspirer aux autres la meilleure manire
de plaindre et de soulager. Ce qui existe tait pour ce bon et rare
prtre un sujet permanent de tristesse cherchant  consoler.

Il y a des hommes qui travaillent  l'extraction de l'or; lui, il
travaillait  l'extraction de la piti. L'universelle misre tait sa
mine. La douleur partout n'tait qu'une occasion de bont toujours.
_Aimez-vous les uns les autres;_ il dclarait cela complet, ne
souhaitait rien de plus, et c'tait l toute sa doctrine. Un jour, cet
homme qui se croyait philosophe, ce snateur, dj nomm, dit 
l'vque:

--Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le
plus fort a le plus d'esprit. Votre _aimez-vous les uns les autres_ est
une btise.

--Eh bien, rpondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une
btise, l'me doit s'y enfermer comme la perle dans l'hutre.

Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument,
laissant de ct les questions prodigieuses qui attirent et qui
pouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les
prcipices de la mtaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour
l'aptre  Dieu, pour l'athe au nant: la destine, le bien et le mal,
la guerre de l'tre contre l'tre, la conscience de l'homme, le
somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la
rcapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe
incomprhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence,
la substance, le Nil et l'Ens, l'me, la nature, la libert, la
ncessit; problmes  pic, paisseurs sinistres, o se penchent les
gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abmes que
Lucrce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet oeil fulgurant
qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire clore des toiles.

Monseigneur Bienvenu tait simplement un homme qui constatait du dehors
les questions mystrieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en
troubler son propre esprit, et qui avait dans l'me le grave respect de
l'ombre.




Livre deuxime--La chute




Chapitre I

Le soir d'un jour de marche


Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant
le coucher du soleil, un homme qui voyageait  pied entrait dans la
petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment
 leurs fentres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
voyageur avec une sorte d'inquitude. Il tait difficile de rencontrer
un passant d'un aspect plus misrable. C'tait un homme de moyenne
taille, trapu et robuste, dans la force de l'ge. Il pouvait avoir
quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette  visire de cuir
rabattue cachait en partie son visage, brl par le soleil et le hle,
et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattache au
col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il
avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, us et
rp, blanc  un genou, trou  l'autre, une vieille blouse grise en
haillons, rapice  l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu
avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien boucl
et tout neuf,  la main un norme bton noueux, les pieds sans bas dans
des souliers ferrs, la tte tondue et la barbe longue.

La sueur, la chaleur, le voyage  pied, la poussire, ajoutaient je ne
sais quoi de sordide  cet ensemble dlabr.

Les cheveux taient ras, et pourtant hrisss; car ils commenaient 
pousser un peu, et semblaient n'avoir pas t coups depuis quelque
temps.

Personne ne le connaissait. Ce n'tait videmment qu'un passant. D'o
venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-tre. Car il faisait son
entre dans Digne par la mme rue qui, sept mois auparavant, avait vu
passer l'empereur Napolon allant de Cannes  Paris. Cet homme avait d
marcher tout le jour. Il paraissait trs fatigu. Des femmes de l'ancien
bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrter sous les arbres
du boulevard Gassendi et boire  la fontaine qui est  l'extrmit de la
promenade. Il fallait qu'il et bien soif, car des enfants qui le
suivaient le virent encore s'arrter, et boire, deux cents pas plus
loin,  la fontaine de la place du march.

Arriv au coin de la rue Poichevert, il tourna  gauche et se dirigea
vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure aprs. Un
gendarme tait assis prs de la porte sur le banc de pierre o le
gnral Drouot monta le 4 mars pour lire  la foule effare des
habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ta sa
casquette et salua humblement le gendarme.

Le gendarme, sans rpondre  son salut, le regarda avec attention, le
suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.

Il y avait alors  Digne une belle auberge  l'enseigne de _la
Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour htelier un nomm Jacquin
Labarre, homme considr dans la ville pour sa parent avec un autre
Labarre, qui tenait  Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui
avait servi dans les guides. Lors du dbarquement de l'empereur,
beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des
_Trois-Dauphins_. On contait que le gnral Bertrand, dguis en
charretier, y avait fait de frquents voyages au mois de janvier, et
qu'il y avait distribu des croix d'honneur  des soldats et des
poignes de napolons  des bourgeois. La ralit est que l'empereur,
entr dans Grenoble, avait refus de s'installer  l'htel de la
prfecture; il avait remerci le maire en disant: _Je vais chez un brave
homme que je connais_, et il tait all aux _Trois-Dauphins_. Cette
gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se refltait  vingt-cinq lieues
de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de
lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_.

L'homme se dirigea vers cette auberge, qui tait la meilleure du pays.
Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue.
Tous les fourneaux taient allums; un grand feu flambait gament dans
la chemine. L'hte, qui tait en mme temps le chef, allait de l'tre
aux casseroles, fort occup et surveillant un excellent dner destin 
des rouliers qu'on entendait rire et parler  grand bruit dans une salle
voisine. Quiconque a voyag sait que personne ne fait meilleure chre
que les rouliers. Une marmotte grasse, flanque de perdrix blanches et
de coqs de bruyre, tournait sur une longue broche devant le feu; sur
les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une
truite du lac d'Alloz.

L'hte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans
lever les yeux de ses fourneaux:

--Que veut monsieur?

--Manger et coucher, dit l'homme.

--Rien de plus facile, reprit l'hte.

En ce moment il tourna la tte, embrassa d'un coup d'oeil tout
l'ensemble du voyageur, et ajouta:

--... en payant.

L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et
rpondit:

--J'ai de l'argent.

--En ce cas on est  vous, dit l'hte.

L'homme remit sa bourse en poche, se dchargea de son sac, le posa 
terre prs de la porte, garda son bton  la main, et alla s'asseoir sur
une escabelle basse prs du feu. Digne est dans la montagne. Les soires
d'octobre y sont froides.

Cependant, tout en allant et venant, l'homme considrait le voyageur.

--Dne-t-on bientt? dit l'homme.

--Tout  l'heure, dit l'hte.

Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourn, le digne
aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il dchira
le coin d'un vieux journal qui tranait sur une petite table prs de la
fentre. Sur la marge blanche il crivit une ligne ou deux, plia sans
cacheter et remit ce chiffon de papier  un enfant qui paraissait lui
servir tout  la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot
 l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction
de la mairie.

Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.

Il demanda encore une fois:

--Dne-t-on bientt?

--Tout  l'heure, dit l'hte.

L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hte le dplia avec
empressement, comme quelqu'un qui attend une rponse. Il parut lire
attentivement, puis hocha la tte, et resta un moment pensif. Enfin il
fit un pas vers le voyageur qui semblait plong dans des rflexions peu
sereines.

--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.

L'homme se dressa  demi sur son sant.

--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye
d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.

--Ce n'est pas cela.

--Quoi donc?

--Vous avez de l'argent....

--Oui, dit l'homme.

--Et moi, dit l'hte, je n'ai pas de chambre.

L'homme reprit tranquillement:

--Mettez-moi  l'curie.

--Je ne puis.

--Pourquoi?

--Les chevaux prennent toute la place.

--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de
paille. Nous verrons cela aprs dner.

--Je ne puis vous donner  dner.

Cette dclaration, faite d'un ton mesur, mais ferme, parut grave 
l'tranger. Il se leva.

--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai march ds le soleil lev.
J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.

--Je n'ai rien, dit l'hte.

L'homme clata de rire et se tourna vers la chemine et les fourneaux.

--Rien! et tout cela?

--Tout cela m'est retenu.

--Par qui?

--Par ces messieurs les rouliers.

--Combien sont-ils?

--Douze.

--Il y a l  manger pour vingt.

--Ils ont tout retenu et tout pay d'avance.

L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:

--Je suis  l'auberge, j'ai faim, et je reste.

L'hte alors se pencha  son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit
tressaillir:

--Allez-vous en.

Le voyageur tait courb en cet instant et poussait quelques braises
dans le feu avec le bout ferr de son bton, il se retourna vivement,
et, comme il ouvrait la bouche pour rpliquer, l'hte le regarda
fixement et ajouta toujours  voix basse:

--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre
nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous
dise qui vous tes? En vous voyant entrer, je me suis dout de quelque
chose, j'ai envoy  la mairie, et voici ce qu'on m'a rpondu.
Savez-vous lire?

En parlant ainsi il tendait  l'tranger, tout dpli, le papier qui
venait de voyager de l'auberge  la mairie, et de la mairie  l'auberge.
L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit aprs un silence:

--J'ai l'habitude d'tre poli avec tout le monde. Allez-vous-en.

L'homme baissa la tte, ramassa le sac qu'il avait dpos  terre, et
s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard,
rasant de prs les maisons, comme un homme humili et triste. Il ne se
retourna pas une seule fois. S'il s'tait retourn, il aurait vu
l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entour
de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue,
parlant vivement et le dsignant du doigt, et, aux regards de dfiance
et d'effroi du groupe, il aurait devin qu'avant peu son arrive serait
l'vnement de toute la ville.

Il ne vit rien de tout cela. Les gens accabls ne regardent pas derrire
eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.

Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant  l'aventure
par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela
arrive dans la tristesse. Tout  coup il sentit vivement la faim. La
nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne dcouvrirait
pas quelque gte.

La belle htellerie s'tait ferme pour lui; il cherchait quelque
cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.

Prcisment une lumire s'allumait au bout de la rue; une branche de
pin, pendue  une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du
crpuscule. Il y alla.

C'tait en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.

Le voyageur s'arrta un moment, et regarda par la vitre l'intrieur de
la salle basse du cabaret, claire par une petite lampe sur une table
et par un grand feu dans la chemine. Quelques hommes y buvaient. L'hte
se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accroche  la
crmaillre.

On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espce d'auberge, par deux
portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour
pleine de fumier.

Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans
la cour, s'arrta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la
porte.

--Qui va l? dit le matre.

--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.

--C'est bon. Ici on soupe et on couche.

Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournrent. La lampe
l'clairait d'un ct, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps
pendant qu'il dfaisait son sac.

L'hte lui dit:

--Voil du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer,
camarade.

Il alla s'asseoir prs de l'tre. Il allongea devant le feu ses pieds
meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce
qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baisse prit
une vague apparence de bien-tre mle  cet autre aspect si poignant
que donne l'habitude de la souffrance.

C'tait d'ailleurs un profil ferme, nergique et triste. Cette
physionomie tait trangement compose; elle commenait par paratre
humble et finissait par sembler svre. L'oeil luisait sous les sourcils
comme un feu sous une broussaille.

Cependant un des hommes attabls tait un poissonnier qui, avant
d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, tait all mettre son cheval
 l'curie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin mme il avait
rencontr cet tranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras dasse
et... j'ai oubli le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le
rencontrant, l'homme, qui paraissait dj trs fatigu, lui avait
demand de le prendre en croupe;  quoi le poissonnier n'avait rpondu
qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure
auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-mme avait
racont sa dsagrable rencontre du matin aux gens de _la
Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe
imperceptible. Le cabaretier vint  lui. Ils changrent quelques
paroles  voix basse. L'homme tait retomb dans ses rflexions.

Le cabaretier revint  la chemine, posa brusquement sa main sur
l'paule de l'homme, et lui dit:

--Tu vas t'en aller d'ici.

L'tranger se retourna et rpondit avec douceur.

--Ah! vous savez?

--Oui.

--On m'a renvoy de l'autre auberge.

--Et l'on te chasse de celle-ci.

--O voulez-vous que j'aille?

--Ailleurs.

L'homme prit son bton et son sac, et s'en alla.

Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la
Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetrent des pierres.
Il revint sur ses pas avec colre et les menaa de son bton; les
enfants se dispersrent comme une vole d'oiseaux.

Il passa devant la prison.  la porte pendait une chane de fer attache
 une cloche. Il sonna.

Un guichet s'ouvrit.

--Monsieur le guichetier, dit-il en tant respectueusement sa casquette,
voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?

Une voix rpondit:

--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrter. On vous
ouvrira.

Le guichet se referma.

Il entra dans une petite rue o il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns
ne sont enclos que de haies, ce qui gaye la rue. Parmi ces jardins et
ces haies, il vit une petite maison d'un seul tage dont la fentre
tait claire. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le
cabaret. C'tait une grande chambre blanchie  la chaux, avec un lit
drap d'indienne imprime, et un berceau dans un coin, quelques chaises
de bois et un fusil  deux coups accroch au mur. Une table tait servie
au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre clairait la nappe de
grosse toile blanche, le broc d'tain luisant comme l'argent et plein de
vin et la soupire brune qui fumait.  cette table tait assis un homme
d'une quarantaine d'annes,  la figure joyeuse et ouverte, qui faisait
sauter un petit enfant sur ses genoux. Prs de lui, une femme toute
jeune allaitait un autre enfant. Le pre riait, l'enfant riait, la mre
souriait.

L'tranger resta un moment rveur devant ce spectacle doux et calmant.
Que se passait-il en lui? Lui seul et pu le dire. Il est probable qu'il
pensa que cette maison joyeuse serait hospitalire, et que l o il
voyait tant de bonheur il trouverait peut-tre un peu de piti.

Il frappa au carreau un petit coup trs faible.

On n'entendit pas.

Il frappa un second coup.

Il entendit la femme qui disait:

--Mon homme, il me semble qu'on frappe.

--Non, rpondit le mari.

Il frappa un troisime coup.

Le mari se leva, prit la lampe, et alla  la porte qu'il ouvrit.

C'tait un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait
un vaste tablier de cuir qui montait jusqu' son paule gauche, et dans
lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire 
poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une
poche. Il renversait la tte en arrire; sa chemise largement ouverte et
rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'pais
sourcils, d'normes favoris noirs, les yeux  fleur de tte, le bas du
visage en museau, et sur tout cela cet air d'tre chez soi qui est une
chose inexprimable.

--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner
une assiette de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est l
dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?

--Qui tes-vous? demanda le matre du logis.

L'homme rpondit:

--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai march toute la journe. J'ai fait douze
lieues. Pourriez-vous? En payant?

--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui
payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas  l'auberge.

--Il n'y a pas de place.

--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de march. tes-vous
all chez Labarre?

--Oui.

--Eh bien?

Le voyageur rpondit avec embarras:

--Je ne sais pas, il ne m'a pas reu.

--tes-vous all chez chose, de la rue de Chaffaut?

L'embarras de l'tranger croissait. Il balbutia:

--Il ne m'a pas reu non plus.

Le visage du paysan prit une expression de dfiance, il regarda le
nouveau venu de la tte aux pieds, et tout  coup il s'cria avec une
sorte de frmissement:

--Est-ce que vous seriez l'homme?...

Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'tranger, fit trois pas en arrire,
posa la lampe sur la table et dcrocha son fusil du mur.

Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la
femme s'tait leve, avait pris ses deux enfants dans ses bras et
s'tait rfugie prcipitamment derrire son mari, regardant l'tranger
avec pouvante, la gorge nue, les yeux effars, en murmurant tout bas:_
Tso-maraude_.

Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer.
Aprs avoir examin quelques instants l'homme comme on examine une
vipre, le matre du logis revint  la porte et dit:

--Va-t'en.

--Par grce, reprit l'homme, un verre d'eau.

--Un coup de fusil! dit le paysan.

Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux
gros verrous. Un moment aprs, la fentre se ferma au volet, et un bruit
de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.

La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait.  la
lueur du jour expirant, l'tranger aperut dans un des jardins qui
bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maonne en mottes de
gazon. Il franchit rsolument une barrire de bois et se trouva dans le
jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une troite
ouverture trs basse et elle ressemblait  ces constructions que les
cantonniers se btissent au bord des routes. Il pensa sans doute que
c'tait en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de
la faim; il s'tait rsign  la faim, mais c'tait du moins l un abri
contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occups
la nuit. Il se coucha  plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y
faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un
moment tendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il tait
fatigu. Puis, comme son sac sur son dos le gnait et que c'tait
d'ailleurs un oreiller tout trouv, il se mit  dboucler une des
courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva
les yeux. La tte d'un dogue norme se dessinait dans l'ombre 
l'ouverture de la hutte.

C'tait la niche d'un chien.

Il tait lui-mme vigoureux et redoutable; il s'arma de son bton, il se
fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans
largir les dchirures de ses haillons.

Il sortit galement du jardin, mais  reculons, oblig, pour tenir le
dogue en respect, d'avoir recours  cette manoeuvre du bton que les
matres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_.

Quand il eut, non sans peine, repass la barrire et qu'il se retrouva
dans la rue, seul, sans gte, sans toit, sans abri, chass mme de ce
lit de paille et de cette niche misrable, il se laissa tomber plutt
qu'il ne s'assit sur une pierre, et il parat qu'un passant qui
traversait l'entendit s'crier:

--Je ne suis pas mme un chien!

Bientt il se releva et se remit  marcher. Il sortit de la ville,
esprant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y
abriter.

Il chemina ainsi quelque temps, la tte toujours baisse. Quand il se
sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha
autour de lui. Il tait dans un champ; il avait devant lui une de ces
collines basses couvertes de chaume coup ras, qui aprs la moisson
ressemblent  des ttes tondues.

L'horizon tait tout noir; ce n'tait pas seulement le sombre de la
nuit; c'taient des nuages trs bas qui semblaient s'appuyer sur la
colline mme et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme
la lune allait se lever et qu'il flottait encore au znith un reste de
clart crpusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de
vote blanchtre d'o tombait sur la terre une lueur.

La terre tait donc plus claire que le ciel, ce qui est un effet
particulirement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chtif contour,
se dessinait vague et blafarde sur l'horizon tnbreux. Tout cet
ensemble tait hideux, petit, lugubre et born. Rien dans le champ ni
sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant 
quelques pas du voyageur.

Cet homme tait videmment trs loin d'avoir de ces dlicates habitudes
d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects
mystrieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette
colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si
profondment dsol qu'aprs un moment d'immobilit et de rverie, il
rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants o la nature semble
hostile.

Il revint sur ses pas. Les portes de Digne taient fermes. Digne, qui a
soutenu des siges dans les guerres de religion, tait encore entoure
en 1815 de vieilles murailles flanques de tours carres qu'on a
dmolies depuis. Il passa par une brche et rentra dans la ville.

Il pouvait tre huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les
rues, il recommena sa promenade  l'aventure.

Il parvint ainsi  la prfecture, puis au sminaire. En passant sur la
place de la cathdrale, il montra le poing  l'glise.

Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est l que furent
imprimes pour la premire fois les proclamations de l'empereur et de la
garde impriale  l'arme, apportes de l'le d'Elbe et dictes par
Napolon lui-mme.

puis de fatigue et n'esprant plus rien, il se coucha sur le banc de
pierre qui est  la porte de cette imprimerie.

Une vieille femme sortait de l'glise en ce moment. Elle vit cet homme
tendu dans l'ombre.

--Que faites-vous l, mon ami? dit-elle.

Il rpondit durement et avec colre:

--Vous le voyez, bonne femme, je me couche.

La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, tait madame la marquise
de R.

--Sur ce banc? reprit-elle.

--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai
aujourd'hui un matelas de pierre.

--Vous avez t soldat?

--Oui, bonne femme. Soldat.

--Pourquoi n'allez-vous pas  l'auberge?

--Parce que je n'ai pas d'argent.

--Hlas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.

--Donnez toujours.

L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:

--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous
essay pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous
avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charit.

--J'ai frapp  toutes les portes.

--Eh bien?

--Partout on m'a chass.

La bonne femme toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre ct
de la place une petite maison basse  ct de l'vch.

--Vous avez, reprit-elle, frapp  toutes les portes?

--Oui.

--Avez-vous frapp  celle-l?

--Non.

--Frappez-y.




Chapitre II

La prudence conseille  la sagesse


Ce soir-l, M. l'vque de Digne, aprs sa promenade en ville, tait
rest assez tard enferm dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand
travail sur les _Devoirs_, lequel est malheureusement demeur inachev.
Il dpouillait soigneusement tout ce que les Pres et les Docteurs ont
dit sur cette grave matire. Son livre tait divis en deux parties;
premirement les devoirs de tous, deuximement les devoirs de chacun,
selon la classe  laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les
grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs
envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-mme (Matth., V, 29, 30),
devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les
cratures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'vque les
avait trouvs indiqus et prescrits ailleurs; aux souverains et aux
sujets, dans l'ptre aux Romains; aux magistrats, aux pouses, aux
mres et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pres, aux
enfants et aux serviteurs, dans l'ptre aux phsiens; aux fidles,
dans l'ptre aux Hbreux; aux vierges, dans l'ptre aux Corinthiens.
Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble
harmonieux qu'il voulait prsenter aux mes.

Il travaillait encore  huit heures, crivant assez incommodment sur de
petits carrs de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand
madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie
dans le placard prs du lit. Un moment aprs, l'vque, sentant que le
couvert tait mis et que sa soeur l'attendait peut-tre, ferma son
livre, se leva de sa table et entra dans la salle  manger.

La salle  manger tait une pice oblongue  chemine, avec porte sur la
rue (nous l'avons dit), et fentre sur le jardin.

Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.

Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.

Une lampe tait sur la table; la table tait prs de la chemine. Un
assez bon feu tait allum.

On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux
pass soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle
Baptistine, douce, mince, frle, un peu plus grande que son frre, vtue
d'une robe de soie puce, couleur  la mode en 1806, qu'elle avait
achete alors  Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des
locutions vulgaires qui ont le mrite de dire avec un seul mot une ide
qu'une page suffirait  peine  exprimer, madame Magloire avait l'air
d'une _paysanne_ et mademoiselle Baptistine d'une _dame_. Madame
Magloire avait un bonnet blanc  tuyaux, au cou une jeannette d'or, le
seul bijou de femme qu'il y et dans la maison, un fichu trs blanc
sortant de la robe de bure noire  manches larges et courtes, un tablier
de toile de coton  carreaux rouges et verts, nou  la ceinture d'un
ruban vert, avec pice d'estomac pareille rattache par deux pingles
aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes
comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine tait
coupe sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau troit, manches
 paulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous
une perruque frise dite  _l'enfant_. Madame Magloire avait l'air
intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche ingalement
relevs et la lvre suprieure plus grosse que la lvre infrieure lui
donnaient quelque chose de bourru et d'imprieux. Tant que monseigneur
se taisait, elle lui parlait rsolument avec un mlange de respect et de
libert; mais ds que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obissait
passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait mme
pas. Elle se bornait  obir et  complaire. Mme quand elle tait
jeune, elle n'tait pas jolie, elle avait de gros yeux bleus  fleur de
tte et le nez long et busqu; mais tout son visage, toute sa personne,
nous l'avons dit en commenant, respiraient une ineffable bont. Elle
avait toujours t prdestine  la mansutude; mais la foi, la charit,
l'esprance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'me, avaient
lev peu  peu cette mansutude jusqu' la saintet. La nature n'en
avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre
sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis
racont tant de fois ce qui s'tait pass  l'vch cette soire-l,
que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres
dtails.

Au moment o M. l'vque entra, madame Magloire parlait avec quelque
vivacit. Elle entretenait _mademoiselle_ d'un sujet qui lui tait
familier et auquel l'vque tait accoutum. Il s'agissait du loquet de
la porte d'entre.

Il parat que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper,
madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On
parlait d'un rdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait
arriv, qu'il devait tre quelque part dans la ville, et qu'il se
pourrait qu'il y et de mchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient
de rentrer tard chez eux cette nuit-l. Que la police tait bien mal
faite du reste, attendu que M. le prfet et M. le maire ne s'aimaient
pas, et cherchaient  se nuire en faisant arriver des vnements. Que
c'tait donc aux gens sages  faire la police eux-mmes et  se bien
garder, et qu'il faudrait avoir soin de dment clore, verrouiller et
barricader sa maison, _et de bien fermer ses portes_.

Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'vque venait de sa
chambre o il avait eu assez froid, il s'tait assis devant la chemine
et se chauffait, et puis il pensait  autre chose. Il ne releva pas le
mot  effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le
rpta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame
Magloire sans dplaire  son frre, se hasarda  dire timidement:

--Mon frre, entendez-vous ce que dit madame Magloire?

--J'en ai entendu vaguement quelque chose, rpondit l'vque.

Puis tournant  demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux,
et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement
joyeux, que le feu clairait d'en bas:

--Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros
danger?

Alors madame Magloire recommena toute l'histoire, en l'exagrant
quelque peu, sans s'en douter. Il paratrait qu'un bohmien, un
va-nu-pieds, une espce de mendiant dangereux serait en ce moment dans
la ville. Il s'tait prsent pour loger chez Jacquin Labarre qui
n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard
Gassendi et rder dans les rues  la brume. Un homme de sac et de corde
avec une figure terrible.

--Vraiment? dit l'vque.

Ce consentement  l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui
semblait indiquer que l'vque n'tait pas loin de s'alarmer; elle
poursuivit triomphante:

--Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette
nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si
mal faite (rptition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et
n'avoir pas mme de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours,
quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voil dit comme moi....

--Moi, interrompit la soeur, je ne dis rien. Ce que mon frre fait est
bien fait.

Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation:

--Nous disons que cette maison-ci n'est pas sre du tout; que, si
monseigneur le permet, je vais aller dire  Paulin Musebois, le
serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les
a l, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur,
ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du
dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus
terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire
d'entrer, et que d'ailleurs, mme au milieu de la nuit,  mon Dieu! on
n'a pas besoin d'en demander la permission....

En ce moment, on frappa  la porte un coup assez violent.

--Entrez, dit l'vque.




Chapitre III

Hrosme de l'obissance passive


La porte s'ouvrit.

Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait
avec nergie et rsolution.

Un homme entra.

Cet homme, nous le connaissons dj. C'est le voyageur que nous avons vu
tout  l'heure errer cherchant un gte.

Il entra, fit un pas, et s'arrta, laissant la porte ouverte derrire
lui. Il avait son sac sur l'paule, son bton  la main, une expression
rude, hardie, fatigue et violente dans les yeux. Le feu de la chemine
l'clairait. Il tait hideux. C'tait une sinistre apparition.

Madame Magloire n'eut pas mme la force de jeter un cri. Elle
tressaillit, et resta bante.

Mademoiselle Baptistine se retourna, aperut l'homme qui entrait et se
dressa  demi d'effarement, puis, ramenant peu  peu sa tte vers la
chemine, elle se mit  regarder son frre et son visage redevint
profondment calme et serein.

L'vque fixait sur l'homme un oeil tranquille.

Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce
qu'il dsirait, l'homme appuya ses deux mains  la fois sur son bton,
promena ses yeux tour  tour sur le vieillard et les femmes, et, sans
attendre que l'vque parlt, dit d'une voix haute:

--Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galrien. J'ai pass
dix-neuf ans au bagne. Je suis libr depuis quatre jours et en route
pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche
depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues  pied. Ce soir, en
arrivant dans ce pays, j'ai t dans une auberge, on m'a renvoy  cause
de mon passeport jaune que j'avais montr  la mairie. Il avait fallu.
J'ai t  une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez
l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai t  la prison, le guichetier
n'a pas ouvert. J'ai t dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et
m'a chass, comme s'il avait t un homme. On aurait dit qu'il savait
qui j'tais. Je m'en suis all dans les champs pour coucher  la belle
toile. Il n'y avait pas d'toile. J'ai pens qu'il pleuvrait, et qu'il
n'y avait pas de bon Dieu pour empcher de pleuvoir, et je suis rentr
dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. L, dans la
place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montr
votre maison et m'a dit: Frappe l. J'ai frapp. Qu'est-ce que c'est
ici? tes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs
quinze sous que j'ai gagns au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je
payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis trs
fatigu, douze lieues  pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste?

--Madame Magloire, dit l'vque, vous mettrez un couvert de plus.

L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui tait sur la table.

--Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas
a. Avez-vous entendu? Je suis un galrien. Un forat. Je viens des
galres.

Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il dplia.

--Voil mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert  me faire
chasser de partout o je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai
appris au bagne. Il y a une cole pour ceux qui veulent. Tenez, voil ce
qu'on a mis sur le passeport: Jean Valjean, forat libr, natif
de...--cela vous est gal...--Est rest dix-neuf ans au bagne. Cinq ans
pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tent de s'vader
quatre fois. Cet homme est trs dangereux.--Voil! Tout le monde m'a
jet dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge?
Voulez-vous me donner  manger et  coucher? Avez-vous une curie?

--Madame Magloire, dit l'vque, vous mettrez des draps blancs au lit de
l'alcve.

Nous avons dj expliqu de quelle nature tait l'obissance des deux
femmes.

Madame Magloire sortit pour excuter ces ordres. L'vque se tourna vers
l'homme.

--Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un
instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez.

Ici l'homme comprit tout  fait. L'expression de son visage, jusqu'alors
sombre et dure, s'empreignit de stupfaction, de doute, de joie, et
devint extraordinaire. Il se mit  balbutier comme un homme fou:

--Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forat! Vous
m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit
toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout
de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseign ici! Je vais
souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le
monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couch dans un lit! Vous voulez
bien que je ne m'en aille pas! Vous tes de dignes gens! D'ailleurs j'ai
de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment
vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous tes un brave
homme. Vous tes aubergiste, n'est-ce pas?

--Je suis, dit l'vque, un prtre qui demeure ici.

--Un prtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prtre! Alors vous ne
me demandez pas d'argent? Le cur, n'est-ce pas? le cur de cette grande
glise? Tiens! c'est vrai, que je suis bte! je n'avais pas vu votre
calotte!

Tout en parlant, il avait dpos son sac et son bton dans un coin, puis
remis son passeport dans sa poche, et il s'tait assis. Mademoiselle
Baptistine le considrait avec douceur. Il continua:

--Vous tes humain, monsieur le cur. Vous n'avez pas de mpris. C'est
bien bon un bon prtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye?

--Non, dit l'vque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne
m'avez-vous pas dit cent neuf francs?

--Quinze sous, ajouta l'homme.

--Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis 
gagner cela?

--Dix-neuf ans.

--Dix-neuf ans!

L'vque soupira profondment.

L'homme poursuivit:

--J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dpens que
vingt-cinq sous que j'ai gagns en aidant  dcharger des voitures 
Grasse. Puisque vous tes abb, je vais vous dire, nous avions un
aumnier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un vque. Monseigneur, qu'on
appelle. C'tait l'vque de la Majore,  Marseille. C'est le cur qui
est sur les curs. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi,
c'est si loin!--Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu
du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tte.
Au grand jour de midi, cela brillait. Nous tions en rang. Des trois
cts. Avec les canons, mche allume, en face de nous. Nous ne voyions
pas bien. Il a parl, mais il tait trop au fond, nous n'entendions pas.
Voil ce que c'est qu'un vque.

Pendant qu'il parlait, l'vque tait all pousser la porte qui tait
reste toute grande ouverte.

Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la
table.

--Madame Magloire, dit l'vque, mettez ce couvert le plus prs possible
du feu.

Et se tournant vers son hte:

--Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid,
monsieur?

Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave
et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur 
un forat, c'est un verre d'eau  un naufrag de la Mduse. L'ignominie
a soif de considration.

--Voici, reprit l'vque, une lampe qui claire bien mal.

Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la chemine de la
chambre  coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle
posa sur la table tout allums.

--Monsieur le cur, dit l'homme, vous tes bon. Vous ne me mprisez pas.
Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous
ai pourtant pas cach d'o je viens et que je suis un homme malheureux.

L'vque, assis prs de lui, lui toucha doucement la main.

--Vous pouviez ne pas me dire qui vous tiez.

Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jsus-Christ. Cette porte
ne demande pas  celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur.
Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me
remerciez pas, ne me dites pas que je vous reois chez moi. Personne
n'est ici chez soi, except celui qui a besoin d'un asile. Je vous le
dis  vous qui passez, vous tes ici chez vous plus que moi-mme. Tout
ce qui est ici est  vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom?
D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais.

L'homme ouvrit des yeux tonns.

--Vrai? vous saviez comment je m'appelle?

--Oui, rpondit l'vque, vous vous appelez mon frre.

--Tenez, monsieur le cur! s'cria l'homme, j'avais bien faim en entrant
ici; mais vous tes si bon qu' prsent je ne sais plus ce que j'ai;
cela m'a pass.

L'vque le regarda et lui dit:

--Vous avez bien souffert?

--Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le
chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bton! La double
chane pour rien. Le cachot pour un mot. Mme malade au lit, la chane.
Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai
quarante-six.  prsent, le passeport jaune! Voil.

--Oui, reprit l'vque, vous sortez d'un lieu de tristesse. coutez. Il
y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pcheur
repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce
lieu douloureux avec des penses de haine et de colre contre les
hommes, vous tes digne de piti; si vous en sortez avec des penses de
bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.

Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de
l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de
viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de
seigle. Elle avait d'elle-mme ajout  l'ordinaire de M. l'vque une
bouteille de vieux vin de Mauves.

Le visage de l'vque prit tout  coup cette expression de gat propre
aux natures hospitalires:

-- table! dit-il vivement.

Comme il en avait coutume lorsque quelque tranger soupait avec lui, il
fit asseoir l'homme  sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement
paisible et naturelle, prit place  sa gauche.

L'vque dit le bndicit, puis servit lui-mme la soupe, selon son
habitude. L'homme se mit  manger avidement.

Tout  coup l'vque dit:

--Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.

Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument
ncessaires. Or c'tait l'usage de la maison, quand l'vque avait
quelqu'un  souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent,
talage innocent. Ce gracieux semblant de luxe tait une sorte
d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et svre qui
levait la pauvret jusqu' la dignit.

Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un
moment aprs les trois couverts rclams par l'vque brillaient sur la
nappe, symtriquement arrangs devant chacun des trois convives.




Chapitre IV

Dtails sur les fromageries de Pontarlier


Maintenant, pour donner une ide de ce qui se passa  cette table, nous
ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de
mademoiselle Baptistine  madame de Boischevron, o la conversation du
forat et de l'vque est raconte avec une minutie nave:

      *       *       *       *       *

...Cet homme ne faisait aucune attention  personne. Il mangeait avec
une voracit d'affam. Cependant, aprs la soupe, il a dit:

--Monsieur le cur du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour
moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser
manger avec eux font meilleure chre que vous.

Entre nous, l'observation m'a un peu choque. Mon frre a rpondu:

--Ils ont plus de fatigue que moi.

--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous tes pauvre. Je
vois bien. Vous n'tes peut-tre pas mme cur. tes-vous cur
seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu tait juste, vous devriez
bien tre cur.

--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frre.

Un moment aprs il a ajout:

--Monsieur Jean Valjean, c'est  Pontarlier que vous allez

--Avec itinraire oblig.

Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a
continu:

--Il faut que je sois en route demain  la pointe du jour. Il fait dur
voyager. Si les nuits sont froides, les journes sont chaudes.

--Vous allez l, a repris mon frre, dans un bon pays.  la rvolution,
ma famille a t ruine, je me suis rfugi en Franche-Comt d'abord, et
j'y ai vcu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne
volont. J'ai trouv  m'y occuper. On n'a qu' choisir. Il y a des
papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des
fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de
cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre  Lods,  Chtillon, 
Audincourt et  Beure qui sont trs considrables....

Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien l les noms que mon
frre a cits, puis il s'est interrompu et m'a adress la parole:

--Chre soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-l?

J'ai rpondu:

--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui tait capitaine des
portes  Pontarlier dans l'ancien rgime.

--Oui, a repris mon frre, mais en 93 on n'avait plus de parents, on
n'avait que ses bras. J'ai travaill. Ils ont dans le pays de
Pontarlier, o vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute
patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries
qu'ils appellent fruitires.

Alors mon frre, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqu trs
en dtail ce que c'taient que les fruitires de Pontarlier;--qu'on en
distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et
o il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept 
huit milliers de fromages par t; les _fruitires d'association_, qui
sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent
leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent  leurs
gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reoit le lait
des associs trois fois par jour et marque les quantits sur une taille
double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries
commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs
vaches dans la montagne.

L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frre lui faisait boire de ce
bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-mme parce qu'il dit que c'est
du vin cher. Mon frre lui disait tous ces dtails avec cette gat
aise que vous lui connaissez, entremlant ses paroles de faons
gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon tat de grurin,
comme s'il et souhait que cet homme comprt, sans le lui conseiller
directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a
frappe. Cet homme tait ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frre,
pendant tout le souper, ni de toute la soire,  l'exception de quelques
paroles sur Jsus quand il est entr, n'a pas dit un mot qui pt
rappeler  cet homme qui il tait ni apprendre  cet homme qui tait mon
frre. C'tait bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon
et d'appuyer l'vque sur le galrien pour laisser la marque du passage.
Il et paru peut-tre  un autre que c'tait le cas, ayant ce malheureux
sous la main, de lui nourrir l'me en mme temps que le corps et de lui
faire quelque reproche assaisonn de morale et de conseil, ou bien un
peu de commisration avec exhortation de se mieux conduire  l'avenir.
Mon frre ne lui a mme pas demand de quel pays il tait, ni son
histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frre semblait
viter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu' un
certain moment, comme mon frre parlait des montagnards de Pontarlier,
qui ont _un doux travail prs du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont
heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrt court, craignant
qu'il n'y et dans ce mot qui lui chappait quelque chose qui pt
froisser l'homme.  force d'y rflchir, je crois avoir compris ce qui
se passait dans le coeur de mon frre. Il pensait sans doute que cet
homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misre prsente 
l'esprit, que le mieux tait de l'en distraire, et de lui faire croire,
ne ft-ce qu'un moment, qu'il tait une personne comme une autre, en
tant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas l en effet bien entendre la
charit? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment
vanglique dans cette dlicatesse qui s'abstient de sermon, de morale
et d'allusion, et la meilleure piti, quand un homme a un point
douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a sembl que
ce pouvait tre l la pense intrieure de mon frre. Dans tous les cas,
ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces ides, il n'en a
rien marqu, mme pour moi; il a t d'un bout  l'autre le mme homme
que tous les soirs, et il a soup avec ce Jean Valjean du mme air et de
la mme faon qu'il aurait soup avec M. Gdon Le Prvost ou avec M. le
cur de la paroisse.

Vers la fin, comme nous tions aux figues, on a cogn  la porte.
C'tait la mre Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frre a bais
l'enfant au front, et m'a emprunt quinze sous que j'avais sur moi pour
les donner  la mre Gerbaud. L'homme pendant ce temps-l ne faisait pas
grande attention. Il ne parlait plus et paraissait trs fatigu. La
pauvre vieille Gerbaud partie, mon frre a dit les grces, puis il s'est
tourn vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de
votre lit. Madame Magloire a enlev le couvert bien vite. J'ai compris
qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous
sommes montes toutes les deux. J'ai cependant envoy madame Magloire un
instant aprs porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la
Fort-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela
tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil
s'en va. Mon frre l'a achete du temps qu'il tait en Allemagne, 
Tottlingen, prs des sources du Danube, ainsi que le petit couteau 
manche d'ivoire dont je me sers  table.

Madame Magloire est remonte presque tout de suite, nous nous sommes
mises  prier Dieu dans le salon o l'on tend le linge, et puis nous
sommes rentres chacune dans notre chambre sans nous rien dire.




Chapitre V

Tranquillit


Aprs avoir donn le bonsoir  sa soeur, monseigneur Bienvenu prit sur
la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre  son hte, et
lui dit:

--Monsieur, je vais vous conduire  votre chambre.

L'homme le suivit.

Comme on a pu le remarquer dans ce qui a t dit plus haut, le logis
tait distribu de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire o tait
l'alcve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre  coucher de
l'vque.

Au moment o ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait
l'argenterie dans le placard qui tait au chevet du lit. C'tait le
dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher.

L'vque installa son hte dans l'alcve. Un lit blanc et frais y tait
dress. L'homme posa le flambeau sur une petite table.

--Allons, dit l'vque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de
partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.

--Merci, monsieur l'abb, dit l'homme.

 peine eut-il prononc ces paroles pleines de paix que, tout  coup et
sans transition, il eut un mouvement trange et qui et glac
d'pouvante les deux saintes filles si elles en eussent t tmoins.
Aujourd'hui mme il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui
le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter
une menace? Obissait-il simplement  une sorte d'impulsion instinctive
et obscure pour lui-mme? Il se tourna brusquement vers le vieillard,
croisa les bras, et, fixant sur son hte un regard sauvage, il s'cria
d'une voix rauque:

--Ah ! dcidment! vous me logez chez vous prs de vous comme cela!

Il s'interrompit et ajouta avec un rire o il y avait quelque chose de
monstrueux:

--Avez-vous bien fait toutes vos rflexions? Qui est-ce qui vous dit que
je n'ai pas assassin?

L'vque leva les yeux vers le plafond et rpondit:

--Cela regarde le bon Dieu.

Puis, gravement et remuant les lvres comme quelqu'un qui prie ou qui se
parle  lui-mme, il dressa les deux doigts de sa main droite et bnit
l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tte et sans regarder
derrire lui, il rentra dans sa chambre.

Quand l'alcve tait habite, un grand rideau de serge tir de part en
part dans l'oratoire cachait l'autel. L'vque s'agenouilla en passant
devant ce rideau et fit une courte prire.

Un moment aprs, il tait dans son jardin, marchant, rvant,
contemplant, l'me et la pense tout entires  ces grandes choses
mystrieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.

Quant  l'homme, il tait vraiment si fatigu qu'il n'avait mme pas
profit de ces bons draps blancs. Il avait souffl sa bougie avec sa
narine  la manire des forats et s'tait laiss tomber tout habill
sur le lit, o il s'tait tout de suite profondment endormi.

Minuit sonnait comme l'vque rentrait de son jardin dans son
appartement.

Quelques minutes aprs, tout dormait dans la petite maison.




Chapitre VI

Jean Valjean


Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se rveilla.

Jean Valjean tait d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son
enfance, il n'avait pas appris  lire. Quand il eut l'ge d'homme, il
tait mondeur  Faverolles. Sa mre s'appelait Jeanne Mathieu; son pre
s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et
contraction de _Voil Jean_.

Jean Valjean tait d'un caractre pensif sans tre triste, ce qui est le
propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'tait quelque
chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins,
que Jean Valjean. Il avait perdu en trs bas ge son pre et sa mre. Sa
mre tait morte d'une fivre de lait mal soigne. Son pre, mondeur
comme lui, s'tait tu en tombant d'un arbre. Il n'tait rest  Jean
Valjean qu'une soeur plus ge que lui, veuve, avec sept enfants, filles
et garons. Cette soeur avait lev Jean Valjean, et tant qu'elle eut
son mari elle logea et nourrit son jeune frre. Le mari mourut. L'an
des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait
d'atteindre, lui, sa vingt-cinquime anne. Il remplaa le pre, et
soutint  son tour sa soeur qui l'avait lev. Cela se fit simplement,
comme un devoir, mme avec quelque chose de bourru de la part de Jean
Valjean. Sa jeunesse se dpensait ainsi dans un travail rude et mal
pay. On ne lui avait jamais connu de bonne amie dans le pays. Il
n'avait pas eu le temps d'tre amoureux.

Le soir il rentrait fatigu et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa
soeur, mre Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son
cuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de
lard le coeur de chou, pour le donner  quelqu'un de ses enfants; lui,
mangeant toujours, pench sur la table, presque la tte dans sa soupe,
ses longs cheveux tombant autour de son cuelle et cachant ses yeux,
avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait  Faverolles,
pas loin de la chaumire Valjean, de l'autre ct de la ruelle, une
fermire appele Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement
affams, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mre une pinte de
lait  Marie-Claude, qu'ils buvaient derrire une haie ou dans quelque
coin d'alle, s'arrachant le pot, et si htivement que les petites
filles s'en rpandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mre,
si elle et su cette maraude, et svrement corrig les dlinquants.
Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrire de la mre la pinte
de lait  Marie-Claude, et les enfants n'taient pas punis.

Il gagnait dans la saison de l'mondage vingt-quatre sous par jour, puis
il se louait comme moissonneur, comme manoeuvre, comme garon de ferme
bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa soeur
travaillait de son ct, mais que faire avec sept petits enfants?
C'tait un triste groupe que la misre enveloppa et treignit peu  peu.
Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille
n'eut pas de pain. Pas de pain.  la lettre. Sept enfants! Un dimanche
soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'glise,  Faverolles,
se disposait  se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la
devanture grille et vitre de sa boutique. Il arriva  temps pour voir
un bras pass  travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille
et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en
hte; le voleur s'enfuyait  toutes jambes; Isabeau courut aprs lui et
l'arrta. Le voleur avait jet le pain, mais il avait encore le bras
ensanglant. C'tait Jean Valjean.

Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux
du temps pour vol avec effraction la nuit dans une maison habite. Il
avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il tait
quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers
un prjug lgitime. Le braconnier, de mme que le contrebandier, ctoie
de fort prs le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore
un abme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le
braconnier vit dans la fort le contrebandier vit dans la montagne ou
sur la mer. Les villes font des hommes froces parce qu'elles font des
hommes corrompus. La montagne, la mer, la fort, font des hommes
sauvages. Elles dveloppent le ct farouche, mais souvent sans dtruire
le ct humain.

Jean Valjean fut dclar coupable. Les termes du code taient formels.
Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les
moments o la pnalit prononce un naufrage. Quelle minute funbre que
celle o la socit s'loigne et consomme l'irrparable abandon d'un
tre pensant! Jean Valjean fut condamn  cinq ans de galres.

Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remporte
par le gnral en chef de l'anne d'Italie, que le message du Directoire
aux Cinq-Cents, du 2 floral an IV, appelle Buona-Parte; ce mme jour
une grande chane fut ferre  Bictre. Jean Valjean fit partie de cette
chane. Un ancien guichetier de la prison, qui a prs de
quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce
malheureux qui fut ferr  l'extrmit du quatrime cordon dans l'angle
nord de la cour. Il tait assis  terre comme tous les autres. Il
paraissait ne rien comprendre  sa position, sinon qu'elle tait
horrible. Il est probable qu'il y dmlait aussi,  travers les vagues
ides d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif.
Pendant qu'on rivait  grands coups de marteau derrire sa tte le
boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'touffaient, elles
l'empchaient de parler, il parvenait seulement  dire de temps en
temps: _J'tais mondeur  Faverolles_. Puis, tout en sanglotant, il
levait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il
touchait successivement sept ttes ingales, et par ce geste on devinait
que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vtir
et nourrir sept petits enfants.

Il partit pour Toulon. Il y arriva aprs un voyage de vingt-sept jours,
sur une charrette, la chane au cou.  Toulon, il fut revtu de la
casaque rouge. Tout s'effaa de ce qui avait t sa vie, jusqu' son
nom; il ne fut mme plus Jean Valjean; il fut le numro 24601. Que
devint la soeur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe
de cela? Que devient la poigne de feuilles du jeune arbre sci par le
pied?

C'est toujours la mme histoire. Ces pauvres tres vivants, ces
cratures de Dieu, sans appui dsormais, sans guide, sans asile, s'en
allrent au hasard, qui sait mme? chacun de leur ct peut-tre, et
s'enfoncrent peu  peu dans cette froide brume o s'engloutissent les
destines solitaires, moines tnbres o disparaissent successivement
tant de ttes infortunes dans la sombre marche du genre humain. Ils
quittrent le pays. Le clocher de ce qui avait t leur village les
oublia; la borne de ce qui avait t leur champ les oublia; aprs
quelques annes de sjour au bagne, Jean Valjean lui-mme les oublia.
Dans ce coeur o il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voil
tout.  peine, pendant tout le temps qu'il passa  Toulon, entendit-il
parler une seule fois de sa soeur. C'tait, je crois, vers la fin de la
quatrime anne de sa captivit. Je ne sais plus par quelle voie ce
renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays,
avait vu sa soeur. Elle tait  Paris. Elle habitait une pauvre rue prs
de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un
enfant, un petit garon, le dernier. O taient les six autres? Elle ne
le savait peut-tre pas elle-mme. Tous les matins elle allait  une
imprimerie rue du Sabot, n 3, o elle tait plieuse et brocheuse. Il
fallait tre l  six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans
la maison de l'imprimerie il y avait une cole, elle menait  cette
cole son petit garon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait
 l'imprimerie  six heures et que l'cole n'ouvrait qu' sept, il
fallait que l'enfant attendt, dans la cour, que l'cole ouvrit, une
heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que
l'enfant entrt dans l'imprimerie, parce qu'il gnait, disait-on. Les
ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit tre assis sur le
pav, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et
pli sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portire,
en avait piti; elle le recueillait dans son bouge o il n'y avait qu'un
grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait l dans un
coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid.  sept heures,
l'cole ouvrait et il y entrait. Voil ce qu'on dit  Jean Valjean. On
l'en entretint un jour, ce fut un moment, un clair, comme une fentre
brusquement ouverte sur la destine de ces tres qu'il avait aims, puis
tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais.
Plus rien n'arriva d'eux  lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les
rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les
retrouvera plus.

Vers la fin de cette quatrime anne, le tour d'vasion de Jean Valjean
arriva. Ses camarades l'aidrent comme cela se fait dans ce triste lieu.
Il s'vada. Il erra deux jours en libert dans les champs; si c'est tre
libre que d'tre traqu; de tourner la tte  chaque instant; de
tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de
l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure
qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas,
de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour,
il fut repris. Il n'avait ni mang ni dormi depuis trente-six heures. Le
tribunal maritime le condamna pour ce dlit  une prolongation de trois
ans, ce qui lui fit huit ans. La sixime anne, ce fut encore son tour
de s'vader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait
manqu  l'appel. On tira le coup de canon, et  la nuit les gens de
ronde le trouvrent cach sous la quille d'un vaisseau en construction;
il rsista aux gardes-chiourme qui le saisirent. vasion et rbellion.
Ce fait prvu par le code spcial fut puni d'une aggravation de cinq
ans, dont deux ans de double chane. Treize ans. La dixime anne, son
tour revint, il en profita encore. Il ne russit pas mieux. Trois ans
pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois,
pendant la treizime anne qu'il essaya une dernire fois et ne russit
qu' se faire reprendre aprs quatre heures d'absence. Trois ans pour
ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libr; il tait
entr l en 1796 pour avoir cass un carreau et pris un pain.

Place pour une courte parenthse. C'est la seconde fois que, dans ses
tudes sur la question pnale et sur la damnation par la loi, l'auteur
de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de dpart du
dsastre d'une destine. Claude Gueux avait vol un pain; Jean Valjean
avait vol un pain. Une statistique anglaise constate qu' Londres
quatre vols sur cinq ont pour cause immdiate la faim.

Jean Valjean tait entr au bagne sanglotant et frmissant; il en sortit
impassible. Il y tait entr dsespr; il en sortit sombre.

Que s'tait-il pass dans cette me?




Chapitre VII

Le dedans du dsespoir


Essayons de le dire.

Il faut bien que la socit regarde ces choses puisque c'est elle qui
les fait.

C'tait, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'tait pas un imbcile.
La lumire naturelle tait allume en lui. Le malheur, qui a aussi sa
clart, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le
bton, sous la chane, au cachot,  la fatigue, sous l'ardent soleil du
bagne, sur le lit de planches des forats, il se replia en sa conscience
et rflchit.

Il se constitua tribunal.

Il commena par se juger lui-mme.

Il reconnut qu'il n'tait pas un innocent injustement puni. Il s'avoua
qu'il avait commis une action extrme et blmable; qu'on ne lui et
peut-tre pas refus ce pain s'il l'avait demand; que dans tous les cas
il et mieux valu l'attendre, soit de la piti, soit du travail; que ce
n'est pas tout  fait une raison sans rplique de dire: peut-on attendre
quand on a faim? que d'abord il est trs rare qu'on meure littralement
de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi
fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et
physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela
et mieux valu mme pour ces pauvres petits enfants; que c'tait un acte
de folie,  lui, malheureux homme chtif, de prendre violemment au
collet la socit tout entire et de se figurer qu'on sort de la misre
par le vol; que c'tait, dans tous les cas, une mauvaise porte pour
sortir de la misre que celle par o l'on entre dans l'infamie; enfin
qu'il avait eu tort.

Puis il se demanda:

S'il tait le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord
ce n'tait pas une chose grave qu'il et, lui travailleur, manqu de
travail, lui laborieux, manqu de pain. Si, ensuite, la faute commise et
avoue, le chtiment n'avait pas t froce et outr. S'il n'y avait pas
plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus
de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excs de poids
dans un des plateaux de la balance, celui o est l'expiation. Si la
surcharge de la peine n'tait point l'effacement du dlit, et n'arrivait
pas  ce rsultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du
dlinquant par la faute de la rpression, de faire du coupable la
victime et du dbiteur le crancier, et de mettre dfinitivement le
droit du ct de celui-l mme qui l'avait viol. Si cette peine,
complique des aggravations successives pour les tentatives d'vasion,
ne finissait pas par tre une sorte d'attentat du plus fort sur le plus
faible, un crime de la socit sur l'individu, un crime qui recommenait
tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.

Il se demanda si la socit humaine pouvait avoir le droit de faire
galement subir  ses membres, dans un cas son imprvoyance
draisonnable, et dans l'autre cas sa prvoyance impitoyable, et de
saisir  jamais un pauvre homme entre un dfaut et un excs, dfaut de
travail, excs de chtiment. S'il n'tait pas exorbitant que la socit
traitt ainsi prcisment ses membres les plus mal dots dans la
rpartition de biens que fait le hasard, et par consquent les plus
dignes de mnagements.

Ces questions faites et rsolues, il jugea la socit et la condamna.

Il la condamna sans haine.

Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il
n'hsiterait peut-tre pas  lui en demander compte un jour. Il se
dclara  lui-mme qu'il n'y avait pas quilibre entre le dommage qu'il
avait caus et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son
chtiment n'tait pas,  la vrit, une injustice, mais qu' coup sr
c'tait une iniquit.

La colre peut tre folle et absurde; on peut tre irrit  tort; on
n'est indign que lorsqu'on a raison au fond par quelque ct. Jean
Valjean se sentait indign. Et puis, la socit humaine ne lui avait
fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courrouc
qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre  ceux qu'elle frappe. Les
hommes ne l'avaient touch que pour le meurtrir. Tout contact avec eux
lui avait t un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mre,
depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontr une parole amie et un
regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu  peu 
cette conviction que la vie tait une guerre; et que dans cette guerre
il tait le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il rsolut de
l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.

Il y avait  Toulon une cole pour la chiourme tenue par des frres
ignorantins o l'on enseignait le plus ncessaire  ceux de ces
malheureux qui avaient de la bonne volont. Il fut du nombre des hommes
de bonne volont. Il alla  l'cole  quarante ans, et apprit  lire, 
crire,  compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'tait
fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumire
peuvent servir de rallonge au mal.

Cela est triste  dire, aprs avoir jug la socit qui avait fait son
malheur, il jugea la providence qui avait fait la socit.

Il la condamna aussi.

Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette me
monta et tomba en mme temps. Il y entra de la lumire d'un ct et des
tnbres de l'autre.

Jean Valjean n'tait pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il tait
encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la socit et sentit
qu'il devenait mchant, il y condamna la providence et sentit qu'il
devenait impie.

Ici il est difficile de ne pas mditer un instant.

La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout 
fait? L'homme cr bon par Dieu peut-il tre fait mchant par l'homme?
L'me peut-elle tre refaite tout d'une pice par la destine, et
devenir mauvaise, la destine tant mauvaise? Le coeur peut-il devenir
difforme et contracter des laideurs et des infirmits incurables sous la
pression d'un malheur disproportionn, comme la colonne vertbrale sous
une vote trop basse? N'y a-t-il pas dans toute me humaine, n'y
avait-il pas dans l'me de Jean Valjean en particulier, une premire
tincelle, un lment divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans
l'autre, que le bien peut dvelopper, attiser, allumer, enflammer et
faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entirement
teindre?

Questions graves et obscures,  la dernire desquelles tout
physiologiste et probablement rpondu non, et sans hsiter, s'il et vu
 Toulon, aux heures de repos qui taient pour Jean Valjean des heures
de rverie, assis, les bras croiss, sur la barre de quelque cabestan,
le bout de sa chane enfonc dans sa poche pour l'empcher de traner,
ce galrien morne, srieux, silencieux et pensif, paria des lois qui
regardait l'homme avec colre, damn de la civilisation qui regardait le
ciel avec svrit.

Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste
observateur et vu l une misre irrmdiable, il et plaint peut-tre
ce malade du fait de la loi, mais il n'et pas mme essay de
traitement; il et dtourn le regard des cavernes qu'il aurait
entrevues dans cette me; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il et
effac de cette existence le mot que le doigt de Dieu crit pourtant sur
le front de tout homme: _Esprance_!

Cet tat de son me que nous avons tent d'analyser tait-il aussi
parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essay de le rendre
pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, aprs
leur formation, et avait-il vu distinctement,  mesure qu'ils se
formaient, tous les lments dont se composait sa misre morale? Cet
homme rude et illettr s'tait-il bien nettement rendu compte de la
succession d'ides par laquelle il tait, degr  degr, mont et
descendu jusqu'aux lugubres aspects qui taient depuis tant d'annes
dj l'horizon intrieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout
ce qui s'tait pass en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que
nous n'oserions dire c'est mme ce que nous ne croyons pas. Il y avait
trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, mme aprs tant de malheur,
il n'y restt pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas mme
bien au juste ce qu'il prouvait. Jean Valjean tait dans les tnbres;
il souffrait dans les tnbres; il hassait dans les tnbres; on et pu
dire qu'il hassait devant lui. Il vivait habituellement dans cette
ombre, ttonnant comme un aveugle et comme un rveur. Seulement, par
intervalles, il lui venait tout  coup, de lui-mme ou du dehors, une
secousse de colre, un surcrot de souffrance, un ple et rapide clair
qui illuminait toute son me, et faisait brusquement apparatre partout
autour de lui, en avant et en arrire, aux lueurs d'une lumire
affreuse, les hideux prcipices et les sombres perspectives de sa
destine.

L'clair pass, la nuit retombait, et o tait-il? il ne le savait plus.

Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est
impitoyable, C'est--dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer
peu  peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une
bte fauve. Quelquefois en une bte froce. Les tentatives d'vasion de
Jean Valjean, successives et obstines, suffiraient  prouver cet
trange travail fait par la loi sur l'me humaine. Jean Valjean et
renouvel ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de
fois que l'occasion s'en ft prsente, sans songer un instant au
rsultat, ni aux expriences dj faites. Il s'chappait imptueusement
comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait:
sauve-toi! Le raisonnement lui et dit: reste! Mais, devant une
tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus
que l'instinct. La bte seule agissait. Quand il tait repris, les
nouvelles svrits qu'on lui infligeait ne servaient qu' l'effarer
davantage.

Un dtail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il tait d'une force
physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne.  la fatigue,
pour filer un cble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre
hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'normes poids sur son dos,
et remplaait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on
appelait jadis orgueil, d'o a pris nom, soit dit en passant, la rue
Montorgueil prs des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnomm
Jean-le-Cric. Une fois, comme on rparait le balcon de l'htel de ville
de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce
balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait l,
soutint de l'paule la cariatide et donna le temps aux ouvriers
d'arriver.

Sa souplesse dpassait encore sa vigueur. Certains forats, rveurs
perptuels d'vasions, finissent par faire de la force et de l'adresse
combines une vritable science. C'est la science des muscles. Toute une
statique mystrieuse est quotidiennement pratique par les prisonniers,
ces ternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale,
et trouver des points d'appui l o l'on voit  peine une saillie, tait
un jeu pour Jean Valjean. tant donn un angle de mur, avec la tension
de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons embots
dans les asprits de la pierre, il se hissait comme magiquement  un
troisime tage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.

Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque motion extrme pour
lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forat qui est
comme un cho du rire du dmon.  le voir, il semblait occup  regarder
continuellement quelque chose de terrible.

Il tait absorb en effet.

 travers les perceptions maladives d'une nature incomplte et d'une
intelligence accable, il sentait confusment qu'une chose monstrueuse
tait sur lui. Dans cette pnombre obscure et blafarde o il rampait,
chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'lever son regard,
il voyait, avec une terreur mle de rage, s'chafauder, s'tager et
monter  perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles,
une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de prjugs,
d'hommes et de faits, dont les contours lui chappaient, dont la masse
l'pouvantait, et qui n'tait autre chose que cette prodigieuse pyramide
que nous appelons la civilisation. Il distinguait  et l dans cet
ensemble fourmillant et difforme, tantt prs de lui, tantt loin et sur
des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque dtail vivement
clair, ici l'argousin et son bton, ici le gendarme et son sabre,
l-bas l'archevque mitr, tout en haut, dans une sorte de soleil,
l'empereur couronn et blouissant. Il lui semblait que ces splendeurs
lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funbre et plus
noire. Tout cela, lois, prjugs, faits, hommes, choses, allait et
venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqu et mystrieux que
Dieu imprime  la civilisation, marchant sur lui et l'crasant avec je
ne sais quoi de paisible dans la cruaut et d'inexorable dans
l'indiffrence. mes tombes au fond de l'infortune possible, malheureux
hommes perdus au plus bas de ces limbes o l'on ne regarde plus, les
rprouvs de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tte cette
socit humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour
qui est dessous.

Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait tre la
nature de sa rverie?

Si le grain de mil sous la meule avait des penses, il penserait sans
doute ce que pensait Jean Valjean.

Toutes ces choses, ralits pleines de spectres, fantasmagories pleines
de ralits, avaient fini par lui crer une sorte d'tat intrieur
presque inexprimable.

Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrtait. Il se
mettait  penser. Sa raison,  la fois plus mre et plus trouble
qu'autrefois, se rvoltait. Tout ce qui lui tait arriv lui paraissait
absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se
disait: c'est un rve. Il regardait l'argousin debout  quelques pas de
lui; l'argousin lui semblait un fantme; tout  coup le fantme lui
donnait un coup de bton.

La nature visible existait  peine pour lui. Il serait presque vrai de
dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux
jours d't, ni de ciel rayonnant, ni de fraches aubes d'avril. Je ne
sais quel jour de soupirail clairait habituellement son me.

Pour rsumer, en terminant, ce qui peut tre rsum et traduit en
rsultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous
bornerons  constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif
mondeur de Faverolles, le redoutable galrien de Toulon, tait devenu
capable, grce  la manire dont le bagne l'avait faonn, de deux
espces de mauvaises actions: premirement, d'une mauvaise action
rapide, irrflchie, pleine d'tourdissement, toute d'instinct, sorte de
reprsaille pour le mal souffert; deuximement, d'une mauvaise action
grave, srieuse, dbattue en conscience et mdite avec les ides
fausses que peut donner un pareil malheur. Ses prmditations passaient
par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe
peuvent seules parcourir, raisonnement, volont, obstination. Il avait
pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'me, le profond
sentiment des iniquits subies, la raction, mme contre les bons, les
innocents et les justes, s'il y en a. Le point de dpart comme le point
d'arrive de toutes ses penses tait la haine de la loi humaine; cette
haine qui, si elle n'est arrte dans son dveloppement par quelque
incident providentiel, devient, dans un temps donn, la haine de la
socit, puis la haine du genre humain, puis la haine de la cration, et
se traduit par un vague et incessant et brutal dsir de nuire, n'importe
 qui,  un tre vivant quelconque. Comme on voit, ce n'tait pas sans
raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme trs
dangereux_.

D'anne en anne, cette me s'tait dessche de plus en plus,
lentement, mais fatalement.  coeur sec, oeil sec.  sa sortie du bagne,
il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait vers une larme.




Chapitre VIII

L'onde et l'ombre


Un homme  la mer!

Qu'importe! le navire ne s'arrte pas. Le vent souffle, ce sombre
navire-l a une route qu'il est forc de continuer. Il passe.

L'homme disparat, puis reparat, il plonge et remonte  la surface, il
appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant
sous l'ouragan, est tout  sa manoeuvre, les matelots et les passagers
ne voient mme plus l'homme submerg; sa misrable tte n'est qu'un
point dans l'normit des vagues. Il jette des cris dsesprs dans les
profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il
la regarde frntiquement. Elle s'loigne, elle blmit, elle dcrot. Il
tait l tout  l'heure, il tait de l'quipage, il allait et venait sur
le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil,
il tait un vivant. Maintenant, que s'est-il donc pass? Il a gliss, il
est tomb, c'est fini.

Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la
fuite et de l'croulement. Les flots dchirs et dchiquets par le vent
l'environnent hideusement, les roulis de l'abme l'emportent, tous les
haillons de l'eau s'agitent autour de sa tte, une populace de vagues
crache sur lui, de confuses ouvertures le dvorent  demi; chaque fois
qu'il enfonce, il entrevoit des prcipices pleins de nuit; d'affreuses
vgtations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent 
elles; il sent qu'il devient abme, il fait partie de l'cume, les flots
se le jettent de l'un  l'autre, il boit l'amertume, l'ocan lche
s'acharne  le noyer, l'normit joue avec son agonie. Il semble que
toute cette eau soit de la haine.

Il lutte pourtant, il essaie de se dfendre, il essaie de se soutenir,
il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite puise,
il combat l'inpuisable.

O donc est le navire? L-bas.  peine visible dans les ples tnbres
de l'horizon.

Les rafales soufflent; toutes les cumes l'accablent. Il lve les yeux
et ne voit que les lividits des nuages. Il assiste, agonisant, 
l'immense dmence de la mer. Il est supplici par cette folie. Il entend
des bruits trangers  l'homme qui semblent venir d'au del de la terre
et d'on ne sait quel dehors effrayant.

Il y a des oiseaux dans les nues, de mme qu'il y a des anges au-dessus
des dtresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante
et plane, et lui, il rle.

Il se sent enseveli  la fois par ces deux infinis, l'ocan et le ciel;
l'un est une tombe, l'autre est un linceul.

La nuit descend, voil des heures qu'il nage, ses forces sont  bout; ce
navire, cette chose lointaine o il y avait des hommes, s'est effac; il
est seul dans le formidable gouffre crpusculaire, il enfonce, il se
roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de
l'invisible; il appelle.

Il n'y a plus d'hommes. O est Dieu?

Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.

Rien  l'horizon. Rien au ciel.

Il implore l'tendue, la vague, l'algue, l'cueil; cela est sourd. Il
supplie la tempte; la tempte imperturbable n'obit qu' l'infini.

Autour de lui, l'obscurit, la brume, la solitude, le tumulte orageux et
inconscient, le plissement indfini des eaux farouches. En lui l'horreur
et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux
aventures tnbreuses du cadavre dans l'ombre illimite. Le froid sans
fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du
nant. Vents, nues, tourbillons, souffles, toiles inutiles! Que faire?
Le dsespr s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se
laisse faire, il se laisse aller, il lche prise, et le voil qui roule
 jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.

 marche implacable des socits humaines! Pertes d'hommes et d'mes
chemin faisant! Ocan o tombe tout ce que laisse tomber la loi!
Disparition sinistre du secours!  mort morale!

La mer, c'est l'inexorable nuit sociale o la pnalit jette ses damns.
La mer, c'est l'immense misre.

L'me,  vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la
ressuscitera?




Chapitre IX

Nouveaux griefs


Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit 
son oreille ce mot trange: _tu es libre_! le moment fut invraisemblable
et inou, un rayon de vive lumire, un rayon de la vraie lumire des
vivants pntra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point  plir.
Jean Valjean avait t bloui de l'ide de la libert. Il avait cru 
une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'tait qu'une libert 
laquelle on donne un passeport jaune.

Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calcul que sa masse,
pendant son sjour au bagne, aurait d s'lever  cent soixante et onze
francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oubli de faire entrer dans
ses calculs le repos forc des dimanches et ftes qui, pour dix-neuf
ans, entranait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi
qu'il en ft, cette masse avait t rduite, par diverses retenues
locales,  la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait t
compte  sa sortie.

Il n'y avait rien compris, et se croyait ls. Disons le mot, vol.

Le lendemain de sa libration,  Grasse, il vit devant la porte d'une
distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui dchargeaient des
ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il
se mit  l'ouvrage. Il tait intelligent, robuste et adroit; il faisait
de son mieux; le matre paraissait content. Pendant qu'il travaillait,
un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut
montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail.
Un peu auparavant, il avait questionn l'un des ouvriers sur ce qu'ils
gagnaient  cette besogne par jour; on lui avait rpondu: _trente sous_.
Le soir venu, comme il tait forc de repartir le lendemain matin, il se
prsenta devant le matre de la distillerie et le pria de le payer. Le
matre ne profra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il
rclama. On lui rpondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le
matre le regarda entre les deux yeux et lui dit: _Gare le bloc_.

L encore il se considra comme vol.

La socit, l'tat, en lui diminuant sa masse, l'avait vol en grand.
Maintenant, c'tait le tour de l'individu qui le volait en petit.

Libration n'est pas dlivrance. On sort du bagne, mais non de la
condamnation. Voil ce qui lui tait arriv  Grasse. On a vu de quelle
faon il avait t accueilli  Digne.




Chapitre X

L'homme rveill


Donc, comme deux heures du matin sonnaient  l'horloge de la cathdrale,
Jean Valjean se rveilla.

Ce qui le rveilla, c'est que le lit tait trop bon. Il y avait vingt
ans bientt qu'il n'avait couch dans un lit, et quoiqu'il ne se ft pas
dshabill, la sensation tait trop nouvelle pour ne pas troubler son
sommeil.

Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue tait passe. Il tait
accoutum  ne pas donner beaucoup d'heures au repos.

Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurit autour de lui,
puis il les referma pour se rendormir.

Quand beaucoup de sensations diverses ont agit la journe, quand des
choses proccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le
sommeil vient plus aisment qu'il ne revient. C'est ce qui arriva  Jean
Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit  penser.

Il tait dans un de ces moments o les ides qu'on a dans l'esprit sont
troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses
souvenirs anciens et ses souvenirs immdiats y flottaient ple-mle et
s'y croisaient confusment, perdant leurs formes, se grossissant
dmesurment, puis disparaissant tout  coup comme dans une eau fangeuse
et agite. Beaucoup de penses lui venaient, mais il y en avait une qui
se reprsentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette
pense, nous allons la dire tout de suite:--Il avait remarqu les six
couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait poss
sur la table.

Ces six couverts d'argent l'obsdaient.--Ils taient l.-- quelques
pas.-- l'instant o il avait travers la chambre d' ct pour venir
dans celle o il tait, la vieille servante les mettait dans un petit
placard  la tte du lit.--Il avait bien remarqu ce placard.-- droite,
en entrant par la salle  manger.--Ils taient massifs.--Et de vieille
argenterie.--Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents
francs.--Le double de ce qu'il avait gagn en dix-neuf ans.--Il est
vrai qu'il et gagn davantage si l'_administration_ ne l'avait pas
_vol_.

Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations
auxquelles se mlait bien quelque lutte. Trois heures sonnrent. Il
rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son sant, tendit le bras
et tta son havresac qu'il avait jet dans le coin de l'alcve, puis il
laissa pendre ses jambes et poser ses pieds  terre, et se trouva,
presque sans savoir comment, assis sur son lit.

Il resta un certain temps rveur dans cette attitude qui et eu quelque
chose de sinistre pour quelqu'un qui l'et aperu ainsi dans cette
ombre, seul veill dans la maison endormie. Tout  coup il se baissa,
ta ses souliers et les posa doucement sur la natte prs du lit, puis il
reprit sa posture de rverie et redevint immobile.

Au milieu de cette mditation hideuse, les ides que nous venons
d'indiquer remuaient sans relche son cerveau, entraient, sortaient,
rentraient, faisaient sur lui une sorte de pese; et puis il songeait
aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la
rverie,  un forat nomm Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le
pantalon n'tait retenu que par une seule bretelle de coton tricot. Le
dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse  l'esprit.

Il demeurait dans cette situation, et y ft peut-tre rest indfiniment
jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'et sonn un coup--le quart ou la
demie. Il sembla que ce coup lui et dit: allons!

Il se leva debout, hsita encore un moment, et couta; tout se taisait
dans la maison; alors il marcha droit et  petits pas vers la fentre
qu'il entrevoyait. La nuit n'tait pas trs obscure; c'tait une pleine
lune sur laquelle couraient de larges nues chasses par le vent. Cela
faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clart, des clipses,
puis des claircies, et au dedans une sorte de crpuscule. Ce
crpuscule, suffisant pour qu'on pt se guider, intermittent  cause des
nuages, ressemblait  l'espce de lividit qui tombe d'un soupirail de
cave devant lequel vont et viennent des passants. Arriv  la fentre,
Jean Valjean l'examina. Elle tait sans barreaux, donnait sur le jardin
et n'tait ferme, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il
l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la
chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard
attentif qui tudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin tait enclos
d'un mur blanc assez bas, facile  escalader. Au fond, au-del, il
distingua des ttes d'arbres galement espaces, ce qui indiquait que ce
mur sparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plante.

Ce coup d'oeil jet, il fit le mouvement d'un homme dtermin, marcha 
son alcve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque
chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches,
referma le tout, chargea le sac sur ses paules, se couvrit de sa
casquette dont il baissa la visire sur ses yeux, chercha son bton en
ttonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fentre, puis revint au
lit et saisit rsolument l'objet qu'il y avait dpos. Cela ressemblait
 une barre de fer courte, aiguise comme un pieu  l'une de ses
extrmits.

Il et t difficile de distinguer dans les tnbres pour quel emploi
avait pu tre faonn ce morceau de fer. C'tait peut-tre un levier?
C'tait peut-tre une massue?

Au jour on et pu reconnatre que ce n'tait autre chose qu'un
chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forats 
extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il
n'tait pas rare qu'ils eussent  leur disposition des outils de mineur.
Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, termins  leur
extrmit infrieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce
dans le rocher.

Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine,
assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre
voisine, celle de l'vque, comme on sait. Arriv  cette porte, il la
trouva entrebille. L'vque ne l'avait point ferme.




Chapitre XI

Ce qu'il fait


Jean Valjean couta. Aucun bruit.

Il poussa la porte.

Il la poussa du bout du doigt, lgrement, avec cette douceur furtive et
inquite d'un chat qui veut entrer.

La porte cda  la pression et fit un mouvement imperceptible et
silencieux qui largit un peu l'ouverture.

Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus
hardiment. Elle continua de cder en silence. L'ouverture tait assez
grande maintenant pour qu'il pt passer. Mais il y avait prs de la
porte une petite table qui faisait avec elle un angle gnant et qui
barrait l'entre.

Jean Valjean reconnut la difficult. Il fallait  toute force que
l'ouverture ft encore largie.

Il prit son parti, et poussa une troisime fois la porte, plus
nergiquement que les deux premires. Cette fois il y eut un gond mal
huil qui jeta tout  coup dans cette obscurit un cri rauque et
prolong.

Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille
avec quelque chose d'clatant et de formidable comme le clairon du
jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la premire
minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de
prendre tout  coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien
pour avertir tout le monde et rveiller les gens endormis.

Il s'arrta, frissonnant, perdu, et retomba de la pointe du pied sur le
talon. Il entendait ses artres battre dans ses tempes comme deux
marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa
poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait
impossible que l'horrible clameur de ce gond irrit n'et pas branl
toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte,
pousse par lui, avait pris l'alarme et avait appel; le vieillard
allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait 
l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la
gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.

Il demeura o il tait, ptrifi comme la statue de sel, n'osant faire
un mouvement.

Quelques minutes s'coulrent. La porte s'tait ouverte toute grande. Il
se hasarda  regarder dans la chambre. Rien n'y avait boug. Il prta
l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouill
n'avait veill personne. Ce premier danger tait pass, mais il y avait
encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Mme quand
il s'tait cru perdu, il n'avait pas recul. Il ne songea plus qu'
finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.

Cette chambre tait dans un calme parfait. On y distinguait  et l des
formes confuses et vagues qui, au jour, taient des papiers pars sur
une table, des in-folio ouverts, des volumes empils sur un tabouret, un
fauteuil charg de vtements, un prie-Dieu, et qui  cette heure
n'taient plus que des coins tnbreux et des places blanchtres. Jean
Valjean avana avec prcaution en vitant de se heurter aux meubles. Il
entendait au fond de la chambre la respiration gale et tranquille de
l'vque endormi.

Il s'arrta tout  coup. Il tait prs du lit. Il y tait arriv plus
tt qu'il n'aurait cru.

La nature mle quelquefois ses effets et ses spectacles  nos actions
avec une espce d'-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait
nous faire rflchir. Depuis prs d'une demi-heure un grand nuage
couvrait le ciel. Au moment o Jean Valjean s'arrta en face du lit, ce
nuage se dchira, comme s'il l'et fait exprs, et un rayon de lune,
traversant la longue fentre, vint clairer subitement le visage ple de
l'vque. Il dormait paisiblement. Il tait presque vtu dans son lit, 
cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vtement de laine brune
qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tte tait renverse
sur l'oreiller dans l'attitude abandonne du repos; il laissait pendre
hors du lit sa main orne de l'anneau pastoral et d'o taient tombes
tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait
d'une vague expression de satisfaction, d'esprance et de batitude.
C'tait plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son
front l'inexprimable rverbration d'une lumire qu'on ne voyait pas.
L'me des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystrieux.

Un reflet de ce ciel tait sur l'vque.

C'tait en mme temps une transparence lumineuse, car ce ciel tait au
dedans de lui. Ce ciel, c'tait sa conscience.

Au moment o le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, 
cette clart intrieure, l'vque endormi apparut comme dans une gloire.
Cela pourtant resta doux et voil d'un demi-jour ineffable. Cette lune
dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette
maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais
quoi de solennel et d'indicible au vnrable repos de ce sage, et
enveloppaient d'une sorte d'aurole majestueuse et sereine ces cheveux
blancs et ces yeux ferms, cette figure o tout tait esprance et o
tout tait confiance, cette tte de vieillard et ce sommeil d'enfant.

Il y avait presque de la divinit dans cet homme ainsi auguste  son
insu. Jean Valjean, lui, tait dans l'ombre, son chandelier de fer  la
main, debout, immobile, effar de ce vieillard lumineux. Jamais il
n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'pouvantait. Le monde moral
n'a pas de plus grand spectacle que celui-l: une conscience trouble et
inquite, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le
sommeil d'un juste.

Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait
quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais imprieusement.

Nul n'et pu dire ce qui se passait en lui, pas mme lui. Pour essayer
de s'en rendre compte, il faut rver ce qu'il y a de plus violent en
prsence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage mme on n'et rien
pu distinguer avec certitude. C'tait une sorte d'tonnement hagard. Il
regardait cela. Voil tout. Mais quelle tait sa pense? Il et t
impossible de le deviner. Ce qui tait vident, c'est qu'il tait mu et
boulevers. Mais de quelle nature tait cette motion?

Son oeil ne se dtachait pas du vieillard. La seule chose qui se
dgaget clairement de son attitude et de sa physionomie, c'tait une
trange indcision. On et dit qu'il hsitait entre les deux abmes,
celui o l'on se perd et celui o l'on se sauve. Il semblait prt 
briser ce crne ou  baiser cette main.

Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son
front, et il ta sa casquette, puis son bras retomba avec la mme
lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans
la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hrisss sur
sa tte farouche.

L'vque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard
effrayant. Un reflet de lune faisait confusment visible au-dessus de la
chemine le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras  tous les deux,
avec une bndiction pour l'un et un pardon pour l'autre.

Tout  coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha
rapidement, le long du lit, sans regarder l'vque, droit au placard
qu'il entrevoyait prs du chevet; il leva le chandelier de fer comme
pour forcer la serrure; la clef y tait; il l'ouvrit; la premire chose
qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la
chambre  grands pas sans prcaution et sans s'occuper du bruit, gagna
la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fentre, saisit un bton,
enjamba l'appui du rez-de-chausse, mit l'argenterie dans son sac, jeta
le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre,
et s'enfuit.




Chapitre XII

L'vque travaille


Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans
son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleverse.

--Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle o est
le panier d'argenterie?

--Oui, dit l'vque.

--Jsus-Dieu soit bni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il tait devenu.

L'vque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le
prsenta  madame Magloire.

--Le voil.

--Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie?

--Ah! repartit l'vque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne
sais o elle est.

--Grand bon Dieu! elle est vole! C'est l'homme d'hier soir qui l'a
vole!

En un clin d'oeil, avec toute sa vivacit de vieille alerte, madame
Magloire courut  l'oratoire, entra dans l'alcve et revint vers
l'vque. L'vque venait de se baisser et considrait en soupirant un
plant de cochlaria des Guillons que le panier avait bris en tombant 
travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.

--Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est vole!

Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du
jardin o l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait t
arrach.

--Tenez! c'est par l qu'il s'en est all. Il a saut dans la ruelle
Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a vol notre argenterie!

L'vque resta un moment silencieux, puis leva son oeil srieux, et dit
 madame Magloire avec douceur:

--Et d'abord, cette argenterie tait-elle  nous?

Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis
l'vque continua:

--Madame Magloire, je dtenais  tort et depuis longtemps cette
argenterie. Elle tait aux pauvres. Qu'tait-ce que cet homme? Un pauvre
videmment.

--Hlas Jsus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour
mademoiselle. Cela nous est bien gal. Mais c'est pour monseigneur. Dans
quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?

L'vque la regarda d'un air tonn.

--Ah  mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'tain?

Madame Magloire haussa les paules.

--L'tain a une odeur.

--Alors, des couverts de fer.

Madame Magloire fit une grimace significative.

--Le fer a un got.

--Eh bien, dit l'vque, des couverts de bois.

Quelques instants aprs, il djeunait  cette mme table o Jean Valjean
s'tait assis la veille. Tout en djeunant, monseigneur Bienvenu faisait
gament remarquer  sa soeur qui ne disait rien et  madame Magloire qui
grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni
d'une fourchette, mme en bois, pour tremper un morceau de pain dans une
tasse de lait.

--Aussi a-t-on ide! disait madame Magloire toute seule en allant et
venant, recevoir un homme comme cela! et le loger  ct de soi! et quel
bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frmir
quand on songe!

Comme le frre et la soeur allaient se lever de table, on frappa  la
porte.

--Entrez, dit l'vque.

La porte s'ouvrit. Un groupe trange et violent apparut sur le seuil.
Trois hommes en tenaient un quatrime au collet. Les trois hommes
taient des gendarmes; l'autre tait Jean Valjean.

Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, tait prs
de la porte. Il entra et s'avana vers l'vque en faisant le salut
militaire.

--Monseigneur... dit-il.

 ce mot Jean Valjean, qui tait morne et semblait abattu, releva la
tte d'un air stupfait.

--Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le cur?...

--Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'vque.

Cependant monseigneur Bienvenu s'tait approch aussi vivement que son
grand ge le lui permettait.

--Ah! vous voil! s'cria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise
de vous voir. Et bien mais! je vous avais donn les chandeliers aussi,
qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux
cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emports avec vos couverts?

Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vnrable vque avec une
expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.

--Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait
tait donc vrai? Nous l'avons rencontr. Il allait comme quelqu'un qui
s'en va. Nous l'avons arrt pour voir. Il avait cette argenterie....

--Et il vous a dit, interrompit l'vque en souriant, qu'elle lui avait
t donne par un vieux bonhomme de prtre chez lequel il avait pass la
nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramen ici? C'est une mprise.

--Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?

--Sans doute, rpondit l'vque.

Les gendarmes lchrent Jean Valjean qui recula.

--Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque
inarticule et comme s'il parlait dans le sommeil.

--Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.

--Mon ami, reprit l'vque, avant de vous en aller, voici vos
chandeliers. Prenez-les.

Il alla  la chemine, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta 
Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un
geste, sans un regard qui pt dranger l'vque.

Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers
machinalement et d'un air gar.

--Maintenant, dit l'vque, allez en paix.

-- propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par
le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la
rue. Elle n'est ferme qu'au loquet jour et nuit.

Puis se tournant vers la gendarmerie:

--Messieurs, vous pouvez vous retirer.

Les gendarmes s'loignrent.

Jean Valjean tait comme un homme qui va s'vanouir.

L'vque s'approcha de lui, et lui dit  voix basse:

--N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet
argent  devenir honnte homme.

Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta
interdit. L'vque avait appuy sur ces paroles en les prononant. Il
reprit avec une sorte de solennit:

--Jean Valjean, mon frre, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien.
C'est votre me que je vous achte; je la retire aux penses noires et 
l'esprit de perdition, et je la donne  Dieu.




Chapitre XIII

Petit-Gervais


Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'chappait. Il se mit 
marcher en toute hte dans les champs, prenant les chemins et les
sentiers qui se prsentaient sans s'apercevoir qu'il revenait  chaque
instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matine, n'ayant pas mang
et n'ayant pas faim. Il tait en proie  une foule de sensations
nouvelles. Il se sentait une sorte de colre; il ne savait contre qui.
Il n'et pu dire s'il tait touch ou humili. Il lui venait par moments
un attendrissement trange qu'il combattait et auquel il opposait
l'endurcissement de ses vingt dernires annes. Cet tat le fatiguait.
Il voyait avec inquitude s'branler au dedans de lui l'espce de calme
affreux que l'injustice de son malheur lui avait donn. Il se demandait
qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il et vraiment mieux aim tre
en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point
passes ainsi; cela l'et moins agit. Bien que la saison fut assez
avance, il y avait encore  et l dans les haies quelques fleurs
tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des
souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui taient presque insupportables,
tant il y avait longtemps qu'ils ne lui taient apparus.

Des penses inexprimables s'amoncelrent ainsi en lui toute la journe.

Comme le soleil dclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du
moindre caillou, Jean Valjean tait assis derrire un buisson dans une
grande plaine rousse absolument dserte. Il n'y avait  l'horizon que
les Alpes. Pas mme le clocher d'un village lointain. Jean Valjean
pouvait tre  trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine
passait  quelques pas du buisson.

Au milieu de cette mditation qui n'et pas peu contribu  rendre ses
haillons effrayants pour quelqu'un qui l'et rencontr, il entendit un
bruit joyeux.

Il tourna la tte, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une
dizaine d'annes qui chantait, sa vielle au flanc et sa bote  marmotte
sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays,
laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.

Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et
jouait aux osselets avec quelques pices de monnaie qu'il avait dans sa
main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une
pice de quarante sous. L'enfant s'arrta  ct du buisson sans voir
Jean Valjean et fit sauter sa poigne de sous que jusque-l il avait
reue avec assez d'adresse tout entire sur le dos de sa main.

Cette fois la pice de quarante sous lui chappa, et vint rouler vers la
broussaille jusqu' Jean Valjean.

Jean Valjean posa le pied dessus.

Cependant l'enfant avait suivi sa pice du regard, et l'avait vu.

Il ne s'tonna point et marcha droit  l'homme.

C'tait un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait
s'tendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On
n'entendait que les petits cris faibles d'une nue d'oiseaux de passage
qui traversaient le ciel  une hauteur immense. L'enfant tournait le dos
au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui
empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.

--Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui
se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pice?

--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.

--Petit-Gervais, monsieur.

--Va-t'en, dit Jean Valjean.

--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pice.

Jean Valjean baissa la tte et ne rpondit pas.

L'enfant recommena:

--Ma pice, monsieur!

L'oeil de Jean Valjean resta fix  terre.

--Ma pice! cria l'enfant, ma pice blanche! mon argent! Il semblait que
Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse
et le secoua. Et en mme temps il faisait effort pour dranger le gros
soulier ferr pos sur son trsor.

--Je veux ma pice! ma pice de quarante sous!

L'enfant pleurait. La tte de Jean Valjean se releva. Il tait toujours
assis. Ses yeux taient troubles. Il considra l'enfant avec une sorte
d'tonnement, puis il tendit la main vers son bton et cria d'une voix
terrible:

--Qui est l?

--Moi, monsieur, rpondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi
mes quarante sous, s'il vous plat! tez votre pied, monsieur, s'il vous
plat!

Puis irrit, quoique tout petit, et devenant presque menaant:

--Ah, , terez-vous votre pied? tez donc votre pied, voyons.

--Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement
tout debout, le pied toujours sur la pice d'argent, il ajouta:--Veux-tu
bien te sauver!

L'enfant effar le regarda, puis commena  trembler de la tte aux
pieds, et, aprs quelques secondes de stupeur, se mit  s'enfuir en
courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.

Cependant  une certaine distance l'essoufflement le fora de s'arrter,
et Jean Valjean,  travers sa rverie, l'entendit qui sanglotait.

Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'tait
couch. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mang
de la journe; il est probable qu'il avait la fivre.

Il tait rest debout, et n'avait pas chang d'attitude depuis que
l'enfant s'tait enfui. Son souffle soulevait sa poitrine  des
intervalles longs et ingaux. Son regard, arrt  dix ou douze pas
devant lui, semblait tudier avec une attention profonde la forme d'un
vieux tesson de faence bleue tomb dans l'herbe. Tout  coup il
tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.

Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement  croiser
et  boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre 
terre son bton. En ce moment il aperut la pice de quarante sous que
son pied avait  demi enfonce dans la terre et qui brillait parmi les
cailloux.

Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que a?
dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrta, sans
pouvoir dtacher son regard de ce point que son pied avait foul
l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait l dans
l'obscurit et t un oeil ouvert fix sur lui.

Au bout de quelques minutes, il s'lana convulsivement vers la pice
d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit  regarder au loin dans
la plaine, jetant  la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon,
debout et frissonnant comme une bte fauve effare qui cherche un asile.

Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine tait froide et vague, de
grandes brumes violettes montaient dans la clart crpusculaire.

Il dit: Ah! et se mit  marcher rapidement dans une certaine
direction, du ct o l'enfant avait disparu. Aprs une centaine de pas,
il s'arrta, regarda, et ne vit rien.

Alors il cria de toute sa force: Petit-Gervais! Petit-Gervais!

Il se tut, et attendit.

Rien ne rpondit.

La campagne tait dserte et morne. Il tait environn de l'tendue. Il
n'y avait rien autour de lui qu'une ombre o se perdait son regard et un
silence o sa voix se perdait.

Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une
sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras
maigres avec une furie incroyable. On et dit qu'ils menaaient et
poursuivaient quelqu'un.

Il recommena  marcher, puis il se mit  courir, et de temps en temps
il s'arrtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui tait ce
qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus dsol:
Petit-Gervais! Petit-Gervais!

Certes, si l'enfant l'et entendu, il et eu peur et se ft bien gard
de se montrer. Mais l'enfant tait sans doute dj bien loin.

Il rencontra un prtre qui tait  cheval. Il alla  lui et lui dit:

--Monsieur le cur, avez-vous vu passer un enfant?

--Non, dit le prtre.

--Un nomm Petit-Gervais?

--Je n'ai vu personne.

Il tira deux pices de cinq francs de sa sacoche et les remit au prtre.

--Monsieur le cur, voici pour vos pauvres.--Monsieur le cur, c'est un
petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il
allait. Un de ces savoyards, vous savez?

--Je ne l'ai point vu.

--Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire?

--Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant tranger.
Cela passe dans le pays. On ne les connat pas.

Jean Valjean prit violemment deux autres cus de cinq francs qu'il donna
au prtre.

--Pour vos pauvres, dit-il.

Puis il ajouta avec garement:

--Monsieur l'abb, faites-moi arrter. Je suis un voleur.

Le prtre piqua des deux et s'enfuit trs effray.

Jean Valjean se remit  courir dans la direction qu'il avait d'abord
prise.

Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant,
mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la
plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un tre couch ou
accroupi; ce n'taient que des broussailles ou des roches  fleur de
terre. Enfin,  un endroit o trois sentiers se croisaient, il s'arrta.
La lune s'tait leve. Il promena sa vue au loin et appela une dernire
fois: Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais! Son cri s'teignit
dans la brume, sans mme veiller un cho. Il murmura encore:
Petit-Gervais! mais d'une voix faible et presque inarticule. Ce fut
l son dernier effort; ses jarrets flchirent brusquement sous lui comme
si une puissance invisible l'accablait tout  coup du poids de sa
mauvaise conscience; il tomba puis sur une grosse pierre, les poings
dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: Je suis un
misrable!

Alors son coeur creva et il se mit  pleurer. C'tait la premire fois
qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.

Quand Jean Valjean tait sorti de chez l'vque, on l'a vu, il tait
hors de tout ce qui avait t sa pense jusque-l. Il ne pouvait se
rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre
l'action anglique et contre les douces paroles du vieillard. Vous
m'avez promis de devenir honnte homme. Je vous achte votre me. Je la
retire  l'esprit de perversit et je la donne au bon Dieu. Cela lui
revenait sans cesse. Il opposait  cette indulgence cleste l'orgueil,
qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement
que le pardon de ce prtre tait le plus grand assaut et la plus
formidable attaque dont il et encore t branl; que son
endurcissement serait dfinitif s'il rsistait  cette clmence; que,
s'il cdait, il faudrait renoncer  cette haine dont les actions des
autres hommes avaient rempli son me pendant tant d'annes, et qui lui
plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou tre vaincu, et que la
lutte, une lutte colossale et dcisive, tait engage entre sa
mchancet  lui et la bont de cet homme.

En prsence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant
qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception
distincte de ce qui pourrait rsulter pour lui de son aventure  Digne?
Entendait-il tous ces bourdonnements mystrieux qui avertissent ou
importunent l'esprit  de certains moments de la vie? Une voix lui
disait-elle  l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de
sa destine, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si dsormais
il n'tait pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il
fallait pour ainsi dire que maintenant il montt plus haut que l'vque
ou retombt plus bas que le galrien, que s'il voulait devenir bon il
fallait qu'il devnt ange; que s'il voulait rester mchant il fallait
qu'il devnt monstre?

Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes dj
faites ailleurs, recueillait-il confusment quelque ombre de tout ceci
dans sa pense? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'ducation
de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean ft en tat
de dmler tout ce que nous indiquons ici. Si ces ides lui arrivaient,
il les entrevoyait plutt qu'il ne les voyait, et elles ne russissaient
qu' le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au
sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'vque
lui avait fait mal  l'me comme une clart trop vive lui et fait mal
aux yeux en sortant des tnbres. La vie future, la vie possible qui
s'offrait dsormais  lui toute pure et toute rayonnante le remplissait
de frmissements et d'anxit. Il ne savait vraiment plus o il en
tait. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le
forat avait t bloui et comme aveugl par la vertu.

Ce qui tait certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'tait
dj plus le mme homme, c'est que tout tait chang en lui, c'est qu'il
n'tait plus en son pouvoir de faire que l'vque ne lui et pas parl
et ne l'et pas touch.

Dans cette situation d'esprit, il avait rencontr Petit-Gervais et lui
avait vol ses quarante sous. Pourquoi? Il n'et assurment pu
l'expliquer; tait-ce un dernier effet et comme un suprme effort des
mauvaises penses qu'il avait apportes du bagne, un reste d'impulsion,
un rsultat de ce qu'on appelle en statique la _force acquise_? C'tait
cela, et c'tait aussi peut-tre moins encore que cela. Disons-le
simplement, ce n'tait pas lui qui avait vol, ce n'tait pas l'homme,
c'tait la bte qui, par habitude et par instinct, avait stupidement
pos le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se dbattait au
milieu de tant d'obsessions inoues et nouvelles. Quand l'intelligence
se rveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec
angoisse et poussa un cri d'pouvante.

C'est que, phnomne trange et qui n'tait possible que dans la
situation o il tait, en volant cet argent  cet enfant, il avait fait
une chose dont il n'tait dj plus capable.

Quoi qu'il en soit, cette dernire mauvaise action eut sur lui un effet
dcisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans
l'intelligence et le dissipa, mit d'un ct les paisseurs obscures et
de l'autre la lumire, et agit sur son me, dans l'tat o elle se
trouvait, comme de certains ractifs chimiques agissent sur un mlange
trouble en prcipitant un lment et en clarifiant l'autre.

Tout d'abord, avant mme de s'examiner et de rflchir, perdu, comme
quelqu'un qui cherche  se sauver, il tcha de retrouver l'enfant pour
lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela tait inutile et
impossible, il s'arrta dsespr. Au moment o il s'cria: je suis un
misrable! il venait de s'apercevoir tel qu'il tait, et il tait dj
 ce point spar de lui-mme, qu'il lui semblait qu'il n'tait plus
qu'un fantme, et qu'il avait l devant lui, en chair et en os, le bton
 la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets vols sur le
dos, avec son visage rsolu et morne, avec sa pense pleine de projets
abominables, le hideux galrien Jean Valjean.

L'excs du malheur, nous l'avons remarqu, l'avait fait en quelque sorte
visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit vritablement ce
Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment
de se demander qui tait cet homme, et il en eut horreur.

Son cerveau tait dans un de ces moments violents et pourtant
affreusement calmes o la rverie est si profonde qu'elle absorbe la
ralit. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit
comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.

Il se contempla donc, pour ainsi dire, face  face, et en mme temps, 
travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystrieuse
une sorte de lumire qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant
avec plus d'attention cette lumire qui apparaissait  sa conscience, il
reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau tait
l'vque.

Sa conscience considra tour  tour ces deux hommes ainsi placs devant
elle, l'vque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le
premier pour dtremper le second. Par un de ces effets singuliers qui
sont propres  ces sortes d'extases,  mesure que sa rverie se
prolongeait, l'vque grandissait et resplendissait  ses yeux, Jean
Valjean s'amoindrissait et s'effaait.  un certain moment il ne fut
plus qu'une ombre. Tout  coup il disparut. L'vque seul tait rest.

Il remplissait toute l'me de ce misrable d'un rayonnement magnifique.
Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura  chaudes larmes, il pleura 
sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un
enfant.

Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son
cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible  la
fois. Sa vie passe, sa premire faute, sa longue expiation, son
abrutissement extrieur, son endurcissement intrieur, sa mise en
libert rjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui tait arriv
chez l'vque, la dernire chose qu'il avait faite, ce vol de quarante
sous  un enfant, crime d'autant plus lche et d'autant plus monstrueux
qu'il venait aprs le pardon de l'vque, tout cela lui revint et lui
apparut, clairement, mais dans une clart qu'il n'avait jamais vue
jusque-l. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son me, et
elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux tait sur cette vie et
sur cette me. Il lui semblait qu'il voyait Satan  la lumire du
paradis.

Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il aprs avoir pleur? o
alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il parat seulement avr que, dans
cette mme nuit, le voiturier qui faisait  cette poque le service de
Grenoble et qui arrivait  Digne vers trois heures du matin, vit en
traversant la rue de l'vch un homme dans l'attitude de la prire, 
genoux sur le pav, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur
Bienvenu.




Livre troisime--En l'anne 1817




Chapitre I

L'anne 1817


1817 est l'anne que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne
manquait pas de fiert, qualifiait la vingt-deuxime de son rgne. C'est
l'anne o M. Bruguire de Sorsum tait clbre. Toutes les boutiques
des perruquiers, esprant la poudre et le retour de l'oiseau royal,
taient badigeonnes d'azur et fleurdelyses. C'tait le temps candide
o le comte Lynch sigeait tous les dimanches comme marguillier au banc
d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prs en habit de pair de France, avec son
cordon rouge et son long nez, et cette majest de profil particulire 
un homme qui a fait une action d'clat. L'action d'clat commise par M.
Lynch tait ceci: avoir, tant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donn
la ville un peu trop tt  M. le duc d'Angoulme. De l sa pairie. En
1817, la mode engloutissait les petits garons de quatre  six ans sous
de vastes casquettes en cuir maroquin  oreillons assez ressemblantes 
des mitres d'esquimaux. L'arme franaise tait vtue de blanc, 
l'autrichienne; les rgiments s'appelaient lgions; au lieu de chiffres
ils portaient les noms des dpartements. Napolon tait  Sainte-Hlne,
et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner
ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini
dansait; Potier rgnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui
succdait  Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M.
Delalot tait un personnage. La lgitimit venait de s'affirmer en
coupant le poing, puis la tte,  Pleignier,  Carbonneau et  Tolleron.
Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abb Louis, ministre
dsign des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures;
tous deux avaient clbr, le 14 juillet 1790, la messe de la Fdration
au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme vque, Louis l'avait
servie comme diacre. En 1817, dans les contre-alles de ce mme Champ de
Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie,
pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et
d'abeilles ddores. C'taient les colonnes qui, deux ans auparavant,
avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles taient
noircies  et l de la brlure du bivouac des Autrichiens baraqus prs
du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les
feux de ces bivouacs et avaient chauff les larges mains des
_kaiserlicks_. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait
t tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette anne 1817, deux
choses taient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatire  la
Charte. L'motion parisienne la plus rcente tait le crime de Dautun
qui avait jet la tte de son frre dans le bassin du March-aux-Fleurs.
On commenait  faire au ministre de la marine une enqute sur cette
fatale frgate de la Mduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de
gloire Gricault. Le colonel Selves allait en gypte pour y devenir
Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de
boutique  un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour
octogone de l'htel de Cluny la petite logette en planches qui avait
servi d'observatoire  Messier, astronome de la marine sous Louis XVI.
La duchesse de Duras lisait  trois ou quatre amis, dans son boudoir
meubl d'X en satin bleu ciel, _Ourika_ indite. On grattait les N au
Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du
Roi, double nigme qui dguisait  la fois le pont d'Austerlitz et le
jardin des Plantes. Louis XVIII, proccup, tout en annotant du coin de
l'ongle Horace, des hros qui se font empereurs et des sabotiers qui se
font dauphins, avait deux soucis: Napolon et Mathurin Bruneau.
L'acadmie franaise donnait pour sujet de prix: _Le bonheur que procure
l'tude_. M. Bellart tait officiellement loquent. On voyait germer 
son ombre ce futur avocat gnral de Bro, promis aux sarcasmes de
Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appel Marchangy,
en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appel d'Arlincourt. _Claire
d'Albe et Malek-Adel_ taient des chefs-d'oeuvre; madame Cottin tait
dclare le premier crivain de l'poque. L'institut laissait rayer de
sa liste l'acadmicien Napolon Bonaparte. Une ordonnance royale
rigeait Angoulme en cole de marine, car, le duc d'Angoulme tant
grand amiral, il tait vident que la ville d'Angoulme avait de droit
toutes les qualits d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique
et t entam. On agitait en conseil des ministres la question de
savoir si l'on devait tolrer les vignettes reprsentant des voltiges
qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les
polissons des rues. M. Par, auteur de l'_Agnese_, bonhomme  la face
carre qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts
intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'vque. Toutes
les jeunes filles chantaient _l'Ermite de Saint-Avelle_, paroles
d'Edmond Graud. _Le Nain jaune_ se transformait en _Miroir_. Le caf
Lemblin tenait pour l'empereur contre le caf Valois qui tenait pour les
Bourbons. On venait de marier  une princesse de Sicile M. le duc de
Berry, dj regard du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que
madame de Stal tait morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle
Mars. Les grands journaux taient tout petits. Le format tait
restreint, mais la libert tait grande. _Le Constitutionnel_ tait
constitutionnel. _La Minerve_ appelait Chateaubriand _Chateaubriant_. Ce
_t_ faisait beaucoup rire les bourgeois aux dpens du grand crivain.
Dans des journaux vendus, des journalistes prostitus insultaient les
proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus
d'esprit, Carnot n'avait plus de probit; Soult n'avait gagn aucune
bataille; il est vrai que Napolon n'avait plus de gnie. Personne
n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adresses par la poste 
un exil lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de
les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en
plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montr quelque humeur
de ne pas recevoir les lettres qu'on lui crivait, ceci paraissait
plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient  cette occasion le
proscrit. Dire: _les rgicides_, ou dire: _les votants_, dire: _les
ennemis_, ou dire: _les allis_, dire: _Napolon_, ou dire: Buonaparte,
cela sparait deux hommes plus qu'un abme. Tous les gens de bons sens
convenaient que l're des rvolutions tait  jamais ferme par le roi
Louis XVIII, surnomm l'immortel auteur de la charte. Au terre-plein
du Pont-Neuf, on sculptait le mot _Redivivus_, sur le pidestal qui
attendait la statue de Henri IV. M. Piet bauchait, rue Thrse, n 4,
son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite
disaient dans les conjonctures graves: Il faut crire  Bacot. MM.
Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvs de
Monsieur, ce qui devait tre plus tard la conspiration du bord de
l'eau. L'pingle Noire complotait de son ct. Delaverderie s'abouchait
avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libral,
dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fentre du n
27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon  pieds et en pantoufles, ses
cheveux gris coiffs d'un madras, les yeux fixs sur un miroir, une
trousse complte de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait
les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de _la
Monarchie selon la Charte_  M. Pilorge, son secrtaire. La critique
faisant autorit prfrait Lafon  Talma. M. de Fletz signait A.; M.
Hoffmann signait Z. Charles Nodier crivait _Thrse Aubert_. Le divorce
tait aboli. Les lyces s'appelaient collges. Les collgiens, orns au
collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient  propos du roi de Rome.
La contre-police du chteau dnonait  son altesse royale Madame le
portrait, partout expos, de M. le duc d'Orlans, lequel avait meilleure
mine en uniforme de colonel gnral des houzards que M. le duc de Berry
en uniforme de colonel gnral des dragons; grave inconvnient. La ville
de Paris faisait redorer  ses frais le dme des Invalides. Les hommes
srieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M.
de Trinquelague; M. Clausel de Montals se sparait, sur divers points,
de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'tait pas content. Le
comdien Picard, qui tait de l'Acadmie dont le comdien Molire
n'avait pu tre, faisait jouer _les deux Philibert_  l'Odon, sur le
fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire
distinctement: THTRE DE L'IMPRATRICE. On prenait parti pour ou contre
Cugnet de Montarlot. Fabvier tait factieux; Bavoux tait
rvolutionnaire. Le libraire Plicier publiait une dition de Voltaire,
sous ce titre: _OEuvres de Voltaire_, de l'Acadmie franaise. Cela
fait venir les acheteurs, disait cet diteur naf. L'opinion gnrale
tait que M. Charles Loyson, serait le gnie du sicle; l'envie
commenait  le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce
vers:

_Mme quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes._

Le cardinal Fesch refusant de se dmettre, M. de Pins, archevque
d'Amasie, administrait le diocse de Lyon. La querelle de la valle des
Dappes commenait entre la Suisse et la France par un mmoire du
capitaine Dufour, depuis gnral. Saint-Simon, ignor, chafaudait son
rve sublime. Il y avait  l'acadmie des sciences un Fourier clbre
que la postrit a oubli et dans je ne sais quel grenier un Fourier
obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commenait  poindre; une
note d'un pome de Millevoye l'annonait  la France en ces termes: _un
certain lord Baron_. David d'Angers s'essayait  ptrir le marbre.
L'abb Caron parlait avec loge, en petit comit de sminaristes, dans
le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prtre inconnu nomm Flicit
Robert qui a t plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait
sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les
fentres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'tait une
mcanique bonne  pas grand'chose, une espce de joujou, une rverie
d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau  vapeur. Les Parisiens
regardaient cette inutilit avec indiffrence. M. de Vaublanc,
rformateur de l'Institut par coup d'tat, ordonnance et fourne, auteur
distingu de plusieurs acadmiciens, aprs en avoir fait, ne pouvait
parvenir  l'tre. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan
souhaitaient pour prfet de police M. Delaveau,  cause de sa dvotion.
Dupuytren et Rcamier se prenaient de querelle  l'amphithtre de
l'cole de mdecine et se menaaient du poing  propos de la divinit de
Jsus-Christ. Cuvier, un oeil sur la Gense et l'autre sur la nature,
s'efforait de plaire  la raction bigote en mettant les fossiles
d'accord avec les textes et en faisant flatter Mose par les
mastodontes. M. Franois de Neufchteau, louable cultivateur de la
mmoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que _pomme de terre_
ft prononce _parmentire_, et n'y russissait point. L'abb Grgoire,
ancien vque, ancien conventionnel, ancien snateur, tait pass dans
la polmique royaliste  l'tat d'infme Grgoire. Cette locution que
nous venons d'employer: _passer  l'tat de_, tait dnonce comme
nologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore  sa
blancheur, sous la troisime arche du pont d'Ina, la pierre neuve avec
laquelle, deux ans auparavant, on avait bouch le trou de mine pratiqu
par Blcher pour faire sauter le pont. La justice appelait  sa barre un
homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois  Notre-Dame, avait dit
tout haut: _Sapristi! je regrette le temps o je voyais Bonaparte et Tal
a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage_. Propos sditieux. Six
mois de prison. Des tratres se montraient dboutonns; des hommes qui
avaient pass  l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de
la rcompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le
cynisme des richesses et des dignits; des dserteurs de Ligny et des
Quatre-Bras, dans le dbraill de leur turpitude paye, talaient leur
dvouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est crit en Angleterre
sur la muraille intrieure des water-closets publics: _Please adjust
your dress before leaving_.

Voil, ple-mle, ce qui surnage confusment de l'anne 1817, oublie
aujourd'hui. L'histoire nglige presque toutes ces particularits, et ne
peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces dtails, qu'on
appelle  tort petits--il n'y a ni petits faits dans l'humanit, ni
petites feuilles dans la vgtation--sont utiles. C'est de la
physionomie des annes que se compose la figure des sicles.

En cette anne 1817, quatre jeunes Parisiens firent une bonne farce.




Chapitre II

Double quatuor


Ces Parisiens taient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisime
de Cahors et le quatrime de Montauban; mais ils taient tudiants, et
qui dit tudiant dit parisien; tudier  Paris, c'est natre  Paris.

Ces jeunes gens taient insignifiants; tout le monde a vu ces
figures-l; quatre chantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni
savants ni ignorants, ni des gnies ni des imbciles; beaux de ce
charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'taient quatre Oscars
quelconques, car  cette poque les Arthurs n'existaient pas encore.
_Brlez pour lui les parfums d'Arabie_, s'criait la romance, _Oscar
s'avance, Oscar, je vais le voir!_ On sortait d'Ossian, l'lgance tait
scandinave et caldonienne, le genre anglais pur ne devait prvaloir que
plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait  peine de
gagner la bataille de Waterloo.

Ces Oscars s'appelaient l'un Flix Tholomys, de Toulouse; l'autre
Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier
Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa matresse.
Blachevelle aimait Favourite, ainsi nomme parce qu'elle tait alle en
Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre
un nom de fleur; Fameuil idoltrait Zphine, abrg de Josphine;
Tholomys avait Fantine, dite la Blonde  cause de ses beaux cheveux
couleur de soleil.

Favourite, Dahlia, Zphine et Fantine taient quatre ravissantes filles,
parfumes et radieuses, encore un peu ouvrires, n'ayant pas tout  fait
quitt leur aiguille, dranges par les amourettes, mais ayant sur le
visage un reste de la srnit du travail et dans l'me cette fleur
d'honntet qui dans la femme survit  la premire chute. Il y avait une
des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle tait la cadette; et
une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne
rien celer, les trois premires taient plus exprimentes, plus
insouciantes et plus envoles dans le bruit de la vie que Fantine la
Blonde, qui en tait  sa premire illusion.

Dahlia, Zphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il
y avait dj plus d'un pisode  leur roman  peine commenc, et
l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait tre
Alphonse au second, et Gustave au troisime. Pauvret et coquetterie
sont deux conseillres fatales l'une gronde, l'autre flatte; et les
belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas 
l'oreille, chacune de son ct. Ces mes mal gardes coutent. De l les
chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable
avec la splendeur de tout ce qui est immacul et inaccessible. Hlas! si
la _Yungfrau_ avait faim?

Favourite, ayant t en Angleterre, avait pour admiratrices Zphine et
Dahlia. Elle avait eu de trs bonne heure un chez-soi. Son pre tait un
vieux professeur de mathmatiques brutal et qui gasconnait; point mari,
courant le cachet malgr l'ge. Ce professeur, tant jeune, avait vu un
jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher  un garde-cendre; il
tait tomb amoureux de cet accident. Il en tait rsult Favourite.
Elle rencontrait de temps en temps son pre, qui la saluait. Un matin,
une vieille femme  l'air bguin tait entre chez elle et lui avait
dit:

--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle?

--Non.

--Je suis ta mre.

Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mang, fait apporter un
matelas qu'elle avait, et s'tait installe. Cette mre, grognon et
dvote, ne parlait jamais  Favourite, restait des heures sans souffler
mot, djeunait, dnait et soupait comme quatre, et descendait faire
salon chez le portier, o elle disait du mal de sa fille.

Ce qui avait entran Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-tre,
vers l'oisivet, c'tait d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment
faire travailler ces ongles-l? Qui veut rester vertueuse ne doit pas
avoir piti de ses mains. Quant  Zphine, elle avait conquis Fameuil
par sa petite manire mutine et caressante de dire: Oui, monsieur.

Les jeunes gens tant camarades, les jeunes filles taient amies. Ces
amours-l sont toujours doubls de ces amitis-l.

Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes
rserves faites sur ces petits mnages irrguliers, Favourite, Zphine
et Dahlia taient des filles philosophes, et Fantine une fille sage.

Sage, dira-t-on? et Tholomys? Salomon rpondrait que l'amour fait
partie de la sagesse. Nous nous bornons  dire que l'amour de Fantine
tait un premier amour, un amour unique, un amour fidle.

Elle tait la seule des quatre qui ne ft tutoye que par un seul.

Fantine tait un de ces tres comme il en clt, pour ainsi dire, au
fond du peuple. Sortie des plus insondables paisseurs de l'ombre
sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle
tait ne  Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire?
On ne lui avait jamais connu ni pre ni mre. Elle se nommait Fantine.
Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom.  l'poque
de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille,
elle n'avait pas de famille; point de nom de baptme, l'glise n'tait
plus l. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra
toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reut un nom comme elle
recevait l'eau des nues sur son front quand il pleuvait. On l'appela la
petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette crature humaine
tait venue dans la vie comme cela.  dix ans, Fantine quitta la ville
et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs.  quinze
ans, elle vint  Paris "chercher fortune". Fantine tait belle et resta
pure le plus longtemps qu'elle put. C'tait une jolie blonde avec de
belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or
tait sur sa tte et ses perles taient dans sa bouche.

Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le coeur a sa
faim aussi, elle aima.

Elle aima Tholomys.

Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin,
qu'emplit le fourmillement des tudiants et des grisettes, virent le
commencement de ce songe. Fantine, dans ces ddales de la colline du
Panthon, o tant d'aventures se nouent et se dnouent, avait fui
longtemps Tholomys, mais de faon  le rencontrer toujours. Il y a une
manire d'viter qui ressemble  chercher. Bref, l'glogue eut lieu.

Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont
Tholomys tait la tte. C'tait lui qui avait l'esprit.

Tholomys tait l'antique tudiant vieux; il tait riche; il avait
quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide
scandale sur la montagne Sainte-Genevive. Tholomys tait un viveur de
trente ans, mal conserv. Il tait rid et dent; et il bauchait une
calvitie dont il disait lui-mme sans tristesse: _crne  trente ans,
genou  quarante_. Il digrait mdiocrement, et il lui tait venu un
larmoiement  un oeil. Mais  mesure que sa jeunesse s'teignait, il
allumait sa gat; il remplaait ses dents par des lazzis, ses cheveux
par la joie, sa sant par l'ironie, et son oeil qui pleurait riait sans
cesse. Il tait dlabr, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage
bien avant l'ge, battait en retraite en bon ordre, clatait de rire, et
l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pice refuse au Vaudeville.
Il faisait  et l des vers quelconques. En outre, il doutait
suprieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc,
tant ironique et chauve, il tait le chef. _Iron_ est un mot anglais
qui veut dire fer. Serait-ce de l que viendrait ironie?

Un jour Tholomys prit  part les trois autres, ft un geste d'oracle,
et leur dit:

--Il y a bientt un an que Fantine, Dahlia, Zphine et Favourite nous
demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise
solennellement. Elles nous en parlent toujours,  moi surtout. De mme
qu' Naples les vieilles femmes crient  saint Janvier: _Faccia
gialluta, fa o miracolo_. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me
disent sans cesse: Tholomys, quand accoucheras-tu de ta surprise? En
mme temps nos parents nous crivent. Scie des deux cts. Le moment me
semble venu. Causons.

Sur ce, Tholomys baissa la voix, et articula mystrieusement quelque
chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre
bouches  la fois et que Blachevelle s'cria:

--a, c'est une ide!

Un estaminet plein de fume se prsenta, ils y entrrent, et le reste de
leur confrence se perdit dans l'ombre.

Le rsultat de ces tnbres fut une blouissante partie de plaisir qui
eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre
jeunes filles.




Chapitre III

Quatre  quatre


Ce qu'tait une partie de campagne d'tudiants et de grisettes, il y a
quarante-cinq ans, on se le reprsente malaisment aujourd'hui. Paris
n'a plus les mmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la
vie circumparisienne a compltement chang depuis un demi-sicle; o il
y avait le coucou, il y a le wagon; o il y avait la patache, il y a le
bateau  vapeur; on dit aujourd'hui Fcamp comme on disait Saint-Cloud.
Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.

Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies
champtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'tait une
chaude et claire journe d't. La veille, Favourite, la seule qui st
crire, avait crit ceci  Tholomys au nom des quatre: C'est un bonne
heure de sortir de bonheur. C'est pourquoi ils se levrent  cinq
heures du matin. Puis ils allrent  Saint-Cloud par le coche,
regardrent la cascade  sec, et s'crirent: Cela doit tre bien beau
quand il y a de l'eau! djeunrent  la _Tte-Noire_, o Castaing
n'avait pas encore pass, se payrent une partie de bagues au quinconce
du grand bassin, montrent  la lanterne de Diogne, jourent des
macarons  la roulette du pont de Svres, cueillirent des bouquets 
Puteaux, achetrent des mirlitons  Neuilly, mangrent partout des
chaussons de pommes, furent parfaitement heureux.

Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes
chappes. C'tait un dlire. Elles donnaient par moments de petites
tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables annes!
L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous
souvenez-vous? Avez-vous march dans les broussailles, en cartant les
branches  cause de la tte charmante qui vient derrire vous? Avez-vous
gliss en riant sur quelque talus mouill par la pluie avec une femme
aime qui vous retient par la main et qui s'crie: Ah! mes brodequins
tout neufs! dans quel tat ils sont!

Disons tout de suite que cette joyeuse contrarit, une onde, manqua 
cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite et dit en partant,
avec un accent magistral et maternel: _Les limaces se promnent dans les
sentiers. Signe de pluie, mes enfants_.

Toutes quatre taient follement jolies. Un bon vieux pote classique,
alors en renom, un bonhomme qui avait une lonore, M. le chevalier de
Labousse, errant ce jour-l sous les marronniers de Saint-Cloud, les
vit passer vers dix heures du matin; il s'cria: _Il y en a une de
trop_, songeant aux Grces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de
vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches
vertes, sautait les fosss, enjambait perdument les buissons, et
prsidait cette gat avec une verve de jeune faunesse. Zphine et
Dahlia, que le hasard avait faites belles de faon qu'elles se faisaient
valoir en se rapprochant et se compltaient, ne se quittaient point, par
instinct de coquetterie plus encore que par amiti, et, appuyes l'une 
l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers _keepsakes_
venaient de paratre, la mlancolie pointait pour les femmes, comme,
plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre
commenaient  s'plorer. Zphine et Dahlia taient coiffes en
rouleaux. Listolier et Fameuil, engags dans une discussion sur leurs
professeurs, expliquaient  Fantine la diffrence qu'il y avait entre M.
Delvincourt et M. Blondeau.

Blachevelle semblait avoir t cr expressment pour porter sur son
bras le dimanche le chle-ternaux boiteux de Favourite.

Tholomys suivait, dominant le groupe. Il tait trs gai, mais on
sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa
jovialit; son ornement principal tait un pantalon jambes-d'lphant,
en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant
rotin de deux cents francs  la main, et, comme il se permettait tout,
une chose trange appele cigare,  la bouche. Rien n'tant sacr pour
lui, il fumait.

--Ce Tholomys est tonnant, disaient les autres avec vnration. Quels
pantalons! quelle nergie!

Quant  Fantine, c'tait la joie. Ses dents splendides avaient
videmment reu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait  sa main
plus volontiers que sur sa tte son petit chapeau de paille cousue, aux
longues brides blanches. Ses pais cheveux blonds, enclins  flotter et
facilement dnous et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient
faits pour la fuite de Galate sous les saules. Ses lvres roses
babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement
relevs, comme aux mascarons antiques d'rigone, avaient l'air
d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre
s'abaissaient discrtement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour
mettre le hol. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et
de flambant. Elle avait une robe de barge mauve, de petits
souliers-cothurnes mordors dont les rubans traaient des X sur son fin
bas blanc  jour, et cette espce de spencer en mousseline, invention
marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot _quinze aot_
prononc  la Canebire, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois
autres, moins timides, nous l'avons dit, taient dcolletes tout net,
ce qui, l't, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grce
et d'agacerie; mais,  ct de ces ajustements hardis, le canezou de la
blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrtions et ses
rticences, cachant et montrant  la fois, semblait une trouvaille
provocante de la dcence, et la fameuse cour d'amour, prside par la
vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, et peut-tre donn le prix de
la coquetterie  ce canezou qui concourait pour la chastet. Le plus
naf est quelquefois le plus savant. Cela arrive.

clatante de face, dlicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les
paupires grasses, les pieds cambrs et petits, les poignets et les
chevilles admirablement embots, la peau blanche laissant voir  et l
les arborescences azures des veines, la joue purile et franche, le cou
robuste des Junons gintiques, la nuque forte et souple, les paules
modeles comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette
visible  travers la mousseline; une gat glace de rverie;
sculpturale et exquise; telle tait Fantine; et l'on devinait sous ces
chiffons une statue, et dans cette statue une me.

Fantine tait belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prtres
mystrieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose  la
perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrire,  travers la
transparence de la grce parisienne, l'antique euphonie sacre. Cette
fille de l'ombre avait de la race. Elle tait belle sous les deux
espces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de
l'idal; le rythme en est le mouvement.

Nous avons dit que Fantine tait la joie, Fantine tait aussi la pudeur.

Pour un observateur qui l'et tudie attentivement, ce qui se dgageait
d'elle,  travers toute cette ivresse de l'ge, de la saison et de
l'amourette, c'tait une invincible expression de retenue et de
modestie. Elle restait un peu tonne. Ce chaste tonnement-l est la
nuance qui spare Psych de Vnus. Fantine avait les longs doigts blancs
et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacr avec une
pingle d'or. Quoiqu'elle n'et rien refus, on ne le verra que trop, 
Tholomys, son visage, au repos, tait souverainement virginal; une
sorte de dignit srieuse et presque austre l'envahissait soudainement
 de certaines heures, et rien n'tait singulier et troublant comme de
voir la gat s'y teindre si vite et le recueillement y succder sans
transition  l'panouissement. Cette gravit subite, parfois svrement
accentue, ressemblait au ddain d'une desse. Son front, son nez et son
menton offraient cet quilibre de ligne, trs distinct de l'quilibre de
proportion, et d'o rsulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si
caractristique qui spare la base du nez de la lvre suprieure, elle
avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystrieux de la chastet
qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouve dans les fouilles
d'Icne.

L'amour est une faute; soit. Fantine tait l'innocence surnageant sur la
faute.




Chapitre IV

Tholomys est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole


Cette journe-l tait d'un bout  l'autre faite d'aurore. Toute la
nature semblait avoir cong, et rire. Les parterres de Saint-Cloud
embaumaient; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles;
les branches gesticulaient dans le vent; les abeilles mettaient les
jasmins au pillage; toute une bohme de papillons s'battait dans les
achilles, les trfles et les folles avoines; il y avait dans l'auguste
parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux.

Les quatre joyeux couples, mls au soleil, aux champs, aux fleurs, aux
arbres, resplendissaient.

Et, dans cette communaut de paradis, parlant, chantant, courant,
dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs
bas  jour roses dans les hautes herbes, fraches, folles, point
mchantes, toutes recevaient un peu  et l les baisers de tous,
except Fantine, enferme dans sa vague rsistance rveuse et farouche,
et qui aimait.

--Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose.

Ce sont l les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel
profond  la vie et  la nature, et font sortir de tout la caresse et la
lumire. Il y avait une fois une fe qui fit les prairies et les arbres
exprs pour les amoureux. De l cette ternelle cole buissonnire des
amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des
buissons et des coliers. De l la popularit du printemps parmi les
penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin,
les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois,
tous sont sujets de cette fe. On rit, on se cherche, il y a dans l'air
une clart d'apothose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs
de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans
l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mlodies,
ces adorations qui clatent dans la faon de dire une syllabe, ces
cerises arraches d'une bouche  l'autre, tout cela flamboie et passe
dans des gloires clestes. Les belles filles font un doux gaspillage
d'elles-mmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les
potes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire,
tant cela les blouit. Le dpart pour Cythre! s'crie Watteau; Lancret,
le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envols dans le bleu;
Diderot tend les bras  toutes ces amourettes, et d'Urf y mle des
druides.

Aprs le djeuner les quatre couples taient alls voir, dans ce qu'on
appelait alors le carr du roi, une plante nouvellement arrive de
l'Inde, dont le nom nous chappe en ce moment, et qui  cette poque
attirait tout Paris  Saint-Cloud; c'tait un bizarre et charmant
arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des
fils, bouriffes, sans feuilles, taient couvertes d'un million de
petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air
d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule 
l'admirer.

L'arbuste vu, Tholomys s'tait cri: J'offre des nes! et, prix fait
avec un nier, ils taient revenus par Vanves et Issy.  Issy, incident.
Le parc, Bien National possd  cette poque par le munitionnaire
Bourguin, tait d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la
grille, visit l'anachorte mannequin dans sa grotte, essay les petits
effets mystrieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne
d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret mtamorphos en Priape.
Ils avaient robustement secou le grand filet balanoire attach aux
deux chtaigniers clbrs par l'abb de Bernis. Tout en y balanant ces
belles l'une aprs l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels,
des plis de jupe envole o Greuze et trouv son compte, le toulousain
Tholomys, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa,
chantait, sur une mlope mlancolique, la vieille chanson _gallega_
probablement inspire par quelque belle fille lance  toute vole sur
une corde entre deux arbres:

          _Soy de Badajoz._
          _Amor me llama._
          _Toda mi alma_
          _Es en mi ojos_
          _Porque enseas_
          _ tus piernas._

Fantine seule refusa de se balancer.

--Je n'aime pas qu'on ait du genre comme a, murmura assez aigrement
Favourite.

Les nes quitts, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de
Passy,  pied, ils gagnrent la barrire de l'toile. Ils taient, on
s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! _il n'y a
pas de lassitude le dimanche_, disait Favourite; _le dimanche, la
fatigue ne travaille pas_. Vers trois heures les quatre couples, effars
de bonheur, dgringolaient aux montagnes russes, difice singulier qui
occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne
serpentante au-dessus des arbres des Champs-lyses.

De temps en temps Favourite s'criait:

--Et la surprise? je demande la surprise.

--Patience, rpondait Tholomys.




Chapitre V

Chez Bombarda


Les montagnes russes puises, on avait song au dner; et le radieux
huitain, enfin un peu las, s'tait chou au cabaret Bombarda,
succursale qu'avait tablie aux Champs-lyses ce fameux restaurateur
Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli  ct du
passage Delorme.

Une chambre grande, mais laide, avec alcve et lit au fond (vu la
plnitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gte); deux
fentres d'o l'on pouvait contempler,  travers les ormes, le quai et
la rivire; un magnifique rayon d'aot effleurant les fentres; deux
tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mls  des
chapeaux d'hommes et de femmes;  l'autre les quatre couples attabls
autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de
bouteilles; des cruchons de bire mls  des flacons de vin; peu
d'ordre sur la table, quelque dsordre dessous;

_Ils faisaient sous la table_
_Un bruit, un trique-trac de pieds pouvantable_
dit Molire.

Voil o en tait vers quatre heures et demie du soir la bergerade
commence  cinq heures du matin. Le soleil dclinait, l'apptit
s'teignait.

Les Champs-lyses, pleins de soleil et de foule, n'taient que lumire
et poussire, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de
Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les
carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du
corps, clairon en tte, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau
blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dme des
Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV,
regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys
d'argent suspendue au ruban blanc moir qui, en 1817, n'avait pas encore
tout  fait disparu des boutonnires.  et l au milieu des passants
faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient
au vent une bourre bourbonienne alors clbre, destine  foudroyer les
Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle:

          _Rendez-nous notre pre de Gand,_
             _Rendez-nous notre pre._

Des tas de faubouriens endimanchs, parfois mme fleurdelyss comme les
bourgeois, pars dans le grand carr et dans le carr Marigny, jouaient
aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient;
quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on
entendait leurs rires. Tout tait radieux. C'tait un temps de paix
incontestable et de profonde scurit royaliste; c'tait l'poque o un
rapport intime et spcial du prfet de police Angls au roi sur les
faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: Tout bien considr,
sire, il n'y a rien  craindre de ces gens-l. Ils sont insouciants et
indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant,
celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en
faudrait deux bout  bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a
point de crainte du ct de la populace de la capitale. Il est
remarquable que la taille a encore dcru dans cette population depuis
cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit
qu'avant la rvolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la
canaille bonne.

Qu'un chat puisse se changer en lion, les prfets de police ne le
croient pas possible; cela est pourtant, et c'est l le miracle du
peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si mpris du comte Angls, avait
l'estime des rpubliques antiques; il incarnait  leurs yeux la libert,
et, comme pour servir de pendant  la Minerve aptre du Pire, il y
avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat.
La police nave de la restauration voyait trop en beau le peuple de
Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la canaille bonne. Le
Parisien est au Franais ce que l'Athnien tait au Grec; personne ne
dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux
que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie
pas pourtant; il est propre  toute sorte de nonchalance, mais, quand il
y a de la gloire au bout, il est admirable  toute espce de furie.
Donnez-lui une pique, il fera le 10 aot; donnez-lui un fusil, vous
aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napolon et la ressource de
Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrle; s'agit-il de la libert? il
dpave. Gare! ses cheveux pleins de colre sont piques; sa blouse se
drape en chlamyde. Prenez garde. De la premire rue Greneta venue, il
fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir,
ce petit homme va se lever, et il regardera d'une faon terrible, et son
souffle deviendra tempte, et il sortira de cette pauvre poitrine grle
assez de vent pour dranger les plis des Alpes. C'est grce au
faubourien de Paris que la rvolution, mle aux armes, conquiert
l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson  sa
nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole,
il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il
dlivrera le monde.

Cette note crite en marge du rapport Angls, nous revenons  nos quatre
couples. Le dner, comme nous l'avons dit, s'achevait.




Chapitre VI

Chapitre o l'on s'adore


Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que
les autres; les propos d'amour sont des nues, les propos de table sont
des fumes.

Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomys buvait; Zphine riait, Fantine
souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achete 
Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait:

--Blachevelle, je t'adore.

Ceci amena une question de Blachevelle:

--Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer?

--Moi! s'cria Favourite. Ah! ne dis pas cela, mme pour rire! Si tu
cessais de m'aimer, je te sauterais aprs, je te grifferais, je te
gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrter.

Blachevelle sourit avec la fatuit voluptueuse d'un homme chatouill 
l'amour-propre. Favourite reprit:

--Oui, je crierais  la garde! Ah! je me gnerais par exemple! Canaille!

Blachevelle, extasi, se renversa sur sa chaise et ferma
orgueilleusement les deux yeux.

Dahlia, tout en mangeant, dit bas  Favourite dans le brouhaha:

--Tu l'idoltres donc bien, ton Blachevelle?

--Moi, je le dteste, rpondit Favourite du mme ton en ressaisissant sa
fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est
trs bien, ce jeune homme-l, le connais-tu? On voit qu'il a le genre
d'tre acteur. J'aime les acteurs. Sitt qu'il rentre, sa mre dit: Ah!
mon Dieu! ma tranquillit est perdue. Le voil qui va crier. Mais, mon
ami, tu me casses la tte! Parce qu'il va dans la maison, dans des
greniers  rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,--et
chanter, et dclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas!
Il gagne dj vingt sous par jour chez un avou  crire de la chicane.
Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est
trs bien. Il m'idoltre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la
pte pour des crpes, il m'a dit: _Mamselle, faites des beignets de vos
gants et je les mangerai_. Il n'y a que les artistes pour dire des
choses comme a. Ah! il est trs bien. Je suis en train d'tre insense
de ce petit-l. C'est gal, je dis  Blachevelle que je l'adore. Comme
je mens! Hein? comme je mens!

Favourite fit une pause, et continua:

--Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l't,
le vent m'agace, le vent ne dcolre pas, Blachevelle est trs pingre,
c'est  peine s'il y a des petits pois au march, on ne sait que manger,
j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et
puis, vois, c'est une horreur, nous dnons dans un endroit o il y a un
lit, a me dgote de la vie.




Chapitre VII

Sagesse de Tholomys


Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient
tumultueusement, et tous ensemble; ce n'tait plus que du bruit.
Tholomys intervint:

--Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'cria-t-il. Mditons si
nous voulons tre blouissants. Trop d'improvisation vide btement
l'esprit. Bire qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de
hte. Mlons la majest  la ripaille; mangeons avec recueillement;
Destinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se
dpche, il est flamb, c'est--dire gel. L'excs de zle perd les
pchers et les abricotiers. L'excs de zle tue la grce et la joie des
bons dners. Pas de zle, messieurs! Grimod de la Reynire est de l'avis
de Talleyrand.

Une sourde rbellion gronda dans le groupe.

--Tholomys, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle.

-- bas le tyran! dit Fameuil.

--Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier.

--Le dimanche existe, reprit Fameuil.

--Nous sommes sobres, ajouta Listolier.

--Tholomys, fit Blachevelle, contemple mon calme.

--Tu en es le marquis, rpondit Tholomys.

Ce mdiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le
marquis de Montcalm tait un royaliste alors clbre. Toutes les
grenouilles se turent.

--Amis, s'cria Tholomys, de l'accent d'un homme qui ressaisit
l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce
calembour tomb du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas
ncessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la
fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe o; et l'esprit,
aprs la ponte d'une btise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchtre
qui s'aplatit sur le rocher n'empche pas le condor de planer. Loin de
moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses
mrites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus
sublime et de plus charmant dans l'humanit, et peut-tre hors de
l'humanit, a fait des jeux de mots. Jsus-Christ a fait un calembour
sur saint Pierre, Mose sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cloptre sur
Octave. Et notez que ce calembour de Cloptre a prcd la bataille
d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de
Toryne, nom grec qui signifie cuiller  pot. Cela concd, je reviens 
mon exhortation. Mes frres, je le rpte, pas de zle, pas de
tohu-bohu, pas d'excs, mme en pointes, gats, liesses et jeux de
mots. coutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaras et la calvitie de
Csar. Il faut une limite, mme aux rbus. _Est modus in rebus_. Il faut
une limite, mme aux dners. Vous aimez les chaussons aux pommes,
mesdames, n'en abusez pas. Il faut, mme en chaussons, du bon sens et de
l'art. La gloutonnerie chtie le glouton. Gula punit Gulax.
L'indigestion est charge par le bon Dieu de faire de la morale aux
estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, mme l'amour, a un
estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut crire 
temps le mot_ finis_, il faut se contenir, quand cela devient urgent,
tirer le verrou sur son apptit, mettre au violon sa fantaisie et se
mener soi-mme au poste. Le sage est celui qui sait  un moment donn
oprer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que
j'ai fait un peu mon droit,  ce que me disent mes examens, parce que je
sais la diffrence qu'il y a entre la question mue et la question
pendante, parce que j'ai soutenu une thse en latin sur la manire dont
on donnait la torture  Rome au temps o Munatius Demens tait questeur
du Parricide, parce que je vais tre docteur,  ce qu'il parat, il ne
s'ensuit pas de toute ncessit que je sois un imbcile. Je vous
recommande la modration dans vos dsirs. Vrai comme je m'appelle Flix
Tholomys, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonn,
prend un parti hroque, et abdique comme Sylla, ou Origne!

Favourite coutait avec une attention profonde.

--Flix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-l. C'est en latin. a
veut dire Prosper.

Tholomys poursuivit:

--Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun
aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus
simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outr, le travail
forc, reintez-vous, tranez des blocs, ne dormez pas, veillez,
gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez
des mulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une
dite svre, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les
ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions
avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat.

--J'aime mieux une femme, dit Listolier.

--La femme! reprit Tholomys, mfiez-vous-en. Malheur  celui qui se
livre au coeur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse.
Elle dteste le serpent par jalousie de mtier. Le serpent, c'est la
boutique en face.

--Tholomys, cria Blachevelle, tu es ivre!

--Pardieu! dit Tholomys.

--Alors sois gai, reprit Blachevelle.

Et, remplissant son verre, il se leva:

--Gloire au vin! _Nunc te, Bacche, canam_! Pardon, mesdemoiselles, c'est
de l'espagnol. Et la preuve, seoras, la voici: tel peuple, telle
futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro
d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des
Balares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui
tait grand, et vive sa botte qui tait plus grande encore! Mesdames, un
conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de
l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et
s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux
genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gament, la douce
amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est
amoureuse. Mesdames, je vous idoltre toutes.  Zphine,  Josphine,
figure plus que chiffonne, vous seriez charmante, si vous n'tiez de
travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mgarde, on
s'est assis. Quant  Favourite,  nymphes et muses! un jour que
Blachevelle passait le ruisseau de la rue Gurin-Boisseau, il vit une
belle fille aux bas blancs et bien tirs qui montrait ses jambes. Ce
prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima tait
Favourite.  Favourite, tu as des lvres ioniennes. Il y avait un
peintre grec, appel Euphorion, qu'on avait surnomm le peintre des
lvres. Ce Grec seul et t digne de peindre ta bouche! coute! avant
toi, il n'y avait pas de crature digne de ce nom. Tu es faite pour
recevoir la pomme comme Vnus ou pour la manger comme ve. La beaut
commence  toi. Je viens de parler d've, c'est toi qui l'as cre. Tu
mrites le brevet d'invention de la jolie femme.  Favourite, je cesse
de vous tutoyer, parce que je passe de la posie  la prose. Vous
parliez de mon nom tout  l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous
soyons, mfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Flix
et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas
aveuglment les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur
d'crire  Lige pour avoir des bouchons et  Pau pour avoir des gants.
Miss Dahlia,  votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur
sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine,
c'est une songeuse, une rveuse, une pensive, une sensitive; c'est un
fantme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se
fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se rfugie dans les
illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop
savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel,
erre dans un jardin o il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! 
Fantine, sache ceci: moi Tholomys, je suis une illusion; mais elle ne
m'entend mme pas, la blonde fille des chimres! Du reste, tout en elle
est fracheur, suavit, jeunesse, douce clart matinale.  Fantine,
fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous tes une femme du
plus bel orient. Mesdames, un deuxime conseil: ne vous mariez point; le
mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais,
bah! qu'est-ce que je chante l? Je perds mes paroles. Les filles sont
incurables sur l'pousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous
autres sages, n'empchera point les giletires et les piqueuses de
bottines de rver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais,
belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort,
 femmes, c'est de grignoter du sucre.  sexe rongeur, tes jolies
petites dents blanches adorent le sucre. Or, coutez bien, le sucre est
un sel. Tout sel est desschant. Le sucre est le plus desschant de tous
les sels. Il pompe  travers les veines les liquides du sang; de l la
coagulation, puis la solidification du sang; de l les tubercules dans
le poumon; de l la mort. Et c'est pourquoi le diabte confine  la
phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne
vers les hommes. Messieurs, faites des conqutes. Pillez-vous les uns
aux autres sans remords vos bien-aimes. Chassez-croisez. En amour, il
n'y a pas d'amis. Partout o il y a une jolie femme l'hostilit est
ouverte. Pas de quartier, guerre  outrance! Une jolie femme est un
casus belli; une jolie femme est un flagrant dlit. Toutes les invasions
de l'histoire sont dtermines par des cotillons. La femme est le droit
de l'homme. Romulus a enlev les Sabines, Guillaume a enlev les
Saxonnes, Csar a enlev les Romaines. L'homme qui n'est pas aim plane
comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant  moi,  tous ces
infortuns qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte
 l'arme d'Italie: Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.

Tholomys s'interrompit.

--Souffle, Tholomys, dit Blachevelle.

En mme temps, Blachevelle, appuy de Listolier et de Fameuil, entonna
sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composes des
premiers mots venus, rimes richement et pas du tout, vides de sens
comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur
des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel
couplet le groupe donna la rplique  la harangue de Tholomys:

Les pres dindons donnrent de l'argent  un agent pour que mons
Clermont-Tonnerre ft fait pape  la Saint-Jean; Mais Clermont ne put
pas tre fait pape, n'tant pas prtre.

Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent.

Ceci n'tait pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomys; il vida
son verre, le remplit, et recommena.

-- bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes,
ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast  l'allgresse; soyons
allgres! Compltons notre cours de droit par la folie et la nourriture.
Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mle et que Ripaille soit
la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis,  cration! Le monde est un
gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont tonnants. Quelle fte
partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. t, je te salue. 
Luxembourg,  Gorgiques de la rue Madame et de l'alle de
l'Observatoire!  pioupious rveurs!  toutes ces bonnes charmantes qui,
tout en gardant des enfants, s'amusent  en baucher! Les pampas de
l'Amrique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odon. Mon me
s'envole dans les forts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les
mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a ternu le colibri.
Embrasse-moi, Fantine!

Il se trompa, et embrassa Favourite.




Chapitre VIII

Mort d'un cheval


--On dne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'cria Zphine.

--Je prfre Bombarda  Edon, dclara Blachevelle. Il a plus de luxe.
C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les
murs.

--J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite.

Blachevelle insista:

--Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en
os chez Edon. Or, l'argent est plus prcieux que l'os.

--Except pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomys.

Il regardait en cet instant-l le dme des Invalides, visible des
fentres de Bombarda.

Il y eut une pause.

--Tholomys, cria Fameuil, tout  l'heure, Listolier et moi, nous avions
une discussion.

--Une discussion est bonne, rpondit Tholomys, une querelle vaut mieux.

--Nous disputions philosophie.

--Soit.

--Lequel prfres-tu de Descartes ou de Spinosa?

--Dsaugiers, dit Tholomys.

Cet arrt rendu, il but et reprit:

--Je consens  vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut
encore draisonner. J'en rends grces aux dieux immortels. On ment, mais
on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme.
C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement
ouvrir et fermer la bote  surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que
vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madre, sachez-le, du cru
de Coural das Freiras qui est  trois cent dix-sept toises au-dessus du
niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et
monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent
dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes!

Fameuil interrompit de nouveau:

--Tholomys, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori?

--Ber....

--Quin?

--Non. Choux.

Et Tholomys poursuivit:

--Honneur  Bombarda! il galerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me
cueillir une alme, et Thyglion de Chrone s'il pouvait m'apporter une
htare! car,  mesdames, il y avait des Bombarda en Grce et en gypte.
C'est Apule qui nous l'apprend. Hlas! toujours les mmes choses et
rien de nouveau. Plus rien d'indit dans la cration du crateur! _Nil
sub sole novum_, dit Salomon; _amor omnibus idem_, dit Virgile; et
Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme
Aspasie s'embarquait avec Pricls sur la flotte de Samos. Un dernier
mot. Savez-vous ce que c'tait qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vct
dans un temps o les femmes n'avaient pas encore d'me, c'tait une me;
une me d'une nuance rose et pourpre, plus embrase que le feu, plus
franche que l'aurore. Aspasie tait une crature en qui se touchaient
les deux extrmes de la femme; c'tait la prostitue desse. Socrate,
plus Manon Lescaut. Aspasie fut cre pour le cas o il faudrait une
catin  Promthe.

Tholomys, lanc, se serait difficilement arrt, si un cheval ne se ft
abattu sur le quai en cet instant-l mme. Du choc, la charrette et
l'orateur restrent court. C'tait une jument beauceronne, vieille et
maigre et digne de l'quarrisseur, qui tranait une charrette fort
lourde. Parvenue devant Bombarda, la bte, puise et accable, avait
refus d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule.  peine
le charretier, jurant et indign, avait-il eu le temps de prononcer avec
l'nergie convenable le mot sacramentel: _mtin_! appuy d'un implacable
coup de fouet, que la haridelle tait tombe pour ne plus se relever. Au
brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomys tournrent la
tte, et Tholomys en profita pour clore son allocution par cette
strophe mlancolique:

          _Elle tait de ce monde o coucous et carrosses_
                   _Ont le mme destin,_
          _Et, rosse, elle a vcu ce que vivent les rosses,_
                   _L'espace d'un: mtin!_

--Pauvre cheval, soupira Fantine.

Et Dahlia s'cria:

--Voil Fantine qui va se mettre  plaindre les chevaux! Peut-on tre
fichue bte comme a!

En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tte en
arrire, regarda rsolment Tholomys et dit:

--Ah ! et la surprise?

--Justement. L'instant est arriv, rpondit Tholomys. Messieurs,
l'heure de la surprise a sonn. Mesdames, attendez-nous un moment.

--Cela commence par un baiser, dit Blachevelle.

--Sur le front, ajouta Tholomys.

Chacun dposa gravement un baiser sur le front de sa matresse; puis ils
se dirigrent vers la porte tous les quatre  la file, en mettant leur
doigt sur la bouche.

Favourite battit des mains  leur sortie.

--C'est dj amusant, dit-elle.

--Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons.




Chapitre IX

Fin joyeuse de la joie


Les jeunes filles, restes seules, s'accoudrent deux  deux sur l'appui
des fentres, jasant, penchant leur tte et se parlant d'une croise 
l'autre.

Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras
dessous; ils se retournrent, leur firent des signes en riant, et
disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit
hebdomadairement les Champs-lyses.

--Ne soyez pas longtemps! cria Fantine.

--Que vont-ils nous rapporter? dit Zphine.

--Pour sr ce sera joli, dit Dahlia.

--Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or.

Elles furent bientt distraites par le mouvement du bord de l'eau
qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les
divertissait fort. C'tait l'heure du dpart des malles-poste et des
diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest
passaient alors par les Champs-lyses. La plupart suivaient le quai et
sortaient par la barrire de Passy. De minute en minute, quelque grosse
voiture peinte en jaune et en noir, pesamment charge, bruyamment
attele, difforme  force de malles, de bches et de valises, pleine de
ttes tout de suite disparues, broyant la chausse, changeant tous les
pavs en briquets, se ruait  travers la foule avec toutes les
tincelles d'une forge, de la poussire pour fume, et un air de furie.
Ce vacarme rjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait:

--Quel tapage! on dirait des tas de chanes qui s'envolent.

Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait
difficilement dans l'paisseur des ormes, s'arrta un moment, puis
repartit au galop. Cela tonna Fantine.

--C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrtait
jamais. Favourite haussa les paules.

--Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosit. Elle
s'blouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un
voyageur, je dis  la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur
le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrte, et me prend.
Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chre.

Un certain temps s'coula ainsi. Tout  coup Favourite eut le mouvement
de quelqu'un qui se rveille.

--Eh bien, fit-elle, et la surprise?

-- propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise?

--Ils sont bien longtemps! dit Fantine.

Comme Fantine achevait ce soupir, le garon qui avait servi le dner
entra. Il tenait  la main quelque chose qui ressemblait  une lettre.

--Qu'est-ce que cela? demanda Favourite.

Le garon rpondit:

--C'est un papier que ces messieurs ont laiss pour ces dames.

--Pourquoi ne l'avoir pas apport tout de suite?

--Parce que ces messieurs, reprit le garon, ont command de ne le
remettre  ces dames qu'au bout d'une heure.

Favourite arracha le papier des mains du garon. C'tait une lettre en
effet.

--Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est crit
dessus:

Ceci est la surprise.

Elle dcacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire):

 nos amantes!

Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas
beaucoup a. a s'appelle des pres et mres dans le code civil, puril
et honnte. Or, ces parents gmissent, ces vieillards nous rclament,
ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues,
ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur
obissons, tant vertueux.  l'heure o vous lirez ceci, cinq chevaux
fougueux nous rapporteront  nos papas et  nos mamans. Nous fichons le
camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons
dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de
Toulouse nous arrache  l'abme, et l'abme c'est vous,  nos belles
petites! Nous rentrons dans la socit, dans le devoir et dans l'ordre,
au grand trot,  raison de trois lieues  l'heure. Il importe  la
patrie que nous soyons, comme tout le monde, prfets, pres de famille,
gardes champtres et conseillers d'tat. Vnrez-nous. Nous nous
sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette
lettre vous dchire, rendez-le-lui. Adieu.

Pendant prs de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en
gardez pas rancune.

Sign: Blachevelle.

Fameuil.

Listolier.

Flix Tholomys

Post-scriptum. Le dner est pay.

Les quatre jeunes filles se regardrent.

Favourite rompit la premire le silence.

--Eh bien! s'cria-t-elle, c'est tout de mme une bonne farce.

--C'est trs drle, dit Zphine.

--Ce doit tre Blachevelle qui a eu cette ide-l, reprit Favourite. a
me rend amoureuse de lui. Sitt parti, sitt aim. Voil l'histoire.

--Non, dit Dahlia, c'est une ide  Tholomys. a se reconnat.

--En ce cas, reprit Favourite, mort  Blachevelle et vive Tholomys!

--Vive Tholomys! crirent Dahlia et Zphine.

Et elles clatrent de rire.

Fantine rit comme les autres.

Une heure aprs, quand elle fut rentre dans sa chambre, elle pleura.
C'tait, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'tait donne  ce
Tholomys comme  un mari, et la pauvre fille avait un enfant.




Livre quatrime--Confier, c'est quelquefois livrer




Chapitre I

Une mre qui en rencontre une autre


Il y avait, dans le premier quart de ce sicle,  Montfermeil, prs de
Paris, une faon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote
tait tenue par des gens appels Thnardier, mari et femme. Elle tait
situe dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une
planche cloue  plat sur le mur. Sur cette planche tait peint quelque
chose qui ressemblait  un homme portant sur son dos un autre homme,
lequel avait de grosses paulettes de gnral dores avec de larges
toiles argentes; des taches rouges figuraient du sang; le reste du
tableau tait de la fume et reprsentait probablement une bataille. Au
bas on lisait cette inscription: _Au Sergent de Waterloo._

Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette  la porte
d'une auberge. Cependant le vhicule ou, pour mieux dire, le fragment de
vhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo,
un soir du printemps de 1818, et certainement attir par sa masse
l'attention d'un peintre qui et pass l.

C'tait l'avant-train d'un de ces fardiers, usits dans les pays de
forts, et qui servent  charrier des madriers et des troncs d'arbres.
Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer  pivot o
s'embotait un lourd timon, et que supportaient deux roues dmesures.
Tout cet ensemble tait trapu, crasant et difforme. On et dit l'afft
d'un canon gant. Les ornires avaient donn aux roues, aux jantes, aux
moyeux,  l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage
jauntre assez semblable  celui dont on orne volontiers les
cathdrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la
rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chane digne de
Goliath forat. Cette chane faisait songer, non aux poutres qu'elle
avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons
qu'elle et pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne
cyclopen et surhumain, et elle semblait dtache de quelque monstre.
Homre y et li Polyphme et Shakespeare Caliban.

Pourquoi cet avant-train de fardier tait-il  cette place dans la rue?
D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il
y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de
la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour tre l
d'autres raisons.

Le centre de la chane pendait sous l'essieu assez prs de terre, et sur
la courbure, comme sur la corde d'une balanoire, taient assises et
groupes, ce soir-l, dans un entrelacement exquis, deux petites filles,
l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus
petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment nou les
empchait de tomber. Une mre avait vu cette effroyable chane, et avait
dit: Tiens! voil un joujou pour mes enfants.

Les deux enfants, du reste gracieusement attifes, et avec quelque
recherche, rayonnaient; on et dit deux roses dans de la ferraille;
leurs yeux taient un triomphe; leurs fraches joues riaient. L'une
tait chtain, l'autre tait brune. Leurs nafs visages taient deux
tonnements ravis; un buisson fleuri qui tait prs de l envoyait aux
passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit
mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indcence de la
petitesse.

Au-dessus et autour de ces deux ttes dlicates, ptries dans le bonheur
et trempes dans la lumire, le gigantesque avant-train, noir de
rouille, presque terrible, tout enchevtr de courbes et d'angles
farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne.  quelques pas,
accroupie sur le seuil de l'auberge, la mre, femme d'un aspect peu
avenant du reste, mais touchante en ce moment-l, balanait les deux
enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur
d'accident avec cette expression animale et cleste propre  la
maternit;  chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit
strident qui ressemblait  un cri de colre; les petites filles
s'extasiaient, le soleil couchant se mlait  cette joie, et rien
n'tait charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chane
de titans une escarpolette de chrubins.

Tout en berant ses deux petites, la mre chantonnait d'une voix fausse
une romance alors clbre:

          _Il le faut, disait un guerrier._

Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empchaient d'entendre et
de voir ce qui se passait dans la rue.

Cependant quelqu'un s'tait approch d'elle, comme elle commenait le
premier couplet de la romance, et tout  coup elle entendit une voix qui
disait trs prs de son oreille:

--Vous avez l deux jolis enfants, madame, rpondit la mre, continuant
sa romance:

          _ la belle et tendre Imogine._

puis elle tourna la tte.

Une femme tait devant elle,  quelques pas. Cette femme, elle aussi,
avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.

Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd.

L'enfant de cette femme tait un des plus divins tres qu'on pt voir.
C'tait une fille de deux  trois ans. Elle et pu jouter avec les deux
autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de
linge fin, des rubans  sa brassire et de la valenciennes  son bonnet.
Le pli de sa jupe releve laissait voir sa cuisse blanche, potele et
ferme. Elle tait admirablement rose et bien portante. La belle petite
donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien
dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient tre trs grands et qu'ils
avaient des cils magnifiques. Elle dormait.

Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre  son ge. Les
bras des mres sont faits de tendresse; les enfants y dorment
profondment.

Quant  la mre, l'aspect en tait pauvre et triste. Elle avait la mise
d'une ouvrire qui tend  redevenir paysanne. Elle tait jeune.
tait-elle belle? peut-tre; mais avec cette mise il n'y paraissait pas.
Ses cheveux, d'o s'chappait une mche blonde, semblaient fort pais,
mais disparaissaient svrement sous une coiffe de bguine, laide,
serre, troite, et noue au menton. Le rire montre les belles dents
quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas tre
secs depuis trs longtemps. Elle tait ple; elle avait l'air trs lasse
et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec
cet air particulier d'une mre qui a nourri son enfant. Un large
mouchoir bleu, comme ceux o se mouchent les invalides, pli en fichu,
masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hles et toutes
piques de taches de rousseur, l'index durci et dchiquet par
l'aiguille, une Mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de
gros souliers. C'tait Fantine.

C'tait Fantine. Difficile  reconnatre. Pourtant,  l'examiner
attentivement, elle avait toujours sa beaut. Un pli triste, qui
ressemblait  un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant 
sa toilette, cette arienne toilette de mousseline et de rubans qui
semblait faite avec de la gat, de la folie et de la musique, pleine de
grelots et parfume de lilas, elle s'tait vanouie comme ces beaux
givres clatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et
laissent la branche toute noire.

Dix mois s'taient couls depuis la bonne farce.

Que s'tait-il pass pendant ces dix mois? on le devine.

Aprs l'abandon, la gne. Fantine avait tout de suite perdu de vue
Favourite, Zphine et Dahlia; le lien, bris du ct des hommes, s'tait
dfait du ct des femmes; on les et bien tonnes, quinze jours aprs,
si on leur et dit qu'elles taient amies; cela n'avait plus de raison
d'tre. Fantine tait reste seule. Le pre de son enfant parti,--hlas!
ces ruptures-l sont irrvocables,--elle se trouva absolument isole,
avec l'habitude du travail de moins et le got du plaisir de plus.
Entrane par sa liaison avec Tholomys  ddaigner le petit mtier
qu'elle savait, elle avait nglig ses dbouchs; ils s'taient ferms.
Nulle ressource. Fantine savait  peine lire et ne savait pas crire; on
lui avait seulement appris dans son enfance  signer son nom; elle avait
fait crire par un crivain public une lettre  Tholomys, puis une
seconde, puis une troisime. Tholomys n'avait rpondu  aucune. Un
jour, Fantine entendit des commres dire en regardant sa fille:

--Est-ce qu'on prend ces enfants-l au srieux? on hausse les paules de
ces enfants-l!

Alors elle songea  Tholomys qui haussait les paules de son enfant et
qui ne prenait pas cet tre innocent au srieux; et son coeur devint
sombre  l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne
savait plus  qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond
de sa nature, on s'en souvient, tait pudeur et vertu. Elle sentit
vaguement qu'elle tait  la veille de tomber dans la dtresse, et de
glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit.
L'ide lui vint de retourner dans sa ville natale,  Montreuil-sur-mer.
L quelqu'un peut-tre la connatrait et lui donnerait du travail. Oui;
mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusment la
ncessit possible d'une sparation plus douloureuse encore que la
premire. Son coeur se serra, mais elle prit sa rsolution. Fantine, on
le verra, avait la farouche bravoure de la vie.

Elle avait dj vaillamment renonc  la parure, s'tait vtue de toile,
et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes
ses dentelles sur sa fille, seule vanit qui lui restt, et sainte
celle-l. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux
cents francs; ses petites dettes payes, elle n'eut plus que
quatre-vingts francs environ.  vingt-deux ans, par une belle matine de
printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos.
Quelqu'un qui les et vues passer toutes les deux et piti. Cette femme
n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que
cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigu la
poitrine, et elle toussait un peu.

Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Flix Tholomys.
Bornons-nous  dire que, vingt ans plus tard, sous le roi
Louis-Philippe, c'tait un gros avou de province, influent et riche,
lecteur sage et jur trs svre; toujours homme de plaisir.

Vers le milieu du jour, aprs avoir, pour se reposer, chemin de temps
en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on
appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se
trouvait  Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger.

Comme elle passait devant l'auberge Thnardier, les deux petites filles,
enchantes sur leur escarpolette monstre, avaient t pour elle une
sorte d'blouissement, et elle s'tait arrte devant cette vision de
joie.

Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette
mre.

Elle les considrait, toute mue. La prsence des anges est une annonce
de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystrieux ICI
de la providence. Ces deux petites taient si videmment heureuses! Elle
les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment o la
mre reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put
s'empcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire:

--Vous avez l deux jolis enfants, madame.

Les cratures les plus froces sont dsarmes par la caresse  leurs
petits. La mre leva la tte et remercia, et fit asseoir la passante sur
le banc de la porte, elle-mme tant sur le seuil. Les deux femmes
causrent.

--Je m'appelle madame Thnardier, dit la mre des deux petites. Nous
tenons cette auberge.

Puis, toujours  sa romance, elle reprit entre ses dents:

          _Il le faut, je suis chevalier,_
          _Et je pars pour la Palestine._

Cette madame Thnardier tait une femme rousse, charnue, anguleuse; le
type femme--soldat dans toute sa disgrce. Et, chose bizarre, avec un
air pench qu'elle devait  des lectures romanesques. C'tait une
minaudire hommasse. De vieux romans qui se sont raills sur des
imaginations de gargotires ont de ces effets-l. Elle tait jeune
encore; elle avait  peine trente ans. Si cette femme, qui tait
accroupie, se ft tenue droite, peut-tre sa haute taille et sa carrure
de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles ds l'abord
effarouch la voyageuse, troubl sa confiance, et fait vanouir ce que
nous avons  raconter. Une personne qui est assise au lieu d'tre
debout, les destines tiennent  cela.

La voyageuse raconta son histoire, un peu modifie:

Qu'elle tait ouvrire; que son mari tait mort; que le travail lui
manquait  Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays;
qu'elle avait quitt Paris, le matin mme,  pied; que, comme elle
portait son enfant, se sentant fatigue, et ayant rencontr la voiture
de Villemomble, elle y tait monte; que de Villemomble elle tait venue
 Montfermeil  pied, que la petite avait un peu march, mais pas
beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le
bijou s'tait endormi.

Et sur ce mot elle donna  sa fille un baiser passionn qui la rveilla.
L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mre, et
regarda, quoi? rien, tout, avec cet air srieux et quelquefois svre
des petits enfants, qui est un mystre de leur lumineuse innocence
devant nos crpuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et
qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit  rire, et, quoique la
mre la retint, glissa  terre avec l'indomptable nergie d'un petit
tre qui veut courir. Tout  coup elle aperut les deux autres sur leur
balanoire, s'arrta court, et tira la langue, signe d'admiration.

La mre Thnardier dtacha ses filles, les fit descendre de
l'escarpolette, et dit:

--Amusez-vous toutes les trois.

Ces ges-l s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites
Thnardier jouaient avec la nouvelle venue  faire des trous dans la
terre, plaisir immense.

Cette nouvelle venue tait trs gaie; la bont de la mre est crite
dans la gat du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait
de pelle, et elle creusait nergiquement une fosse bonne pour une
mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant.

Les deux femmes continuaient de causer.

--Comment s'appelle votre mioche?

--Cosette.

Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais
d'Euphrasie la mre avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct
des mres et du peuple qui change Josefa en Pepita et Franoise en
Sillette. C'est l un genre de drivs qui drange et dconcerte toute
la science des tymologistes. Nous avons connu une grand'mre qui avait
russi  faire de Thodore, Gnon.

--Quel ge a-t-elle?

--Elle va sur trois ans.

--C'est comme mon ane.

Cependant les trois petites filles taient groupes dans une posture
d'anxit profonde et de batitude; un vnement avait lieu; un gros ver
venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles taient en
extase.

Leurs fronts radieux se touchaient; on et dit trois ttes dans une
aurole.

--Les enfants, s'cria la mre Thnardier, comme a se connat tout de
suite! les voil qu'on jurerait trois soeurs!

Ce mot fut l'tincelle qu'attendait probablement l'autre mre. Elle
saisit la main de la Thnardier, la regarda fixement, et lui dit:

--Voulez-vous me garder mon enfant?

La Thnardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le
consentement ni le refus.

La mre de Cosette poursuivit:

--Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le
permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas  se placer. Ils sont si
ridicules dans ce pays-l. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant
votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si
contentes, cela m'a bouleverse. J'ai dit: voil une bonne mre. C'est
a; a fera trois soeurs. Et puis, je ne serai pas longtemps  revenir.
Voulez-vous me garder mon enfant?

--Il faudrait voir, dit la Thnardier.

--Je donnerais six francs par mois.

Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote:

--Pas  moins de sept francs. Et six mois pays d'avance.

--Six fois sept quarante-deux, dit la Thnardier.

--Je les donnerai, dit la mre.

--Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix
d'homme.

--Total cinquante-sept francs, dit la madame Thnardier. Et  travers
ces chiffres, elle chantonnait vaguement:

_Il le faut, disait un guerrier._

--Je les donnerai, dit la mre, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera
de quoi aller au pays. En allant  pied. Je gagnerai de l'argent l-bas,
et ds que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour.

La voix d'homme reprit:

--La petite a un trousseau?

--C'est mon mari, dit la Thnardier.

--Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trsor. J'ai bien vu que
c'tait votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insens.
Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est l dans
mon sac de nuit.

--Il faudra le donner, repartit la voix d'homme.

--Je crois bien que je le donnerai! dit la mre. Ce serait cela qui
serait drle si je laissais ma fille toute nue!

La face du matre apparut.

--C'est bon, dit-il.

Le march fut conclu. La mre passa la nuit  l'auberge, donna son
argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dgonfl du
trousseau et lger dsormais, et partit le lendemain matin, comptant
revenir bientt. On arrange tranquillement ces dparts-l, mais ce sont
des dsespoirs.

Une voisine des Thnardier rencontra cette mre comme elle s'en allait,
et s'en revint en disant:

--Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un
dchirement.

Quand la mre de Cosette fut partie, l'homme dit  la femme:

--Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui choit demain. Il me
manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un
prott? Tu as fait l une bonne souricire avec tes petites.

--Sans m'en douter, dit la femme.




Chapitre II

Premire esquisse de deux figures louches


La souris prise tait bien chtive; mais le chat se rjouit mme d'une
souris maigre. Qu'tait-ce que les Thnardier?

Disons-en un mot ds  prsent. Nous complterons le croquis plus tard.

Ces tres appartenaient  cette classe btarde compose de gens
grossiers parvenus et de gens intelligents dchus, qui est entre la
classe dite moyenne et la classe dite infrieure, et qui combine
quelques-uns des dfauts de la seconde avec presque tous les vices de la
premire, sans avoir le gnreux lan de l'ouvrier ni l'ordre honnte du
bourgeois.

C'taient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe
par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme
le fond d'une brute et dans l'homme l'toffe d'un gueux. Tous deux
taient au plus haut degr susceptibles de l'espce de hideux progrs
qui se fait dans le sens du mal. Il existe des mes crevisses reculant
continuellement vers les tnbres, rtrogradant dans la vie plutt
qu'elles n'y avancent, employant l'exprience  augmenter leur
difformit, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une
noirceur croissante. Cet homme et cette femme taient de ces mes-l.

Le Thnardier particulirement tait gnant pour le physionomiste. On
n'a qu' regarder certains hommes pour s'en dfier, on les sent
tnbreux  leurs deux extrmits. Ils sont inquiets derrire eux et
menaants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus
rpondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils
ont dans le regard les dnonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou
qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans
leur pass et de sombres mystres dans leur avenir.

Ce Thnardier, s'il fallait l'en croire, avait t soldat; sergent,
disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'tait
mme comport assez bravement,  ce qu'il parat. Nous verrons plus tard
ce qu'il en tait. L'enseigne de son cabaret tait une allusion  l'un
de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-mme, car il savait faire un
peu de tout; mal.

C'tait l'poque o l'antique roman classique, qui, aprs avoir t
_Cllie_, n'tait plus que _Lodoska_, toujours noble, mais de plus en
plus vulgaire, tomb de mademoiselle de Scudri  madame
Barthlemy-Hadot, et de madame de Lafayette  madame Bournon-Malarme,
incendiait l'me aimante des portires de Paris et ravageait mme un peu
la banlieue. Madame Thnardier tait juste assez intelligente pour lire
ces espces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle
avait de cervelle; cela lui avait donn, tant qu'elle avait t trs
jeune, et mme un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive prs de
son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettr  la
grammaire prs, grossier et fin en mme temps, mais, en fait de
sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour tout ce qui touche le
sexe, comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mlange.
Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard,
quand les cheveux romanesquement pleureurs commencrent  grisonner,
quand la Mgre se dgagea de la Pamla, la Thnardier ne fut plus
qu'une grosse mchante femme ayant savour des romans btes. Or on ne
lit pas impunment des niaiseries. Il en rsulta que sa fille ane se
nomma Eponine. Quant  la cadette, la pauvre petite faillit se nommer
Gulnare; elle dut  je ne sais quelle heureuse diversion faite par un
roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.

Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et
superficiel dans cette curieuse poque  laquelle nous faisons ici
allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptme. 
ct de l'lment romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le
symptme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garon bouvier se
nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des
vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce dplacement qui met le
nom lgant sur le plbien et le nom campagnard sur l'aristocrate
n'est autre chose qu'un remous d'galit. L'irrsistible pntration du
souffle nouveau est l comme en tout. Sous cette discordance apparente,
il y a une chose grande et profonde: la rvolution franaise.




Chapitre III

L'Alouette


Il ne suffit pas d'tre mchant pour prosprer. La gargote allait mal.

Grce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thnardier avait pu
viter un prott et faire honneur  sa signature. Le mois suivant ils
eurent encore besoin d'argent; la femme porta  Paris et engagea au
Mont-de-Pit le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs.
Ds que cette somme fut dpense, les Thnardier s'accoutumrent  ne
plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par
charit, et la traitrent en consquence. Comme elle n'avait plus de
trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des
petites Thnardier, c'est--dire de haillons.

On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et
un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien taient du reste ses
commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une
cuelle de bois pareille  la leur. La mre qui s'tait fixe, comme on
le verra plus tard,  Montreuil-sur-mer, crivait, ou, pour mieux dire,
faisait crire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant.
Les Thnardier rpondaient invariablement: Cosette est  merveille. Les
six premiers mois rvolus, la mre envoya sept francs pour le septime
mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'anne
n'tait pas finie que le Thnardier dit:

--Une belle grce qu'elle nous fait l! que veut-elle que nous fassions
avec ses sept francs?

Et il crivit pour exiger douze francs. La mre,  laquelle ils
persuadaient que son enfant tait heureuse "et venait bien", se soumit
et envoya les douze francs.

Certaines natures ne peuvent aimer d'un ct sans har de l'autre. La
mre Thnardier aimait passionnment ses deux filles  elle, ce qui fit
qu'elle dtesta l'trangre. Il est triste de songer que l'amour d'une
mre peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tnt
chez elle, il lui semblait que cela tait pris aux siens, et que cette
petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme
beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme
de coups et d'injures  dpenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu
Cosette, il est certain que ses filles, tout idoltres qu'elles
taient, auraient tout reu; mais l'trangre leur rendit le service de
dtourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses.
Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne ft pleuvoir sur sa tte une
grle de chtiments violents et immrits. Doux tre faible qui ne
devait rien comprendre  ce monde ni  Dieu, sans cesse punie, gronde,
rudoye, battue et voyant  ct d'elle deux petites cratures comme
elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!

La Thnardier tant mchante pour Cosette, ponine et Azelma furent
mchantes. Les enfants,  cet ge, ne sont que des exemplaires de la
mre. Le format est plus petit, voil tout.

Une anne s'coula, puis une autre.

On disait dans le village:

--Ces Thnardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils
lvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonn chez eux!

On croyait Cosette oublie par sa mre.

Cependant le Thnardier, ayant appris par on ne sait quelles voies
obscures que l'enfant tait probablement btard et que la mre ne
pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que la
crature grandissait et _mangeait_, et menaant de la renvoyer.
Quelle ne m'embte pas! s'criait-il, je lui bombarde son mioche tout
au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation. La
mre paya les quinze francs.

D'anne en anne, l'enfant grandit, et sa misre aussi.

Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux
autres enfants; ds qu'elle se mit  se dvelopper un peu, c'est--dire
avant mme qu'elle et cinq ans, elle devint la servante de la maison.

Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hlas, c'est vrai. La
souffrance sociale commence  tout ge.

N'avons-nous pas vu, rcemment, le procs d'un nomm Dumolard, orphelin
devenu bandit, qui, ds l'ge de cinq ans, disent les documents
officiels, tant seul au monde travaillait pour vivre, et volait.

On fit faire  Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour,
la rue, laver la vaisselle, porter mme des fardeaux. Les Thnardier se
crurent d'autant plus autoriss  agir ainsi que la mre qui tait
toujours  Montreuil-sur-mer commena  mal payer. Quelques mois
restrent en souffrance.

Si cette mre ft revenue  Montfermeil au bout de ces trois annes,
elle n'et point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si frache 
son arrive dans cette maison, tait maintenant maigre et blme. Elle
avait je ne sais quelle allure inquite. Sournoise! disaient les
Thnardier.

L'injustice l'avait faite hargneuse et la misre l'avait rendue laide.
Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce
que, grands comme ils taient, il semblait qu'on y vt une plus grande
quantit de tristesse.

C'tait une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui
n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile
troues, balayer la rue avant le jour avec un norme balai dans ses
petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.

Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures,
s'tait plu  nommer de ce nom ce petit tre pas plus gros qu'un oiseau,
tremblant, effarouch et frissonnant, veill le premier chaque matin
dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les
champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.




Livre cinquime--La descente




Chapitre I

Histoire d'un progrs dans les verroteries noires


Cette mre cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait
avoir abandonn son enfant, que devenait-elle? o tait-elle? que
faisait-elle?

Aprs avoir laiss sa petite Cosette aux Thnardier, elle avait continu
son chemin et tait arrive  Montreuil-sur-mer.

C'tait, on se le rappelle, en 1818.

Fantine avait quitt sa province depuis une dizaine d'annes.
Montreuil-sur-mer avait chang d'aspect. Tandis que Fantine descendait
lentement de misre en misre, sa ville natale avait prospr.

Depuis deux ans environ, il s'y tait accompli un de ces faits
industriels qui sont les grands vnements des petits pays.

Ce dtail importe, et nous croyons utile de le dvelopper; nous dirions
presque, de le souligner.

De temps immmorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spciale
l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne.
Cette industrie avait toujours vgt,  cause de la chert des matires
premires qui ragissait sur la main-d'oeuvre. Au moment o Fantine
revint  Montreuil-sur-mer, une transformation inoue s'tait opre
dans cette production des articles noirs. Vers la fin de 1815, un
homme, un inconnu, tait venu s'tablir dans la ville et avait eu l'ide
de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque  la rsine et,
pour les bracelets en particulier, les coulants en tle simplement
rapproche aux coulants en tle soude. Ce tout petit changement avait
t une rvolution.

Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement rduit le prix
de la matire premire, ce qui avait permis, premirement, d'lever le
prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuximement,
d'amliorer la fabrication, avantage pour le consommateur;
troisimement, de vendre  meilleur march tout en triplant le bnfice,
profit pour le manufacturier.

Ainsi pour une ide trois rsultats.

En moins de trois ans, l'auteur de ce procd tait devenu riche, ce qui
est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il
tait tranger au dpartement. De son origine, on ne savait rien; de ses
commencements, peu de chose.

On contait qu'il tait venu dans la ville avec fort peu d'argent,
quelques centaines de francs tout au plus.

C'est de ce mince capital, mis au service d'une ide ingnieuse, fcond
par l'ordre et par la pense, qu'il avait tir sa fortune et la fortune
de tout ce pays.

 son arrive  Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vtements, la
tournure et le langage d'un ouvrier.

Il parat que, le jour mme o il faisait obscurment son entre dans la
petite ville de Montreuil-sur-mer,  la tombe d'un soir de dcembre, le
sac au dos et le bton d'pine  la main, un gros incendie venait
d'clater  la maison commune. Cet homme s'tait jet dans le feu, et
avait sauv, au pril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient tre
ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas song 
lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il
s'appelait le _pre Madeleine_.




Chapitre II

M. Madeleine


C'tait un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air proccup et
qui tait bon. Voil tout ce qu'on en pouvait dire.

Grce aux progrs rapides de cette industrie qu'il avait si
admirablement remanie, Montreuil-sur-mer tait devenu un centre
d'affaires considrable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir,
y commandait chaque anne des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour
ce commerce, faisait presque concurrence  Londres et  Berlin. Les
bnfices du pre Madeleine taient tels que, ds la deuxime anne, il
avait pu btir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes
ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait
faim pouvait s'y prsenter, et tait sr de trouver l de l'emploi et du
pain. Le pre Madeleine demandait aux hommes de la bonne volont, aux
femmes des moeurs pures,  tous de la probit. Il avait divis les
ateliers afin de sparer les sexes et que les filles et les femmes
pussent rester sages. Sur ce point, il tait inflexible. C'tait le seul
o il ft en quelque sorte intolrant. Il tait d'autant plus fond 
cette svrit que, Montreuil-sur-mer tant une ville de garnison, les
occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait t un
bienfait, et sa prsence tait une providence. Avant l'arrive du pre
Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la
vie saine du travail. Une forte circulation chauffait tout et pntrait
partout. Le chmage et la misre taient inconnus. Il n'y avait pas de
poche si obscure o il n'y et un peu d'argent, pas de logis si pauvre
o il n'y et un peu de joie.

Le pre Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose:
soyez honnte homme! soyez honnte fille!

Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activit dont il tait la
cause et le pivot, le pre Madeleine faisait sa fortune, mais, chose
assez singulire dans un simple homme de commerce, il ne paraissait
point que ce ft l son principal souci. Il semblait qu'il songet
beaucoup aux autres et peu  lui. En 1820, on lui connaissait une somme
de six cent trente mille francs place  son nom chez Laffitte; mais
avant de se rserver ces six cent trente mille francs, il avait dpens
plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.

L'hpital tait mal dot; il y avait fond dix lits. Montreuil-sur-mer
est divis en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il
habitait, n'avait qu'une cole, mchante masure qui tombait en ruine; il
en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garons.
Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnit double de
leur maigre traitement officiel, et un jour,  quelqu'un qui s'en
tonnait, il dit: Les deux premiers fonctionnaires de l'tat, c'est la
nourrice et le matre d'cole. Il avait cr  ses frais une salle
d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de
secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture tant un
centre, un nouveau quartier o il y avait bon nombre de familles
indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait tabli une
pharmacie gratuite.

Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes mes
dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir
le pays avant de s'enrichir lui-mme, les mmes bonnes mes dirent:
C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme
tait religieux, et mme pratiquait dans une certaine mesure, chose fort
bien vue  cette poque. Il allait rgulirement entendre une basse
messe tous les dimanches. Le dput local, qui flairait partout des
concurrences, ne tarda pas  s'inquiter de cette religion. Ce dput,
qui avait t membre du corps lgislatif de l'empire, partageait les
ides religieuses d'un pre de l'oratoire connu sous le nom de Fouch,
duc d'Otrante, dont il avait t la crature et l'ami.  huis clos il
riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier
Madeleine aller  la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat
possible, et rsolut de le dpasser; il prit un confesseur jsuite et
alla  la grand'messe et  vpres. L'ambition en ce temps-l tait, dans
l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres
profitrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable dput
fonda aussi deux lits  l'hpital; ce qui fit douze.

Cependant en 1819 le bruit se rpandit un matin dans la ville que, sur
la prsentation de M. le prfet, et en considration des services rendus
au pays, le pre Madeleine allait tre nomm par le roi maire de
Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient dclar ce nouveau venu un
ambitieux, saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes
souhaitent de s'crier: L! qu'est-ce que nous avions dit? Tout
Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit tait fond. Quelques jours
aprs, la nomination parut dans _le Moniteur_. Le lendemain, le pre
Madeleine refusa.

Dans cette mme anne 1819, les produits du nouveau procd invent par
Madeleine figurrent  l'exposition de l'industrie; sur le rapport du
jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Lgion d'honneur.
Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il
voulait! Le pre Madeleine refusa la croix.

Dcidment cet homme tait une nigme. Les bonnes mes se tirrent
d'affaire en disant: Aprs tout, c'est une espce d'aventurier.

On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout;
il tait si utile qu'il avait bien fallu qu'on fint par l'honorer, et
il tait si doux qu'il avait bien fallu qu'on fint par l'aimer; ses
ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec
une sorte de gravit mlancolique. Quand il fut constat riche, les
personnes de la socit le salurent, et on l'appela dans la ville
monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continurent de
l'appeler _le pre Madeleine_, et c'tait la chose qui le faisait le
mieux sourire.  mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur
lui. La socit le rclamait. Les petits salons guinds de
Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps
ferms  l'artisan, s'ouvrirent  deux battants au millionnaire. On lui
fit mille avances. Il refusa.

Cette fois encore les bonnes mes ne furent point empches.

--C'est un homme ignorant et de basse ducation. On ne sait d'o cela
sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout
prouv qu'il sache lire.

Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand.
Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux.
Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un
aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute.

En 1820, cinq ans aprs son arrive  Montreuil-sur-mer, les services
qu'il avait rendus au pays taient si clatants, le voeu de la contre
fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville.
Il refusa encore, mais le prfet rsista  son refus, tous les notables
vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut
si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout
le dterminer, ce fut l'apostrophe presque irrite d'une vieille femme
du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: _Un bon maire,
c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?_

Ce fut l la troisime phase de son ascension. Le pre Madeleine tait
devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.




Chapitre III

Sommes dposes chez Laffitte


Du reste, il tait demeur aussi simple que le premier jour. Il avait
les cheveux gris, l'oeil srieux, le teint hl d'un ouvrier, le visage
pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau  bords
larges et une longue redingote de gros drap, boutonne jusqu'au menton.
Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de l il vivait
solitaire. Il parlait  peu de monde. Il se drobait aux politesses,
saluait de ct, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer,
donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel
bon ours! Son plaisir tait de se promener dans les champs.

Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui o
il lisait. Il avait une petite bibliothque bien faite. Il aimait les
livres; les livres sont des amis froids et srs.  mesure que le loisir
lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitt pour cultiver
son esprit. Depuis qu'il tait  Montreuil-sur-mer, on remarquait que
d'anne en anne son langage devenait plus poli, plus choisi et plus
doux.

Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en
servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir
infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif.
Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne ft plus jeune, on
contait qu'il tait d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main
 qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait  une roue
embourbe, arrtait par les cornes un taureau chapp. Il avait toujours
ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il
passait dans un village, les marmots dguenills couraient joyeusement
aprs lui et l'entouraient comme une nue de moucherons.

On croyait deviner qu'il avait d vivre jadis de la vie des champs, car
il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans.
Il leur apprenait  dtruire la teigne des bls en aspergeant le grenier
et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun,
et  chasser les charanons en suspendant partout, aux murs et aux
toits, dans les hberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il
avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la
vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui
mangent le bl. Il dfendait une lapinire contre les rats rien qu'avec
l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait
des gens du pays trs occups  arracher des orties. Il regarda ce tas
de plantes dracines et dj dessches, et dit:

--C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand
l'ortie est jeune, la feuille est un lgume excellent; quand elle
vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin.
La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hache, l'ortie est bonne
pour la volaille; broye, elle est bonne pour les btes  cornes. La
graine de l'ortie mle au fourrage donne du luisant au poil des
animaux; la racine mle au sel produit une belle couleur jaune. C'est
du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il
 l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine
tombe  mesure qu'elle mrit, et est difficile  rcolter. Voil tout.
Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la nglige,
elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent 
l'ortie!

Il ajouta aprs un silence:

--Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais
hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs.

Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants
petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco.

Quand il voyait la porte d'une glise tendue de noir, il entrait; il
recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptme. Le
veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient  cause de sa grande
douceur; il se mlait aux amis en deuil, aux familles vtues de noir,
aux prtres gmissant autour d'un cercueil. Il semblait donner
volontiers pour texte  ses penses ces psalmodies funbres pleines de
la vision d'un autre monde. L'oeil au ciel, il coutait, avec une sorte
d'aspiration vers tous les mystres de l'infini, ces voix tristes qui
chantent sur le bord de l'abme obscur de la mort.

Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache
pour les mauvaises. Il pntrait  la drobe, le soir, dans les
maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en
rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait t ouverte,
quelquefois mme force, dans son absence. Le pauvre homme se rcriait:
quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la premire chose qu'il
voyait, c'tait une pice d'or oublie sur un meuble. "Le malfaiteur"
qui tait venu, c'tait le pre Madeleine.

Il tait affable et triste. Le peuple disait: Voil un homme riche qui
n'a pas l'air fier. Voil un homme heureux qui n'a pas l'air content.

Quelques-uns prtendaient que c'tait un personnage mystrieux, et
affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle tait une
vraie cellule d'anachorte meuble de sabliers ails et enjolive de
tibias en croix et de ttes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien
que quelques jeunes femmes lgantes et malignes de Montreuil-sur-mer
vinrent chez lui un jour, et lui demandrent:

--Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est
une grotte.

Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette grotte. Elles
furent bien punies de leur curiosit. C'tait une chambre garnie tout
bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce
genre et tapisse de papier  douze sous. Elles n'y purent rien
remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui taient sur la
chemine et qui avaient l'air d'tre en argent, car ils taient
contrls. Observation pleine de l'esprit des petites villes.

On n'en continua pas moins de dire que personne ne pntrait dans cette
chambre et que c'tait une caverne d'ermite, un rvoir, un trou, un
tombeau.

On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes immenses dposes chez
Laffitte, avec cette particularit qu'elles taient toujours  sa
disposition immdiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine
pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reu et emporter ses
deux ou trois millions en dix minutes. Dans la ralit ces deux ou
trois millions se rduisaient, nous l'avons dit,  six cent trente ou
quarante mille francs.




Chapitre IV

M. Madeleine en deuil


Au commencement de 1821, les journaux annoncrent la mort de M. Myriel,
vque de Digne, surnomm _monseigneur Bienvenu_, et trpass en odeur
de saintet  l'ge de quatre-vingt-deux ans.

L'vque de Digne, pour ajouter ici un dtail que les journaux omirent,
tait, quand il mourut, depuis plusieurs annes aveugle, et content
d'tre aveugle, sa soeur tant prs de lui.

Disons-le en passant, tre aveugle et tre aim, c'est en effet, sur
cette terre o rien n'est complet, une des formes les plus trangement
exquises du bonheur. Avoir continuellement  ses cts une femme, une
fille, une soeur, un tre charmant, qui est l parce que vous avez
besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir
indispensable  qui nous est ncessaire, pouvoir incessamment mesurer
son affection  la quantit de prsence qu'elle nous donne, et se dire:
puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son coeur;
voir la pense  dfaut de la figure, constater la fidlit d'un tre
dans l'clipse du monde, percevoir le frlement d'une robe comme un
bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler,
chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de
ce chant, manifester  chaque minute sa propre attraction, se sentir
d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurit,
et par l'obscurit, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de
flicits galent celle-l. Le suprme bonheur de la vie, c'est la
conviction qu'on est aim; aim pour soi-mme, disons mieux, aim malgr
soi-mme; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette dtresse, tre
servi, c'est tre caress. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est
point perdre la lumire qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour
entirement fait de vertu. Il n'y a point de ccit o il y a certitude.
L'me  ttons cherche l'me, et la trouve. Et cette me trouve et
prouve est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une
bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une
respiration tout prs de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son
culte jusqu' sa piti, n'tre jamais quitt, avoir cette douce
faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inbranlable,
toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras,
Dieu palpable, quel ravissement! Le coeur, cette cleste fleur obscure,
entre dans un panouissement mystrieux. On ne donnerait pas cette ombre
pour toute la clart. L'me ange est l, sans cesse l; si elle
s'loigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rve et reparat
comme la ralit. On sent de la chaleur qui approche, la voil. On
dborde de srnit, de gat et d'extase; on est un rayonnement dans la
nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont normes dans ce vide.
Les plus ineffables accents de la voix fminine employs  vous bercer,
et supplant pour vous  l'univers vanoui. On est caress avec de
l'me. On ne voit rien, mais on se sent ador. C'est un paradis de
tnbres.

C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu tait pass  l'autre.

L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de
Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un
crpe  son chapeau.

On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur
sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque
alliance avec le vnrable vque. _Il drape pour l'vque de Digne_,
dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna
subitement et d'emble une certaine considration dans le monde noble de
Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit
songea  faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable
d'un vque. M. Madeleine s'aperut de l'avancement qu'il obtenait 
plus de rvrences des vieilles femmes et  plus de sourires des jeunes.
Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-l, curieuse par droit
d'anciennet, se hasarda  lui demander:

--Monsieur le maire est sans doute cousin du feu vque de Digne?

Il dit:

--Non, madame.

--Mais, reprit la douairire, vous en portez le deuil?

Il rpondit:

--C'est que dans ma jeunesse j'ai t laquais dans sa famille.

Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait
dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des
chemines  ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son
nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et
il en passait beaucoup.




Chapitre V

Vagues clairs  l'horizon


Peu  peu, et avec le temps, toutes les oppositions taient tombes. Il
y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent
toujours ceux qui s'lvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne
fut plus que des mchancets, puis ce ne fut que des malices, puis cela
s'vanouit tout  fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et
il arriva un moment, vers 1821, o ce mot: monsieur le maire, fut
prononc  Montreuil-sur-mer presque du mme accent que ce mot:
monseigneur l'vque, tait prononc  Digne en 1815. On venait de dix
lieues  la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les diffrends,
il empchait les procs, il rconciliait les ennemis. Chacun le prenait
pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il et pour me le livre de
la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vnration qui, en six
ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays.

Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se droba
absolument  cette contagion, et, quoi que ft le pre Madeleine, y
demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et
imperturbable, l'veillait et l'inquitait. Il semblerait en effet qu'il
existe dans certains hommes un vritable instinct bestial, pur et
intgre comme tout instinct, qui cre les antipathies et les sympathies,
qui spare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hsite pas,
qui ne se trouble, ne se tait et ne se dment jamais, clair dans son
obscurit, infaillible, imprieux, rfractaire  tous les conseils de
l'intelligence et  tous les dissolvants de la raison, et qui, de
quelque faon que les destines soient faites, avertit secrtement
l'homme-chien de la prsence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la
prsence de l'homme-lion.

Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux,
entour des bndictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute
taille, vtu d'une redingote gris de fer, arm d'une grosse canne et
coiff d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrire lui, et
le suivait des yeux jusqu' ce qu'il et disparu, croisant les bras,
secouant lentement la tte, et haussant sa lvre suprieure avec sa
lvre infrieure jusqu' son nez, sorte de grimace significative qui
pourrait se traduire par: Mais qu'est-ce que c'est que cet
homme-l?--Pour sr je l'ai vu quelque part.--En tout cas, je ne suis
toujours pas sa dupe.

Ce personnage, grave d'une gravit presque menaante, tait de ceux qui,
mme rapidement entrevus, proccupent l'observateur.

Il se nommait Javert, et il tait de la police.

Il remplissait  Montreuil-sur-mer les fonctions pnibles, mais utiles,
d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert
devait le poste qu'il occupait  la protection de M. Chabouillet, le
secrtaire du ministre d'tat, comte Angls, alors prfet de police 
Paris. Quand Javert tait arriv  Montreuil-sur-mer, la fortune du
grand manufacturier tait dj faite, et le pre Madeleine tait devenu
monsieur Madeleine.

Certains officiers de police ont une physionomie  part et qui se
complique d'un air de bassesse ml  un air d'autorit. Javert avait
cette physionomie, moins la bassesse.

Dans notre conviction, si les mes taient visibles aux yeux, on verrait
distinctement cette chose trange que chacun des individus de l'espce
humaine correspond  quelqu'une des espces de la cration animale; et
l'on pourrait reconnatre aisment cette vrit  peine entrevue par le
penseur, que, depuis l'hutre jusqu' l'aigle, depuis le porc jusqu'au
tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans
un homme. Quelquefois mme plusieurs d'entre eux  la fois.

Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos
vices, errantes devant nos yeux, les fantmes visibles de nos mes. Dieu
nous les montre pour nous faire rflchir. Seulement, comme les animaux
ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits ducables dans le sens
complet du mot;  quoi bon? Au contraire, nos mes tant des ralits et
ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donn l'intelligence,
c'est--dire l'ducation possible. L'ducation sociale bien faite peut
toujours tirer d'une me, quelle qu'elle soit, l'utilit qu'elle
contient.

Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie
terrestre apparente, et sans prjuger la question profonde de la
personnalit antrieure et ultrieure des tres qui ne sont pas l'homme.
Le moi visible n'autorise en aucune faon le penseur  nier le moi
latent. Cette rserve faite, passons.

Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a
une des espces animales de la cration, il nous sera facile de dire ce
que c'tait que l'officier de paix Javert.

Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute porte de louve il
y a un chien, lequel est tu par la mre, sans quoi en grandissant il
dvorerait les autres petits.

Donnez une face humaine  ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.

Javert tait n dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari
tait aux galres. En grandissant, il pensa qu'il tait en dehors de la
socit et dsespra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la socit
maintient irrmissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux
qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces
deux classes; en mme temps il se sentait je ne sais quel fond de
rigidit, de rgularit et de probit, compliqu d'une inexprimable
haine pour cette race de bohmes dont il tait. Il entra dans la police.

Il y russit.  quarante ans il tait inspecteur.

Il avait dans sa jeunesse t employ dans les chiourmes du midi.

Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous
appliquions tout  l'heure  Javert.

La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux
profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'normes
favoris. On se sentait mal  l'aise la premire fois qu'on voyait ces
deux forts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui tait rare
et terrible, ses lvres minces s'cartaient, et laissaient voir, non
seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son
nez un plissement pat et sauvage comme sur un mufle de bte fauve.
Javert srieux tait un dogue; lorsqu'il riait, c'tait un tigre. Du
reste, peu de crne, beaucoup de mchoire, les cheveux cachant le front
et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central
permanent comme une toile de colre, le regard obscur, la bouche pince
et redoutable, l'air du commandement froce.

Cet homme tait compos de deux sentiments trs simples, et relativement
trs bons, mais qu'il faisait presque mauvais  force de les exagrer:
le respect de l'autorit, la haine de la rbellion; et  ses yeux le
vol, le meurtre, tous les crimes, n'taient que des formes de la
rbellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout
ce qui a une fonction dans l'tat, depuis le premier ministre jusqu'au
garde champtre. Il couvrait de mpris, d'aversion et de dgot tout ce
qui avait franchi une fois le seuil lgal du mal. Il tait absolu et
n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait:

--Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort.

D'autre part il disait:

--Ceux-ci sont irrmdiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir.

Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrmes qui
attribuent  la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on
veut, de constater des damns, et qui mettent un Styx au bas de la
socit. Il tait stoque, srieux, austre; rveur triste; humble et
hautain comme les fanatiques. Son regard tait une vrille. Cela tait
froid et cela perait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller
et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de
plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilit, la
religion de ses fonctions, et il tait espion comme on est prtre.
Malheur  qui tombait sous sa main! Il et arrt son pre s'vadant du
bagne et dnonc sa mre en rupture de ban. Et il l'et fait avec cette
sorte de satisfaction intrieure que donne la vertu. Avec cela une vie
de privations, l'isolement, l'abngation, la chastet, jamais une
distraction. C'tait le devoir implacable, la police comprise comme les
Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honntet
farouche, un mouchard marmoren, Brutus dans Vidocq.

Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui pie et qui se drobe.
L'cole mystique de Joseph de Maistre, laquelle  cette poque
assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras,
n'et pas manqu de dire que Javert tait un symbole. On ne voyait pas
son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux
qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui
plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient
dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa
redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout  coup sortir de toute
cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et troit, un
regard funeste, un menton menaant, des mains normes; et un gourdin
monstrueux.

 ses moments de loisir, qui taient peu frquents, tout en hassant les
livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'tait pas compltement illettr.
Cela se reconnaissait  quelque emphase dans la parole.

Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il tait content de lui,
il s'accordait une prise de tabac. Il tenait  l'humanit par l.

On comprendra sans peine que Javert tait l'effroi de toute cette classe
que la statistique annuelle du ministre de la justice dsigne sous la
rubrique: _Gens sans aveu_. Le nom de Javert prononc les mettait en
droute; la face de Javert apparaissant les ptrifiait.

Tel tait cet homme formidable.

Javert tait comme un oeil toujours fix sur M. Madeleine. Oeil plein de
soupon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir,
mais il sembla que cela ft insignifiant pour lui. Il ne fit pas mme
une question  Javert, il ne le cherchait ni ne l'vitait, et il
portait, sans paratre y faire attention, ce regard gnant et presque
pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bont.

 quelques paroles chappes  Javert, on devinait qu'il avait recherch
secrtement, avec cette curiosit qui tient  la race et o il entre
autant d'instinct que de volont, toutes les traces antrieures que le
pre Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il
disait parfois  mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines
informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une
fois il lui arriva de dire, se parlant  lui-mme:

--Je crois que je le tiens!

Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il parat
que le fil qu'il croyait tenir s'tait rompu. Du reste, et ceci est le
correctif ncessaire  ce que le sens de certains mots pourrait
prsenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment
infaillible dans une crature humaine, et le propre de l'instinct est
prcisment de pouvoir tre troubl, dpist et drout. Sans quoi il
serait suprieur  l'intelligence, et la bte se trouverait avoir une
meilleure lumire que l'homme.

Javert tait videmment quelque peu dconcert par le complet naturel et
la tranquillit de M. Madeleine.

Un jour pourtant son trange manire d'tre parut faire impression sur
M. Madeleine. Voici  quelle occasion.




Chapitre VI

Le pre Fauchelevent


M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pave de
Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe  quelque
distance. Il y alla. Un vieux homme, nomm le pre Fauchelevent, venait
de tomber sous sa charrette dont le cheval s'tait abattu.

Ce Fauchelevent tait un des rares ennemis qu'et encore M. Madeleine 
cette poque. Lorsque Madeleine tait arriv dans le pays, Fauchelevent,
ancien tabellion et paysan presque lettr, avait un commerce qui
commenait  aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui
s'enrichissait, tandis que lui, matre, se ruinait. Cela l'avait rempli
de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour
nuire  Madeleine. Puis la faillite tait venue, et, vieux, n'ayant plus
 lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du
reste, pour vivre il s'tait fait charretier.

Le cheval avait les deux cuisses casses et ne pouvait se relever. Le
vieillard tait engag entre les roues. La chute avait t tellement
malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette
tait assez lourdement charge. Le pre Fauchelevent poussait des rles
lamentables. On avait essay de le tirer, mais en vain. Un effort
dsordonn, une aide maladroite, une secousse  faux pouvaient
l'achever. Il tait impossible de le dgager autrement qu'en soulevant
la voiture par-dessous. Javert, qui tait survenu au moment de
l'accident, avait envoy chercher un cric.

M. Madeleine arriva. On s'carta avec respect.

-- l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant
pour sauver le vieux?

M. Madeleine se tourna vers les assistants:

--A-t-on un cric?

--On en est all qurir un, rpondit un paysan.

--Dans combien de temps l'aura-t-on?

--On est all au plus prs, au lieu Flachot, o il y a un marchal; mais
c'est gal, il faudra bien un bon quart d'heure.

--Un quart d'heure! s'cria Madeleine.

Il avait plu la veille, le sol tait dtremp, la charrette s'enfonait
dans la terre  chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine
du vieux charretier. Il tait vident qu'avant cinq minutes il aurait
les ctes brises.

--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux
paysans qui regardaient.

--Il faut bien!

--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette
s'enfonce?

--Dame!

--coutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la
voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulve avec son dos. Rien
qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici
quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or  gagner!

Personne ne bougea dans le groupe.

--Dix louis, dit Madeleine.

Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:

--Il faudrait tre diablement fort. Et puis, on risque de se faire
craser!

--Allons! recommena Madeleine, vingt louis! Mme silence.

--Ce n'est pas la bonne volont qui leur manque, dit une voix.

M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperu
en arrivant. Javert continua:

--C'est la force. Il faudrait tre un terrible homme pour faire la chose
de lever une voiture comme cela sur son dos.

Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur
chacun des mots qu'il prononait:

--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de
faire ce que vous demandez l.

Madeleine tressaillit.

Javert ajouta avec un air d'indiffrence, mais sans quitter des yeux
Madeleine:

--C'tait un forat.

--Ah! dit Madeleine.

--Du bagne de Toulon.

Madeleine devint ple.

Cependant la charrette continuait  s'enfoncer lentement. Le pre
Fauchelevent rlait et hurlait:

--J'touffe! a me brise les ctes! Un cric! quelque chose! Ah!

Madeleine regarda autour de lui:

--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie
 ce pauvre vieux?

Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:

--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pt remplacer un cric. C'tait ce
forat.

--Ah! voil que a m'crase! cria le vieillard.

Madeleine leva la tte, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours
attach sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement.
Puis, sans dire une parole, il tomba  genoux, et avant mme que la
foule et eu le temps de jeter un cri, il tait sous la voiture.

Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.

On vit Madeleine presque  plat ventre sous ce poids effrayant essayer
deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:

--Pre Madeleine! retirez-vous de l!

Le vieux Fauchelevent lui-mme lui dit:

--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure,
voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire craser aussi!

Madeleine ne rpondit pas.

Les assistants haletaient. Les roues avaient continu de s'enfoncer, et
il tait dj devenu presque impossible que Madeleine sortt de dessous
la voiture.

Tout  coup on vit l'norme masse s'branler, la charrette se soulevait
lentement, les roues sortaient  demi de l'ornire. On entendit une voix
touffe qui criait:

--Dpchez-vous! aidez!

C'tait Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

Ils se prcipitrent. Le dvouement d'un seul avait donn de la force et
du courage  tous. La charrette fut enleve par vingt bras. Le vieux
Fauchelevent tait sauv.

Madeleine se releva. Il tait blme, quoique ruisselant de sueur. Ses
habits taient dchirs et couverts de boue. Tous pleuraient. Le
vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il
avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse
et cleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait
toujours.




Chapitre VII

Fauchelevent devient jardinier  Paris


Fauchelevent s'tait dmis la rotule dans sa chute. Le pre Madeleine le
fit transporter dans une infirmerie qu'il avait tablie pour ses
ouvriers dans le btiment mme de sa fabrique et qui tait desservie par
deux soeurs de charit. Le lendemain matin, le vieillard trouva un
billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du
pre Madeleine: _Je vous achte votre charrette et votre cheval_. La
charrette tait brise et le cheval tait mort. Fauchelevent gurit,
mais son genou resta ankylos. M. Madeleine, par les recommandations des
soeurs et de son cur, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un
couvent de femmes du quartier Saint-Antoine  Paris.

Quelque temps aprs, M. Madeleine fut nomm maire. La premire fois que
Javert vit M. Madeleine revtu de l'charpe qui lui donnait toute
autorit sur la ville, il prouva cette sorte de frmissement
qu'prouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son
matre.  partir de ce moment, il l'vita le plus qu'il put. Quand les
besoins du service l'exigeaient imprieusement et qu'il ne pouvait faire
autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un
respect profond.

Cette prosprit cre  Montreuil-sur-mer par le pre Madeleine avait,
outre les signes visibles que nous avons indiqus, un autre symptme
qui, pour n'tre pas visible, n'tait pas moins significatif. Ceci ne
trompe jamais.

Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce
est nul, le contribuable rsiste  l'impt par pnurie, puise et
dpasse les dlais, et l'tat dpense beaucoup d'argent en frais de
contrainte et de rentre. Quand le travail abonde, quand le pays est
heureux et riche, l'impt se paye aisment et cote peu  l'tat. On
peut dire que la misre et la richesse publiques ont un thermomtre
infaillible, les frais de perception de l'impt. En sept ans, les frais
de perception de l'impt s'taient rduits des trois quarts dans
l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait frquemment citer
cet arrondissement entre tous par M. de Villle, alors ministre des
finances.

Telle tait la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne
se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M.
Madeleine tait comme un visage ami. Elle s'y prsenta, et fut admise
dans l'atelier des femmes. Le mtier tait tout nouveau pour Fantine,
elle n'y pouvait tre bien adroite, elle ne tirait donc de sa journe de
travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problme tait
rsolu, elle gagnait sa vie.




Chapitre VIII

Madame Victurnien dpense trente-cinq francs pour la morale


Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre
honntement de son travail, quelle grce du ciel! Le got du travail lui
revint vraiment. Elle acheta un miroir, se rjouit d'y regarder sa
jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de
choses, ne songea plus qu' sa Cosette et  l'avenir possible, et fut
presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla  crdit sur
son travail futur; reste de ses habitudes de dsordre.

Ne pouvant pas dire qu'elle tait marie, elle s'tait bien garde,
comme nous l'avons dj fait entrevoir, de parler de sa petite fille.

En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thnardier.
Comme elle ne savait que signer, elle tait oblige de leur crire par
un crivain public.

Elle crivait souvent. Cela fut remarqu. On commena  dire tout bas
dans l'atelier des femmes que Fantine crivait des lettres et qu'elle
avait des allures.

Il n'y a rien de tel pour pier les actions des gens que ceux qu'elles
ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu' la
brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou
le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame
descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver  la maison?
pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier  lettres, quand elle
en a plein sa papeterie? etc., etc.--Il existe des tres qui, pour
connatre le mot de ces nigmes, lesquelles leur sont du reste
parfaitement indiffrentes, dpensent plus d'argent, prodiguent plus de
temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes
actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans tre pays de la
curiosit autrement que par la curiosit. Ils suivront celui-ci ou
celle-l des jours entiers, feront faction des heures  des coins de
rue, sous des portes d'alles, la nuit, par le froid et par la pluie,
corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des
laquais, achteront une femme de chambre, feront acquisition d'un
portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de
pntrer. Pure dmangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces
mystres publis, ces nigmes claires du grand jour, entranent des
catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruines, des
existences brises,  la grande joie de ceux qui ont tout dcouvert
sans intrt et par pur instinct. Chose triste.

Certaines personnes sont mchantes uniquement par besoin de parler. Leur
conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est
comme ces chemines qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de
combustible; et le combustible, c'est le prochain.

On observa donc Fantine.

Avec cela, plus d'une tait jalouse de ses cheveux blonds et de ses
dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres,
elle se dtournait souvent pour essuyer une larme. C'taient les moments
o elle songeait  son enfant; peut-tre aussi  l'homme qu'elle avait
aim.

C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du pass.

On constata qu'elle crivait, au moins deux fois par mois, toujours  la
mme adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint  se
procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thnardier, aubergiste, 
Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'crivain public, vieux bonhomme
qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche
aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. Ce devait tre
une espce de fille. Il se trouva une commre qui fit le voyage de
Montfermeil, parla aux Thnardier, et dit  son retour: Pour mes
trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!

La commre qui fit cela tait une gorgone appele madame Victurnien,
gardienne et portire de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien
avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque
de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille
femme avait t jeune, chose tonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93,
elle avait pous un moine chapp du clotre en bonnet rouge et pass
des bernardins aux jacobins. Elle tait sche, rche, revche, pointue,
pineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle
tait veuve, et qui l'avait fort dompte et plie. C'tait une ortie o
l'on voyait le froissement du froc.  la restauration, elle s'tait
faite bigote, et si nergiquement que les prtres lui avaient pardonn
son moine. Elle avait un petit bien qu'elle lguait bruyamment  une
communaut religieuse. Elle tait fort bien vue  l'vch d'Arras.
Cette madame Victurnien donc alla  Montfermeil, et revint en disant:
J'ai vu l'enfant.

Tout cela prit du temps. Fantine tait depuis plus d'un an  la
fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la
part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait
plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, 
quitter le pays.

C'tait prcisment dans ce mme mois que les Thnardier, aprs avoir
demand douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au
lieu de douze.

Fantine fut atterre. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait
son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour
acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La
surveillante lui signifia qu'elle et  sortir sur-le-champ de
l'atelier. Fantine n'tait du reste qu'une ouvrire mdiocre. Accable
de honte plus encore que de dsespoir, elle quitta l'atelier et rentra
dans sa chambre. Sa faute tait donc maintenant connue de tous!

Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir
M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs,
parce qu'il tait bon, et la chassait, parce qu'il tait juste. Elle
plia sous cet arrt.




Chapitre IX

Succs de Madame Victurnien


La veuve du moine fut donc bonne  quelque chose.

Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont l de ces
combinaisons d'vnements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait
pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il
avait mis  la tte de cet atelier une vieille fille, que le cur lui
avait donne, et il avait toute confiance dans cette surveillante,
personne vraiment respectable, ferme, quitable, intgre, remplie de la
charit qui consiste  donner, mais n'ayant pas au mme degr la charit
qui consiste  comprendre et  pardonner. M. Madeleine se remettait de
tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcs de dlguer leur
autorit. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction
qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procs,
jug, condamn et excut Fantine.

Quant aux cinquante francs, elle les avait donns sur une somme que M.
Madeleine lui confiait pour aumnes et secours aux ouvrires et dont
elle ne rendait pas compte.

Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison 
l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le
marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui
avait dit: Si vous vous en allez, je vous fais arrter comme voleuse.
Le propritaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:

Vous tes jeune et jolie, vous pouvez payer. Elle partagea les
cinquante francs entre le propritaire et le fripier, rendit au marchand
les trois quarts de son mobilier, ne garda que le ncessaire, et se
trouva sans travail, sans tat, n'ayant plus que son lit, et devant
encore environ cent francs.

Elle se mit  coudre de grosses chemises pour les soldats de la
garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en cotait dix.
C'est en ce moment qu'elle commena  mal payer les Thnardier.

Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle
rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misre. Derrire
vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la premire
est obscure, la seconde est noire.

Fantine apprit comment on se passe tout  fait de feu en hiver, comment
on renonce  un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux
jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture
son jupon, comment on mnage sa chandelle en prenant son repas  la
lumire de la fentre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains
tres faibles, qui ont vieilli dans le dnment et l'honntet, savent
tirer d'un sou. Cela finit par tre un talent. Fantine acquit ce sublime
talent et reprit un peu de courage.

 cette poque, elle disait  une voisine:

--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout
le reste  mes coutures, je parviendrai bien toujours  gagner  peu
prs du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des
souffrances, des inquitudes, un peu de pain d'un ct, des chagrins de
l'autre, tout cela me nourrira.

Dans cette dtresse, avoir sa petite fille et t un trange bonheur.
Elle songea  la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son
dnment! Et puis, elle devait aux Thnardier! comment s'acquitter? Et
le voyage! comment le payer?

La vieille qui lui avait donn ce qu'on pourrait appeler des leons de
vie indigente tait une sainte fille nomme Marguerite, dvote de la
bonne dvotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et mme pour les
riches, sachant tout juste assez crire pour signer _Margueritte_, et
croyant en Dieu, ce qui est la science.

Il y a beaucoup de ces vertus-l en bas; un jour elles seront en haut.
Cette vie a un lendemain.

Dans les premiers temps, Fantine avait t si honteuse qu'elle n'avait
pas os sortir. Quand elle tait dans la rue, elle devinait qu'on se
retournait derrire elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la
regardait et personne ne la saluait; le mpris cre et froid des
passants lui pntrait dans la chair et dans l'me comme une bise.

Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les
sarcasmes et la curiosit de tous.  Paris, du moins, personne ne vous
connat, et cette obscurit est un vtement. Oh! comme elle et souhait
venir  Paris! Impossible.

Il fallut bien s'accoutumer  la dconsidration, comme elle s'tait
accoutume  l'indigence. Peu  peu elle en prit son parti. Aprs deux
ou trois mois elle secoua la honte et se remit  sortir comme si de rien
n'tait.

--Cela m'est bien gal, dit-elle.

Elle alla et vint, la tte haute, avec un sourire amer, et sentit
qu'elle devenait effronte.

Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fentre, remarquait
la dtresse de cette crature, grce  elle "remise  sa place", et se
flicitait. Les mchants ont un bonheur noir.

L'excs du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sche qu'elle
avait augmenta. Elle disait quelquefois  sa voisine Marguerite: Ttez
donc comme mes mains sont chaudes.

Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cass ses
beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une
minute de coquetterie heureuse.




Chapitre X

Suite du succs


Elle avait t congdie vers la fin de l'hiver; l't se passa, mais
l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de
chaleur, point de lumire, point de midi, le soir touche au matin,
brouillard, crpuscule, la fentre est grise, on n'y voit pas clair. Le
ciel est un soupirail. Toute la journe est une cave. Le soleil a l'air
d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel
et le coeur de l'homme. Ses cranciers la harcelaient.

Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thnardier, mal
pays, lui crivaient  chaque instant des lettres dont le contenu la
dsolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui crivirent que sa
petite Cosette tait toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait
besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mre
envoyt dix francs pour cela. Elle reut la lettre, et la froissa dans
ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait
le coin de la rue, et dfit son peigne. Ses admirables cheveux blonds
lui tombrent jusqu'aux reins.

--Les beaux cheveux! s'cria le barbier.

--Combien m'en donneriez-vous? dit-elle.

--Dix francs.

--Coupez-les.

Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thnardier.

Cette jupe fit les Thnardier furieux. C'tait de l'argent qu'ils
voulaient. Ils donnrent la jupe  Eponine. La pauvre Alouette continua
de frissonner.

Fantine pensa: Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habille de mes
cheveux. Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tte
tondue et avec lesquels elle tait encore jolie.

Un travail tnbreux se faisait dans le coeur de Fantine. Quand elle vit
qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commena  tout prendre en
haine autour d'elle. Elle avait longtemps partag la vnration de tous
pour le pre Madeleine; cependant,  force de se rpter que c'tait lui
qui l'avait chasse, et qu'il tait la cause de son malheur, elle en
vint  le har lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la
fabrique aux heures o les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de
rire et de chanter.

Une vieille ouvrire qui la vit une fois chanter et rire de cette faon
dit:

--Voil une fille qui finira mal.

Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par
bravade, avec la rage dans le coeur. C'tait un misrable, une espce de
musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta
comme elle l'avait pris, avec dgot. Elle adorait son enfant.

Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce
doux petit ange rayonnait dans le fond de son me. Elle disait. Quand je
serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la
quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos.

Un jour elle reut des Thnardier une lettre ainsi conue:

Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fivre
miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chres. Cela nous ruine
et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante
francs avant huit jours, la petite est morte.

Elle se mit  rire aux clats, et elle dit  sa vieille voisine:

--Ah! ils sont bons! quarante francs! que a! a fait deux napolons! O
veulent-ils que je les prenne? Sont-ils btes, ces paysans!

Cependant elle alla dans l'escalier prs d'une lucarne et relut la
lettre.

Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant
toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit:

--Qu'est-ce que vous avez donc  tre si gaie?

Elle rpondit:

--C'est une bonne btise que viennent de m'crire des gens de la
campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va!

Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui
entourait une voiture de forme bizarre sur l'impriale de laquelle
prorait tout debout un homme vtu de rouge. C'tait un bateleur
dentiste en tourne, qui offrait au public des rteliers complets, des
opiats, des poudres et des lixirs.

Fantine se mla au groupe et se mit  rire comme les autres de cette
harangue o il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les
gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui
riait, et s'cria tout  coup:

--Vous avez de jolies dents, la fille qui riez l. Si vous voulez me
vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napolon d'or.

--Qu'est-ce que c'est que a, mes palettes? demanda Fantine.

--Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de
devant, les deux d'en haut.

--Quelle horreur! s'cria Fantine.

--Deux napolons! grommela une vieille dente qui tait l. Qu'en voil
une qui est heureuse!

Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix
enroue de l'homme qui lui criait: Rflchissez, la belle! deux
napolons, a peut servir. Si le coeur vous en dit, venez ce soir 
l'auberge du _Tillac d'argent_, vous m'y trouverez.

Fantine rentra, elle tait furieuse et conta la chose  sa bonne voisine
Marguerite:

--Comprenez-vous cela? ne voil-t-il pas un abominable homme? comment
laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux
dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais
les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un
cinquime la tte la premire sur le pav! Il m'a dit qu'il serait ce
soir au _Tillac d'argent_.

--Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite.

--Deux napolons.

--Cela fait quarante francs.

--Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs.

Elle resta pensive, et se mit  son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure,
elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thnardier sur
l'escalier.

En rentrant, elle dit  Marguerite qui travaillait prs d'elle:

--Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fivre miliaire? Savez-vous?

--Oui, rpondit la vieille fille, c'est une maladie.

--a a donc besoin de beaucoup de drogues?

--Oh! des drogues terribles.

--O a vous prend-il?

--C'est une maladie qu'on a comme a.

--Cela attaque donc les enfants?

--Surtout les enfants.

--Est-ce qu'on en meurt?

--Trs bien, dit Marguerite.

Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier.

Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du ct de la rue
de Paris o sont les auberges.

Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine
avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette
faon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine
assise sur son lit, ple, glace. Elle ne s'tait pas couche. Son
bonnet tait tomb sur ses genoux. La chandelle avait brl toute la
nuit et tait presque entirement consume.

Marguerite s'arrta sur le seuil, ptrifie de cet norme dsordre, et
s'cria:

--Seigneur! la chandelle qui est toute brle! il s'est pass des
vnements!

Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tte sans cheveux.

Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.

--Jsus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine?

--Je n'ai rien, rpondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas
de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.

En parlant ainsi, elle montrait  la vieille fille deux napolons qui
brillaient sur la table.

--Ah, Jsus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! O avez-vous
eu ces louis d'or?

--Je les ai eus, rpondit Fantine.

En mme temps elle sourit. La chandelle clairait son visage. C'tait un
sourire sanglant. Une salive rougetre lui souillait le coin des lvres,
et elle avait un trou noir dans la bouche.

Les deux dents taient arraches.

Elle envoya les quarante francs  Montfermeil.

Du reste c'tait une ruse des Thnardier pour avoir de l'argent. Cosette
n'tait pas malade.

Fantine jeta son miroir par la fentre. Depuis longtemps elle avait
quitt sa cellule du second pour une mansarde ferme d'un loquet sous le
toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et
vous heurte  chaque instant la tte. Le pauvre ne peut aller au fond de
sa chambre comme au fond de sa destine qu'en se courbant de plus en
plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle
appelait sa couverture, un matelas  terre et une chaise dpaille. Un
petit rosier qu'elle avait s'tait dssch dans un coin, oubli. Dans
l'autre coin, il y avait un pot  beurre  mettre l'eau, qui gelait
l'hiver, et o les diffrents niveaux de l'eau restaient longtemps
marqus par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit
la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit
faute de temps, soit indiffrence, elle ne raccommodait plus son linge.
 mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses
souliers. Cela se voyait  de certains plis perpendiculaires. Elle
rapiait son corset, vieux et us, avec des morceaux de calicot qui se
dchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui
faisaient des scnes, et ne lui laissaient aucun repos. Elle les
trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle
passait des nuits  pleurer et  songer. Elle avait les yeux trs
brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'paule, vers le haut
de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle hassait profondment
le pre Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures
par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait
travailler les prisonnires au rabais, fit tout  coup baisser les prix,
ce qui rduisit la journe des ouvrires libres  neuf sous. Dix-sept
heures de travail, et neuf sous par jour! Ses cranciers taient plus
impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les
meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que
voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traque et il se
dveloppait en elle quelque chose de la bte farouche. Vers le mme
temps, le Thnardier lui crivit que dcidment il avait attendu avec
beaucoup trop de bont, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite;
sinon qu'il mettrait  la porte la petite Cosette, toute convalescente
de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle
deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crverait, si elle voulait.
Cent francs, songea Fantine! Mais o y a-t-il un tat  gagner cent
sous par jour?

--Allons! dit-elle, vendons le reste.

L'infortune se fit fille publique.




Chapitre XI

_Christus nos liberavit_


Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la socit
achetant une esclave.

 qui?  la misre.

 la faim, au froid,  l'isolement,  l'abandon, au dnment. March
douloureux. Une me pour un morceau de pain. La misre offre, la socit
accepte.

La sainte loi de Jsus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne
la pntre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la
civilisation europenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il
ne pse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.

Il pse sur la femme, c'est--dire sur la grce, sur la faiblesse, sur
la beaut, sur la maternit. Ceci n'est pas une des moindres hontes de
l'homme.

Au point de ce douloureux drame o nous sommes arrivs, il ne reste plus
rien  Fantine de ce qu'elle a t autrefois. Elle est devenue marbre en
devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et
elle vous ignore; elle est la figure dshonore et svre. La vie et
l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arriv tout ce
qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout support, tout prouv,
tout souffert, tout perdu, tout pleur. Elle est rsigne de cette
rsignation qui ressemble  l'indiffrence comme la mort ressemble au
sommeil. Elle n'vite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur
elle toute la nue et passe sur elle tout l'ocan! que lui importe!
c'est une ponge imbibe.

Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on puise
le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.

Hlas! qu'est-ce que toutes ces destines ainsi pousses ple-mle? o
vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?

Celui qui sait cela voit toute l'ombre.

Il est seul. Il s'appelle Dieu.




Chapitre XII

Le dsoeuvrement de M. Bamatabois


Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait  Montreuil-sur-mer
en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents
livres de rente en province du mme air dont leurs pareils dvorent 
Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des tres de la grande
espce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu
de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et
se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prs, mes bois,
mes paysans, sifflent les actrices du thtre pour prouver qu'ils sont
gens de got, querellent les officiers de la garnison pour montrer
qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, billent, boivent, sentent
le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de
diligence, vivent au caf, dnent  l'auberge, ont un chien qui mange
les os sous la table et une matresse qui pose les plats dessus,
tiennent  un sou, exagrent les modes, admirent la tragdie, mprisent
les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres  travers Paris
et Paris  travers Pont--Mousson, vieillissent hbts, ne travaillent
pas, ne servent  rien et ne nuisent pas  grand'chose.

M. Flix Tholomys, rest dans sa province et n'ayant jamais vu Paris,
serait un de ces hommes-l.

S'ils taient plus riches, on dirait: ce sont des lgants; s'ils
taient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainants. Ce sont tout
simplement des dsoeuvrs. Parmi ces dsoeuvrs, il y a des ennuyeux,
des ennuys, des rvasseurs, et quelques drles.

Dans ce temps-l, un lgant se composait d'un grand col, d'une grande
cravate, d'une montre  breloques, de trois gilets superposs de
couleurs diffrentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur
olive  taille courte,  queue de morue,  double range de boutons
d'argent serrs les uns contre les autres et montant jusque sur
l'paule, et d'un pantalon olive plus clair, orn sur les deux coutures
d'un nombre de ctes indtermin, mais toujours impair, variant de une 
onze, limite qui n'tait jamais franchie. Ajoutez  cela des
souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau  haute forme
et  bords troits, des cheveux en touffe, une norme canne, et une
conversation rehausse des calembours de Potier. Sur le tout des perons
et des moustaches.  cette poque, des moustaches voulaient dire
bourgeois et des perons voulaient dire piton.

L'lgant de province portait les perons plus longs et les moustaches
plus farouches. C'tait le temps de la lutte des rpubliques de
l'Amrique mridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre
Morillo. Les chapeaux  petits bords taient royalistes et se nommaient
des morillos; les libraux portaient des chapeaux  larges bords qui
s'appelaient des bolivars.

Huit ou dix mois donc aprs ce qui a t racont dans les pages
prcdentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il
avait neig, un de ces lgants, un de ces dsoeuvrs, un "bien
pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement envelopp d'un de
ces grands manteaux qui compltaient dans les temps froids le costume 
la mode, se divertissait  harceler une crature qui rdait en robe de
bal et toute dcollete avec des fleurs sur la tte devant la vitre du
caf des officiers. Cet lgant fumait, car c'tait dcidment la mode.

Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une
bouffe de la fume de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait
spirituelle et gaie, comme:--Que tu es laide!--Veux-tu te cacher!--Tu
n'as pas de dents! etc., etc.--Ce monsieur s'appelait monsieur
Bamatabois. La femme, triste spectre par qui allait et venait sur la
neige, ne lui rpondait pas, ne le regardait mme pas, et n'en
accomplissait pas moins en silence et avec une rgularit sombre sa
promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le
sarcasme, comme le soldat condamn qui revient sous les verges. Ce peu
d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment o elle se
retournait, s'avana derrire elle  pas de loup et en touffant son
rire, se baissa, prit sur le pav une poigne de neige et la lui plongea
brusquement dans le dos entre ses deux paules nues. La fille poussa un
rugissement, se tourna, bondit comme une panthre, et se rua sur
l'homme, lui enfonant ses ongles dans le visage, avec les plus
effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le
ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enroue par l'eau-de-vie,
sortaient hideusement d'une bouche  laquelle manquaient en effet les
deux dents de devant. C'tait la Fantine.

Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du caf, les
passants s'amassrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et
applaudissant, autour de ce tourbillon compos de deux tres o l'on
avait peine  reconnatre un homme et une femme, l'homme se dbattant,
son chapeau  terre, la femme frappant des pieds et des poings,
dcoiffe, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colre,
horrible. Tout  coup un homme de haute taille sortit vivement de la
foule, saisit la femme  son corsage de satin couvert de boue, et lui
dit: Suis-moi!

La femme leva la tte; sa voix furieuse s'teignit subitement. Ses yeux
taient vitreux, de livide elle tait devenue ple, et elle tremblait
d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.

L'lgant avait profit de l'incident pour s'esquiver.




Chapitre XIII

Solution de quelques questions de police municipale


Javert carta les assistants, rompit le cercle et se mit  marcher  grands
pas vers le bureau de police qui est  l'extrmit de la place, tranant
aprs lui la misrable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni
elle ne disaient un mot. La nue des spectateurs, au paroxysme de la
joie, suivait avec des quolibets. La suprme misre, occasion
d'obscnits. Arriv au bureau de police qui tait une salle basse
chauffe par un pole et garde par un poste, avec une porte vitre et
grille sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et
referma la porte derrire lui, au grand dsappointement des curieux qui
se haussrent sur la pointe du pied et allongrent le cou devant la
vitre trouble du corps de garde, cherchant  voir. La curiosit est une
gourmandise. Voir, c'est dvorer.

En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette,
accroupie comme une chienne qui a peur.

Le sergent du poste apporta une chandelle allume sur une table. Javert
s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbr et se mit 
crire.

Ces classes de femmes sont entirement remises par nos lois  la
discrtion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme
bon lui semble, et confisque  son gr ces deux tristes choses qu'elles
appellent leur industrie et leur libert. Javert tait impassible; son
visage srieux ne trahissait aucune motion. Pourtant il tait gravement
et profondment proccup. C'tait un de ces moments o il exerait sans
contrle, mais avec tous les scrupules d'une conscience svre, son
redoutable pouvoir discrtionnaire. En cet instant, il le sentait, son
escabeau d'agent de police tait un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et
il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'ides dans
l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le
fait de cette fille, plus il se sentait rvolt. Il tait vident qu'il
venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, l dans la rue, la
socit, reprsente par un propritaire-lecteur, insulte et attaque
par une crature en dehors de tout. Une prostitue avait attent  un
bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il crivait en silence.

Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste,
en le lui remettant:

--Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.

Puis se tournant vers la Fantine:

--Tu en as pour six mois.

La malheureuse tressaillit.

--Six mois! six mois de prison! Six mois  gagner sept sous par jour!
Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus
de cent francs aux Thnardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?

Elle se trana sur la dalle mouille par les bottes boueuses de tous ces
hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec
ses genoux.

--Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grce. Je vous assure que
je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu!
je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le
bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos.
Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand
nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal  personne?
Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait
dj un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as
pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais
rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'tais honnte
avec lui, je ne lui parlais pas. C'est  cet instant-l qu'il m'a mis de
la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il
n'y a personne l qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai
peut-tre eu tort de me fcher. Vous savez, dans le premier moment, on
n'est pas matre. On a des vivacits. Et puis, quelque chose de si froid
qu'on vous met dans le dos  l'heure que vous ne vous y attendez pas!
J'ai eu tort d'abmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en
all? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien gal
de lui demander pardon. Faites-moi grce pour aujourd'hui cette fois,
monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas a, dans les prisons on ne
gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on
gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs  payer, ou
autrement on me renverra ma petite.  mon Dieu! je ne peux pas l'avoir
avec moi. C'est si vilain ce que je fais!  ma Cosette,  mon petit ange
de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je
vais vous dire, c'est les Thnardier, des aubergistes, des paysans, a
n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en
prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait  mme sur la grande
route, va comme tu pourras, en plein coeur d'hiver, il faut avoir piti
de cette chose-l, mon bon monsieur Javert. Si c'tait plus grand, a
gagnerait sa vie, mais a ne peut pas,  ces ges-l. Je ne suis pas une
mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lchet et la gourmandise qui
ont fait de moi a. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misre. Je ne
l'aime pas, mais cela tourdit. Quand j'tais plus heureuse, on n'aurait
eu qu' regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'tais pas
une femme coquette qui a du dsordre. J'avais du linge, beaucoup de
linge. Ayez piti de moi, monsieur Javert!

Elle parlait ainsi, brise en deux, secoue par les sanglots, aveugle
par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux
sche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La
grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les
misrables.  ce moment-l, la Fantine tait redevenue belle.  de
certains instants, elle s'arrtait et baisait tendrement le bas de la
redingote du mouchard. Elle et attendri un coeur de granit, mais on
n'attendrit pas un coeur de bois.

--Allons! dit Javert, je t'ai coute. As-tu bien tout dit? Marche 
prsent! Tu as tes six mois; _le Pre ternel en personne n'y pourrait
plus rien_.

 cette solennelle parole, Le Pre ternel en personne n'y pourrait plus
rien, elle comprit que l'arrt tait prononc. Elle s'affaissa sur
elle-mme en murmurant:

--Grce!

Javert tourna le dos.

Les soldats la saisirent par les bras.

Depuis quelques minutes, un homme tait entr sans qu'on et pris garde
 lui. Il avait referm la porte, s'y tait adoss, et avait entendu les
prires dsespres de la Fantine. Au moment o les soldats mirent la
main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas,
sortit de l'ombre, et dit:

--Un instant, s'il vous plat!

Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ta son chapeau, et
saluant avec une sorte de gaucherie fche:

--Pardon, monsieur le maire....

Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet trange. Elle se
dressa debout tout d'une pice comme un spectre qui sort de terre,
repoussa les soldats des deux bras, marcha droit  M. Madeleine avant
qu'on et pu la retenir, et le regardant fixement, l'air gar, elle
cria:

--Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire!

Puis elle clata de rire et lui cracha au visage.

M. Madeleine s'essuya le visage, et dit:

--Inspecteur Javert, mettez cette femme en libert.

Javert se sentit au moment de devenir fou. Il prouvait en cet instant,
coup sur coup, et presque mles ensemble, les plus violentes motions
qu'il et ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au
visage d'un maire, cela tait une chose si monstrueuse que, dans ses
suppositions les plus effroyables, il et regard comme un sacrilge de
le croire possible. D'un autre ct, dans le fond de sa pense, il
faisait confusment un rapprochement hideux entre ce qu'tait cette
femme et ce que pouvait tre ce maire, et alors il entrevoyait avec
horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais
quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage
et dire: _mettez cette femme en libert_, il eut comme un blouissement
de stupeur; la pense et la parole lui manqurent galement; la somme de
l'tonnement possible tait dpasse pour lui. Il resta muet.

Ce mot n'avait pas port un coup moins trange  la Fantine. Elle leva
son bras nu et se cramponna  la clef du pole comme une personne qui
chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit 
parler  voix basse, comme si elle se parlait  elle-mme.

--En libert! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six
mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit
cela. J'ai mal entendu. a ne peut pas tre ce monstre de maire! Est-ce
que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en
libert? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller.
Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause
de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chasse!  cause d'un
tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas
l une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honntement son
ouvrage! Alors je n'ai plus gagn assez, et tout le malheur est venu.
D'abord il y a une amlioration que ces messieurs de la police devraient
bien faire, ce serait d'empcher les entrepreneurs des prisons de faire
du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous
gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe  neuf sous, il n'y a
plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma
petite Cosette, j'ai bien t force de devenir une mauvaise femme. Vous
comprenez  prsent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal.
Aprs cela, j'ai pitin le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le
caf des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa
neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir.
Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprs, vrai, monsieur Javert, et
je vois partout des femmes bien plus mchantes que moi qui sont bien
plus heureuses.  monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me
mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez  mon
propritaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je
suis honnte. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touch, sans
faire attention,  la clef du pole, et cela fait fumer.

M. Madeleine l'coutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle
parlait, il avait fouill dans son gilet, en avait tir sa bourse et
l'avait ouverte. Elle tait vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il
dit  la Fantine:

--Combien avez-vous dit que vous deviez?

La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son ct:

--Est-ce que je te parle  toi!

Puis s'adressant aux soldats:

--Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai crach 
la figure? Ah! vieux sclrat de maire, tu viens ici pour me faire peur,
mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de
mon bon monsieur Javert!

En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur:

--Avec a, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut tre juste. Je
comprends que vous tes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est
tout simple, un homme qui joue  mettre un peu de neige dans le dos
d'une femme, a les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se
divertisse  quelque chose, nous autres nous sommes l pour qu'on
s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous tes bien forc de mettre
l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y rflchissant,
comme vous tes bon, vous dites qu'on me mette en libert, c'est pour la
petite, parce que six mois en prison, cela m'empcherait de nourrir mon
enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus,
monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne
bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai cri parce que
cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout  cette neige de ce
monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas trs bien, je
tousse, j'ai l dans l'estomac comme une boule qui me brle, que le
mdecin me dit: soignez-vous. Tenez, ttez, donnez votre main, n'ayez
pas peur, c'est ici.

Elle ne pleurait plus, sa voix tait caressante, elle appuyait sur sa
gorge blanche et dlicate la grosse main rude de Javert, et elle le
regardait en souriant.

Tout  coup elle rajusta vivement le dsordre de ses vtements, fit
retomber les plis de sa robe qui en se tranant s'tait releve presque
 la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant  demi-voix aux
soldats avec un signe de tte amical:

--Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lche, je m'en vas.

Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle tait dans la rue.

Javert jusqu' cet instant tait rest debout, immobile, l'oeil fix 
terre, pos de travers au milieu de cette scne comme une statue
drange qui attend qu'on la mette quelque part.

Le bruit que fit le loquet le rveilla. Il releva la tte avec une
expression d'autorit souveraine, expression toujours d'autant plus
effrayante que le pouvoir se trouve plac plus bas, froce chez la bte
fauve, atroce chez l'homme de rien.

--Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drlesse s'en va! Qui
est-ce qui vous a dit de la laisser aller?

--Moi, dit Madeleine.

La Fantine  la voix de Javert avait trembl et lch le loquet comme un
voleur pris lche l'objet vol.  la voix de Madeleine, elle se
retourna, et  partir de ce moment, sans qu'elle pronont un mot, sans
qu'elle ost mme laisser sortir son souffle librement, son regard alla
tour  tour de Madeleine  Javert et de Javert  Madeleine, selon que
c'tait l'un ou l'autre qui parlait.

Il tait vident qu'il fallait que Javert et t, comme on dit, jet
hors des gonds pour qu'il se ft permis d'apostropher le sergent comme
il l'avait fait, aprs l'invitation du maire de mettre Fantine en
libert. En tait-il venu  oublier la prsence de monsieur le maire?
Avait-il fini par se dclarer  lui-mme qu'il tait impossible qu'une
autorit et donn un pareil ordre, et que bien certainement monsieur
le maire avait d dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou
bien, devant les normits dont il tait tmoin depuis deux heures, se
disait-il qu'il fallait revenir aux suprmes rsolutions, qu'il tait
ncessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformt en
magistrat, que l'homme de police devnt homme de justice, et qu'en cette
extrmit prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la
socit tout entire, se personnifiaient en lui Javert?

Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient
d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers
monsieur le maire, ple, froid, les lvres bleues, le regard dsespr,
tout le corps agit d'un tremblement imperceptible, et, chose inoue,
lui dire, l'oeil baiss, mais la voix ferme:

--Monsieur le maire, cela ne se peut pas.

--Comment? dit M. Madeleine.

--Cette malheureuse a insult un bourgeois.

--Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et
calme, coutez. Vous tes un honnte homme, et je ne fais nulle
difficult de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la
place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je
me suis inform, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui,
en bonne police, et d tre arrt.

Javert reprit:

--Cette misrable vient d'insulter monsieur le maire.

--Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est  moi peut-tre.
J'en puis faire ce que je veux.

--Je demande pardon  monsieur le maire. Son injure n'est pas  lui,
elle est  la justice.

--Inspecteur Javert, rpliqua M. Madeleine, la premire justice, c'est
la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais.

--Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois.

--Alors contentez-vous d'obir.

--J'obis  mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois
de prison.

M. Madeleine rpondit avec douceur:

--coutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour.

 cette parole dcisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui
dit, mais avec un son de voix toujours profondment respectueux:

--Je suis au dsespoir de rsister  monsieur le maire, c'est la
premire fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire
observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste,
puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'tais
l. C'est cette fille qui s'est jete sur monsieur Bamatabois, qui est
lecteur et propritaire de cette belle maison  balcon qui fait le coin
de l'esplanade,  trois tages et toute en pierre de taille. Enfin, il y
a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela,
c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme
Fantine.

Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix svre que
personne dans la ville n'avait encore entendue:

--Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes
des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction
criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en
libert.

Javert voulut tenter un dernier effort.

--Mais, monsieur le maire....

--Je vous rappelle,  vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13
dcembre 1799 sur la dtention arbitraire.

--Monsieur le maire, permettez....

--Plus un mot.

--Pourtant....

--Sortez, dit M. Madeleine.

Javert reut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un
soldat russe. Il salua jusqu' terre monsieur le maire, et sortit.

Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant
elle.

Cependant elle aussi tait en proie  un bouleversement trange. Elle
venait de se voir en quelque sorte dispute par deux puissances
opposes. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans
leurs mains sa libert, sa vie, son me, son enfant; l'un de ces hommes
la tirait du ct de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumire. Dans
cette lutte, entrevue  travers les grossissements de l'pouvante, ces
deux hommes lui taient apparus comme deux gants; l'un parlait comme
son dmon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le
dmon, et, chose qui la faisait frissonner de la tte aux pieds, cet
ange, ce librateur, c'tait prcisment l'homme qu'elle abhorrait, ce
maire qu'elle avait si longtemps considr comme l'auteur de tous ses
maux, ce Madeleine! et au moment mme o elle venait de l'insulter d'une
faon hideuse, il la sauvait! S'tait-elle donc trompe? Devait-elle
donc changer toute son me?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle
coutait perdue, elle regardait effare, et  chaque parole que disait
M. Madeleine, elle sentait fondre et s'crouler en elle les affreuses
tnbres de la haine et natre dans son coeur je ne sais quoi de
rchauffant et d'ineffable qui tait de la joie, de la confiance et de
l'amour.

Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit
avec une voix lente, ayant peine  parler comme un homme srieux qui ne
veut pas pleurer:

--Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je
crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais mme que
vous eussiez quitt mes ateliers. Pourquoi ne vous tes-vous pas
adresse  moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre
enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici,  Paris, o vous
voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez
plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra.
Vous redeviendrez honnte en redevenant heureuse. Et mme, coutez, je
vous le dclare ds  prsent, si tout est comme vous le dites, et je
n'en doute pas, vous n'avez jamais cess d'tre vertueuse et sainte
devant Dieu. Oh! pauvre femme!

C'en tait plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir
Cosette! sortir de cette vie infme! vivre libre, riche, heureuse,
honnte, avec Cosette! voir brusquement s'panouir au milieu de sa
misre toutes ces ralits du paradis! Elle regarda comme hbte cet
homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh!
oh! oh! Ses jarrets plirent, elle se mit  genoux devant M. Madeleine,
et, avant qu'il et pu l'en empcher, il sentit qu'elle lui prenait la
main et que ses lvres s'y posaient.

Puis elle s'vanouit.




Livre sixime--Javert




Chapitre I

Commencement du repos


M. Madeleine fit transporter la Fantine  cette infirmerie qu'il avait
dans sa propre maison. Il la confia aux soeurs qui la mirent au lit. Une
fivre ardente tait survenue. Elle passa une partie de la nuit 
dlirer et  parler haut. Cependant elle finit par s'endormir.

Le lendemain vers midi Fantine se rveilla, elle entendit une
respiration tout prs de son lit, elle carta son rideau et vit M.
Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tte. Ce
regard tait plein de piti et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit
la direction et vit qu'il s'adressait  un crucifix clou au mur.

M. Madeleine tait dsormais transfigur aux yeux de Fantine. Il lui
paraissait envelopp de lumire. Il tait absorb dans une sorte de
prire. Elle le considra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle
lui dit timidement:

--Que faites-vous donc l?

M. Madeleine tait  cette place depuis une heure. Il attendait que
Fantine se rveillt. Il lui prit la main, lui tta le pouls, et
rpondit:

--Comment tes-vous?

--Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera
rien.

Lui reprit, rpondant  la question qu'elle lui avait adresse d'abord,
comme s'il ne faisait que de l'entendre:

--Je priais le martyr qui est l-haut.

Et il ajouta dans sa pense: Pour la martyre qui est ici-bas.

M. Madeleine avait pass la nuit et la matine  s'informer. Il savait
tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants dtails
l'histoire de Fantine. Il continua:

--Vous avez bien souffert, pauvre mre. Oh! ne vous plaignez pas, vous
avez  prsent la dot des lus. C'est de cette faon que les hommes font
des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre
autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la premire forme
du ciel. Il fallait commencer par l.

Il soupira profondment. Elle cependant lui souriait avec ce sublime
sourire auquel il manquait deux dents.

Javert dans cette mme nuit avait crit une lettre. Il remit lui-mme
cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer.
Elle tait pour Paris, et la suscription portait:  _monsieur
Chabouillet, secrtaire de monsieur le prfet de police_. Comme
l'affaire du corps de garde s'tait bruite, la directrice du bureau de
poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le dpart
et qui reconnurent l'criture de Javert sur l'adresse, pensrent que
c'tait sa dmission qu'il envoyait.

M. Madeleine se hta d'crire aux Thnardier. Fantine leur devait cent
vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se
payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant 
Montreuil-sur-mer o sa mre malade la rclamait.

Ceci blouit le Thnardier.

--Diable! dit-il  sa femme, ne lchons pas l'enfant. Voil que cette
mauviette va devenir une vache  lait. Je devine. Quelque jocrisse se
sera amourach de la mre.

Il riposta par un mmoire de cinq cents et quelques francs fort bien
fait. Dans ce mmoire figuraient pour plus de trois cents francs deux
notes incontestables, l'une d'un mdecin, l'autre d'un apothicaire,
lesquels avaient soign et mdicament dans deux longues maladies
ponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas t malade. Ce
fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thnardier mit au
bas du mmoire: _reu  compte trois cents francs_.

M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et crivit:
Dpchez-vous d'amener Cosette.

--Christi! dit le Thnardier, ne lchons pas l'enfant.

Cependant Fantine ne se rtablissait point. Elle tait toujours 
l'infirmerie. Les soeurs n'avaient d'abord reu et soign cette fille
qu'avec rpugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du
gonflement de la lvre infrieure des vierges sages regardant les
vierges folles. Cet antique mpris des vestales pour les ambulaes est
un des plus profonds instincts de la dignit fminine; les soeurs
l'avaient prouv, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en
peu de jours, Fantine les avait dsarmes. Elle avait toutes sortes de
paroles humbles et douces, et la mre qui tait en elle attendrissait.
Un jour les soeurs l'entendirent qui disait  travers la fivre:

--J'ai t une pcheresse, mais quand j'aurai mon enfant prs de moi,
cela voudra dire que Dieu m'a pardonn. Pendant que j'tais dans le mal,
je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu
supporter ses yeux tonns et tristes. C'tait pour elle pourtant que je
faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai
la bndiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai,
cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout.
C'est un ange, voyez-vous, mes soeurs.  cet ge-l, les ailes, a n'est
pas encore tomb.

M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui
demandait:

--Verrai-je bientt ma Cosette?

Il lui rpondait:

--Peut-tre demain matin. D'un moment  l'autre elle arrivera, je
l'attends.

Et le visage ple de la mre rayonnait.

--Oh! disait-elle, comme je vais tre heureuse!

Nous venons de dire qu'elle ne se rtablissait pas. Au contraire, son
tat semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poigne de neige
applique  nu sur la peau entre les deux omoplates avait dtermin une
suppression subite de transpiration  la suite de laquelle la maladie
qu'elle couvait depuis plusieurs annes finit par se dclarer
violemment. On commenait alors  suivre pour l'tude et le traitement
des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le mdecin
ausculta Fantine et hocha la tte.

M. Madeleine dit au mdecin:

--Eh bien?

--N'a-t-elle pas un enfant qu'elle dsire voir? dit le mdecin.

--Oui.

--Eh bien, htez-vous de le faire venir.

M. Madeleine eut un tressaillement.

Fantine lui demanda:

--Qu'a dit le mdecin?

M. Madeleine s'effora de sourire.

--Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra
la sant.

--Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces
Thnardier  me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je
vois le bonheur tout prs de moi!

Le Thnardier cependant ne lchait pas l'enfant et donnait cent
mauvaises raisons. Cosette tait un peu souffrante pour se mettre en
route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes
dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc.

--J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le pre Madeleine. S'il le
faut, j'irai moi-mme.

Il crivit sous la dicte de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer:

Monsieur Thnardier,

Vous remettrez Cosette  la personne.

On vous payera toutes les petites choses.

J'ai l'honneur de vous saluer avec considration.

Fantine.

Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau
tailler de notre mieux le bloc mystrieux dont notre vie est faite, la
veine noire de la destine y reparat toujours.




Chapitre II

Comment Jean peut devenir Champ


Un matin, M. Madeleine tait dans son cabinet, occup  rgler d'avance
quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas o il se
dciderait  ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que
l'inspecteur de police Javert demandait  lui parler. En entendant
prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se dfendre d'une impression
dsagrable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus
que jamais vit, et M. Madeleine ne l'avait point revu.

--Faites entrer, dit-il.

Javert entra.

M. Madeleine tait rest assis prs de la chemine, une plume  la main,
l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui
contenait des procs-verbaux de contraventions  la police de la voirie.
Il ne se drangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empcher de songer
 la pauvre Fantine, et il lui convenait d'tre glacial.

Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le
maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.

Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrta sans rompre le
silence. Un physionomiste qui et t familier avec la nature de Javert,
qui et tudi depuis longtemps ce sauvage au service de la
civilisation, ce compos bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du
caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un
physionomiste qui et su sa secrte et ancienne aversion pour M.
Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui et
considr Javert en ce moment, se ft dit: que s'est-il pass? Il tait
vident, pour qui et connu cette conscience droite, claire, sincre,
probe, austre et froce, que Javert sortait de quelque grand vnement
intrieur. Javert n'avait rien dans l'me qu'il ne l'et aussi sur le
visage. Il tait, comme les gens violents, sujet aux revirements
brusques. Jamais sa physionomie n'avait t plus trange et plus
inattendue. En entrant, il s'tait inclin devant M. Madeleine avec un
regard o il n'y avait ni rancune, ni colre, ni dfiance, il s'tait
arrt  quelques pas derrire le fauteuil du maire; et maintenant il se
tenait l, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la
rudesse nave et froide d'un homme qui n'a jamais t doux et qui a
toujours t patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un
mouvement, dans une humilit vraie et dans une rsignation tranquille,
qu'il plt  monsieur le maire de se retourner, calme, srieux, le
chapeau  la main, les yeux baisss, avec une expression qui tenait le
milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son
juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on et pu lui
supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage
impntrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa
personne respirait l'abaissement et la fermet, et je ne sais quel
accablement courageux.

Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna  demi.

--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?

Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis
leva la voix avec une sorte de solennit triste qui n'excluait pourtant
pas la simplicit:

--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a t commis.

--Quel acte?

--Un agent infrieur de l'autorit a manqu de respect  un magistrat de
la faon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait
 votre connaissance.

--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.

--Moi, dit Javert.

--Vous?

--Moi.

--Et quel est le magistrat qui aurait  se plaindre de l'agent?

--Vous, monsieur le maire.

M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air svre
et les yeux toujours baisss:

--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer prs
de l'autorit ma destitution.

M. Madeleine stupfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.

--Vous direz, j'aurais pu donner ma dmission, mais cela ne suffit pas.
Donner sa dmission, c'est honorable. J'ai failli, je dois tre puni. Il
faut que je sois chass.

Et aprs une pause, il ajouta:

--Monsieur le maire, vous avez t svre pour moi l'autre jour
injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.

--Ah ! pourquoi? s'cria M. Madeleine. Quel est ce galimatias?
qu'est-ce que cela veut dire? o y a-t-il un acte coupable commis contre
moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous
envers moi? Vous vous accusez, vous voulez tre remplac....

--Chass, dit Javert.

--Chass, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre, monsieur le maire.

Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et
tristement:

--Monsieur le maire, il y a six semaines,  la suite de cette scne pour
cette fille, j'tais furieux, je vous ai dnonc.

--Dnonc!

-- la prfecture de police de Paris.

M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit
 rire.

--Comme maire ayant empit sur la police?

--Comme ancien forat.

Le maire devint livide.

Javert, qui n'avait pas lev les yeux, continua:

--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des ides.

Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre 
Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent,
votre adresse au tir, votre jambe qui trane un peu, est-ce que je sais,
moi? des btises! mais enfin je vous prenais pour un nomm Jean Valjean.

--Un nomm?... Comment dites-vous ce nom-l?

--Jean Valjean. C'est un forat que j'avais vu il y a vingt ans quand
j'tais adjudant-garde-chiourme  Toulon. En sortant du bagne, ce Jean
Valjean avait,  ce qu'il parat, vol chez un vque, puis il avait
commis un autre vol  main arme, dans un chemin public, sur un petit
savoyard. Depuis huit ans il s'tait drob, on ne sait comment, et on
le cherchait. Moi je m'tais figur... Enfin, j'ai fait cette chose! La
colre m'a dcid, je vous ai dnonc  la prfecture.

M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants,
reprit avec un accent de parfaite indiffrence:

--Et que vous a-t-on rpondu?

--Que j'tais fou.

--Eh bien?

--Eh bien, on avait raison.

--C'est heureux que vous le reconnaissiez!

--Il faut bien, puisque le vritable Jean Valjean est trouv.

La feuille que tenait M. Madeleine lui chappa des mains, il leva la
tte, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:

--Ah!

Javert poursuivit:

--Voil ce que c'est, monsieur le maire. Il parat qu'il y avait dans le
pays, du ct d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espce de bonhomme qu'on
appelait le pre Champmathieu. C'tait trs misrable. On n'y faisait
pas attention. Ces gens-l, on ne sait pas de quoi cela vit.
Dernirement, cet automne, le pre Champmathieu a t arrt pour un vol
de pommes  cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur
escalad, branches de l'arbre casses. On a arrt mon Champmathieu. Il
avait encore la branche de pommier  la main. On coffre le drle.
Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle.
Mais voici qui est de la providence. La gele tant en mauvais tat,
monsieur le juge d'instruction trouve  propos de faire transfrer
Champmathieu  Arras o est la prison dpartementale. Dans cette prison
d'Arras, il y a un ancien forat nomm Brevet qui est dtenu pour je ne
sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambre parce qu'il se conduit
bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tt dbarqu que
voil Brevet qui s'crie: Eh mais! je connais cet homme-l. C'est un
fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous tes Jean Valjean!--Jean
Valjean! qui a Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'tonn.--Ne fais
donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as t au bagne
de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y tions ensemble.--Le Champmathieu
nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette
aventure-l. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une
trentaine d'annes, a t ouvrier mondeur d'arbres dans plusieurs pays,
notamment  Faverolles. L on perd sa trace. Longtemps aprs, on le
revoit en Auvergne, puis  Paris, o il dit avoir t charron et avoir
eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouv; enfin dans ce
pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifi, qu'tait Jean
Valjean? mondeur. O?  Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait
de son nom de baptme Jean et sa mre se nommait de son nom de famille
Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il
aura pris le nom de sa mre pour se cacher et se sera fait appeler Jean
Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait
_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le
voil transform en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On
s'informe  Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne
sait plus o elle est. Vous savez, dans ces classes-l, il y a souvent
de ces vanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus
rien. Ces gens-l, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussire.
Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il
n'y a plus personne  Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On
s'informe  Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forats qui
aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamns  vie Cochepaille et
Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les
confronte au prtendu Champmathieu. Ils n'hsitent pas. Pour eux comme
pour Brevet, c'est Jean Valjean. Mme ge, il a cinquante-quatre ans,
mme taille, mme air, mme homme enfin, c'est lui. C'est en ce
moment-l mme que j'envoyais ma dnonciation  la prfecture de Paris.
On me rpond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est  Arras au
pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'tonne, moi qui croyais
tenir ici ce mme Jean Valjean! J'cris  monsieur le juge
d'instruction. Il me fait venir, on m'amne le Champmathieu....

--Eh bien? interrompit M. Madeleine.

Javert rpondit avec son visage incorruptible et triste:

--Monsieur le maire, la vrit est la vrit. J'en suis fch, mais
c'est cet homme-l qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.

M. Madeleine reprit d'une voix trs basse:

--Vous tes sr?

Javert se mit  rire de ce rire douloureux qui chappe  une conviction
profonde:

--Oh, sr!

Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pinces de poudre
de bois dans la sbille  scher l'encre qui tait sur la table, et il
ajouta:

--Et mme, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends
pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur
le maire.

En adressant cette parole suppliante et grave  celui qui, six semaines
auparavant, l'avait humili en plein corps de garde et lui avait dit:
sortez! Javert, cet homme hautain, tait  son insu plein de
simplicit et de dignit. M. Madeleine ne rpondit  sa prire que par
cette question brusque:

--Et que dit cet homme?

--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean
Valjean, il y a rcidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper
des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme,
c'est un dlit; pour un forat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y
est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises.
Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galres 
perptuit. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espre
bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se dbattre, n'est-ce pas?
Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois.
C'est encore l que je le reconnais. Un autre sentirait que cela
chauffe; il se dmnerait, il crierait, la bouilloire chante devant le
feu, il ne voudrait pas tre Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas
l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de l!
Il a l'air tonn, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drle est
habile. Mais c'est gal, les preuves sont l. Il est reconnu par quatre
personnes, le vieux coquin sera condamn. C'est port aux assises, 
Arras. Je vais y aller pour tmoigner. Je suis cit. M. Madeleine
s'tait remis  son bureau, avait ressaisi son dossier, et le
feuilletait tranquillement, lisant et crivant tour  tour comme un
homme affair. Il se tourna vers Javert:

--Assez, Javert. Au fait, tous ces dtails m'intressent fort peu. Nous
perdons notre temps, et nous avons des affaires presses. Javert, vous
allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend
des herbes l-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de
dposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est
un brutal qui a failli craser cette femme et son enfant. Il faut qu'il
soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue
Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttire de la maison
voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les
fondations de sa maison. Aprs vous constaterez des contraventions de
police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du
Garraud-Blanc chez madame Rene Le Boss, et vous dresserez
procs-verbal. Mais je vous donne l beaucoup de besogne. N'allez-vous
pas tre absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez  Arras pour
cette affaire dans huit ou dix jours?...

--Plus tt que cela, monsieur le maire.

--Quel jour donc?

--Mais je croyais avoir dit  monsieur le maire que cela se jugeait
demain et que je partais par la diligence cette nuit.

M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.

--Et combien de temps durera l'affaire?

--Un jour tout au plus. L'arrt sera prononc au plus tard demain dans
la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrt, qui ne peut manquer. Sitt ma
dposition faite, je reviendrai ici.

--C'est bon, dit M. Madeleine.

Et il congdia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.

--Pardon, monsieur le maire, dit-il.

--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.

--Monsieur le maire, il me reste une chose  vous rappeler.

--Laquelle?

--C'est que je dois tre destitu.

M. Madeleine se leva.

--Javert, vous tes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous
exagrez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me
concerne. Javert, vous tes digne de monter et non de descendre.
J'entends que vous gardiez votre place.

Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle
il semblait qu'on vit cette conscience peu claire, mais rigide et
chaste, et il dit d'une voix tranquille:

--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.

--Je vous rpte, rpliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.

Mais Javert, attentif  sa seule pense, continua:

--Quant  exagrer, je n'exagre point. Voici comment je raisonne. Je
vous ai souponn injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit 
nous autres de souponner, quoiqu'il y ait pourtant abus  souponner
au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accs de colre, dans le
but de me venger, je vous ai dnonc comme forat, vous, un homme
respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Trs grave. J'ai
offens l'autorit dans votre personne, moi, agent de l'autorit! Si
l'un de mes subordonns avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais dclar
indigne du service, et chass. Eh bien?

Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent t svre dans ma
vie. Pour les autres. C'tait juste. Je faisais bien. Maintenant, si je
n'tais pas svre pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait
injuste.

Est-ce que je dois m'pargner plus que les autres? Non. Quoi! je
n'aurais t bon qu' chtier autrui, et pas moi! mais je serais un
misrable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison!
Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bont,
votre bont m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle tait pour
les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bont qui consiste  donner
raison  la fille publique contre le bourgeois,  l'agent de police
contre le maire,  celui qui est en bas contre celui qui est en haut,
c'est ce que j'appelle de la mauvaise bont. C'est avec cette bont-l
que la socit se dsorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'tre bon,
le malais c'est d'tre juste. Allez! si vous aviez t ce que je
croyais, je n'aurais pas t bon pour vous, moi! vous auriez vu!
Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre.
Quand je rprimais des malfaiteurs, quand je svissais sur des gredins,
je me suis souvent dit  moi-mme: toi, si tu bronches, si jamais je te
prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronch, je me prends en faute,
tant pis! Allons, renvoy, cass, chass! c'est bon. J'ai des bras, je
travaillerai  la terre, cela m'est gal. Monsieur le maire, le bien du
service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de
l'inspecteur Javert.

Tout cela tait prononc d'un accent humble, fier, dsespr et
convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre  cet trange
honnte homme.

--Nous verrons, fit M. Madeleine.

Et il lui tendit la main.

Javert recula, et dit d'un ton farouche:

--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas tre. Un maire ne
donne pas la main  un mouchard.

Il ajouta entre ses dents:

--Mouchard, oui; du moment o j'ai mdus de la police, je ne suis plus
qu'un mouchard. Puis il salua profondment, et se dirigea vers la porte.
L il se retourna, et, les yeux toujours baisss:

--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu' ce que je
sois remplac.

Il sortit. M. Madeleine resta rveur, coutant ce pas ferme et assur
qui s'loignait sur le pav du corridor.




Livre septime--L'affaire Champmathieu




Chapitre I

La soeur Simplice


Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous t connus 
Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a perc a laiss dans cette ville
un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne
les racontions dans leurs moindres dtails.

Dans ces dtails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances
invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vrit.

Dans l'aprs-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir
la Fantine comme d'habitude.

Avant de pntrer prs de Fantine, il fit demander la soeur Simplice.
Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames
lazaristes comme toutes les soeurs de charit, s'appelaient soeur
Perptue et soeur Simplice.

La soeur Perptue tait la premire villageoise venue, grossirement
soeur de charit, entre chez Dieu comme on entre en place. Elle tait
religieuse comme on est cuisinire. Ce type n'est point trs rare. Les
ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne,
aisment faonne en capucin ou en ursuline. Ces rusticits s'utilisent
pour les grosses besognes de la dvotion. La transition d'un bouvier 
un carme n'a rien de heurt; l'un devient l'autre sans grand travail le
fond commun d'ignorance du village et du clotre est une prparation
toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le
moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voil un froc. La soeur Perptue
tait une forte religieuse, de Marines, prs Pontoise, patoisant,
psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou
l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les
mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des
prires en colre, hardie, honnte et rougeaude.

La soeur Simplice tait blanche d'une blancheur de cire. Prs de soeur
Perptue, c'tait le cierge  ct de la chandelle. Vincent de Paul a
divinement fix la figure de la soeur de charit dans ces admirables
paroles o il mle tant de libert  tant de servitude: Elles n'auront
pour monastre que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de
louage, pour chapelle que l'glise de leur paroisse, pour clotre que
les rues de la ville ou les salles des hpitaux, pour clture que
l'obissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la
modestie. Cet idal tait vivant dans la soeur Simplice. Personne n'et
pu dire l'ge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais t jeune et
semblait ne devoir jamais tre vieille. C'tait une personne--nous
n'osons dire une femme--calme, austre, de bonne compagnie, froide, et
qui n'avait jamais menti. Elle tait si douce qu'elle paraissait
fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux
malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi
dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le ncessaire, et
elle avait un son de voix qui et tout  la fois difi un confessionnal
et enchant un salon. Cette dlicatesse s'accommodait de la robe de
bure, trouvant  ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu.
Insistons sur un dtail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour
un intrt quelconque, mme indiffremment, une chose qui ne ft la
vrit, la sainte vrit, c'tait le trait distinctif de la soeur
Simplice; c'tait l'accent de sa vertu. Elle tait presque clbre dans
la congrgation pour cette vracit imperturbable. L'abb Sicard parle
de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincres,
si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur
au moins la flure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit
mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est
l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment
tout le mensonge; mentir, c'est la face mme du dmon; Satan a deux
noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voil ce qu'elle
pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en rsultait cette
blancheur dont nous avons parl, blancheur qui couvrait de son
rayonnement mme ses lvres et ses yeux. Son sourire tait blanc, son
regard tait blanc. Il n'y avait pas une toile d'araigne, pas un grain
de poussire  la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obdience
de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix
spcial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux
se laisser arracher les deux seins que de rpondre, tant ne 
Syracuse, qu'elle tait ne  Sgeste, mensonge qui la sauvait. Cette
patronne convenait  cette me.

La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux dfauts dont elle
s'tait peu  peu corrige; elle avait eu le got des friandises et elle
avait aim  recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de
prires en gros caractres et en latin. Elle ne comprenait pas le latin,
mais elle comprenait le livre.

La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement
de la vertu latente, et s'tait dvoue  la soigner presque
exclusivement.

M. Madeleine emmena  part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine
avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard.

En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine.

Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on
attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs:

--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est l.

Elle avait ce jour-l beaucoup de fivre. Ds qu'elle vit M. Madeleine,
elle lui demanda:

--Et Cosette?

Il rpondit en souriant:

--Bientt.

M. Madeleine fut avec Fantine comme  l'ordinaire. Seulement il resta
une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il
ft mille instances  tout le monde pour que rien ne manqut  la
malade. On remarqua qu'il y eut un moment o son visage devint trs
sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le mdecin s'tait pench
 son oreille et lui avait dit:

--Elle baisse beaucoup.

Puis il rentra  la mairie, et le garon de bureau le vit examiner avec
attention une carte routire de France qui tait suspendue dans son
cabinet. Il crivit quelques chiffres au crayon sur un papier.




Chapitre II

Perspicacit de matre Scaufflaire


De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, matre
Scaufflar, francis Scaufflaire, qui louait des chevaux et des
cabriolets  volont.

Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court tait de prendre une rue
peu frquente o tait le presbytre de la paroisse que M. Madeleine
habitait. Le cur tait, disait-on, un homme digne et respectable, et de
bon conseil.  l'instant o M. Madeleine arriva devant le presbytre, il
n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le
maire, aprs avoir dpass la maison curiale, s'arrta, demeura
immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu' la porte
du presbytre, qui tait une porte btarde avec marteau de fer. Il mit
vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrta de nouveau,
et resta court, et comme pensif, et, aprs quelques secondes, au lieu de
laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit
son chemin avec une sorte de hte qu'il n'avait pas auparavant.

M. Madeleine trouva matre Scaufflaire chez lui occup  repiquer un
harnais.

--Matre Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval?

--Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons.
Qu'entendez-vous par un bon cheval?

--J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.

--Diable! fit le Flamand, vingt lieues!

--Oui.

--Attel  un cabriolet?

--Oui.

--Et combien de temps se reposera-t-il aprs la course?

--Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain.

--Pour refaire le mme trajet?

--Oui.

--Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche
le papier o il avait crayonn des chiffres. Il les montra au Flamand.
C'taient les chiffres 5, 6, 8-1/2.

--Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.

--Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit
cheval blanc. Vous avez d le voir passer quelquefois. C'est une petite
bte du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire
un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre.
On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai achet. Je l'ai
mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme
une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter
sur le dos. Ce n'est pas son ide d'tre cheval de selle. Chacun a son
ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit a.

--Et il fera la course?

--Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures.
Mais voici  quelles conditions.

--Dites.

--Premirement, vous le ferez souffler une heure  moiti chemin; il
mangera, et on sera l pendant qu'il mangera pour empcher le garon de
l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqu que dans les
auberges l'avoine est plus souvent bue par les garons d'curie que
mange par les chevaux.

--On sera l.

--Deuximement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet?

--Oui.

--Monsieur le maire sait conduire?

--Oui.

--Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne
point charger le cheval.

--Convenu.

--Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera oblig de
prendre la peine de surveiller lui-mme l'avoine.

--C'est dit.

--Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos pays. Pas un
liard de moins, et la nourriture de la bte  la charge de monsieur le
maire.

M. Madeleine tira trois napolons de sa bourse et les mit sur la table.

--Voil deux jours d'avance.

--Quatrimement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop
lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire
consentt  voyager dans un petit tilbury que j'ai.

--J'y consens.

--C'est lger, mais c'est dcouvert.

--Cela m'est gal.

--Monsieur le maire a-t-il rflchi que nous sommes en hiver?...

M. Madeleine ne rpondit pas. Le Flamand reprit:

--Qu'il fait trs froid?

M. Madeleine garda le silence. Matre Scaufflaire continua:

--Qu'il peut pleuvoir?

M. Madeleine leva la tte et dit:

--Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain  quatre heures
et demie du matin.

--C'est entendu, monsieur le maire, rpondit Scaufflaire, puis, grattant
avec l'ongle de son pouce une tache qui tait dans le bois de la table,
il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mler 
leur finesse:

--Mais voil que j'y songe  prsent! monsieur le maire ne me dit pas o
il va. O est-ce que va monsieur le maire?

Il ne songeait pas  autre chose depuis le commencement de la
conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas os faire cette
question.

--Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine.

--Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes.
Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici o vous allez?

--N'oubliez pas d'tre  ma porte  quatre heures et demie du matin,
trs prcises, rpondit M. Madeleine; et il sortit.

Le Flamand resta tout bte, comme il disait lui-mme quelque temps
aprs.

Monsieur le maire tait sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la
porte se rouvrit; c'tait M. le maire. Il avait toujours le mme air
impassible et proccup.

--Monsieur Scaufflaire, dit-il,  quelle somme estimez-vous le cheval et
le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre?

--L'un tranant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros
rire.

--Soit. Eh bien!

--Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter?

--Non, mais  tout vnement, je veux vous les garantir.  mon retour
vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval?

-- cinq cents francs, monsieur le maire.

--Les voici.

M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette
fois ne rentra plus.

Matre Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille
francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent cus.

Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. O diable monsieur le
maire peut-il aller? Ils tinrent conseil.

--Il va  Paris, dit la femme.

--Je ne crois pas, dit le mari.

M. Madeleine avait oubli sur la chemine le papier o il avait trac
des chiffres. Le Flamand le prit et l'tudia.

--Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste.

Il se tourna vers sa femme.

--J'ai trouv.

--Comment?

--Il y a cinq lieues d'ici  Hesdin, six de Hesdin  Saint-Pol, huit et
demie de Saint-Pol  Arras. Il va  Arras.

Cependant M. Madeleine tait rentr chez lui.

Pour revenir de chez matre Scaufflaire, il avait pris le plus long,
comme si la porte du presbytre avait t pour lui une tentation, et
qu'il et voulu l'viter. Il tait mont dans sa chambre et s'y tait
enferm, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait
volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui
tait en mme temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa
lumire s'teignit  huit heures et demie, et elle le dit au caissier
qui rentrait, en ajoutant:

--Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouv l'air un peu
singulier.

Ce caissier habitait une chambre situe prcisment au-dessous de la
chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la
portire, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se rveilla
brusquement; il avait entendu  travers son sommeil un bruit au-dessus
de sa tte. Il couta. C'tait un pas qui allait et venait, comme si
l'on marchait dans la chambre en haut. Il couta plus attentivement, et
reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut trange; habituellement
aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure
de son lever. Un moment aprs le caissier entendit quelque chose qui
ressemblait  une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on drangea
un meuble, il y eut un silence, et le pas recommena. Le caissier se
dressa sur son sant, s'veilla tout  fait, regarda, et  travers les
vitres de sa croise aperut sur le mur d'en face la rverbration
rougetre d'une fentre claire.  la direction des rayons, ce ne
pouvait tre que la fentre de la chambre de M. Madeleine. La
rverbration tremblait comme si elle venait plutt d'un feu allum que
d'une lumire. L'ombre des chssis vitrs ne s'y dessinait pas, ce qui
indiquait que la fentre tait toute grande ouverte. Par le froid qu'il
faisait, cette fentre ouverte tait surprenante. Le caissier se
rendormit. Une heure ou deux aprs, il se rveilla encore. Le mme pas,
lent et rgulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tte.

La rverbration se dessinait toujours sur le mur, mais elle tait
maintenant ple et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie.
La fentre tait toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la
chambre de M. Madeleine.




Chapitre III

Une tempte sous un crne


Le lecteur a sans doute devin que M. Madeleine n'est autre que Jean
Valjean.

Nous avons dj regard dans les profondeurs de cette conscience; le
moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans motion
et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte
de contemplation. L'oeil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus
d'blouissements ni plus de tnbres que dans l'homme; il ne peut se
fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus complique, plus
mystrieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer,
c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est
l'intrieur de l'me.

Faire le pome de la conscience humaine, ne ft-ce qu' propos d'un seul
homme, ne ft-ce qu' propos du plus infime des hommes, ce serait fondre
toutes les popes dans une pope suprieure et dfinitive. La
conscience, c'est le chaos des chimres, des convoitises et des
tentatives, la fournaise des rves, l'antre des ides dont on a honte;
c'est le pandmonium des sophismes, c'est le champ de bataille des
passions.  de certaines heures, pntrez  travers la face livide d'un
tre humain qui rflchit, et regardez derrire, regardez dans cette
me, regardez dans cette obscurit. Il y a l, sous le silence
extrieur, des combats de gants comme dans Homre, des mles de
dragons et d'hydres et des nues de fantmes comme dans Milton, des
spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que
tout homme porte en soi et auquel il mesure avec dsespoir les volonts
de son cerveau et les actions de sa vie!

Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il
hsita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous
hsitons. Entrons pourtant.

Nous n'avons que peu de chose  ajouter  ce que le lecteur connat dj
de ce qui tait arriv  Jean Valjean depuis l'aventure de
Petit-Gervais.  partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme.
Ce que l'vque avait voulu faire de lui, il l'excuta. Ce fut plus
qu'une transformation, ce fut une transfiguration.

Il russit  disparatre, vendit l'argenterie de l'vque, ne gardant
que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa
la France, vint  Montreuil-sur-mer, eut l'ide que nous avons dite,
accomplit ce que nous avons racont, parvint  se faire insaisissable et
inaccessible, et dsormais, tabli  Montreuil-sur-mer, heureux de
sentir sa conscience attriste par son pass et la premire moiti de
son existence dmentie par la dernire, il vcut paisible, rassur et
esprant, n'ayant plus que deux penses: cacher son nom, et sanctifier
sa vie; chapper aux hommes, et revenir  Dieu.

Ces deux penses taient si troitement mles dans son esprit qu'elles
n'en formaient qu'une seule; elles taient toutes deux galement
absorbantes et imprieuses, et dominaient ses moindres actions.
D'ordinaire elles taient d'accord pour rgler la conduite de sa vie;
elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et
simple; elles lui conseillaient les mmes choses. Quelquefois cependant
il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-l, on s'en souvient,
l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne
balanait pas  sacrifier la premire  la seconde, sa scurit  sa
vertu. Ainsi, en dpit de toute rserve et de toute prudence, il avait
gard les chandeliers de l'vque, port son deuil, appel et interrog
tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les
familles de Faverolles, et sauv la vie au vieux Fauchelevent, malgr
les inquitantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons dj
remarqu, qu'il penst,  l'exemple de tous ceux qui ont t sages,
saints et justes, que son premier devoir n'tait pas envers lui.

Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'tait encore
prsent. Jamais les deux ides qui gouvernaient le malheureux homme
dont nous racontons les souffrances n'avaient engag une lutte si
srieuse. Il le comprit confusment, mais profondment, ds les
premires paroles que pronona Javert, en entrant dans son cabinet.

Au moment o fut si trangement articul ce nom qu'il avait enseveli
sous tant d'paisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivr par la
sinistre bizarrerie de sa destine, et,  travers cette stupeur, il eut
ce tressaillement qui prcde les grandes secousses; il se courba comme
un chne  l'approche d'un orage, comme un soldat  l'approche d'un
assaut. Il sentit venir sur sa tte des ombres pleines de foudres et
d'clairs. Tout en coutant parler Javert, il eut une premire pense
d'aller, de courir, de se dnoncer, de tirer ce Champmathieu de prison
et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision
dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: Voyons! voyons! Il
rprima ce premier mouvement gnreux et recula devant l'hrosme.

Sans doute, il serait beau qu'aprs les saintes paroles de l'vque,
aprs tant d'annes de repentir et d'abngation, au milieu d'une
pnitence admirablement commence, cet homme, mme en prsence d'une si
terrible conjoncture, n'et pas bronch un instant et et continu de
marcher du mme pas vers ce prcipice ouvert au fond duquel tait le
ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que
nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette me, et
nous ne pouvons dire que ce qui y tait. Ce qui l'emporta tout d'abord,
ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hte ses ides,
touffa ses motions, considra la prsence de Javert, ce grand pril,
ajourna toute rsolution avec la fermet de l'pouvante, s'tourdit sur
ce qu'il y avait  faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse
son bouclier.

Le reste de la journe il fut dans cet tat, un tourbillon au dedans,
une tranquillit profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait
appeler les mesures conservatoires. Tout tait encore confus et se
heurtait dans son cerveau; le trouble y tait tel qu'il ne voyait
distinctement la forme d'aucune ide; et lui-mme n'aurait pu rien dire
de lui-mme, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se
rendit comme d'habitude prs du lit de douleur de Fantine et prolongea
sa visite, par un instinct de bont, se disant qu'il fallait agir ainsi
et la bien recommander aux soeurs pour le cas o il arriverait qu'il et
 s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-tre aller 
Arras, et, sans tre le moins du monde dcid  ce voyage, il se dit
qu' l'abri de tout soupon comme il l'tait, il n'y avait point
d'inconvnient  tre tmoin de ce qui se passerait, et il retint le
tilbury de Scaufflaire, afin d'tre prpar  tout vnement.

Il dna avec assez d'apptit.

Rentr dans sa chambre il se recueillit.

Il examina la situation et la trouva inoue; tellement inoue qu'au
milieu de sa rverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxit presque
inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il
craignait qu'il n'entrt encore quelque chose. Il se barricadait contre
le possible.

Un moment aprs il souffla sa lumire. Elle le gnait.

Il lui semblait qu'on pouvait le voir.

Qui, on?

Hlas! ce qu'il voulait mettre  la porte tait entr ce qu'il voulait
aveugler, le regardait. Sa conscience.

Sa conscience, c'est--dire Dieu.

Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un
sentiment de sret et de solitude; le verrou tir, il se crut
imprenable la chandelle teinte, il se sentit invisible. Alors il prit
possession de lui-mme; il posa ses coudes sur la table, appuya la tte
sur sa main, et se mit  songer dans les tnbres.

--O en suis-je?--Est-ce que je ne rve pas? Que m'a-t-on dit?--Est-il
bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parl ainsi?--Que peut
tre ce Champmathieu?--Il me ressemble donc?--Est-ce possible?--Quand
je pense qu'hier j'tais si tranquille et si loin de me douter de
rien!--Qu'est-ce que je faisais donc hier  pareille heure?--Qu'y a-t-il
dans cet incident?--Comment se dnouera-t-il?--Que faire?

Voil dans quelle tourmente il tait. Son cerveau avait perdu la force
de retenir ses ides, elles passaient comme des ondes, et il prenait son
front dans ses deux mains pour les arrter.

De ce tumulte qui bouleversait sa volont et sa raison, et dont il
cherchait  tirer une vidence et une rsolution, rien ne se dgageait
que l'angoisse.

Sa tte tait brlante. Il alla  la fentre et l'ouvrit toute grande.
Il n'y avait pas d'toiles au ciel. Il revint s'asseoir prs de la
table.

La premire heure s'coula ainsi.

Peu  peu cependant des linaments vagues commencrent  se former et 
se fixer dans sa mditation, et il put entrevoir avec la prcision de la
ralit, non l'ensemble de la situation, mais quelques dtails.

Il commena par reconnatre que, si extraordinaire et si critique que
ft cette situation, il en tait tout  fait le matre.

Sa stupeur ne fit que s'en accrotre.

Indpendamment du but svre et religieux que se proposaient ses
actions, tout ce qu'il avait fait jusqu' ce jour n'tait autre chose
qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait
toujours le plus redout, dans ses heures de repli sur lui-mme, dans
ses nuits d'insomnie, c'tait d'entendre jamais prononcer ce nom; il se
disait que ce serait l pour lui la fin de tout; que le jour o ce nom
reparatrait, il ferait vanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui
sait mme peut-tre? au dedans de lui sa nouvelle me. Il frmissait de
la seule pense que c'tait possible. Certes, si quelqu'un lui et dit
en ces moments-l qu'une heure viendrait o ce nom retentirait  son
oreille, o ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout  coup de la
nuit et se dresserait devant lui, o cette lumire formidable faite pour
dissiper le mystre dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur
sa tte; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumire ne
produirait qu'une obscurit plus paisse, que ce voile dchir
accrotrait le mystre; que ce tremblement de terre consoliderait son
difice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre rsultat, si bon
lui semblait,  lui, que de rendre son existence  la fois plus claire
et plus impntrable, et que, de sa confrontation avec le fantme de
Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait
plus honor, plus paisible et plus respect que jamais,--si quelqu'un
lui et dit cela, il et hoch la tte et regard ces paroles comme
insenses. Eh bien! tout cela venait prcisment d'arriver, tout cet
entassement de l'impossible tait un fait, et Dieu avait permis que ces
choses folles devinssent des choses relles!

Sa rverie continuait de s'claircir. Il se rendait de plus en plus
compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'veiller de je
ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au
milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord
extrme d'un abme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un
inconnu, un tranger, que la destine prenait pour lui et poussait dans
le gouffre  sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermt, que
quelqu'un y tombt, lui ou l'autre.

Il n'avait qu' laisser faire.

La clart devint complte, et il s'avoua ceci:--Que sa place tait vide
aux galres, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que
le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait
et l'attirerait jusqu' ce qu'il y ft, que cela tait invitable et
fatal.--Et puis il se dit:--Qu'en ce moment il avait un remplaant,
qu'il paraissait qu'un nomm Champmathieu avait cette mauvaise chance,
et que, quant  lui, prsent dsormais au bagne dans la personne de ce
Champmathieu, prsent dans la socit sous le nom de M. Madeleine, il
n'avait plus rien  redouter, pourvu qu'il n'empcht pas les hommes de
sceller sur la tte de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui,
comme la pierre du spulcre, tombe une fois et ne se relve jamais.

Tout cela tait si violent et si trange qu'il se fit soudain en lui
cette espce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'prouve plus
de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience
qui remue tout ce que le coeur a de douteux, qui se compose d'ironie, de
joie et de dsespoir, et qu'on pourrait appeler un clat de rire
intrieur.

Il ralluma brusquement sa bougie.

--Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que
j'ai  songer comme cela? Me voil sauv. Tout est fini. Je n'avais plus
qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon pass pouvait faire irruption
dans ma vie; cette porte, la voil mure!  jamais! Ce Javert qui me
trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir
devin, qui m'avait devin, pardieu! et qui me suivait partout, cet
affreux chien de chasse toujours en arrt sur moi, le voil drout,
occup ailleurs, absolument dpist! Il est satisfait dsormais, il me
laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait mme, il est
probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans
moi! Et je n'y suis pour rien! Ah , mais! qu'est-ce qu'il y a de
malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur!
croiraient qu'il m'est arriv une catastrophe! Aprs tout, s'il y a du
mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence
qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment!

Ai-je le droit de dranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande
 prsent? De quoi est-ce que je vais me mler? Cela ne me regarde pas.
Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le
but auquel j'aspire depuis tant d'annes, le songe de mes nuits, l'objet
de mes prires au ciel, la scurit, je l'atteins! C'est Dieu qui le
veut. Je n'ai rien  faire contre la volont de Dieu. Et pourquoi Dieu
le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commenc, pour que je fasse
le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour
qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attach  cette
pnitence que j'ai subie et  cette vertu o je suis revenu! Vraiment je
ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantt d'entrer chez ce brave
cur et de tout lui raconter comme  un confesseur, et de lui demander
conseil, c'est videmment l ce qu'il m'aurait dit. C'est dcid,
laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu!

Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, pench sur ce
qu'on pourrait appeler son propre abme. Il se leva de sa chaise, et se
mit  marcher dans la chambre.--Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voil
une rsolution prise!--Mais il ne sentit aucune joie.

Au contraire.

On n'empche pas plus la pense de revenir  une ide que la mer de
revenir  un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la mare; pour le
coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulve l'me comme l'ocan.

Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre
dialogue dans lequel c'tait lui qui parlait et lui qui coutait, disant
ce qu'il et voulu taire, coutant ce qu'il n'et pas voulu entendre,
cdant  cette puissance mystrieuse qui lui disait: pense! comme elle
disait il y a deux mille ans  un autre condamn, marche!

Avant d'aller plus loin et pour tre pleinement compris, insistons sur
une observation ncessaire.

Il est certain qu'on se parle  soi-mme, il n'est pas un tre pensant
qui ne l'ait prouv. On peut dire mme que le verbe n'est jamais un
plus magnifique mystre que lorsqu'il va, dans l'intrieur d'un homme,
de la pense  la conscience et qu'il retourne de la conscience  la
pense. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots
souvent employs dans ce chapitre, il dit, il s'cria. On se dit, on se
parle, on s'crie en soi-mme, sans que le silence extrieur soit rompu.
Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, except la bouche. Les
ralits de l'me, pour n'tre point visibles et palpables, n'en sont
pas moins des ralits.

Il se demanda donc o il en tait. Il s'interrogea sur cette rsolution
prise. Il se confessa  lui-mme que tout ce qu'il venait d'arranger
dans son esprit tait monstrueux, que laisser aller les choses, laisser
faire le bon Dieu, c'tait tout simplement horrible. Laisser
s'accomplir cette mprise de la destine et des hommes, ne pas
l'empcher, s'y prter par son silence, ne rien faire enfin, c'tait
faire tout! c'tait le dernier degr de l'indignit hypocrite! c'tait
un crime bas, lche, sournois, abject, hideux!

Pour la premire fois depuis huit annes, le malheureux homme venait de
sentir la saveur amre d'une mauvaise pense et d'une mauvaise action.

Il la recracha avec dgot.

Il continua de se questionner. Il se demanda svrement ce qu'il avait
entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se dclara que sa vie avait
un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police?
tait-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait
fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui tait le grand, qui
tait le vrai? Sauver, non sa personne, mais son me. Redevenir honnte
et bon. tre un juste! est-ce que ce n'tait pas l surtout, l
uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'vque lui avait
ordonn?--Fermer la porte  son pass? Mais il ne la fermait pas, grand
Dieu! il la rouvrait en faisant une action infme! mais il redevenait un
voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait  un autre son
existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin!
il tuait, il tuait moralement un misrable homme, il lui infligeait
cette affreuse mort vivante, cette mort  ciel ouvert, qu'on appelle le
bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frapp d'une si lugubre
erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forat Jean Valjean,
c'tait l vraiment achever sa rsurrection, et fermer  jamais l'enfer
d'o il sortait! Y retomber en apparence, c'tait en sortir en ralit!
Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela!
toute sa vie tait inutile, toute sa pnitence tait perdue, et il n'y
avait plus qu' dire:  quoi bon? Il sentait que l'vque tait l, que
l'vque tait d'autant plus prsent qu'il tait mort, que l'vque le
regardait fixement, que dsormais le maire Madeleine avec toutes ses
vertus lui serait abominable, et que le galrien Jean Valjean serait
admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais
que l'vque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que
l'vque voyait sa conscience. Il fallait donc aller  Arras, dlivrer
le faux Jean Valjean, dnoncer le vritable! Hlas! c'tait l le plus
grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas 
franchir; mais il le fallait. Douloureuse destine! il n'entrerait dans
la saintet aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux
des hommes!

--Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet
homme!

Il pronona ces paroles  haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait
tout haut.

Il prit ses livres, les vrifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une
liasse de crances qu'il avait sur de petits commerants gns. Il
crivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on
aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet
instant: _ Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois,  Paris_.

Il tira d'un secrtaire un portefeuille qui contenait quelques billets
de banque et le passeport dont il s'tait servi cette mme anne pour
aller aux lections.

Qui l'et vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se
mlait une mditation si grave, ne se ft pas dout de ce qui se passait
en lui. Seulement par moments ses lvres remuaient; dans d'autres
instants il relevait la tte et fixait son regard sur un point
quelconque de la muraille, comme s'il y avait prcisment l quelque
chose qu'il voulait claircir ou interroger.

La lettre  M. Laffitte termine, il la mit dans sa poche ainsi que le
portefeuille, et recommena  marcher.

Sa rverie n'avait point dvi. Il continuait de voir clairement son
devoir crit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et
se dplaaient avec son regard:--_Va! nomme-toi! dnonce-toi!_

Il voyait de mme, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des
formes sensibles, les deux ides qui avaient t jusque-l la double
rgle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son me. Pour la premire
fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la
diffrence qui les sparait. Il reconnaissait que l'une de ces ides
tait ncessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise;
que celle-l tait le dvouement et que celle-ci tait la personnalit;
que l'une disait: le _prochain_, et que l'autre disait: _moi;_ que l'une
venait de la lumire et que l'autre venait de la nuit.

Elles se combattaient, il les voyait se combattre.  mesure qu'il
songeait, elles avaient grandi devant l'oeil de son esprit; elles
avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il
voyait lutter au dedans de lui-mme, dans cet infini dont nous parlions
tout  l'heure, au milieu des obscurits et des lueurs, une desse et
une gante.

Il tait plein d'pouvante, mais il lui semblait que la bonne pense
l'emportait.

Il sentait qu'il touchait  l'autre moment dcisif de sa conscience et
de sa destine; que l'vque avait marqu la premire phase de sa vie
nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Aprs la grande
crise, la grande preuve.

Cependant la fivre, un instant apaise, lui revenait peu  peu. Mille
penses le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa
rsolution.

Un moment il s'tait dit:--qu'il prenait peut-tre la chose trop
vivement, qu'aprs tout ce Champmathieu n'tait pas intressant, qu'en
somme il avait vol.

Il se rpondit:--Si cet homme a en effet vol quelques pommes, c'est un
mois de prison. Il y a loin de l aux galres. Et qui sait mme? a-t-il
vol? est-ce prouv? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble
dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas
habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forat.

Dans un autre instant, cette ide lui vint que, lorsqu'il se serait
dnonc, peut-tre on considrerait l'hrosme de son action, et sa vie
honnte depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on
lui ferait grce.

Mais cette supposition s'vanouit bien vite, et il sourit amrement en
songeant que le vol des quarante sous  Petit-Gervais le faisait
rcidiviste, que cette affaire reparatrait certainement et, aux termes
prcis de la loi, le ferait passible des travaux forcs  perptuit.

Il se dtourna de toute illusion, se dtacha de plus en plus de la terre
et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait
faire son devoir; que peut-tre mme ne serait-il pas plus malheureux
aprs avoir fait son devoir qu'aprs l'avoir lud; que s'il _laissait
faire_, s'il restait  Montreuil-sur-mer, sa considration, sa bonne
renomme, ses bonnes oeuvres, la dfrence, la vnration, sa charit,
sa richesse, sa popularit, sa vertu, seraient assaisonnes d'un crime;
et quel got auraient toutes ces choses saintes lies  cette chose
hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au
poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relche,  la honte
sans piti, il se mlerait une ide cleste!

Enfin il se dit qu'il y avait ncessit, que sa destine tait ainsi
faite, qu'il n'tait pas matre de dranger les arrangements d'en haut,
que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et
l'abomination au dedans, ou la saintet au dedans et l'infamie au
dehors.

 remuer tant d'ides lugubres, son courage ne dfaillait pas, mais son
cerveau se fatiguait. Il commenait  penser malgr lui  d'autres
choses,  des choses indiffrentes. Ses artres battaient violemment
dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord  la
paroisse, puis  la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux
horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela  cette
occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de
ferrailles une vieille cloche  vendre sur laquelle ce nom tait crit:
_Antoine Albin de Romainville_.

Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas  fermer la
fentre.

Cependant il tait retomb dans sa stupeur. Il lui fallait faire un
assez grand effort pour se rappeler  quoi il songeait avant que minuit
sonnt. Il y parvint enfin.

--Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la rsolution de me dnoncer.

Et puis tout  coup il pensa  la Fantine.

--Tiens! dit-il, et cette pauvre femme!

Ici une crise nouvelle se dclara.

Fantine, apparaissant brusquement dans sa rverie, y fut comme un rayon
d'une lumire inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect
autour de lui, il s'cria:

--Ah , mais! jusqu'ici je n'ai considr que moi! je n'ai eu gard
qu' ma convenance! Il me convient de me taire ou de me
dnoncer,--cacher ma personne ou sauver mon me,--tre un magistrat
mprisable et respect ou un galrien infme et vnrable, c'est moi,
c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'gosme
tout cela! Ce sont des formes diverses de l'gosme, mais c'est de
l'gosme! Si je songeais un peu aux autres? La premire saintet est de
penser  autrui. Voyons, examinons. Moi except, moi effac, moi oubli,
qu'arrivera-t-il de tout ceci?--Si je me dnonce? on me prend. On lche
ce Champmathieu, on me remet aux galres, c'est bien. Et puis? Que se
passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une
industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pres,
des enfants, des pauvres gens! J'ai cr tout ceci, je fais vivre tout
cela; partout o il y a une chemine qui fume, c'est moi qui ai mis le
tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la
circulation, le crdit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relev,
vivifi, anim, fcond, stimul, enrichi tout le pays; moi de moins,
c'est l'me de moins. Je m'te, tout meurt.--Et cette femme qui a tant
souffert, qui a tant de mrites dans sa chute, dont j'ai caus sans le
vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher,
que j'ai promis  la mre! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose
 cette femme, en rparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais,
qu'arrive-t-il? La mre meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voil ce
qui se passe, si je me dnonce.--Si je ne me dnonce pas? Voyons, si je
ne me dnonce pas? Aprs s'tre fait cette question, il s'arrta; il eut
comme un moment d'hsitation et de tremblement; mais ce moment dura peu,
et il se rpondit avec calme:

--Eh bien, cet homme va aux galres, c'est vrai, mais, que diable! il a
vol! J'ai beau me dire qu'il n'a pas vol, il a vol! Moi, je reste
ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagn dix millions, je les
rpands dans le pays, je n'ai rien  moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce
n'est pas pour moi ce que je fais! La prosprit de tous va croissant,
les industries s'veillent et s'excitent, les manufactures et les usines
se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont
heureuses; la contre se peuple; il nat des villages o il n'y a que
des fermes, il nat des fermes o il n'y a rien; la misre disparat, et
avec la misre disparaissent la dbauche, la prostitution, le vol, le
meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mre lve son
enfant! et voil tout un pays riche et honnte! Ah , j'tais fou,
j'tais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dnoncer? Il faut
faire attention, vraiment, et ne rien prcipiter. Quoi! parce qu'il
m'aura plu de faire le grand et le gnreux,--c'est du mlodrame, aprs
tout!--parce que je n'aurai song qu' moi, qu' moi seul, quoi! pour
sauver d'une punition peut-tre un peu exagre, mais juste au fond, on
ne sait qui, un voleur, un drle videmment, il faudra que tout un pays
prisse! il faudra qu'une pauvre femme crve  l'hpital! qu'une pauvre
petite fille crve sur le pav! comme des chiens! Ah! mais c'est
abominable! Sans mme que la mre ait revu son enfant! sans que l'enfant
ait presque connu sa mre! Et tout a pour ce vieux gredin de voleur de
pommes qui,  coup sr, a mrit les galres pour autre chose, si ce
n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui
sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus
que quelques annes  vivre au bout du compte et ne sera gure plus
malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une
population, mres, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a
que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid
dans le bouge de ces Thnardier! Voil encore des canailles ceux-l! Et
je manquerais  mes devoirs envers tous ces pauvres tres! Et je m'en
irais me dnoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au
pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que
ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui,
ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne
compromet que mon me, c'est l qu'est le dvouement, c'est l qu'est la
vertu.

Il se leva, il se remit  marcher. Cette fois il lui semblait qu'il
tait content. On ne trouve les diamants que dans les tnbres de la
terre; on ne trouve les vrits que dans les profondeurs de la pense.
Il lui semblait qu'aprs tre descendu dans ces profondeurs, aprs avoir
longtemps ttonn au plus noir de ces tnbres, il venait enfin de
trouver un de ces diamants, une de ces vrits, et qu'il la tenait dans
sa main; et il s'blouissait  la regarder.

--Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution.
Il faut finir par s'en tenir  quelque chose. Mon parti est pris.
Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans
l'intrt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste
Madeleine. Malheur  celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je
ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve
que quelqu'un est Jean Valjean  cette heure, qu'il s'arrange! cela ne
me regarde pas. C'est un nom de fatalit qui flotte dans la nuit, s'il
s'arrte et s'abat sur une tte, tant pis pour elle!

Il se regarda dans le petit miroir qui tait sur sa chemine, et dit:

--Tiens! cela m'a soulag de prendre une rsolution! Je suis tout autre
 prsent.

Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrta court:

--Allons! dit-il, il ne faut hsiter devant aucune des consquences de
la rsolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent  ce Jean
Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre mme, des
objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des tmoins,
c'est dit, il faut que tout cela disparaisse.

Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une
petite clef.

Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait  peine le
trou, perdu qu'il tait dans les nuances les plus sombres du dessin qui
couvrait le papier coll sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espce
de fausse armoire mnage entre l'angle de la muraille et le manteau de
la chemine. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un
sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros
bton d'pine ferr aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean 
l'poque o il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisment
reconnu toutes les pices de ce misrable accoutrement.

Il les avait conserves comme il avait conserv les chandeliers
d'argent, pour se rappeler toujours son point de dpart. Seulement il
cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui
venaient de l'vque.

Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il et craint qu'elle ne
s'ouvrt malgr le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et
brusque et d'une seule brasse, sans mme donner un coup d'oeil  ces
choses qu'il avait si religieusement et si prilleusement gardes
pendant tant d'annes, il prit tout, haillons, bton, havresac, et jeta
tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de
prcautions, dsormais inutiles puisqu'elle tait vide, en cacha la
porte derrire un gros meuble qu'il y poussa.

Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent
clairs d'une grande rverbration rouge et tremblante. Tout brlait.
Le bton d'pine ptillait et jetait des tincelles jusqu'au milieu de
la chambre.

Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait,
avait mis  nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se
penchant, on et aisment reconnu une pice d'argent. Sans doute la
pice de quarante sous vole au petit savoyard.

Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du
mme pas.

Tout  coup ses yeux tombrent sur les deux flambeaux d'argent que la
rverbration faisait reluire vaguement sur la chemine.

--Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore l-dedans. Il faut
aussi dtruire cela.

Il prit les deux flambeaux.

Il y avait assez de feu pour qu'on pt les dformer promptement et en
faire une sorte de lingot mconnaissable.

Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai
bien-tre.--La bonne chaleur! dit-il.

Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et
ils taient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une
voix qui criait au dedans de lui:

--Jean Valjean! Jean Valjean!

Ses cheveux se dressrent, il devint comme un homme qui coute une chose
terrible.

--Oui, c'est cela, achve! disait la voix. Complte ce que tu fais!
dtruis ces flambeaux! anantis ce souvenir! oublie l'vque! oublie
tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est
convenu, c'est rsolu, c'est dit, voil un homme, voil un vieillard qui
ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-tre, un innocent,
dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pse comme un crime,
qui va tre pris pour toi, qui va tre condamn, qui va finir ses jours
dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnte homme, toi.
Reste monsieur le maire, reste honorable et honor, enrichis la ville,
nourris des indigents, lve des orphelins, vis heureux, vertueux et
admir, et pendant ce temps-l, pendant que tu seras ici dans la joie et
dans la lumire, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui
portera ton nom dans l'ignominie et qui tranera ta chane au bagne!
Oui, c'est bien arrang ainsi! Ah! misrable!

La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un oeil
hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix
continuait:

--Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un
grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te bniront, et une seule
que personne n'entendra et qui te maudira dans les tnbres. Eh bien!
coute, infme! toutes ces bndictions retomberont avant d'arriver au
ciel, et il n'y aura que la maldiction qui montera jusqu' Dieu! Cette
voix, d'abord toute faible et qui s'tait leve du plus obscur de sa
conscience, tait devenue par degrs clatante et formidable, et il
l'entendait maintenant  son oreille. Il lui semblait qu'elle tait
sortie de lui-mme et qu'elle parlait  prsent en dehors de lui. Il
crut entendre les dernires paroles si distinctement qu'il regarda dans
la chambre avec une sorte de terreur.

--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il  haute voix, et tout gar.

Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot:

--Que je suis bte! il ne peut y avoir personne.

Il y avait quelqu'un; mais celui qui y tait n'tait pas de ceux que
l'oeil humain peut voir.

Il posa les flambeaux sur la chemine.

Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses
rves et rveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui.

Cette marche le soulageait et l'enivrait en mme temps. Il semble que
parfois dans les occasions suprmes on se remue pour demander conseil 
tout ce qu'on peut rencontrer en se dplaant. Au bout de quelques
instants il ne savait plus o il en tait.

Il reculait maintenant avec une gale pouvante devant les deux
rsolutions qu'il avait prises tour  tour. Les deux ides qui le
conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.--Quelle
fatalit! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! tre
prcipit justement par le moyen que la providence paraissait d'abord
avoir employ pour l'affermir!

Il y eut un moment o il considra l'avenir. Se dnoncer, grand Dieu! se
livrer! Il envisagea avec un immense dsespoir tout ce qu'il faudrait
quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu 
cette existence si bonne, si pure, si radieuse,  ce respect de tous, 
l'honneur,  la libert! Il n'irait plus se promener dans les champs, il
n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus
l'aumne aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards
de reconnaissance et d'amour fixs sur lui! Il quitterait cette maison
qu'il avait btie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui
paraissait charmant  cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il
n'crirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille
portire, la seule servante qu'il et, ne lui monterait plus son caf le
matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste
rouge, la chane au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes
ces horreurs connues!  son ge, aprs avoir t ce qu'il tait! Si
encore il tait jeune! Mais, vieux, tre tutoy par le premier venu,
tre fouill par le garde-chiourme, recevoir le coup de bton de
l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrs! tendre matin
et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la
curiosit des trangers auxquels on dirait: _Celui-l, c'est le fameux
Jean Valjean, qui a t maire  Montreuil-sur-mer_! Le soir, ruisselant
de sueur, accabl de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter
deux  deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-chelle du bagne
flottant! Oh! quelle misre! La destine peut-elle donc tre mchante
comme un tre intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain!

Et, quoi qu'il ft, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui
tait au fond de sa rverie:--rester dans le paradis, et y devenir
dmon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange!

Que faire, grand Dieu! que faire?

La tourmente dont il tait sorti avec tant de peine se dchana de
nouveau en lui. Ses ides recommencrent  se mler. Elles prirent ce je
ne sais quoi de stupfi et de machinal qui est propre au dsespoir. Ce
nom de Romainville lui revenait sans cesse  l'esprit avec deux vers
d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que
Romainville est un petit bois prs Paris o les jeunes gens amoureux
vont cueillir des lilas au mois d'avril.

Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit
enfant qu'on laisse aller seul.

 de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort
pour ressaisir son intelligence. Il tchait de se poser une dernire
fois, et dfinitivement, le problme sur lequel il tait en quelque
sorte tomb d'puisement. Faut-il se dnoncer? Faut-il se taire?--Il ne
russissait  rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les
raisonnements bauchs par sa rverie tremblaient et se dissipaient l'un
aprs l'autre en fume. Seulement il sentait que,  quelque parti qu'il
s'arrtt, ncessairement, et sans qu'il ft possible d'y chapper,
quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un spulcre 
droite comme  gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son
bonheur ou l'agonie de sa vertu.

Hlas! toutes ses irrsolutions l'avaient repris. Il n'tait pas plus
avanc qu'au commencement.

Ainsi se dbattait sous l'angoisse cette malheureuse me. Dix-huit cents
ans avant cet homme infortun, l'tre mystrieux, en qui se rsument
toutes les saintets et toutes les souffrances de l'humanit, avait
aussi lui, pendant que les oliviers frmissaient au vent farouche de
l'infini, longtemps cart de la main l'effrayant calice qui lui
apparaissait ruisselant d'ombre et dbordant de tnbres dans des
profondeurs pleines d'toiles.




Chapitre IV

Formes que prend la souffrance pendant le sommeil


Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures
qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa
tomber sur sa chaise.

Il s'y endormit et fit un rve.

Ce rve, comme la plupart des rves, ne se rapportait  la situation que
par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit
impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a crit.
C'est un des papiers crits de sa main qu'il a laisss. Nous croyons
devoir transcrire ici cette chose textuellement.

Quel que soit ce rve, l'histoire de cette nuit serait incomplte si
nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une me malade.

Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne crite: _Le rve que
j'ai eu cette nuit-l._

J'tais dans une campagne. Une grande campagne triste o il n'y avait
pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il ft jour ni qu'il ft nuit.

Je me promenais avec mon frre, le frre de mes annes d'enfance, ce
frre auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me
souviens presque plus.

Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une
voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait
sur la rue, travaillait la fentre toujours ouverte. Tout en causant,
nous avions froid  cause de cette fentre ouverte.

Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne.

Nous vmes un homme qui passa prs de nous. C'tait un homme tout nu,
couleur de cendre, mont sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait
pas de cheveux; on voyait son crne et des veines sur son crne. Il
tenait  la main une baguette qui tait souple comme un sarment de vigne
et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.

Mon frre me dit: Prenons par le chemin creux.

Il y avait un chemin creux o l'on ne voyait pas une broussaille ni un
brin de mousse. Tout tait couleur de terre, mme le ciel. Au bout de
quelques pas, on ne me rpondit plus quand je parlais. Je m'aperus que
mon frre n'tait plus avec moi.

J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait tre l
Romainville (pourquoi Romainville?).

La premire rue o j'entrai tait dserte. J'entrai dans une seconde
rue. Derrire l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme
debout contre le mur. Je dis  cet homme:--Quel est ce pays? o suis-je?
L'homme ne rpondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y
entrai.

La premire chambre tait dserte. J'entrai dans la seconde. Derrire
la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je
demandai  cet homme:-- qui est cette maison? o suis-je? L'homme ne
rpondit pas. La maison avait un jardin.

Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin tait
dsert. Derrire le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait
debout. Je dis  cet homme:--Quel est ce jardin? o suis-je? L'homme ne
rpondit pas.

J'errai dans le village, et je m'aperus que c'tait une ville. Toutes
les rues taient dsertes, toutes les portes taient ouvertes. Aucun
tre vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou
ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrire chaque angle
de mur, derrire chaque porte, derrire chaque arbre, un homme debout
qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un  la fois. Ces hommes me
regardaient passer.

Je sortis de la ville et je me mis  marcher dans les champs.

Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule
qui venait derrire moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus
dans la ville. Ils avaient des ttes tranges. Ils ne semblaient pas se
hter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient
aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et
m'entoura. Les visages de ces hommes taient couleur de terre.

Alors le premier que j'avais vu et questionn en entrant dans la ville
me dit:--O allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous tes mort
depuis longtemps?

J'ouvris la bouche pour rpondre, et je m'aperus qu'il n'y avait
personne autour de moi.

Il se rveilla. Il tait glac. Un vent qui tait froid comme le vent du
matin faisait tourner dans leurs gonds les chssis de la croise reste
ouverte. Le feu s'tait teint. La bougie touchait  sa fin. Il tait
encore nuit noire.

Il se leva, il alla  la fentre. Il n'y avait toujours pas d'toiles au
ciel.

De sa fentre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et
dur qui rsonna tout  coup sur le sol lui fit baisser les yeux.

Il vit au-dessous de lui deux toiles rouges dont les rayons
s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre.

Comme sa pense tait encore  demi submerge dans la brume des
rves.--tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur
la terre maintenant.

Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier
acheva de le rveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux toiles
taient les lanternes d'une voiture.  la clart qu'elles jetaient, il
put distinguer la forme de cette voiture. C'tait un tilbury attel d'un
petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'taient les coups de
pied du cheval sur le pav.

--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient
donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup  la porte de sa
chambre.

Il frissonna de la tte aux pieds, et cria d'une voix terrible:

--Qui est l?

Quelqu'un rpondit:

--Moi, monsieur le maire.

Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portire.

--Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est?

--Monsieur le maire, il est tout  l'heure cinq heures du matin.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Monsieur le maire, c'est le cabriolet.

--Quel cabriolet?

--Le tilbury.

--Quel tilbury?

--Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury?

--Non, dit-il.

--Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire.

--Quel cocher?

--Le cocher de M. Scaufflaire.

--M. Scaufflaire?

Ce nom le fit tressaillir comme si un clair lui et pass devant la
face.

--Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire.

Si la vieille femme l'et pu voir en ce moment, elle et t pouvante.

Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme
de la bougie et prenait autour de la mche de la cire brlante qu'il
roulait dans ses doigts.

La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant  lever encore la voix:

--Monsieur le maire, que faut-il que je rponde?

--Dites que c'est bien, et que je descends.




Chapitre V

Btons dans les roues


Le service des postes d'Arras  Montreuil-sur-mer se faisait encore 
cette poque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles
taient des cabriolets  deux roues, tapisss de cuir fauve au dedans,
suspendus sur des ressorts  pompe, et n'ayant que deux places, l'une
pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues taient armes de
ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures  distance
et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dpches,
immense bote oblongue, tait plac derrire le cabriolet et faisait
corps avec lui. Ce coffre tait peint en noir et le cabriolet en jaune.

Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne
sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de
loin et ramper dans quelque route  l'horizon, elles ressemblaient  ces
insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit
corsage, tranent un gros arrire-train. Elles allaient, du reste, fort
vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits  une heure, aprs le
passage du courrier de Paris, arrivait  Montreuil-sur-mer un peu avant
cinq heures du matin.

Cette nuit-l, la malle qui descendait  Montreuil-sur-mer par la route
de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment o elle entrait
dans la ville, un petit tilbury attel d'un cheval blanc, qui venait en
sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme
envelopp d'un manteau. La roue du tilbury reut un choc assez rude. Le
courrier cria  cet homme d'arrter, mais le voyageur n'couta pas, et
continua sa route au grand trot.

--Voil un homme diablement press! dit le courrier.

L'homme qui se htait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se
dbattre dans des convulsions dignes  coup sr de piti.

O allait-il? Il n'et pu le dire. Pourquoi se htait-il? Il ne savait.
Il allait au hasard devant lui. O?  Arras sans doute; mais il allait
peut-tre ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait.

Il s'enfonait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le
poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne
ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entr, au
moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?

Du reste il n'avait rien rsolu, rien dcid, rien arrt, rien fait.
Aucun des actes de sa conscience n'avait t dfinitif. Il tait plus
que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il  Arras?

Il se rptait ce qu'il s'tait dj dit en retenant le cabriolet de
Scaufflaire,--que, quel que dt tre le rsultat, il n'y avait aucun
inconvnient  voir de ses yeux,  juger les choses par lui-mme;--que
cela mme tait prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on
ne pouvait rien dcider sans avoir observ et scrut;--que de loin on se
faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu
ce Champmathieu, quelque misrable, sa conscience serait probablement
fort soulage de le laisser aller au bagne  sa place;--qu' la vrit
il y aurait l Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille,
anciens forats qui l'avaient connu; mais qu' coup sr ils ne le
reconnatraient pas;--bah! quelle ide!--que Javert en tait  cent
lieues;--que toutes les conjectures et toutes les suppositions taient
fixes sur ce Champmathieu, et que rien n'est entt comme les
suppositions et les conjectures;--qu'il n'y avait donc aucun danger. Que
sans doute c'tait un moment noir, mais qu'il en sortirait;--qu'aprs
tout il tenait sa destine, si mauvaise qu'elle voult tre, dans sa
main;--qu'il en tait le matre. Il se cramponnait  cette pense.

Au fond, pour tout dire, il et mieux aim ne point aller  Arras.

Cependant il y allait.

Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot
rgl et sr qui fait deux lieues et demie  l'heure.

 mesure que le cabriolet avanait, il sentait quelque chose en lui qui
reculait.

Au point du jour il tait en rase campagne; la ville de
Montreuil-sur-mer tait assez loin derrire lui. Il regarda l'horizon
blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les
froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le
soir. Il ne les voyait pas, mais,  son insu, et par une sorte de
pntration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de
collines ajoutaient  l'tat violent de son me je ne sais quoi de morne
et de sinistre.

Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isoles qui ctoient
parfois les routes, il se disait: il y a pourtant l-dedans des gens qui
dorment!

Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pav,
faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-l sont charmantes quand
on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il tait grand jour
lorsqu'il arriva  Hesdin. Il s'arrta devant une auberge pour laisser
souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.

Ce cheval tait, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du
Boulonnais qui a trop de tte, trop de ventre et pas assez d'encolure,
mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sche et fine
et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bte
avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur
sur la croupe.

Il n'tait pas descendu du tilbury. Le garon d'curie qui apportait
l'avoine se baissa tout  coup et examina la roue de gauche.

--Allez-vous loin comme cela? dit cet homme.

Il rpondit, presque sans sortir de sa rverie:

--Pourquoi?

--Venez-vous de loin? reprit le garon.

--De cinq lieues d'ici.

--Ah!

--Pourquoi dites-vous: ah?

Le garon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'oeil fix
sur la roue, puis se redressa en disant:

--C'est que voil une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est
possible, mais qui  coup sr ne fera pas maintenant un quart de lieue.

Il sauta  bas du tilbury.

--Que dites-vous l, mon ami?

--Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans
rouler, vous et votre cheval, dans quelque foss de la grande route.
Regardez plutt.

La roue en effet tait gravement endommage. Le choc de la malle-poste
avait fendu deux rayons et labour le moyeu dont l'crou ne tenait plus.

--Mon ami, dit-il au garon d'curie, il y a un charron ici?

--Sans doute, monsieur.

--Rendez-moi le service de l'aller chercher.

--Il est l,  deux pas. H! matre Bourgaillard!

Matre Bourgaillard, le charron, tait sur le seuil de sa porte. Il vint
examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considre une
jambe casse.

--Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ?

--Oui, monsieur.

--Quand pourrai-je repartir?

--Demain.

--Demain!

--Il y a une grande journe d'ouvrage. Est-ce que monsieur est press?

--Trs press. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard.

--Impossible, monsieur.

--Je payerai tout ce qu'on voudra.

--Impossible.

--Eh bien! dans deux heures.

--Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu.
Monsieur ne pourra repartir avant demain.

--L'affaire que j'ai ne peut attendre  demain. Si, au lieu de
raccommoder cette roue, on la remplaait?

--Comment cela?

--Vous tes charron?

--Sans doute, monsieur.

--Est-ce que vous n'auriez pas une roue  me vendre? Je pourrais
repartir tout de suite.

--Une roue de rechange?

--Oui.

--Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font
la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.

--En ce cas, vendez-moi une paire de roues.

--Monsieur, toutes les roues ne vont pas  tous les essieux.

--Essayez toujours.

--C'est inutile, monsieur. Je n'ai  vendre que des roues de charrette.
Nous sommes un petit pays ici.

--Auriez-vous un cabriolet  me louer?

Le matre charron, du premier coup d'oeil, avait reconnu que le tilbury
tait une voiture de louage. Il haussa les paules.

--Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un
que je ne vous le louerais pas.

--Eh bien,  me vendre?

--Je n'en ai pas.

--Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.

--Nous sommes un petit pays. J'ai bien l sous la remise, ajouta le
charron, une vieille calche qui est  un bourgeois de la ville qui me
l'a donne en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je
vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait
pas que le bourgeois la vt passer; et puis, c'est une calche, il
faudrait deux chevaux.

--Je prendrai des chevaux de poste.

--O va monsieur?

-- Arras.

--Et monsieur veut arriver aujourd'hui?

--Mais oui.

--En prenant des chevaux de poste?

--Pourquoi pas?

--Est-il gal  monsieur d'arriver cette nuit  quatre heures du matin?

--Non certes.

--C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose  dire, en prenant des
chevaux de poste....

--Monsieur a son passeport?

--Oui.

--Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas 
Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont
mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes
charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les
chevaux partout,  la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins
trois ou quatre heures  chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a
beaucoup de ctes  monter.

--Allons, j'irai  cheval. Dtelez le cabriolet. On me vendra bien une
selle dans le pays.

--Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?

--C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.

--Alors....

--Mais je trouverai bien dans le village un cheval  louer?

--Un cheval pour aller  Arras d'une traite!

--Oui.

--Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il
faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connat pas. Mais ni  vendre
ni  louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le
trouveriez pas!

--Comment faire?

--Le mieux, l, en honnte homme, c'est que je raccommode la roue et que
vous remettiez votre voyage  demain.

--Demain il sera trop tard.

--Dame!

--N'y a-t-il pas la malle-poste qui va  Arras? Quand passe-t-elle?

--La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui
monte comme celle qui descend.

--Comment! il vous faut une journe pour raccommoder cette roue?

--Une journe, et une bonne!

--En mettant deux ouvriers?

--En en mettant dix!

--Si on liait les rayons avec des cordes?

--Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais
tat.

--Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?

--Non.

--Y a-t-il un autre charron?

Le garon d'curie et le matre charron rpondirent en mme temps en
hochant la tte.

--Non.

Il sentit une immense joie.

Il tait vident que la providence s'en mlait. C'tait elle qui avait
bris la roue du tilbury et qui l'arrtait en route. Il ne s'tait pas
rendu  cette espce de premire sommation; il venait de faire tous les
efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et
scrupuleusement puis tous les moyens; il n'avait recul ni devant la
saison, ni devant la fatigue, ni devant la dpense; il n'avait rien  se
reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce
n'tait plus sa faute, c'tait, non le fait de sa conscience, mais le
fait de la providence.

Il respira. Il respira librement et  pleine poitrine pour la premire
fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer
qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lcher.

Il lui paraissait que maintenant Dieu tait pour lui, et se dclarait.

Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu' prsent il
n'avait qu' revenir sur ses pas, tranquillement.

Si sa conversation avec le charron et eu lieu dans une chambre de
l'auberge, elle n'et point eu de tmoins, personne ne l'et entendue,
les choses en fussent restes l, et il est probable que nous n'aurions
eu  raconter aucun des vnements qu'on va lire; mais cette
conversation s'tait faite dans la rue. Tout colloque dans la rue
produit invitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne
demandent qu' tre spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron,
quelques allants et venants s'taient arrts autour d'eux. Aprs avoir
cout pendant quelques minutes, un jeune garon, auquel personne
n'avait pris garde, s'tait dtach du groupe en courant.

Au moment o le voyageur, aprs la dlibration intrieure que nous
venons d'indiquer, prenait la rsolution de rebrousser chemin, cet
enfant revenait. Il tait accompagn d'une vieille femme.

--Monsieur, dit la femme, mon garon me dit que vous avez envie de louer
un cabriolet. Cette simple parole, prononce par une vieille femme que
conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut
voir la main qui l'avait lch reparatre dans l'ombre derrire lui,
toute prte  le reprendre.

Il rpondit:

--Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet  louer.

Et il se hta d'ajouter:

--Mais il n'y en a pas dans le pays.

--Si fait, dit la vieille.

--O a donc? reprit le charron.

--Chez moi, rpliqua la vieille.

Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.

La vieille avait en effet sous un hangar une faon de carriole en osier.
Le charron et le garon d'auberge, dsols que le voyageur leur
chappt, intervinrent.

--C'tait une affreuse guimbarde,--cela tait pos  cru sur
l'essieu,--il est vrai que les banquettes taient suspendues 
l'intrieur avec des lanires de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues
taient rouilles et ronges d'humidit,--cela n'irait pas beaucoup plus
loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort
de s'y embarquer,--etc., etc.

Tout cela tait vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose,
quelle qu'elle ft, roulait sur ses deux roues et pouvait aller  Arras.

Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury  rparer chez le charron
pour l'y retrouver  son retour, fit atteler le cheval blanc  la
carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.

Au moment o la carriole s'branla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant
d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point o il
allait. Il examina cette joie avec une sorte de colre et la trouva
absurde. Pourquoi de la joie  revenir en arrire? Aprs tout, il
faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forait. Et, certainement,
rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.

Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait:
arrtez! arrtez! Il arrta la carriole d'un mouvement vif dans lequel
il y avait encore je ne sais quoi de fbrile et de convulsif qui
ressemblait  de l'esprance.

C'tait le petit garon de la vieille.

--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procur la carriole.

--Eh bien!

--Vous ne m'avez rien donn.

Lui qui donnait  tous et si facilement, il trouva cette prtention
exorbitante et presque odieuse.

--Ah! c'est toi, drle? dit-il, tu n'auras rien!

Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.

Il avait perdu beaucoup de temps  Hesdin, il et voulu le rattraper. Le
petit cheval tait courageux et tirait comme deux; mais on tait au mois
de fvrier, il avait plu, les routes taient mauvaises. Et puis, ce
n'tait plus le tilbury. La carriole tait dure et trs lourde. Avec
cela force montes.

Il mit prs de quatre heures pour aller de Hesdin  Saint-Pol. Quatre
heures pour cinq lieues.

 Saint-Pol il dtela  la premire auberge venue, et fit mener le
cheval  l'curie. Comme il l'avait promis  Scaufflaire, il se tint
prs du rtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait  des
choses tristes et confuses.

La femme de l'aubergiste entre dans l'curie.

--Est-ce que monsieur ne veut pas djeuner?

--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai mme bon apptit. Il suivit cette
femme qui avait une figure frache et rjouie. Elle le conduisit dans
une salle basse o il y avait des tables ayant pour nappes des toiles
cires.

--Dpchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis press.

Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hte. Il regardait
cette fille avec un sentiment de bien-tre.

--C'est l ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas djeun.

On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouche, puis le reposa
lentement sur la table et n'y toucha plus.

Un routier mangeait  une autre table. Il dit  cet homme:

--Pourquoi leur pain est-il donc si amer?

Le routier tait allemand et n'entendit pas.

Il retourna dans l'curie prs du cheval.

Une heure aprs, il avait quitt Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques
qui n'est qu' cinq lieues d'Arras.

Que faisait-il pendant ce trajet?  quoi pensait-il? Comme le matin, il
regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivs,
et les vanouissements du paysage qui se disloque  chaque coude du
chemin. C'est l une contemplation qui suffit quelquefois  l'me et qui
la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la premire et
pour la dernire fois, quoi de plus mlancolique et de plus profond!
Voyager, c'est natre et mourir  chaque instant. Peut-tre, dans la
rgion la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre
ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la
vie sont perptuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et
les clarts s'entremlent: aprs un blouissement, une clipse; on
regarde, on se hte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque
vnement est un tournant de la route; et tout  coup on est vieux. On
sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure,
ce sombre cheval de la vie qui vous tranait s'arrte, et l'on voit
quelqu'un de voil et d'inconnu qui le dtelle dans les tnbres.

Le crpuscule tombait au moment o des enfants qui sortaient de l'cole
regardrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on tait
encore aux jours courts de l'anne. Il ne s'arrta pas  Tinques. Comme
il dbouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa
la tte et dit:

--Voil un cheval bien fatigu.

La pauvre bte en effet n'allait plus qu'au pas.

--Est-ce que vous allez  Arras? ajouta le cantonnier.

--Oui.

--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.

Il arrta le cheval et demanda au cantonnier:

--Combien y a-t-il encore d'ici  Arras?

--Prs de sept grandes lieues.

--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.

--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en
rparation? Vous allez la trouver coupe  un quart d'heure d'ici. Pas
moyen d'aller plus loin.

--Vraiment.

--Vous prendrez  gauche, le chemin qui va  Carency, vous passerez la
rivire; et, quand vous serez  Camblin, vous tournerez  droite; c'est
la route de Mont-Saint-loy qui va  Arras.

--Mais voil la nuit, je me perdrai.

--Vous n'tes pas du pays?

--Non.

--Avec a, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le
cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est
las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous
irez demain  Arras.

--Il faut que j'y sois ce soir.

--C'est diffrent. Alors allez tout de mme  cette auberge et prenez-y
un cheval de renfort. Le garon du cheval vous guidera dans la traverse.

Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure
aprs il repassait au mme endroit, mais au grand trot, avec un bon
cheval de renfort. Un garon d'curie qui s'intitulait postillon tait
assis sur le brancard de la carriole.

Cependant il sentait qu'il perdait du temps.

Il faisait tout  fait nuit.

Ils s'engagrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole
tombait d'une ornire dans l'autre. Il dit au postillon:

--Toujours au trot, et double pourboire.

Dans un cahot le palonnier cassa.

--Monsieur, dit le postillon, voil le palonnier cass, je ne sais plus
comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si
vous vouliez revenir coucher  Tinques, nous pourrions tre demain matin
de bonne heure  Arras.

Il rpondit:

--As-tu un bout de corde et un couteau?

--Oui, monsieur.

Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.

Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.

La plaine tait tnbreuse. Des brouillards bas, courts et noirs
rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumes. Il y
avait des lueurs blanchtres dans les nuages. Un grand vent qui venait
de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un
qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de
terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!

Le froid le pntrait. Il n'avait pas mang depuis la veille. Il se
rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux
environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.

Une heure sonna  quelque clocher lointain. Il demanda au garon:

--Quelle est cette heure?

--Sept heures, monsieur. Nous serons  Arras  huit. Nous n'avons plus
que trois lieues. En ce moment il fit pour la premire fois cette
rflexion--en trouvant trange qu'elle ne lui ft pas venue plus
tt--que c'tait peut-tre inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il
ne savait seulement pas l'heure du procs; qu'il aurait d au moins s'en
informer; qu'il tait extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir
si cela servirait  quelque chose.--Puis il baucha quelques calculs
dans son esprit:--qu'ordinairement les sances des cours d'assises
commenaient  neuf heures du matin;--que cela ne devait pas tre long,
cette affaire-l;--que le vol de pommes, ce serait trs court;--qu'il
n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identit;--quatre ou cinq
dpositions, peu de chose  dire pour les avocats;--qu'il allait
arriver lorsque tout serait fini!

Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient pass la rivire et
laiss derrire eux Mont-Saint-loy.

La nuit devenait de plus en plus profonde.




Chapitre VI

La soeur Simplice mise  l'preuve


Cependant, en ce moment-l mme, Fantine tait dans la joie.

Elle avait pass une trs mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de
fivre; elle avait eu des songes. Le matin,  la visite du mdecin, elle
dlirait. Il avait eu l'air alarm et avait recommand qu'on le prvnt
ds que M. Madeleine viendrait.

Toute la matine elle fut morne, parla peu, et fit des plis  ses draps
en murmurant  voix basse des calculs qui avaient l'air d'tre des
calculs de distances. Ses yeux taient caves et fixes. Ils paraissaient
presque teints, et puis, par moments, ils se rallumaient et
resplendissaient comme des toiles. Il semble qu'aux approches d'une
certaines heure sombre, la clart du ciel emplisse ceux que quitte la
clart de la terre.

Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se
trouvait, elle rpondait invariablement:

--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.

Quelques mois auparavant,  ce moment o Fantine venait de perdre sa
dernire pudeur, sa dernire honte et sa dernire joie, elle tait
l'ombre d'elle-mme; maintenant elle en tait le spectre. Le mal
physique avait complt l'oeuvre du mal moral. Cette crature de
vingt-cinq ans avait le front rid, les joues flasques, les narines
pinces, les dents dchausses, le teint plomb, le cou osseux, les
clavicules saillantes, les membres chtifs, la peau terreuse, et ses
cheveux blonds poussaient mls de cheveux gris. Hlas! comme la maladie
improvise la vieillesse!  midi, le mdecin revint, il fit quelques
prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru  l'infirmerie, et
branla la tte.

M. Madeleine venait d'habitude  trois heures voir la malade. Comme
l'exactitude tait de la bont, il tait exact.

Vers deux heures et demie, Fantine commena  s'agiter. Dans l'espace de
vingt minutes, elle demanda plus de dix fois  la religieuse:

--Ma soeur, quelle heure est-il?

Trois heures sonnrent. Au troisime coup, Fantine se dressa sur son
sant, elle qui d'ordinaire pouvait  peine remuer dans son lit; elle
joignit dans une sorte d'treinte convulsive ses deux mains dcharnes
et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces
soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se
tourna et regarda la porte.

Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.

Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attach sur la porte, immobile
et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'glise
sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.

Elle ne dit rien et se remit  faire des plis  son drap. La demi-heure
passa, puis l'heure. Personne ne vint.

Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du
ct de la porte, puis elle retombait.

On voyait clairement sa pense, mais elle ne prononait aucun nom, elle
ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une
faon lugubre. On et dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur
elle. Elle tait livide et avait les lvres bleues. Elle souriait par
moments.

Cinq heures sonnrent. Alors la soeur l'entendit qui disait trs bas et
doucement:

--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir
aujourd'hui!

La soeur Simplice elle-mme tait surprise du retard de M. Madeleine.

Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de
chercher  se rappeler quelque chose. Tout  coup elle se mit  chanter
d'une voix faible comme un souffle. La religieuse couta. Voici ce que
Fantine chantait:

          _Nous achterons de bien belles choses_
         _En nous promenant le long des faubourgs._
       _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
         _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
           _La vierge Marie auprs de mon pole_
            _Est venue hier en manteau brod,_
         _Et m'a dit:--Voici, cach sous mon voile,_
          _Le petit qu'un jour tu m'as demand._
          _Courez  la ville, ayez de la toile,_
             _Achetez du fil, achetez un d._
          _Nous achterons de bien belles choses_
         _En nous promenant le long des faubourgs._
         _Bonne sainte Vierge, auprs de mon pole_
           _J'ai mis un berceau de rubans orn_
         _Dieu me donnerait sa plus belle toile,_
         _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donn._
          --_Madame, que faire avec cette toile?_
         --_Faites un trousseau pour mon nouveau-n._
        _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
          _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
                  --_Lavez cette toile._
                --_O?_--_Dans la rivire._
             _Faites-en, sans rien gter ni salir,_
              _Une belle jupe avec sa brassire_
            _Que je veux broder et de fleurs emplir._
        --_L'enfant n'est plus l, madame, qu'en faire?_
            --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._
             _Nous achterons de bien belles choses_
           _En nous promenant le long des faubourgs._
         _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
          _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._

Cette chanson tait une vieille romance de berceuse avec laquelle
autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'tait pas
offerte  son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant.
Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que
c'tait  faire pleurer, mme une religieuse. La soeur, habitue aux
choses austres, sentit une larme lui venir.

L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait
ne plus faire attention  aucune chose autour d'elle.

La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer prs de la
portire de la fabrique si M. le maire tait rentr et s'il ne monterait
pas bientt  l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.

Fantine tait toujours immobile et paraissait attentive  des ides
qu'elle avait.

La servante raconta trs bas  la soeur Simplice que M. le maire tait
parti le matin mme avant six heures dans un petit tilbury attel d'un
cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il tait parti seul, pas
mme de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des
personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres
assuraient l'avoir rencontr sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il
avait t comme  l'ordinaire trs doux, et qu'il avait seulement dit 
la portire qu'on ne l'attendt pas cette nuit.

Pendant que les deux femmes, le dos tourn au lit de la Fantine,
chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la
Fantine, avec cette vivacit fbrile de certaines maladies organiques
qui mle les mouvements libres de la sant  l'effrayante maigreur de la
mort, s'tait mise  genoux sur son lit, ses deux poings crisps appuys
sur le traversin, et, la tte passe par l'intervalle des rideaux, elle
coutait. Tout  coup elle cria:

--Vous parlez l de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas?
Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?

Sa voix tait si brusque et si rauque que les deux femmes crurent
entendre une voix d'homme; elles se retournrent effrayes.

--Rpondez donc! cria Fantine.

La servante balbutia:

--La portire m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.

--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.

Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un
accent tout  la fois imprieux et dchirant:

--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la
chuchotiez l entre vous. Je veux la savoir.

La servante se hta de dire  l'oreille de la religieuse:

--Rpondez qu'il est occup au conseil municipal.

La soeur Simplice rougit lgrement; c'tait un mensonge que la servante
lui proposait. D'un autre ct il lui semblait bien que dire la vrit 
la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela
tait grave dans l'tat o tait Fantine. Cette rougeur dura peu. La
soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit:

--Monsieur le maire est parti.

Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux tincelrent.
Une joie inoue rayonna sur cette physionomie douloureuse.

--Parti! s'cria-t-elle. Il est all chercher Cosette!

Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint
ineffable. Ses lvres remuaient; elle priait  voix basse.

Quand sa prire fut finie:

--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce
qu'on voudra; tout  l'heure j'ai t mchante, je vous demande pardon
d'avoir parl si haut, c'est trs mal de parler haut, je le sais bien,
ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis trs contente. Le bon Dieu est
bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est all chercher ma
petite Cosette  Montfermeil.

Elle se recoucha, aida la religieuse  arranger l'oreiller et baisa une
petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui
avait donne.

--Mon enfant, dit la soeur, tchez de reposer maintenant, et ne parlez
plus.

Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de
lui sentir cette sueur.

--Il est parti ce matin pour aller  Paris. Au fait il n'a pas mme
besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu  gauche en
venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais
de Cosette: bientt, bientt? C'est une surprise qu'il veut me faire.
Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux
Thnardier. Ils n'auront rien  dire, pas vrai? Ils rendront Cosette.
Puisqu'ils sont pays. Les autorits ne souffriraient pas qu'on garde un
enfant quand on est pay. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut
pas que je parle. Je suis extrmement heureuse, je vais trs bien, je
n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai mme trs faim.
Il y a prs de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas,
vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille,
vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses!
D'abord elle aura de trs belles mains.  un an, elle avait des mains
ridicules. Ainsi!--Elle doit tre grande  prsent. Cela vous a sept
ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle
Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussire qui tait sur
la chemine et j'avais bien l'ide comme cela que je reverrais bientt
Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'tre des annes sans voir ses
enfants! on devrait bien rflchir que la vie n'est pas ternelle! Oh!
comme il est bon d'tre parti, monsieur le maire! C'est vrai a, qu'il
fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain,
n'est-ce pas? Ce sera demain fte. Demain matin, ma soeur, vous me ferez
penser  mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil,
c'est un pays. J'ai fait cette route-l,  pied, dans le temps. Il y a
eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont trs vite! Il sera ici
demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?

La soeur, qui n'avait aucune ide des distances, rpondit:

--Oh! je crois bien qu'il pourra tre ici demain.

--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous,
bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je
danserais, si on voulait.

Quelqu'un qui l'et vue un quart d'heure auparavant n'y et rien
compris. Elle tait maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive
et naturelle, toute sa figure n'tait qu'un sourire. Par moments elle
riait en se parlant tout bas. Joie de mre, c'est presque joie d'enfant.

--Eh bien, reprit la religieuse, vous voil heureuse, obissez-moi, ne
parlez plus.

Fantine posa sa tte sur l'oreiller et dit  demi-voix:

--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a
raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.

Et puis, sans bouger, sans remuer la tte, elle se mit  regarder
partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne
dit plus rien.

La soeur referma ses rideaux, esprant qu'elle s'assoupirait.

Entre sept et huit heures le mdecin vint. N'entendant aucun bruit, il
crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la
pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et  la lueur de la veilleuse
il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.

Elle lui dit:

--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher  ct de moi dans
un petit lit?

Le mdecin crut qu'elle dlirait. Elle ajouta:

--Regardez plutt, il y a juste de la place.

Le mdecin prit  part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que
M. Madeleine tait absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute,
on n'avait pas cru devoir dtromper la malade qui croyait monsieur le
maire parti pour Montfermeil; qu'il tait possible en somme qu'elle et
devin juste. Le mdecin approuva.

Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:

--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'veillera, je lui dirai
bonjour  ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je
l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du
bien.

--Donnez-moi votre main, dit le mdecin.

Elle tendit son bras, et s'cria en riant.

--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis
gurie. Cosette arrive demain.

Le mdecin fut surpris. Elle tait mieux. L'oppression tait moindre. Le
pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout  coup
ranimait ce pauvre tre puis.

--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que
monsieur le maire tait all chercher le chiffon?

Le mdecin recommanda le silence et qu'on vitt toute motion pnible.
Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas o la
fivre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il
dit  la soeur:

--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire
arrivt demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si tonnantes,
on a vu de grandes joies arrter court des maladies; je sais bien que
celle-ci est une maladie organique, et bien avance, mais c'est un tel
mystre que tout cela! Nous la sauverions peut-tre.




Chapitre VII

Le voyageur arriv prend ses prcautions pour repartir.


Il tait prs de huit heures du soir quand la carriole que nous avons
laisse en route entra sous la porte cochre de l'htel de la Poste
 Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu' ce moment en descendit,
rpondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge,
renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-mme le petit cheval
blanc  l'curie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui
tait au rez-de-chausse, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il
avait mis quatorze heures  ce trajet qu'il comptait faire en six.
Il se rendait la justice que ce n'tait pas sa faute; mais au fond il
n'en tait pas fch.

La matresse de l'htel entra.

--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?

Il fit un signe de tte ngatif.

--Le garon d'curie dit que le cheval de monsieur est bien fatigu!

Ici il rompit le silence.

--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?

--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.

Il demanda:

--N'est-ce pas ici le bureau de poste?

--Oui, monsieur.

L'htesse le mena  ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il
y avait moyen de revenir cette nuit mme  Montreuil-sur-mer par la
malle; la place  ct du courrier tait justement vacante; il la retint
et la paya.

--Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'tre ici pour partir 
une heure prcise du matin.

Cela fait, il sortit de l'htel et se mit  marcher dans la ville.

Il ne connaissait pas Arras, les rues taient obscures, et il allait au
hasard. Cependant il semblait s'obstiner  ne pas demander son chemin
aux passants. Il traversa la petite rivire Crinchon et se trouva dans
un ddale de ruelles troites o il se perdit. Un bourgeois cheminait
avec un falot. Aprs quelque hsitation, il prit le parti de s'adresser
 ce bourgeois, non sans avoir d'abord regard devant et derrire lui,
comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait
faire.

--Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plat?

--Vous n'tes pas de la ville, monsieur? rpondit le bourgeois qui tait
un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais prcisment du ct
du palais de justice, c'est--dire du ct de l'htel de la prfecture.
Car on rpare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux
ont leurs audiences  la prfecture.

--Est-ce l, demanda-t-il, qu'on tient les assises?

--Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la prfecture aujourd'hui
tait l'vch avant la rvolution. Monsieur de Conzi, qui tait vque
en quatre-vingt-deux, y a fait btir une grande salle. C'est dans cette
grande salle qu'on juge.

Chemin faisant, le bourgeois lui dit:

--Si c'est un procs que monsieur veut voir, il est un peu tard.
Ordinairement les sances finissent  six heures.

Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui
montra quatre longues fentres claires sur la faade d'un vaste
btiment tnbreux.

--Ma foi, monsieur, vous arrivez  temps, vous avez du bonheur.
Voyez-vous ces quatre fentres? c'est la cour d'assises. Il y a de la
lumire. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura tran en longueur et on
fait une audience du soir. Vous vous intressez  cette affaire? Est-ce
que c'est un procs criminel? Est-ce que vous tes tmoin?

Il rpondit:

--Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement  parler  un avocat.

--C'est diffrent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. O
est le factionnaire. Vous n'aurez qu' monter le grand escalier.

Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes aprs,
il tait dans une salle o il y avait beaucoup de monde et o des
groupes mls d'avocats en robe chuchotaient  et l.

C'est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements
d'hommes vtus de noir qui murmurent entre eux  voix basse sur le seuil
des chambres de justice. Il est rare que la charit et la piti sortent
de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des
condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent  l'observateur
qui passe et qui rve autant de ruches sombres o des espces d'esprits
bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'difices tnbreux.

Cette salle, spacieuse et claire d'une seule lampe, tait une ancienne
antichambre de l'vch et servait de salle des pas perdus. Une porte 
deux battants, ferme en ce moment, la sparait de la grande chambre o
sigeait la cour d'assises.

L'obscurit tait telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier
avocat qu'il rencontra.

--Monsieur, dit-il, o en est-on?

--C'est fini, dit l'avocat.

--Fini!

Ce mot fut rpt d'un tel accent que l'avocat se retourna.

--Pardon, monsieur, vous tes peut-tre un parent?

--Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation?

--Sans doute. Cela n'tait gure possible autrement.

--Aux travaux forcs?...

-- perptuit.

Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait  peine:

--L'identit a donc t constate?

--Quelle identit? rpondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identit 
constater. L'affaire tait simple. Cette femme avait tu son enfant,
l'infanticide a t prouv, le jury a cart la prmditation, on l'a
condamne  vie.

--C'est donc une femme? dit-il.

--Mais srement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc?

--De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit
encore claire?

--C'est pour l'autre affaire qu'on a commence il y a  peu prs deux
heures.

--Quelle autre affaire?

--Oh! celle-l est claire aussi. C'est une espce de gueux, un
rcidiviste, un galrien, qui a vol. Je ne sais plus trop son nom. En
voil un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette
figure-l, je l'enverrais aux galres.

--Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pntrer dans la salle?

--Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant
l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et,  la
reprise de l'audience, vous pourrez essayer.

--Par o entre-t-on?

--Par cette grande porte.

L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait prouv, presque en
mme temps, presque mles, toutes les motions possibles. Les paroles
de cet indiffrent lui avaient tour  tour travers le coeur comme des
aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien
n'tait termin, il respira; mais il n'et pu dire si ce qu'il
ressentait tait du contentement ou de la douleur.

Il s'approcha de plusieurs groupes et il couta ce qu'on disait. Le rle
de la session tant trs charg, le prsident avait indiqu pour ce mme
jour deux affaires simples et courtes. On avait commenc par
l'infanticide, et maintenant on en tait au forat, au rcidiviste, au
"cheval de retour". Cet homme avait vol des pommes, mais cela ne
paraissait pas bien prouv; ce qui tait prouv, c'est qu'il avait t
dj aux galres  Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du
reste, l'interrogatoire de l'homme tait termin et les dpositions des
tmoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le
rquisitoire du ministre public; cela ne devait gure finir avant
minuit. L'homme serait probablement condamn; l'avocat gnral tait
trs bon--et ne manquait pas ses accuss--c'tait un garon d'esprit qui
faisait des vers.

Un huissier se tenait debout prs de la porte qui communiquait avec la
salle des assises. Il demanda  cet huissier:

--Monsieur, la porte va-t-elle bientt s'ouvrir?

--Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier.

--Comment! on ne l'ouvrira pas  la reprise de l'audience? est-ce que
l'audience n'est pas suspendue?

--L'audience vient d'tre reprise, rpondit l'huissier, mais la porte ne
se rouvrira pas.

--Pourquoi?

--Parce que la salle est pleine.

--Quoi? il n'y a plus une place?

--Plus une seule. La porte est ferme. Personne ne peut plus entrer.

L'huissier ajouta aprs un silence:

--Il y a bien encore deux ou trois places derrire monsieur le
prsident, mais monsieur le prsident n'y admet que les fonctionnaires
publics.

Cela dit, l'huissier lui tourna le dos.

Il se retira la tte baisse, traversa l'antichambre et redescendit
l'escalier lentement, comme hsitant  chaque marche. Il est probable
qu'il tenait conseil avec lui-mme. Le violent combat qui se livrait en
lui depuis la veille n'tait pas fini; et,  chaque instant, il en
traversait quelque nouvelle priptie. Arriv sur le palier de
l'escalier, il s'adossa  la rampe et croisa les bras. Tout  coup il
ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, dchira
une feuille, et crivit rapidement sur cette feuille  la lueur du
rverbre cette ligne:--_M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer_.
Puis il remonta l'escalier  grands pas, fendit la foule, marcha droit 
l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorit:

--Portez ceci  monsieur le prsident.

L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'oeil et obit.




Chapitre VIII

Entre de faveur


Sans qu'il s'en doutt, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de
clbrit. Depuis sept ans que sa rputation de vertu remplissait tout
le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit
pays et s'tait rpandue dans les deux ou trois dpartements voisins.
Outre le service considrable qu'il avait rendu au chef-lieu en y
restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'tait pas une des
cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer
qui ne lui dt quelque bienfait. Il avait su mme au besoin aider et
fconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il
avait dans l'occasion soutenu de son crdit et de ses fonds la fabrique
de tulle de Boulogne, la filature de lin  la mcanique de Frvent et la
manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on
prononait avec vnration le nom de M. Madeleine. Arras et Douai
enviaient son maire  l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.

Le conseiller  la cour royale de Douai, qui prsidait cette session des
assises  Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondment
et si universellement honor. Quand l'huissier, ouvrant discrtement la
porte qui communiquait de la chambre du conseil  l'audience, se pencha
derrire le fauteuil du prsident et lui remit le papier o tait crite
la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur dsire assister
 l'audience_, le prsident fit un vif mouvement de dfrence, saisit
une plume, crivit quelques mots au bas du papier, et le rendit 
l'huissier en lui disant: Faites entrer.

L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire tait rest prs de la
porte de la salle  la mme place et dans la mme attitude o l'huissier
l'avait quitt. Il entendit,  travers sa rverie, quelqu'un qui lui
disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'tait
ce mme huissier qui lui avait tourn le dos l'instant d'auparavant et
qui maintenant le saluait jusqu' terre. L'huissier en mme temps lui
remit le papier. Il le dplia, et, comme il se rencontrait qu'il tait
prs de la lampe, il put lire:

Le prsident de la cour d'assises prsente son respect  M. Madeleine.

Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent
eu pour lui un arrire-got trange et amer.

Il suivit l'huissier.

Quelques minutes aprs, il se trouvait seul dans une espce de cabinet
lambriss, d'un aspect svre, clair par deux bougies poses sur une
table  tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernires paroles
de l'huissier qui venait de le quitter--Monsieur, vous voici dans la
chambre du conseil; vous n'avez qu' tourner le bouton de cuivre de
cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrire le fauteuil
de monsieur le prsident.--Ces paroles se mlaient dans sa pense  un
souvenir vague de corridors troits et d'escaliers noirs qu'il venait de
parcourir.

L'huissier l'avait laiss seul. Le moment suprme tait arriv. Il
cherchait  se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux
heures o l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux ralits
poignantes de la vie que tous les fils de la pense se rompent dans le
cerveau. Il tait dans l'endroit mme o les juges dlibrent et
condamnent. Il regardait avec une tranquillit stupide cette chambre
paisible et redoutable o tant d'existences avaient t brises, o son
nom allait retentir tout  l'heure, et que sa destine traversait en ce
moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-mme,
s'tonnant que ce ft cette chambre et que ce ft lui.

Il n'avait pas mang depuis plus de vingt-quatre heures, il tait bris
par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui
semblait qu'il ne sentait rien.

Il s'approcha d'un cadre noir qui tait accroch au mur et qui contenait
sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de
Paris et ministre, date, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et
dans laquelle Pache envoyait  la commune la liste des ministres et des
dputs tenus en arrestation chez eux. Un tmoin qui l'et pu voir et
qui l'et observ en cet instant et sans doute imagin Fantine et
Cosette.

Tout en rvant, il se retourna, et ses yeux rencontrrent le bouton de
cuivre de la porte qui le sparait de la salle des assises. Il avait
presque oubli cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrta, resta
attach  ce bouton de cuivre, puis devint effar et fixe, et
s'empreignit peu  peu d'pouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient
d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.

 un certain moment, il fit avec une sorte d'autorit mle de rbellion
ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui
est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la
porte par laquelle il tait entr, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il
n'tait plus dans cette chambre, il tait dehors, dans un corridor, un
corridor long, troit, coup de degrs et de guichets, faisant toutes
sortes d'angles, clair  et l de rverbres pareils  des veilleuses
de malades, le corridor par o il tait venu. Il respira, il couta;
aucun bruit derrire lui, aucun bruit devant lui; il se mit  fuir comme
si on le poursuivait.

Quand il eut doubl plusieurs des coudes de ce couloir, il couta
encore. C'tait toujours le mme silence et la mme ombre autour de lui.
Il tait essouffl, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre tait
froide, sa sueur tait glace sur son front, il se redressa en
frissonnant.

Alors, l, seul, debout dans cette obscurit, tremblant de froid et
d'autre chose peut-tre, il songea.

Il avait song toute la nuit, il avait song toute la journe; il
n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hlas!

Un quart d'heure s'coula ainsi. Enfin, il pencha la tte, soupira avec
angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait
lentement et comme accabl. Il semblait que quelqu'un l'et atteint dans
sa fuite et le rament.

Il rentra dans la chambre du conseil. La premire chose qu'il aperut,
ce fut la gchette de la porte. Cette gchette, ronde et en cuivre poli,
resplendissait pour lui comme une effroyable toile. Il la regardait
comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre.

Ses yeux ne pouvaient s'en dtacher.

De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.

S'il et cout, il et entendu, comme une sorte de murmure confus, le
bruit de la salle voisine; mais il n'coutait pas, et il n'entendait
pas.

Tout  coup, sans qu'il st lui-mme comment, il se trouva prs de la
porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.

Il tait dans la salle d'audience.




Chapitre IX

Un lieu o des convictions sont en train de se former


Il fit un pas, referma machinalement la porte derrire lui, et resta
debout, considrant ce qu'il voyait.

C'tait une assez vaste enceinte  peine claire, tantt pleine de
rumeur, tantt pleine de silence, o tout l'appareil d'un procs
criminel se dveloppait avec sa gravit mesquine et lugubre au milieu de
la foule.

 un bout de la salle, celui o il se trouvait, des juges  l'air
distrait, en robe use, se rongeant les ongles ou fermant les paupires;
 l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes
d'attitudes; des soldats au visage honnte et dur; de vieilles boiseries
taches, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutt jaune
que verte, des portes noircies par les mains;  des clous plants dans
le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fume que de
clart; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre;
l'obscurit, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dgageait une
impression austre et auguste, car on y sentait cette grande chose
humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle
la justice.

Personne dans cette foule ne fit attention  lui. Tous les regards
convergeaient vers un point unique, un banc de bois adoss  une petite
porte, le long de la muraille,  gauche du prsident. Sur ce banc, que
plusieurs chandelles clairaient, il y avait un homme entre deux
gendarmes.

Cet homme, c'tait l'homme.

Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allrent l naturellement,
comme s'ils avaient su d'avance o tait cette figure.

Il crut se voir lui-mme, vieilli, non pas sans doute absolument
semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces
cheveux hrisss, avec cette prunelle fauve et inquite, avec cette
blouse, tel qu'il tait le jour o il entrait  Digne, plein de haine et
cachant dans son me ce hideux trsor de penses affreuses qu'il avait
mis dix-neuf ans  ramasser sur le pav du bagne.

Il se dit avec un frmissement:

--Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi?

Cet tre paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de
rude, de stupide et d'effarouch.

Au bruit de la porte, on s'tait rang pour lui faire place, le
prsident avait tourn la tte, et comprenant que le personnage qui
venait d'entrer tait M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait
salu. L'avocat gnral, qui avait vu M. Madeleine  Montreuil-sur-mer
o des oprations de son ministre l'avaient plus d'une fois appel, le
reconnut, et salua galement. Lui s'en aperut  peine. Il tait en
proie  une sorte d'hallucination; il regardait.

Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de ttes cruellement
curieuses, il avait dj vu cela une fois, autrefois, il y avait
vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles taient
l, elles remuaient, elles existaient. Ce n'tait plus un effort de sa
mmoire, un mirage de sa pense, c'taient de vrais gendarmes et de
vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en
tait fait, il voyait reparatre et revivre autour de lui, avec tout ce
que la ralit a de formidable, les aspects monstrueux de son pass.

Tout cela tait bant devant lui.

Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'cria au plus profond de son
me: jamais!

Et par un jeu tragique de la destine qui faisait trembler toutes ses
ides et le rendait presque fou, c'tait un autre lui-mme qui tait l!
Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean!

Il avait sous les yeux, vision inoue, une sorte de reprsentation du
moment le plus horrible de sa vie, joue par son fantme.

Tout y tait, c'tait le mme appareil, la mme heure de nuit, presque
les mmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement,
au-dessus de la tte du prsident, il y avait un crucifix, chose qui
manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait
jug, Dieu tait absent.

Une chaise tait derrire lui; il s'y laissa tomber, terrifi de l'ide
qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de
cartons qui tait sur le bureau des juges pour drober son visage 
toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans tre vu. Peu  peu il se
remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du rel; il arriva  cette
phase de calme o l'on peut couter.

M. Bamatabois tait au nombre des jurs. Il chercha Javert, mais il ne
le vit pas. Le banc des tmoins lui tait cach par la table du
greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle tait  peine
claire.

Au moment o il tait entr, l'avocat de l'accus achevait sa
plaidoirie. L'attention de tous tait excite au plus haut point;
l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule
regardait plier peu  peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un
homme, un inconnu, une espce d'tre misrable, profondment stupide ou
profondment habile. Cet homme, on le sait dj, tait un vagabond qui
avait t trouv dans un champ, emportant une branche charge de pommes
mres, casse  un pommier dans un clos voisin, appel le clos Pierron.
Qui tait cet homme? Une enqute avait eu lieu; des tmoins venaient
d'tre entendus, ils avaient t unanimes, des lumires avaient jailli
de tout le dbat. L'accusation disait:

--Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous
tenons l, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un
ancien forat, un sclrat des plus dangereux, un malfaiteur appel Jean
Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit
ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin 
main arme sur la personne d'un enfant savoyard appel Petit-Gervais,
crime prvu par l'article 383 du code pnal, pour lequel nous nous
rservons de le poursuivre ultrieurement, quand l'identit sera
judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un
cas de rcidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jug plus
tard pour le fait ancien.

Devant cette accusation, devant l'unanimit des tmoins, l'accus
paraissait surtout tonn. Il faisait des gestes et des signes qui
voulaient dire non, ou bien il considrait le plafond. Il parlait avec
peine, rpondait avec embarras, mais de la tte aux pieds toute sa
personne niait. Il tait comme un idiot en prsence de toutes ces
intelligences ranges en bataille autour de lui, et comme un tranger au
milieu de cette socit qui le saisissait. Cependant il y allait pour
lui de l'avenir le plus menaant, la vraisemblance croissait  chaque
minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxit que lui-mme
cette sentence pleine de calamits qui penchait sur lui de plus en plus.
Une ventualit laissait mme entrevoir, outre le bagne, la peine de
mort possible, si l'identit tait reconnue et si l'affaire
Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'tait-ce
que cet homme? De quelle nature tait son apathie? Etait-ce imbcillit
ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions
qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans
ce procs ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'tait pas
seulement sombre, il tait obscur. Le dfenseur avait assez bien plaid,
dans cette langue de province qui a longtemps constitu l'loquence du
barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien  Paris qu'
Romorantin ou  Montbrison, et qui aujourd'hui, tant devenue classique,
n'est plus gure parle que par les orateurs officiels du parquet,
auxquels elle convient par sa sonorit grave et son allure majestueuse;
langue o un mari s'appelle un poux, une femme, une pouse, Paris, le
centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur
l'vque, un saint pontife, l'avocat gnral, l'loquent interprte de
la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le
sicle de Louis XIV, le grand sicle, un thtre, le temple de
Melpomne, la famille rgnante, l'auguste sang de nos rois, un concert,
une solennit musicale, monsieur le gnral commandant le dpartement,
l'illustre guerrier qui, etc., les lves du sminaire, ces tendres
lvites, les erreurs imputes aux journaux, l'imposture qui distille son
venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.--L'avocat donc avait
commenc par s'expliquer sur le vol des pommes,--chose malaise en beau
style; mais Bnigne Bossuet lui-mme a t oblig de faire allusion 
une poule en pleine oraison funbre, et il s'en est tir avec pompe.
L'avocat avait tabli que le vol de pommes n'tait pas matriellement
prouv.--Son client, qu'en sa qualit de dfenseur, il persistait 
appeler Champmathieu, n'avait t vu de personne escaladant le mur ou
cassant la branche. On l'avait arrt nanti de cette branche (que
l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir
trouve  terre et ramasse. O tait la preuve du contraire?--Sans
doute cette branche avait t casse et drobe aprs escalade, puis
jete l par le maraudeur alarm; sans doute il y avait un voleur. Mais
qu'est-ce qui prouvait que ce voleur tait Champmathieu? Une seule
chose. Sa qualit d'ancien forat. L'avocat ne niait pas que cette
qualit ne part malheureusement bien constate; l'accus avait rsid 
Faverolles; l'accus y avait t mondeur; le nom de Champmathieu
pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela tait vrai;
enfin quatre tmoins reconnaissaient sans hsiter et positivement
Champmathieu pour tre le galrien Jean Valjean;  ces indications, 
ces tmoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dngation de son
client, dngation intresse; mais en supposant qu'il ft le forat
Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il ft le voleur des pommes? C'tait
une prsomption, tout au plus; non une preuve. L'accus, cela tait
vrai, et le dfenseur dans sa bonne foi devait en convenir, avait
adopt un mauvais systme de dfense--Il s'obstinait  nier tout, le
vol et sa qualit de forat. Un aveu sur ce dernier point et mieux
valu,  coup sr, et lui et concili l'indulgence de ses juges;
l'avocat le lui avait conseill; mais l'accus s'y tait refus
obstinment, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'tait
un tort; mais ne fallait-il pas considrer la brivet de cette
intelligence? Cet homme tait visiblement stupide. Un long malheur au
bagne, une longue misre hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il
se dfendait mal, tait-ce une raison pour le condamner? Quant 
l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas  la discuter, elle
n'tait point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et
la cour, si l'identit de Jean Valjean leur paraissait vidente, de lui
appliquer les peines de police qui s'adressent au condamn en rupture de
ban, et non le chtiment pouvantable qui frappe le forat rcidiviste.

L'avocat gnral rpliqua au dfenseur. Il fut violent et fleuri, comme
sont habituellement les avocats gnraux.

Il flicita le dfenseur de sa loyaut, et profita habilement de cette
loyaut. Il atteignit l'accus par toutes les concessions que l'avocat
avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accus tait Jean
Valjean. Il en prit acte. Cet homme tait donc Jean Valjean. Ceci tait
acquis  l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une
habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la
criminalit, l'avocat gnral tonna contre l'immoralit de l'cole
romantique, alors  son aurore sous le nom d'cole satanique que lui
avaient dcern les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il
attribua, non sans vraisemblance,  l'influence de cette littrature
perverse le dlit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean.
Ces considrations puises, il passa  Jean Valjean lui-mme.
Qu'tait-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre
vomi, etc. Le modle de ces sortes de descriptions est dans le rcit de
Thramne, lequel n'est pas utile  la tragdie, mais rend tous les
jours de grands services  l'loquence judiciaire. L'auditoire et les
jurs frmirent. La description acheve, l'avocat gnral reprit, dans
un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain
matin l'enthousiasme du Journal de la Prfecture:

Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans
moyens d'existence, etc., etc.,--accoutum par sa vie passe aux actions
coupables et peu corrig par son sjour au bagne, comme le prouve le
crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,--c'est un homme pareil qui,
trouv sur la voie publique en flagrant dlit de vol,  quelques pas
d'un mur escalad, tenant encore  la main l'objet vol, nie le flagrant
dlit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu' son nom, nie jusqu'
son identit! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons
pas, quatre tmoins le reconnaissent, Javert, l'intgre inspecteur de
police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les
forats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il  cette
unanimit foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice,
messieurs les jurs, etc., etc.

Pendant que l'avocat gnral parlait, l'accus coutait, la bouche
ouverte, avec une sorte d'tonnement o il entrait bien quelque
admiration. Il tait videmment surpris qu'un homme pt parler comme
cela. De temps en temps, aux moments les plus nergiques du
rquisitoire, dans ces instants o l'loquence, qui ne peut se contenir,
dborde dans un flux d'pithtes fltrissantes et enveloppe l'accus
comme un orage, il remuait lentement la tte de droite  gauche et de
gauche  droite, sorte de protestation triste et muette dont il se
contentait depuis le commencement des dbats. Deux ou trois fois les
spectateurs placs le plus prs de lui l'entendirent dire  demi-voix:

--Voil ce que c'est, de n'avoir pas demand  M. Baloup!

L'avocat gnral fit remarquer au jury cette attitude hbte, calcule
videmment, qui dnotait, non l'imbcillit, mais l'adresse, la ruse,
l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour la
profonde perversit de cet homme. Il termina en faisant ses rserves
pour l'affaire Petit-Gervais, et en rclamant une condamnation svre.

C'tait, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcs 
perptuit.

Le dfenseur se leva, commena par complimenter monsieur l'avocat
gnral sur son admirable parole, puis rpliqua comme il put, mais il
faiblissait; le terrain videmment se drobait sous lui.




Chapitre X

Le systme de dngations


L'instant de clore les dbats tait venu. Le prsident fit lever
l'accus et lui adressa la question d'usage:

--Avez-vous quelque chose  ajouter  votre dfense?

L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait,
sembla ne pas entendre.

Le prsident rpta la question.

Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de
quelqu'un qui se rveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le
public, les gendarmes, son avocat, les jurs, la cour, posa son poing
monstrueux sur le rebord de la boiserie place devant son banc, regarda
encore, et tout  coup, fixant sont regard sur l'avocat gnral, il se
mit  parler. Ce fut comme une ruption. Il sembla,  la faon dont les
paroles s'chappaient de sa bouche, incohrentes, imptueuses, heurtes,
ple-mle, qu'elles s'y pressaient toutes  la fois pour sortir en mme
temps. Il dit:

--J'ai  dire a. Que j'ai t charron  Paris, mme que c'tait chez
monsieur Baloup. C'est un tat dur. Dans la chose de charron, on
travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez
les bons matres, jamais dans des ateliers ferms, parce qu'il faut des
espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour
se rchauffer; mais les matres ne veulent pas, ils disent que cela perd
du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavs, c'est
rude. a vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet
tat-l.  quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais
cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si mchant les
ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour
tout vieux serin, vieille bte! Je ne gagnais plus que trente sous par
jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les matres profitaient
de mon ge. Avec a, j'avais ma fille qui tait blanchisseuse  la
rivire. Elle gagnait un peu de son ct.  nous deux, cela allait. Elle
avait de la peine aussi. Toute la journe dans un baquet jusqu'
mi-corps,  la pluie,  la neige, avec le vent qui vous coupe la figure;
quand il gle, c'est tout de mme, il faut laver; il y a des personnes
qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent aprs; si on ne lavait
pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous
tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouilles, dessus
et dessous. a pntre. Elle a aussi travaill au lavoir des
Enfants-Rouges, o l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le
baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrire soi dans le
bassin. Comme c'est ferm, on a moins froid au corps. Mais il y a une
bue d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle
revenait  sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle tait si
fatigue. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas t bien
heureux. C'tait une brave fille qui n'allait pas au bal, qui tait bien
tranquille. Je me rappelle un mardi gras o elle tait couche  huit
heures. Voil. Je dis vrai. Vous n'avez qu' demander. Ah, bien oui,
demander! que je suis bte! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui
connat le pre Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup.
Voyez chez monsieur Baloup. Aprs a, je ne sais pas ce qu'on me veut.

L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix
haute, rapide, rauque, dure et enroue, avec une sorte de navet
irrite et sauvage. Une fois il s'tait interrompu pour saluer quelqu'un
dans la foule. Les espces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard
devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait  chacune
d'elles le geste d'un bcheron qui fend du bois. Quand il eut fini,
l'auditoire clata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait,
et ne comprenant pas, il se mit  rire lui-mme.

Cela tait sinistre.

Le prsident, homme attentif et bienveillant, leva la voix.

Il rappela  messieurs les jurs que le sieur Baloup, l'ancien matre
charron chez lequel l'accus disait avoir servi, avait t inutilement
cit. Il tait en faillite, et n'avait pu tre retrouv. Puis se
tournant vers l'accus, il l'engagea  couter ce qu'il allait lui dire
et ajouta:

--Vous tes dans une situation o il faut rflchir. Les prsomptions
les plus graves psent sur vous et peuvent entraner des consquences
capitales. Accus, dans votre intrt, je vous interpelle une dernire
fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:--Premirement,
avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cass la branche
et vol les pommes, c'est--dire commis le crime de vol avec escalade?
Deuximement, oui ou non, tes-vous le forat libr Jean Valjean?

L'accus secoua la tte d'un air capable, comme un homme qui a bien
compris et qui sait ce qu'il va rpondre. Il ouvrit la bouche, se tourna
vers le prsident et dit:

--D'abord....

Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut.

--Accus, reprit l'avocat gnral d'une voix svre, faites attention.
Vous ne rpondez  rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous
condamne. Il est vident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que
vous tes le forat Jean Valjean cach d'abord sous le nom de Jean
Mathieu qui tait le nom de sa mre, que vous tes all en Auvergne, que
vous tes n  Faverolles o vous avez t mondeur. Il est vident que
vous avez vol avec escalade des pommes mres dans le clos Pierron.
Messieurs les jurs apprcieront.

L'accus avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand
l'avocat gnral eut fini, et s'cria:

--Vous tes trs mchant, vous! Voil ce que je voulais dire. Je ne
trouvais pas d'abord. Je n'ai rien vol. Je suis un homme qui ne mange
pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays aprs
une onde qui avait fait la campagne toute jaune, mme que les mares
dbordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins
d'herbe au bord de la route, j'ai trouv une branche casse par terre o
il y avait des pommes, j'ai ramass la branche sans savoir qu'elle me
ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et
qu'on me trimballe. Aprs a, je ne peux pas dire, on parle contre moi,
on me dit: rpondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude
et me dit tout bas: rponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai
pas fait les tudes, je suis un pauvre homme. Voil ce qu'on a tort de
ne pas voir. Je n'ai pas vol, j'ai ramass par terre des choses qu'il y
avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces
personnes-l. C'est des villageois. J'ai travaill chez monsieur Baloup,
boulevard de l'Hpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous tes bien malins
de me dire o je suis n. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des
maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon
pre et ma mre taient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais
pas d'ailleurs. Quand j'tais enfant, on m'appelait Petit, maintenant,
on m'appelle Vieux. Voil mes noms de baptme. Prenez a comme vous
voudrez. J'ai t en Auvergne, j'ai t  Faverolles, pardi! Eh bien?
est-ce qu'on ne peut pas avoir t en Auvergne et avoir t  Faverolles
sans avoir t aux galres? Je vous dis que je n'ai pas vol, et que je
suis le pre Champmathieu. J'ai t chez monsieur Baloup, j'ai t
domicili. Vous m'ennuyez avec vos btises  la fin! Pourquoi donc
est-ce que le monde est aprs moi comme des acharns!

L'avocat gnral tait demeur debout; il s'adressa au prsident:

--Monsieur le prsident, en prsence des dngations confuses, mais fort
habiles de l'accus, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais
qui n'y parviendra pas--nous l'en prvenons--nous requrons qu'il vous
plaise et qu'il plaise  la cour appeler de nouveau dans cette enceinte
les condamns Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de
police Javert, et les interpeller une dernire fois sur l'identit de
l'accus avec le forat Jean Valjean.

--Je fais remarquer  monsieur l'avocat gnral, dit le prsident, que
l'inspecteur de police Javert, rappel par ses fonctions au chef-lieu
d'un arrondissement voisin, a quitt l'audience et mme la ville,
aussitt sa dposition faite. Nous lui en avons accord l'autorisation,
avec l'agrment de monsieur l'avocat gnral et du dfenseur de
l'accus.

--C'est juste, monsieur le prsident, reprit l'avocat gnral. En
l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler  messieurs les
jurs ce qu'il a dit ici-mme, il y a peu d'heures. Javert est un homme
estim qui honore par sa rigoureuse et stricte probit des fonctions
infrieures, mais importantes. Voici en quels termes il a dpos:--Je
n'ai pas mme besoin des prsomptions morales et des preuves matrielles
qui dmentent les dngations de l'accus. Je le reconnais parfaitement.
Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forat trs
mchant et trs redout nomm Jean Valjean. On ne l'a libr 
l'expiration de sa peine qu'avec un extrme regret. Il a subi dix-neuf
ans de travaux forcs pour vol qualifi. Il avait cinq ou six fois tent
de s'vader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le
souponne encore d'un vol commis chez sa grandeur le dfunt vque de
Digne. Je l'ai souvent vu,  l'poque o j'tais adjudant garde-chiourme
au bagne de Toulon. Je rpte que je le reconnais parfaitement. Cette
dclaration si prcise parut produire une vive impression sur le public
et le jury. L'avocat gnral termina en insistant pour qu' dfaut de
Javert, les trois tmoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent
entendus de nouveau et interpells solennellement.

Le prsident transmit un ordre  un huissier, et un moment aprs la
porte de la chambre des tmoins s'ouvrit. L'huissier, accompagn d'un
gendarme prt  lui prter main-forte, introduisit le condamn Brevet.
L'auditoire tait en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme
si elles n'eussent eu qu'une seule me.

L'ancien forat Brevet portait la veste noire et grise des maisons
centrales. Brevet tait un personnage d'une soixantaine d'annes qui
avait une espce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela
va quelquefois ensemble. Il tait devenu, dans la prison o de nouveaux
mfaits l'avaient ramen, quelque chose comme guichetier. C'tait un
homme dont les chefs disaient: Il cherche  se rendre utile. Les
aumniers portaient bon tmoignage de ses habitudes religieuses. Il ne
faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration.

--Brevet, dit le prsident, vous avez subi une condamnation infamante et
vous ne pouvez prter serment....

Brevet baissa les yeux.

--Cependant, reprit le prsident, mme dans l'homme que la loi a
dgrad, il peut rester, quand la piti divine le permet, un sentiment
d'honneur et d'quit. C'est  ce sentiment que je fais appel  cette
heure dcisive. S'il existe encore en vous, et je l'espre, rflchissez
avant de me rpondre, considrez d'une part cet homme qu'un mot de vous
peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut clairer.
L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rtracter, si
vous croyez vous tre tromp.--Accus, levez-vous.

--Brevet, regardez bien l'accus, recueillez vos souvenirs, et
dites-nous, en votre me et conscience, si vous persistez  reconnatre
cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean.

Brevet regarda l'accus, puis se retourna vers la cour.

--Oui, monsieur le prsident. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et
je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entr  Toulon en 1796 et sorti
en 1815. Je suis sorti l'an d'aprs. Il a l'air d'une brute maintenant,
alors ce serait que l'ge l'a abruti; au bagne il tait sournois. Je le
reconnais positivement.

--Allez vous asseoir, dit le prsident. Accus, restez debout.

On introduisit Chenildieu, forat  vie, comme l'indiquaient sa casaque
rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'o
on l'avait extrait pour cette affaire. C'tait un petit homme d'environ
cinquante ans, vif, rid, chtif, jaune, effront, fivreux, qui avait
dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse
maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne
l'avaient surnomm Je-nie-Dieu.

Le prsident lui adressa  peu prs les mmes paroles qu' Brevet. Au
moment o il lui rappela que son infamie lui tait le droit de prter
serment, Chenildieu leva la tte et regarda la foule en face. Le
prsident l'invita  se recueillir et lui demanda, comme  Brevet, s'il
persistait  reconnatre l'accus.

Chenildieu clata de rire.

--Pardine! si je le reconnais! nous avons t cinq ans attachs  la
mme chane. Tu boudes donc, mon vieux?

--Allez vous asseoir, dit le prsident.

L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamn  perptuit, venu du
bagne et vtu de rouge comme Chenildieu, tait un paysan de Lourdes et
un demi-ours des Pyrnes. Il avait gard des troupeaux dans la
montagne, et de ptre il avait gliss brigand. Cochepaille n'tait pas
moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accus. C'tait un
de ces malheureux hommes que la nature  bauchs en btes fauves et que
la socit termine en galriens.

Le prsident essaya de le remuer par quelques paroles pathtiques et
graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans
hsitation et sans trouble,  reconnatre l'homme debout devant lui.

--C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Mme qu'on l'appelait
Jean-le-Cric, tant il tait fort.

Chacune des affirmations de ces trois hommes, videmment sincres et de
bonne foi, avait soulev dans l'auditoire un murmure de fcheux augure
pour l'accus, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps
chaque fois qu'une dclaration nouvelle venait s'ajouter  la
prcdente. L'accus, lui, les avait coutes avec ce visage tonn qui,
selon l'accusation, tait son principal moyen de dfense.  la premire,
les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents:
Ah bien! en voil un! Aprs la seconde il dit un peu plus haut, d'un air
presque satisfait: Bon!  la troisime il s'cria: Fameux!

Le prsident l'interpella.

--Accus, vous avez entendu. Qu'avez-vous  dire?

Il rpondit:

--Je dis--Fameux!

Une rumeur clata dans le public et gagna presque le jury. Il tait
vident que l'homme tait perdu.

--Huissiers, dit le prsident, faites faire silence. Je vais clore les
dbats.

En ce moment un mouvement se fit tout  ct du prsident. On entendit
une voix qui criait:

--Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce ct-ci.

Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacs, tant elle
tait lamentable et terrible. Les yeux se tournrent vers le point d'o
elle venait. Un homme, plac parmi les spectateurs privilgis qui
taient assis derrire la cour, venait de se lever, avait pouss la
porte  hauteur d'appui qui sparait le tribunal du prtoire, et tait
debout au milieu de la salle. Le prsident, l'avocat gnral, M.
Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'crirent  la fois:

--Monsieur Madeleine!




Chapitre XI

Champmathieu de plus en plus tonn


C'tait lui en effet. La lampe du greffier clairait son visage. Il
tenait son chapeau  la main, il n'y avait aucun dsordre dans ses
vtements, sa redingote tait boutonne avec soin. Il tait trs ple et
il tremblait lgrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son
arrive  Arras, taient maintenant tout  fait blancs. Ils avaient
blanchi depuis une heure qu'il tait l.

Toutes les ttes se dressrent. La sensation fut indescriptible. Il y
eut dans l'auditoire un instant d'hsitation. La voix avait t si
poignante, l'homme qui tait l paraissait si calme, qu'au premier abord
on ne comprit pas. On se demanda qui avait cri. On ne pouvait croire
que ce ft cet homme tranquille qui et jet ce cri effrayant.

Cette indcision ne dura que quelques secondes. Avant mme que le
prsident et l'avocat gnral eussent pu dire un mot, avant que les
gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous
appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'tait avanc vers les
tmoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.

Tous trois demeurrent interdits et indiqurent par un signe de tte
qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimid fit le salut
militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurs et vers la cour et dit
d'une voix douce:

--Messieurs les jurs, faites relcher l'accus. Monsieur le prsident,
faites-moi arrter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est
moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait.  la premire
commotion de l'tonnement avait succd un silence de spulcre. On
sentait dans la salle cette espce de terreur religieuse qui saisit la
foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.

Cependant le visage du prsident s'tait empreint de sympathie et de
tristesse; il avait chang un signe rapide avec l'avocat et quelques
paroles  voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au
public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:

--Y a-t-il un mdecin ici?

L'avocat gnral prit la parole:

--Messieurs les jurs, l'incident si trange et si inattendu qui trouble
l'audience ne nous inspire, ainsi qu' vous, qu'un sentiment que nous
n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de
rputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y
a un mdecin dans l'auditoire, nous nous joignons  monsieur le
prsident pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et
le reconduire  sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat gnral.

Il l'interrompit d'un accent plein de mansutude et d'autorit. Voici
les paroles qu'il pronona; les voici littralement, telles qu'elles
furent crites immdiatement aprs l'audience par un des tmoins de
cette scne; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les
ont entendues, il y a prs de quarante ans aujourd'hui.

--Je vous remercie, monsieur l'avocat gnral, mais je ne suis pas fou.
Vous allez voir. Vous tiez sur le point de commettre une grande erreur,
lchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamn.
Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vrit. Ce que je
fais en ce moment, Dieu, qui est l-haut, le regarde, et cela suffit.
Vous pouvez me prendre, puisque me voil. J'avais pourtant fait de mon
mieux. Je me suis cach sous un nom; je suis devenu riche, je suis
devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honntes gens. Il parat que
cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas
dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai vol
monseigneur l'vque, cela est vrai; j'ai vol Petit-Gervais, cela est
vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean tait un malheureux
trs mchant. Toute la faute n'est peut-tre pas  lui. coutez,
messieurs les juges, un homme aussi abaiss que moi n'a pas de
remontrance  faire  la providence ni de conseil  donner  la socit;
mais, voyez-vous, l'infamie d'o j'avais essay de sortir est une chose
nuisible. Les galres font le galrien. Recueillez cela, si vous voulez.

Avant le bagne, j'tais un pauvre paysan trs peu intelligent, une
espce d'idiot; le bagne m'a chang. J'tais stupide, je suis devenu
mchant; j'tais bche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et
la bont m'ont sauv, comme la svrit m'avait perdu. Mais, pardon,
vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis l. Vous trouverez chez moi,
dans les cendres de la chemine, la pice de quarante sous que j'ai
vole il y a sept ans  Petit-Gervais. Je n'ai plus rien  ajouter.
Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat gnral remue la tte, vous
dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voil qui est
affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne
me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert ft ici. Il me
reconnatrait, lui!

Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mlancolie bienveillante et
sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forats:

--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...

Il s'interrompit, hsita un moment, et dit:

--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot  damier que tu avais au
bagne?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tte aux
pieds d'un air effray. Lui continua:

--Chenildieu, qui te surnommais toi-mme Je-nie-Dieu, tu as toute
l'paule droite brle profondment, parce que tu t'es couch un jour
l'paule sur un rchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres
T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Rponds, est-ce vrai?

--C'est vrai, dit Chenildieu.

Il s'adressa  Cochepaille:

--Cochepaille, tu as prs de la saigne du bras gauche une date grave
en lettres bleues avec de la poudre brle. Cette date, c'est celle du
dbarquement de l'empereur  Cannes, _1er mars 1815_. Relve ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchrent autour de
lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y tait.

Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un
sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrs lorsqu'ils y songent.
C'tait le sourire du triomphe, c'tait aussi le sourire du dsespoir.

--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni
gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs mus. Personne
ne se rappelait plus le rle que chacun pouvait avoir  jouer; l'avocat
gnral oubliait qu'il tait l pour requrir, le prsident qu'il tait
l pour prsider, le dfenseur qu'il tait l pour dfendre. Chose
frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorit n'intervint. Le
propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les mes et de
faire de tous les tmoins des spectateurs. Aucun peut-tre ne se rendait
compte de ce qu'il prouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il
voyait resplendir l une grande lumire; tous intrieurement se
sentaient blouis.

Il tait vident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait.
L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clart cette
aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il ft besoin
d'aucune explication dsormais, toute cette foule, comme par une sorte
de rvlation lectrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil
cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un
autre homme ne ft pas condamn  sa place. Les dtails, les
hsitations, les petites rsistances possibles se perdirent dans ce
vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrsistible.

--Je ne veux pas dranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je
m'en vais, puisqu'on ne m'arrte pas. J'ai plusieurs choses  faire.
Monsieur l'avocat gnral sait qui je suis, il sait o je vais, il me
fera arrter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'leva, pas un
bras ne s'tendit pour l'empcher. Tous s'cartrent. Il avait en ce
moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent
et se rangent devant un homme. Il traversa la foule  pas lents. On n'a
jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se
trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arriv l, il se retourna et dit:

--Monsieur l'avocat gnral, je reste  votre disposition.

Puis il s'adressa  l'auditoire:

--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de piti,
n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense  ce que j'ai t sur le point de
faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aim que
tout ceci n'arrivt pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait t ouverte, car ceux
qui font de certaines choses souveraines sont toujours srs d'tre
servis par quelqu'un dans la foule.

Moins d'une heure aprs, le verdict du jury dchargeait de toute
accusation le nomm Champmathieu; et Champmathieu, mis en libert
immdiatement, s'en allait stupfait, croyant tous les hommes fous et ne
comprenant rien  cette vision.




Livre huitime--Contre-coup




Chapitre I

Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux


Le jour commenait  poindre. Fantine avait eu une nuit de fivre et
d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle
s'endormit. La soeur Simplice qui l'avait veille profita de ce sommeil
pour aller prparer une nouvelle potion de quinquina. La digne soeur
tait depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie,
penche sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de trs prs 
cause de cette brume que le crpuscule rpand sur les objets. Tout 
coup elle tourna la tte et fit un lger cri. M. Madeleine tait devant
elle. Il venait d'entrer silencieusement.

--C'est vous, monsieur le maire! s'cria-t-elle.

Il rpondit,  voix basse:

--Comment va cette pauvre femme?

--Pas mal en ce moment. Mais nous avons t bien inquiets, allez!

Elle lui expliqua ce qui s'tait pass, que Fantine tait bien mal la
veille et que maintenant elle tait mieux, parce qu'elle croyait que
monsieur le maire tait all chercher son enfant  Montfermeil. La soeur
n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien  son air que
ce n'tait point de l qu'il venait.

--Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la
dtromper.

--Oui, reprit la soeur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va
vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous?

Il resta un moment rveur.

--Dieu nous inspirera, dit-il.

--On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la soeur  demi-voix.

Le plein jour s'tait fait dans la chambre. Il clairait en face le
visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la soeur leva les yeux.

--Mon Dieu, monsieur! s'cria-t-elle, que vous est-il donc arriv? vos
cheveux sont tout blancs!

--Blancs! dit-il.

La soeur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse
et en tira une petite glace dont se servait le mdecin de l'infirmerie
pour constater qu'un malade tait mort et ne respirait plus. M.
Madeleine prit la glace, y considra ses cheveux, et dit:

--Tiens!

Il pronona ce mot avec indiffrence et comme s'il pensait  autre
chose.

La soeur se sentit glace par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle
entrevoyait dans tout ceci.

Il demanda:

--Puis-je la voir?

--Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit
la soeur, osant  peine hasarder une question.

--Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.

--Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici l, reprit timidement la
soeur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il
serait ais de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait
elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arriv avec
l'enfant. On n'aurait pas de mensonge  faire.

M. Madeleine parut rflchir quelques instants, puis il dit avec sa
gravit calme:

--Non, ma soeur, il faut que je la voie. Je suis peut-tre press.

La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot peut-tre, qui donnait un
sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle rpondit en
baissant les yeux et la voix respectueusement:

--En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer.

Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le
bruit pouvait rveiller la malade, puis il entra dans la chambre de
Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son
souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre 
ces maladies, et qui navre les pauvres mres lorsqu'elles veillent la
nuit prs de leur enfant condamn et endormi. Mais cette respiration
pnible troublait  peine une sorte de srnit ineffable, rpandue sur
son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pleur tait
devenue de la blancheur; ses joues taient vermeilles. Ses longs cils
blonds, la seule beaut qui lui ft reste de sa virginit et de sa
jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baisss. Toute sa
personne tremblait de je ne sais quel dploiement d'ailes prtes 
s'entrouvrir et  l'emporter, qu'on sentait frmir, mais qu'on ne voyait
pas.  la voir ainsi, on n'et jamais pu croire que c'tait l une
malade presque dsespre. Elle ressemblait plutt  ce qui va s'envoler
qu' ce qui va mourir.

La branche, lorsqu'une main s'approche pour dtacher la fleur,
frissonne, et semble  la fois se drober et s'offrir. Le corps humain a
quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant o les doigts
mystrieux de la mort vont cueillir l'me.

M. Madeleine resta quelque temps immobile prs de ce lit, regardant tour
 tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant,
le jour o il tait venu pour la premire fois la voir dans cet asile.
Ils taient encore l tous les deux dans la mme attitude, elle dormant,
lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois couls, elle
avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs.

La soeur n'tait pas entre avec lui. Il se tenait prs de ce lit,
debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y et eu dans la chambre
quelqu'un  faire taire.

Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:

--Et Cosette?




Chapitre II

Fantine heureuse


Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle
tait la joie mme. Cette simple question: Et Cosette? fut faite avec
une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si
complte d'inquitude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle
continua:

--Je savais que vous tiez l. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a
longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit.
Vous tiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de
figures clestes.

Il leva son regard vers le crucifix.

--Mais, reprit-elle, dites-moi donc o est Cosette? Pourquoi ne l'avoir
pas mise sur mon lit pour le moment o je m'veillerais?

Il rpondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler
plus tard.

Heureusement le mdecin, averti, tait survenu. Il vint en aide  M.
Madeleine.

--Mon enfant, dit le mdecin, calmez-vous. Votre enfant est l.

Les yeux de Fantine s'illuminrent et couvrirent de clart tout son
visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce
que la prire peut avoir  la fois de plus violent et de plus doux.

--Oh! s'cria-t-elle, apportez-la-moi!

Touchante illusion de mre! Cosette tait toujours pour elle le petit
enfant qu'on apporte.

--Pas encore, reprit le mdecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de
fivre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il
faut d'abord vous gurir. Elle l'interrompit imptueusement.

--Mais je suis gurie! je vous dis que je suis gurie! Est-il ne, ce
mdecin! Ah ! je veux voir mon enfant, moi!

--Vous voyez, dit le mdecin, comme vous vous emportez. Tant que vous
serez ainsi, je m'opposerai  ce que vous ayez votre enfant. Il ne
suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez
raisonnable, je vous l'amnerai moi-mme.

La pauvre mre courba la tte.

--Monsieur le mdecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment
bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parl comme je viens de faire,
il m'est arriv tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que
je dis. Je comprends, vous craignez l'motion, j'attendrai tant que vous
voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir
ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir.
Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais  lui
parler doucement. Voil tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que
j'aie envie de voir mon enfant qu'on a t me chercher exprs 
Montfermeil? Je ne suis pas en colre. Je sais bien que je vais tre
heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui
me souriaient. Quand monsieur le mdecin voudra, il m'apportera ma
Cosette. Je n'ai plus de fivre, puisque je suis gurie; je sens bien
que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'tais
malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on
verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son
enfant.

M. Madeleine s'tait assis sur une chaise qui tait  ct du lit. Elle
se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paratre calme
et bien sage, comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie
qui ressemble  l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne ft
pas difficult de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant,
elle ne pouvait s'empcher d'adresser  M. Madeleine mille questions.

--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous tes
bon d'avoir t me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est.
A-t-elle bien support la route? Hlas! elle ne me reconnatra pas!
Depuis le temps, elle m'a oublie, pauvre chou! Les enfants, cela n'a
pas de mmoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose
et demain une autre, et cela ne pense plus  rien. Avait-elle du linge
blanc seulement? Ces Thnardier la tenaient-ils proprement? Comment la
nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire
toutes ces questions-l dans le temps de ma misre! Maintenant, c'est
pass. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le
maire, l'avez-vous trouve jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma
fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on
ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait
tout de suite aprs. Dites! vous qui tes le matre, si vous vouliez!

Il lui prit la main:

--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez
bientt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous
sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.

En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque  chaque
mot.

Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques
plaintes trop passionnes la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle
se mit  dire des paroles indiffrentes.

--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L't, on va y faire des
parties de plaisir. Ces Thnardier font-ils de bonnes affaires? Il ne
passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espce de gargote que
cette auberge-l.

M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considrait avec
anxit; il tait vident qu'il tait venu pour lui dire des choses
devant lesquelles sa pense hsitait maintenant. Le mdecin, sa visite
faite, s'tait retir. La soeur Simplice tait seule reste auprs
d'eux.

Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'cria:

--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!

Elle tendit le bras pour qu'on se tt autour d'elle, retint son
souffle, et se mit  couter avec ravissement.

Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portire ou
d'une ouvrire quelconque. C'est l un de ces hasards qu'on retrouve
toujours et qui semblent faire partie de la mystrieuse mise en scne
des vnements lugubres. L'enfant, c'tait une petite fille, allait,
venait, courait pour se rchauffer, riait et chantait  haute voix.
Hlas!  quoi les jeux des enfants ne se mlent-ils pas! C'tait cette
petite fille que Fantine entendait chanter.

--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!

L'enfant s'loigna comme il tait venu, la voix s'teignit, Fantine
couta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M.
Madeleine l'entendit qui disait  voix basse:

--Comme ce mdecin est mchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a
une mauvaise figure, cet homme-l!

Cependant le fond riant de ses ides revint. Elle continua de se parler
 elle-mme, la tte sur l'oreiller.

--Comme nous allons tre heureuses! Nous aurons un petit jardin,
d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin.
Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai peler. Elle courra
dans l'herbe aprs les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa
premire communion. Ah ! quand fera-t-elle sa premire communion? Elle
se mit  compter sur ses doigts.

--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle
aura un voile blanc, des bas  jour, elle aura l'air d'une petite femme.
 ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bte, voil que je
pense  la premire communion de ma fille! Et elle se mit  rire.

Il avait quitt la main de Fantine. Il coutait ces paroles comme on
coute un vent qui souffle, les yeux  terre, l'esprit plong dans des
rflexions sans fond. Tout  coup elle cessa de parler, cela lui fit
lever machinalement la tte. Fantine tait devenue effrayante.

Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'tait souleve 
demi sur son sant, son paule maigre sortait de sa chemise, son visage,
radieux le moment d'auparavant, tait blme, et elle paraissait fixer
sur quelque chose de formidable, devant elle,  l'autre extrmit de la
chambre, son oeil agrandi par la terreur.

--Mon Dieu! s'cria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?

Elle ne rpondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque
qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre
lui fit signe de regarder derrire lui.

Il se retourna, et vit Javert.




Chapitre III

Javert content


Voici ce qui s'tait pass.

Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine tait sorti de la
salle des assises d'Arras. Il tait rentr  son auberge juste  temps
pour repartir par la malle-poste o l'on se rappelle qu'il avait retenu
sa place. Un peu avant six heures du matin, il tait arriv 
Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait t de jeter  la poste sa
lettre  M. Laffitte, puis d'entrer  l'infirmerie et de voir Fantine.

Cependant,  peine avait-il quitt la salle d'audience de la cour
d'assises, que l'avocat gnral, revenu du premier saisissement, avait
pris la parole pour dplorer l'acte de folie de l'honorable maire de
Montreuil-sur-mer, dclarer que ses convictions n'taient en rien
modifies par cet incident bizarre qui s'claircirait plus tard, et
requrir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, videmment
le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat gnral tait
visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la
cour et du jury. Le dfenseur avait eu peu de peine  rfuter cette
harangue et  tablir que, par suite des rvlations de M. Madeleine,
c'est--dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire tait
bouleverse de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les
yeux qu'un innocent. L'avocat avait tir de l quelques piphonmes,
malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le
prsident dans son rsum s'tait joint au dfenseur, et le jury en
quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu.

Cependant il fallait un Jean Valjean  l'avocat gnral, et, n'ayant
plus Champmathieu, il prit Madeleine.

Immdiatement aprs la mise en libert de Champmathieu, l'avocat gnral
s'enferma avec le prsident. Ils confrrent de la ncessit de se
saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer. Cette
phrase, o il y a beaucoup de _de_, est de M. l'avocat gnral,
entirement crite de sa main sur la minute de son rapport au procureur
gnral. La premire motion passe, le prsident fit peu d'objections.
Il fallait bien que justice et son cours. Et puis, pour tout dire,
quoique le prsident ft homme bon et assez intelligent, il tait en
mme temps fort royaliste et presque ardent, et il avait t choqu que
le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du dbarquement  Cannes, et
dit l'_empereur_ et non _Buonaparte_.

L'ordre d'arrestation fut donc expdi. L'avocat gnral l'envoya 
Montreuil-sur-mer par un exprs,  franc trier, et en chargea
l'inspecteur de police Javert.

On sait que Javert tait revenu  Montreuil-sur-mer immdiatement aprs
avoir fait sa dposition.

Javert se levait au moment o l'exprs lui remit l'ordre d'arrestation
et le mandat d'amener.

L'exprs tait lui-mme un homme de police fort entendu qui, en deux
mots, mit Javert au fait de ce qui tait arriv  Arras. L'ordre
d'arrestation, sign de l'avocat gnral, tait ainsi
conu:--L'inspecteur Javert apprhendera au corps le sieur Madeleine,
maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a t
reconnu pour tre le forat libr Jean Valjean.

Quelqu'un qui n'et pas connu Javert et qui l'et vu au moment o il
pntra dans l'antichambre de l'infirmerie n'et pu rien deviner de ce
qui se passait, et lui et trouv l'air le plus ordinaire du monde. Il
tait froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lisss
sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur
habituelle. Quelqu'un qui l'et connu  fond et qui l'et examin
attentivement et frmi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'tre
sur sa nuque, tait sur son oreille gauche. Ceci rvlait une agitation
inoue.

Javert tait un caractre complet, ne laissant faire de pli ni  son
devoir, ni  son uniforme; mthodique avec les sclrats, rigide avec
les boutons de son habit.

Pour qu'il et mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y et en
lui une de ces motions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre
intrieurs.

Il tait venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au
poste voisin, avait laiss les soldats dans la cour, et s'tait fait
indiquer la chambre de Fantine par la portire sans dfiance, accoutume
qu'elle tait  voir des gens arms demander monsieur le maire.

Arriv  la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte
avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.

 proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte
entrebille, le chapeau sur la tte, la main gauche dans sa redingote
ferme jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau
de plomb de son norme canne, laquelle disparaissait derrire lui.

Il resta ainsi prs d'une minute sans qu'on s'apert de sa prsence.
Tout  coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M.
Madeleine.

 l'instant o le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert,
Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint pouvantable.
Aucun sentiment humain ne russit  tre effroyable comme la joie.

Ce fut le visage d'un dmon qui vient de retrouver son damn.

La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparatre sur sa
physionomie tout ce qu'il avait dans l'me. Le fond remu monta  la
surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'tre mpris
quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaait sous l'orgueil d'avoir
si bien devin d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le
contentement de Javert clata dans son attitude souveraine. La
difformit du triomphe s'panouit sur ce front troit. Ce fut tout le
dploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.

Javert en ce moment tait au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement
compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa ncessit et de
son succs, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumire et la
vrit dans leur fonction cleste d'crasement du mal. Il avait derrire
lui et autour de lui,  une profondeur infinie, l'autorit, la raison,
la chose juge, la conscience lgale, la vindicte publique, toutes les
toiles; il protgeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre,
il vengeait la socit, il prtait main-forte  l'absolu; il se dressait
dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de dfi et de
combat; debout, altier, clatant, il talait en plein azur la bestialit
surhumaine d'un archange froce; l'ombre redoutable de l'action qu'il
accomplissait faisait visible  son poing crisp le vague flamboiement
de l'pe sociale; heureux et indign, il tenait sous son talon le
crime, le vice, la rbellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il
exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans
ce saint Michel monstrueux.

Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.

La probit, la sincrit, la candeur, la conviction, l'ide du devoir,
sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui,
mme hideuses, restent grandes; leur majest, propre  la conscience
humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice,
l'erreur. L'impitoyable joie honnte d'un fanatique en pleine atrocit
conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vnrable. Sans qu'il
s'en doutt, Javert, dans son bonheur formidable, tait  plaindre comme
tout ignorant qui triomphe. Rien n'tait poignant et terrible comme
cette figure o se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du
bon.




Chapitre IV

L'autorit reprend ses droits


La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour o M. le maire l'avait
arrache  cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien,
seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put
supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son
visage de ses deux mains et cria avec angoisse:

--Monsieur Madeleine, sauvez-moi!

Jean Valjean--nous ne le nommerons plus dsormais autrement--s'tait
lev. Il dit  Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:

--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.

Puis il s'adressa  Javert et lui dit:

--Je sais ce que vous voulez.

Javert rpondit:

--Allons, vite!

Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi
de fauve et de frntique. Javert ne dit pas: Allons, vite! il dit:
Allonouaite! Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela
fut prononc; ce n'tait plus une parole humaine, c'tait un
rugissement.

Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matire; il
n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean tait une
sorte de combattant mystrieux et insaisissable, un lutteur tnbreux
qu'il treignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette
arrestation n'tait pas un commencement, mais une fin. Il se borna 
dire: Allons, vite!

En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lana sur Jean Valjean ce
regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de
tirer violemment les misrables  lui.

C'tait ce regard que la Fantine avait senti pntrer jusque dans la
moelle de ses os deux mois auparavant.

Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire tait
l. Que pouvait-elle craindre?

Javert avana au milieu de la chambre et cria:

--Ah ! viendras-tu?

La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la
religieuse et monsieur le maire.  qui pouvait s'adresser ce tutoiement
abject? elle seulement. Elle frissonna.

Alors elle vit une chose inoue, tellement inoue que jamais rien de
pareil ne lui tait apparu dans les plus noirs dlires de la fivre.

Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit
monsieur le maire courber la tte. Il lui sembla que le monde
s'vanouissait.

Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.

--Monsieur le maire! cria Fantine.

Javert clata de rire, de cet affreux rire qui lui dchaussait toutes
les dents.

--Il n'y a plus de monsieur le maire ici!

Jean Valjean n'essaya pas de dranger la main qui tenait le col de sa
redingote. Il dit:

--Javert....

Javert l'interrompit:

--Appelle-moi monsieur l'inspecteur.

--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en
particulier.

--Tout haut! parle tout haut! rpondit Javert; on me parle tout haut 
moi!

Jean Valjean continua en baissant la voix:

--C'est une prire que j'ai  vous faire....

--Je te dis de parler tout haut.

--Mais cela ne doit tre entendu que de vous seul....

--Qu'est-ce que cela me fait? je n'coute pas!

Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et trs bas:

--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de
cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous
m'accompagnerez si vous voulez.

--Tu veux rire! cria Javert. Ah ! je ne te croyais pas bte! Tu me
demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller
chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voil qui est bon!
Fantine eut un tremblement.

--Mon enfant! s'cria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc
pas ici! Ma soeur, rpondez-moi, o est Cosette? Je veux mon enfant!
Monsieur Madeleine! monsieur le maire!

Javert frappa du pied.

--Voil l'autre,  prsent! Te tairas-tu, drlesse! Gredin de pays o
les galriens sont magistrats et o les filles publiques sont soignes
comme des comtesses! Ah mais! tout a va changer; il tait temps!

Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant  poigne la cravate,
la chemise et le collet de Jean Valjean:

--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point
de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un
forat appel Jean Valjean! c est lui que je tiens! voil ce qu'il y a!

Fantine se dressa en sursaut, appuye sur ses bras roides et sur ses
deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda
la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un rle sortit
du fond de sa gorge, ses dents claqurent, elle tendit les bras avec
angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle
comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur
l'oreiller. Sa tte heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa
poitrine, la bouche bante, les yeux ouverts et teints.

Elle tait morte.

Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et
l'ouvrit comme il et ouvert la main d'un enfant, puis il dit  Javert:

--Vous avez tu cette femme.

--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre
des raisons. conomisons tout a. La garde est en bas. Marchons tout de
suite, ou les poucettes!

Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez
mauvais tat qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles
veillaient. Jean Valjean alla  ce lit, disloqua en un clin d'oeil le
chevet dj fort dlabr, chose facile  des muscles comme les siens,
saisit  poigne-main la matresse-tringle, et considra Javert. Javert
recula vers la porte.

Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de
Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit  Javert d'une
voix qu'on entendait  peine:

--Je ne vous conseille pas de me dranger en ce moment.

Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.

Il eut l'ide d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait
profiter de cette minute pour s'vader. Il resta donc, saisit sa canne
par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du
regard Jean Valjean.

Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front
sur sa main, et se mit  contempler Fantine immobile et tendue. Il
demeura ainsi, absorb, muet, et ne songeant videmment plus  aucune
chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son
attitude qu'une inexprimable piti. Aprs quelques instants de cette
rverie, il se pencha vers Fantine et lui parla  voix basse.

Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui tait rprouv  cette
femme qui tait morte? Qu'tait-ce que ces paroles? Personne sur la
terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des
illusions touchantes qui sont peut-tre des ralits sublimes. Ce qui
est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique tmoin de la
chose qui se passait, a souvent racont qu'au moment o Jean Valjean
parla  l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un
ineffable sourire sur ces lvres ples et dans ces prunelles vagues,
pleines de l'tonnement du tombeau.

Jean Valjean prit dans ses deux mains la tte de Fantine et l'arrangea
sur l'oreiller comme une mre et fait pour son enfant, il lui rattacha
le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela
fait, il lui ferma les yeux.

La face de Fantine en cet instant semblait trangement claire.

La mort, c'est l'entre dans la grande lueur.

La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant
cette main, la souleva doucement, et la baisa.

Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:

--Maintenant, dit-il, je suis  vous.




Chapitre V

Tombeau convenable


Javert dposa Jean Valjean  la prison de la ville.

L'arrestation de M. Madeleine produisit  Montreuil-sur-mer une
sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes
triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'tait un
galrien_, tout le monde  peu prs l'abandonna. En moins de deux heures
tout le bien qu'il avait fait fut oubli, et ce ne fut plus qu'un
galrien. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les
dtails de l'vnement d'Arras. Toute la journe on entendait dans
toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:

--Vous ne savez pas? c'tait un forat libr! Qui a?--Le maire.--Bah!
M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un
affreux nom, Bjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est
arrt.--Arrt!--En prison  la prison de la ville, en attendant qu'on
le transfre.--Qu'on le transfre! On va le transfrer! O va-t-on le
transfrer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il
a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme tait trop bon,
trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous 
tous les petits drles qu'il rencontrait. J'ai toujours pens qu'il y
avait l-dessous quelque mauvaise histoire.

Les salons surtout abondrent dans ce sens.

Une vieille dame, abonne au _Drapeau blanc_, fit cette rflexion dont
il est presque impossible de sonder la profondeur:

--Je n'en suis pas fche. Cela apprendra aux buonapartistes!

C'est ainsi que ce fantme qui s'tait appel M. Madeleine se dissipa 
Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la
ville restrent fidles  cette mmoire. La vieille portire qui l'avait
servi fut du nombre. Le soir de ce mme jour, cette digne vieille tait
assise dans sa loge, encore tout effare et rflchissant tristement. La
fabrique avait t ferme toute la journe, la porte cochre tait
verrouille, la rue tait dserte. Il n'y avait dans la maison que deux
religieuses, soeur Perptue et soeur Simplice, qui veillaient prs du
corps de Fantine.

Vers l'heure o M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portire
se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans
un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter
chez lui, puis elle accrocha la clef au clou o il la prenait
d'habitude, et plaa le bougeoir  ct, comme si elle l'attendait.
Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit  songer. La pauvre
bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.

Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rverie
et s'cria: Tiens! mon bon Dieu Jsus! moi qui ai mis sa clef au clou!

En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par
l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie  la
chandelle qui brlait.

La portire leva les yeux et resta bante, avec un cri dans le gosier
qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de
redingote.

C'tait M. Madeleine.

Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle
le disait elle-mme plus tard en racontant son aventure.

--Mon Dieu, monsieur le maire, s'cria-t-elle enfin, je vous croyais....

Elle s'arrta, la fin de sa phrase et manqu de respect au
commencement. Jean Valjean tait toujours pour elle monsieur le maire.

Il acheva sa pense.

--En prison, dit-il. J'y tais. J'ai bris un barreau d'une fentre, je
me suis laiss tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte  ma
chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute prs
de cette pauvre femme.

La vieille obit en toute hte.

Il ne lui fit aucune recommandation; il tait bien sr qu'elle le
garderait mieux qu'il ne se garderait lui-mme.

On n'a jamais su comment il avait russi  pntrer dans la cour sans
faire ouvrir la porte cochre. Il avait, et portait toujours sur lui, un
passe-partout qui ouvrait une petite porte latrale; mais on avait d le
fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas t
clairci.

Il monta l'escalier qui conduisait  sa chambre. Arriv en haut, il
laissa son bougeoir sur les dernires marches de l'escalier, ouvrit sa
porte avec peu de bruit, et alla fermer  ttons sa fentre et son
volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.

La prcaution tait utile; on se souvient que sa fentre pouvait tre
aperue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table,
sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas t dfait depuis trois
jours. Il ne restait aucune trace du dsordre de l'avant-dernire nuit.
La portire avait fait la chambre. Seulement elle avait ramass dans
les cendres et pos proprement sur la table les deux bouts du bton
ferr et la pice de quarante sous noircie par le feu.

Il prit une feuille de papier sur laquelle il crivit: _Voici les deux
bouts de mon bton ferr et la pice de quarante sous vole 
Petit-Gervais dont j'ai parl  la cour d'assises_, et il posa sur cette
feuille la pice d'argent et les deux morceaux de fer, de faon que ce
ft la premire chose qu'on apert en entrant dans la chambre. Il tira
d'une armoire une vieille chemise  lui qu'il dchira. Cela fit quelques
morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent.
Du reste il n'avait ni hte ni agitation, et, tout en emballant les
chandeliers de l'vque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est
probable que c'tait le pain de la prison qu'il avait emport en
s'vadant.

Ceci a t constat par les miettes de pain qui furent trouves sur le
carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une
perquisition.

On frappa deux petits coups  la porte.

--Entrez, dit-il.

C'tait la soeur Simplice.

Elle tait ple, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait
vacillait dans sa main. Les violences de la destine ont cela de
particulier que, si perfectionns ou si refroidis que nous soyons, elles
nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de
reparatre au dehors. Dans les motions de cette journe, la religieuse
tait redevenue femme. Elle avait pleur, et elle tremblait.

Jean Valjean venait d'crire quelques lignes sur un papier qu'il tendit
 la religieuse en disant:

--Ma soeur, vous remettrez ceci  monsieur le cur.

Le papier tait dpli. Elle y jeta les yeux.

--Vous pouvez lire, dit-il.

Elle lut.--Je prie monsieur le cur de veiller sur tout ce que je
laisse ici. Il voudra bien payer l-dessus les frais de mon procs et
l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux
pauvres.

La soeur voulut parler, mais elle put  peine balbutier quelques sons
inarticuls. Elle parvint cependant  dire:

--Est-ce que monsieur le maire ne dsire pas revoir une dernire fois
cette pauvre malheureuse?

--Non, dit-il, on est  ma poursuite, on n'aurait qu' m'arrter dans sa
chambre, cela la troublerait.

Il achevait  peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils
entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portire qui
disait de sa voix la plus haute et la plus perante:

--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entr personne
ici de toute la journe ni de toute la soire, que mme je n'ai pas
quitt ma porte!

Un homme rpondit:

--Cependant il y a de la lumire dans cette chambre.

Ils reconnurent la voix de Javert.

La chambre tait dispose de faon que la porte en s'ouvrant masquait
l'angle du mur  droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans
cet angle.

La soeur Simplice tomba  genoux prs de la table.

La porte s'ouvrit.

Javert entra.

On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de
la portire dans le corridor.

La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.

La chandelle tait sur la chemine et ne donnait que peu de clart.

Javert aperut la soeur et s'arrta interdit.

On se rappelle que le fond mme de Javert, son lment, son milieu
respirable, c'tait la vnration de toute autorit. Il tait tout d'une
pice et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien
entendu, l'autorit ecclsiastique tait la premire de toutes. Il tait
religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous.  ses
yeux un prtre tait un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse
tait une crature qui ne pche pas. C'taient des mes mures  ce
monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser
sortir la vrit.

En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer.

Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le
poussait imprieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de
rester, et de hasarder au moins une question.

C'tait cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le
savait, et la vnrait particulirement  cause de cela.

--Ma soeur, dit-il, tes-vous seule dans cette chambre?

Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portire se sentit
dfaillir.

La soeur leva les yeux et rpondit:

--Oui.

--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous
n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est vad, nous le
cherchons, ce nomm Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?

La soeur rpondit:

--Non.

Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans
hsiter, rapidement, comme on se dvoue.

--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondment.

 sainte fille! vous n'tes plus de ce monde depuis beaucoup d'annes;
vous avez rejoint dans la lumire vos soeurs les vierges et vos frres
les anges; que ce mensonge vous soit compt dans le paradis!

L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si dcisif
qu'il ne remarqua mme pas la singularit de cette bougie qu'on venait
de souffler et qui fumait sur la table.

Une heure aprs, un homme, marchant  travers les arbres et les brumes,
s'loignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris.
Cet homme tait Jean Valjean. Il a t tabli, par le tmoignage de deux
ou trois rouliers qui l'avaient rencontr, qu'il portait un paquet et
qu'il tait vtu d'une blouse. O avait-il pris cette blouse? On ne l'a
jamais su. Cependant un vieux ouvrier tait mort quelques jours
auparavant  l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse.
C'tait peut-tre celle-l.

Un dernier mot sur Fantine.

Nous avons tous une mre, la terre. On rendit Fantine  cette mre.

Le cur crut bien faire, et fit bien peut-tre, en rservant, sur ce que
Jean Valjean avait laiss, le plus d'argent possible aux pauvres. Aprs
tout, de qui s'agissait-il? d'un forat et d'une fille publique. C'est
pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le rduisit  ce
strict ncessaire qu'on appelle la fosse commune.

Fantine fut donc enterre dans ce coin gratis du cimetire qui est 
tous et  personne, et o l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait
o retrouver l'me. On coucha Fantine dans les tnbres parmi les
premiers os venus; elle subit la promiscuit des cendres. Elle fut jete
 la fosse publique. Sa tombe ressembla  son lit.





Livre premier--Waterloo




Chapitre I

Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles


L'an dernier (1861), par une belle matine de mai, un passant, celui qui
raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
Hulpe. Il allait  pied. Il suivait, entre deux ranges d'arbres, une
large chausse pave ondulant sur des collines qui viennent l'une aprs
l'autre, soulvent la route et la laissent retomber, et font l comme
des vagues normes. Il avait dpass Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
apercevait,  l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
forme d'un vase renvers. Il venait de laisser derrire lui un bois sur
une hauteur, et,  l'angle d'un chemin de traverse,  ct d'une espce
de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrire no 4_, un
cabaret ayant sur sa faade cet criteau: _Au quatre vents. chabeau,
caf de particulier_.

Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
petit vallon o il y a de l'eau qui passe sous une arche pratique dans
le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsem mais trs vert,
qui emplit le vallon d'un ct de la chausse, s'parpille de l'autre
dans les prairies et s'en va avec grce et comme en dsordre vers
Braine-l'Alleud.

Il y avait l,  droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
 quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches  houblon,
une charrue, un tas de broussailles sches prs d'une haie vive, de la
chaux qui fumait dans un trou carr, une chelle le long d'un vieux
hangar  cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ o
une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
kermesse, volait au vent.  l'angle de l'auberge,  ct d'une mare o
naviguait une flottille de canards, un sentier mal pav s'enfonait dans
les broussailles. Ce passant y entra.

Au bout d'une centaine de pas, aprs avoir long un mur du quinzime
sicle surmont d'un pignon aigu  briques contraries, il se trouva en
prsence d'une grande porte de pierre cintre, avec imposte rectiligne,
dans le grave style de Louis XIV, accoste de deux mdaillons planes.
Une faade svre dominait cette porte; un mur perpendiculaire  la
faade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
angle droit. Sur le pr devant la porte gisaient trois herses  travers
lesquelles poussaient ple-mle toutes les fleurs de mai. La porte tait
ferme. Elle avait pour clture deux battants dcrpits orns d'un vieux
marteau rouill.

Le soleil tait charmant; les branches avaient ce doux frmissement de
mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
oiseau, probablement amoureux, vocalisait perdument dans un grand
arbre.

Le passant se courba et considra dans la pierre  gauche, au bas du
pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
ressemblant  l'alvole d'une sphre. En ce moment les battants
s'cartrent et une paysanne sortit.

Elle vit le passant et aperut ce qu'il regardait.

--C'est un boulet franais qui a fait a, lui dit-elle. Et elle ajouta:

--Ce que vous voyez l, plus haut, dans la porte, prs d'un clou, c'est
le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas travers le bois.

--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.

--Hougomont, dit la paysanne.

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
au-dessus des haies. Il aperut  l'horizon  travers les arbres une
espce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
ressemblait  un lion.

Il tait dans le champ de bataille de Waterloo.




Chapitre II

Hougomont


Hougomont, ce fut l un lieu funbre, le commencement de l'obstacle, la
premire rsistance que rencontra  Waterloo ce grand bcheron de
l'Europe qu'on appelait Napolon; le premier noeud sous le coup de
hache.

C'tait un chteau, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bti par Hugo, sire de
Somerel, le mme qui dota la sixime chapellenie de l'abbaye de Villers.

Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calche,
et entra dans la cour.

La premire chose qui le frappa dans ce prau, ce fut une porte du
seizime sicle qui y simule une arcade, tout tant tomb autour d'elle.
L'aspect monumental nat souvent de la ruine. Auprs de l'arcade s'ouvre
dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
voir les arbres d'un verger.  ct de cette porte un trou  fumier, des
pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
espalier sur le mur de la chapelle, voil cette cour dont la conqute
fut un rve de Napolon. Ce coin de terre, s'il et pu le prendre, lui
et peut-tre donn le monde. Des poules y parpillent du bec la
poussire. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
dents et qui remplace les Anglais.

Les Anglais l ont t admirables. Les quatre compagnies des gardes de
Cooke y ont tenu tte pendant sept heures  l'achar-nement d'une arme.

Hougomont, vu sur la carte, en plan gomtral, btiments et enclos
compris, prsente une espce de rectangle irrgulier dont un angle
aurait t entaill. C'est  cet angle qu'est la porte mridionale,
garde par ce mur qui la fusille  bout portant. Hougomont a deux
portes: la porte mridionale, celle du chteau, et la porte
septentrionale, celle de la ferme. Napolon envoya contre Hougomont son
frre Jrme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtrent,
presque tout le corps de Reille y fut employ et y choua, les boulets
de Kellermann s'puisrent sur cet hroque pan de mur. Ce ne fut pas
trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.

Les btiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
nord, brise par les Franais, pend accroch au mur. Ce sont quatre
planches cloues sur deux traverses, et o l'on distingue les balafres
de l'attaque.

La porte septentrionale, enfonce par les Franais, et  laquelle on a
mis une pice pour remplacer le panneau suspendu  la muraille,
s'entre-bille au fond du prau; elle est coupe carrment dans un mur,
de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
une simple porte charretire comme il y en a dans toutes les mtairies,
deux larges battants faits de planches rustiques; au del, des prairies.
La dispute de cette entre a t furieuse. On a longtemps vu sur le
montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
C'est l que Bauduin fut tu.

L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
le bouleversement de la mle s'y est ptrifi; cela vit, cela meurt;
c'tait hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brches
crient; les trous sont des plaies; les arbres penchs et frissonnants
semblent faire effort pour s'enfuir.

Cette cour, en 1815, tait plus btie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
constructions qu'on a depuis jetes bas y faisaient des redans, des
angles et des coudes d'querre.

Les Anglais s'y taient barricads; les Franais y pntrrent, mais ne
purent s'y maintenir.  ct de la chapelle, une aile du chteau, le
seul dbris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse croule, on
pourrait dire ventre. Le chteau servit de donjon, la chapelle servit
de blockhaus. On s'y extermina. Les Franais, arquebuses de toutes
parts, de derrire les murailles, du haut des greniers, du fond des
caves, par toutes les croises, par tous les soupiraux, par toutes les
fentes des pierres, apportrent des fascines et mirent le feu aux murs
et aux hommes; la mitraille eut pour rplique l'incendie.

On entrevoit dans l'aile ruine,  travers des fentres garnies de
barreaux de fer, les chambres dmanteles d'un corps de logis en brique;
les gardes anglaises taient embusques dans ces chambres; la spirale de
l'escalier, crevass du rez-de-chausse jusqu'au toit, apparat comme
l'intrieur d'un coquillage bris. L'escalier a deux tages; les
Anglais, assigs dans l'escalier, et masss sur les marches
suprieures, avaient coup les marches infrieures. Ce sont de larges
dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
de marches tiennent encore au mur; sur la premire est entaille l'image
d'un trident. Ces degrs inaccessibles sont solides dans leurs alvoles.
Tout le reste ressemble  une mchoire dente. Deux vieux arbres sont
l; l'un est mort, l'autre est bless au pied, et reverdit en avril.
Depuis 1815, il s'est mis  pousser  travers l'escalier.

On s'est massacr dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
trange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
y est rest, un autel de bois grossier adoss  un fond de pierre brute.
Quatre murs lavs au lait de chaux, une porte vis--vis l'autel, deux
petites fentres cintres, sur la porte un grand crucifix de bois,
au-dessus du crucifix un soupirail carr bouch d'une botte de foin,
dans un coin,  terre, un vieux chssis vitr tout cass, telle est
cette chapelle. Prs de l'autel est cloue une statue en bois de sainte
Anne, du quinzime sicle; la tte de l'enfant Jsus a t emporte par
un biscayen. Les Franais, matres un moment de la chapelle, puis
dlogs, l'ont incendie. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
t fournaise; la porte a brl, le plancher a brl, le Christ en bois
n'a pas brl. Le feu lui a rong les pieds dont on ne voit plus que les
moignons noircis, puis s'est arrt. Miracle, au dire des gens du pays.
L'enfant Jsus, dcapit, n'a pas t aussi heureux que le Christ.

Les murs sont couverts d'inscriptions. Prs des pieds du Christ on lit
ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maor. Marques y
Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms franais avec des points
d'exclamation, signes de colre. On a reblanchi le mur en 1849. Les
nations s'y insultaient.

C'est  la porte de cette chapelle qu'a t ramass un cadavre qui
tenait une hache  la main. Ce cadavre tait le sous-lieutenant Legros.

On sort de la chapelle, et  gauche, on voit un puits. Il y en a deux
dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
poulie  celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.

Le dernier qui ait tir de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
Kylsom. C'tait un paysan qui habitait Hougomont et y tait jardinier.
Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
bois.

La fort autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations disperses.
Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
vieux troncs d'arbres brls, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
tremblants au fond des halliers.

Guillaume Van Kylsom demeura  Hougomont pour garder le chteau et se
blottit dans une cave. Les Anglais l'y dcouvrirent. On l'arracha de sa
cachette, et,  coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
par cet homme effray. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait 
boire. C'est  ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent l leur
dernire gorge. Ce puits, o burent tant de morts, devait mourir lui
aussi.

Aprs l'action, on eut une hte, enterrer les cadavres. La mort a une
faon  elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits tait profond,
on en fit un spulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-tre avec trop
d'empressement. Tous taient-ils morts? la lgende dit non. Il parait
que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
des voix faibles qui appelaient.

Ce puits est isol au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
brique, replis comme les feuilles d'un paravent et simulant une
tourelle carre, l'entourent de trois cts. Le quatrime ct est
ouvert. C'est par l qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une faon
d'oeil-de-boeuf informe, peut-tre un trou d'obus. Cette tourelle avait
un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutnement
du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans
un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de tnbres. Tout
autour du puits, le bas des murs disparat dans les orties.

Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
tablier  tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplace par
une traverse  laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronons de
bois noueux et ankyloss qui ressemblent  de grands ossements. Il n'a
plus ni seau, ni chane, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
pierre qui servait de dversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
temps en temps un oiseau des forts voisines vient y boire et s'envole.

Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habite.
La porte de cette maison donne sur la cour.  ct d'une jolie plaque de
serrure gothique il y a sur cette porte une poigne de fer  trfles,
pose de biais. Au moment o le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
cette poigne pour se rfugier dans la ferme, un sapeur franais lui
abattit la main d'un coup de hache.

La famille qui occupe la maison a pour grand-pre l'ancien jardinier Van
Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
J'tais l. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et
pleurait. On nous a emportes dans les bois. J'tais dans les bras de ma
mre. On se collait l'oreille  terre pour couter. Moi, j'imitais le
canon, et je faisais _boum, boum_.

Une porte de la cour,  gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.

Le verger est terrible.

Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
premire partie est un jardin, la deuxime est le verger, la troisime
est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du ct de
l'entre les btiments du chteau et de la ferme,  gauche une haie, 
droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
contrebas, plant de groseilliers, encombr de vgtations sauvages,
ferm d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres 
double renflement. C'tait un jardin seigneurial dans ce premier style
franais qui a prcd Lentre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
pilastres sont surmonts de globes qui semblent des boulets de pierre.
On compte encore quarante-trois balustres sur leurs ds; les autres sont
couchs dans l'herbe. Presque tous ont des raflures de mousqueterie. Un
balustre bris est pos sur l'trave comme une jambe casse.

C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
lger, ayant pntr l et n'en pouvant plus sortir, pris et traqus
comme des ours dans leur fosse, acceptrent le combat avec deux
compagnies hanovriennes, dont une tait arme de carabines. Les
hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrpides,
n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure 
mourir.

On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
proprement dit. L, dans ces quelques toises carres, quinze cents
hommes tombrent en moins d'une heure. Le mur semble prt  recommencer
le combat. Les trente-huit meurtrires perces par les Anglais  des
hauteurs irrgulires, y sont encore. Devant la seizime sont couches
deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrires qu'au mur sud;
l'attaque principale venait de l. Ce mur est cach au dehors par une
grande haie vive; les Franais arrivrent, croyant n'avoir affaire qu'
la haie, la franchirent, et trouvrent ce mur, obstacle et embuscade,
les gardes anglaises derrire, les trente-huit meurtrires faisant feu 
la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
brisa. Waterloo commena ainsi.

Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'chelles, les Franais
grimprent avec les ongles. On se battit corps  corps sous les arbres.
Toute cette herbe a t mouille de sang. Un bataillon de Nassau, sept
cents hommes, fut foudroy l. Au dehors le mur, contre lequel furent
braques les deux batteries de Kellermann, est rong par la mitraille.

Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
d'or et ses pquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
paissent, des cordes de crin o sche du linge traversent les
intervalles des arbres et font baisser la tte aux passants, on marche
dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
de l'herbe on remarque un tronc dracin, gisant, verdissant. Le major
Blackman s'y est adoss pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
tomb le gnral allemand Duplat, d'une famille franaise rfugie  la
rvocation de l'dit de Nantes. Tout  ct se penche un vieux pommier
malade pans avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
balle ou son biscaen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
plein de violettes.

Bauduin tu, Foy bless, l'incendie, le massacre, le carnage, un
ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang franais,
furieusement mls, un puits combl de cadavres, le rgiment de Nassau
et le rgiment de Brunswick dtruits, Duplat tu, Blackman tu, les
gardes anglaises mutiles, vingt bataillons franais, sur les quarante
du corps de Reille, dcims, trois mille hommes, dans cette seule masure
de Hougomont, sabrs, charps, gorgs, fusills, brls; et tout cela
pour qu'aujourd'hui un paysan dise  un voyageur: _Monsieur, donnez-moi
trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_




Chapitre III

Le 18 juin 1815


Retournons en arrire, c'est un des droits du narrateur, et
replaons-nous en l'anne 1815, et mme un peu avant l'poque o
commence l'action raconte dans la premire partie de ce livre.

S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
l'Europe tait chang. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
fait pencher Napolon. Pour que Waterloo ft la fin d'Austerlitz, la
providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
le ciel  contre-sens de la saison a suffi pour l'croulement d'un
monde.

La bataille de Waterloo, et ceci a donn  Blcher le temps d'arriver,
n'a pu commencer qu' onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
tait mouille. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
l'artillerie pt manoeuvrer.

Napolon tait officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
ce prodigieux capitaine, c'tait l'homme qui, dans le rapport au
Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tu six hommes_.
Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
converger l'artillerie sur un point donn, c'tait l sa clef de
victoire. Il traitait la stratgie du gnral ennemi comme une
citadelle, et il la battait en brche. Il accablait le point faible de
mitraille; il nouait et dnouait les batailles avec le canon. Il y avait
du tir dans son gnie. Enfoncer les carrs, pulvriser les rgiments,
rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui tait
l, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
au boulet. Mthode redoutable, et qui, jointe au gnie, a fait
invincible pendant quinze ans ce sombre athlte du pugilat de la guerre.

Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches 
feu; Napolon en avait deux cent quarante.

Supposez la terre sche, l'artillerie pouvant rouler, l'action
commenait  six heures du matin. La bataille tait gagne et finie 
deux heures, trois heures avant la priptie prussienne.

Quelle quantit de faute y a-t-il de la part de Napolon dans la perte
de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?

Le dclin physique vident de Napolon se compliquait-il  cette poque
d'une certaine diminution intrieure? les vingt ans de guerre
avaient-ils us la lame comme le fourreau, l'me comme le corps? le
vtran se faisait-il fcheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
ce gnie, comme beaucoup d'historiens considrables l'ont cru,
s'clipsait-il? entrait-il en frnsie pour se dguiser  lui-mme son
affaiblissement? commenait-il  osciller sous l'garement d'un souffle
d'aventure? devenait-il, chose grave dans un gnral, inconscient du
pril? dans cette classe de grands hommes matriels qu'on peut appeler
les gants de l'action, y a-t-il un ge pour la myopie du gnie? La
vieillesse n'a pas de prise sur les gnies de l'idal; pour les Dantes
et les Michel-Anges, vieillir, c'est crotre; pour les Annibals et les
Bonapartes, est-ce dcrotre? Napolon avait-il perdu le sens direct de
la victoire? en tait-il  ne plus reconnatre l'cueil,  ne plus
deviner le pige,  ne plus discerner le bord croulant des abmes?
manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
routes du triomphe et qui, du haut de son char d'clairs, les indiquait
d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
mener aux prcipices son tumultueux attelage de lgions? tait-il pris,
 quarante-six ans, d'une folie suprme? ce cocher titanique du destin
n'tait-il plus qu'un immense casse-cou?

Nous ne le pensons point. Son plan de bataille tait, de l'aveu de tous,
un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne allie, faire un
trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moiti britannique sur
Hal et la moiti prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
Blcher deux tronons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
Napolon, tait dans cette bataille. Ensuite on verrait.

Il va sans dire que nous ne prtendons pas faire ici l'histoire de
Waterloo; une des scnes gnratrices du drame que nous racontons se
rattache  cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement,  un point
de vue par Napolon,  l'autre point de vue par toute une pliade
d'historiens. Quant  nous, nous laissons les historiens aux prises,
nous ne sommes qu'un tmoin  distance, un passant dans la plaine, un
chercheur pench sur cette terre ptrie de chair humaine, prenant
peut-tre des apparences pour des ralits; nous n'avons pas le droit de
tenir tte, au nom de la science,  un ensemble de faits o il y a sans
doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la comptence
stratgique qui autorisent un systme; selon nous, un enchanement de
hasards domine  Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
destin, ce mystrieux accus, nous jugeons comme le peuple, ce juge
naf.




Chapitre IV

A


Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'
coucher sur le sol par la pense un A majuscule. Le jambage gauche de
l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain  Braine-l'Alleud. Le sommet
de l'A est Mont-Saint-Jean, l est Wellington; la pointe gauche
infrieure est Hougomont, l est Reille avec Jrme Bonaparte; la pointe
droite infrieure est la Belle-Alliance, l est Napolon. Un peu
au-dessous du point o la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point prcis
o s'est dit le mot final de la bataille. C'est l qu'on a plac le
lion, symbole involontaire du suprme hrosme de la garde impriale.

Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
toute la bataille.

Les ailes des deux armes s'tendent  droite et  gauche des deux
routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face  Picton, Reille
faisant face  Hill.

Derrire la pointe de l'A, derrire le plateau de Mont-Saint-Jean, est
la fort de Soignes.

Quant  la plaine en elle-mme, qu'on se reprsente un vaste terrain
ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent  la fort.

Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
un bras-le-corps. L'une cherche  faire glisser l'autre. On se cramponne
 tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
paulement; faute d'une bicoque o s'adosser, un rgiment lche pied; un
ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
 propos, un bois, un ravin, peuvent arrter le talon de ce colosse
qu'on appelle une arme et l'empcher de reculer. Qui sort du champ est
battu. De l, pour le chef responsable, la ncessit d'examiner la
moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.

Les deux gnraux avaient attentivement tudi la plaine de
Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Ds l'anne
prcdente, Wellington, avec une sagacit prvoyante, l'avait examine
comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
18 juin, Wellington avait le bon ct, Napolon le mauvais. L'arme
anglaise tait en haut, l'arme franaise en bas.

Esquisser ici l'aspect de Napolon,  cheval, sa lunette  la main, sur
la hauteur de Rossomme,  l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
le petit chapeau de l'cole de Brienne, cet uniforme vert, le revers
blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les paulettes,
l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnes
et des aigles, les bottes  l'cuyre sur des bas de soie, les perons
d'argent, l'pe de Marengo, toute cette figure du dernier csar est
debout dans les imaginations, acclame des uns, svrement regarde par
les autres.

Cette figure a t longtemps toute dans la lumire; cela tenait  un
certain obscurcissement lgendaire que la plupart des hros dgagent et
qui voile toujours plus ou moins longtemps la vrit; mais aujourd'hui
l'histoire et le jour se font.

Cette clart, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'trange et de
divin que, toute lumire qu'elle est, et prcisment parce qu'elle est
lumire, elle met souvent de l'ombre l o l'on voyait des rayons; du
mme homme elle fait deux fantmes diffrents, et l'un attaque l'autre,
et en fait justice, et les tnbres du despote luttent avec
l'blouissement du capitaine. De l une mesure plus vraie dans
l'apprciation dfinitive des peuples. Babylone viole diminue
Alexandre; Rome enchane diminue Csar; Jrusalem tue diminue Titus.
La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
derrire lui de la nuit qui a sa forme.




Chapitre V

Le _quid obscurum_ des batailles


Tout le monde connat la premire phase de cette bataille; dbut
trouble, incertain, hsitant, menaant pour les deux armes, mais pour
les Anglais plus encore que pour les Franais.

Il avait plu toute la nuit; la terre tait dfonce par l'averse; l'eau
s'tait  et l amasse dans les creux de la plaine comme dans des
cuvettes; sur de certains points les quipages du train en avaient
jusqu' l'essieu; les sous-ventrires des attelages dgouttaient de boue
liquide; si les bls et les seigles couchs par cette cohue de charrois
en masse n'eussent combl les ornires et fait litire sous les roues,
tout mouvement, particulirement dans les vallons du ct de Papelotte,
et t impossible.

L'affaire commena tard; Napolon, nous l'avons expliqu, avait
l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
visant tantt tel point, tantt tel autre de la bataille, et il avait
voulu attendre que les batteries atteles pussent rouler et galoper
librement; il fallait pour cela que le soleil part et scht le sol.
Mais le soleil ne parut pas. Ce n'tait plus le rendez-vous
d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tir, le gnral
anglais Colville regarda  sa montre et constata qu'il tait onze heures
trente-cinq minutes.

L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-tre que l'empereur
n'et voulu, par l'aile gauche franaise sur Hougomont. En mme temps
Napolon attaqua le centre en prcipitant la brigade Quiot sur la
Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite franaise contre l'aile gauche
anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.

L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer l Wellington,
le faire pencher  gauche, tel tait le plan. Ce plan et russi, si les
quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
division Perponcher n'eussent solidement gard la position, et
Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner  y envoyer pour tout
renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.

L'attaque de l'aile droite franaise sur Papelotte tait  fond;
culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
Wellington sur Hougomont, de l sur Braine-l'Alleud, de l sur Hal, rien
de plus net.  part quelques incidents, cette attaque russit. Papelotte
fut pris; la Haie-Sainte fut enleve.

Dtail  noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulirement
dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexprience se tira
intrpidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livr  lui-mme, devient
pour ainsi dire son propre gnral; ces recrues montrrent quelque chose
de l'invention et de la furie franaises. Cette infanterie novice eut de
la verve. Ceci dplut  Wellington.

Aprs la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.

Il y a dans cette journe, de midi  quatre heures, un intervalle
obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
du sombre de la mle. Le crpuscule s'y fait. On aperoit de vastes
fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks  flamme, les
sabretaches flottantes, les buffleteries croises, les gibernes 
grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges  mille plis, les
lourds shakos enguirlands de torsades, l'infanterie presque noire de
Brunswick mle  l'infanterie carlate d'Angleterre, les soldats
anglais ayant aux entournures pour paulettes de gros bourrelets blancs
circulaires, les chevau-lgers hanovriens avec leur casque de cuir
oblong  bandes de cuivre et  crinires de crins rouges, les cossais
aux genoux nus et aux plaids quadrills, les grandes gutres blanches de
nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratgiques, ce qu'il faut
 Salvator Rosa, non ce qu'il faut  Gribeauval.

Une certaine quantit de tempte se mle toujours  une bataille. _Quid
obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linament qui
lui plat dans ces ple-mle. Quelle que soit la combinaison des
gnraux, le choc des masses armes a d'incalculables reflux; dans
l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
dforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dvore plus
de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est oblig de
reverser l plus de soldats qu'on ne voudrait. Dpenses qui sont
l'imprvu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
tranes de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armes
ondoient, les rgiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
tous ces cueils remuent continuellement les uns devant les autres; o
tait l'infanterie, l'artillerie arrive; o tait l'artillerie, accourt
la cavalerie; les bataillons sont des fumes. Il y avait l quelque
chose, cherchez, c'est disparu; les claircies se dplacent; les plis
sombres avancent et reculent; une sorte de vent du spulcre pousse,
refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
mle? une oscillation. L'immobilit d'un plan mathmatique exprime une
minute et non une journe. Pour peindre une bataille, il faut de ces
puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact  midi, ment  trois
heures. La gomtrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
 Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
certain instant o la bataille dgnre en combat, se particularise, et
s'parpille en d'innombrables faits de dtails qui, pour emprunter
l'expression de Napolon lui-mme, appartiennent plutt  la biographie
des rgiments qu' l'histoire de l'arme. L'historien, en ce cas, a le
droit vident de rsum. Il ne peut que saisir les contours principaux
de la lutte, et il n'est donn  aucun narra-teur, si consciencieux
qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
appelle une bataille.

Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs arms, est particulirement
applicable  Waterloo.

Toutefois, dans l'aprs-midi,  un certain moment, la bataille se
prcisa.




Chapitre VI

Quatre heures de l'aprs-midi


Vers quatre heures, la situation de l'arme anglaise tait grave. Le
prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
gauche. Le prince d'Orange, perdu et intrpide, criait aux
Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrire!_ Hill, affaibli,
venait s'adosser  Wellington, Picton tait mort. Dans la mme minute o
les Anglais avaient enlev aux Franais le drapeau du 105me de ligne,
les Franais avaient tu aux Anglais le gnral Picton, d'une balle 
travers la tte. La bataille, pour Wellington, avait deux points
d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
brlait; la Haie-Sainte tait prise. Du bataillon allemand qui la
dfendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
officiers, moins cinq, taient morts ou pris. Trois mille combattants
s'taient massacrs dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
le premier boxeur de l'Angleterre, rput par ses compagnons
invulnrable, y avait t tu par un petit tambour franais. Baring
tait dlog. Alten tait sabr. Plusieurs drapeaux taient perdus, dont
un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg port par un
prince de la famille de Deux-Ponts. Les cossais gris n'existaient plus;
les gros dragons de Ponsonby taient hachs. Cette vaillante cavalerie
avait pli sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
lieutenants-colonels, deux taient  terre, Hamilton bless, Mater tu.
Ponsonby tait tomb, trou de sept coups de lance. Gordon tait mort,
Marsh tait mort. Deux divisions, la cinquime et la sixime, taient
dtruites.

Hougomont entam, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud,
le centre. Ce noeud-l tenait toujours. Wellington le renfora. Il y
appela Hill qui tait  Merbe-Braine, il y appela Chass qui tait 
Braine-l'Alleud.

Le centre de l'arme anglaise, un peu concave, trs dense et trs
compact, tait fortement situ. Il occupait le plateau de
Mont-Saint-Jean, ayant derrire lui le village et devant lui la pente,
assez pre alors. Il s'adossait  cette forte maison de pierre, qui
tait  cette poque un bien domanial de Nivelles et qui marque
l'intersection des routes, masse du seizime sicle si robuste que les
boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
Anglais avaient taill  et l les haies, fait des embrasures dans les
aubpines, mis une gueule de canon entre deux branches, crnel les
buissons. Leur artillerie tait en embuscade sous les broussailles. Ce
travail punique, incontestablement autoris par la guerre qui admet le
pige, tait si bien fait que Haxo, envoy par l'empereur  neuf heures
du matin pour reconnatre les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
tait revenu dire  Napolon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'tait le
moment o la moisson est haute; sur la lisire du plateau, un bataillon
de la brigade de Kempt, le 951, arm de carabines, tait couch dans les
grands bls.

Ainsi assur et contre-but, le centre de l'arme anglo-hollandaise
tait en bonne posture.

Le pril de cette position tait la fort de Soignes, alors contigu au
champ de bataille et coupe par les tangs de Groe-nendael et de
Boitsfort. Une arme n'et pu y reculer sans se dissoudre; les rgiments
s'y fussent tout de suite dsagrgs. L'artillerie s'y ft perdue dans
les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du mtier,
conteste par d'autres, il est vrai, et t l un sauve-qui-peut.

Wellington ajouta  ce centre une brigade de Chass, te  l'aile
droite, et une brigade de Wincke, te  l'aile gauche, plus la division
Clinton.  ses Anglais, aux rgiments de Halkett,  la brigade de
Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme paulements et
contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut
rabattue derrire le centre_. Une batterie norme tait masque par des
sacs  terre  l'endroit o est aujourd'hui ce qu'on appelle le muse
de Waterloo. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'tait l'autre
moiti de cette cavalerie anglaise, si justement clbre. Ponsonby
dtruit, restait Somerset.

La batterie, qui, acheve, et t presque une redoute, tait dispose
derrire un mur de jardin trs bas, revtu  la hte d'une chemise de
sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'tait pas
fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.

Wellington, inquiet, mais impassible, tait  cheval, et y demeura toute
la journe dans la mme attitude, un peu en avant du vieux moulin de
Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
vandale enthousiaste, a achet deux cents francs, sci et emport.
Wellington fut l froidement hroque. Les boulets pleuvaient. L'aide de
camp Gordon venait de tomber  ct de lui. Lord Hill, lui montrant un
obus qui clatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et
quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire
comme moi_, rpondit Wellington.  Clinton, il dit
laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journe
visiblement tournait mal. Wellington criait  ses anciens compagnons de
Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garons)! _est-ce qu'on
peut songer  lcher pied? pensez  la vieille Angleterre!_

Vers quatre heures, la ligne anglaise s'branla en arrire. Tout  coup
on ne vit plus sur la crte du plateau que l'artillerie et les
tirailleurs, le reste disparut; les rgiments, chasss par les obus et
les boulets franais, se replirent dans le fond que coupe encore
aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
mouvement rtrograde se fit, le front de bataille anglais se droba,
Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napolon.




Chapitre VII

Napolon de belle humeur


L'empereur, quoique malade et gn  cheval par une souffrance locale,
n'avait jamais t de si bonne humeur que ce jour-l. Depuis le matin,
son impntrabilit souriait. Le 18 juin 1815, cette me profonde,
masque de marbre, rayonnait aveuglment. L'homme qui avait t sombre 
Austerlitz fut gai  Waterloo. Les plus grands prdestins font de ces
contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprme sourire est  Dieu.

_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les lgionnaires de la lgion
Fulminatrix. Pompe cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
certain que Csar riait.

Ds la veille, la nuit,  une heure, explorant  cheval, sous l'orage et
sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
l'horizon de Frischemont  Braine-l'Alleud, il lui avait sembl que le
destin, assign par lui  jour fixe sur ce champ de Waterloo, tait
exact; il avait arrt son cheval, et tait demeur quelque temps
immobile, regardant les clairs, coutant le tonnerre, et on avait
entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystrieuse: Nous
sommes d'accord. Napolon se trompait. Ils n'taient plus d'accord.

Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
nuit-l avaient t marqus pour lui par une joie. Il avait parcouru
toute la ligne des grand'gardes, en s'arrtent  et l pour parler aux
vedettes.  deux heures et demie, prs du bois d'Hougomont, il avait
entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment  la
reculade de Wellington. Il avait dit  Bertrand: _C'est l'arrire-garde
anglaise qui s'branle pour dcamper. Je ferai prisonniers les six mille
Anglais qui viennent d'arriver  Ostende_. Il causait avec expansion; il
avait retrouv cette verve du dbarquement du 1er mars, quand il
montrait au grand-marchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
s'criant:--_Eh bien, Bertrand, voil dj du renfort!_ La nuit du 17
au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une
leon_, disait Napolon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
l'empereur parlait.

 trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
officiers envoys en reconnaissance lui avaient annonc que l'ennemi ne
faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'tait
teint. L'arme anglaise dormait. Le silence tait profond sur la terre;
il n'y avait de bruit que dans le ciel.  quatre heures, un paysan lui
avait t amen par les coureurs; ce paysan avait servi de guide  une
brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
allait prendre position au village d'Ohain,  l'extrme gauche.  cinq
heures, deux dserteurs belges lui avaient rapport qu'ils venaient de
quitter leur rgiment, et que l'arme anglaise attendait la bataille.
_Tant mieux!_ s'tait cri Napolon. _J'aime encore mieux les culbuter
que les refouler_.

Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
avait mis pied  terre dans la boue, s'tait fait apporter de la ferme
de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'tait assis,
avec une botte de paille pour tapis, et avait dploy sur la table la
carte du champ de bataille, en disant  Soult: _Joli chiquier_!

Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, emptrs dans
des routes dfonces, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait
pas dormi, tait mouill, et tait  jeun; cela n'avait pas empch
Napolon de crier allgrement  Ney: _Nous avons quatre-vingt-dix
chances sur cent_.  huit heures, on avait apport le djeuner de
l'empereur. Il y avait invit plusieurs gnraux. Tout en djeunant, on
avait racont que Wellington tait l'avant-veille au bal  Bruxelles,
chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une
figure d'archevque, avait dit: _Le bal, c'est aujourd'hui_. L'empereur
avait plaisant Ney qui disait: _Wellington ne sera pas assez simple
pour attendre Votre Majest_. C'tait l d'ailleurs sa manire. Il
badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. _Le fond de son caractre
tait une humeur enjoue_, dit Gourgaud. _Il abondait en plaisanteries,
plutt bizarres que spirituelles_, dit Benjamin Constant. Ces gats de
gant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appel ses
grenadiers les grognards; il leur pinait l'oreille, il leur tirait la
moustache. _L'empereur ne faisait que nous faire des niches;_ ceci est
un mot de l'un d'eux. Pendant le mystrieux trajet de l'le d'Elbe en
France, le 27 fvrier, en pleine mer, le brick de guerre franais le
_Zphir_ ayant rencontr le brick l'_Inconstant_ o Napolon tait cach
et ayant demand  l'_Inconstant_ des nouvelles de Napolon, l'empereur,
qui avait encore en ce moment-l  son chapeau la cocarde blanche et
amarante seme d'abeilles, adopte par lui  l'le d'Elbe, avait pris en
riant le porte-voix et avait rpondu lui-mme: _L'empereur se porte
bien_. Qui rit de la sorte est en familiarit avec les vnements.
Napolon avait eu plusieurs accs de ce rire pendant le djeuner de
Waterloo. Aprs le djeuner il s'tait recueilli un quart d'heure, puis
deux gnraux s'taient assis sur la botte de paille, une plume  la
main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dict
l'ordre de bataille.

 neuf heures,  l'instant o l'arme franaise, chelonne et mise en
mouvement sur cinq colonnes, s'tait dploye, les divisions sur deux
lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tte, battant aux
champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des
trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de
bayonnettes sur l'ho-rizon, l'empereur, mu, s'tait cri  deux
reprises: _Magnifique! magnifique!_

De neuf heures  dix heures et demie, toute l'arme, ce qui semble
incroyable, avait pris position et s'tait range sur six lignes,
formant, pour rpter l'expression de l'empereur, la figure de six V.
Quelques instants aprs la formation du front de bataille, au milieu de
ce profond silence de commencement d'orage qui prcde les mles,
voyant dfiler les trois batteries de douze, dtaches sur son ordre des
trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destines  commencer
l'action en battant Mont-Saint-Jean o est l'intersection des routes de
Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frapp sur l'paule de Haxo en
lui disant: _Voil vingt-quatre belles filles, gnral_.

Sr de l'issue, il avait encourag d'un sourire,  son passage devant
lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, dsigne par lui pour se
barricader dans Mont-Saint-Jean, sitt le village enlev. Toute cette
srnit n'avait t traverse que par un mot de piti hautaine; en
voyant  sa gauche,  un endroit o il y a aujourd'hui une grande tombe,
se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables cossais gris, il
avait dit: _C'est dommage_.

Puis il tait mont  cheval, s'tait port en avant de Rossomme, et
avait choisi pour observatoire une troite croupe de gazon  droite de
la route de Genappe  Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la
bataille. La troisime station, celle de sept heures du soir, entre la
Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez
lev qui existe encore et derrire lequel la garde tait masse dans
une dclivit de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient
sur le pav de la chausse jusqu' Napolon. Comme  Brienne, il avait
sur sa tte le sifflement des balles et des biscayens. On a ramass,
presque  l'endroit o taient les pieds de son cheval, des boulets
vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes,
mangs de rouille. _Scabra rubigine_. Il y a quelques annes, on y a
dterr un obus de soixante, encore charg, dont la fuse s'tait brise
au ras de la bombe. C'est  cette dernire station que l'empereur disait
 son guide Lacoste, paysan hostile, effar, attach  la selle d'un
hussard, se retournant  chaque paquet de mitraille, et tchant de se
cacher derrire lui:--_Imbcile! c'est honteux, tu vas te faire tuer
dans le dos_. Celui qui crit ces lignes, a trouv lui-mme dans le
talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col
d'une bombe dsagrgs par l'oxyde de quarante-six annes, et de vieux
tronons de fer qui cassaient comme des btons de sureau entre ses
doigts.

Les ondulations des plaines diversement inclines o eut lieu la
rencontre de Napolon et de Wellington ne sont plus, personne ne
l'ignore, ce qu'elles taient le 18 juin 1815. En prenant  ce champ
funbre de quoi lui faire un monument, on lui a t son relief rel, et
l'histoire, dconcerte, ne s'y reconnat plus. Pour le glorifier, on
l'a dfigur. Wellington, deux ans aprs, revoyant Waterloo, s'est
cri: _On m'a chang mon champ de bataille_. L o est aujourd'hui la
grosse pyramide de terre surmonte du lion, il y avait une crte qui,
vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du
ct de la chausse de Genappe, tait presque un escarpement.
L'lvation de cet escarpement peut encore tre mesure aujourd'hui par
la hauteur des deux tertres des deux grandes spultures qui encaissent
la route de Genappe  Bruxelles; l'une, le tombeau anglais,  gauche;
l'autre, le tombeau allemand,  droite. Il n'y a point de tombeau
franais. Pour la France, toute cette plaine est spulcre. Grce aux
mille et mille charretes de terre employes  la butte de cent
cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de
Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la
bataille, surtout du ct de la Haie-Sainte, il tait d'un abord pre et
abrupt. Le versant l tait si inclin que les canons anglais ne
voyaient pas au-dessous d'eux la ferme situe au fond du vallon, centre
du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore ravin cette
roideur, la fange compliquait la monte, et non seulement on gravissait,
mais on s'embourbait. Le long de la crte du plateau courait une sorte
de foss impossible  deviner pour un observateur lointain.

Qu'tait-ce que ce foss? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de
Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachs tous les deux dans
des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie
environ qui traverse une plaine  niveau ondulant, et souvent entre et
s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers
points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route
coupait la crte du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chausses
de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied
avec la plaine; elle tait alors chemin creux. On lui a pris ses deux
talus pour la butte-monument. Cette route tait et est encore une
tranche dans la plus grande partie de son parcours; tranche creuse
quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarps
s'croulaient  et l, surtout en hiver, sous les averses. Des
accidents y arrivaient. La route tait si troite  l'entre de
Braine-l'Alleud qu'un passant y avait t broy par un chariot, comme le
constate une croix de pierre debout prs du cimetire qui donne le nom
du mort, _Monsieur Bernard Debrye, marchand  Bruxelles_, et la date de
l'accident, _fvrier 1637 _. Elle tait si profonde sur le plateau du
Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait t cras en
1783 par un boulement du talus, comme le constatait une autre croix de
pierre dont le fate a disparu dans les dfrichements, mais dont le
pidestal renvers est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon
 gauche de la chausse entre la Haie-Sainte et la ferme de
Mont-Saint-Jean.

Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la
crte de Mont-Saint-Jean, foss au sommet de l'es-carpement, ornire
cache dans les terres, tait invisible, c'est--dire terrible.




Chapitre VIII

L'empereur fait une question au guide Lacoste


Donc, le matin de Waterloo, Napolon tait content.

Il avait raison; le plan de bataille conu par lui, nous l'avons
constat, tait en effet admirable.

Une fois la bataille engage, ses pripties trs diverses, la
rsistance d'Hougomont, la tnacit de la Haie-Sainte, Bauduin tu, Foy
mis hors de combat, la muraille inattendue o s'tait brise la brigade
Soye, l'tourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni ptards ni sacs 
poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pices sans escorte
culbutes par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes
tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol dtremp
par les pluies et ne russissant qu' y faire des volcans de boue, de
sorte que la mitraille se changeait en claboussure, l'inutilit de la
dmonstration de Pir sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze
escadrons,  peu prs annule, l'aile droite anglaise mal inquite,
l'aile gauche mal entame, l'trange malentendu de Ney massant, au lieu
de les chelonner, les quatre divisions du premier corps, des paisseurs
de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrs de la
sorte  la mitraille, l'effrayante troue des boulets dans ces masses,
les colonnes d'attaque dsunies, la batterie d'charpe brusquement
dmasque sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot
repouss, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'cole
polytechnique, bless au moment o il enfonait  coups de hache la
porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise
barrant le coude de la route de Genappe  Bruxelles, la division
Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusille  bout
portant dans les bls par Best et Pack, sabre par Ponsonby, sa batterie
de sept pices encloue, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant,
malgr le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105me
pris, le drapeau du 45me pris, ce hussard noir prussien arrt par les
coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant
l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquitantes que ce
prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes
tus en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents
hommes couchs en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous
ces incidents orageux, passant comme les nues de la bataille devant
Napolon, avaient  peine troubl son regard et n'avaient point assombri
cette face impriale de la certitude. Napolon tait habitu  regarder
la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre  chiffre l'addition
poignante du dtail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils
donnassent ce total: victoire; que les commencements s'garassent, il ne
s'en alarmait point, lui qui se croyait matre et possesseur de la fin;
il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le
destin d'gal  gal. Il paraissait dire au sort: _tu n'oserais pas_.

Mi-parti lumire et ombre, Napolon se sentait protg dans le bien et
tolr dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence,
on pourrait presque dire une complicit des vnements, quivalente 
l'antique invulnrabilit.

Pourtant, quand on a derrire soi la Brsina, Leipsick et
Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se dfier de Waterloo. Un
mystrieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.

Au moment o Wellington rtrograda, Napolon tressaillit. Il vit
subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dgarnir et le front de
l'arme anglaise disparatre. Elle se ralliait, mais se drobait.
L'empereur se souleva  demi sur ses triers. L'clair de la victoire
passa dans ses yeux.

Wellington accul  la fort de Soignes et dtruit, c'tait le
terrassement dfinitif de l'Angleterre par la France; c'tait Crcy,
Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengs. L'homme de Marengo raturait
Azincourt.

L'empereur alors, mditant la priptie terrible, promena une dernire
fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde,
l'arme au pied derrire lui, l'observait d'en bas avec une sorte de
religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes,
scrutait le bouquet d'arbres, le carr de seigles, le sentier; il
semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixit les
barricades anglaises des deux chausses, deux larges abatis d'arbres,
celle de la chausse de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, arme de
deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le
fond du champ de bataille, et celle de la chausse de Nivelles o
tincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chass. Il
remarqua prs de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas
peinte en blanc qui est  l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud.
Il se pencha et parla  demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un
signe de tte ngatif, probablement perfide.

L'empereur se redressa et se recueillit.

Wellington avait recul. Il ne restait plus qu' achever ce recul par un
crasement. Napolon, se retournant brusquement, expdia une estafette 
franc trier  Paris pour y annoncer que la bataille tait gagne.

Napolon tait un de ces gnies d'o sort le tonnerre.

Il venait de trouver son coup de foudre.

Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de
Mont-Saint-Jean.




Chapitre IX

L'inattendu


Ils taient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de
lieue. C'taient des hommes gants sur des chevaux colosses. Ils taient
vingt-six escadrons; et ils avaient derrire eux, pour les appuyer, la
division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'lite, les
chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les
lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets
d'aron dans les fontes et le long sabre-pe. Le matin toute l'arme
les avait admirs quand,  neuf heures, les clairons sonnant, toutes les
musiques chantant _Veillons au salut de l'empire_, ils taient venus,
colonne paisse, une de leurs batteries  leur flanc, l'autre  leur
centre, se dployer sur deux rangs entre la chausse de Genappe et
Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante
deuxime ligne, si savamment compose par Napolon, laquelle, ayant 
son extrmit de gauche les cuirassiers de Kellermann et  son extrmit
de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes
de fer.

L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son
pe et prit la tte. Les escadrons normes s'branlrent.

Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levs, tendards et trompettes au vent,
forme en colonne par division, descendit, d'un mme mouvement et comme
un seul homme, avec la prcision d'un blier de bronze qui ouvre une
brche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfona dans le fond
redoutable o tant d'hommes dj taient tombs, y disparut dans la
fume, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre ct du vallon,
toujours compacte et serre, montant au grand trot,  travers un nuage
de mitraille crevant sur elle, l'pouvantable pente de boue du plateau
de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaants, imperturbables;
dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait
ce pitinement colossal. tant deux divisions, ils taient deux
colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait
la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crte du plateau
deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un
prodige.

Rien de semblable ne s'tait vu depuis la prise de la grande redoute de
la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y
retrouvait. Il semblait que cette masse tait devenue monstre et n'et
qu'une me. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du
polype. On les apercevait  travers une vaste fume dchire  et l.
Ple-mle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des
croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte disciplin et
terrible; l-dessus les cuirasses, comme les cailles sur l'hydre.

Ces rcits semblent d'un autre ge. Quelque chose de pareil  cette
vision apparaissait sans doute dans les vieilles popes orphiques
racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans 
face humaine et  poitrail questre dont le galop escalada l'Olympe,
horribles, invulnrables, sublimes; dieux et btes.

Bizarre concidence numrique, vingt-six bataillons allaient recevoir
ces vingt-six escadrons. Derrire la crte du plateau,  l'ombre de la
batterie masque, l'infanterie anglaise, forme en treize carrs, deux
bataillons par carr, et sur deux lignes, sept sur la premire, six sur
la seconde, la crosse  l'paule, couchant en joue ce qui allait venir,
calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers
et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle coutait monter cette mare
d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille
chevaux, le frappement alternatif et symtrique des sabots au grand
trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une
sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
subitement, une longue file de bras levs brandissant des sabres apparut
au-dessus de la crte, et les casques, et les trompettes, et les
tendards, et trois mille ttes  moustaches grises criant: _vive
l'empereur_! toute cette cavalerie dboucha sur le plateau, et ce fut
comme l'entre d'un tremblement de terre.

Tout  coup, chose tragique,  la gauche des Anglais,  notre droite, la
tte de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.
Parvenus au point culminant de la crte, effrns, tout  leur furie et
 leur course d'extermination sur les carrs et les canons, les
cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un foss, une
fosse. C'tait le chemin creux d'Ohain.

L'instant fut pouvantable. Le ravin tait l, inattendu, bant,  pic
sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
talus; le second rang y poussa le premier, et le troisime y poussa le
second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrire, tombaient
sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne
n'tait plus qu'un projectile, la force acquise pour craser les Anglais
crasa les Franais, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que
combl, cavaliers et chevaux y roulrent ple-mle se broyant les uns
sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette
fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa.
Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abme.

Ceci commena la perte de la bataille.

Une tradition locale, qui exagre videmment, dit que deux mille chevaux
et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce
chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta
dans ce ravin le lendemain du combat.

Notons en passant que c'tait cette brigade Dubois, si funestement
prouve, qui, une heure auparavant, chargeant  part, avait enlev le
drapeau du bataillon de Lunebourg.

Napolon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud,
avait scrut le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne
faisait pas mme une ride  la surface du plateau. Averti pourtant et
mis en veil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la
chausse de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'ventualit d'un
obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait rpondu non. On
pourrait presque dire que de ce signe de tte d'un paysan est sortie la
catastrophe de Napolon.

D'autres fatalits encore devaient surgir.

tait-il possible que Napolon gagnt cette bataille? Nous rpondons
non. Pourquoi?  cause de Wellington?  cause de Bl-cher? Non.  cause
de Dieu.

Bonaparte vainqueur  Waterloo, ceci n'tait plus dans la loi du
dix-neuvime sicle. Une autre srie de faits se prparait, o Napolon
n'avait plus de place. La mauvaise volont des vnements s'tait
annonce de longue date.

Il tait temps que cet homme vaste tombt.

L'excessive pesanteur de cet homme dans la destine humaine troublait
l'quilibre. Cet individu comptait  lui seul plus que le groupe
universel. Ces plthores de toute la vitalit humaine concentre dans
une seule tte, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait
mortel  la civilisation si cela durait. Le moment tait venu pour
l'incorruptible quit suprme d'aviser. Probablement les principes et
les lments, d'o dpendent les gravitations rgulires dans l'ordre
moral comme dans l'ordre matriel, se plaignaient. Le sang qui fume, le
trop-plein des cimetires, les mres en larmes, ce sont des plaidoyers
redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de
mystrieux gmissements de l'ombre, que l'abme entend.

Napolon avait t dnonc dans l'infini, et sa chute tait dcide.

Il gnait Dieu.

Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de
l'univers.




Chapitre X

Le plateau de Mont Saint-Jean


En mme temps que le ravin, la batterie s'tait dmasque.

Soixante canons et les treize carrs foudroyrent les cuirassiers  bout
portant. L'intrpide gnral Delord fit le salut militaire  la batterie
anglaise.

Toute l'artillerie volante anglaise tait rentre au galop dans les
carrs. Les cuirassiers n'eurent pas mme un temps d'arrt. Le dsastre
du chemin creux les avait dcims, mais non dcourags. C'taient de ces
hommes qui, diminus de nombre, grandissent de coeur.

La colonne Wathier seule avait souffert du dsastre; la colonne Delord,
que Ney avait fait obliquer  gauche, comme s'il pressentait l'embche,
tait arrive entire.

Les cuirassiers se rurent sur les carrs anglais.

Ventre  terre, brides lches, sabre aux dents, pistolets au poing,
telle fut l'attaque.

Il y a des moments dans les batailles o l'me durcit l'homme jusqu'
changer le soldat en statue, et o toute cette chair se fait granit. Les
bataillons anglais, perdument assaillis, ne bougrent pas.

Alors ce fut effrayant.

Toutes les faces des carrs anglais furent attaques  la fois. Un
tournoiement frntique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura
impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers
sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrire le second
rang les canonniers chargeaient les pices, le front du carr s'ouvrait,
laissait passer une ruption de mitraille et se refermait. Les
cuirassiers rpondaient par l'crasement. Leurs grands chevaux se
cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes
et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les
boulets faisaient des troues dans les cuirassiers, les cuirassiers
faisaient des brches dans les carrs. Des files d'hommes
disparaissaient broyes sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonaient
dans les ventres de ces centaures. De l une difformit de blessures
qu'on n'a pas vue peut-tre ailleurs. Les carrs, rongs par cette
cavalerie forcene, se rtrcissaient sans broncher. Inpuisables en
mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure
de ce combat tait monstrueuse. Ces carrs n'taient plus des
bataillons, c'taient des cratres; ces cuirassiers n'taient plus une
cavalerie, c'tait une tempte. Chaque carr tait un volcan attaqu par
un nuage; la lave combattait la foudre.

Le carr extrme de droite, le plus expos de tous, tant en l'air, fut
presque ananti ds les premiers chocs. Il tait form du 75me rgiment
de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on
s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son
oeil mlancolique plein du reflet des forts et des lacs, assis sur un
tambour, son _pibroch_ sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces
cossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se
souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le _pibroch_ et le
bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.

Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe
du ravin, avaient l contre eux presque toute l'arme anglaise, mais ils
se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
hanovriens plirent. Wellington le vit, et songea  sa cavalerie. Si
Napolon, en ce moment-l mme, et song  son infanterie, il et gagn
la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout  coup les
cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
tait sur leur dos. Devant eux les carrs, derrire eux Somerset;
Somerset, c'taient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait 
sa droite Dornberg avec les chevau-lgers allemands, et  sa gauche Trip
avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqus en flanc et en
tte, en avant et en arrire, par l'infanterie et par la cavalerie,
durent faire face de tous les cts. Que leur importait? ils taient
tourbillon. La bravoure devint inexprimable.

En outre, ils avaient derrire eux la batterie toujours tonnante. Il
fallait cela pour que ces hommes fussent blesss dans le dos. Une de
leurs cuirasses, troue  l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
collection dite muse de Waterloo.

Pour de tels Franais, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.

Ce ne fut plus une mle, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
emportement d'mes et de courages, un ouragan d'pes clairs. En un
instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
quittaient la cavalerie pour retourner  l'infanterie, ou, pour mieux
dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lcht
l'autre. Les carrs tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
quatre chevaux tus sous lui. La moiti des cuirassiers resta sur le
plateau. Cette lutte dura deux heures.

L'arme anglaise en fut profondment branle. Nul doute que, s'ils
n'eussent t affaiblis dans leur premier choc par le dsastre du chemin
creux, les cuirassiers n'eussent culbut le centre et dcid la
victoire. Cette cavalerie extraordinaire ptrifia Clinton qui avait vu
Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
hroquement. Il disait  demi-voix: _sublime_!

Les cuirassiers anantirent sept carrs sur treize, prirent ou
enclourent soixante pices de canon, et enlevrent aux rgiments
anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
garde allrent porter  l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.

La situation de Wellington avait empir. Cette trange bataille tait
comme un duel entre deux blesss acharns qui, chacun de leur ct, tout
en combattant et en se rsistant toujours, perdent tout leur sang.
Lequel des deux tombera le premier?

La lutte du plateau continuait.

Jusqu'o sont alls les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
son cheval furent trouvs morts dans la charpente de la bascule du
pesage des voitures  Mont-Saint-Jean, au point mme o s'entrecoupent
et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
et de Bruxelles. Ce cavalier avait perc les lignes anglaises. Un des
hommes qui ont relev ce cadavre vit encore  Mont-Saint-Jean. Il se
nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.

Wellington se sentait pencher. La crise tait proche.

Les cuirassiers n'avaient point russi, en ce sens que le centre n'tait
pas enfonc. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crte et la
pente. Des deux cts on semblait enracin dans ce sol funbre.

Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrmdiable. L'hmorragie
de cette arme tait horrible. Kempt,  l'aile gauche, rclamait du
renfort.--_Il n'y en a pas_, rpondait Wellington, _qu'il se fasse
tuer_!--Presque  la mme minute, rapprochement singulier qui peint
l'puisement des deux armes, Ney demandait de l'infanterie  Napolon,
et Napolon s'criait: _De l'infanterie! o veut-il que j'en prenne?
Veut-il que j'en fasse?_

Pourtant l'arme anglaise tait la plus malade. Les pousses furieuses
de ces grands escadrons  cuirasses de fer et  poitrines d'acier
avaient broy l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
marquaient la place d'un rgiment, tel bataillon n'tait plus command
que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, dj si
maltraite  la Haie-Sainte, tait presque dtruite; les intrpides
Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
hollandais qui, en 1811, mls en Espagne  nos rangs, combattaient
Wellington, et qui, en 1815, rallis aux Anglais, combattaient Napolon.
La perte en officiers tait considrable. Lord Uxbridge, qui le
lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracass. Si, du ct
des Franais, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhritier,
Colbert, Dnop, Travers et Blancard taient hors de combat, du ct des
Anglais, Alten tait bless, Barne tait bless, Delancey tait tu, Van
Merlen tait tu, Ompteda tait tu, tout l'tat-major de Wellington
tait dcim, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
quilibre. Le 2me rgiment des gardes  pied avait perdu cinq
lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
bataillon du 30me d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
cent douze soldats; le 79me montagnards avait vingt-quatre officiers
blesss, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tus.
Les hussards hanovriens de Cumberland, un rgiment tout entier, ayant 
sa tte son colonel Hacke, qui devait plus tard tre jug et cass,
avaient tourn bride devant la mle et taient en fuite dans la fort
de Soignes, semant la droute jusqu' Bruxelles. Les charrois, les
prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blesss, voyant les
Franais gagner du terrain et s'approcher de la fort, s'y
prcipitaient; les Hollandais, sabrs par la cavalerie franaise,
criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu' Groenendael, sur une longueur
de prs de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
dire des tmoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
panique fut telle qu'elle gagna le prince de Cond  Malines et Louis
XVIII  Gand.  l'exception de la faible rserve chelonne derrire
l'ambulance tablie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient dmontes. Ces faits
sont avous par Siborne; et Pringle, exagrant le dsastre, va jusqu'
dire que l'arme anglo-hollandaise tait rduite  trente-quatre mille
hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lvres avaient blmi. Le
commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, prsents
 la bataille dans l'tat-major anglais, croyaient le duc perdu.  cinq
heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
sombre: _Blcher, ou la nuit!_

Ce fut vers ce moment-l qu'une ligne lointaine de bayonnettes tincela
sur les hauteurs du ct de Frischemont.

Ici est la priptie de ce drame gant.




Chapitre XI

Mauvais guide  Napolon, bon guide  Blow


On connat la poignante mprise de Napolon: Grouchy espr, Blcher
survenant, la mort au lieu de la vie.

La destine a de ces tournants; on s'attendait au trne du monde; on
aperoit Sainte-Hlne. Si le petit ptre, qui servait de guide  Blow,
lieutenant de Blcher, lui et conseill de dboucher de la fort
au-dessus de Frischemont plutt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
dix-neuvime sicle et peut-tre t diffrente. Napolon et gagn la
bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
l'arme prussienne aboutissait  un ravin infranchissable 
l'artillerie, et Blow n'arrivait pas.

Or, une heure de retard, c'est le gnral prussien Muffling qui le
dclare, et Blcher n'aurait plus trouv Wellington debout; la bataille
tait perdue.

Il tait temps, on le voit, que Blow arrivt. Il avait du reste t
fort retard. Il avait bivouaqu  Dion-le-Mont et tait parti ds
l'aube. Mais les chemins taient impraticables et ses divisions
s'taient embourbes. Les ornires venaient au moyeu des canons. En
outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'troit pont de Wavre; la rue
menant au pont avait t incendie par les Franais; les caissons et les
fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
en feu, avaient d attendre que l'incendie ft teint. Il tait midi que
l'avant-garde de Blow n'avait pu encore atteindre
Chapelle-Saint-Lambert.

L'action, commence deux heures plus tt, et t finie  quatre heures,
et Blcher serait tomb sur la bataille gagne par Napolon. Tels sont
ces immenses hasards, proportionns  un infini qui nous chappe. Ds
midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperu 
l'extrme horizon quelque chose qui avait fix son attention. Il avait
dit:--Je vois l-bas un nuage qui me parat tre des troupes. Puis il
avait demand au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers
Chapelle-Saint-Lambert?--Le marchal braquant sa lunette avait
rpondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. videmment
Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
lunettes de l'tat-major avaient tudi le nuage signal par
l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font
halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vrit est que
le nuage ne remuait pas. L'empereur avait dtach en reconnaissance vers
ce point obscur la division de cavalerie lgre de Domon.

Blow en effet n'avait pas boug. Son avant-garde tait trs faible, et
ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'arme, et il
avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais  cinq
heures, voyant le pril de Wellington, Blcher ordonna  Blow
d'attaquer et dit ce mot remarquable: Il faut donner de l'air  l'arme
anglaise.

Peu aprs, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se dployaient
devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
dbouchait du bois de Paris, Plancenoit tait en flammes, et les boulets
prussiens commenaient  pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
rserve derrire Napolon.




Chapitre XII

La garde


On sait le reste: l'irruption d'une troisime arme, la bataille
disloque, quatre-vingt-six bouches  feu tonnant tout  coup, Pirch Ier
survenant avec Blow, la cavalerie de Zieten mene par Blcher en
personne, les Franais refouls, Marcognet balay du plateau d'Ohain,
Durutte dlog de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
charpe, une nouvelle bataille se prcipitant  la nuit tombante sur nos
rgiments dmantels, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
pousse en avant, la gigantesque troue faite dans l'arme franaise, la
mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
l'extermination, le dsastre de front, le dsastre en flanc, la garde
entrant en ligne sous cet pouvantable croulement.

Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_!
L'histoire n'a rien de plus mouvant que cette agonie clatant en
acclamations.

Le ciel avait t couvert toute la journe. Tout  coup, en ce moment-l
mme, il tait huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'cartrent
et laissrent passer,  travers les ormes de la route de Nivelles, la
grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
lever  Austerlitz.

Chaque bataillon de la garde, pour ce dnouement, tait command par un
gnral. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
taient l. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
large plaque  l'aigle apparurent, symtriques, aligns, tranquilles,
superbes, dans la brume de cette mle, l'ennemi sentit le respect de la
France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
ailes dployes, et ceux qui taient vainqueurs, s'estimant vaincus,
reculrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le
rgiment rouge des gardes anglaises, couch derrire les haies, se leva,
une nue de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
nos aigles, tous se rurent, et le suprme carnage commena. La garde
impriale sentit dans l'ombre l'arme lchant pied autour d'elle, et le
vaste branlement de la droute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui
avait remplac le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrire elle,
elle continua d'avancer, de plus en plus foudroye et mourant davantage
 chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hsitants ni de
timides. Le soldat dans cette troupe tait aussi hros que le gnral.
Pas un homme ne manqua au suicide.

Ney, perdu, grand de toute la hauteur de la mort accepte, s'offrait 
tous les coups dans cette tourmente. Il eut l son cinquime cheval tu
sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'cume aux lvres, l'uniforme
dboutonn, une de ses paulettes  demi coupe par le coup de sabre
d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bossele par une balle,
sanglant, fangeux, magnifique, une pe casse  la main, il disait:
_Venez voir comment meurt un marchal de France sur le champ de
bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il tait hagard et indign.
Il jetait  Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas
tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie crasant une
poigne d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu tais rserv
 des balles franaises, infortun!




Chapitre XIII

La catastrophe


La droute derrire la garde fut lugubre.

L'arme plia brusquement de tous les cts  la fois, de Hougomont, de
la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut
suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une arme qui se dbande, c'est un dgel.
Tout flchit, se fle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hte,
se prcipite. Dsagrgation inoue. Ney emprunte un cheval, saute
dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans pe, se met en travers de
la chausse de Bruxelles, arrtant  la fois les Anglais et les
Franais. Il tche de retenir l'arme, il la rappelle, il l'insulte, il
se cramponne  la droute. Il est dbord. Les soldats le fuient, en
criant: _Vive le marchal Ney!_ Deux rgiments de Durutte vont et
viennent effars et comme ballotts entre le sabre des uhlans et la
fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
des mles, c'est la droute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
les autres, norme cume de la bataille. Lobau  une extrmit comme
Reille  l'autre sont rouls dans le flot. En vain Napolon fait des
murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dpense  un
dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Blow, Morand devant Pirch,
Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
men  la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
dragons anglais. Napolon court au galop le long des fuyards, les
harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
matin _vive l'empereur_, restent bantes; c'est  peine si on le
connat. La cavalerie prussienne, frache venue, s'lance, vole, sabre,
taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
sauvent; les soldats du train dtellent les caissons et en prennent les
chevaux pour s'chapper; des fourgons culbuts les quatre roues en l'air
entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'crase, on se
foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
perdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
ponts, les plaines, les collines, les valles, les bois, encombrs par
cette vasion de quarante mille hommes. Cris, dsespoir, sacs et fusils
jets dans les seigles, passages frays  coups d'pe, plus de
camarades, plus d'officiers, plus de gnraux, une inexprimable
pouvante. Zieten sabrant la France  son aise. Les lions devenus
chevreuils. Telle fut cette fuite.

 Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
rallia trois cents hommes. On barricada l'entre du village; mais  la
premire vole de la mitraille prussienne, tout se remit  fuir, et
Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette vole de mitraille
empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique  droite de la
route, quelques minutes avant d'entrer  Genappe. Les Prussiens
s'lancrent dans Genappe, furieux sans doute d'tre si peu vainqueurs.
La poursuite fut monstrueuse. Blcher ordonna l'extermination. Roguet
avait donn ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
franais qui lui amnerait un prisonnier prussien. Blcher dpassa
Roguet. Le gnral de la jeune garde, Ducesme, accul sur la porte d'une
auberge de Genappe, rendit son pe  un hussard de la mort qui prit
l'pe et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blcher se
dshonora. Cette frocit mit le comble au dsastre. La droute
dsespre traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
s'arrta qu' la frontire. Hlas! et qui donc fuyait de la sorte? la
grande arme.

Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
bravoure qui ait jamais tonn l'histoire, est-ce que cela est sans
cause? Non. L'ombre d'une droite norme se projette sur Waterloo. C'est
la journe du destin. La force au-dessus de l'homme a donn ce jour-l.
De l le pli pouvant des ttes; de l toutes ces grandes mes rendant
leur pe. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombs terrasss,
n'ayant plus rien  dire ni  faire, sentant dans l'ombre une prsence
terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-l, la perspective du genre
humain a chang. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvime sicle. La
disparition du grand homme tait ncessaire  l'avnement du grand
sicle. Quelqu'un  qui on ne rplique pas s'en est charg. La panique
des hros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
nuage, il y a du mtore. Dieu a pass.

 la nuit tombante, dans un champ prs de Genappe, Bernard et Bertrand
saisirent par un pan de sa redingote et arrtrent un homme hagard,
pensif, sinistre, qui, entran jusque-l par le courant de la droute,
venait de mettre pied  terre, avait pass sous son bras la bride de son
cheval, et, l'oeil gar, s'en retournait seul vers Waterloo. C'tait
Napolon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rve
croul.




Chapitre XIV

Le dernier carr


Quelques carrs de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
droute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu' la
nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
et, inbranlables, s'en laissrent envelopper. Chaque rgiment, isol
des autres et n'ayant plus de lien avec l'arme rompue de toutes parts,
mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
dernire action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
la plaine de Mont-Saint-Jean. L, abandonns, vaincus, terribles, ces
carrs sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Ina, Friedland,
mouraient en eux.

Au crpuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
cette pente gravie par les cuirassiers, inonde maintenant par les
masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
victorieuse, sous une effroyable densit de projectiles, ce carr
luttait. Il tait command par un officier obscur nomm Cambronne. 
chaque dcharge, le carr diminuait, et ripostait. Il rpliquait  la
mitraille par la fusillade, rtrcissant continuellement ses quatre
murs. De loin les fuyards s'arrtaient par moment, essouffls, coutant
dans les tnbres ce sombre tonnerre dcroissant.

Quand cette lgion ne fut plus qu'une poigne, quand leur drapeau ne fut
plus qu'une loque, quand leurs fusils puiss de balles ne furent plus
que des btons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacre autour
de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
fit silence. Ce fut une espce de rpit. Ces combattants avaient autour
d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes 
cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperu  travers les
roues et les affts; la colossale tte de mort que les hros entrevoient
toujours dans la fume au fond de la bataille, s'avanait sur eux et les
regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crpusculaire qu'on
chargeait les pices, les mches allumes pareilles  des yeux de tigre
dans la nuit firent un cercle autour de leurs ttes, tous les boute-feu
des batteries anglaises s'approchrent des canons, et alors, mu, tenant
la minute suprme suspendue au-dessus de ces hommes, un gnral anglais,
Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves
Franais, rendez-vous!_ Cambronne rpondit: _Merde!_




Chapitre XV

Cambronne


Le lecteur franais voulant tre respect, le plus beau mot peut-tre
qu'un Franais ait jamais dit ne peut lui tre rpt. Dfense de
dposer du sublime dans l'histoire.

 nos risques et prils, nous enfreignons cette dfense.

Donc, parmi tous ces gants, il y eut un titan, Cambronne.

Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraill, il
a survcu.

L'homme qui a gagn la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napolon en
droute, ce n'est pas Wellington pliant  quatre heures, dsespr 
cinq, ce n'est pas Blcher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagn
la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.

Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

Faire cette rponse  la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
base au lion futur, jeter cette rplique  la pluie de la nuit, au mur
tratre de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, 
l'arrive de Blcher, tre l'ironie dans le spulcre, faire en sorte de
rester debout aprs qu'on sera tomb, noyer dans deux syllabes la
coalition europenne, offrir aux rois ces latrines dj connues des
csars, faire du dernier des mots le premier en y mlant l'clair de la
France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, complter Lonidas
par Rabelais, rsumer cette victoire dans une parole suprme impossible
 prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, aprs ce carnage
avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte  la foudre.
Cela atteint la grandeur eschylienne.

Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une
poitrine par le ddain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blcher il tait
perdu. Est-ce Blcher? Non. Si Wellington n'et pas commenc, Blcher
n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernire heure, ce
soldat ignor, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a l un
mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
au moment o il en clate de rage, on lui offre cette drision, la vie!
Comment ne pas bondir? Ils sont l, tous les rois de l'Europe, les
gnraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
victorieux, et derrire les cent mille, un million, leurs canons, mche
allume, sont bants, ils ont sous leurs talons la garde impriale et la
grande arme, ils viennent d'craser Napolon, et il ne reste plus que
Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une pe. Il lui
vient de l'cume, et cette cume, c'est le mot. Devant cette victoire
prodigieuse et mdiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
dsespr se redresse; il en subit l'normit, mais il en constate le
nant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
nombre, de la force et de la matire, il trouve  l'me une expression,
l'excrment. Nous le rptons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
c'est tre le vainqueur.

L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu  cette minute
fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
de l'ouragan divin se dtache et vient passer  travers ces hommes, et
ils tressaillent, et l'un chante le chant suprme et l'autre pousse le
cri terrible. Cette parole du ddain titanique, Cambronne ne la jette
pas seulement  l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
au pass au nom de la rvolution. On l'entend, et l'on reconnat dans
Cambronne la vieille me des gants. Il semble que c'est Danton qui
parle ou Klber qui rugit.

Au mot de Cambronne, la voix anglaise rpondit: _feu!_ les batteries
flamboyrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
un dernier vomissement de mitraille, pouvantable, une vaste fume,
vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fume se
dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable tait ananti; la
garde tait morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, 
peine distinguait-on  et l un tressaillement parmi les cadavres; et
c'est ainsi que les lgions franaises, plus grandes que les lgions
romaines, expirrent  Mont-Saint-Jean sur la terre mouille de pluie et
de sang, dans les bls sombres,  l'endroit o passe maintenant, 
quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gament son cheval,
Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.




Chapitre XVI

_Quot libras in duce?_


La bataille de Waterloo est une nigme. Elle est aussi obscure pour ceux
qui l'ont gagne que pour celui qui l'a perdue. Pour Napolon, c'est une
panique. Blcher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
embrouills. Ceux-ci balbutient, ceux-l bgayent. Jomini partage la
bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
pripties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
apprciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les
linaments caractristiques de cette catastrophe du gnie humain aux
prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
blouissement, et dans cet blouissement ils ttonnent. Journe
fulgurante, en effet, croulement de la monarchie militaire qui,  la
grande stupeur des rois, a entran tous les royaumes, chute de la
force, droute de la guerre.

Dans cet vnement, empreint de ncessit surhumaine, la part des hommes
n'est rien.

Retirer Waterloo  Wellington et  Blcher, est-ce ter quelque chose 
l'Angleterre et  l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problme de
Waterloo. Grce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
aventures de l'pe. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
tiennent dans un fourreau. Dans cette poque o Waterloo n'est qu'un
cliquetis de sabres, au-dessus de Blcher l'Allemagne  Goethe et
au-dessus de Wellington l'Angleterre  Byron. Un vaste lever d'ides est
propre  notre sicle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
pensent. L'lvation de niveau qu'elles apportent  la civilisation leur
est intrinsque; il vient d'elles-mmes, et non d'un accident. Ce
qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvime sicle n'a point Waterloo
pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
subites aprs une victoire. C'est la vanit passagre des torrents
enfls d'un orage. Les peuples civiliss, surtout au temps o nous
sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
fortune d'un capitaine. Leur poids spcifique dans le genre humain
rsulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
leur dignit, leur lumire, leur gnie, ne sont pas des numros que les
hros et les conqurants, ces joueurs, peuvent mettre  la loterie des
batailles. Souvent bataille perdue, progrs conquis. Moins de gloire,
plus de libert. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
jeu  qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
cts. Rendons au hasard ce qui est au hasard et  Dieu ce qui est 
Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.

Quine gagn par l'Europe, pay par la France.

Ce n'tait pas beaucoup la peine de mettre l un lion.

Waterloo du reste est la plus trange rencontre qui soit dans
l'histoire. Napolon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
des contraires. Jamais Dieu, qui se plat aux antithses, n'a fait un
plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
ct, la prcision, la prvision, la gomtrie, la prudence, la retraite
assure, les rserves mnages, un sang-froid opinitre, une mthode
imperturbable, la stratgie qui profite du terrain, la tactique qui
quilibre les bataillons, le carnage tir au cordeau, la guerre rgle
montre en main, rien laiss volontairement au hasard, le vieux courage
classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
l'tranget militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant,
on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
un art prodigieux dans une imptuosit ddaigneuse, tous les mystres
d'une me profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
la fort, la colline, somms et en quelque sorte forcs d'obir, le
despote allant jusqu' tyranniser le champ de bataille, la foi 
l'toile mle  la science stratgique, la grandissant, mais la
troublant. Wellington tait le _Barme_ de la guerre, Napolon en tait
le _Michel-Ange_; et cette fois le gnie fut vaincu par le calcul.

Des deux cts on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
russit. Napolon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
attendait Blcher; il vint.

Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
 son aurore, l'avait rencontre en Italie, et superbement battue. La
vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
avait t non seulement foudroye, mais scandalise. Qu'tait-ce que ce
Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
canons, sans souliers, presque sans arme, avec une poigne d'hommes
contre des masses, se ruait sur l'Europe coalise, et gagnait
absurdement des victoires dans l'impossible? D'o sortait ce forcen
foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le mme jeu de
combattants dans la main, pulvrisait l'une aprs l'autre les cinq
armes de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
Wurmser sur Beaulieu, Mlas sur Wurmser, Mack sur Mlas? Qu'tait-ce que
ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'cole
acadmique militaire l'excommuniait en lchant pied. De l une
implacable rancune du vieux csarisme contre le nouveau, du sabre
correct contre l'pe flamboyante, et de l'chiquier contre le gnie. Le
18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
crivit: Waterloo. Triomphe des mdiocres, doux aux majorits. Le destin
consentit  cette ironie.  son dclin, Napolon retrouva devant lui
Wurmser jeune.

Pour avoir Wurmser en effet, il sufft de blanchir les cheveux de
Wellington.

Waterloo est une bataille du premier ordre gagne par un capitaine du
second.

Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
c'est la fermet anglaise, c'est la rsolution anglaise, c'est le sang
anglais; ce que l'Angleterre a eu l de superbe, ne lui en dplaise,
c'est elle-mme. Ce n'est pas son capitaine, c'est son arme.

Wellington, bizarrement ingrat, dclare dans une lettre  lord Bathurst
que son arme, l'arme qui a combattu le 18 juin 1815, tait une
dtestable arme. Qu'en pense cette sombre mle d'ossements enfouis
sous les sillons de Waterloo?

L'Angleterre a t trop modeste vis--vis de Wellington. Faire
Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
qu'un hros comme un autre. Ces cossais gris, ces horse-guards, ces
rgiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
recrues toutes fraches qui savaient  peine manier le mousquet tenant
tte aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voil ce qui est grand.
Wellington a t tenace, ce fut l son mrite, et nous ne le lui
marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
t tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_.
Quant  nous, toute notre glorification va au soldat anglais,  l'arme
anglaise, au peuple anglais. Si trophe il y a, c'est  l'Angleterre que
le trophe est d. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
de la figure d'un homme, elle levait dans la nue la statue d'un peuple.
Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
a encore, aprs son 1688 et notre 1789, l'illusion fodale. Elle croit 
l'hrdit et  la hirarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dpasse en
puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tte.
Workman, il se laisse ddaigner; soldat, il se laisse btonner. On se
souvient qu' la bataille d'Inkermann un sergent qui,  ce qu'il parat,
avait sauv l'arme, ne put tre mentionn par lord Raglan, la
hirarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
aucun hros au-dessous du grade d'officier.

Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habilet du hasard. Pluie
nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
canon, guide de Napolon qui le trompe, guide de Blow qui l'claire;
tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.

Au total, disons-le, il y eut  Waterloo plus de massacre que de
bataille.

Waterloo est de toutes les batailles ranges celle qui a le plus petit
front sur un tel nombre de combattants. Napolon, trois quarts de lieue,
Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
ct. De cette paisseur vint le carnage.

On a fait ce calcul et tabli cette proportion: Perte d'hommes: 
Austerlitz, Franais, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
Autrichiens, quarante-quatre pour cent.  Wagram, Franais, treize pour
cent; Autrichiens, quatorze.  la Moskowa, Franais, trente-sept pour
cent; Russes, quarante-quatre.  Bautzen, Franais, treize pour cent;
Russes et Prussiens, quatorze.  Waterloo, Franais, cinquante-six pour
cent; Allis, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient  la terre,
support impassible de l'homme, et il ressemble  toutes les plaines.

La nuit pourtant une espce de brume visionnaire s'en dgage, et si
quelque voyageur s'y promne, s'il regarde, s'il coute, s'il rve comme
Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
reprend sa ralit; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
galops furieux traversent l'horizon! le songeur effar voit l'clair des
sabres, l'tincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un rle au
fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantme; ces ombres,
ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
squelette, c'est Napolon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nues,
et, dans les tnbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
Hougomont, Frischemont, Pape-lotte, Plancenoit, apparaissent confusment
couronnes de tourbillons de spectres s'exterminant.




Chapitre XVII

Faut-il trouver bon Waterloo?


Il existe une cole librale trs respectable qui ne hait point
Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
stupfaite de la libert. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est 
coup sr l'inattendu.

Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
intentionnellement une victoire contre-rvolutionnaire. C'est l'Europe
contre la France, c'est Ptersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
attaqu  travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
contre l'indomptable meute franaise. teindre enfin ce vaste peuple en
ruption depuis vingt-six ans, tel tait le rve. Solidarit des
Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
que, l'empire ayant t despotique, la royaut, par la raction
naturelle des choses, devait forcment tre librale, et qu'un ordre
constitutionnel  contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret
des vainqueurs. C'est que la rvolution ne peut tre vraiment vaincue,
et qu'tant providentielle et absolument fatale, elle reparat toujours,
avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trnes, aprs
Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
met un postillon sur le trne de Naples et un sergent sur le trne de
Sude, employant l'ingalit  dmontrer l'galit; Louis XVIII 
Saint-Ouen contresigne la dclaration des droits de l'homme. Voulez-vous
vous rendre compte de ce que c'est que la rvolution, appelez-la
_Progrs_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
progrs, appelez-le _Demain_. Demain fait irrsistiblement son oeuvre,
et il la fait ds aujourd'hui. Il arrive toujours  son but,
trangement. Il emploie Wellington  faire de Foy, qui n'tait qu'un
soldat, un orateur. Foy tombe  Hougomont et se relve  la tribune.
Ainsi procde le progrs. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-l. Il
ajuste  son travail divin, sans se dconcerter, l'homme qui a enjamb
les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du pre lyse. Il se sert
du podagre comme du conqurant; du conqurant au dehors, du podagre au
dedans. Waterloo, en coupant court  la dmolition des trnes europens
par l'pe, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
rvolutionnaire d'un autre ct. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
des penseurs. Le sicle que Waterloo voulait arrter a march dessus et
a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a t vaincue par la
libert.

En somme, et incontestablement, ce qui triomphait  Waterloo, ce qui
souriait derrire Wellington, ce qui lui apportait tous les btons de
marchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bton de marchal de France,
ce qui roulait joyeusement les brouettes de terre pleine d'ossements
pour lever la butte du lion, ce qui a triomphalement crit sur ce
pidestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blcher
sabrant la droute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
penchait sur la France comme sur une proie, c'tait la
contre-rvolution. C'est la contre-rvolution qui murmurait ce mot
infme: dmembrement. Arrive  Paris, elle a vu le cratre de prs,
elle a senti que cette cendre lui brlait les pieds, et elle s'est
ravise. Elle est revenue au bgayement d'une charte.

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De libert
intentionnelle, point. La contre-rvolution tait involontairement
librale, de mme que, par un phnomne correspondant, Napolon tait
involontairement rvolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre  cheval
fut dsaronn.




Chapitre XVIII

Recrudescence du droit divin


Fin de la dictature. Tout un systme d'Europe croula.

L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla  celle du monde romain
expirant. On revit de l'abme comme au temps des barbares. Seulement la
barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
contre-rvolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
court. L'empire, avouons-le, fut pleur, et pleur par des yeux
hroques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
t la gloire mme. Il avait rpandu sur la terre toute la lumire que
la tyrannie peut donner; lumire sombre. Disons plus: lumire obscure.
Compare au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
fit l'effet d'une clipse.

Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
effacrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithse du
Barnais. Le drapeau du dme des Tuileries fut blanc. L'exil trna. La
table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelys de
Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
ayant vieilli. L'autel et le trne fraternisrent majestueusement. Une
des formes les plus incontestes du salut de la socit au dix-neuvime
sicle s'tablit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
cocarde blanche. Trestaillon fut clbre. La devise _non pluribus impar_
reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la faade de la
caserne du quai d'Orsay. O il y avait eu une garde impriale, il y eut
une maison rouge. L'arc du carrousel, tout charg de victoires mal
portes, dpays dans ces nouveauts, un peu honteux peut-tre de
Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
d'Angoulme. Le cimetire de la Madeleine, redoutable fosse commune de
93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
Marie-Antoinette tant dans cette poussire. Dans le foss de Vincennes,
un cippe spulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien tait
mort dans le mois mme o Napolon avait t couronn. Le pape Pie VII,
qui avait fait ce sacre trs prs de cette mort, bnit tranquillement la
chute comme il avait bni l'lvation. Il y eut  Schoenbrunn une petite
ombre ge de quatre ans qu'il fut sditieux d'appeler le roi de Rome.
Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trnes, et le
matre de l'Europe a t mis dans une cage, et l'ancien rgime est
devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumire de la terre ont
chang de place, parce que, dans l'aprs-midi d'un jour d't, un ptre
a dit  un Prussien dans un bois: passez par ici et non par l!

Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles ralits malsaines
et vnneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge pousa
1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
constitutionnelles, les prjugs, les superstitions et les
arrire-penses, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de
libralisme. Changement de peau des serpents.

L'homme avait t  la fois agrandi et amoindri par Napolon. L'idal,
sous ce rgne de la matire splendide, avait reu le nom trange
d'idologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en drision
l'avenir. Les peuples cependant, cette chair  canon si amoureuse du
canonnier, le cherchaient des yeux. O est-il? Que fait-il? _Napolon
est mort_, disait un passant  un invalide de Marengo et de
Waterloo.--_Lui mort!_ s'cria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les
imaginations difiaient cet homme terrass. Le fond de l'Europe, aprs
Waterloo, fut tnbreux. Quelque chose d'norme resta longtemps vide par
l'vanouissement de Napolon.

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
d'avance le champ fatal de Waterloo.

En prsence et en face de cette antique Europe refaite, les linaments
d'une France nouvelle s'bauchrent. L'avenir, raill par l'empereur,
fit son entre. Il avait sur le front cette toile, Libert. Les yeux
ardents des jeunes gnrations se tournrent vers lui. Chose singulire,
on s'prit en mme temps de cet avenir, Libert, et de ce pass,
Napolon. La dfaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tomb semblait
plus haut que Napolon debout. Ceux qui avaient triomph eurent peur.
L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
par Montchenu. Ses bras croiss devinrent l'inquitude des trnes.
Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantit de
rvolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
libralisme bonapartiste. Ce fantme donnait le tremblement au vieux
monde. Les rois rgnrent mal  leur aise, avec le rocher de
Sainte-Hlne  l'horizon.

Pendant que Napolon agonisait  Longwood, les soixante mille hommes
tombs dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
chose de leur paix se rpandit dans le monde. Le congrs de Vienne en
fit les traits de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.

Voil ce que c'est que Waterloo.

Mais qu'importe  l'infini? Toute cette tempte, tout ce nuage, cette
guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
d'herbe  l'autre gale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
de Notre-Dame.




Chapitre XIX

Le champ de bataille la nuit


Revenons, c'est une ncessit de ce livre, sur ce fatal champ de
bataille.

Le 18 juin 1815, c'tait pleine lune. Cette clart favorisa la poursuite
froce de Blcher, dnona les traces des fuyards, livra cette masse
dsastreuse  la cavalerie prussienne acharne, et aida au massacre. Il
y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
nuit.

Aprs le dernier coup de canon tir, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
dserte.

Les Anglais occuprent le campement des Franais, c'est la constatation
habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils tablirent
leur bivouac au del de Rossomme. Les Prussiens, lchs sur la droute,
poussrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rdiger son
rapport  lord Bathurst.

Si jamais le _sic vos non vobis_ a t applicable, c'est  coup sr  ce
village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est rest  une
demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a t canonn, Hougomont a t
brl, Papelotte a t brl, Plancenoit a t brl, la Haie-Sainte a
t prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
vainqueurs; on sait  peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
travaill dans la bataille en a tout l'honneur.

Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
prsente, nous lui disons ses vrits. La guerre a d'affreuses beauts
que nous n'avons point caches; elle a aussi, convenons-en, quelques
laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dpouillement des
morts aprs la victoire. L'aube qui suit une bataille se lve toujours
sur des cadavres nus.

Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse
main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
filous faisant leur coup derrire la gloire? Quelques philosophes,
Voltaire entre autres, affirment que ce sont prcisment ceux-l qui ont
fait la gloire. _Ce sont les mmes_, disent-ils, _il n'y a pas de
rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont  terre_. _Le hros
du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, aprs tout, de
dtrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant  nous, nous ne
le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
cela nous semble impossible  la mme main.

Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, aprs les vainqueurs
viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
contemporain, hors de cause.

Toute arme a une queue, et c'est l ce qu'il faut accuser. Des tres
chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espces de
_vespertilio_ qu'engendre ce crpuscule qu'on appelle la guerre, des
porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des clops
redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
maraudeurs, les armes en marche autrefois,--nous ne parlons pas du
temps prsent,--tranaient tout cela, si bien que, dans la langue
spciale, cela s'appelait les tranards. Aucune arme ni aucune nation
n'taient responsables de ces tres; ils parlaient italien et suivaient
les Allemands; ils parlaient franais et suivaient les Anglais. C'est
par un de ces misrables, tranard espagnol qui parlait franais, que le
marquis de Fervacques, tromp par son baragouin picard, et le prenant
pour un des ntres, fut tu en tratre et vol sur le champ de bataille
mme, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
naissait le maraud. La dtestable maxime: _vivre sur l'ennemi_,
produisait cette lpre, qu'une forte discipline pouvait seule gurir. Il
y a des renommes qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
certains gnraux, grands d'ailleurs, ont t si populaires. Turenne
tait ador de ses soldats parce qu'il tolrait le pillage; le mal
permis fait partie de la bont; Turenne tait si bon qu'il a laiss
mettre  feu et  sang le Palatinat. On voyait  la suite des armes
moins ou plus de maraudeurs selon que le chef tait plus ou moins
svre. Hoche et Marceau n'avaient point de tranards; Wellington, nous
lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.

Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dpouilla les morts.
Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
pris en flagrant dlit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
dans l'autre.

La lune tait sinistre sur cette plaine.

Vers minuit, un homme rdait, ou plutt rampait, du ct du chemin creux
d'Ohain. C'tait, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
caractriser, ni Anglais, ni Franais, ni paysan, ni soldat, moins homme
que goule, attir par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
venant dvaliser Waterloo. Il tait vtu d'une blouse qui tait un peu
une capote, il tait inquiet et audacieux, il allait devant lui et
regardait derrire lui. Qu'tait-ce que cet homme? La nuit probablement
en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
videmment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
s'arrtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
n'tait pas observ, se penchait brusquement, drangeait  terre quelque
chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystrieux le
faisaient ressembler  ces larves crpusculaires qui hantent les ruines
et que les anciennes lgendes normandes appellent les Alleurs.

De certains chassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
marcages.

Un regard qui et sond attentivement toute cette brume et pu
remarquer,  quelque distance, arrt et comme cach derrire la masure
qui borde sur la chausse de Nivelles l'angle de la route de
Mont-Saint-Jean  Braine-l'Alleud, une faon de petit fourgon de
vivandier  coiffe d'osier goudronne, attel d'une haridelle affame
broutant l'ortie  travers son mors, et dans ce fourgon une espce de
femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-tre y avait-il un
lien entre ce fourgon et ce rdeur.

L'obscurit tait sereine. Pas un nuage au znith. Qu'importe que la
terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont l les indiffrences du
ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre casses par la mitraille
mais non tombes et retenues par l'corce se balanaient doucement au
vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient 
des dparts d'mes.

On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
rondes-major du campement anglais.

Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brler, faisant, l'un 
l'ouest, l'autre  l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
rattacher, comme un collier de rubis dnou ayant  ses extrmits deux
escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais tal en demi-cercle
immense sur les collines de l'horizon.

Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait t cette
mort pour tant de braves, le coeur s'pouvante d'y songer.

Si quelque chose est effroyable, s'il existe une ralit qui dpasse le
rve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, tre en pleine possession de la
force virile, avoir la sant et la joie, rire vaillamment, courir vers
une gloire qu'on a devant soi, blouissante, se sentir dans la poitrine
un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volont qui raisonne,
parler, penser, esprer, aimer, avoir une mre, avoir une femme, avoir
des enfants, avoir la lumire, et tout  coup, le temps d'un cri, en
moins d'une minute, s'effondrer dans un abme, tomber, rouler, craser,
tre cras, voir des pis de bl, des fleurs, des feuilles, des
branches, ne pouvoir se retenir  rien, sentir son sabre inutile, des
hommes sous soi, des chevaux sur soi, se dbattre en vain, les os briss
par quelque ruade dans les tnbres, sentir un talon qui vous fait
jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, touffer,
hurler, se tordre, tre l-dessous, et se dire: _tout  l'heure j'tais
un vivant!_

L o avait rl ce lamentable dsastre, tout faisait silence
maintenant. L'encaissement du chemin creux tait comble de chevaux et de
cavaliers inextricablement amoncels. Enchevtrement terrible. Il n'y
avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesur. Un tas de
morts dans la partie haute, une rivire de sang dans la partie basse;
telle tait cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
sur la chausse de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
l'abatis d'arbres qui barrait la chausse,  un endroit qu'on montre
encore. C'est, on s'en souvient, au point oppos, vers la chausse de
Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'paisseur
des cadavres se proportionnait  la profondeur du chemin creux. Vers le
milieu,  l'endroit o il devenait plein, l o avait pass la division
Delord, la couche des morts s'amincissait.

Le rdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
allait de ce ct. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
dans le sang.

Tout  coup il s'arrta.  quelques pas devant lui, dans le chemin
creux, au point o finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, claire par la lune.

Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui tait un
anneau d'or.

L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
n'y avait plus d'anneau  cette main.

Il ne se releva pas prcisment; il resta dans une attitude fauve et
effarouche, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, 
genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuys 
terre, la tte guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
pattes du chacal conviennent  de certaines actions.

Puis, prenant son parti, il se dressa.

En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrire on le
tenait.

Il se retourna; c'tait la main ouverte qui s'tait referme et qui
avait saisi le pan de sa capote.

Un honnte homme et eu peur. Celui-ci se mit  rire.

--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
gendarme.

Cependant la main dfaillit et le lcha. L'effort s'puise vite dans la
tombe.

--Ah ! reprit le rdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
pencha de nouveau, fouilla le tas, carta ce qui faisait obstacle,
saisit la main, empoigna le bras, dgagea la tte, tira le corps, et
quelques instants aprs il tranait dans l'ombre du chemin creux un
homme inanim, au moins vanoui. C'tait un cuirassier, un officier, un
officier mme d'un certain rang; une grosse paulette d'or sortait de
dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
coup de sabre balafrait son visage o l'on ne voyait que du sang. Du
reste, il ne semblait pas qu'il et de membre cass, et par quelque
hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'taient
arc-bouts au-dessus de lui de faon  le garantir de l'crasement. Ses
yeux taient ferms.

Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Lgion d'honneur.

Le rdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
avait sous sa capote.

Aprs quoi, il tta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.

Comme il en tait  cette phase des secours qu'il portait  ce mourant,
l'officier ouvrit les yeux.

--Merci, dit-il faiblement.

La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fracheur de
la nuit, l'air respir librement, l'avaient tir de sa lthargie.

Le rdeur ne rpondit point. Il leva la tte. On entendait un bruit de
pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.

L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:

--Qui a gagn la bataille?

--Les Anglais, rpondit le rdeur.

L'officier reprit:

--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
Prenez-les.

C'tait dj fait.

Le rdeur excuta le semblant demand, et dit:

--Il n'y a rien.

--On m'a vol, reprit l'officier; j'en suis fch. C'et t pour vous.

Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.

--Voici qu'on vient, dit le rdeur, faisant le mouvement d'un homme qui
s'en va.

L'officier, soulevant pniblement le bras, le retint:

--Vous m'avez sauv la vie. Qui tes-vous?

Le rdeur rpondit vite et bas:

--J'tais comme vous de l'arme franaise. Il faut que je vous quitte.
Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauv la vie.
Tirez-vous d'affaire maintenant.

--Quel est votre grade?

--Sergent.

--Comment vous appelez-vous?

--Thnardier.

--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
Je me nomme Pontmercy.




Livre deuxime--Le vaisseau _L'Orion_




Chapitre I

Le numro 24601 devient le numro 9430


Jean Valjean avait t repris.

On nous saura gr de passer rapidement sur des dtails douloureux. Nous
nous bornons  transcrire deux entrefilets publis par les journaux du
temps, quelques mois aprs les vnements surprenants accomplis 
Montreuil-sur-Mer.

Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
encore  cette poque de _Gazette des Tribunaux_.

Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est dat du 25 juillet
1823:

Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'tre le thtre d'un
vnement peu ordinaire. Un homme tranger au dpartement et nomm Mr
Madeleine avait relev depuis quelques annes, grce  des procds
nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nomm
maire. La police a dcouvert que ce Mr Madeleine n'tait autre qu'un
ancien forat en rupture de ban, condamn en 1796 pour vol, et nomm
Jean Valjean. Jean Valjean a t rintgr au bagne. Il parat qu'avant
son arrestation il avait russi  retirer de chez Mr Laffitte une somme
de plus d'un demi-million qu'il y avait place, et qu'il avait, du
reste, trs lgitimement, dit-on, gagne dans son commerce. On n'a pu
savoir o Jean Valjean avait cach cette somme depuis sa rentre au
bagne de Toulon.

Le deuxime article, un peu plus dtaill, est extrait du _Journal de
Paris_, mme date.

Un ancien forat libr, nomm Jean Valjean, vient de comparatre
devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
appeler l'attention. Ce sclrat tait parvenu  tromper la vigilance de
la police; il avait chang de nom et avait russi  se faire nommer
maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait tabli dans cette
ville un commerce assez considrable. Il a t enfin dmasqu et arrt,
grce au zle infatigable du ministre public. Il avait pour concubine
une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
arrestation. Ce misrable, qui est dou d'une force herculenne, avait
trouv moyen de s'vader; mais, trois ou quatre jours aprs son vasion,
la police mit de nouveau la main sur lui,  Paris mme, au moment o il
montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
profit de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de libert pour
rentrer en possession d'une somme considrable place par lui chez un de
nos principaux banquiers. On value cette somme  six ou sept cent mille
francs.  en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
nomm Jean Valjean vient d'tre traduit aux assises du dpartement du
Var comme accus d'un vol de grand chemin commis  main arme, il y a
huit ans environ, sur la personne d'un de ces honntes enfants qui,
comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:

_...De Savoie arrivent tous les ans_
_Et dont la main lgrement essuie_
_Ces longs canaux engorgs par la suie._

Ce bandit a renonc  se dfendre. Il a t tabli, par l'habile et
loquent organe du ministre public, que le vol avait t commis de
complicit, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
dans le Midi. En consquence Jean Valjean, dclar coupable, a t
condamn  la peine de mort. Ce criminel avait refus de se pourvoir en
cassation. Le roi, dans son inpuisable clmence, a daign commuer sa
peine en celle des travaux forcs  perptuit. Jean Valjean a t
immdiatement dirig sur le bagne de Toulon.

On n'a pas oubli que Jean Valjean avait  Montreuil-sur-Mer des
habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
_Constitutionnel_, prsentrent cette commutation comme un triomphe du
parti prtre.

Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.

Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
prosprit de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prvu dans
sa nuit de fivre et d'hsitation se ralisa; lui de moins, ce fut en
effet l'me de moins. Aprs sa chute, il se fit  Montreuil-sur-Mer ce
partage goste des grandes existences tombes, ce fatal dpcement des
choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurment dans la
communaut humaine et que l'histoire n'a remarqu qu'une fois, parce
qu'il s'est fait aprs la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
couronnent rois; les contre-matres s'improvisrent fabricants. Les
rivalits envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
furent ferms; les btiments tombrent en ruine, les ouvriers se
dispersrent. Les uns quittrent le pays, les autres quittrent le
mtier. Tout se fit dsormais en petit, au lieu de se faire en grand;
pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
dirigeait. Lui tomb, chacun tira  soi; l'esprit de lutte succda 
l'esprit d'organisation, l'pret  la cordialit, la haine de l'un
contre l'autre  la bienveillance du fondateur pour tous; les fils nous
par Mr Madeleine se brouillrent et se rompirent; on falsifia les
procds, on avilit les produits, on tua la confiance; les dbouchs
diminurent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
chmrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
s'vanouit.

L'tat lui-mme s'aperut que quelqu'un avait t cras quelque part.
Moins de quatre ans aprs l'arrt de la cour d'assises constatant au
profit du bagne l'identit de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
de perception de l'impt taient doubls dans l'arrondissement de
Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villle en faisait l'observation  la
tribune au mois de fvrier 1827.




Chapitre II

O on lira deux vers qui sont peut-tre du diable


Avant d'aller plus loin, il est  propos de raconter avec quelque dtail
un fait singulier qui se passa vers la mme poque  Montfermeil et qui
n'est peut-tre pas sans concidence avec certaines conjectures du
ministre public.

Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition trs ancienne,
d'autant plus curieuse et d'autant plus prcieuse qu'une superstition
populaire dans le voisinage de Paris est comme un alos en Sibrie. Nous
sommes de ceux qui respectent tout ce qui est  l'tat de plante rare.
Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
temps immmorial, choisi la fort pour y cacher ses trsors. Les bonnes
femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer,  la chute du jour,
dans les endroits carts du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
charretier ou d'un bcheron, chauss de sabots, vtu d'un pantalon et
d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
chapeau il a deux immenses cornes sur la tte. Ceci doit le rendre
reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occup  creuser
un trou. Il y a trois manires de tirer parti de cette rencontre. La
premire, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperoit
que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il parat noir parce
qu'on est au crpuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
cornes n'est autre chose qu'une fourche  fumier qu'il porte sur son dos
et dont les dents, grce  la perspective du soir, semblaient lui sortir
de la tte. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
seconde manire, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creus son
trou, qu'il l'ait referm et qu'il s'en soit all; puis de courir bien
vite  la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le trsor que l'homme
noir y a ncessairement dpos. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
la troisime manire, c'est de ne point parler  l'homme noir, de ne
point le regarder, et de s'enfuir  toutes jambes. On meurt dans
l'anne. Comme les trois manires ont leurs inconvnients, la seconde,
qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de possder un
trsor, ne ft-ce qu'un mois, est la plus gnralement adopte. Les
hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
 ce qu'on assure, rouvert les trous creuss par l'homme noir et essay
de voler le diable. Il parat que l'opration est mdiocre. Du moins,
s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
nigmatiques en latin barbare qu'a laisss sur ce sujet un mauvais moine
normand, un peu sorcier, appel Tryphon. Ce Tryphon est enterr 
l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville prs Rouen, et il nat des
crapauds sur sa tombe.

On fait donc des efforts normes, ces fosses-l sont ordinairement trs
creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brle sa chandelle, on
brche sa pioche, et lorsqu'on est arriv enfin au fond du trou,
lorsqu'on met la main sur le trsor, que trouve-t-on? qu'est-ce que
c'est que le trsor du diable? Un sou, parfois un cu, une pierre, un
squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre pli en quatre
comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
Tryphon:

_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_
_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._

Il parat que de nos jours on y trouve aussi, tantt une poire  poudre
avec des balles, tantt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
videmment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
dernires trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzime sicle et
qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.

Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sr de perdre tout ce
qu'on possde; et quant  la poudre qui est dans la poire, elle a la
proprit de vous faire clater votre fusil  la figure.

Or, fort peu de temps aprs l'poque o il sembla au ministre public
que le forat libr Jean Valjean, pendant son vasion de quelques
jours, avait rd autour de Montfermeil, on remarqua dans ce mme
village qu'un certain vieux cantonnier appel Boulatruelle avait des
allures dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
Boulatruelle avait t au bagne; il tait soumis  de certaines
surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
traverse de Gagny  Lagny.

Ce Boulatruelle tait un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
trop respectueux, trop humble, prompt  ter son bonnet  tout le monde,
tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affili  des
bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis  la nuit
tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il tait ivrogne.

Voici ce qu'on croyait avoir remarqu:

Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
fort avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairires
les plus dsertes, dans les fourrs les plus sauvages, ayant l'air de
chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzbuth, puis elles
reconnaissaient Boulatruelle, et n'taient gure plus rassures. Ces
rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il tait
visible qu'il cherchait  se cacher, et qu'il y avait un mystre dans ce
qu'il faisait.

On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque
apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce
Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.

Cependant les manges de Boulatruelle dans le bois cessrent, et il
reprit rgulirement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.

Quelques personnes toutefois taient restes curieuses, pensant qu'il y
avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trsors de la
lgende, mais quelque bonne aubaine, plus srieuse et plus palpable que
les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
surpris  moiti le secret. Les plus intrigus taient le matre
d'cole et le gargotier Thnardier, lequel tait l'ami de tout le monde
et n'avait point ddaign de se lier avec Boulatruelle.

--Il a t aux galres? disait Thnardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni
qui y est, ni qui y sera.

Un soir le matre d'cole affirmait qu'autrefois la justice se serait
enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il
aurait bien fallu qu'il parlt, et qu'on l'aurait mis  la torture au
besoin, et que Boulatruelle n'aurait point rsist, par exemple,  la
question de l'eau.

--Donnons-lui la question du vin, dit Thnardier.

On se mit  quatre et l'on ft boire le vieux cantonnier. Boulatruelle
but normment, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans
une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrtion d'un
juge. Cependant,  force de revenir  la charge, et de rapprocher et de
presser les quelques paroles obscures qui lui chappaient, voici ce que
le Thnardier et le matre d'cole crurent comprendre:

Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour  son ouvrage,
aurait t surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille,
une pelle et une pioche, _comme qui dirait caches_. Cependant, il
aurait pens que c'taient probablement la pelle et la pioche du pre
Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus song. Mais le soir
du mme jour, il aurait vu, sans pouvoir tre vu lui-mme, tant masqu
par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus pais du bois un
particulier qui n'tait pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle,
connaissait trs bien. Traduction par Thnardier: _un camarade du
bagne_. Boulatruelle s'tait obstinment refus  dire le nom. Ce
particulier portait un paquet, quelque chose de carr, comme une grande
bote ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait
pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'ide de suivre le
particulier lui serait venue. Mais il tait trop tard, le particulier
tait dj dans le fourr, la nuit s'tait faite, et Boulatruelle
n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la
lisire du bois. Il faisait lune. Deux ou trois heures aprs,
Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant
maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une
pelle. Boulatruelle avait laiss passer le particulier et n'avait pas eu
l'ide de l'aborder, parce qu'il s'tait dit que l'autre tait trois
fois plus fort que lui, et arm d'une pioche, et l'assommerait
probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante
effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la
pioche avaient t un trait de lumire pour Boulatruelle; il avait couru
 la broussaille du matin, et n'y avait plus trouv ni pelle ni pioche.
Il en avait conclu que son particulier, entr dans le bois, y avait
creus un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait referm
le trou avec la pelle. Or, le coffre tait trop petit pour contenir un
cadavre, donc il contenait de l'argent. De l ses recherches.
Boulatruelle avait explor, sond et furet toute la fort, et fouill
partout o la terre lui avait paru frachement remue. En vain.

Il n'avait rien dnich. Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il
y eut seulement quelques braves commres qui dirent: _Tenez pour certain
que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien;
il est sr que le diable est venu._




Chapitre III

Qu'il fallait que la chane de la manille eut subit un certain travail
prparatoire pour tre ainsi brise d'un coup de marteau


Vers la fin d'octobre de cette mme anne 1823, les habitants de Toulon
virent rentrer dans leur port,  la suite d'un gros temps et pour
rparer quelques avaries, le vaisseau l' _Orion_ qui a t plus tard
employ  Brest comme vaisseau-cole et qui faisait alors partie de
l'escadre de la Mditerrane.

Ce btiment, tout clop qu'il tait, car la mer l'avait malmen, fit de
l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel
pavillon qui lui valut un salut rglementaire de onze coups de canon,
rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calcul qu'en
salves, politesses royales et militaires, changes de tapages courtois,
signaux d'tiquette, formalits de rades et de citadelles, levers et
couchers de soleil salus tous les jours par toutes les forteresses et
tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc.,
etc., le monde civilis tirait  poudre par toute la terre, toutes les
vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles.  six
francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour,
trois cents millions par an, qui s'en vont en fume. Ceci n'est qu'un
dtail. Pendant ce temps-l les pauvres meurent de faim.

L'anne 1823 tait ce que la restauration a appel l'poque de la
guerre d'Espagne.

Cette guerre contenait beaucoup d'vnements dans un seul, et force
singularits. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon;
la branche de France secourant et protgeant la branche de Madrid,
c'est--dire faisant acte d'anesse; un retour apparent  nos traditions
nationales compliqu de servitude et de sujtion aux cabinets du nord;
Mr le duc d'Angoulme, surnomm par les feuilles librales _le hros
d'Andujar_, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrarie
par son air paisible, le vieux terrorisme fort rel du saint-office aux
prises avec le terrorisme chimrique des libraux; les sans-culottes
ressuscits au grand effroi des douairires sous le nom de
_descamisados;_ le monarchisme faisant obstacle au progrs qualifi
anarchie; les thories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un
hol europen intim  l'ide franaise faisant son tour du monde; 
ct du fils de France gnralissime, le prince de Carignan, depuis
Charles-Albert, s'enrlant dans cette croisade des rois contre les
peuples comme volontaire avec des paulettes de grenadier en laine
rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais aprs huit
annes de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le
drapeau tricolore agit  l'tranger par une hroque poigne de
Franais comme le drapeau blanc l'avait t  Coblentz trente ans
auparavant; les moines mls  nos troupiers; l'esprit de libert et de
nouveaut mis  la raison par les bayonnettes; les principes mats 
coups de canon; la France dfaisant par ses armes ce qu'elle avait fait
par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats
hsitants, les villes assiges par des millions; point de prils
militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine
surprise et envahie; peu de sang vers, peu d'honneur conquis, de la
honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette
guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite
par des gnraux qui sortaient de Napolon. Elle eut ce triste sort de
ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.

Quelques faits d'armes furent srieux; la prise du Trocadro, entre
autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le rptons,
les trompettes de cette guerre rendent un son fl, l'ensemble fut
suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficult d'acceptation
de ce faux triomphe. Il parut vident que certains officiers espagnols
chargs de la rsistance cdrent trop aisment, l'ide de corruption se
dgagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutt gagn les gnraux
que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humili. Guerre
diminuante en effet o l'on put lire _Banque de France_ dans les plis du
drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'tait
formidablement croule Saragosse, fronaient le sourcil en 1823 devant
l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient  regretter Palafox.
C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle
Rostopchine que Ballesteros.

 un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient
d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit
militaire, indignait l'esprit dmocratique. C'tait une entreprise
d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat franais, fils
de la dmocratie, tait la conqute d'un joug pour autrui. Contresens
hideux. La France est faite pour rveiller l'me des peuples, non pour
l'touffer. Depuis 1792, toutes les rvolutions de l'Europe sont la
rvolution franaise; la libert rayonne de France. C'est l un fait
solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.

La guerre de 1823, attentat  la gnreuse nation espagnole, tait donc
en mme temps un attentat  la rvolution franaise. Cette voie de fait
monstrueuse, c'tait la France qui la commettait; de force; car, en
dehors des guerres libratrices, tout ce que font les armes, elles le
font de force. Le mot _obissance passive_ l'indique. Une arme est un
trange chef-d'oeuvre de combinaison o la force rsulte d'une somme
norme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanit
contre l'humanit malgr l'humanit.

Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent
pour un succs. Ils ne virent point quel danger il y a  faire tuer une
ide par une consigne. Ils se mprirent dans leur navet au point
d'introduire dans leur tablissement comme lment de force l'immense
affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur
politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs
conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de
droit divin. La France, ayant rtabli _el rey neto_ en Espagne, pouvait
bien rtablir le roi absolu chez elle. Ils tombrent dans cette
redoutable erreur de prendre l'obissance du soldat pour le consentement
de la nation. Cette confiance-l perd les trnes. Il ne faut s'endormir,
ni  l'ombre d'un mancenillier ni  l'ombre d'une arme.

Revenons au navire l' _Orion_.

Pendant les oprations de l'arme commande par le prince-gnralissime,
une escadre croisait dans la Mditerrane. Nous venons de dire que
l'_Orion_ tait de cette escadre et qu'il fut ramen par des vnements
de mer dans le port de Toulon.

La prsence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui
appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la
foule aime ce qui est grand.

Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le
gnie de l'homme avec la puissance de la nature.

Un vaisseau de ligne est compos  la fois de ce qu'il y a de plus lourd
et de ce qu'il y a de plus lger, parce qu'il a affaire en mme temps
aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et
qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour
saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes
que la bigaille pour prendre le vent dans les nues. Son haleine sort
par ses cent vingt canons comme par des clairons normes, et rpond
firement  la foudre. L'ocan cherche  l'garer dans l'effrayante
similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son me, sa boussole, qui
le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses
fanaux supplent aux toiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la
toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le
plomb, contre l'ombre la lumire, contre l'immensit une aiguille.

Si l'on veut se faire une ide de toutes ces proportions gigantesques
dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu' entrer sous
une des cales couvertes,  six tages, des ports de Brest ou de Toulon.
Les vaisseaux en construction sont l sous cloche, pour ainsi dire.
Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois
couche  terre  perte de vue, c'est le grand mt.  le prendre de sa
racine dans la cale  sa cime dans la nue, il est long de soixante
toises, et il a trois pieds de diamtre  sa base. Le grand mt anglais
s'lve  deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.
La marine de nos pres employait des cbles, la ntre emploie des
chanes. Le simple tas de chanes d'un vaisseau de cent canons a quatre
pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour
faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stres. C'est
une fort qui flotte.

Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du btiment
militaire d'il y a quarante ans, du simple navire  voiles; la vapeur,
alors dans l'enfance, a depuis ajout de nouveaux miracles  ce prodige
qu'on appelle le vaisseau de guerre.  l'heure qu'il est, par exemple,
le navire mixte  hlice est une machine surprenante trane par une
voilure de trois mille mtres carrs de surface et par une chaudire de
la force de deux mille cinq cents chevaux.

Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe
Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'oeuvre de l'homme. Il est
inpuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent
dans sa voile, il est prcis dans l'immense diffusion des vagues, il
flotte et il rgne.

Il vient une heure pourtant o la rafale brise comme une paille cette
vergue de soixante pieds de long, o le vent ploie comme un jonc ce mt
de quatre cents pieds de haut, o cette ancre qui pse dix milliers se
tord dans la gueule de la vague comme l'hameon d'un pcheur dans la
mchoire d'un brochet, o ces canons monstrueux poussent des
rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et
dans la nuit, o toute cette puissance et toute cette majest s'abment
dans une puissance et dans une majest suprieures. Toutes les fois
qu'une force immense se dploie pour aboutir  une immense faiblesse,
cela fait rver les hommes. De l, dans les ports, les curieux qui
abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mmes parfaitement pourquoi,
autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.

Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les
jetes du port de Toulon taient couverts d'une quantit d'oisifs et de
badauds, comme on dit  Paris, ayant pour affaire de regarder l'_Orion_.

L'_Orion_ tait un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations
antrieures, des couches paisses de coquillages s'taient amonceles
sur sa carne au point de lui faire perdre la moiti de sa marche; on
l'avait mis  sec l'anne prcdente pour gratter ces coquillages, puis
il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altr les boulonnages de
la carne.  la hauteur des Balares, le bord s'tait fatigu et
ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tle, le navire
avait fait de l'eau. Un violent coup d'quinoxe tait survenu, qui avait
dfonc  bbord la poulaine et un sabord et endommag le porte-haubans
de misaine.  la suite de ces avaries, l' _Orion_ avait regagn Toulon.

Il tait mouill prs de l'Arsenal. Il tait en armement et on le
rparait. La coque n'avait pas t endommage  tribord, mais quelques
bordages y taient dclous  et l, selon l'usage, pour laisser
pntrer de l'air dans la carcasse.

Un matin la foule qui le contemplait fut tmoin d'un accident.

L'quipage tait occup  enverguer les voiles. Le gabier charg de
prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'quilibre. On le
vit chanceler, la multitude amasse sur le quai de l'Arsenal jeta un
cri, la tte emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les
mains tendues vers l'abme; il saisit, au passage, le faux marchepied
d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer
tait au-dessous de lui  une profondeur vertigineuse. La secousse de sa
chute avait imprim au faux marchepied un violent mouvement
d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la
pierre d'une fronde.

Aller  son secours, c'tait courir un risque effrayant. Aucun des
matelots, tous pcheurs de la cte nouvellement levs pour le service,
n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on
ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans
tous ses membres son puisement. Ses bras se tendaient dans un
tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne
servait qu' augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait
pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute o
il lcherait la corde et par instants toutes les ttes se dtournaient
afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments o un bout de corde,
une perche, une branche d'arbre, c'est la vie mme, et c'est une chose
affreuse de voir un tre vivant s'en dtacher et tomber comme un fruit
mr.

Tout  coup, on aperut un homme qui grimpait dans le grement avec
l'agilit d'un chat-tigre. Cet homme tait vtu de rouge, c'tait un
forat; il avait un bonnet vert, c'tait un forat  vie. Arriv  la
hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir
une tte toute blanche, ce n'tait pas un jeune homme.

Un forat en effet, employ  bord avec une corve du bagne, avait ds
le premier moment couru  l'officier de quart et au milieu du trouble et
de l'hsitation de l'quipage, pendant que tous les matelots tremblaient
et reculaient, il avait demand  l'officier la permission de risquer sa
vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il
avait rompu d'un coup de marteau la chane rive  la manille de son
pied, puis il avait pris une corde, et il s'tait lanc dans les
haubans. Personne ne remarqua en cet instant-l avec quelle facilit
cette chane fut brise. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En
un clin d'oeil il fut sur la vergue. Il s'arrta quelques secondes et
parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent
balanait le gabier  l'extrmit d'un fil, semblrent des sicles 
ceux qui regardaient. Enfin le forat leva les yeux au ciel, et fit un
pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en
courant. Parvenu  la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il
avait apporte, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit 
descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une
inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en
vit deux.

On et dit une araigne venant saisir une mouche; seulement ici
l'araigne apportait la vie et non la mort. Dix mille regards taient
fixs sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le mme frmissement
fronait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine,
comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui
secouait les deux misrables.

Cependant le forat tait parvenu  s'affaler prs du matelot. Il tait
temps; une minute de plus, l'homme, puis et dsespr, se laissait
tomber dans l'abme; le forat l'avait amarr solidement avec la corde 
laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre.
Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le
soutint l un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le
saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au
chouquet, et de l dans la hune o il le laissa dans les mains de ses
camarades.

 cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de
chiourme qui pleurrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on
entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: La
grce de cet homme!

Lui, cependant, s'tait mis en devoir de redescendre immdiatement pour
rejoindre sa corve. Pour tre plus promptement arriv, il se laissa
glisser dans le grement et se mit  courir sur une basse vergue. Tous
les yeux le suivaient.  un certain moment, on eut peur; soit qu'il ft
fatigu, soit que la tte lui tournt, on crut le voir hsiter et
chanceler. Tout  coup la foule poussa un grand cri, le forat venait de
tomber  la mer.

La chute tait prilleuse. La frgate l' _Algsiras_ tait mouille
auprs de l' _Orion_, et le pauvre galrien tait tomb entre les deux
navires. Il tait  craindre qu'il ne glisst sous l'un ou sous l'autre.
Quatre hommes se jetrent en hte dans une embarcation. La foule les
encourageait, l'anxit tait de nouveau dans toutes les mes. L'homme
n'tait pas remont  la surface. Il avait disparu dans la mer sans y
faire un pli, comme s'il ft tomb dans une tonne d'huile. On sonda, on
plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas
mme le corps.

Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:--17
novembre 1823.--Hier, un forat, de corve  bord de l'_Orion_, en
revenant de porter secours  un matelot, est tomb  la mer et s'est
noy. On n'a pu retrouver son cadavre. On prsume qu'il se sera engag
sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme tait crou sous
le n 9430 et se nommait Jean Valjean.




Livre troisime--Accomplissement de la promesse faite  la morte




Chapitre I

La question de l'eau  Montfermeil


Montfermeil est situ entre Livry et Chelles, sur la lisire mridionale
de ce haut plateau qui spare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un
assez gros bourg orn, toute l'anne, de villas en pltre, et, le
dimanche, de bourgeois panouis. En 1823, il n'y avait  Montfermeil ni
tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'tait
qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien  et l quelques
maisons de plaisance du dernier sicle, reconnaissables  leur grand
air,  leurs balcons en fer tordu et  ces longues fentres dont les
petits carreaux font sur le blanc des volets ferms toutes sortes de
verts diffrents. Mais Montfermeil n'en tait pas moins un village. Les
marchands de drap retirs et les agrs en villgiature ne l'avaient pas
encore dcouvert. C'tait un endroit paisible et charmant, qui n'tait
sur la route de rien; on y vivait  bon march de cette vie paysanne si
abondante et si facile. Seulement l'eau y tait rare  cause de
l'lvation du plateau.

Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du
ct de Gagny puisait son eau aux magnifiques tangs qu'il y a l dans
les bois; l'autre bout, qui entoure l'glise et qui est du ct de
Chelles, ne trouvait d'eau potable qu' une petite source  mi-cte,
prs de la route de Chelles,  environ un quart d'heure de Montfermeil.

C'tait donc une assez rude besogne pour chaque mnage que cet
approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la
gargote Thnardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau 
un bonhomme dont c'tait l'tat et qui gagnait  cette entreprise des
eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne
travaillait que jusqu' sept heures du soir l't et jusqu' cinq heures
l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des
rez-de-chausse clos, qui n'avait pas d'eau  boire en allait chercher
ou s'en passait.

C'tait l la terreur de ce pauvre tre que le lecteur n'a peut-tre pas
oubli, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette tait utile aux
Thnardier de deux manires, ils se faisaient payer par la mre et ils
se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mre cessa tout  fait
de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres prcdents, les
Thnardier gardrent Cosette. Elle leur remplaait une servante. En
cette qualit, c'tait elle qui courait chercher de l'eau quand il en
fallait. Aussi l'enfant, fort pouvante de l'ide d'aller  la source
la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manqut jamais  la maison.

La Nol de l'anne 1823 fut particulirement brillante  Montfermeil. Le
commencement de l'hiver avait t doux; il n'avait encore ni gel ni
neig. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
une bande de marchands ambulants avait, sous la mme tolrance,
construit ses choppes sur la place de l'glise et jusque dans la ruelle
du Boulanger, o tait situe, on s'en souvient peut-tre, la gargote
des Thnardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
 ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons mme
dire, pour tre fidle historien, que parmi les curiosits tales sur
la place, il y avait une mnagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
vtus de loques et venus on ne sait d'o, montraient en 1823 aux paysans
de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brsil que notre Musum
royal ne possde que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde
tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara
Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirs dans le
village allaient voir cette bte avec dvotion. Les bateleurs donnaient
la cocarde tricolore comme un phnomne unique et fait exprs par le bon
Dieu pour leur mnagerie.

Dans la soire mme de Nol, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
taient attabls et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
salle basse de l'auberge Thnardier. Cette salle ressemblait  toutes
les salles de cabaret; des tables, des brocs d'tain, des bouteilles,
des buveurs, des fumeurs; peu de lumire, beaucoup de bruit. La date de
l'anne 1823 tait pourtant indique par les deux objets  la mode alors
dans la classe bourgeoise qui taient sur une table, savoir un
kalidoscope et une lampe de fer-blanc moir. La Thnardier surveillait
le souper qui rtissait devant un bon feu clair; le mari Thnardier
buvait avec ses htes et parlait politique.

Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulme, on entendait dans le brouhaha
des parenthses toutes locales comme celles-ci:

--Du ct de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donn. O l'on
comptait sur dix pices on en a eu douze. Cela a beaucoup jut sous le
pressoir.--Mais le raisin ne devait pas tre mr?--Dans ces pays-l il
ne faut pas qu'on vendange mr. Si l'on vendange mr, le vin tourne au
gras sitt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins
encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.

Etc....

Ou bien, c'tait un meunier qui s'criait:

--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
amuser  plucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chnevis, la
gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
compter les cailloux qui abondent dans de certains bls, surtout dans
les bls bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du bl breton, pas plus
que les scieurs de long de scier des poutres o il y a des clous. Jugez
de la mauvaise poussire que tout cela fait dans le rendement. Aprs
quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
faute.

Dans un entre-deux de fentres, un faucheur, attabl avec un
propritaire qui faisait prix pour un travail de prairie  faire au
printemps, disait:

--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouille. Elle se coupe mieux.
La rouse est bonne, monsieur. C'est gal, cette herbe-l, votre herbe,
est jeune et bien difficile encore. Que voil qui est si tendre, que
voil qui plie devant la planche de fer.

Etc....

Cosette tait  sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
de cuisine prs de la chemine. Elle tait en haillons, elle avait ses
pieds nus dans des sabots, et elle tricotait  la lueur du feu des bas
de laine destins aux petites Thnardier. Un tout jeune chat jouait sous
les chaises. On entendait rire et jaser dans pice voisine deux fraches
voix d'enfants; c'tait ponine et Azelma.

Au coin de la chemine, un martinet tait suspendu  un clou.

Par intervalles, le cri d'un trs jeune enfant, qui tait quelque part
dans la maison, perait au milieu du bruit du cabaret. C'tait un petit
garon que la Thnardier avait eu un des hivers prcdents,--sans
savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,--et qui tait g d'un
peu plus de trois ans. La mre l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
Quand la clameur acharne du mioche devenait trop importune:--Ton fils
piaille, disait Thnardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! rpondait
la mre, il m'ennuie.--Et le petit abandonn continuait de crier dans
les tnbres.




Chapitre II

Deux portraits complts


On n'a encore aperu dans ce livre les Thnardier que de profil; le
moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
toutes ses faces.

Thnardier venait de dpasser ses cinquante ans; madame Thnardier
touchait  la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de faon
qu'il y avait quilibre d'ge entre la femme et le mari.

Les lecteurs ont peut-tre, ds sa premire apparition, conserv quelque
souvenir de cette Thnardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
carre, norme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavs
pendus  leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
lphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
les gens. Son large visage, cribl de taches de rousseur, avait l'aspect
d'une cumoire. Elle avait de la barbe. C'tait l'idal d'un fort de la
halle habill en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
et qui, par moments, faisaient bizarrement reparatre la mijaure sous
l'ogresse, jamais l'ide ne ft venue  personne de dire d'elle: _c'est
une femme_. Cette Thnardier tait comme le produit de la greffe d'une
donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un
charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le
bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.

Le Thnardier tait un homme petit, maigre, blme, anguleux, osseux,
chtif, qui avait l'air malade et qui se portait  merveille; sa
fourberie commenait l. Il souriait habituellement par prcaution, et
tait poli  peu prs avec tout le monde, mme avec le mendiant auquel
il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abb
Delille. Sa coquetterie consistait  boire avec les rouliers. Personne
n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
prtentions  la littrature et au matrialisme. Il y avait des noms
qu'il prononait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
affirmait avoir un systme. Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
nuance existe. On se souvient qu'il prtendait avoir servi; il contait
avec quelque luxe qu' Waterloo, tant sergent dans un 6me ou un 9me
lger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
Mort, couvert de son corps et sauv  travers la mitraille un gnral
dangereusement bless. De l, venait, pour son mur, sa flamboyante
enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de cabaret du
sergent de Waterloo. Il tait libral, classique et bonapartiste. Il
avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
avait tudi pour tre prtre.

Nous croyons qu'il avait simplement tudi en Hollande pour tre
aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite tait, selon les
probabilits, quelque Flamand de Lille en Flandre, Franais  Paris,
Belge  Bruxelles, commodment  cheval sur deux frontires. Sa prouesse
 Waterloo, on la connat. Comme on voit, il l'exagrait un peu. Le flux
et le reflux, le mandre, l'aventure, tait l'lment de son existence;
conscience dchire entrane vie dcousue; et vraisemblablement, 
l'orageuse poque du 18 juin 1815, Thnardier appartenait  cette
varit de cantiniers maraudeurs dont nous avons parl, battant
l'estrade, vendant  ceux-ci, volant ceux-l, et roulant en famille,
homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse,  la suite des
troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours  l'arme
victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, du quibus,
il tait venu ouvrir gargote  Montfermeil. Ce _quibus_, compos des
bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent rcoltes
au temps de la moisson dans les sillons ensemencs de cadavres, ne
faisait pas un gros total et n'avait pas men bien loin ce vivandier
pass gargotier.

Thnardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
sminaire. Il tait beau parleur. Il se laissait croire savant.
Nanmoins, le matre d'cole avait remarqu qu'il faisait--des cuirs.
Il composait la carte  payer des voyageurs avec supriorit, mais des
yeux exercs y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thnardier
tait sournois, gourmand, flneur et habile. Il ne ddaignait pas ses
servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette gante
tait jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
tre l'objet de la convoitise universelle.

Thnardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'quilibre, tait un
coquin du genre tempr. Cette espce est la pire; l'hypocrisie s'y
mle.

Ce n'est pas que Thnardier ne ft dans l'occasion capable de colre au
moins autant que sa femme; mais cela tait trs rare, et dans ces
moments-l, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il tait de ces gens
qui se vengent perptuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
eux de tout ce qui est tomb sur eux, et qui sont toujours prts  jeter
sur le premier venu, comme lgitime grief, le total des dceptions, des
banqueroutes et des calamits de leur vie, comme tout ce levain se
soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
tait pouvantable. Malheur  qui passait sous sa fureur alors!

Outre toutes ses autres qualits, Thnardier tait attentif et
pntrant, silencieux ou bavard  l'occasion, et toujours avec une haute
intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutums 
cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thnardier tait un homme
d'tat.

Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
Thnardier: _Voil le matre de la maison_. Erreur. Elle n'tait mme
pas la matresse. Le matre et la matresse, c'tait le mari. Elle
faisait, il crait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magntique
invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
mastodonte obissait. Le Thnardier tait pour la Thnardier, sans
qu'elle s'en rendit trop compte, une espce d'tre particulier et
souverain. Elle avait les vertus de sa faon d'tre; jamais, et-elle
t en dissentiment sur un dtail avec monsieur Thnardier, hypothse
du reste inadmissible, elle n'et donn publiquement tort  son mari,
sur quoi que ce soit. Jamais elle n'et commis devant des trangers
cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
parlementaire, dcouvrir la couronne. Quoique leur accord n'et pour
rsultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
de la Thnardier  son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
mouvait sous le petit doigt de ce despote frle. C'tait, vu par son
ct nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
la matire pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
d'tre dans les profondeurs mmes de la beaut ternelle. Il y avait de
l'inconnu dans Thnardier; de l l'empire absolu de cet homme sur cette
femme.  de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
allume; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.

Cette femme tait une crature formidable qui n'aimait que ses enfants
et ne craignait que son mari. Elle tait mre parce qu'elle tait
mammifre. Du reste, sa maternit s'arrtait  ses filles, et, comme on
le verra, ne s'tendait pas jusqu'aux garons. Lui, l'homme, n'avait
qu'une pense: s'enrichir.

Il n'y russissait point. Un digne thtre manquait  ce grand talent.
Thnardier  Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible  zro; en
Suisse ou dans les Pyrnes, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
Mais o le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.

On comprend que le mot _aubergiste_ est employ ici dans un sens
restreint, et qui ne s'tend pas  une classe entire. En cette mme
anne 1823, Thnardier tait endett d'environ quinze cents francs de
dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.

Quelle que ft envers lui l'injustice opinitre de la destine, le
Thnardier tait un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
de profondeur et de la faon la plus moderne, cette chose qui est une
vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
civiliss, l'hospitalit. Du reste braconnier admirable et cit pour son
coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui tait
particulirement dangereux.

Ses thories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par clairs.
Il avait des aphorismes professionnels qu'il insrait dans l'esprit de
sa femme.--Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
et  voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
la lumire, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
d'arrter les passants, de vider les petites bourses et d'allger
honntement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
de rper l'homme, de plumer la femme, d'plucher l'enfant; de coter la
fentre ouverte, la fentre ferme, le coin de la chemine, le fauteuil,
la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!

Cet homme et cette femme, c'tait ruse et rage maris ensemble, attelage
hideux et terrible.

Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thnardier, elle, ne
pensait pas aux cranciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
et vivait avec emportement, toute dans la minute.

Tels taient ces deux tres. Cosette tait entre eux, subissant leur
double pression, comme une crature qui serait  la fois broye par une
meule et dchiquete par une tenaille. L'homme et la femme avaient
chacun une manire diffrente; Cosette tait roue de coups, cela venait
de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.

Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
chtive, faisait les grosses besognes. Nulle piti; une matresse
farouche, un matre venimeux. La gargote Thnardier tait comme une
toile o Cosette tait prise et tremblait. L'idal de l'oppression tait
ralis par cette domesticit sinistre. C'tait quelque chose comme la
mouche servante des araignes.

La pauvre enfant, passive, se taisait.

Quand elles se trouvent ainsi, ds l'aube, toutes petites, toutes nues,
parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces mes qui viennent de
quitter Dieu?




Chapitre III

Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux


Il tait arriv quatre nouveaux voyageurs.

Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'et que huit ans, elle
avait dj tant souffert qu'elle rvait avec l'air lugubre d'une vieille
femme.

Elle avait la paupire noire d'un coup de poing que la Thnardier lui
avait donn, ce qui faisait dire de temps en temps  la
Thnardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil!

Cosette pensait donc qu'il tait nuit, trs nuit, qu'il avait fallu
remplir  l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.

Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
dans la maison Thnardier. Il ne manquait pas l de gens qui avaient
soif; mais c'tait de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
qu' la cruche. Qui et demand un verre d'eau parmi ces verres de vin
et sembl un sauvage  tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment o
l'enfant trembla: la Thnardier souleva le couvercle d'une casserole qui
bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait lev la tte et
suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
remplit le verre  moiti.

--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
silence.

L'enfant ne respirait pas.

--Bah, reprit la Thnardier en examinant le verre  demi plein, il y en
aura assez comme cela.

Cosette se remit  son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.

Elle comptait les minutes qui s'coulaient ainsi, et et bien voulu tre
au lendemain matin.

De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut tre chat
pour aller dans la rue sans lanterne  cette heure-ci!--Et Cosette
tressaillait.

Tout  coup, un des marchands colporteurs logs dans l'auberge entra, et
dit d'une voix dure:

--On n'a pas donn  boire  mon cheval.

--Si fait vraiment, dit la Thnardier.

--Je vous dis que non, la mre, reprit le marchand.

Cosette tait sortie de dessous la table.

--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
plein le seau, et mme que c'est moi qui lui ai port  boire, et je lui
ai parl.

Cela n'tait pas vrai. Cosette mentait.

--En voil une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
maison, s'cria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
drlesse! Il a une manire de souffler quand il n'a pas bu que je
connais bien.

Cosette persista, et ajouta d'une voix enroue par l'angoisse et qu'on
entendait  peine:

--Et mme qu'il a bien bu!

--Allons, reprit le marchand avec colre, ce n'est pas tout a, qu'on
donne  boire  mon cheval et que cela finisse!

Cosette rentra sous la table.

--Au fait, c'est juste, dit la Thnardier, si cette bte n'a pas bu, il
faut qu'elle boive.

Puis, regardant autour d'elle:

--Eh bien, o est donc cette autre?

Elle se pencha et dcouvrit Cosette blottie  l'autre bout de la table,
presque sous les pieds des buveurs.

--Vas-tu venir? cria la Thnardier.

Cosette sortit de l'espce de trou o elle s'tait cache. La Thnardier
reprit:

--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter  boire  ce cheval.

--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.

La Thnardier ouvrit toute grande la porte de la rue.

--Eh bien, va en chercher!

Cosette baissa la tte, et alla prendre un seau vide qui tait au coin
de la chemine.

Ce seau tait plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
et y tenir  l'aise.

La Thnardier se remit  son fourneau, et gota avec une cuillre de
bois ce qui tait dans la casserole, tout en grommelant:

--Il y en a  la source. Ce n'est pas plus malin que a. Je crois que
j'aurais mieux fait de passer mes oignons.

Puis elle fouilla dans un tiroir o il y avait des sous, du poivre et
des chalotes.

--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
gros pain chez le boulanger. Voil une pice de quinze sous.

Cosette avait une petite poche de ct  son tablier; elle prit la pice
sans dire un mot, et la mit dans cette poche.

Puis elle resta immobile, le seau  la main, la porte ouverte devant
elle. Elle semblait attendre qu'on vnt  son secours.

--Va donc! cria la Thnardier.

Cosette sortit. La porte se referma.




Chapitre IV

Entre en scne d'une poupe


La file de boutiques en plein vent qui partait de l'glise se
dveloppait, on s'en souvient, jusqu' l'auberge Thnardier. Ces
boutiques,  cause du passage prochain des bourgeois allant  la messe
de minuit, taient toutes illumines de chandelles brlant dans des
entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le matre d'cole de
Montfermeil attabl en ce moment chez Thnardier, faisait un effet
magique. En revanche, on ne voyait pas une toile au ciel.

La dernire de ces baraques, tablie prcisment en face de la porte des
Thnardier, tait une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
premier rang, et en avant, le marchand avait plac, sur un fond de
serviettes blanches, une immense poupe haute de prs de deux pieds qui
tait vtue d'une robe de crpe rose avec des pis d'or sur la tte et
qui avait de vrais cheveux et des yeux en mail. Tout le jour, cette
merveille avait t tale  l'bahissement des passants de moins de dix
ans, sans qu'il se ft trouv  Montfermeil une mre assez riche, ou
assez prodigue, pour la donner  son enfant. ponine et Azelma avaient
pass des heures  la contempler, et Cosette elle-mme, furtivement, il
est vrai, avait os la regarder.

Au moment o Cosette sortit, son seau  la main, si morne et si accable
qu'elle ft, elle ne put s'empcher de lever les yeux sur cette
prodigieuse poupe, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
enfant s'arrta ptrifie. Elle n'avait pas encore vu cette poupe de
prs. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupe n'tait
pas une poupe, c'tait une vision. C'taient la joie, la splendeur, la
richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
chimrique  ce malheureux petit tre englouti si profondment dans une
misre funbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacit nave et
triste de l'enfance l'abme qui la sparait de cette poupe. Elle se
disait qu'il fallait tre reine ou au moins princesse pour avoir une
chose comme cela. Elle considrait cette belle robe rose, ces beaux
cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit tre heureuse, cette
poupe-l_! Ses yeux ne pouvaient se dtacher de cette boutique
fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'blouissait. Elle croyait
voir le paradis. Il y avait d'autres poupes derrire la grande qui lui
paraissaient des fes et des gnies. Le marchand qui allait et venait au
fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'tre le Pre ternel.

Dans cette adoration, elle oubliait tout, mme la commission dont elle
tait charge. Tout  coup, la voix rude de la Thnardier la rappela 
la ralit:--Comment, pronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais 
toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait l! Petit monstre, va!

La Thnardier avait jet un coup d'oeil dans la rue et aperu Cosette en
extase.

Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
qu'elle pouvait.




Chapitre V

La petite toute seule


Comme l'auberge Thnardier tait dans cette partie du village qui est
prs de l'glise, c'tait  la source du bois du ct de Chelles que
Cosette devait aller puiser de l'eau.

Elle ne regarda plus un seul talage de marchand. Tant qu'elle fut dans
la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'glise, les boutiques
illumines clairaient le chemin, mais bientt la dernire lueur de la
dernire baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurit.
Elle s'y enfona. Seulement, comme une certaine motion la gagnait, tout
en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
faisait un bruit qui lui tenait compagnie.

Plus elle cheminait, plus les tnbres devenaient paisses. Il n'y avait
plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
ses lvres: Mais o peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
enfant-garou? Puis la femme reconnut Cosette. Tiens, dit-elle, c'est
l'Alouette!

Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et dsertes qui
termine du ct de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
des maisons et mme seulement des murs des deux cts de son chemin,
elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
d'une chandelle  travers la fente d'un volet, c'tait de la lumire et
de la vie, il y avait l des gens, cela la rassurait. Cependant, 
mesure qu'elle avanait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
Quand elle eut pass l'angle de la dernire maison, Cosette s'arrta.
Aller au del de la dernire boutique, cela avait t difficile; aller
plus loin que la dernire maison, cela devenait impossible. Elle posa le
seau  terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit  se gratter
lentement la tte, geste propre aux enfants terrifis et indcis. Ce
n'tait plus Montfermeil, c'taient les champs. L'espace noir et dsert
tait devant elle. Elle regarda avec dsespoir cette obscurit o il n'y
avait plus personne, o il y avait des btes, o il y avait peut-tre
des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les btes qui
marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
donna de l'audace.

--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!

Et elle rentra rsolument dans Montfermeil.

 peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrta encore, et se remit  se
gratter la tte. Maintenant, c'tait la Thnardier qui lui apparaissait;
la Thnardier hideuse avec sa bouche d'hyne et la colre flamboyante
dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
arrire. Que faire? que devenir? o aller? Devant elle le spectre de la
Thnardier; derrire elle tous les fantmes de la nuit et des bois. Ce
fut devant la Thnardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
source et se mit  courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'coutant plus rien.
Elle n'arrta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, perdue.

Tout en courant, elle avait envie de pleurer.

Le frmissement nocturne de la fort l'enveloppait tout entire. Elle ne
pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face  ce
petit tre. D'un ct, toute l'ombre; de l'autre, un atome.

Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisire du bois  la source.
Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
Chose trange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni  droite ni  gauche, de
crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
Elle arriva ainsi  la source.

C'tait une troite cuve naturelle creuse par l'eau dans un sol
glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entoure de mousses et de ces
grandes herbes gaufres qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pave
de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en chappait avec un petit
bruit tranquille.

Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait trs noir, mais
elle avait l'habitude de venir  cette fontaine. Elle chercha de la main
gauche dans l'obscurit un jeune chne inclin sur la source qui lui
servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle tait dans un
moment si violent que ses forces taient triples. Pendant qu'elle tait
ainsi penche, elle ne ft pas attention que la poche de son tablier se
vidait dans la source. La pice de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
le posa sur l'herbe.

Cela fait, elle s'aperut qu'elle tait puise de lassitude. Elle et
bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
avait t tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
force de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
accroupie.

Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
ne pouvant faire autrement.

 ct d'elle l'eau agite dans le seau faisait des cercles qui
ressemblaient  des serpents de feu blanc.

Au-dessus de sa tte, le ciel tait couvert de vastes nuages noirs qui
taient comme des pans de fume. Le tragique masque de l'ombre semblait
se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil gar cette grosse toile
qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La plante, en
effet, tait en ce moment trs prs de l'horizon et traversait une
paisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
lugubrement empourpre, largissait l'astre. On et dit une plaie
lumineuse.

Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois tait tnbreux, sans
aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraches
lueurs de l't. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
buissons chtifs et difformes sifflaient dans les clairires. Les hautes
herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
tordaient comme de longs bras arms de griffes cherchant  prendre des
proies; quelques bruyres sches, chasses par le vent, passaient
rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec pouvante devant quelque
chose qui arrivait. De tous les cts il y avait des tendues lugubres.

L'obscurit est vertigineuse. Il faut  l'homme de la clart. Quiconque
s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serr. Quand l'oeil
voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'clipse, dans la nuit, dans
l'opacit fuligineuse, il y a de l'anxit, mme pour les plus forts.
Nul ne marche seul la nuit dans la fort sans tremblement. Ombres et
arbres, deux paisseurs redoutables. Une ralit chimrique apparat
dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'bauche  quelques pas
de vous avec une nettet spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
comme les rves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
de regarder derrire soi. Les cavits de la nuit, les choses devenues
hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
chevellements obscurs, des touffes irrites, des flaques livides, le
lugubre reflt dans le funbre, l'immensit spulcrale du silence, les
tres inconnus possibles, des penchements de branches mystrieux,
d'effrayants torses d'arbres, de longues poignes d'herbes frmissantes,
on est sans dfense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On prouve quelque chose de
hideux comme si l'me s'amalgamait  l'ombre. Cette pntration des
tnbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.

Les forts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
me fait un bruit d'agonie sous leur vote monstrueuse.

Sans se rendre compte de ce qu'elle prouvait, Cosette se sentait saisir
par cette normit noire de la nature. Ce n'tait plus seulement de la
terreur qui la gagnait, c'tait quelque chose de plus terrible mme que
la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
qu'avait d'trange ce frisson qui la glaait jusqu'au fond du coeur. Son
oeil tait devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
peut-tre pas s'empcher de revenir l  la mme heure le lendemain.

Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet tat singulier
qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit  compter 
haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu' dix, et, quand elle eut
fini, elle recommena. Cela lui rendit la perception vraie des choses
qui l'entouraient. Elle sentit le froid  ses mains qu'elle avait
mouilles en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui tait revenue,
une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pense,
s'enfuir; s'enfuir  toutes jambes,  travers bois,  travers champs,
jusqu'aux maisons, jusqu'aux fentres, jusqu'aux chandelles allumes.
Son regard tomba sur le seau qui tait devant elle. Tel tait l'effroi
que lui inspirait la Thnardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
d'eau. Elle saisit l'anse  deux mains. Elle eut de la peine  soulever
le seau.

Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau tait plein, il tait
lourd, elle fut force de le reposer  terre. Elle respira un instant,
puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit  marcher, cette fois un
peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrter encore. Aprs quelques
secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penche en avant, la
tte baisse, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
petites mains mouilles; de temps en temps elle tait force de
s'arrter, et chaque fois qu'elle s'arrtait l'eau froide qui dbordait
du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'tait un enfant de huit
ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.

Et sans doute sa mre, hlas!

Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
tombeau.

Elle soufflait avec une sorte de rlement douloureux; des sanglots lui
serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
de la Thnardier, mme loin. C'tait son habitude de se figurer toujours
que la Thnardier tait l.

Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la dure des
stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
ainsi  Montfermeil et que la Thnardier la battrait. Cette angoisse se
mlait  son pouvante d'tre seule dans le bois la nuit. Elle tait
harasse de fatigue et n'tait pas encore sortie de la fort. Parvenue
prs d'un vieux chtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernire
halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit  marcher
courageusement. Cependant le pauvre petit tre dsespr ne put
s'empcher de s'crier:  mon Dieu! mon Dieu!

En ce moment, elle sentit tout  coup que le seau ne pesait plus rien.
Une main, qui lui parut norme, venait de saisir l'anse et la soulevait
vigoureusement. Elle leva la tte. Une grande forme noire, droite et
debout, marchait auprs d'elle dans l'obscurit. C'tait un homme qui
tait arriv derrire elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
homme, sans dire un mot, avait empoign l'anse du seau qu'elle portait.

Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
n'eut pas peur.




Chapitre VI

Qui peut-tre prouve l'intelligence de Boulatruelle


Dans l'aprs-midi de cette mme journe de Nol 1823, un homme se
promena assez longtemps dans la partie la plus dserte du boulevard de
l'Hpital  Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
logement, et semblait s'arrter de prfrence aux plus modestes maisons
de cette lisire dlabre du faubourg Saint-Marceau.

On verra plus loin que cet homme avait en effet lou une chambre dans ce
quartier isol.

Cet homme, dans son vtement comme dans toute sa personne, ralisait le
type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
l'extrme misre combine avec l'extrme propret. C'est l un mlange
assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on
prouve pour celui qui est trs pauvre et pour celui qui est trs digne.
Il avait un chapeau rond fort vieux et fort bross, une redingote rpe
jusqu' la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
trop bizarre  cette poque, un grand gilet  poches de forme sculaire,
des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
et d'pais souliers  boucles de cuivre. On et dit un ancien prcepteur
de bonne maison revenu de l'migration.  ses cheveux tout blancs,  son
front rid,  ses lvres livides,  son visage o tout respirait
l'accablement et la lassitude de la vie, on lui et suppos beaucoup
plus de soixante ans.  sa dmarche ferme, quoique lente,  la vigueur
singulire empreinte dans tous ses mouvements, on lui en et donn 
peine cinquante. Les rides de son front taient bien places, et eussent
prvenu en sa faveur quelqu'un qui l'et observ avec attention. Sa
lvre se contractait avec un pli trange, qui semblait svre et qui
tait humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
srnit lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet nou dans
un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espce de bton coup
dans une haie. Ce bton avait t travaill avec quelque soin, et
n'avait pas trop mchant air; on avait tir parti des noeuds, et on lui
avait figur un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'tait un
gourdin, et cela semblait une canne.

Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
sans affectation pourtant, paraissait les viter plutt que les
chercher.

 cette poque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours 
Choisy-le-Roi. C'tait une de ses promenades favorites. Vers deux
heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
royale passer ventre  terre sur le boulevard de l'Hpital.

Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
disaient:--Il est deux heures, le voil qui s'en retourne aux Tuileries.

Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
Paris. Cela tait rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le got
du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
se ft fait volontiers traner par l'clair. Il passait, pacifique et
svre, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dore, avec
de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
 peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans
l'angle du fond  droite, sur des coussins capitonns de satin blanc,
une face large, ferme et vermeille, un front frais poudr  l'oiseau
royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettr, deux grosses
paulettes  torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
la croix de Saint-Louis, la croix de la Lgion d'honneur, la plaque
d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
c'tait le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau  plumes blanches
sur ses genoux emmaillots de hautes gutres anglaises; quand il
rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tte, saluant peu.
Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
pour la premire fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succs
fut ce mot d'un faubourien  son camarade: C'est ce gros-l qui est le
gouvernement.

Cet infaillible passage du roi  la mme heure tait donc l'vnement
quotidien du boulevard de l'Hpital.

Le promeneur  la redingote jaune n'tait videmment pas du quartier, et
probablement pas de Paris, car il ignorait ce dtail. Lorsqu' deux
heures la voiture royale, entoure d'un escadron de gardes du corps
galonns d'argent, dboucha sur le boulevard, aprs avoir tourn la
Salptrire, il parut surpris et presque effray. Il n'y avait que lui
dans la contre-alle, il se rangea vivement derrire un angle de mur
d'enceinte, ce qui n'empcha pas Mr le duc d'Havr de l'apercevoir. Mr
le duc d'Havr, comme capitaine des gardes de service ce jour-l, tait
assis dans la voiture vis--vis du roi. Il dit  Sa Majest: Voil un
homme d'assez mauvaise mine. Des gens de police, qui clairaient le
passage du roi, le remarqurent galement, et l'un d'eux reut l'ordre
de le suivre. Mais l'homme s'enfona dans les petites rues solitaires du
faubourg, et comme le jour commenait  baisser, l'agent perdit sa
trace, ainsi que cela est constat par un rapport adress le soir mme 
Mr le comte Angls, ministre d'tat, prfet de police.

Quand l'homme  la redingote jaune eut dpist l'agent, il doubla le
pas, non sans s'tre retourn bien des fois pour s'assurer qu'il n'tait
pas suivi.  quatre heures un quart, c'est--dire  la nuit close, il
passait devant le thtre de la Porte-Saint-Martin o l'on donnait ce
jour-l les _Deux Forats_. Cette affiche, claire par les rverbres
du thtre, le frappa, car, quoiqu'il marcht vite, il s'arrta pour la
lire. Un instant aprs, il tait dans le cul-de-sac de la Planchette, et
il entrait au _Plat d'tain_, o tait alors le bureau de la voiture de
Lagny. Cette voiture partait  quatre heures et demie. Les chevaux
taient attels, et les voyageurs, appels par le cocher, escaladaient
en hte le haut escalier de fer du coucou.

L'homme demanda:

--Avez-vous une place?

--Une seule,  ct de moi, sur le sige, dit le cocher.

--Je la prends.

--Montez.

Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume
mdiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.

--Allez-vous jusqu' Lagny? demanda le cocher.

--Oui, dit l'homme.

Le voyageur paya jusqu' Lagny.

On partit. Quand on eut pass la barrire, le cocher essaya de nouer la
conversation, mais le voyageur ne rpondait que par monosyllabes. Le
cocher prit le parti de siffler et de jurer aprs ses chevaux.

Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.

Vers six heures du soir on tait  Chelles. Le cocher s'arrta pour
laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge  rouliers installe dans
les vieux btiments de l'abbaye royale.

--Je descends ici, dit l'homme.

Il prit son paquet et son bton, et sauta  bas de la voiture.

Un instant aprs, il avait disparu.

Il n'tait pas entr dans l'auberge.

Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.

Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intrieur.

--Voil, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas  l'argent;
il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu' Chelles. Il est nuit, toutes
les maisons sont fermes, il n'entre pas  l'auberge, et on ne le
retrouve plus. Il s'est donc enfonc dans la terre.

L'homme ne s'tait pas enfonc dans la terre, mais il avait arpent en
hte dans l'obscurit la grande rue de Chelles; puis il avait pris 
gauche avant d'arriver  l'glise le chemin vicinal qui mne 
Montfermeil, comme quelqu'un qui et connu le pays et qui y ft dj
venu.

Il suivit ce chemin rapidement.  l'endroit o il est coup par
l'ancienne route borde d'arbres qui va de Gagny  Lagny, il entendit
venir des passants. Il se cacha prcipitamment dans un foss, et y
attendit que les gens qui passaient se fussent loigns. La prcaution
tait d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons dj dit,
c'tait une nuit de dcembre trs noire. On voyait  peine deux ou trois
toiles au ciel.

C'est  ce point-l que commence la monte de la colline. L'homme ne
rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit  droite,  travers
champs, et gagna  grands pas le bois.

Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit  regarder
soigneusement tous les arbres, avanant pas  pas, comme s'il cherchait
et suivait une route mystrieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
o il parut se perdre et o il s'arrta indcis. Enfin il arriva, de
ttonnements en ttonnements,  une clairire o il y avait un monceau
de grosses pierres blanchtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
et les examina avec attention  travers la brume de la nuit, comme s'il
les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
sont les verrues de la vgtation, tait  quelques pas du tas de
pierres. Il alla  cet arbre, et promena sa main sur l'corce du tronc,
comme s'il cherchait  reconnatre et  compter toutes les verrues.

Vis--vis de cet arbre, qui tait un frne, il y avait un chtaignier
malade d'une dcortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
de zinc cloue. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
bande de zinc.

Puis il pitina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
n'a pas t frachement remue.

Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche  travers le bois.

C'tait cet homme qui venait de rencontrer Cosette.

En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
aperu cette petite ombre qui se mouvait avec un gmissement, qui
dposait un fardeau  terre, puis le reprenait, et se remettait 
marcher. Il s'tait approch et avait reconnu que c'tait un tout jeune
enfant charg d'un norme seau d'eau. Alors il tait all  l'enfant, et
avait pris silencieusement l'anse du seau.




Chapitre VII

Cosette cte  cte dans l'ombre avec l'inconnu


Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.

L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
basse.

--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez l.

Cosette leva la tte et rpondit:

--Oui, monsieur.

--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.

Cosette lcha le seau. L'homme se mit  cheminer prs d'elle.

--C'est trs lourd en effet, dit-il entre ses dents.

Puis il ajouta:

--Petite, quel ge as-tu?

--Huit ans, monsieur.

--Et viens-tu de loin comme cela?

--De la source qui est dans le bois.

--Et est-ce loin o tu vas?-- un bon quart d'heure d'ici.

L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:

--Tu n'as donc pas de mre?

--Je ne sais pas, rpondit l'enfant.

Avant que l'homme et eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:

--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.

Et aprs un silence, elle reprit:

--Je crois que je n'en ai jamais eu.

L'homme s'arrta, il posa le seau  terre, se pencha et mit ses deux
mains sur les deux paules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
et voir son visage dans l'obscurit.

La figure maigre et chtive de Cosette se dessinait vaguement  la lueur
livide du ciel.

--Comment t'appelles-tu? dit l'homme.

--Cosette.

L'homme eut comme une secousse lectrique. Il la regarda encore, puis il
ta ses mains de dessus les paules de Cosette, saisit le seau, et se
remit  marcher.

Au bout d'un instant il demanda:

--Petite, o demeures-tu?

-- Montfermeil, si vous connaissez.

--C'est l que nous allons?

--Oui, monsieur.

Il fit encore une pause, puis recommena:

--Qui est-ce donc qui t'a envoye  cette heure chercher de l'eau dans
le bois?

--C'est madame Thnardier.

L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
indiffrent, mais o il y avait pourtant un tremblement singulier:

--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thnardier?

--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.

--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
Conduis-moi.

--Nous y allons, dit l'enfant.

L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
cet homme avec une sorte de tranquillit et d'abandon inexprimables.
Jamais on ne lui avait appris  se tourner vers la providence et 
prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait  de
l'esprance et  de la joie et qui s'en allait vers le ciel.

Quelques minutes s'coulrent. L'homme reprit:

--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thnardier?

--Non, monsieur.

--Est-ce que tu es seule?

--Oui, monsieur.

Il y eut encore une interruption. Cosette leva la voix:

--C'est--dire il y a deux petites filles.

--Quelles petites filles?

--Ponine et Zelma.

L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers  la
Thnardier.

--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?

--Ce sont les demoiselles de madame Thnardier. Comme qui dirait ses
filles.

--Et que font-elles, celles-l?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
poupes, des choses o il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
jouent, elles s'amusent.

--Toute la journe?

--Oui, monsieur.

--Et toi?

--Moi, je travaille.

--Toute la journe?

L'enfant leva ses grands yeux o il y avait une larme qu'on ne voyait
pas  cause de la nuit, et rpondit doucement:

--Oui, monsieur.

Elle poursuivit aprs un intervalle de silence:

--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse
aussi.

--Comment t'amuses-tu?

--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.
Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupes. Je n'ai
qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que a.

L'enfant montrait son petit doigt.

--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, a coupe la salade
et les ttes de mouches.

Ils atteignirent le village; Cosette guida l'tranger dans les rues. Ils
passrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain
qu'elle devait rapporter. L'homme avait cess de lui faire des questions
et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laiss l'glise
derrire eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,
demanda  Cosette:

--C'est donc la foire ici?

--Non, monsieur, c'est Nol.

Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras
timidement.

--Monsieur?

--Quoi, mon enfant?

--Nous voil tout prs de la maison.

--Eh bien?

--Voulez-vous me laisser reprendre le seau  prsent?

--Pourquoi?

--C'est que, si madame voit qu'on me l'a port, elle me battra.

L'homme lui remit le seau. Un instant aprs, ils taient  la porte de
la gargote.




Chapitre VIII

Dsagrment de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-tre un riche


Cosette ne put s'empcher de jeter un regard de ct  la grande poupe
toujours tale chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte
s'ouvrit. La Thnardier parut une chandelle  la main.

--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle
se sera amuse, la drlesse!

--Madame, dit Cosette toute tremblante, voil un monsieur qui vient
loger.

La Thnardier remplaa bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,
changement  vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux
le nouveau venu.

--C'est monsieur? dit-elle.

--Oui, madame, rpondit l'homme en portant la main  son chapeau.

Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du
costume et du bagage de l'tranger que la Thnardier passa en revue d'un
coup d'oeil firent vanouir la grimace aimable et reparatre la mine
bourrue. Elle reprit schement:

--Entrez, bonhomme.

Le bonhomme entra. La Thnardier lui jeta un second coup d'oeil,
examina particulirement sa redingote qui tait absolument rpe et son
chapeau qui tait un peu dfonc, et consulta d'un hochement de tte,
d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel
buvait toujours avec les rouliers. Le mari rpondit par cette
imperceptible agitation de l'index qui, appuye du gonflement des
lvres, signifie en pareil cas: dbine complte. Sur ce, la Thnardier
s'cria:

--Ah! , brave homme, je suis bien fche, mais c'est que je n'ai plus
de place.

--Mettez-moi o vous voudrez, dit l'homme, au grenier,  l'curie. Je
payerai comme si j'avais une chambre.

--Quarante sous.

--Quarante sous. Soit.

-- la bonne heure.

--Quarante sous! dit un routier bas  la Thnardier, mais ce n'est que
vingt sous.

--C'est quarante sous pour lui, rpliqua la Thnardier du mme ton. Je
ne loge pas des pauvres  moins.

--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, a gte une maison d'y avoir
de ce monde-l.

Cependant l'homme, aprs avoir laiss sur un banc son paquet et son
bton, s'tait assis  une table o Cosette s'tait empresse de poser
une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demand le seau
d'eau tait all lui-mme le porter  son cheval. Cosette avait repris
sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait 
peine tremp ses lvres dans le verre de vin qu'il s'tait vers,
considrait l'enfant avec une attention trange.

Cosette tait laide. Heureuse, elle et peut-tre t jolie. Nous avons
dj esquiss cette petite figure sombre. Cosette tait maigre et blme.
Elle avait prs de huit ans, on lui en et donn  peine six. Ses grands
yeux enfoncs dans une sorte d'ombre profonde taient presque teints 
force d'avoir pleur. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamns et chez les
malades dsesprs. Ses mains taient, comme sa mre l'avait devin,
perdues d'engelures. Le feu qui l'clairait en ce moment faisait
saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement
visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de
serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vtement n'tait
qu'un haillon qui et fait piti l't et qui faisait horreur l'hiver.
Elle n'avait sur elle que de la toile troue; pas un chiffon de laine.
On voyait sa peau  et l, et l'on y distinguait partout des taches
bleues ou noires qui indiquaient les endroits o la Thnardier l'avait
touche. Ses jambes nues taient rouges et grles. Le creux de ses
clavicules tait  faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son
allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et
l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
traduisaient une seule ide: la crainte.

La crainte tait rpandue sur elle; elle en tait pour ainsi dire
couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait
ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,
ne lui laissait de souffle que le ncessaire, et tait devenue ce qu'on
pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que
d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin tonn o tait
la terreur.

Cette crainte tait telle qu'en arrivant, toute mouille comme elle
tait, Cosette n'avait pas os s'aller scher au feu et s'tait remise
silencieusement  son travail. L'expression du regard de cette enfant de
huit ans tait habituellement si morne et parfois si tragique qu'il
semblait,  de certains moments, qu'elle ft en train de devenir une
idiote ou un dmon.

Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais
elle n'avait mis le pied dans une glise.

Est-ce que j'ai le temps? disait la Thnardier.

L'homme  la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.

Tout  coup la Thnardier s'cria:

-- propos! et ce pain?

Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thnardier levait la
voix, sortit bien vite de dessous la table.

Elle avait compltement oubli ce pain. Elle eut recours  l'expdient
des enfants toujours effrays. Elle mentit.

--Madame, le boulanger tait ferm.

--Il fallait cogner.

--J'ai cogn, madame.

--Eh bien?

--Il n'a pas ouvert.

--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thnardier, et si tu mens, tu
auras une fire danse. En attendant, rends-moi la pice-quinze-sous.

Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.
La pice de quinze sous n'y tait plus.

--Ah ! dit la Thnardier, m'as-tu entendue?

Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent
pouvait tre devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.
Elle tait ptrifie.

--Est-ce que tu l'as perdue, la pice-quinze-sous? rla la Thnardier,
ou bien est-ce que tu veux me la voler?

En mme temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu  la
chemine.

Ce geste redoutable rendit  Cosette la force de crier:

--Grce! madame! madame! je ne le ferai plus.

La Thnardier dtacha le martinet.

Cependant l'homme  la redingote jaune avait fouill dans le gousset de
son gilet, sans qu'on et remarqu ce mouvement. D'ailleurs les autres
voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention 
rien.

Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la chemine,
tchant de ramasser et de drober ses pauvres membres demi-nus. La
Thnardier leva le bras.

--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout  l'heure j'ai vu quelque chose
qui est tomb de la poche du tablier de cette petite et qui a roul.
C'est peut-tre cela.

En mme temps il se baissa et parut chercher  terre un instant.

--Justement. Voici, reprit-il en se relevant.

Et il tendit une pice d'argent  la Thnardier.

--Oui, c'est cela, dit-elle.

Ce n'tait pas cela, car c'tait une pice de vingt sous, mais la
Thnardier y trouvait du bnfice. Elle mit la pice dans sa poche, et
se borna  jeter un regard farouche  l'enfant en disant:

--Que cela ne t'arrive plus, toujours!

Cosette rentra dans ce que la Thnardier appelait sa niche, et son
grand oeil, fix sur le voyageur inconnu, commena  prendre une
expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'tait encore qu'un naf
tonnement, mais une sorte de confiance stupfaite s'y mlait.

-- propos, voulez-vous souper? demanda la Thnardier au voyageur.

Il ne rpondit pas. Il semblait songer profondment.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l? dit-elle entre ses dents. C'est
quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il
mon logement seulement? Il est bien heureux tout de mme qu'il n'ait pas
eu l'ide de voler l'argent qui tait  terre.

Cependant une porte s'tait ouverte et ponine et Azelma taient
entres.

C'taient vraiment deux jolies petites filles, plutt bourgeoises que
paysannes, trs charmantes, l'une avec ses tresses chtaines bien
lustres, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrire le
dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraches et saines  rjouir
le regard. Elles taient chaudement vtues, mais avec un tel art
maternel, que l'paisseur des toffes n'tait rien  la coquetterie de
l'ajustement. L'hiver tait prvu sans que le printemps ft effac. Ces
deux petites dgageaient de la lumire. En outre, elles taient
rgnantes. Dans leur toilette, dans leur gat, dans le bruit qu'elles
faisaient, il y avait de la souverainet. Quand elles entrrent, la
Thnardier leur dit d'un ton grondeur, qui tait plein d'adoration:

--Ah! vous voil donc, vous autres!

Puis, les attirant dans ses genoux l'une aprs l'autre, lissant leurs
cheveux, renouant leurs rubans, et les lchant ensuite avec cette douce
faon de secouer qui est propre aux mres, elle s'cria:

--Sont-elles fagotes!

Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupe
qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes
de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de
son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.

ponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'tait pour elles comme
le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans 
elles trois, et elles reprsentaient dj toute la socit des hommes;
d'un ct l'envie, de l'autre le ddain.

La poupe des soeurs Thnardier tait trs fane et trs vieille et
toute casse, mais elle n'en paraissait pas moins admirable  Cosette,
qui de sa vie n'avait eu une poupe, _une vraie poupe_, pour nous
servir d'une expression que tous les enfants comprendront.

Tout  coup la Thnardier, qui continuait d'aller et de venir dans la
salle, s'aperut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de
travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.

--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je
vais te faire travailler  coups de martinet, moi.

L'tranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thnardier.

--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la
jouer!

De la part de tout voyageur qui et mang une tranche de gigot et bu
deux bouteilles de vin  son souper et qui n'et pas eu l'air d'_un
affreux pauvre_, un pareil souhait et t un ordre. Mais qu'un homme
qui avait ce chapeau se permt d'avoir un dsir et qu'un homme qui avait
cette redingote se permt d'avoir une volont, c'est ce que la
Thnardier ne crut pas devoir tolrer. Elle repartit aigrement:

--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas 
rien faire.

--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'tranger de cette voix douce qui
contrastait si trangement avec ses habits de mendiant et ses paules de
portefaix.

La Thnardier daigna rpondre:

--Des bas, s'il vous plat. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont
pas, autant dire, et qui vont tout  l'heure pieds nus.

L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:

--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?

--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la
paresseuse.

--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?

La Thnardier lui jeta un coup d'oeil mprisant.

--Au moins trente sous.

--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.

--Pardieu! s'cria avec un gros rire un routier qui coutait, cinq
francs? je crois fichtre bien! cinq balles!

Le Thnardier crut devoir prendre la parole.

--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire
de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.

--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thnardier avec sa faon brve
et premptoire.

--J'achte cette paire de bas, rpondit l'homme, et, ajouta-t-il en
tirant de sa poche une pice de cinq francs qu'il posa sur la table,--je
la paye.

Puis il se tourna vers Cosette.

--Maintenant ton travail est  moi. Joue, mon enfant.

Le routier fut si mu de la pice de cinq francs, qu'il laissa l son
verre et accourut.

--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de
derrire! et pas fausse!

Le Thnardier approcha et mit silencieusement la pice dans son gousset.

La Thnardier n'avait rien  rpliquer. Elle se mordit les lvres, et
son visage prit une expression de haine.

Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua  demander:

--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?

--Joue! dit la Thnardier d'une voix terrible.

--Merci, madame, dit Cosette.

Et pendant que sa bouche remerciait la Thnardier, toute sa petite me
remerciait le voyageur.

Le Thnardier s'tait remis  boire. Sa femme lui dit  l'oreille:

--Qu'est-ce que a peut tre que cet homme jaune?

--J'ai vu, rpondit souverainement Thnardier, des millionnaires qui
avaient des redingotes comme cela.

Cosette avait laiss l son tricot, mais elle n'tait pas sortie de sa
place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans
une bote derrire elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de
plomb.

ponine et Azelma ne faisaient aucune attention  ce qui se passait.
Elles venaient d'excuter une opration fort importante; elles s'taient
empares du chat. Elles avaient jet la poupe  terre, et ponine, qui
tait l'ane, emmaillotait le petit chat, malgr ses miaulements et ses
contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait  sa soeur
dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grce, pareille 
la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:

--Vois-tu, ma soeur, cette poupe-l est plus amusante que l'autre. Elle
remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce
serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu
la regarderais. Peu  peu tu verrais ses moustaches, et cela
t'tonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa
queue, et cela t'tonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te
dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme a. Les
petites filles sont comme a  prsent_.

Azelma coutait ponine avec admiration.

Cependant, les buveurs s'taient mis  chanter une chanson obscne dont
ils riaient  faire trembler le plafond. Le Thnardier les encourageait
et les accompagnait.

Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupe
avec n'importe quoi. Pendant qu'ponine et Azelma emmaillotaient le
chat, Cosette de son ct avait emmaillot le sabre. Cela fait, elle
l'avait couch sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.

La poupe est un des plus imprieux besoins et en mme temps un des plus
charmants instincts de l'enfance fminine. Soigner, vtir, parer,
habiller, dshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,
dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout
l'avenir de la femme est l. Tout en rvant et tout en jasant, tout en
faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de
petites robes, de petits corsages et de petites brassires, l'enfant
devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande
fille devient femme. Le premier enfant continue la dernire poupe.

Une petite fille sans poupe est  peu prs aussi malheureuse et tout 
fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.

Cosette s'tait donc fait une poupe avec le sabre.

La Thnardier, elle, s'tait rapproche de l' _homme jaune_.

--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-tre monsieur Laffitte. Il
y a des riches si farces! Elle vint s'accouder  sa table.

--Monsieur... dit-elle.

 ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thnardier ne l'avait
encore appel que _brave homme_ ou _bonhomme_.

--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air doucetre qui
tait encore plus fcheux  voir que son air froce, je veux bien que
l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce
que vous tes gnreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela
travaille.

--Elle n'est donc pas  vous, cette enfant? demanda l'homme.

--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons
recueillie comme cela, par charit. Une espce d'enfant imbcile. Elle
doit avoir de l'eau dans la tte. Elle a la tte grosse, comme vous
voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes
pas riches. Nous avons beau crire  son pays, voil six mois qu'on ne
nous rpond plus. Il faut croire que sa mre est morte.

--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rverie.

--C'tait une pas grand'chose que cette mre, ajouta la Thnardier. Elle
abandonnait son enfant.

Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'et
avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitt des yeux la Thnardier.
Elle coutait vaguement. Elle entendait  et l quelques mots.

Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, rptaient leur
refrain immonde avec un redoublement de gat. C'tait une gaillardise
de haut got o taient mls la Vierge et l'enfant Jsus. La Thnardier
tait alle prendre sa part des clats de rire. Cosette, sous la table,
regardait le feu qui se rverbrait dans son oeil fixe; elle s'tait
remise  bercer l'espce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le
berant, elle chantait  voix basse: Ma mre est morte! ma mre est
morte! ma mre est morte!

Sur de nouvelles insistances de l'htesse, l'homme jaune, le
millionnaire, consentit enfin  souper.

--Que veut monsieur?

--Du pain et du fromage, dit l'homme.

--Dcidment c'est un gueux, pensa la Thnardier.

Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la
table, chantait aussi la sienne.

Tout  coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et
d'apercevoir la poupe des petites Thnardier qu'elles avaient quitte
pour le chat et laisse  terre  quelques pas de la table de cuisine.

Alors elle laissa tomber le sabre emmaillot qui ne lui suffisait qu'
demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La
Thnardier parlait bas  son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et
Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou
chantaient, aucun regard n'tait fix sur elle. Elle n'avait pas un
moment  perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses
genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait
pas, puis se glissa vivement jusqu' la poupe, et la saisit. Un instant
aprs elle tait  sa place, assise, immobile, tourne seulement de
manire  faire de l'ombre sur la poupe qu'elle tenait dans ses bras.
Ce bonheur de jouer avec une poupe tait tellement rare pour elle qu'il
avait toute la violence d'une volupt.

Personne ne l'avait vue, except le voyageur, qui mangeait lentement son
maigre souper.

Cette joie dura prs d'un quart d'heure.

Mais, quelque prcaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas
qu'un des pieds de la poupe--_passait_,--et que le feu de la chemine
l'clairait trs vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de
l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit  ponine:--Tiens!
ma soeur!

Les deux petites filles s'arrtrent, stupfaites. Cosette avait os
prendre la poupe!

ponine se leva, et, sans lcher le chat, alla vers sa mre et se mit 
la tirer par sa jupe.

--Mais laisse-moi donc! dit la mre. Qu'est-ce que tu me veux?

--Mre, dit l'enfant, regarde donc!

Et elle dsignait du doigt Cosette.

Cosette, elle, tout entire aux extases de la possession, ne voyait et
n'entendait plus rien.

Le visage de la Thnardier prit cette expression particulire qui se
compose du terrible ml aux riens de la vie et qui a fait nommer ces
sortes de femmes: mgres.

Cette fois, l'orgueil bless exasprait encore sa colre. Cosette avait
franchi tous les intervalles, Cosette avait attent  la poupe de ces
demoiselles.

Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son
imprial fils n'aurait pas une autre figure.

Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.

--Cosette!

Cosette tressaillit comme si la terre et trembl sous elle. Elle se
retourna.

--Cosette, rpta la Thnardier.

Cosette prit la poupe et la posa doucement  terre avec une sorte de
vnration mle de dsespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle
joignit les mains, et, ce qui est effrayant  dire dans un enfant de cet
ge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des
motions de la journe, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du
seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni mme la
sombre parole qu'elle avait entendu dire  la Thnardier,--elle pleura.
Elle clata en sanglots.

Cependant le voyageur s'tait lev.

--Qu'est-ce donc? dit-il  la Thnardier.

--Vous ne voyez pas? dit la Thnardier en montrant du doigt le corps du
dlit qui gisait aux pieds de Cosette.

--H bien, quoi? reprit l'homme.

--Cette gueuse, rpondit la Thnardier, s'est permis de toucher  la
poupe des enfants!

--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait
avec cette poupe?

--Elle y a touch avec ses mains sales! poursuivit la Thnardier, avec
ses affreuses mains!

Ici Cosette redoubla ses sanglots.

--Te tairas-tu? cria la Thnardier.

L'homme alla droit  la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.

Ds qu'il fut sorti, la Thnardier profita de son absence pour allonger
sous la table  Cosette un grand coup de pied qui fit jeter  l'enfant
les hauts cris.

La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la
poupe fabuleuse dont nous avons parl, et que tous les marmots du
village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant
Cosette en disant:

--Tiens, c'est pour toi.

Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il tait l, au milieu de
sa rverie, il avait confusment remarqu cette boutique de bimbeloterie
claire de lampions et de chandelles si splendidement qu'on
l'apercevait  travers la vitre du cabaret comme une illumination.

Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme  elle avec cette
poupe comme elle et vu venir le soleil, elle entendit ces paroles
inoues: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupe, puis
elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans
le coin du mur.

Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus
oser respirer.

La Thnardier, ponine, Azelma taient autant de statues. Les buveurs
eux-mmes s'taient arrts. Il s'tait fait un silence solennel dans
tout le cabaret.

La Thnardier, ptrifie et muette, recommenait ses conjectures:
--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un
millionnaire? C'est peut-tre les deux, c'est--dire un voleur.

La face du mari Thnardier offrit cette ride expressive qui accentue la
figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute
sa puissance bestiale. Le gargotier considrait tour  tour la poupe et
le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il et flair un sac
d'argent. Cela ne dura que le temps d'un clair. Il s'approcha de sa
femme et lui dit bas:

--Cette machine cote au moins trente francs. Pas de btises.  plat
ventre devant l'homme.

Les natures grossires ont cela de commun avec les natures naves
qu'elles n'ont pas de transitions.--Eh bien, Cosette, dit la Thnardier
d'une voix qui voulait tre douce et qui tait toute compose de ce miel
aigre des mchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupe?

Cosette se hasarda  sortir de son trou.

--Ma petite Cosette, reprit la Thnardier d'un air caressant, monsieur
te donne une poupe. Prends-la. Elle est  toi.

Cosette considrait la poupe merveilleuse avec une sorte de terreur.
Son visage tait encore inond de larmes, mais ses yeux commenaient 
s'emplir, comme le ciel au crpuscule du matin, des rayonnements
tranges de la joie. Ce qu'elle prouvait en ce moment-l tait un peu
pareil  ce qu'elle et ressenti si on lui et dit brusquement: _Petite,
vous tes la reine de France_.

Il lui semblait que si elle touchait  cette poupe, le tonnerre en
sortirait.

Ce qui tait vrai jusqu' un certain point, car elle se disait que la
Thnardier gronderait, et la battrait.

Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura
timidement en se tournant vers la Thnardier:

--Est-ce que je peux, madame?

Aucune expression ne saurait rendre cet air  la fois dsespr,
pouvant et ravi.

--Pardi! fit la Thnardier, c'est  toi. Puisque monsieur te la donne.

--Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est  moi, la
dame?

L'tranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait tre
 ce point d'motion o l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un
signe de tte  Cosette, et mit la main de la dame dans sa petite
main.

Cosette retira vivement sa main, comme si celle de _la dame_ la brlait,
et se mit  regarder le pav. Nous sommes forc d'ajouter qu'en cet
instant-l elle tirait la langue d'une faon dmesure. Tout  coup elle
se retourna et saisit la poupe avec emportement.

--Je l'appellerai Catherine, dit-elle.

Ce fut un moment bizarre que celui o les haillons de Cosette
rencontrrent et treignirent les rubans et les fraches mousselines
roses de la poupe.

--Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?

--Oui, mon enfant, rpondit la Thnardier.

Maintenant c'taient ponine et Azelma qui regardaient Cosette avec
envie.

Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit  terre devant elle,
et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la
contemplation.

--Joue donc, Cosette, dit l'tranger.

--Oh! je joue, rpondit l'enfant. Cet tranger, cet inconnu qui avait
l'air d'une visite que la providence faisait  Cosette, tait en ce
moment-l ce que la Thnardier hassait le plus au monde. Pourtant il
fallait se contraindre. C'tait plus d'motions qu'elle n'en pouvait
supporter, si habitue qu'elle ft  la dissimulation par la copie
qu'elle tchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se
hta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda  l'homme jaune _la
permission_ d'y envoyer aussi Cosette, _qui a bien fatigu aujourd'hui_,
ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant
Catherine entre ses bras.

La Thnardier allait de temps en temps  l'autre bout de la salle o
tait son homme, _pour se soulager l'me_, disait-elle. Elle changeait
avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait
les dire haut:

--Vieille bte! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous
dranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupes!
donner des poupes de quarante francs  une chienne que je donnerais moi
pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majest comme  la
duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enrag, ce vieux
mystrieux-l?

--Pourquoi? C'est tout simple, rpliquait le Thnardier. Si a l'amuse!
Toi, a t'amuse que la petite travaille, lui, a l'amuse qu'elle joue.
Il est dans son droit. Un voyageur, a fait ce que a veut quand a
paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que a te fait? Si
c'est un imbcile, a ne te regarde pas. De quoi te mles-tu, puisqu'il
a de l'argent?

Langage de matre et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un
ni l'autre la rplique.

L'homme s'tait accoud sur la table et avait repris son attitude de
rverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'taient un
peu loigns et ne chantaient plus. Ils le considraient  distance avec
une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vtu,
qui tirait de sa poche les roues de derrire avec tant d'aisance et qui
prodiguait des poupes gigantesques  de petites souillons en sabots,
tait certainement un bonhomme magnifique et redoutable.

Plusieurs heures s'coulrent. La messe de minuit tait dite, le
rveillon tait fini, les buveurs s'en taient alls, le cabaret tait
ferm, la salle basse tait dserte, le feu s'tait teint, l'tranger
tait toujours  la mme place et dans la mme posture. De temps en
temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voil tout. Mais
il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'tait plus l.

Les Thnardier seuls, par convenance et par curiosit, taient rests
dans la salle.--Est-ce qu'il va passer la nuit comme a? grommelait la
Thnardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se dclara
vaincue et dit  son mari:--Je vais me coucher. Fais-en ce que tu
voudras.--Le mari s'assit  une table dans un coin, alluma une chandelle
et se mit  lire le _Courrier franais_.

Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins
trois fois le _Courrier franais_, depuis la date du numro jusqu'au nom
de l'imprimeur. L'tranger ne bougeait pas.

Le Thnardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise.
Aucun mouvement de l'homme.--Est-ce qu'il dort? pensa
Thnardier.--L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'veiller.

Enfin Thnardier ta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura 
dire:

--Est-ce que monsieur ne va pas reposer?

_Ne va pas se coucher_ lui et sembl excessif et familier. _Reposer_
sentait le luxe et tait du respect. Ces mots-l ont la proprit
mystrieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la
carte  payer. Une chambre o l'on _couche_ cote vingt sous; une
chambre o l'on _repose_ cote vingt francs.

--Tiens! dit l'tranger, vous avez raison. O est votre curie?

--Monsieur, fit le Thnardier avec un sourire, je vais conduire
monsieur.

Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bton, et
Thnardier le mena dans une chambre au premier qui tait d'une rare
splendeur, toute meuble en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de
calicot rouge.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.

--C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons
une autre, mon pouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois
dans l'anne.

--J'aurais autant aim l'curie, dit l'homme brusquement.

Le Thnardier n'eut pas l'air d'entendre cette rflexion peu obligeante.

Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la
chemine. Un assez bon feu flambait dans l'tre.

Il y avait sur cette chemine, sous un bocal, une coiffure de femme en
fils d'argent et en fleurs d'oranger.

--Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'tranger.--Monsieur, dit le
Thnardier, c'est le chapeau de marie de ma femme.

Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: _il y a donc
eu un moment o ce monstre a t une vierge_!

Du reste le Thnardier mentait. Quand il avait pris  bail cette bicoque
pour en faire une gargote, il avait trouv cette chambre ainsi garnie,
et avait achet ces meubles et brocant ces fleurs d'oranger, jugeant
que cela ferait une ombre gracieuse sur son pouse, et qu'il en
rsulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la
respectabilit.

Quand le voyageur se retourna, l'hte avait disparu. Le Thnardier
s'tait clips discrtement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas
traiter avec une cordialit irrespectueuse un homme qu'il se proposait
d'corcher royalement le lendemain matin.

L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme tait couche, mais
elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se
tourna et lui dit:

--Tu sais que je flanque demain Cosette  la porte.

Le Thnardier rpondit froidement:

--Comme tu y vas!

Ils n'changrent pas d'autres paroles, et quelques minutes aprs leur
chandelle tait teinte.

De son ct le voyageur avait dpos dans un coin son bton et son
paquet. L'hte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps
pensif. Puis il ta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla
l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de
lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint 
l'escalier. L il entendit un petit bruit trs doux qui ressemblait 
une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva 
une espce d'enfoncement triangulaire pratiqu sous l'escalier ou pour
mieux dire form par l'escalier mme. Cet enfoncement n'tait autre
chose que le dessous des marches. L, parmi toutes sortes de vieux
paniers et de vieux tessons, dans la poussire et dans les toiles
d'araignes, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse
troue jusqu' montrer la paille et une couverture troue jusqu'
laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela tait pos  terre sur
le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.

L'homme s'approcha, et la considra.

Cosette dormait profondment. Elle tait toute habille. L'hiver elle ne
se dshabillait pas pour avoir moins froid.

Elle tenait serre contre elle la poupe dont les grands yeux ouverts
brillaient dans l'obscurit. De temps en temps elle poussait un grand
soupir comme si elle allait se rveiller, et elle treignait la poupe
dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait  ct de son lit
qu'un de ses sabots.

Une porte ouverte prs du galetas de Cosette laissait voir une assez
grande chambre sombre. L'tranger y pntra. Au fond,  travers une
porte vitre, on apercevait deux petits lits jumeaux trs blancs.
C'taient ceux d'Azelma et d'ponine. Derrire ces lits disparaissait 
demi un berceau d'osier sans rideaux o dormait le petit garon qui
avait cri toute la soire.

L'tranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des
poux Thnardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la
chemine; une de ces vastes chemines d'auberge o il y a toujours un si
petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides  voir. Dans
celle-l il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas mme de cendre; ce
qui y tait attira pourtant l'attention du voyageur. C'taient deux
petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur ingale; le
voyageur se rappela la gracieuse et immmoriale coutume des enfants qui
dposent leur chaussure dans la chemine le jour de Nol pour y attendre
dans les tnbres quelque tincelant cadeau de leur bonne fe. ponine
et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune
un de leurs souliers dans la chemine.

Le voyageur se pencha.

La fe, c'est--dire la mre, avait dj fait sa visite, et l'on voyait
reluire dans chaque soulier une belle pice de dix sous toute neuve.

L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperut au fond, 
l'cart, dans le coin le plus obscur de l'tre, un autre objet. Il
regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus
grossier,  demi bris, et tout couvert de cendre et de boue dessche.
C'tait le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des
enfants qui peut tre trompe toujours sans se dcourager jamais, avait
mis, elle aussi, son sabot dans la chemine.

C'est une chose sublime et douce que l'esprance dans un enfant qui n'a
jamais connu que le dsespoir.

Il n'y avait rien dans ce sabot.

L'tranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de
Cosette un louis d'or.

Puis il regagna sa chambre  pas de loup.




Chapitre IX

Thnardier  la manoeuvre


Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari
Thnardier, attabl prs d'une chandelle dans la salle basse du cabaret,
une plume  la main, composait la carte du voyageur  la redingote
jaune.

La femme debout,  demi courbe sur lui, le suivait des yeux. Ils
n'changeaient pas une parole. C'tait, d'un ct, une mditation
profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on
regarde natre et s'panouir une merveille de l'esprit humain. On
entendait un bruit dans la maison; c'tait l'Alouette qui balayait
l'escalier.

Aprs un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thnardier produisit
ce chef-d'oeuvre.

Note du Monsieur du No 1.

Souper    Fr. 3
Chambre   Fr. 10
Bougie    Fr. 5
Feu       Fr. 4
Service   Fr. 1
----------------
Total     Fr. 23

Service tait crit _servisse_.

--Vingt-trois francs! s'cria la femme avec un enthousiasme ml de
quelque hsitation.

Comme tous les grands artistes, le Thnardier n'tait pas content.
--Peuh! fit-il.

C'tait l'accent de Castlereagh rdigeant au congrs de Vienne la carte
 payer de la France.

--Monsieur Thnardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme
qui songeait  la poupe donne  Cosette en prsence de ses filles,
c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.

Le Thnardier fit son rire froid, et dit:

--Il payera.

Ce rire tait la signification suprme de la certitude et de l'autorit.
Ce qui tait dit ainsi devait tre. La femme n'insista point. Elle se
mit  ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la
salle. Un moment aprs il ajouta:

--Je dois bien quinze cents francs, moi!

Il alla s'asseoir au coin de la chemine, mditant, les pieds sur les
cendres chaudes.

--Ah ! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette  la
porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le coeur avec sa poupe!
J'aimerais mieux pouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus 
la maison.

Le Thnardier alluma sa pipe et rpondit entre deux bouffes.

--Tu remettras la carte  l'homme.

Puis il sortit.

Il tait  peine hors de la salle que le voyageur y entra.

Le Thnardier reparut sur-le-champ derrire lui et demeura immobile dans
la porte entre-bille, visible seulement pour sa femme.

L'homme jaune portait  la main son bton et son paquet.

--Lev si tt! dit la Thnardier, est-ce que monsieur nous quitte dj?

Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrass la carte dans
ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait
une nuance qui ne lui tait pas habituelle, la timidit et le scrupule.

Prsenter une pareille note  un homme qui avait si parfaitement l'air
d'un pauvre, cela lui paraissait malais.

Le voyageur semblait proccup et distrait. Il rpondit:

--Oui, madame. Je m'en vais.

--Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires  Montfermeil?

--Non. Je passe par ici. Voil tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que
je dois?

La Thnardier, sans rpondre, lui tendit la carte plie.

L'homme dplia le papier, le regarda, mais son attention tait
visiblement ailleurs.

--Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?

--Comme cela, monsieur, rpondit la Thnardier stupfaite de ne point
voir d'autre explosion.

Elle poursuivit d'un accent lgiaque et lamentable:

--Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de
bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous
n'avions pas par-ci par-l des voyageurs gnreux et riches comme
monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous cote les
yeux de la tte.

--Quelle petite?

--Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans
le pays!

--Ah! dit l'homme.

Elle continua:

--Sont-ils btes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutt
l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous
ne demandons pas la charit, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne
gagnons rien, et nous avons gros  payer. La patente, les impositions,
les portes et fentres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement
demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas
besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix
qu'il s'efforait de rendre indiffrente et dans laquelle il y avait un
tremblement:

--Et si l'on vous en dbarrassait?

--De qui? de la Cosette?

--Oui.

La face rouge et violente de la gargotire s'illumina d'un
panouissement hideux.

--Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la,
emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez bni
de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!

--C'est dit.

--Vrai? vous l'emmenez?

--Je l'emmne.

--Tout de suite?

--Tout de suite. Appelez l'enfant.

--Cosette! cria la Thnardier.

--En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma
dpense. Combien est-ce?

Il jeta un coup d'oeil sur la carte et ne put rprimer un mouvement de
surprise:

--Vingt-trois francs!

Il regarda la gargotire et rpta:

--Vingt-trois francs?

Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi rpts l'accent
qui spare le point d'exclamation du point d'interrogation.

La Thnardier avait eu le temps de se prparer au choc. Elle rpondit
avec assurance:

--Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.

L'tranger posa cinq pices de cinq francs sur la table.

--Allez chercher la petite, dit-il.

En ce moment, le Thnardier s'avana au milieu de la salle et dit:

--Monsieur doit vingt-six sous.

--Vingt-six sous! s'cria la femme.

--Vingt sous pour la chambre, reprit le Thnardier froidement, et six
sous pour le souper. Quant  la petite, j'ai besoin d'en causer un peu
avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thnardier eut un de ces
blouissements que donnent les clairs imprvus du talent. Elle sentit
que le grand acteur entrait en scne, ne rpliqua pas un mot, et sortit.

Ds qu'ils furent seuls, le Thnardier offrit une chaise au voyageur. Le
voyageur s'assit; le Thnardier resta debout, et son visage prit une
singulire expression de bonhomie et de simplicit.

--Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi,
cette enfant.

L'tranger le regarda fixement.

--Quelle enfant?

Thnardier continua:

--Comme c'est drle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet
argent-l? reprenez donc vos pices de cent sous. C'est une enfant que
j'adore.

--Qui a? demanda l'tranger.

--H, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien,
je parle franchement, vrai comme vous tes un honnte homme, je ne peux
pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu a tout
petit. C'est vrai qu'elle nous cote de l'argent, c'est vrai qu'elle a
des dfauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que
j'ai pay plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de
ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. a
n'a ni pre ni mre, je l'ai leve. J'ai du pain pour elle et pour moi.
Au fait j'y tiens,  cette enfant. Vous comprenez, on se prend
d'affection; je suis une bonne bte, moi; je ne raisonne pas; je l'aime,
cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous,
c'est comme notre enfant. J'ai besoin que a babille dans la maison.

L'tranger le regardait toujours fixement. Il continua:

--Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme a 
un passant. Pas vrai que j'ai raison? Aprs cela, je ne dis pas, vous
tes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'tait pour son
bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je
la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir o
elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez
qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son
bon pre nourricier est l, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des
choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom?
Vous l'emmneriez, je dirais: _eh bien, l'Alouette? O donc a-t-elle
pass_? Il faudrait au moins voir quelque mchant chiffon de papier, un
petit bout de passeport, quoi!

L'tranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi
dire, jusqu'au fond de la conscience, lui rpondit d'un accent grave et
ferme:

--Monsieur Thnardier, on n'a pas de passeport pour venir  cinq lieues
de Paris. Si j'emmne Cosette, je l'emmnerai, voil tout. Vous ne
saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas o
elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je
casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il?
Oui ou non.

De mme que les dmons et les gnies reconnaissaient  de certains
signes la prsence d'un dieu suprieur, le Thnardier comprit qu'il
avait affaire  quelqu'un de trs fort. Ce fut comme une intuition; il
comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en
buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des
gaudrioles, il avait pass la soire  observer l'tranger, le guettant
comme un chat et l'tudiant comme un mathmaticien. Il l'avait  la fois
pi pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et
espionn comme s'il et t pay pour cela. Pas un geste, pas un
mouvement de l'homme  la capote jaune ne lui tait chapp. Avant mme
que l'inconnu manifestt si clairement son intrt pour Cosette, le
Thnardier l'avait devin. Il avait surpris les regards profonds de ce
vieux qui revenaient toujours  l'enfant. Pourquoi cet intrt?
Qu'tait-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse,
ce costume si misrable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les
rsoudre et qui l'irritaient. Il y avait song toute la nuit. Ce ne
pouvait tre le pre de Cosette. tait-ce quelque grand-pre? Alors
pourquoi ne pas se faire connatre tout de suite? Quand on a un droit,
on le montre. Cet homme videmment n'avait pas de droit sur Cosette.
Alors qu'tait-ce? Le Thnardier se perdait en suppositions. Il
entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en ft, en entamant la
conversation avec l'homme, sr qu'il y avait un secret dans tout cela,
sr que l'homme tait intress  rester dans l'ombre, il se sentait
fort;  la rponse nette et ferme de l'tranger, quand il vit que ce
personnage mystrieux tait mystrieux si simplement, il se sentit
faible. Il ne s'attendait  rien de pareil. Ce fut la droute de ses
conjectures. Il rallia ses ides. Il pesa tout cela en une seconde. Le
Thnardier tait un de ces hommes qui jugent d'un coup d'oeil une
situation. Il estima que c'tait le moment de marcher droit et vite. Il
fit comme les grands capitaines  cet instant dcisif qu'ils savent
seuls reconnatre, il dmasqua brusquement sa batterie.

--Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.

L'tranger prit dans sa poche de ct un vieux portefeuille en cuir
noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la
table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au
gargotier:

--Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait
Cosette?

Cosette, en s'veillant, avait couru  son sabot. Elle y avait trouv la
pice d'or. Ce n'tait pas un napolon, c'tait une de ces pices de
vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
la petite queue prussienne avait remplac la couronne de laurier.
Cosette fut blouie. Sa destine commenait  l'enivrer. Elle ne savait
pas ce que c'tait qu'une pice d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait vole. Cependant
elle sentait que cela tait bien  elle, elle devinait d'o ce don lui
venait, mais elle prouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle tait
contente; elle tait surtout stupfaite. Ces choses si magnifiques et si
jolies ne lui paraissaient pas relles. La poupe lui faisait peur, la
pice d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
magnificences. L'tranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
la rassurait. Depuis la veille,  travers ses tonnements,  travers son
sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant  cet homme qui
avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui tait si riche et si
bon. Depuis qu'elle avait rencontr ce bonhomme dans le bois, tout tait
comme chang pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se rfugier 
l'ombre de sa mre et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est--dire aussi
loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
et grelottait. Elle avait toujours t toute nue sous la bise aigre du
malheur, maintenant il lui semblait qu'elle tait vtue. Autrefois son
me avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
de crainte de la Thnardier. Elle n'tait plus seule; il y avait
quelqu'un l.

Elle s'tait mise bien vite  sa besogne de tous les matins. Ce louis,
qu'elle avait sur elle, dans ce mme gousset de son tablier d'o la
pice de quinze sous tait tombe la veille, lui donnait des
distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
minutes  le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
balayant l'escalier, elle s'arrtait, et restait l, immobile, oubliant
le balai et l'univers entier, occupe  regarder cette toile briller au
fond de sa poche.

Ce fut dans une de ces contemplations que la Thnardier la rejoignit.

Sur l'ordre de son mari, elle l'tait alle chercher. Chose inoue, elle
ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.

--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.

Un instant aprs, Cosette entrait dans la salle basse.

L'tranger prit le paquet qu'il avait apport et le dnoua. Ce paquet
contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassire de
futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vtement
complet pour une fille de huit ans. Tout cela tait noir.

--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.

Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
commenaient  ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
bonhomme pauvrement vtu donnant la main  une petite fille tout en
deuil qui portait une grande poupe rose dans ses bras. Ils se
dirigeaient du ct de Livry.

C'taient notre homme et Cosette.

Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'tait plus en
guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.

Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. O? elle ne savait. Tout
ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrire elle la gargote
Thnardier. Personne n'avait song  lui dire adieu, ni elle  dire
adieu  personne. Elle sortait de cette maison hae et hassant.

Pauvre doux tre dont le coeur n'avait jusqu' cette heure t que
comprim!

Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considrant le
ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle
regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle tait
prs du bon Dieu.




Chapitre X

Qui cherche le mieux peut trouver le pire


La Thnardier, selon son habitude, avait laiss faire son mari. Elle
s'attendait  de grands vnements. Quand l'homme et Cosette furent
partis, le Thnardier laissa s'couler un grand quart d'heure, puis il
la prit  part et lui montra les quinze cents francs.

--Que a! dit-elle.

C'tait la premire fois, depuis le commencement de leur mnage, qu'elle
osait critiquer un acte du matre.

Le coup porta.

--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbcile. Donne-moi mon
chapeau.

Il plia les trois billets de banque, les enfona dans sa poche et sortit
en toute hte, mais il se trompa et prit d'abord  droite. Quelques
voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
l'homme avaient t vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
cette indication, marchant  grands pas et monologuant.

--Cet homme est videmment un million habill en jaune, et moi je suis
un animal. Il a d'abord donn vingt sous, puis cinq francs, puis
cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
Il aurait donn quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.

Et puis ce paquet d'habits prpars d'avance pour la petite, tout cela
tait singulier; il y avait bien des mystres l-dessous. On ne lche
pas des mystres quand on les tient. Les secrets des riches sont des
ponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces penses lui
tourbillonnaient dans le cerveau.

--Je suis un animal, disait-il.

Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
la route qui va  Livry, on la voit se dvelopper devant soi trs loin
sur le plateau. Parvenu l, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'tendre, et ne vit
rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'taient achemins
vers les bois du ct de Gagny. Il se hta dans cette direction.

Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
il allait vite. Et puis le pays lui tait bien connu.

Tout  coup il s'arrta et se frappa le front comme un homme qui a
oubli l'essentiel, et qui est prt  revenir sur ses pas.

--J'aurais d prendre mon fusil! se dit-il.

Thnardier tait une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
milieu de nous  notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
connues parce que la destine n'en a montr qu'un ct. Le sort de
beaucoup d'hommes est de vivre ainsi  demi submergs. Dans une
situation calme et plate, Thnardier avait tout ce qu'il fallait pour
faire--nous ne disons pas pour tre--ce qu'on est convenu d'appeler un
honnte commerant, un bon bourgeois. En mme temps, certaines
circonstances tant donnes, certaines secousses venant  soulever sa
nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour tre un sclrat.
C'tait un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge o vivait Thnardier
et rver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Aprs une hsitation d'un
instant:

--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'chapper!

Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
air de certitude, avec la sagacit du renard flairant une compagnie de
perdrix.

En effet, quand il eut dpass les tangs et travers obliquement la
grande clairire qui est  droite de l'avenue de Bellevue, comme il
arrivait  cette alle de gazon qui fait presque le tour de la colline
et qui recouvre la vote de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
Chelles, il aperut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
avait dj chafaud bien des conjectures. C'tait le chapeau de
l'homme. La broussaille tait basse. Le Thnardier reconnut que l'homme
et Cosette taient assis l. On ne voyait pas l'enfant  cause de sa
petitesse, mais on apercevait la tte de la poupe.

Le Thnardier ne se trompait pas. L'homme s'tait assis l pour laisser
un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.

--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essouffl, mais voici vos quinze
cents francs.

En parlant ainsi, il tendait  l'tranger les trois billets de banque.

L'homme leva les yeux.

--Qu'est-ce que cela signifie?

Le Thnardier rpondit respectueusement:

--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.

Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.

Lui, il rpondit en regardant le Thnardier dans le fond des yeux et en
espaant toutes les syllabes.

--Vous re-pre-nez Cosette?

--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai rflchi. Au
fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnte homme,
voyez-vous. Cette petite n'est pas  moi, elle est  sa mre. C'est sa
mre qui me l'a confie, je ne puis la remettre qu' sa mre. Vous me
direz: _Mais la mre est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre
l'enfant qu' une personne qui m'apporterait un crit sign de la mre
comme quoi je dois remettre l'enfant  cette personne-l. Cela est
clair.

L'homme, sans rpondre, fouilla dans sa poche et le Thnardier vit
reparatre le portefeuille aux billets de banque.

Le gargotier eut un frmissement de joie.

--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!

Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour
de lui. Le lieu tait absolument dsert. Il n'y avait pas une me dans
le bois ni dans la valle. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
non la poigne de billets de banque qu'attendait Thnardier, mais un
simple petit papier qu'il dveloppa et prsenta tout ouvert 
l'aubergiste en disant:

--Vous avez raison. Lisez.

Le Thnardier prit le papier, et lut:

                       _Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_

Monsieur Thnardier, Vous remettrez Cosette  la personne. On vous
payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec
considration.

                                                   Fantine.

--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.

C'tait bien la signature de Fantine. Le Thnardier la reconnut.

Il n'y avait rien  rpliquer. Il sentit deux violents dpits, le dpit
de renoncer  la corruption qu'il esprait, et le dpit d'tre battu.
L'homme ajouta:

--Vous pouvez garder ce papier pour votre dcharge.

Le Thnardier se replia en bon ordre.

--Cette signature est assez bien imite, grommela-t-il entre ses dents.
Enfin, soit!

Puis il essaya un effort dsespr.

--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous tes la personne. Mais il
faut me payer toutes les petites choses. On me doit gros. L'homme se
dressa debout, et dit en poussetant avec des chiquenaudes sa manche
rpe o il y avait de la poussire.

--Monsieur Thnardier, en janvier la mre comptait qu'elle vous devait
cent vingt francs; vous lui avez envoy en fvrier un mmoire de cinq
cents francs; vous avez reu trois cents francs fin fvrier et trois
cents francs au commencement de mars. Il s'est coul depuis lors neuf
mois  quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
Vous aviez reu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.

Le Thnardier prouva ce qu'prouve le loup au moment o il se sent
mordu et saisi par la mchoire d'acier du pige.

--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.

Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
dj russi une fois.

--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il rsolument et mettant
cette fois les faons respectueuses de ct, je reprendrai Cosette ou
vous me donnerez mille cus.

L'tranger dit tranquillement.

--Viens, Cosette.

Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bton
qui tait  terre.

Le Thnardier remarqua l'normit de la trique et la solitude du lieu.

L'homme s'enfona dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
immobile et interdit.

Pendant qu'ils s'loignaient, le Thnardier considrait ses larges
paules un peu votes et ses gros poings.

Puis ses yeux, revenant  lui-mme, retombaient sur ses bras chtifs et
sur ses mains maigres.

--Il faut que je sois vraiment bien bte, pensait-il, de n'avoir pas
pris mon fusil, puisque j'allais  la chasse!

Cependant l'aubergiste ne lcha pas prise.

--Je veux savoir o il ira, dit-il.

Et il se mit  les suivre  distance. Il lui restait deux choses dans
les mains, une ironie, le chiffon de papier sign _Fantine_, et une
consolation, les quinze cents francs.

L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
marchait lentement, la tte baisse, dans une attitude de rflexion et
de tristesse. L'hiver avait fait le bois  claire-voie, si bien que le
Thnardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
pas. Tout  coup il aperut Thnardier. Il entra brusquement avec
Cosette dans un taillis o ils pouvaient tous deux disparatre.

--Diantre! dit le Thnardier.

Et il doubla le pas.

L'paisseur du fourr l'avait forc de se rapprocher d'eux. Quand
l'homme fut au plus pais, il se retourna. Thnardier eut beau se cacher
dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vt pas. L'homme
lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tte et reprit sa route.
L'aubergiste se remit  le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
pas. Tout  coup l'homme se retourna encore. Il aperut l'aubergiste.
Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thnardier jugea
inutile d'aller plus loin. Thnardier rebroussa chemin.




Chapitre XI

Le numro 9430 reparat et Cosette le gagne  la loterie


Jean Valjean n'tait pas mort.

En tombant  la mer, ou plutt en s'y jetant, il tait, comme on l'a vu,
sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
auquel tait amarre une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
cette embarcation jusqu'au soir.  la nuit, il se jeta de nouveau  la
nage, et atteignit la cte  peu de distance du cap Brun. L, comme ce
n'tait pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vtements.
Une guinguette aux environs de Balaguier tait alors le vestiaire des
forats vads, spcialit lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
tristes fugitifs qui tchent de dpister le guet de la loi et la
fatalit sociale, suivit un itinraire obscur et ondulant. Il trouva un
premier asile aux Pradeaux, prs Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
Grand-Villard, prs Brianon, dans les Hautes-Alpes. Fuite ttonnante et
inquite, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
territoire de Civrieux, dans les Pyrnes,  Accons au lieu dit la
Grange-de-Doumecq, prs du hameau de Chavailles, et dans les environs de
Prigueux,  Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
vient de le voir  Montfermeil.

Son premier soin, en arrivant  Paris, avait t d'acheter des habits de
deuil pour une petite fille de sept  huit ans, puis de se procurer un
logement. Cela fait, il s'tait rendu  Montfermeil.

On se souvient que dj, lors de sa prcdente vasion, il y avait fait,
ou dans les environs, un voyage mystrieux dont la justice avait eu
quelque lueur.

Du reste on le croyait mort, et cela paississait l'obscurit qui
s'tait faite sur lui.  Paris, il lui tomba sous la main un des
journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassur et presque en
paix comme s'il tait rellement mort.

Le soir mme du jour o Jean Valjean avait tir Cosette des griffes des
Thnardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait  la nuit tombante,
avec l'enfant, par la barrire de Monceaux. L il monta dans un
cabriolet qui le conduisit  l'esplanade de l'Observatoire. Il y
descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
la nuit noire, par les rues dsertes qui avoisinent l'Ourcine et la
Glacire, se dirigrent vers le boulevard de l'Hpital.

La journe avait t trange et remplie d'motions pour Cosette; on
avait mang derrire des haies du pain et du fromage achets dans des
gargotes isoles, on avait souvent chang de voiture, on avait fait des
bouts de chemin  pied, elle ne se plaignait pas, mais elle tait
fatigue, et Jean Valjean s'en aperut  sa main qu'elle tirait
davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lcher
Catherine, posa sa tte sur l'paule de Jean Valjean, et s'y endormit.




Livre quatrime--La masure Gorbeau




Chapitre I

Matre Gorbeau


Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
pays perdus de la Salptrire, et qui montait par le boulevard jusque
vers la barrire d'Italie, arrivait  des endroits o l'on et pu dire
que Paris disparaissait. Ce n'tait pas la solitude, il y avait des
passants; ce n'tait pas la campagne, il y avait des maisons et des
rues; ce n'tait pas une ville, les rues avaient des ornires comme les
grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'tait pas un village, les
maisons taient trop hautes. Qu'tait-ce donc? C'tait un lieu habit o
il n'y avait personne, c'tait un lieu dsert o il y avait quelqu'un;
c'tait un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
la nuit qu'une fort, plus morne le jour qu'un cimetire.

C'tait le vieux quartier du March-aux-Chevaux.

Ce promeneur, s'il se risquait au del des quatre murs caducs de ce
March-aux-Chevaux, s'il consentait mme  dpasser la rue du
Petit-Banquier, aprs avoir laiss  sa droite un courtil gard par de
hautes murailles, puis un pr o se dressaient des meules de tan
pareilles  des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombr
de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
ruine, avec une petite porte noire et en deuil, charg de mousses qui
s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus dsert, une
affreuse btisse dcrpite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. L, prs d'une usine et
entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-l une masure qui, au
premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumire et qui en
ralit tait grande comme une cathdrale. Elle se prsentait sur la
voie publique de ct, par le pignon; de l son exigut apparente.
Presque toute la maison tait cache. On n'en apercevait que la porte et
une fentre.

Cette masure n'avait qu'un tage.

En l'examinant, le dtail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
n'avait jamais pu tre que la porte d'un bouge, tandis que cette
croise, si elle et t coupe dans la pierre de taille au lieu de
l'tre dans le moellon, aurait pu tre la croise d'un htel.

La porte n'tait autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
grossirement relies par des traverses pareilles  des bches mal
quarries. Elle s'ouvrait immdiatement sur un roide escalier  hautes
marches, boueux, pltreux, poudreux, de la mme largeur qu'elle, qu'on
voyait de la rue monter droit comme une chelle et disparatre dans
l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
porte tait masqu d'une volige troite au milieu de laquelle on avait
sci un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
porte tait ferme. Sur le dedans de la porte un pinceau tremp dans
l'encre avait trac en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
de la volige le mme pinceau avait barbouill le numro 50; de sorte
qu'on hsitait. O est-on? Le dessus de la porte dit: au numro 50; le
dedans rplique: non, au numro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
poussire pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.

La fentre tait large, suffisamment leve, garnie de persiennes et de
chssis  grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
blessures varies,  la fois caches et trahies par un ingnieux bandage
en papier, et les persiennes, disloques et descelles, menaaient
plutt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
horizontaux y manquaient  et l et taient navement remplacs par des
planches cloues perpendiculairement; si bien que la chose commenait en
persienne et finissait en volet.

Cette porte qui avait l'air immonde et cette fentre qui avait l'air
honnte, quoique dlabre, ainsi vues sur la mme maison, faisaient
l'effet de deux mendiants dpareills qui iraient ensemble et
marcheraient cte  cte avec deux mines diffrentes sous les mmes
haillons, l'un ayant toujours t un gueux, l'autre ayant t un
gentilhomme.

L'escalier menait  un corps de btiment trs vaste qui ressemblait  un
hangar dont on aurait fait une maison. Ce btiment avait pour tube
intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient,  droite et 
gauche, des espces de compartiments de dimensions varies,  la rigueur
logeables et plutt semblables  des choppes qu' des cellules. Ces
chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
tait obscur, fcheux, blafard, mlancolique, spulcral; travers, selon
que les fentes taient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
froids ou par des bises glaces. Une particularit intressante et
pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'normit des araignes.

 gauche de la porte d'entre, sur le boulevard,  hauteur d'homme, une
lucarne qu'on avait mure faisait une niche carre pleine de pierres que
les enfants y jetaient en passant.

Une partie de ce btiment a t dernirement dmolie. Ce qui en reste
aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a t. Le tout, dans son
ensemble, n'a gure plus d'une centaine d'annes. Cent ans, c'est la
jeunesse d'une glise et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
logis de l'homme participe de sa brivet et le logis de Dieu de son
ternit.

Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numro 50-52; mais
elle tait connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
d'o lui venait cette appellation.

Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
qui piquent dans leur mmoire les dates fugaces avec une pingle, savent
qu'il y avait  Paris, au sicle dernier, vers 1770, deux procureurs au
Chtelet, appels, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prvus par La
Fontaine. L'occasion tait trop belle pour que la basoche n'en ft point
gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
boiteux, les galeries du Palais:

           _Matre Corbeau, sur un dossier perch,_
          _Tenait dans son bec une saisie excutoire;_
             _Matre Renard, par l'odeur allch,_
             _Lui fit  peu prs cette histoire:_
                    _H bonjour! etc._

Les deux honntes praticiens, gns par les quolibets et contraris dans
leur port de tte par les clats de rire qui les suivaient, rsolurent
de se dbarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
roi. La requte fut prsente  Louis XV le jour mme o le nonce du
pape, d'un ct, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
dvotement agenouills tous les deux, chaussrent, en prsence de sa
majest, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gament des
deux vques aux deux procureurs, et fit  ces robins grce de leurs
noms, ou  peu prs. Il fut permis, de par le roi,  matre Corbeau
d'ajouter une queue  son initiale et de se nommer Gorbeau; matre
Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxime nom n'tait gure
moins ressemblant que le premier.

Or, selon la tradition locale, ce matre Gorbeau avait t propritaire
de la btisse numrote 50-52 boulevard de l'Hpital. Il tait mme
l'auteur de la fentre monumentale. De l  cette masure le nom de
maison Gorbeau.

Vis--vis le numro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
la barrire des Gobelins, rue alors sans maisons, non pave, plante
d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
aboutir carrment au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
sort par bouffes des toits d'une fabrique voisine.

La barrire tait tout prs. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.

Cette barrire elle-mme jetait dans l'esprit des figures funestes.
C'tait le chemin de Bictre. C'est par l que, sous l'Empire et la
Restauration, rentraient  Paris les condamns  mort le jour de leur
excution. C'est l que fut commis vers 1829 ce mystrieux assassinat
dit de la barrire de Fontainebleau dont la justice n'a pu dcouvrir
les auteurs, problme funbre qui n'a pas t clairci, nigme
effroyable qui n'a pas t ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez
cette fatale rue Croulebarbe o Ulbach poignarda la chevrire d'Ivry au
bruit du tonnerre, comme dans un mlodrame. Quelques pas encore, et vous
arrivez aux abominables ormes tts de la barrire Saint-Jacques, cet
expdient des philanthropes cachant l'chafaud, cette mesquine et
honteuse place de Grve d'une socit boutiquire et bourgeoise, qui a
recul devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la
maintenir avec autorit.

Il y a trente-sept ans, en laissant  part cette place Saint-Jacques qui
tait comme prdestine et qui a toujours t horrible, le point le plus
morne peut-tre de tout ce morne boulevard tait l'endroit, si peu
attrayant encore aujourd'hui, o l'on rencontrait la masure 50-52.

Les maisons bourgeoises n'ont commenc  poindre l que vingt-cinq ans
plus tard. Le lieu tait morose. Aux ides funbres qui vous y
saisissaient, on se sentait entre la Salptrire dont on entrevoyait le
dme et Bictre dont on touchait la barrire; c'est--dire entre la
folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pt
s'tendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et
quelques rares faades d'usines, pareilles  des casernes ou  des
monastres; partout des baraques et des pltras, de vieux murs noirs
comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des
ranges d'arbres parallles, des btisses tires au cordeau, des
constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre
des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice
d'architecture, pas un pli. C'tait un ensemble glacial, rgulier,
hideux. Rien ne serre le coeur comme la symtrie. C'est que la symtrie,
c'est l'ennui, et l'ennui est le fond mme du deuil. Le dsespoir
bille. On peut rver quelque chose de plus terrible qu'un enfer o l'on
souffre, c'est un enfer o l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce
morceau du boulevard de l'Hpital en et pu tre l'avenue.

Cependant,  la nuit tombante, au moment o la clart s'en va, l'hiver
surtout,  l'heure o la bise crpusculaire arrache aux ormes leurs
dernires feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans toiles,
ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard
devenait tout  coup effrayant. Les lignes droites s'enfonaient et se
perdaient dans les tnbres comme des tronons de l'infini. Le passant
ne pouvait s'empcher de songer aux innombrables traditions patibulaires
du lieu. La solitude de cet endroit o il s'tait commis tant de crimes
avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des piges dans
cette obscurit, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient
suspectes, et les longs creux carrs qu'on apercevait entre chaque arbre
semblaient des fosses. Le jour, c'tait laid; le soir, c'tait lugubre;
la nuit, c'tait sinistre.

L't, au crpuscule, on voyait  et l quelques vieilles femmes,
assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces
bonnes vieilles mendiaient volontiers.

Du reste ce quartier, qui avait plutt l'air surann qu'antique, tendait
ds lors  se transformer. Ds cette poque, qui voulait le voir devait
se hter. Chaque jour quelque dtail de cet ensemble s'en allait.
Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadre du chemin de fer
d'Orlans est l,  ct du vieux faubourg, et le travaille. Partout o
l'on place, sur la lisire d'une capitale, l'embarcadre d'un chemin de
fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble
qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement
de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la
civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine
de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des
hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,
les maisons neuves montent.

Depuis que la gare du railway d'Orlans a envahi les terrains de la
Salptrire, les antiques rues troites qui avoisinent les fosss
Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'branlent, violemment traverses
trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de
fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donn, refoulent les maisons 
droite et  gauche; car il y a des choses bizarres  noncer qui sont
rigoureusement exactes, et de mme qu'il est vrai de dire que dans les
grandes villes le soleil fait vgter et crotre les faades des maisons
au midi, il est certain que le passage frquent des voitures largit les
rues. Les symptmes d'une vie nouvelle sont vidents. Dans ce vieux
quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pav se montre,
les trottoirs commencent  ramper et  s'allonger, mme l o il n'y a
pas encore de passants. Un matin, matin mmorable, en juillet 1845, on y
vit tout  coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-l on put
dire que la civilisation tait arrive rue de Lourcine et que Paris
tait entr dans le faubourg Saint-Marceau.




Chapitre II

Nid pour hibou et fauvette


Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrta. Comme les
oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus dsert pour y faire son
nid.

Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la
porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant
toujours Cosette.

Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle
il ouvrit une autre porte. La chambre o il entra et qu'il referma
sur-le-champ tait une espce de galetas assez spacieux meubl d'un
matelas pos  terre, d'une table et de quelques chaises. Un pole
allum et dont on voyait la braise tait dans un coin. Le rverbre du
boulevard clairait vaguement cet intrieur pauvre. Au fond il y avait
un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit
et l'y dposa sans qu'elle s'veillt.

Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela tait prpar
d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit 
considrer Cosette d'un regard plein d'extase o l'expression de la
bont et de l'attendrissement allait presque jusqu' l'garement. La
petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'
l'extrme force et qu' l'extrme faiblesse, s'tait endormie sans
savoir avec qui elle tait, et continuait de dormir sans savoir o elle
tait.

Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.

Neuf mois auparavant il baisait la main de la mre qui, elle aussi,
venait de s'endormir.

Le mme sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le
coeur.

Il s'agenouilla prs du lit de Cosette.

Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon ple du
soleil de dcembre traversait la croise du galetas et tranait sur le
plafond de longs filandres d'ombre et de lumire. Tout  coup une
charrette de cartier, lourdement charge, qui passait sur la chausse du
boulevard, branla la baraque comme un roulement d'orage et la fit
trembler du haut en bas.

--Oui, madame! cria Cosette rveille en sursaut, voil! voil!

Et elle se jeta  bas du lit, les paupires encore  demi fermes par la
pesanteur du sommeil, tendant le bras vers l'angle du mur.

--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.

Elle ouvrit tout  fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean
Valjean.

--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.

Les enfants acceptent tout de suite et familirement la joie et le
bonheur, tant eux-mmes naturellement bonheur et joie.

Cosette aperut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout
en jouant, elle faisait cent questions  Jean Valjean.--O elle tait?
Si c'tait grand, Paris? Si madame Thnardier tait bien loin? Si elle
ne reviendrait pas? etc., etc. Tout  coup elle s'cria:--Comme c'est
joli ici! C'tait un affreux taudis; mais elle se sentait libre.

--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.

--Joue, dit Jean Valjean.

La journe se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiter de rien comprendre,
tait inexprimablement heureuse entre cette poupe et ce bonhomme.




Chapitre III

Deux malheurs mls font du bonheur


Le lendemain au point du jour, Jean Valjean tait encore prs du lit de
Cosette. Il attendit l, immobile, et il la regarda se rveiller.

Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'me.

Jean Valjean n'avait jamais rien aim. Depuis vingt-cinq ans il tait
seul au monde. Il n'avait jamais t pre, amant, mari, ami. Au bagne il
tait mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce
vieux forat tait plein de virginits. Sa soeur et les enfants de sa
soeur ne lui avaient laiss qu'un souvenir vague et lointain qui avait
fini par s'vanouir presque entirement. Il avait fait tous ses efforts
pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oublis.
La nature humaine est ainsi faite. Les autres motions tendres de sa
jeunesse, s'il en avait, taient tombes dans un abme.

Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emporte et dlivre, il
sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionn et
d'affectueux en lui s'veilla et se prcipita vers cet enfant. Il allait
prs du lit o elle dormait, et il y tremblait de joie; il prouvait des
preintes comme une mre et il ne savait ce que c'tait; car c'est une
chose bien obscure et bien douce que ce grand et trange mouvement d'un
coeur qui se met  aimer.

Pauvre vieux coeur tout neuf!

Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait
huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit
en une sorte de lueur ineffable.

C'tait la deuxime apparition blanche qu'il rencontrait. L'vque avait
fait lever  son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever
l'aube de l'amour.

Les premiers jours s'coulrent dans cet blouissement.

De son ct, Cosette, elle aussi, devenait autre,  son insu, pauvre
petit tre! Elle tait si petite quand sa mre l'avait quitte qu'elle
ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes
pousses de la vigne qui s'accrochent  tout, elle avait essay d'aimer.
Elle n'y avait pu russir. Tous l'avaient repousse, les Thnardier,
leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aim le chien, qui tait
mort. Aprs quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre
 dire, et que nous avons dj indique,  huit ans elle avait le coeur
froid. Ce n'tait pas sa faute, ce n'tait point la facult d'aimer qui
lui manquait; hlas! c'tait la possibilit. Aussi, ds le premier jour,
tout ce qui sentait et songeait en elle se mit  aimer ce bonhomme. Elle
prouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation
d'panouissement.

Le bonhomme ne lui faisait mme plus l'effet d'tre vieux, ni d'tre
pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de mme qu'elle trouvait le
taudis joli.

Ce sont l des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La
nouveaut de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est
charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons
tous ainsi dans notre pass un galetas bleu.

La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une sparation
profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette sparation, la destine la
combla. La destine unit brusquement et fiana avec son irrsistible
puissance ces deux existences dracines, diffrentes par l'ge,
semblables par le deuil. L'une en effet compltait l'autre. L'instinct
de Cosette cherchait un pre comme l'instinct de Jean Valjean cherchait
un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystrieux o
leurs deux mains se touchrent, elles se soudrent. Quand ces deux mes
s'aperurent, elles se reconnurent comme tant le besoin l'une de
l'autre et s'embrassrent troitement.

En prenant les mots dans leur sens le plus comprhensif et le plus
absolu, on pourrait dire que, spars de tout par des murs de tombe,
Jean Valjean tait le Veuf comme Cosette tait l'Orpheline. Cette
situation fit que Jean Valjean devint d'une faon cleste le pre de
Cosette.

Et, en vrit, l'impression mystrieuse produite  Cosette, au fond du
bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans
l'obscurit, n'tait pas une illusion, mais une ralit. L'entre de cet
homme dans la destine de cet enfant avait t l'arrive de Dieu.

Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il tait l dans une
scurit qui pouvait sembler entire.

La chambre  cabinet qu'il occupait avec Cosette tait celle dont la
fentre donnait sur le boulevard. Cette fentre tant unique dans la
maison, aucun regard de voisin n'tait  craindre, pas plus de ct
qu'en face.

Le rez-de-chausse du numro 50-52, espce d'appentis dlabr, servait
de remise  des marachers, et n'avait aucune communication avec le
premier. Il en tait spar par le plancher qui n'avait ni trappe ni
escalier et qui tait comme le diaphragme de la masure. Le premier tage
contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques
greniers, dont un seulement tait occup par une vieille femme qui
faisait le mnage de Jean Valjean. Tout le reste tait inhabit.

C'tait cette vieille femme, orne du nom de principale locataire et en
ralit charge des fonctions de portire, qui lui avait lou ce logis
dans la journe de Nol. Il s'tait donn  elle pour un rentier ruin
par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer l avec sa
petite-fille. Il avait pay six mois d'avance et charg la vieille de
meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'tait cette bonne
femme qui avait allum le pole et tout prpar le soir de leur arrive.

Les semaines se succdrent. Ces deux tres menaient dans ce taudis
misrable une existence heureuse.

Ds l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant
du matin comme les oiseaux.

Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main
rouge et crevasse d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,
accoutume  tre battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en
allait toute honteuse.

Par moments elle devenait srieuse et elle considrait sa petite robe
noire. Cosette n'tait plus en guenilles, elle tait en deuil. Elle
sortait de la misre et elle entrait dans la vie.

Jean Valjean s'tait mis  lui enseigner  lire. Parfois, tout en
faisant peler l'enfant, il songeait que c'tait avec l'ide de faire le
mal qu'il avait appris  lire au bagne. Cette ide avait tourn 
montrer  lire  un enfant. Alors le vieux galrien souriait du sourire
pensif des anges.

Il sentait l une prmditation d'en haut, une volont de quelqu'un qui
n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rverie. Les bonnes penses
ont leurs abmes comme les mauvaises.

Apprendre  lire  Cosette, et la laisser jouer, c'tait  peu prs l
toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mre et il la
faisait prier. Elle l'appelait: pre, et ne lui savait pas d'autre nom.

Il passait des heures  la contempler, habillant et dshabillant sa
poupe, et  l'couter gazouiller. La vie lui paraissait dsormais
pleine d'intrt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne
reprochait dans sa pense plus rien  personne, il n'apercevait aucune
raison de ne pas vieillir trs vieux maintenant que cette enfant
l'aimait. Il se voyait tout un avenir clair par Cosette comme par une
charmante lumire. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pense
goste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait
laide.

Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pense tout
entire, au point o en tait Jean Valjean quand il se mit  aimer
Cosette, il ne nous est pas prouv qu'il n'ait pas eu besoin de ce
ravitaillement pour persvrer dans le bien. Il venait de voir sous de
nouveaux aspects la mchancet des hommes et la misre de la socit,
aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un ct du vrai,
le sort de la femme rsum dans Fantine, l'autorit publique
personnifie dans Javert; il tait retourn au bagne, cette fois pour
avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuv; le dgot et
la lassitude le reprenaient; le souvenir mme de l'vque touchait
peut-tre  quelque moment d'clipse, sauf  reparatre plus tard
lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacr s'affaiblissait.
Qui sait si Jean Valjean n'tait pas  la veille de se dcourager et de
retomber? Il aima, et il redevint fort. Hlas! il n'tait gure moins
chancelant que Cosette. Il la protgea et elle l'affermit. Grce  lui,
elle put marcher dans la vie; grce  elle, il put continuer dans la
vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point
d'appui. O mystre insondable et divin des quilibres de la destine!




Chapitre IV

Les remarques de la principale locataire


Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les
soirs, au crpuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois
seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-alles du boulevard les
plus solitaires, ou entrant dans les glises  la tombe de la nuit. Il
allait volontiers  Saint-Mdard qui est l'glise la plus proche. Quand
il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais
c'tait la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle prfrait
une heure avec lui mme aux tte--tte ravissants de Catherine. Il
marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.

Il se trouva que Cosette tait trs gaie.

La vieille faisait le mnage et la cuisine et allait aux provisions.

Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des
gens trs gns. Jean Valjean n'avait rien chang au mobilier du premier
jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte
vitre du cabinet de Cosette.

Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux
chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait
quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un
sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondment. Il arrivait
aussi parfois qu'il rencontrait quelque misrable demandant la charit,
alors il regardait derrire lui si personne ne le voyait, s'approchait
furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pice de
monnaie, souvent une pice d'argent, et s'loignait rapidement. Cela
avait ses inconvnients. On commenait  le connatre dans le quartier
sous le nom du _mendiant qui fait l'aumne_. La vieille _principale
locataire_, crature rechigne, toute ptrie vis--vis du prochain de
l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il
s'en doutt. Elle tait un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui
restait de son pass deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle
cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions 
Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait
de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperut Jean Valjean qui
entrait, d'un air qui sembla  la commre particulier, dans un des
compartiments inhabits de la masure. Elle le suivit du pas d'une
vieille chatte, et put l'observer, sans en tre vue, par la fente de la
porte qui tait tout contre. Jean Valjean, pour plus de prcaution sans
doute, tournait le dos  cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa
poche et y prendre un tui, des ciseaux et du fil, puis il se mit 
dcoudre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture
un morceau de papier jauntre qu'il dplia. La vieille reconnut avec
pouvante que c'tait un billet de mille francs. C'tait le second ou le
troisime qu'elle voyait depuis qu'elle tait au monde. Elle s'enfuit
trs effraye.

Un moment aprs, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce
billet de mille francs, ajoutant que c'tait le semestre de sa rente
qu'il avait touch la veille.--O? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'
six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas
ouverte  cette heure-l. La vieille alla changer le billet et fit ses
conjectures. Ce billet de mille francs, comment et multipli, produisit
une foule de conversations effares parmi les commres de la rue des
Vignes-Saint-Marcel.

Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,
scia du bois dans le corridor. La vieille tait dans la chambre et
faisait le mnage. Elle tait seule, Cosette tant occupe  admirer le
bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accroche  un clou, et
la scruta: la doublure avait t recousue. La bonne femme la palpa
attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des
paisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle
remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,
non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,
mais un gros portefeuille, un trs grand couteau, et, dtail suspect,
plusieurs perruques de couleurs varies. Chaque poche de cette redingote
avait l'air d'tre une faon d'en-cas pour des vnements imprvus.

Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de
l'hiver.




Chapitre V

Une pice de cinq francs qui tombe  terre fait du bruit


Il y avait prs de Saint-Mdard un pauvre qui s'accroupissait sur la
margelle d'un puits banal condamn, et auquel Jean Valjean faisait
volontiers la charit. Il ne passait gure devant cet homme sans lui
donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant
disaient qu'il tait _de la police_. C'tait un vieux bedeau de
soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.

Un soir que Jean Valjean passait par l, il n'avait pas Cosette avec
lui, il aperut le mendiant  sa place ordinaire sous le rverbre qu'on
venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et tait
tout courb. Jean Valjean alla  lui et lui mit dans la main son aumne
accoutume. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean
Valjean, puis baissa rapidement la tte. Ce mouvement fut comme un
clair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait
d'entrevoir,  la lueur du rverbre, non le visage placide et bat du
vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression
qu'on aurait en se trouvant tout  coup dans l'ombre face  face avec un
tigre. Il recula terrifi et ptrifi, n'osant ni respirer, ni parler,
ni rester, ni fuir, considrant le mendiant qui avait baiss sa tte
couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il tait l. Dans
ce moment trange, un instinct, peut-tre l'instinct mystrieux de la
conservation, fit que Jean Valjean ne pronona pas une parole. Le
mendiant avait la mme taille, les mmes guenilles, la mme apparence
que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rve!
impossible!--Et il rentra profondment troubl.

C'est  peine s'il osait s'avouer  lui-mme que cette figure qu'il
avait cru voir tait la figure de Javert.

La nuit, en y rflchissant, il regretta de n'avoir pas questionn
l'homme pour le forcer  lever la tte une seconde fois.

Le lendemain  la nuit tombante il y retourna. Le mendiant tait  sa
place.--Bonjour, bonhomme, dit rsolument Jean Valjean en lui donnant un
sou. Le mendiant leva la tte, et rpondit d'une voix dolente:--Merci,
mon bon monsieur.--C'tait bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit
pleinement rassur. Il se mit  rire.--O diable ai-je t voir l
Javert? pensa-t-il. Ah , est-ce que je vais avoir la berlue 
prsent?--Il n'y songea plus.

Quelques jours aprs, il pouvait tre huit heures du soir, il tait dans
sa chambre et il faisait peler Cosette  haute voix, il entendit
ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.
La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours
 la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe 
Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier.  la rigueur
ce pouvait tre la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez
l'apothicaire. Jean Valjean couta. Le pas tait lourd et sonnait comme
le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne
ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant
Jean Valjean souffla sa chandelle.

Il avait envoy Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien
doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'taient
arrts. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourn  la
porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas boug, retenant son
souffle dans l'obscurit. Au bout d'un temps assez long, n'entendant
plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les
yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumire par le trou de la
serrure. Cette lumire faisait une sorte d'toile sinistre dans le noir
de la porte et du mur. Il y avait videmment l quelqu'un qui tenait une
chandelle  la main, et qui coutait. Quelques minutes s'coulrent, et
la lumire s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,
ce qui semblait indiquer que celui qui tait venu couter  la porte
avait t ses souliers.

Jean Valjean se jeta tout habill sur son lit et ne put fermer l'oeil de
la nuit.

Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut rveill
par le grincement d'une porte qui s'ouvrait  quelque mansarde du fond
du corridor, puis il entendit le mme pas d'homme qui avait mont
l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta  bas du lit et
appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel tait assez grand,
esprant voir au passage l'tre quelconque qui s'tait introduit la nuit
dans la masure et qui avait cout  sa porte. C'tait un homme en effet
qui passa, cette fois sans s'arrter, devant la chambre de Jean Valjean.
Le corridor tait encore trop obscur pour qu'on pt distinguer son
visage; mais quand l'homme arriva  l'escalier, un rayon de la lumire
du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de
dos compltement. L'homme tait de haute taille, vtu d'une redingote
longue, avec un gourdin sous son bras. C'tait l'encolure formidable de
Javert.

Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fentre sur le
boulevard. Mais il et fallu ouvrir cette fentre, il n'osa pas.

Il tait vident que cet homme tait entr avec une clef, et comme chez
lui. Qui lui avait donn cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?

 sept heures du matin, quand la vieille vint faire le mnage, Jean
Valjean lui jeta un coup d'oeil pntrant, mais il ne l'interrogea pas.
La bonne femme tait comme  l'ordinaire.

Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-tre entendu quelqu'un
qui entrait cette nuit?

 cet ge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la
plus noire.

-- propos, c'est vrai, rpondit-il de l'accent le plus naturel. Qui
tait-ce donc?

--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.

--Et qui s'appelle?

--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.

--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.

La vieille le considra avec ses petits yeux de fouine, et rpondit:

--Un rentier, comme vous.

Elle n'avait peut-tre aucune intention. Jean Valjean crut lui en
dmler une.

Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs
qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque prcaution
qu'il prit dans cette opration pour qu'on ne l'entendt pas remuer de
l'argent, une pice de cent sous lui chappa des mains et roula
bruyamment sur le carreau.

 la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les cts sur
le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument
dsert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrire les arbres.

Il remonta.

--Viens, dit-il  Cosette.

Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.




Livre cinquime-- chasse noire, meute muette




Chapitre I

Les zigzags de la stratgie


Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on
rencontrera plus tard, une observation est ncessaire.

Voil bien des annes dj que l'auteur de ce livre, forc,  regret, de
parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitt, Paris s'est
transform. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte
inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville
natale de son esprit. Par suite des dmolitions et des reconstructions,
le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emport dans sa
mmoire, est  cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de
parler de ce Paris-l comme s'il existait encore. Il est possible que l
o l'auteur va conduire les lecteurs en disant: Dans telle rue il y a
telle maison, il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les
lecteurs vrifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant  lui, il
ignore le Paris nouveau, et il crit avec le Paris ancien devant les
yeux dans une illusion qui lui est prcieuse. C'est une douceur pour lui
de rver qu'il reste derrire lui quelque chose de ce qu'il voyait quand
il tait dans son pays, et que tout ne s'est pas vanoui. Tant qu'on va
et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont
indiffrentes, que ces fentres, ces toits et ces portes ne vous sont de
rien, que ces murs vous sont trangers, que ces arbres sont les premiers
arbres venus, que ces maisons o l'on n'entre pas vous sont inutiles,
que ces pavs o l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y
est plus, on s'aperoit que ces rues vous sont chres, que ces toits,
ces fentres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont
ncessaires, que ces arbres sont vos bien-aims, que ces maisons o l'on
n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laiss de ses
entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavs. Tous ces lieux
qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-tre, et dont on a
gard l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la
mlancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,
pour ainsi dire, la forme mme de la France; et on les aime et on les
invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils taient, et l'on s'y obstine, et
l'on n'y veut rien changer, car on tient  la figure de la patrie comme
au visage de sa mre.

Qu'il nous soit donc permis de parler du pass au prsent. Cela dit,
nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.

Jean Valjean avait tout de suite quitt le boulevard et s'tait engag
dans les rues, faisant le plus de lignes brises qu'il pouvait, revenant
quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'tait point
suivi.

Cette manoeuvre est propre au cerf traqu. Sur les terrains o la trace
peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de
tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en
vnerie on appelle _faux rembuchement_.

C'tait une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fch. La
lune, encore trs prs de l'horizon, coupait dans les rues de grands
pans d'ombre et de lumire. Jean Valjean pouvait se glisser le long des
maisons et des murs dans le ct sombre et observer le ct clair. Il ne
rflchissait peut-tre pas assez que le ct obscur lui chappait.
Pourtant, dans toutes les ruelles dsertes qui avoisinent la rue de
Poliveau, il crut tre certain que personne ne venait derrire lui.

Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six
premires annes de sa vie avaient introduit quelque chose de passif
dans sa nature. D'ailleurs, et c'est l une remarque sur laquelle nous
aurons plus d'une occasion de revenir, elle tait habitue, sans trop
s'en rendre compte, aux singularits du bonhomme et aux bizarreries de
la destine. Et puis elle se sentait en sret, tant avec lui.

Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait o il allait. Il se
confiait  Dieu comme elle se confiait  lui. Il lui semblait qu'il
tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il
croyait sentir un tre qui le menait, invisible. Du reste il n'avait
aucune ide arrte, aucun plan, aucun projet. Il n'tait mme pas
absolument sr que ce ft Javert, et puis ce pouvait tre Javert sans
que Javert st que c'tait lui Jean Valjean. N'tait-il pas dguis? ne
le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait
des choses qui devenaient singulires. Il ne lui en fallait pas
davantage. Il tait dtermin  ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.
Comme l'animal chass du gte, il cherchait un trou o se cacher, en
attendant qu'il en trouvt un o se loger.

Jean Valjean dcrivit plusieurs labyrinthes varis dans le quartier
Mouffetard, dj endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen
ge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses faons, dans des
stratgies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du
Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par l des
logeurs, mais il n'y entrait mme pas, ne trouvant point ce qui lui
convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait
cherch sa piste, on ne l'et perdue.

Comme onze heures sonnaient  Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la
rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no
14. Quelques instants aprs, l'instinct dont nous parlions plus haut fit
qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grce  la
lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le
suivaient d'assez prs passer successivement sous cette lanterne dans le
ct tnbreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'alle de
la maison du commissaire. Celui qui marchait en tte lui parut
dcidment suspect.--Viens, enfant, dit-il  Cosette, et il se hta de
quitter la rue de Pontoise.

Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui tait ferm 
cause de l'heure, arpenta la rue de l'pe-de-Bois et la rue de
l'Arbalte et s'enfona dans la rue des Postes.

Il y a l un carrefour, o est aujourd'hui le collge Rollin et o vient
s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Genevive.

(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Genevive est une vieille rue,
et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des
Postes. Cette rue des Postes tait au treizime sicle habite par des
potiers et son vrai nom est rue des Pots.)

La lune jetait une vive lumire dans ce carrefour. Jean Valjean
s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient
encore, il ne pourrait manquer de les trs bien voir lorsqu'ils
traverseraient cette clart.

En effet, il ne s'tait pas coul trois minutes que les hommes
parurent. Ils taient maintenant quatre; tous de haute taille, vtus de
longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros btons 
la main. Ils n'taient pas moins inquitants par leur grande stature et
leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les tnbres. On
et dit quatre spectres dguiss en bourgeois.

Ils s'arrtrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens
qui se consultent. Ils avaient l'air indcis. Celui qui paraissait les
conduire se tourna et dsigna vivement de la main droite la direction o
s'tait engag Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une
certaine obstination la direction contraire.  l'instant o le premier
se retourna, la lune claira en plein son visage. Jean Valjean reconnut
parfaitement Javert.




Chapitre II

Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures


L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore
pour ces hommes. Il profita de leur hsitation; c'tait du temps perdu
pour eux, gagn pour lui. Il sortit de dessous la porte o il s'tait
tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la rgion du Jardin des
Plantes. Cosette commenait  se fatiguer, il la prit dans ses bras, et
la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allum les
rverbres  cause de la lune.

Il doubla le pas.

En quelques enjambes, il atteignit la poterie Goblet sur la faade de
laquelle le clair de lune faisait trs distinctement lisible la vieille
inscription:

             _De Goblet fils c'est ici la fabrique;_
            _Venez choisir des cruches et des brocs,_
          _Des pots  fleurs, des tuyaux, de la brique._
           _ tout venant le Coeur vend des Carreaux._

Il laissa derrire lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,
longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. L
il se retourna. Le quai tait dsert. Les rues taient dsertes.
Personne derrire lui. Il respira.

Il gagna le pont d'Austerlitz.

Le page y existait encore  cette poque.

Il se prsenta au bureau du pager, et donna un sou.--C'est deux sous,
dit l'invalide du pont. Vous portez l un enfant qui peut marcher. Payez
pour deux.

Il paya, contrari que son passage et donn lieu  une observation.
Toute fuite doit tre un glissement.

Une grosse charrette passait la Seine en mme temps que lui et allait
comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout
le pont dans l'ombre de cette charrette.

Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, dsira
marcher. Il la posa  terre et la reprit par la main.

Le pont franchi, il aperut un peu  droite des chantiers devant lui; il
y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large
espace dcouvert et clair. Il n'hsita pas. Ceux qui le traquaient
taient videmment dpists et Jean Valjean se croyait hors de danger.
Cherch, oui; suivi, non.

Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre
deux chantiers enclos de murs. Cette rue tait troite, obscure, et
comme faite exprs pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrire.

Du point o il tait, il voyait dans toute sa longueur le pont
d'Austerlitz.

Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.

Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient
vers la rive droite.

Ces quatre ombres, c'taient les quatre hommes.

Jean Valjean eut le frmissement de la bte reprise.

Il lui restait une esprance; c'est que ces hommes peut-tre n'taient
pas encore entrs sur le pont et ne l'avaient pas aperu au moment o il
avait travers, tenant Cosette par la main, la grande place claire.

En ce cas-l, en s'enfonant dans la petite rue qui tait devant lui,
s'il parvenait  atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les
terrains non btis, il pouvait chapper.

Il lui sembla qu'on pouvait se confier  cette petite rue silencieuse.
Il y entra.




Chapitre III

Voir le plan de Paris de 1727


Au bout de trois cents pas, il arriva  un point o la rue se
bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une  gauche,
l'autre  droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches
d'un Y. Laquelle choisir?

Il ne balana point, il prit la droite.

Pourquoi?

C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est--dire vers
les lieux habits, et la branche droite vers la campagne, c'est--dire
vers les lieux dserts.

Cependant ils ne marchaient plus trs rapidement. Le pas de Cosette
ralentissait le pas de Jean Valjean.

Il se remit  la porter. Cosette appuyait sa tte sur l'paule du
bonhomme et ne disait pas un mot.

Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se
tenir toujours du ct obscur de la rue. La rue tait droite derrire
lui. Les deux ou trois premires fois qu'il se retourna, il ne vit rien,
le silence tait profond, il continua sa marche un peu rassur. Tout 
coup,  un certain instant, s'tant retourn, il lui sembla voir dans la
partie de la rue o il venait de passer, loin dans l'obscurit, quelque
chose qui bougeait.

Il se prcipita en avant, plutt qu'il ne marcha, esprant trouver
quelque ruelle latrale, s'vader par l, et rompre encore une fois sa
piste.

Il arriva  un mur.

Ce mur pourtant n'tait point une impossibilit d'aller plus loin;
c'tait une muraille bordant une ruelle transversale  laquelle
aboutissait la rue o s'tait engag Jean Valjean.

Ici encore il fallait se dcider; prendre  droite ou  gauche.

Il regarda  droite. La ruelle se prolongeait en tronon entre des
constructions qui taient des hangars ou des granges, puis se terminait
en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur
blanc.

Il regarda  gauche. La ruelle de ce ct tait ouverte, et, au bout de
deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle tait l'affluent.
C'tait de ce ct-l qu'tait le salut.

Au moment o Jean Valjean songeait  tourner  gauche, pour tcher de
gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperut, 
l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,
une espce de statue noire, immobile.

C'tait quelqu'un, un homme, qui venait d'tre post l videmment, et
qui, barrant le passage, attendait.

Jean Valjean recula.

Le point de Paris o se trouvait Jean Valjean, situ entre le faubourg
Saint-Antoine et la Rpe, est un de ceux qu'ont transforms de fond en
comble les travaux rcents, enlaidissements selon les uns,
transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les
vieilles btisses se sont effacs. Il y a l aujourd'hui de grandes rues
toutes neuves, des arnes, des cirques, des hippodromes, des
embarcadres de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrs, comme on
voit, avec son correctif. Il y a un demi-sicle, dans cette langue
usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine  appeler
l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opra-Comique _Feydeau_, l'endroit
prcis o tait parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La
porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrire des Sergents, les
Porcherons, la Galiote, les Clestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,
l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les
noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mmoire du peuple
flotte sur ces paves du pass.

Le Petit-Picpus, qui du reste a exist  peine et n'a jamais t qu'une
bauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville
espagnole. Les chemins taient peu pavs, les rues taient peu bties.
Except les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y tait
muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture;  peine  et
l une chandelle allume aux fentres; toute lumire teinte aprs dix
heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares
maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.

Tel tait ce quartier au dernier sicle. La rvolution l'avait dj fort
rabrou. L'dilit rpublicaine l'avait dmoli, perc, trou. Des dpts
de gravats y avaient t tablis. Il y a trente ans, ce quartier
disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il
est biff tout  fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gard
trace, est assez clairement indiqu dans le plan de 1727, publi  Paris
chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis--vis la rue du Pltre, et 
Lyon chez Jean Girin rue Mercire,  la Prudence. Le Petit-Picpus avait
ce que nous venons d'appeler un Y de rues, form par la rue du
Chemin-Vert-Saint-Antoine s'cartant en deux branches et prenant 
gauche le nom de petite rue Picpus et  droite le nom de rue Polonceau.
Les deux branches de l'Y taient runies  leur sommet comme par une
barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y
aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le
march Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait  l'extrmit de
la rue Polonceau, avait  sa gauche la rue Droit-Mur, tournant
brusquement  angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et  sa
droite un prolongement tronqu de la rue Droit-Mur, sans issue, appel
le cul-de-sac Genrot.

C'est l qu'tait Jean Valjean.

Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en
vedette  l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il
recula. Nul doute. Il tait guett par ce fantme.

Que faire?

Il n'tait plus temps de rtrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans
l'ombre  quelque distance derrire lui le moment d'auparavant, c'tait
sans doute Javert et son escouade. Javert tait probablement dj au
commencement de la rue  la fin de laquelle tait Jean Valjean. Javert,
selon toute apparence, connaissait ce petit ddale, et avait pris ses
prcautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces
conjectures, si ressemblantes  des vidences, tourbillonnrent tout de
suite, comme une poigne de poussire qui s'envole  un vent subit, dans
le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;
l, barrage. Il examina la petite rue Picpus; l, une sentinelle. Il
voyait cette figure sombre se dtacher en noir sur le pav blanc inond
de lune. Avancer, c'tait tomber sur cet homme. Reculer, c'tait se
jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui
se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec dsespoir.




Chapitre IV

Les ttonnements de l'vasion


Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manire
exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait 
gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette
ruelle. La ruelle Droit-Mur tait  peu prs entirement borde  droite
jusqu' la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; 
gauche par un seul btiment d'une ligne svre compos de plusieurs
corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un tage ou deux
 mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce
btiment, trs lev du ct de la petite rue Picpus, tait assez bas du
ct de la rue Polonceau. L,  l'angle dont nous avons parl, il
s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille
n'allait pas aboutir carrment  la rue; elle dessinait un pan coup
fort en retraite, drob par ses deux angles  deux observateurs qui
eussent t l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.

 partir des deux angles du pan coup, la muraille se prolongeait sur la
rue Polonceau jusqu' une maison qui portait le no 49 et sur la rue
Droit-Mur, o son tronon tait beaucoup plus court, jusqu'au btiment
sombre dont nous avons parl et dont elle coupait le pignon, faisant
ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon tait d'un aspect
morne; on n'y voyait qu'une seule fentre, ou, pour mieux dire, deux
volets revtus d'une feuille de zinc, et toujours ferms.

L'tat de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et
veillera certainement un souvenir trs prcis dans l'esprit des anciens
habitants du quartier.

Le pan coup tait entirement rempli par une chose qui ressemblait 
une porte colossale et misrable. C'tait un vaste assemblage informe de
planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en
bas, relies par de longues lanires de fer transversales.  ct il y
avait une porte cochre de dimension ordinaire et dont le percement ne
remontait videmment pas  plus d'une cinquantaine d'annes.

Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coup, et le mur
tait couvert de lierre du ct de la rue Polonceau.

Dans l'imminent pril o se trouvait Jean Valjean, ce btiment sombre
avait quelque chose d'inhabit et de solitaire qui le tentait. Il le
parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait  y
pntrer, il tait peut-tre sauv. Il eut d'abord une ide et une
esprance.

Dans la partie moyenne de la devanture de ce btiment sur la rue
Droit-Mur, il y avait  toutes les fentres des divers tages de
vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements varis des
conduits qui allaient d'un conduit central aboutir  toutes ces cuvettes
dessinaient sur la faade une espce d'arbre. Ces ramifications de
tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne
dpouills qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.

Ce bizarre espalier aux branches de tle et de fer fut le premier objet
qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
borne en lui recommandant le silence et courut  l'endroit o le conduit
venait toucher le pav. Peut-tre y avait-il moyen d'escalader par l et
d'entrer dans la maison. Mais le conduit tait dlabr et hors de
service et tenait  peine  son scellement. D'ailleurs toutes les
fentres de ce logis silencieux taient grilles d'paisses barres de
fer, mme les mansardes du toit. Et puis la lune clairait pleinement
cette faade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
hisser au haut d'une maison  trois tages?

Il renona  grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
dans la rue Polonceau.

Quand il fut au pan coup o il avait laiss Cosette, il remarqua que,
l, personne ne pouvait le voir. Il chappait, comme nous venons de
l'expliquer,  tous les regards, de quelque ct qu'ils vinssent. En
outre il tait dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-tre
pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
le lierre donnait videmment dans un jardin o il pourrait tout au moins
se cacher, quoiqu'il n'y et pas encore de feuilles aux arbres, et
passer le reste de la nuit.

Le temps s'coulait. Il fallait faire vite.

Il tta la porte cochre et reconnut tout de suite quelle tait
condamne au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
avec plus d'espoir. Elle tait affreusement dcrpite, son immensit
mme la rendait moins solide, les planches taient pourries, les
ligatures de fer, il n'y en avait que trois, taient rouilles. Il
semblait possible de percer cette clture vermoulue.

En l'examinant, il vit que cette porte n'tait pas une porte. Elle
n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
continuit. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
des pierres grossirement ciments que les passants pouvaient y voir
encore il y a dix ans. Il fut forc de s'avouer avec consternation que
cette apparence de porte tait simplement le parement en bois d'une
btisse  laquelle elle tait adosse. Il tait facile d'arracher une
planche, mais on se trouvait face  face avec un mur.




Chapitre V

Qui serait impossible avec l'clairage au gaz


En ce moment un bruit sourd et cadenc commena  se faire entendre 
quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
coin de la rue. Sept ou huit soldats disposs en peloton venaient de
dboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
venait vers lui.

Ces soldats, en tte desquels il distinguait la haute stature de Javert,
s'avanaient lentement et avec prcaution. Ils s'arrtaient frquemment.
Il tait visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
les embrasures de portes et d'alles.

C'tait, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
que Javert avait rencontre et qu'il avait requise.

Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.

Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
leur fallait environ un quart d'heure pour arriver  l'endroit o se
trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
sparaient Jean Valjean de cet pouvantable prcipice qui s'ouvrait
devant lui pour la troisime fois. Et le bagne maintenant n'tait plus
seulement le bagne, c'tait Cosette perdue  jamais; c'est--dire une
vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.

Il n'y avait plus qu'une chose possible.

Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
deux besaces; dans l'une il avait les penses d'un saint, dans l'autre
les redoutables talents d'un forat. Il fouillait dans l'une ou dans
l'autre, selon l'occasion.

Entre autres ressources, grce  ses nombreuses vasions du bagne de
Toulon, il tait, on s'en souvient, pass matre dans cet art incroyable
de s'lever, sans chelles, sans crampons, par la seule force
musculaire, en s'appuyant de la nuque, des paules, des hanches et des
genoux, en s'aidant  peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
droit d'un mur, au besoin jusqu' la hauteur d'un sixime tage; art qui
a rendu si effrayant et si clbre le coin de la cour de la Conciergerie
de Paris par o s'chappa, il y a une vingtaine d'annes, le condamn
Battemolle.

Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
faisait avec le pignon du grand btiment tait rempli, dans sa partie
infrieure, d'un massif de maonnerie de forme triangulaire,
probablement destin  prserver ce trop commode recoin des stations de
ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage prventif
des coins de mur est fort usit  Paris.

Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
l'espace  franchir pour arriver sur le mur n'tait gure que de
quatorze pieds.

Le mur tait surmont d'une pierre plate sans chevron.

La difficult tait Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter tait
impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont ncessaires pour mener
 bien ces tranges ascensions. Le moindre fardeau drangerait son
centre de gravit et le prcipiterait.

Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. O trouver une
corde  minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-l, si Jean
Valjean avait eu un royaume, il l'et donn pour une corde. Toutes les
situations extrmes ont leurs clairs qui tantt nous aveuglent, tantt
nous illuminent.

Le regard dsespr de Jean Valjean rencontra la potence du rverbre du
cul-de-sac Genrot.

 cette poque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
 la nuit tombante on y allumait des rverbres placs de distance en
distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
d'une potence. Le tourniquet o se dvidait cette corde tait scell
au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
avait la clef, et la corde elle-mme tait protge jusqu' une certaine
hauteur par un tui de mtal.

Jean Valjean, avec l'nergie d'une lutte suprme, franchit la rue d'un
bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pne de la petite armoire
avec la pointe de son couteau, et un instant aprs il tait revenu prs
de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
trouveurs d'expdients, aux prises avec la fatalit.

Nous avons expliqu que les rverbres n'avaient pas t allums cette
nuit-l. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
teinte comme les autres, et l'on pouvait passer  ct sans mme
remarquer qu'elle n'tait plus  sa place.

Cependant l'heure, le lieu, l'obscurit, la proccupation de Jean
Valjean, ses gestes singuliers, ses alles et venues, tout cela
commenait  inquiter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
longtemps jet les hauts cris. Elle se borna  tirer Jean Valjean par le
pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
le bruit de la patrouille qui approchait.

--Pre, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc l?

--Chut! rpondit le malheureux homme. C'est la Thnardier.

Cosette tressaillit. Il ajouta:

--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
Thnardier te guette. Elle vient pour te ravoir.

Alors, sans se hter, mais sans s'y reprendre  deux fois pour rien,
avec une prcision ferme et brve, d'autant plus remarquable en un
pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
instant  l'autre, il dfit sa cravate, la passa autour du corps de
Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pt blesser
l'enfant, rattacha cette cravate  un bout de la corde au moyen de ce
noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre
bout de cette corde dans ses dents, ta ses souliers et ses bas qu'il
jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maonnerie, et
commena  s'lever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
solidit et de certitude que s'il et eu des chelons sous les talons et
sous les coudes. Une demi-minute ne s'tait pas coule qu'il tait 
genoux sur le mur.

Cosette le considrait avec stupeur, sans dire une parole. La
recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thnardier l'avaient
glace.

Tout  coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
en restant trs basse:

--Adosse-toi au mur.

Elle obit.

--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.

Et elle se sentit enlever de terre.

Avant qu'elle et eu le temps de se reconnatre, elle tait au haut de
la muraille.

Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
mains dans sa main gauche, se coucha  plat ventre et rampa sur le haut
du mur jusqu'au pan coup. Comme il l'avait devin, il y avait l une
btisse dont le toit partait du haut de la clture en bois et descendait
fort prs de terre, selon un plan assez doucement inclin, en effleurant
le tilleul.

Circonstance heureuse, car la muraille tait beaucoup plus haute de ce
ct que du ct de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
de lui que trs profondment.

Il venait d'arriver au plan inclin du toit et n'avait pas encore lch
la crte de la muraille lorsqu'un hourvari violent annona l'arrive de
la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:

--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est garde, la petite rue
Picpus aussi. Je rponds qu'il est dans le cul-de-sac!

Les soldats se prcipitrent dans le cul-de-sac Genrot.

Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
Cosette, atteignit le tilleul et sauta  terre. Soit terreur, soit
courage, Cosette n'avait pas souffl. Elle avait les mains un peu
corches.




Chapitre VI

Commencement d'une nigme


Jean Valjean se trouvait dans une espce de jardin fort vaste et d'un
aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour tre
regards l'hiver et la nuit. Ce jardin tait d'une forme oblongue, avec
une alle de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
coins, et un espace sans ombre au milieu, o l'on distinguait un trs
grand arbre isol, puis quelques arbres fruitiers tordus et hrisss
comme de grosses broussailles, des carrs de lgumes, une melonnire
dont les cloches brillaient  la lune, et un vieux puisard. Il y avait
 et l des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les alles
taient bordes de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
en envahissait la moiti et une moisissure verte couvrait le reste.

Jean Valjean avait  ct de lui la btisse dont le toit lui avait servi
pour descendre, un tas de fagots, et derrire les fagots, tout contre le
mur, une statue de pierre dont la face mutile n'tait plus qu'un masque
informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurit.

La btisse tait une sorte de ruine o l'on distinguait des chambres
dmanteles dont une, tout encombre, semblait servir de hangar.

Le grand btiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
rue Picpus dveloppait sur ce jardin deux faades en querre. Ces
faades du dedans taient plus tragiques encore que celles du dehors.
Toutes les fentres taient grilles. On n'y entrevoyait aucune lumire.
Aux tages suprieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
ces faades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
comme un immense drap noir.

On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusment des
murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
del, et les toits bas de la rue Polonceau.

On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui tait tout simple  cause de
l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit ft fait pour que
quelqu'un y marcht, mme en plein midi.

Le premier soin de Jean Valjean avait t de retrouver ses souliers et
de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
s'vade ne se croit jamais assez cach. L'enfant, songeant toujours  la
Thnardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.

Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
qu'il avait posts, et ses imprcations mles de paroles qu'on ne
distinguait point.

Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espce de grondement
orageux commenait  s'loigner. Jean Valjean ne respirait pas.

Il avait pos doucement sa main sur la bouche de Cosette.

Au reste la solitude o il se trouvait tait si trangement calme que
cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait mme pas
l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent btis avec ces
pierres sourdes dont parle l'criture.

Tout  coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'leva; un
bruit cleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre tait
horrible. C'tait un hymne qui sortait des tnbres, un blouissement de
prire et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
voix de femmes, mais des voix composes  la fois de l'accent pur des
vierges et de l'accent naf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
la terre et qui ressemblent  celles que les nouveau-ns entendent
encore et que les moribonds entendent dj. Ce chant venait du sombre
difice qui dominait le jardin. Au moment o le vacarme des dmons
s'loignait, on et dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.

Cosette et Jean Valjean tombrent  genoux.

Ils ne savaient pas ce que c'tait, ils ne savaient pas o ils taient,
mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pnitent et
l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent  genoux.

Ces voix avaient cela d'trange qu'elles n'empchaient pas que le
btiment ne part dsert. C'tait comme un chant surnaturel dans une
demeure inhabite.

Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus  rien.
Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.

Le chant s'teignit. Il avait peut-tre dur longtemps. Jean Valjean
n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
minute.

Tout tait retomb dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
dans le jardin. Ce qui menaait, ce qui rassurait, tout s'tait vanoui.
Le vent froissait dans la crte du mur quelques herbes sches qui
faisaient un petit bruit doux et lugubre.




Chapitre VII

Suite de l'nigme


La bise de nuit s'tait leve, ce qui indiquait qu'il devait tre entre
une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
elle s'tait assise  terre  son ct et qu'elle avait pench sa tte
sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'tait endormie. Il se baissa et la
regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
fit mal  Jean Valjean.

Elle tremblait toujours.

--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.

--J'ai bien froid, rpondit-elle.

Un moment aprs elle reprit:

--Est-ce qu'elle est toujours l?

--Qui? dit Jean Valjean.

--Madame Thnardier.

Jean Valjean avait dj oubli le moyen dont il s'tait servi pour faire
garder le silence  Cosette.

--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.

L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.

La terre tait humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
frache  chaque instant. Le bonhomme ta sa redingote et en enveloppa
Cosette.

--As-tu moins froid ainsi? dit-il.

--Oh oui, pre!

--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.

Il sortit de la ruine, et se mit  longer le grand btiment, cherchant
quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles taient
fermes. Il y avait des barreaux  toutes les croises du
rez-de-chausse.

Comme il venait de dpasser l'angle intrieur de l'difice, il remarqua
qu'il arrivait  des fentres cintres, et il y aperut quelque clart.
Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fentres.
Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pave de larges
dalles, coupe d'arcades et de piliers, o l'on ne distinguait rien
qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
veilleuse allume dans un coin. Cette salle tait dserte et rien n'y
bougeait. Cependant,  force de regarder, il crut voir  terre, sur le
pav, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
ressemblait  une forme humaine. Cela tait tendu  plat ventre, la
face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilit de la mort.
On et dit,  une sorte de serpent qui tranait sur le pav, que cette
forme sinistre avait la corde au cou.

Toute la salle baignait dans cette brume des lieux  peine clairs qui
ajoute  l'horreur.

Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
funbres eussent travers sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
glaant et de plus terrible que cette figure nigmatique accomplissant
on ne sait quel mystre inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
dans la nuit. Il tait effrayant de supposer que cela tait peut-tre
mort, et plus effrayant encore de songer que cela tait peut-tre
vivant.

Il eut le courage de coller son front  la vitre et d'pier si cette
chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut trs long, la
forme tendue ne faisait aucun mouvement. Tout  coup il se sentit pris
d'une pouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit  courir vers le
hangar sans oser regarder en arrire. Il lui semblait que s'il tournait
la tte il verrait la figure marcher derrire lui  grands pas en
agitant les bras.

Il arriva  la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
dans les reins.

O tait-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil 
cette espce de spulcre au milieu de Paris? qu'tait-ce que cette
trange maison? difice plein de mystres nocturnes, appelant les mes
dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
offrant brusquement cette vision pouvantable, promettant d'ouvrir la
porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
tait bien en effet un difice, une maison qui avait son numro dans une
rue! Ce n'tait pas un rve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
pour y croire.

Le froid, l'anxit, l'inquitude, les motions de la soire, lui
donnaient une vritable fivre, et toutes ces ides s'entre-heurtaient
dans son cerveau.

Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.




Chapitre VIII

L'nigme redouble


L'enfant avait pos sa tte sur une pierre et s'tait endormie.

Il s'assit auprs d'elle et se mit  la considrer. Peu  peu,  mesure
qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
libert d'esprit.

Il percevait clairement cette vrit, le fond de sa vie dsormais, que
tant qu'elle serait l, tant qu'il l'aurait prs de lui, il n'aurait
besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu' cause d'elle. Il ne
sentait mme pas qu'il avait trs froid, ayant quitt sa redingote pour
l'en couvrir.

Cependant,  travers la rverie o il tait tomb, il entendait depuis
quelque temps un bruit singulier. C'tait comme un grelot qu'on agitait.
Ce bruit tait dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
faiblement. Cela ressemblait  la petite musique vague que font les
clarines des bestiaux la nuit dans les pturages.

Ce bruit fit retourner Jean Valjean.

Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.

Un tre qui ressemblait  un homme marchait au milieu des cloches de la
melonnire, se levant, se baissant, s'arrtant, avec des mouvements
rguliers, comme s'il tranait ou tendait quelque chose  terre. Cet
tre paraissait boiter.

Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
Tout leur est hostile et suspect. Ils se dfient du jour parce qu'il
aide  les voir et de la nuit parce qu'elle aide  les surprendre. Tout
 l'heure il frissonnait de ce que le jardin tait dsert, maintenant il
frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.

Il retomba des terreurs chimriques aux terreurs relles. Il se dit que
Javert et les mouchards n'taient peut-tre pas partis, que sans doute
ils avaient laiss dans la rue des gens en observation, que, si cet
homme le dcouvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
derrire un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
recul du hangar. Cosette ne remua pas.

De l il observa les allures de l'tre qui tait dans la melonnire. Ce
qui tait bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
s'approchait; quand il s'loignait, le bruit s'loignait; s'il faisait
quelque geste prcipit, un trmolo accompagnait ce geste; quand il
s'arrtait, le bruit cessait. Il paraissait vident que le grelot tait
attach  cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
qu'tait-ce que cet homme auquel une clochette tait suspendue comme 
un blier ou  un boeuf?

Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
taient glaces.

--Ah mon Dieu! dit-il.

Il appela  voix basse:

--Cosette!

Elle n'ouvrit pas les yeux.

Il la secoua vivement.

Elle ne s'veilla pas.

--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frmissant de la
tte aux pieds.

Les ides les plus affreuses lui traversrent l'esprit ple-mle. Il y a
des moments o les suppositions hideuses nous assigent comme une cohue
de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
folies. Il se souvint que le sommeil peut tre mortel en plein air dans
une nuit froide.

Cosette, ple, tait retombe tendue  terre  ses pieds sans faire un
mouvement.

Il couta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
paraissait faible et prte  s'teindre.

Comment la rchauffer? comment la rveiller? Tout ce qui n'tait pas
ceci s'effaa de sa pense. Il s'lana perdu hors de la ruine.

Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette ft devant un
feu et dans un lit.




Chapitre IX

L'homme au grelot


Il marcha droit  l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
 sa main le rouleau d'argent qui tait dans la poche de son gilet.

Cet homme baissait la tte et ne le voyait pas venir. En quelques
enjambes, Jean Valjean fut  lui.

Jean Valjean l'aborda en criant:

--Cent francs!

L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.

--Cent francs  gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
pour cette nuit!

La lune clairait en plein le visage effar de Jean Valjean.

--Tiens, c'est vous, pre Madeleine! dit l'homme.

Ce nom, ainsi prononc,  cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.

Il s'attendait  tout, except  cela. Celui qui lui parlait tait un
vieillard courb et boiteux, vtu  peu prs comme un paysan, qui avait
au genou gauche une genouillre de cuir o pendait une assez grosse
clochette. On ne distinguait pas son visage qui tait dans l'ombre.

Cependant ce bonhomme avait t son bonnet, et s'criait tout tremblant:

--Ah mon Dieu! comment tes-vous ici, pre Madeleine? Par o tes-vous
entr, Dieu Jsus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
vous tombez jamais, c'est de l que vous tomberez. Et comme vous voil
fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur  quelqu'un qui
ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
deviennent fous  prsent? Mais comment donc tes-vous entr ici?

Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
volubilit campagnarde o il n'y avait rien d'inquitant. Tout cela
tait dit avec un mlange de stupfaction et de bonhomie nave.

--Qui tes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
Jean Valjean.

--Ah, pardieu, voil qui est fort! s'cria le vieillard, je suis celui
que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle o vous m'avez
fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?

--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,
vous?

--Vous m'avez sauv la vie, dit l'homme.

Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean
reconnut le vieux Fauchelevent.

--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.

--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.

--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.

--Tiens! je couvre mes melons donc!

Le vieux Fauchelevent tenait en effet  la main, au moment o Jean
Valjean l'avait accost, le bout d'un paillasson qu'il tait occup 
tendre sur la melonnire. Il en avait dj ainsi pos un certain nombre
depuis une heure environ qu'il tait dans le jardin. C'tait cette
opration qui lui faisait faire les mouvements particuliers observs du
hangar par Jean Valjean.

Il continua:

--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais  mes
melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un
gros rire, vous auriez pardieu bien d en faire autant! Mais comment
donc tes-vous ici?

Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de
Madeleine, n'avanait plus qu'avec prcaution. Il multipliait les
questions. Chose bizarre, les rles semblaient intervertis. C'tait lui,
intrus, qui interrogeait.

--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?

--a? rpondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'vite.

--Comment! pour qu'on vous vite?

Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.

--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de
jeunes filles. Il parat que je serais dangereux  rencontrer. La
sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.

--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?

--Tiens! vous savez bien.

--Mais non, je ne sais pas.

--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!

--Rpondez-moi comme si je ne savais rien.

--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!

Les souvenirs revenaient  Jean Valjean. Le hasard, c'est--dire la
providence, l'avait jet prcisment dans ce couvent du quartier
Saint-Antoine o le vieux Fauchelevent, estropi par la chute de sa
charrette, avait t admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de
cela. Il rpta comme se parlant  lui-mme:

--Le couvent du Petit-Picpus!

--Ah  mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous
fait pour y entrer, vous, pre Madeleine? Vous avez beau tre un saint,
vous tes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.

--Vous y tes bien.

--Il n'y a que moi.

--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.

--Ah mon Dieu! s'cria Fauchelevent.

Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:

--Pre Fauchelevent, je vous ai sauv la vie.

--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, rpondit Fauchelevent.

--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait
autrefois pour vous.

Fauchelevent prit dans ses vieilles mains rides et tremblantes les deux
robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne
pouvait parler. Enfin il s'cria:

--Oh! ce serait une bndiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un
peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux
bonhomme!

Une joie admirable avait comme transfigur ce vieillard. Un rayon
semblait lui sortir du visage.

--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.

--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?

--J'ai une baraque isole, l, derrire la ruine du vieux couvent, dans
un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque tait
en effet si bien cache derrire la ruine et si bien dispose pour que
personne ne la vt, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.

--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.

--Lesquelles, monsieur le maire?

--Premirement, vous ne direz  personne ce que vous savez de moi.
Deuximement, vous ne chercherez pas  en savoir davantage.

--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que
d'honnte et que vous avez toujours t un homme du bon Dieu. Et puis
d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. a vous regarde. Je suis 
vous.

--C'est dit.  prsent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.

--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!

Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit
son matre.

Moins d'une demi-heure aprs, Cosette, redevenue rose  la flamme d'un
bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait
remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lanc par-dessus le mur
avait t retrouv et ramass; pendant que Jean Valjean endossait sa
redingote, Fauchelevent avait t sa genouillre  clochette, qui
maintenant, accroche  un clou prs d'une hotte, ornait le mur. Les
deux hommes se chauffaient accouds sur une table o Fauchelevent avait
pos un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux
verres, et le vieux disait  Jean Valjean en lui posant la main sur le
genou:

--Ah! pre Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous
sauvez la vie aux gens, et aprs vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux
ils se souviennent de vous! vous tes un ingrat!




Chapitre X

O il est expliqu comment Javert a fait buisson creux


Les vnements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,
s'taient accomplis dans les conditions les plus simples.

Lorsque Jean Valjean, dans la nuit mme du jour o Javert l'arrta prs
du lit de mort de Fantine, s'chappa de la prison municipale de
Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forat vad avait d se
diriger vers Paris. Paris est un maelstrm o tout se perd, et tout
disparat dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.
Aucune fort ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute
espce le savent. Ils vont  Paris comme  un engloutissement; il y a
des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est 
Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha
l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appel  Paris afin
d'clairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment 
reprendre Jean Valjean. Le zle et l'intelligence de Javert en cette
occasion furent remarqus de Mr Chabouillet, secrtaire de la prfecture
sous le comte Angls. Mr Chabouillet, qui du reste avait dj protg
Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer  la police de
Paris. L Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot
semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.

Il ne songeait plus  Jean Valjean,-- ces chiens toujours en chasse, le
loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en dcembre 1823
il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,
homme monarchique, avait tenu  savoir les dtails de l'entre
triomphale du prince gnralissime  Bayonne. Comme il achevait
l'article qui l'intressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas
d'une page, appela son attention. Le journal annonait que le forat
Jean Valjean tait mort, et publiait le fait en termes si formels que
Javert n'en douta pas. Il se borna  dire: _c'est l le bon crou_. Puis
il jeta le journal, et n'y pensa plus.

Quelque temps aprs il arriva qu'une note de police fut transmise par la
prfecture de Seine-et-Oise  la prfecture de police de Paris sur
l'enlvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des
circonstances particulires, dans la commune de Montfermeil. Une petite
fille de sept  huit ans, disait la note, qui avait t confie par sa
mre  un aubergiste du pays, avait t vole par un inconnu; cette
petite rpondait au nom de Cosette et tait l'enfant d'une fille nomme
Fantine, morte  l'hpital, on ne savait quand ni o. Cette note passa
sous les yeux de Javert, et le rendit rveur.

Le nom de Fantine lui tait bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean
l'avait fait clater de rire, lui Javert, en lui demandant un rpit de
trois jours pour aller chercher l'enfant de cette crature. Il se
rappela que Jean Valjean avait t arrt  Paris au moment o il
montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient
mme fait songer  cette poque que c'tait la seconde fois qu'il
montait dans cette voiture, et qu'il avait dj, la veille, fait une
premire excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point
vu dans le village mme. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?
on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de
Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant
venait d'tre vole par un inconnu. Quel pouvait tre cet inconnu?
Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean tait mort. Javert, sans rien
dire  personne, prit le coucou du _Plat d'tain_, cul-de-sac de la
Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.

Il s'attendait  trouver l un grand claircissement; il y trouva une
grande obscurit.

Dans les premiers jours, les Thnardier, dpits, avaient jas. La
disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait
eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par
tre un vol d'enfant. De l, la note de police. Cependant, la premire
humeur passe, le Thnardier, avec son admirable instinct, avait trs
vite compris qu'il n'est jamais utile d'mouvoir monsieur le procureur
du roi, et que ses plaintes  propos de l'_enlvement_ de Cosette
auraient pour premier rsultat de fixer sur lui, Thnardier, et sur
beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'tincelante prunelle de la
justice. La premire chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on
leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des
quinze cents francs qu'il avait reus? Il tourna court, mit un billon 
sa femme, et fit l'tonn quand on lui parlait de l'_enfant vol_. Il
n'y comprenait rien; sans doute il s'tait plaint dans le moment de ce
qu'on lui enlevait si vite cette chre petite; il et voulu par
tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'tait son
grand-pre qui tait venu la chercher le plus naturellement du monde.
Il avait ajout le grand-pre, qui faisait bien. Ce fut sur cette
histoire que Javert tomba en arrivant  Montfermeil. Le grand-pre
faisait vanouir Jean Valjean.

Javert pourtant enfona quelques questions, comme des sondes, dans
l'histoire de Thnardier.--Qu'tait-ce que ce grand-pre, et comment
s'appelait-il?--Thnardier rpondit avec simplicit:--C'est un riche
cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr
Guillaume Lambert.

Lambert est un nom bonhomme et trs rassurant. Javert s'en revint 
Paris.

--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.

Il recommenait  oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant
de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait
sur la paroisse de Saint-Mdard et qu'on surnommait le mendiant qui
fait l'aumne. Ce personnage tait, disait-on, un rentier dont personne
ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de
huit ans, laquelle ne savait rien elle-mme sinon qu'elle venait de
Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser
l'oreille  Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce
personnage faisait la charit, ajoutait quelques autres dtails.--Ce
rentier tait un tre trs farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne
parlant  personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas
approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait
plusieurs millions, tant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua
dcidment la curiosit de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique
de trs prs sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa
dfroque et la place o le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs
en nasillant des oraisons et en espionnant  travers la prire.

L'individu suspect vint en effet  Javert ainsi travesti, et lui fit
l'aumne. En ce moment Javert leva la tte, et la secousse que reut
Jean Valjean en croyant reconnatre Javert, Javert la reut en croyant
reconnatre Jean Valjean.

Cependant l'obscurit avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean tait
officielle; il restait  Javert des doutes, et des doutes graves; et
dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet
de personne.

Il suivit son homme jusqu' la masure Gorbeau, et fit parler la
vieille, ce qui n'tait pas malais. La vieille lui confirma le fait de
la redingote double de millions, et lui conta l'pisode du billet de
mille francs. Elle avait vu! elle avait touch! Javert loua une chambre.
Le soir mme il s'y installa. Il vint couter  la porte du locataire
mystrieux, esprant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean
aperut sa chandelle  travers la serrure et djoua l'espion en gardant
le silence.

Le lendemain Jean Valjean dcampait. Mais le bruit de la pice de cinq
francs qu'il laissa tomber fut remarqu de la vieille qui, entendant
remuer de l'argent, songea qu'on allait dmnager et se hta de prvenir
Javert.  la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait
derrire les arbres du boulevard avec deux hommes.

Javert avait rclam main-forte  la prfecture, mais il n'avait pas dit
le nom de l'individu qu'il esprait saisir. C'tait son secret; et il
l'avait gard pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre
indiscrtion pouvait donner l'veil  Jean Valjean; ensuite, parce que
mettre la main sur un vieux forat vad et rput mort, sur un condamn
que les notes de justice avaient jadis class  jamais _parmi les
malfaiteurs de l'espce la plus dangereuse_, c'tait un magnifique
succs que les anciens de la police parisienne ne laisseraient
certainement pas  un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait
qu'on ne lui prt son galrien; enfin, parce que Javert, tant un
artiste, avait le got de l'imprvu. Il hassait ces succs annoncs
qu'on dflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait  laborer ses
chefs-d'oeuvre dans l'ombre et  les dvoiler ensuite brusquement.

Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en
coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Mme dans
les moments o Jean Valjean se croyait le plus en sret, l'oeil de
Javert tait sur lui.

Pourquoi Javert n'arrtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait
encore.

Il faut se souvenir qu' cette poque la police n'tait pas prcisment
 son aise; la presse libre la gnait. Quelques arrestations
arbitraires, dnonces par les journaux, avaient retenti jusqu'aux
chambres, et rendu la prfecture timide. Attenter  la libert
individuelle tait un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;
le prfet s'en prenait  eux; une erreur, c'tait la destitution. Se
figure-t-on l'effet qu'et fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit
par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-pre en cheveux blancs,
rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille ge de huit
ans, a t arrt et conduit au Dpt de la Prfecture comme forat
vad! Rptons en outre que Javert avait ses scrupules  lui; les
recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du
prfet. Il doutait rellement.

Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurit.

La tristesse, l'inquitude, l'anxit, l'accablement, ce nouveau malheur
d'tre oblig de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans
Paris pour Cosette et pour lui, la ncessit de rgler son pas sur le
pas d'un enfant, tout cela,  son insu mme, avait chang la dmarche de
Jean Valjean et imprim  son habitude de corps une telle snilit que
la police elle-mme, incarne dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y
trompa. L'impossibilit d'approcher de trop prs, son costume de vieux
prcepteur migr, la dclaration de Thnardier qui le faisait
grand-pre, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux
incertitudes qui s'paississaient dans l'esprit de Javert.

Il eut un moment l'ide de lui demander brusquement ses papiers. Mais si
cet homme n'tait pas Jean Valjean, et si cet homme n'tait pas un bon
vieux rentier honnte, c'tait probablement quelque gaillard
profondment et savamment ml  la trame obscure des mfaits parisiens,
quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumne pour cacher ses autres
talents, vieille rubrique. Il avait des affids, des complices, des
logis en-cas o il allait se rfugier sans doute. Tous ces dtours qu'il
faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'tait pas un simple
bonhomme. L'arrter trop vite, c'tait tuer la poule aux oeufs d'or.
O tait l'inconvnient d'attendre? Javert tait bien sr qu'il
n'chapperait pas.

Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce
personnage nigmatique.

Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grce  la vive clart
que jetait un cabaret, il reconnut dcidment Jean Valjean. Il y a dans
ce monde deux tres qui tressaillent profondment: la mre qui retrouve
son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce
tressaillement profond.

Ds qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forat redoutable,
il s'aperut qu'ils n'taient que trois, et il fit demander du renfort
au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un
bton d'pines, on met des gants.

Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses
agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite
devin que Jean Valjean voudrait placer la rivire entre ses chasseurs
et lui. Il pencha la tte et rflchit comme un limier qui met le nez 
terre pour tre juste  la voie. Javert, avec sa puissante rectitude
d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au pager le mit au
fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait
payer deux sous, rpondit le pager. Javert arriva sur le pont  temps
pour voir de l'autre ct de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette 
la main l'espace clair par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du
Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot dispos l
comme une trappe et  l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite
rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs;
il envoya en hte par un dtour un de ses agents garder cette issue. Une
patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant pass, il la
requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-l, les soldats sont
des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir  bout d'un
sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces
dispositions combines, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse
Genrot  droite, son agent  gauche, et lui Javert derrire, il prit une
prise de tabac.

Puis il se mit  jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il
laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais
dsirant reculer le plus possible le moment de l'arrter, heureux de le
sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupt
de l'araigne qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir
la souris. La griffe et la serre ont une sensualit monstrueuse; c'est
le mouvement obscur de la bte emprisonne dans leur tenaille. Quel
dlice que cet touffement!

Javert jouissait. Les mailles de son filet taient solidement attaches.
Il tait sr du succs; il n'avait plus maintenant qu' fermer la main.

Accompagn comme il l'tait, l'ide mme de la rsistance tait
impossible, si nergique, si vigoureux, et si dsespr que ft Jean
Valjean.

Javert avana lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les
recoins de la rue comme les poches d'un voleur.

Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.

On imagine son exaspration.

Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, rest
imperturbable  son poste, n'avait point vu passer l'homme.

Il arrive quelquefois qu'un cerf est bris la tte couverte,
c'est--dire s'chappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors
les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et
Desprez restent court. Dans une dconvenue de ce genre, Artonge s'cria:
_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_.

Javert et volontiers jet le mme cri.

Son dsappointement tint un moment du dsespoir et de la fureur. Il est
certain que Napolon fit des fautes dans la guerre de Russie,
qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que Csar fit des
fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre
de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean
Valjean. Il eut tort peut-tre d'hsiter  reconnatre l'ancien
galrien. Le premier coup d'oeil aurait d lui suffire. Il eut tort de
ne pas l'apprhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort
de ne pas l'arrter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.
Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune
dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de
connatre et d'interroger ceux des chiens qui mritent crance. Mais le
chasseur ne saurait prendre trop de prcautions quand il chasse des
animaux inquiets, comme le loup et le forat. Javert, en se proccupant
trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bte en lui
donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, ds qu'il
eut retrouv la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable
et puril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus
fort qu'il n'tait, et crut pouvoir jouer  la souris avec un lion. En
mme temps, il s'estima trop faible quand il jugea ncessaire de
s'adjoindre du renfort. Prcaution fatale, perte d'un temps prcieux.
Javert commit toutes ces fautes, et n'en tait pas moins un des espions
les plus savants et les plus corrects qui aient exist. Il tait, dans
toute la force du terme, ce qu'en vnerie on appelle _un chien sage_.
Mais qui est-ce qui est parfait?

Les grands stratgistes ont leurs clipses.

Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une
multitude de brins. Prenez le cble fil  fil, prenez sparment tous
les petits motifs dterminants, vous les cassez l'un aprs l'autre, et
vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble,
c'est une normit; c'est Attila qui hsite entre Marcien  l'Orient et
Valentinien  l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde  Capoue; c'est
Danton qui s'endort  Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment mme
o il s'aperut que Jean Valjean lui chappait, Javert ne perdit pas la
tte. Sr que le forat en rupture de ban ne pouvait tre bien loin, il
tablit des guets, il organisa des souricires et des embuscades et
battit le quartier toute la nuit. La premire chose qu'il vit, ce fut le
dsordre du rverbre, dont la corde tait coupe. Indice prcieux, qui
l'gara pourtant en ce qu'il fit dvier toutes ses recherches vers le
cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui
donnent sur des jardins dont les enceintes touchent  d'immenses
terrains en friche. Jean Valjean avait d videmment s'enfuir par l. Le
fait est que, s'il et pntr un peu plus avant dans le cul-de-sac
Genrot, il l'et fait probablement, et il tait perdu. Javert explora
ces jardins et ces terrains comme s'il y et cherch une aiguille.

Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et
il regagna la prfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un
voleur aurait pris.




Livre sixime--Le Petit-Picpus




Chapitre I

Petite rue Picpus, numro 62


Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-sicle,  la premire porte
cochre venue que la porte cochre du numro 62 de la petite rue Picpus.
Cette porte, habituellement entrouverte de la faon la plus engageante,
laissait voir deux choses qui n'ont rien de trs funbre, une cour
entoure de murs tapisss de vigne et la face d'un portier qui flne.
Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon
de soleil gayait la cour, quand un verre de vin gayait le portier, il
tait difficile de passer devant le numro 62 de la petite rue Picpus
sans en emporter une ide riante. C'tait pourtant un lieu sombre qu'on
avait entrevu.

Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.

Si l'on parvenait, ce qui n'tait point facile,  franchir le
portier,--ce qui mme pour presque tous tait impossible, car il y avait
un _ssame, ouvre-toi!_ qu'il fallait savoir;--si, le portier franchi,
on entrait  droite dans un petit vestibule o donnait un escalier
resserr entre deux murs et si troit qu'il n'y pouvait passer qu'une
personne  la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le
badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet
escalier, si l'on s'aventurait  monter, on dpassait un premier palier,
puis un deuxime, et l'on arrivait au premier tage dans un corridor o
la dtrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un
acharnement paisible. Escalier et corridor taient clairs par deux
belles fentres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si
l'on doublait ce cap, on parvenait aprs quelques pas devant une porte
d'autant plus mystrieuse qu'elle n'tait pas ferme. On la poussait, et
l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrs,
carrele, lave, propre, froide, tendue de papier nankin  fleurettes
vertes,  quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une
grande fentre  petits carreaux qui tait  gauche et qui tenait toute
la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on
coutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille
tait nue; la chambre n'tait point meuble; pas une chaise.

On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou
quadrangulaire d'environ un pied carr, grill d'une grille en fer 
barreaux entre-croiss, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des
carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de
diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient
avec calme et en ordre jusqu' ces barreaux de fer, sans que ce contact
funbre les effaroucht et les ft tourbillonner. En supposant qu'un
tre vivant et t assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou
de sortir par le trou carr, cette grille l'en et empch. Elle ne
laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux,
c'est--dire l'esprit. Il semblait qu'on et song  cela, car on
l'avait double d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu
en arrire et pique de mille trous plus microscopiques que les trous
d'une cumoire. Au bas de cette plaque tait perce une ouverture tout 
fait pareille  la bouche d'une bote aux lettres. Un ruban de fil
attach  un mouvement de sonnette pendait  droite du trou grill.

Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une
voix, tout prs de soi, ce qui faisait tressaillir.

--Qui est l? demandait la voix.

C'tait une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en tait
lugubre.

Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le
savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si
l'obscurit effare du spulcre et t de l'autre ct.

Si l'on savait le mot, la voix reprenait:

--Entrez  droite.

On remarquait alors  sa droite, en face de la fentre, une porte vitre
surmonte d'un chssis vitr et peinte en gris. On soulevait le loquet,
on franchissait la porte, et l'on prouvait absolument la mme
impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grille
avant que la grille soit baisse et que le lustre soit allum. On tait
en effet dans une espce de loge de thtre,  peine claire par le
jour vague de la porte vitre, troite, meuble de deux vieilles chaises
et d'un paillasson tout dmaill, vritable loge avec sa devanture 
hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge tait
grille, seulement ce n'tait pas une grille de bois dor comme 
l'Opra, c'tait un monstrueux treillis de barres de fer affreusement
enchevtres et scelles au mur par des scellements normes qui
ressemblaient  des poings ferms.

Les premires minutes passes, quand le regard commenait  se faire 
ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il
n'allait pas plus loin que six pouces au del. L il rencontrait une
barrire de volets noirs, assurs et fortifis de traverses de bois
peintes en jaune pain d'pice. Ces volets taient  jointures, diviss
en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille.
Ils taient toujours clos.

Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de
derrire ces volets et qui vous disait:

--Je suis l. Que me voulez-vous?

C'tait une voix aime, quelquefois une voix adore. On ne voyait
personne. On entendait  peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce
ft une vocation qui vous parlait  travers la cloison de la tombe.

Si l'on tait dans de certaines conditions voulues, bien rares,
l'troite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'vocation
devenait une apparition. Derrire la grille, derrire le volet, on
apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tte dont
on ne voyait que la bouche et le menton; le reste tait couvert d'un
voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme  peine
distincte couverte d'un suaire noir. Cette tte vous parlait, mais ne
vous regardait pas et ne vous souriait jamais.

Le jour qui venait de derrire vous tait dispos de telle faon que
vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour tait un
symbole.

Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'tait
faite dans ce lieu clos  tous les regards. Un vague profond enveloppait
cette forme vtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient
 dmler ce qui tait autour de l'apparition. Au bout de trs peu de
temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'tait la
nuit, le vide, les tnbres, une brume de l'hiver mle  une vapeur du
tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence o l'on ne recueillait
rien, pas mme des soupirs, une ombre o l'on ne distinguait rien, pas
mme des fantmes.

Ce qu'on voyait, c'tait l'intrieur d'un clotre.

C'tait l'intrieur de cette maison morne et svre qu'on appelait le
couvent des bernardines de l'Adoration Perptuelle. Cette loge o l'on
tait, c'tait le parloir. Cette voix, la premire qui vous avait parl,
c'tait la voix de la tourire qui tait toujours assise, immobile et
silencieuse, de l'autre ct du mur, prs de l'ouverture carre,
dfendue par la grille de fer et par la plaque  mille trous comme par
une double visire.

L'obscurit o plongeait la loge grille venait de ce que le parloir qui
avait une fentre du ct du monde n'en avait aucune du ct du couvent.
Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacr.

Pourtant il y avait quelque chose au del de cette ombre, il y avait une
lumire; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent ft le
plus mur de tous, nous allons essayer d'y pntrer et d'y faire
pntrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que
les raconteurs n'ont jamais vues et par consquent jamais dites.




Chapitre II

L'obdience de Martin Verga


Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues annes dj petite rue
Picpus, tait une communaut de bernardines de l'obdience de Martin
Verga.

Ces bernardines, par consquent, se rattachaient non  Clairvaux, comme
les bernardins, mais  Cteaux, comme les bndictins. En d'autres
termes, elles taient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
Benot.

Quiconque a un peu remu des in-folio sait que Martin Verga fonda en
1425 une congrgation de bernardines-bndictines, ayant pour chef
d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.

Cette congrgation avait pouss des rameaux dans tous les pays
catholiques de l'Europe.

Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusit dans l'glise
latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benot dont il est ici
question,  cet ordre se rattachent, sans compter l'obdience de Martin
Verga, quatre congrgations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
ordres, Valombrosa, Grammont, les clestins, les camaldules, les
chartreux, les humilis, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
Cteaux; car Cteaux lui-mme, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
rejeton pour saint Benot. Cteaux date de saint Robert, abb de Molesme
dans le diocse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
retir au dsert de Subiaco (il tait vieux; s'tait-il fait ermite?),
fut chass de l'ancien temple d'Apollon o il demeurait, par saint
Benot, g de dix-sept ans.

Aprs la rgle des carmlites, lesquelles vont pieds nus, portent une
pice d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la rgle la plus
dure est celle des bernardines-bndictines de Martin Verga. Elles sont
vtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
saint Benot, monte jusqu'au menton. Une robe de serge  manches larges,
un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupe
carrment sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voil
leur habit. Tout est noir, except le bandeau qui est blanc. Les novices
portent le mme habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
au ct.

Les bernardines-bndictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
Perptuelle, comme les bndictines dites dames du Saint-Sacrement,
lesquelles, au commencement de ce sicle, avaient  Paris deux maisons,
l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Genevive. Du reste les
bernardines-bndictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, taient un
ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement clotres rue
Neuve-Sainte-Genevive et au Temple. Il y avait de nombreuses
diffrences dans la rgle; il y en avait dans le costume. Les
bernardines-bndictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
les bndictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Genevive
la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
dor. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
Saint-Sacrement. L'Adoration Perptuelle, commune  la maison du
Petit-Picpus et  la maison du Temple, laisse les deux ordres
parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
Verga, de mme qu'il y avait similitude, pour l'tude et la
glorification de tous les mystres relatifs  l'enfance,  la vie et 
la mort de Jsus-Christ, et  la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
spars et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, tabli 
Florence par Philippe de Nri, et l'oratoire de France, tabli  Paris
par Pierre de Brulle. L'oratoire de Paris prtendait le pas, Philippe
de Nri n'tant que saint, et Brulle tant cardinal.

Revenons  la dure rgle espagnole de Martin Verga.

Les bernardines-bndictines de cette obdience font maigre toute
l'anne, jenent le carme et beaucoup d'autres jours qui leur sont
spciaux, se relvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
matin jusqu' trois pour lire le brviaire et chanter matines, couchent
dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
vendredis, observent la rgle du silence, ne se parlent qu'aux
rcrations, lesquelles sont trs courtes, et portent des chemises de
bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
sainte-croix, jusqu' Pques. Ces six mois sont une modration, la rgle
dit toute l'anne; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
chaleurs de l't, produisait des fivres et des spasmes nerveux. Il a
fallu en restreindre l'usage. Mme avec cet adoucissement, le 14
septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
ou quatre jours de fivre. Obissance, pauvret, chastet, stabilit
sous clture; voil leurs voeux, fort aggravs par la rgle.

La prieure est lue pour trois ans par les mres, qu'on appelle _mres
vocales_ parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut tre
rlue que deux fois, ce qui fixe  neuf ans le plus long rgne possible
d'une prieure.

Elles ne voient jamais le prtre officiant, qui leur est toujours cach
par une serge tendue  neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
prdicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux  terre et
la tte incline. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
l'archevque diocsain.

Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
vieillard, et afin qu'il soit perptuellement seul dans le jardin et que
les religieuses soient averties de l'viter, on lui attache une
clochette au genou.

Elles sont soumises  la prieure d'une soumission absolue et passive.
C'est la sujtion canonique dans toute son abngation. Comme  la voix
du Christ, _ut voci Christi_, au geste, au premier signe, _ad nutum, ad
primum signum_, tout de suite, avec bonheur, avec persvrance, avec une
certaine obissance aveugle, _prompte, hilariter perseveranter et caeca
quadam obedientia_, comme la lime dans la main de l'ouvrier, _quasi
limam in manibus fabri_, ne pouvant lire ni crire quoi que ce soit sans
permission expresse, _legere vel scribere non addiscerit sine expressa
superioris licentia_.

 tour de rle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent _la
rparation_. La rparation, c'est la prire pour tous les pchs, pour
toutes les fautes, pour tous les dsordres, pour toutes les violations,
pour toutes les iniquits, pour tous les crimes qui se commettent sur la
terre. Pendant douze heures conscutives, de quatre heures du soir 
quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin  quatre heures du
soir, la soeur qui fait _la rparation_ reste  genoux sur la pierre
devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
fatigue devient insupportable, elle se prosterne  plat ventre, la face
contre terre, les bras en croix; c'est l tout son soulagement. Dans
cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
grand jusqu'au sublime.

Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brle un
cierge, on dit indistinctement _faire la rparation_ ou _tre au
poteau_. Les religieuses prfrent mme, par humilit, cette dernire
expression qui contient une ide de supplice et d'abaissement.

_Faire la rparation_ est une fonction o toute l'me s'absorbe. La
soeur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrire
elle.

En outre, il y a toujours une religieuse  genoux devant le
Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relvent comme
des soldats en faction. C'est l l'Adoration Perptuelle.

Les prieures et les mres portent presque toujours des noms empreints
d'une gravit particulire, rappelant, non des saintes et des martyres,
mais des moments de la vie de Jsus-Christ, comme la mre Nativit, la
mre Conception, la mre Prsentation, la mre Passion. Cependant les
noms de saintes ne sont pas interdits.

Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
dents jaunes. Jamais une brosse  dents n'est entre dans le couvent. Se
brosser les dents, est au haut d'une chelle au bas de laquelle il y a:
perdre son me.

Elles ne disent de rien _ma_ ni _mon_. Elles n'ont rien  elles et ne
doivent tenir  rien. Elles disent de toute chose _notre;_ ainsi: notre
voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
diraient _notre chemise_. Quelquefois elles s'attachent  quelque petit
objet,  un livre d'heures,  une relique,  une mdaille bnite. Ds
qu'elles s'aperoivent qu'elles commencent  tenir  cet objet, elles
doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thrse 
laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
Permettez, ma mre, que j'envoie chercher une sainte bible  laquelle je
tiens beaucoup.--_Ah! vous tenez  quelque chose! En ce cas, n'entrez
pas chez nous_.

Dfense  qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un _chez-soi_, une
_chambre_. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
dit: _Lou soit et ador le trs Saint-Sacrement de l'autel_! L'autre
rpond: _ jamais_. Mme crmonie quand l'une frappe  la porte de
l'autre.  peine la porte a-t-elle t touche qu'on entend de l'autre
ct une voix douce dire prcipitamment:  jamais! Comme toutes les
pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
quelquefois _ jamais_ avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
est assez long d'ailleurs: _Lou soit et ador le trs Saint-Sacrement
de l'autel_! Chez les visitandines, celle qui entre dit: _Ave Maria_, et
celle chez laquelle on entre dit: _Grati plena_. C'est leur bonjour,
qui est plein de grce en effet.

 chaque heure du jour, trois coups supplmentaires sonnent  la cloche
de l'glise du couvent.  ce signal, prieure, mres vocales, professes,
converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent  la fois, s'il
est cinq heures, par exemple:--_ cinq heures et  toute heure, lou
soit et ador le trs Saint-Sacrement de l'autel_! S'il est huit
heures:--_ huit heures et  toute heure_, etc., et ainsi de suite,
selon l'heure qu'il est.

Cette coutume, qui a pour but de rompre la pense et de la ramener
toujours  Dieu, existe dans beaucoup de communauts; seulement la
formule varie. Ainsi,  l'Enfant-Jsus, on dit:--_ l'heure qu'il est et
 toute heure que l'amour de Jsus enflamme mon coeur!_

Les bndictines-bernardines de Martin Verga, clotres il y a cinquante
ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
plain-chant pur, et toujours  pleine voix toute la dure de l'office.
Partout o il y a un astrisque dans le missel, elles font une pause et
disent  voix basse: _Jsus-Marie-Joseph_. Pour l'office des morts,
elles prennent le ton si bas, que c'est  peine si des voix de femmes
peuvent descendre jusque-l. Il en rsulte un effet saisissant et
tragique.

Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
matre-autel pour la spulture de leur communaut. _Le gouvernement_,
comme elles disent, ne permit pas que ce caveau ret les cercueils.
Elles sortaient donc du couvent quand elles taient mortes. Ceci les
affligeait et les consternait comme une infraction.

Elles avaient obtenu, consolation mdiocre, d'tre enterres  une heure
spciale et en un coin spcial dans l'ancien cimetire Vaugirard, qui
tait fait d'une terre appartenant jadis  leur communaut.

Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vpres et tous les
offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
toutes les petites ftes, inconnues aux gens du monde, que l'glise
prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
Italie. Leurs stations  la chapelle sont interminables. Quant au nombre
et  la dure de leurs prires, nous ne pouvons en donner une meilleure
ide qu'en citant le mot naf de l'une d'elles: _Les prires des
postulantes sont effrayantes, les prires des novices encore pires, et
les prires des professes encore pires_.

Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure prside, les
mres vocales assistent. Chaque soeur vient  son tour s'agenouiller sur
la pierre, et confesser  haute voix, devant toutes, les fautes et les
pchs qu'elle a commis dans la semaine. Les mres vocales se consultent
aprs chaque confession, et infligent tout haut les pnitences.

Outre la confession  haute voix, pour laquelle on rserve toutes les
fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vnielles ce qu'elles
appellent _la coulpe_. Faire sa coulpe, c'est se prosterner  plat
ventre durant l'office devant la prieure jusqu' ce que celle-ci, qu'on
ne nomme jamais que _notre mre_, avertisse la patiente par un petit
coup frapp sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
coulpe pour trs peu de chose, un verre cass, un voile dchir, un
retard involontaire de quelques secondes  un office, une fausse note 
l'glise, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
spontane; c'est _la coupable_ elle-mme (ce mot est ici
tymologiquement  sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
de ftes et les dimanches il y a quatre mres chantres qui psalmodient
les offices devant un grand lutrin  quatre pupitres. Un jour une mre
chantre entonna un psaume qui commenait par _Ecce_, et, au lieu de
_Ecce_, dit  haute voix ces trois notes: _ut, si, sol;_ elle subit pour
cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
faute norme, c'est que le chapitre avait ri.

Lorsqu'une religieuse est appele au parloir, ft-ce la prieure, elle
baisse son voile de faon, l'on s'en souvient,  ne laisser voir que sa
bouche.

La prieure seule peut communiquer avec des trangers. Les autres ne
peuvent voir que leur famille troite, et trs rarement. Si par hasard
une personne du dehors se prsente pour voir une religieuse qu'elle a
connue ou aime dans le monde, il faut toute une ngociation. Si c'est
une femme, l'autorisation peut tre quelquefois accorde, la religieuse
vient et on lui parle  travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
pour une mre ou une soeur. Il va sans dire que la permission est
toujours refuse aux hommes.

Telle est la rgle de saint Benot, aggrave par Martin Verga.

Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraches comme le sont
souvent les filles des autres ordres. Elles sont ples et graves. De
1825  1830 trois sont devenues folles.




Chapitre III

Svrits


On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice.
Il est rare que les voeux dfinitifs puissent tre prononcs avant
vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bndictines de Martin
Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.

Elles se livrent dans leurs cellules  beaucoup de macrations inconnues
dont elles ne doivent jamais parler.

Le jour o une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux
atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses
cheveux, puis elle se prosterne; on tend sur elle un grand voile noir
et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en
deux files, une file passe prs d'elle en disant d'un accent plaintif:
_notre soeur est morte_, et l'autre file rpond d'une voix clatante:
_vivante en Jsus-Christ!_

 l'poque o se passe cette histoire, un pensionnat tait joint au
couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Blissen
et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
filles, leves par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
dans l'horreur du monde et du sicle. Une d'elles nous disait un jour:
_Voir le pav de la rue me faisait frissonner de la tte aux pieds_.
Elles taient vtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
vermeil ou de cuivre fix sur la poitrine.  de certains jours de grande
fte, particulirement  la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
haute faveur et bonheur suprme, de s'habiller en religieuses et de
faire les offices et les pratiques de saint Benot pendant toute une
journe. Dans les premiers temps, les religieuses leur prtaient leurs
vtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le dfendit. Ce prt
ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
reprsentations, tolres sans doute et encourages dans le couvent par
un secret esprit de proslytisme, et pour donner  ces enfants quelque
avant-got du saint habit, taient un bonheur rel et une vraie
rcration pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
_C'tait nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui
ne russissent pas d'ailleurs  faire comprendre  nous mondains cette
flicit de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
entires chantant  quatre devant un lutrin.

Les lves, aux austrits prs, se conformaient  toutes les pratiques
du couvent. Il est telle jeune femme qui, entre dans le monde et aprs
plusieurs annes de mariage, n'tait pas encore parvenue  se
dshabituer de dire en toute hte chaque fois qu'on frappait  sa porte:
_ jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
parents qu'au parloir. Leurs mres elles-mmes n'obtenaient pas de les
embrasser. Voici jusqu'o allait la svrit sur ce point. Un jour une
jeune fille fut visite par sa mre accompagne d'une petite soeur de
trois ans. La jeune fille pleurait, car elle et bien voulu embrasser sa
soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il ft permis  l'enfant de
passer  travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pt la baiser.
Ceci fut refus presque avec scandale.




Chapitre IV

Gats


Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
souvenirs charmants.

 de certaines heures, l'enfance tincelait dans ce clotre. La
rcration sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
disaient: Bon! voil les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
jardin coup d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
fronts blancs, des yeux ingnus pleins de gaie lumire, toutes sortes
d'aurores, s'parpillaient dans ces tnbres. Aprs les psalmodies, les
cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout  coup clatait ce
bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'blouissement. Ils
assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie,  ce doux
tourbillonnement d'essaims. C'tait comme une pluie de roses traversant
ce deuil. Les jeunes filles foltraient sous l'oeil des religieuses; le
regard de l'impeccabilit ne gne pas l'innocence. Grce  ces enfants,
parmi tant d'heures austres, il y avait l'heure nave. Les petites
sautaient, les grandes dansaient. Dans ce clotre, le jeu tait ml de
ciel. Rien n'tait ravissant et auguste comme toutes ces fraches mes
panouies. Homre ft venu rire l avec Perrault, et il y avait, dans ce
jardin noir, de la jeunesse, de la sant, du bruit, des cris, de
l'tourdissement, du plaisir, du bonheur,  drider toutes les aeules,
celles de l'pope comme celles du conte, celles du trne comme celles
du chaume, depuis Hcube jusqu' la Mre-Grand.

Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-tre, de
ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grce et qui font rire d'un rire
plein de rverie. C'est entre ces quatre murs funbres qu'une enfant de
cinq ans s'cria un jour:--_Ma mre! une grande vient de me dire que je
n'ai plus que neuf ans et dix mois  rester ici. Quel bonheur!_

C'est encore l qu'eut lieu ce dialogue mmorable:

Une mre vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?

L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit  Alix que je savais mon
histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.

Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas.

La mre.--Comment cela, mon enfant?

Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
question qu'il y a dans le livre, et qu'elle rpondrait.

--Eh bien?

--Elle n'a pas rpondu.

--Voyons. Que lui avez-vous demand?

--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demand
la premire demande que j'ai trouve.

--Et qu'est-ce que c'tait que cette demande?

--C'tait: _Qu'arriva-t-il ensuite?_

C'est l qu'a t faite cette observation profonde sur une perruche un
peu gourmande qui appartenait  une dame pensionnaire:

--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
personne!_

C'est sur une des dalles de ce clotre qu'a t ramasse cette
confession, crite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pcheresse
ge de sept ans:

--Mon pre, je m'accuse d'avoir t avarice.

--Mon pre, je m'accuse d'avoir t adultre.

--Mon pre, je m'accuse d'avoir lev mes regards vers les monsieurs.

C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a t improvis par une
bouche rose de six ans ce conte cout par des yeux bleus de quatre 
cinq ans:

--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays o il y avait
beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
dans leur poche. Aprs a, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
beaucoup de bois; et le loup tait dans le bois; et il a mang les
petits coqs.

Et encore cet autre pome:

--Il est arriv un coup de bton.

C'est Polichinelle qui l'a donn au chat.

a ne lui a pas fait de bien, a lui a fait du mal.

Alors une dame a mis Polichinelle en prison.

C'est l qu'a t dit, par une petite abandonne, enfant trouv que le
couvent levait par charit, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
autres parler de leurs mres, et elle murmura dans son coin:

--_Moi, ma mre n'tait pas l quand je suis ne!_

Il y avait une grosse tourire qu'on voyait toujours se hter dans les
corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe.
Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathocls_.

Le rfectoire, grande pice oblongue et carre, qui ne recevait de jour
que par un clotre  archivoltes de plain-pied avec le jardin, tait
obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de btes. Tous
les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
Chacun des quatre coins en avait reu, dans le langage des
pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
Araignes, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
Cricris. Le coin des Cricris tait voisin de la cuisine et fort estim.
On y avait moins froid qu'ailleurs. Du rfectoire les noms avaient pass
au pensionnat et servaient  y distinguer comme  l'ancien collge
Mazarin quatre nations. Toute lve tait de l'une de ces quatre nations
selon le coin du rfectoire o elle s'asseyait aux heures des repas. Un
jour, Mr l'archevque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
classe o il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
d'admirables cheveux blonds, il demanda  une autre pensionnaire,
charmante brune aux joues fraches qui tait prs de lui:

--Qu'est-ce que c'est que celle-ci?

--C'est une araigne, monseigneur.

--Bah! et cette autre?

--C'est un cricri.

--Et celle-l?

--C'est une chenille.

--En vrit! et vous-mme?

--Je suis un cloporte, monseigneur.

Chaque maison de ce genre a ses particularits. Au commencement de ce
sicle, couen tait un de ces lieux gracieux et svres o grandit,
dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles.  couen,
pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi les dais et les
encensoirs, les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
n'tait pas rare d'entendre demander dans le dortoir:

--Qui est-ce qui est vierge?

Madame Campan citait ce mot d'une petite de sept ans  une grande de
seize, qui prenait la tte de la procession pendant qu'elle, la petite,
restait  la queue:

--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.




Chapitre V

Distractions


Au-dessus de la porte du rfectoire tait crite en grosses lettres
noires cette prire qu'on appelait la _Patentre blanche_, et qui avait
pour vertu de mener les gens droit en paradis:

Petite patentre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges  mon
lit couchs, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
est mon pre, la bonne Vierge est ma mre, les trois aptres sont mes
frres, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise o Dieu fut n,
mon corps en est envelopp; la croix Sainte-Marguerite  ma poitrine est
crite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'o venez-vous? Je viens
d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
chapeau d'pine blanche sur la tte. Qui la dira trois fois au soir,
trois fois au matin, gagnera le paradis  la fin.

En 1827, cette oraison caractristique avait disparu du mur sous une
triple couche de badigeon. Elle achve  cette heure de s'effacer dans
la mmoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
aujourd'hui.

Un grand crucifix accroch au mur compltait la dcoration de ce
rfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
sur le jardin. Deux tables troites, ctoyes chacune de deux bancs de
bois, faisaient deux longues lignes parallles d'un bout  l'autre du
rfectoire. Les murs taient blancs, les tables taient noires; ces deux
couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas taient
revches et la nourriture des enfants eux-mmes svre. Un seul plat,
viande et lgumes mls, ou poisson sal, tel tait le luxe. Ce bref
ordinaire, rserv aux pensionnaires seules, tait pourtant une
exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
mre semainire qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
et de bourdonner contre la rgle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
de bois. Ce silence tait assaisonn de la vie des saints, lue  haute
voix dans une petite chaire  pupitre situe au pied du crucifix. La
lectrice tait une grande lve, de semaine. Il y avait de distance en
distance sur la table nue des terrines vernies o les lves lavaient
elles-mmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gt; ceci tait puni.
On appelait ces terrines _ronds d'eau_.

L'enfant qui rompait le silence faisait une croix de langue. O? 
terre. Elle lchait le pav. La poussire, cette fin de toutes les
joies, tait charge de chtier ces pauvres petites feuilles de rose,
coupables de gazouillement.

Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais t imprim qu'_
exemplaire unique_, et qu'il est dfendu de lire. C'est la rgle de
saint Benot. Arcane o nul oeil profane ne doit pntrer. _Nemo
regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_.

Les pensionnaires parvinrent un jour  drober ce livre, et se mirent 
le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'tre
surprises qui leur faisaient refermer le volume prcipitamment. Elles ne
tirrent de ce grand danger couru qu'un plaisir mdiocre. Quelques pages
inintelligibles sur les pchs des jeunes garons, voil ce qu'elles
eurent de plus intressant.

Elles jouaient dans une alle du jardin, borde de quelques maigres
arbres fruitiers. Malgr l'extrme surveillance et la svrit des
punitions, quand le vent avait secou les arbres, elles russissaient
quelquefois  ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gt,
ou une poire habite. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
sous les yeux, lettre crite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus
lgantes femmes de Paris. Je cite textuellement: On cache sa poire ou
sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
commodits. C'tait l une de leurs volupts les plus vives.

Une fois, c'tait encore  l'poque d'une visite de Mr l'archevque au
couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui tait un peu
Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de cong, normit
dans une communaut si austre. La gageure fut accepte, mais aucune de
celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
l'archevque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, 
l'indescriptible pouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
Monseigneur, un jour de cong. Mademoiselle Bouchard tait frache et
grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Qulen
sourit et dit: _Comment donc, ma chre enfant, un jour de cong! Trois
jours, s'il vous plat. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait
rien, l'archevque avait parl. Scandale pour le couvent, mais joie pour
le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.

Ce clotre bourru n'tait pourtant pas si bien mur que la vie des
passions du dehors, que le drame, que le roman mme, n'y pntrassent.
Pour le prouver, nous nous bornerons  constater ici et  indiquer
brivement un fait rel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-mme
aucun rapport et ne tient par aucun fil  l'histoire que nous racontons.
Nous mentionnons ce fait pour complter dans l'esprit du lecteur la
physionomie du couvent.

Vers cette poque donc, il y avait dans le couvent une personne
mystrieuse qui n'tait pas religieuse, qu'on traitait avec grand
respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle
sinon qu'elle tait folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
ncessaires pour un grand mariage.

Cette femme, de trente ans  peine, brune, assez belle, regardait
vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
glissait plutt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'tait
pas bien sr qu'elle respirt. Ses narines taient pinces et livides
comme aprs le dernier soupir. Toucher sa main, c'tait toucher de la
neige. Elle avait une trange grce spectrale. L o elle entrait, on
avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit  une autre: Elle
passe pour morte.--Elle l'est peut-tre, rpondit l'autre.

On faisait sur madame Albertine cent rcits. C'tait l'ternelle
curiosit des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait
qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine
assistait aux offices. Elle y tait habituellement seule, parce que de
cette tribune, place au premier tage, on pouvait voir le prdicateur
ou l'officiant; ce qui tait interdit aux religieuses. Un jour la chaire
tait occupe par un jeune prtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il tait
prince de Lon, mort aprs 1830 cardinal et archevque de Besanon.
C'tait la premire fois que Mr de Rohan prchait au couvent du
Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
aux offices dans un calme parfait et dans une immobilit complte. Ce
jour-l, ds qu'elle aperut Mr de Rohan, elle se dressa  demi, et dit
 haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la
communaut stupfaite tourna la tte, le prdicateur leva les yeux, mais
madame Albertine tait retombe dans son immobilit. Un souffle du monde
extrieur, une lueur de vie avait pass un moment sur cette figure
teinte et glace, puis tout s'tait vanoui, et la folle tait
redevenue cadavre.

Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de rvlations!
Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il tait vident que madame
Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
Rohan, qu'elle y tait elle-mme haut place, puisqu'elle parlait d'un
si grand seigneur si familirement, et qu'elle avait avec lui une
relation, de parent peut-tre, mais  coup sr bien troite,
puisqu'elle savait son petit nom.

Deux duchesses trs svres, mesdames de Choiseul et de Srent,
visitaient souvent la communaut, o elles pntraient sans doute en
vertu du privilge _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au
pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.

M. de Rohan tait du reste,  son insu, l'objet de l'attention des
pensionnaires. Il venait  cette poque d'tre fait, en attendant
l'piscopat, grand vicaire de l'archevque de Paris. C'tait une de ses
habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
l'apercevoir,  cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
et un peu grle, qu'elles taient parvenues  reconnatre et 
distinguer. Il avait t mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
fort bien coiff avec de beaux cheveux chtains arrangs en rouleau
autour de la tte, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
et que sa soutane noire tait coupe le plus lgamment du monde. Il
occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.

Aucun bruit du dehors ne pntrait dans le couvent. Cependant il y eut
une anne o le son d'une flte y parvint. Ce fut un vnement, et les
pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.

C'tait une flte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flte
jouait toujours le mme air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma
Ztulb, viens rgner sur mon me_, et on l'entendait deux ou trois fois
dans la journe. Les jeunes filles passaient des heures  couter, les
mres vocales taient bouleverses, les cervelles travaillaient, les
punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
taient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
rvait Ztulb. Le bruit de flte venait du ct de la rue Droit-Mur;
elles auraient tout donn, tout compromis, tout tent, pour voir, ne
ft-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le jeune homme
qui jouait si dlicieusement de cette flte et qui, sans s'en douter,
jouait en mme temps de toutes ces mes. Il y en eut qui s'chapprent
par une porte de service et qui montrent au troisime sur la rue
Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
Impossible. Une alla jusqu' passer son bras au-dessus de sa tte par la
grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
Elles trouvrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risqurent
et russirent enfin  voir le jeune homme. C'tait un vieux
gentilhomme migr, aveugle et ruin, qui jouait de la flte dans son
grenier pour se dsennuyer.




Chapitre VI

Le petit couvent


Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois btiments
parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
le pensionnat o logeaient les lves, et enfin ce qu'on appelait le
petit couvent. C'tait un corps de logis avec jardin o demeuraient en
commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
des clotres dtruits par la rvolution; une runion de toutes les
bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communauts et de
toutes les varits possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
accouplement de mots tait permis, une sorte de couvent-arlequin.

Ds l'Empire, il avait t accord  toutes ces pauvres filles
disperses et dpayses de venir s'abriter l sous les ailes des
bndictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reues avec empressement.
C'tait un ple-mle bizarre. Chacune suivait sa rgle. On permettait
quelquefois aux lves pensionnaires, comme grande rcration, de leur
rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mmoires ont gard entre
autres le souvenir de la mre Saint-Basile, de la mre
Sainte-Scolastique et de la mre Jacob.

Une de ces rfugies se retrouvait presque chez elle. C'tait une
religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui et survcu.
L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait ds le commencement
du XVIIIme sicle prcisment cette mme maison du Petit-Picpus qui
appartint plus tard aux bndictines de Martin Verga. Cette sainte
fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
tait une robe blanche avec le scapulaire carlate, en avait revtu
pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'
sa mort elle a lgu  la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupe.

Outre ces dignes mres, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
le petit couvent. De ce nombre taient madame de Beaufort d'Hautpoul et
madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais t connue dans le
couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
lves l'appelaient madame Vacarmini.

Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rdigeait  cette poque un
petit recueil priodique intitul _l'Intrpide_, demanda  entrer dame
en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orlans la
recommandait. Rumeur dans la ruche; les mres vocales taient toutes
tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle dclara
qu'elle tait la premire  les dtester, et puis elle tait arrive 
sa phase de dvotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
Quoique trs vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.

En s'en allant, elle laissa sa marque  sa cellule. Madame de Genlis
tait superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
bon profil. On voyait encore, il y a quelques annes, colls dans
l'intrieur d'une petite armoire de sa cellule o elle serrait son
argent et ses bijoux, ces cinq vers latins crits de sa main  l'encre
rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
d'effaroucher les voleurs:

          _Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_
           _Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_
            _Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._
           _Nos et res nostras conservet summa potestas._
             _Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._

Ces vers, en latin du sixime sicle, soulvent la question de savoir si
les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
communment, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe et
pu contrarier les prtentions qu'avait, au sicle dernier, le vicomte de
Gestas  descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attache
 ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalires.

L'glise de la maison, construite de manire  sparer, comme une
vritable coupure, le grand couvent du pensionnat, tait, bien entendu,
commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
admettait mme le public par une sorte d'entre de lazaret mnage sur
la rue. Mais tout tait dispos de faon qu'aucune des habitantes du
clotre ne pt voir un visage du dehors. Supposez une glise dont le
choeur serait saisi par une main gigantesque, et pli de manire 
former, non plus, comme dans les glises ordinaires un prolongement
derrire l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure  la
droite de l'officiant; supposez cette salle ferme par le rideau de sept
pieds de haut dont nous avons dj parl; entassez dans l'ombre de ce
rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur  gauche, les
pensionnaires  droite, les converses et les novices au fond, et vous
aurez quelque ide des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le
clotre par un couloir. L'glise prenait jour sur le jardin. Quand les
religieuses assistaient  des offices o leur rgle leur commandait le
silence, le public n'tait averti de leur prsence que par le choc des
misricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.




Chapitre VII

Quelques silhouettes de cette ombre


Pendant les six annes qui sparent 1819 de 1825, la prieure du
Petit-Picpus tait mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
mre Innocente. Elle tait de la famille de la Marguerite de Blemeur,
auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benot_. Elle avait t
rlue. C'tait une femme d'une soixantaine d'annes, courte, grosse,
chantant comme un pot fl, dit la lettre que nous avons dj cite;
du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
adore.

Mre Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
l'Ordre. Elle tait lettre, rudite, savante, comptente, curieusement
historienne, farcie de latin, bourre de grec, pleine d'hbreu, et
plutt bndictin que bndictine.

La sous-prieure tait une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
la mre Cineres.

Les plus comptes parmi les _vocales_ taient la mre Sainte-Honorine,
trsorire, la mre Sainte-Gertrude, premire matresse des novices, la
mre Sainte-Ange, deuxime matresse, la mre Annonciation, sacristaine,
la mre Saint-Augustin, infirmire, la seule dans tout le couvent qui
ft mchante; puis mre Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
ayant une admirable voix; mre des Anges (Mlle Drouet), qui avait t au
couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trsor entre Gisors et Magny;
mre Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mre Sainte-Adlade (Mlle
d'Auverney); mre Misricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put rsister
aux austrits); mre Compassion (Mlle de la Miltire, reue  soixante
ans, malgr la rgle, trs riche); mre Providence (Mlle de Laudinire);
mre Prsentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
mre Sainte-Cligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
mre Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.

Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
vingt-trois ans, qui tait de l'le Bourbon et descendante du chevalier
Roze, qui se ft appele dans le monde mademoiselle Roze et qui
s'appelait mre Assomption.

La mre Sainte-Mechtilde, charge du chant et du choeur, y employait
volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
complte, c'est--dire sept, de dix ans  seize inclusivement, voix et
tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignes cte  cte
par rang d'ge de la plus petite  la plus grande. Cela offrait aux
regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
flte de Pan vivante faite avec des anges.

Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
c'taient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la
soeur Sainte-Marthe, qui tait en enfance, et la soeur Saint-Michel,
dont le long nez les faisait rire.

Toutes ces femmes taient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
n'taient svres que pour elles-mmes. On ne faisait de feu qu'au
pensionnat, et la nourriture, compare  celle du couvent, y tait
recherche. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
prs d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne rpondait jamais.

Cette rgle du silence avait engendr ceci que, dans tout le couvent, la
parole tait retire aux cratures humaines et donne aux objets
inanims. Tantt c'tait la cloche de l'glise qui parlait, tantt le
grelot du jardinier. Un timbre trs sonore, plac  ct de la tourire
et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
varies, qui taient une faon de tlgraphe acoustique, toutes les
actions de la vie matrielle  accomplir, et appelait au parloir, si
besoin tait, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
sous-prieure un et deux. Six-cinq annonait la classe, de telle sorte
que les lves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller 
six-cinq. Quatre-quatre tait le timbre de madame de Genlis. On
l'entendait trs souvent. _C'est le diable  quatre_, disaient celles
qui n'taient point charitables. Dix-neuf coups annonaient un grand
vnement. C'tait l'ouverture de la _porte de clture_, effroyable
planche de fer hrisse de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
devant l'archevque.

Lui et le jardinier excepts, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumnier,
l'abb Bans, vieux et laid, qu'il leur tait donn de contempler au
choeur  travers une grille; l'autre, le matre de dessin, Mr Ansiaux,
que la lettre dont on a dj lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et
qualifie _vieux affreux bossu_.

On voit que tous les hommes taient choisis.

Telle tait cette curieuse maison.




Chapitre VIII

_Post corda lapides_


Aprs en avoir esquiss la figure morale, il n'est pas inutile d'en
indiquer en quelques mots la configuration matrielle. Le lecteur en a
dj quelque ide.

Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entirement
le vaste trapze qui rsultait des intersections de la rue Polonceau, de
la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamne
nomme dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
trapze comme ferait un foss. Le couvent se composait de plusieurs
btiments et d'un jardin. Le btiment principal, pris dans son entier,
tait une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues  vol
d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence pose sur le sol. Le
grand bras de la potence occupait tout le tronon de la rue Droit-Mur
compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
tait une haute, grise et svre faade grille qui regardait la petite
rue Picpus; la porte cochre n 62 en marquait l'extrmit. Vers le
milieu de cette faade, la poussire et la cendre blanchissaient une
vieille porte basse cintre o les araignes faisaient leur toile et qui
ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions o
le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'tait l'entre
publique de l'glise. Le coude de la potence tait une salle carre qui
servait d'office et que les religieuses nommaient _la dpense_. Dans le
grand bras taient les cellules des mres et des soeurs et le noviciat.
Dans le petit bras les cuisines, le rfectoire, doubl du clotre, et
l'glise. Entre la porte n 62 et le coin de la ruelle ferme Aumarais
tait le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapze
formait le jardin qui tait beaucoup plus bas que le niveau de la rue
Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus leves encore au
dedans qu' l'extrieur. Le jardin, lgrement bomb, avait  son
milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
partaient, comme du rond-point  pique d'un bouclier, quatre grandes
alles, et, disposes deux par deux dans les embranchements des grandes,
huit petites, de faon que, si l'enclos et t circulaire, le plan
gomtral des alles et ressembl  une croix pose sur une roue. Les
alles, venant toutes aboutir aux murs trs irrguliers du jardin,
taient de longueurs ingales. Elles taient bordes de groseilliers. Au
fond une alle de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
qui tait  l'angle de la rue Droit-Mur,  la maison du petit couvent,
qui tait  l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute  cet ensemble
une cour, toutes sortes d'angles varis que faisaient les corps de logis
intrieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre ct de la
rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complte de ce
qu'tait, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
Petit-Picpus. Cette sainte maison avait t btie prcisment sur
l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzime au seizime sicle
qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.

Toutes ces rues du reste taient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appele la
ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appele la rue des glantiers,
car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillt les pierres.




Chapitre IX

Un sicle sous une guimpe


Puisque nous sommes en train de dtails sur ce qu'tait autrefois le
couvent du Petit-Picpus et que nous avons os ouvrir une fentre sur ce
discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
digression, trangre au fond de ce livre, mais caractristique et utile
en ce qu'elle fait comprendre que le clotre lui-mme a ses figures
originales.

Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
de Fontevrault. Avant la rvolution elle avait mme t du monde. Elle
parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
et d'une prsidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'tait son
plaisir et sa vanit de ramener ces deux noms  tout propos. Elle disait
merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'tait comme une ville, et
qu'il y avait des rues dans le monastre.

Elle parlait avec un parler picard qui gayait les pensionnaires. Tous
les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de
faire serment, elle disait au prtre: Monseigneur saint Franois l'a
baill  monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baill 
monseigneur saint Eusbe, monseigneur saint Eusbe l'a baill 
monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
pre.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
charmants petits rires touffs qui faisaient froncer le sourcil aux
mres vocales.

Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
_dans sa jeunesse les bernardins ne le cdaient pas aux mousquetaires_.
C'tait un sicle qui parlait, mais c'tait le dix-huitime sicle. Elle
contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
rvolution. Quand un grand personnage, un marchal de France, un prince,
un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
corps de ville venait le haranguer et lui prsentait quatre gondoles
d'argent dans lesquelles on avait vers de quatre vins diffrents. Sur
le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le
deuxime: _vin de lion_, sur le troisime: _vin de mouton_, sur le
quatrime: _vin de cochon_. Ces quatre lgendes exprimaient les quatre
degrs que descend l'ivrogne; la premire ivresse, celle qui gaye; la
deuxime, celle qui irrite; la troisime, celle qui hbte; la dernire
enfin, celle qui abrutit.

Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystrieux auquel elle
tenait fort. La rgle de Fontevrault ne le lui dfendait pas. Elle ne
voulait montrer cet objet  personne. Elle s'enfermait, ce que sa rgle
lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
aussi prcipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Ds
qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
volontiers. Les plus curieuses chourent devant son silence et les plus
tenaces devant son obstination. C'tait aussi l un sujet de
commentaires pour tout ce qui tait dsoeuvr ou ennuy dans le couvent.
Que pouvait donc tre cette chose si prcieuse et si secrte qui tait
le trsor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
chapelet unique? quelque relique prouve? On se perdait en conjectures.
 la mort de la pauvre vieille, on courut  l'armoire plus vite
peut-tre qu'il n'et convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
triple linge comme une patne bnite. C'tait un plat de Fanza
reprsentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garons
apothicaires arms d'normes seringues. La poursuite abonde en grimaces
et en postures comiques. Un des charmants petits amours est dj tout
embroch. Il se dbat, agite ses petites ailes et essaye encore de
voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralit: l'amour
vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
peut-tre eu l'honneur de donner une ide  Molire, existait encore en
septembre 1845; il tait  vendre chez un marchand de bric--brac du
boulevard Beaumarchais.

Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _
cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.




Chapitre X

Origine de l'Adoration Perptuelle


Du reste, ce parloir presque spulcral dont nous avons essay de donner
une ide est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la mme
svrit dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
particulier qui,  la vrit, tait d'un autre ordre, les volets noirs
taient remplacs par des rideaux bruns, et le parloir lui-mme tait un
salon parquet dont les fentres s'encadraient de bonnes-grces en
mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
cadres, un portrait d'une bndictine  visage dcouvert, des bouquets
en peinture, et jusqu' une tte de turc.

C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitime sicle la
renomme d'tre _le pre de tous les marronniers du royaume_.

Nous l'avons dit, ce couvent du Temple tait occup par des bndictines
de l'Adoration Perptuelle, bndictines tout autres que celles qui
relevaient de Cteaux. Cet ordre de l'Adoration Perptuelle n'est pas
trs ancien et ne remonte pas  plus de deux cents ans. En 1649, le
Saint-Sacrement fut profan deux fois,  quelques jours de distance,
dans deux glises de Paris,  Saint-Sulpice et  Saint-Jean en Grve,
sacrilge effrayant et rare qui mut toute la ville. Mr le prieur grand
vicaire de Saint-Germain-des-Prs ordonna une procession solennelle de
tout son clerg o officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
pas  deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
comtesse de Chteauvieux. Cet outrage, fait au trs auguste sacrement
de l'autel, quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes mes,
et leur parut ne pouvoir tre rpar que par une Adoration Perptuelle
dans quelque monastre de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
1653, firent donation de sommes notables  la mre Catherine de Bar,
dite du Saint-Sacrement, religieuse bndictine, pour fonder, dans ce
but pieux, un monastre de l'ordre de Saint-Benot; la premire
permission pour cette fondation fut donne  la mre Catherine de Bar
par Mr de Metz, abb de Saint-Germain,  la charge qu'aucune fille ne
pourrait tre reue, qu'elle n'apportt trois cents livres de pension,
qui font six mille livres au principal. Aprs l'abb de Saint-Germain,
le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
lettres royales, fut homologu en 1654  la chambre des comptes et au
parlement.

Telle est l'origine et la conscration lgale de l'tablissement des
bndictines de l'Adoration Perptuelle du Saint-Sacrement  Paris. Leur
premier couvent fut bti  neuf, rue Cassette, des deniers de mesdames
de Boucs et de Chteauvieux.

Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bndictines
dites de Cteaux. Il relevait de l'abb de Saint-Germain des Prs, de la
mme manire que les dames du Sacr-Coeur relvent du gnral des
jsuites et les soeurs de charit du gnral des lazaristes.

Il tait galement tout  fait diffrent des bernardines du Petit-Picpus
dont nous venons de montrer l'intrieur. En 1657, le pape Alexandre VII
avait autoris, par bref spcial, les bernardines du Petit-Picpus 
pratiquer l'Adoration Perptuelle comme les bndictines du
Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en taient pas moins rests
distincts.




Chapitre XI

Fin du Petit-Picpus


Ds le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
dprissait; ce qui fait partie de la mort gnrale de l'ordre, lequel,
aprs le dix-huitime sicle, s'en va comme tous les ordres religieux.
La contemplation est, ainsi que la prire, un besoin de l'humanit;
mais, comme tout ce que la Rvolution a touch, elle se transformera,
et, d'hostile au progrs social, lui deviendra favorable.

La maison du Petit-Picpus se dpeuplait rapidement. En 1840, le petit
couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes taient mortes, les
autres s'en taient alles. _Volaverunt_.

La rgle de l'Adoration Perptuelle est d'une telle rigidit qu'elle
pouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
il se faisait encore  et l quelques soeurs converses; mais de
religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
taient prs de cent; il y a quinze ans, elles n'taient plus que
vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure tait
jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
quarante ans.  mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
service de chacune devient plus pnible; on voyait ds lors approcher le
moment o elles ne seraient plus qu'une douzaine d'paules douloureuses
et courbes pour porter la lourde rgle de saint Benot. Le fardeau est
implacable et reste le mme  peu comme  beaucoup. Il pesait, il
crase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi
annos viginti et tres_. C'est  cause de cette dcadence que le couvent
a renonc  l'ducation des filles.

Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
accompagnent et qui nous coutent raconter, pour l'utilit de
quelques-uns peut-tre, l'histoire mlancolique de Jean Valjean. Nous
avons pntr dans cette communaut toute pleine de ces vieilles
pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin ferm.
_Hortus conclusus_. Nous avons parl de ce lieu singulier avec dtail,
mais avec respect, autant du moins que le respect et le dtail sont
conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
Nous sommes  gale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
aboutit  sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'
railler le crucifix.

Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire et dfendu
Jsus comme il dfendait Calas; et, pour ceux-l mmes qui nient les
incarnations surhumaines, que reprsente le crucifix? Le sage assassin.

Au dix-neuvime sicle, l'ide religieuse subit une crise. On dsapprend
de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en dsapprenant ceci,
on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines
dmolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais  la
condition d'tre suivies de reconstructions.

En attendant, tudions les choses qui ne sont plus. Il est ncessaire de
les connatre, ne ft-ce que pour les viter. Les contrefaons du pass
prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
le pass, est sujet  falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
pige. Dfions-nous. Le pass a un visage, la superstition, et un
masque, l'hypocrisie. Dnonons le visage et arrachons le masque.

Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
civilisation, qui les condamne; question de libert, qui les protge.




Livre septime--Parenthse




Chapitre I

Le couvent, ide abstraite


Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.

L'homme est le second.

Cela tant, comme un couvent s'est trouv sur notre chemin, nous avons
d y pntrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre  l'orient
comme  l'occident,  l'antiquit comme aux temps modernes, au
paganisme, au bouddhisme, au mahomtisme, comme au christianisme, est un
des appareils d'optique appliqus par l'homme sur l'infini.

Ce n'est point ici le lieu de dvelopper hors de mesure de certaines
ides; cependant, tout en maintenant absolument nos rserves, nos
restrictions, et mme nos indignations, nous devons le dire, toutes les
fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
mosque, dans la pagode, dans le wigwam, un ct hideux que nous
excrons et un ct sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
l'esprit et quelle rverie sans fond! la rverbration de Dieu sur le
mur humain.




Chapitre II

Le couvent, fait historique


Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vrit, le
monachisme est condamn.

Les monastres, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds  la
circulation, des tablissements encombrants, des centres de paresse l
o il faut des centres de travail. Les communauts monastiques sont  la
grande communaut sociale ce que le gui est au chne, ce que la verrue
est au corps humain. Leur prosprit et leur embonpoint sont
l'appauvrissement du pays. Le rgime monacal, bon au dbut des
civilisations, utile  produire la rduction de la brutalit par le
spirituel, est mauvais  la virilit des peuples. En outre, lorsqu'il se
relche, et qu'il entre dans sa priode de drglement, comme il
continue  donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
qui le faisaient salutaire dans sa priode de puret.

Les claustrations ont fait leur temps. Les clotres, utiles  la
premire ducation de la civilisation moderne, ont t gnants pour sa
croissance et sont nuisibles  son dveloppement. En tant qu'institution
et que mode de formation pour l'homme, les monastres, bons au dixime
sicle, discutables au quinzime, sont dtestables au dix-neuvime. La
lpre monacale a presque rong jusqu'au squelette deux admirables
nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumire, l'autre la splendeur
de l'Europe pendant des sicles, et,  l'poque o nous sommes, ces deux
illustres peuples ne commencent  gurir que grce  la saine et
vigoureuse hygine de 1789.

Le couvent, l'antique couvent de femmes particulirement, tel qu'il
apparat encore au seuil de ce sicle en Italie, en Autriche, en
Espagne, est une des plus sombres concrtions du Moyen Age. Le clotre,
ce clotre-l, est le point d'intersection des terreurs. Le clotre
catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
mort.

Le couvent espagnol surtout est funbre. L montent dans l'obscurit,
sous des votes pleines de brume, sous des dmes vagues  force d'ombre,
de massifs autels babliques, hauts comme des cathdrales; l pendent 
des chanes dans les tnbres d'immenses crucifix blancs; l s'talent,
nus sur l'bne, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants,
saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les
rotules montrant les tguments, les plaies montrant les chairs,
couronns d'pines d'argent, clous de clous d'or, avec des gouttes de
sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les
diamants et les rubis semblent mouills, et font pleurer en bas dans
l'ombre des tres voils qui ont les flancs meurtris par le cilice et
par le fouet aux pointes de fer, les seins crass par des claies
d'osier, les genoux corchs par la prire; des femmes qui se croient
des pouses; des spectres qui se croient des sraphins. Ces femmes
pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles?
non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres.
Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble 
on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve,
les sanctifie et les terrifie. L'immacul est l, farouche. Tels sont
les vieux monastres d'Espagne. Repaires de la dvotion terrible; antres
de vierges; lieux froces.

L'Espagne catholique tait plus romaine que Rome mme. Le couvent
espagnol tait par excellence le couvent catholique. On y sentait
l'orient. L'archevque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait
ce srail d'mes rserv  Dieu. La nonne tait l'odalisque, le prtre
tait l'eunuque. Les ferventes taient choisies en songe et possdaient
Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et
devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute
distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifi pour
sultan. Un regard dehors tait une infidlit. L' _in-pace_ remplaait
le sac de cuir. Ce qu'on jetait  la mer en orient, on le jetait  la
terre en occident. Des deux cts, des femmes se tordaient les bras; la
vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyes, l les enterres.
Paralllisme monstrueux.

Aujourd'hui les souteneurs du pass, ne pouvant nier ces choses, ont
pris le parti d'en sourire. On a mis  la mode une faon commode et
trange de supprimer les rvlations de l'histoire, d'infirmer les
commentaires de la philosophie, et d'lider tous les faits gnants et
toutes les questions sombres. _Matire  dclamations_, disent les
habiles. Dclamations, rptent les niais. Jean-Jacques, dclamateur;
Diderot, dclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven,
dclamateur. Je ne sais qui a trouv dernirement que Tacite tait un
dclamateur, que Nron tait une victime, et que dcidment il fallait
s'apitoyer sur ce pauvre Holopherne.

Les faits pourtant sont malaiss  dconcerter, et s'obstinent. L'auteur
de ce livre a vu, de ses yeux,  huit lieues de Bruxelles, c'est l du
Moyen Age que tout le monde a sous la main,  l'abbaye de Villers, le
trou des oubliettes au milieu du pr qui a t la cour du clotre et, au
bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moiti sous terre, moiti
sous l'eau. C'taient des _in-pace_. Chacun de ces cachots a un reste de
porte de fer, une latrine, et une lucarne grille qui, dehors, est 
deux pieds au-dessus de la rivire, et, dedans,  six pieds au-dessus du
sol. Quatre pieds de rivire coulent extrieurement le long du mur. Le
sol est toujours mouill. L'habitant de l' _in-pace_ avait pour lit
cette terre mouille. Dans l'un des cachots, il y a un tronon de carcan
scell au mur; dans un autre on voit une espce de bote carre faite de
quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse
pour qu'on s'y dresse. On mettait l dedans un tre avec un couvercle de
pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces _in-pace_,
ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras
de laquelle coule la rivire, cette bote de pierre ferme d'un
couvercle de granit comme une tombe, avec cette diffrence qu'ici le
mort tait un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines,
ces murs qui suintent, quels dclamateurs!




Chapitre III

 quelle condition on peut respecter le pass


Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au
Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrte net la
vie. Il dpeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a t
flau en Europe. Ajoutez  cela la violence si souvent faite  la
conscience, les vocations forces, la fodalit s'appuyant au clotre,
l'anesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les
frocits dont nous venons de parler, les _in-pace_, les bouches closes,
les cerveaux murs, tant d'intelligences infortunes mises au cachot des
voeux ternels, la prise d'habit, enterrement des mes toutes vives.
Ajoutez les supplices individuels aux dgradations nationales, et, qui
que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le
voile, ces deux suaires d'invention humaine.

Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dpit de la
philosophie, en dpit du progrs, l'esprit claustral persiste en plein
dix-neuvime sicle, et une bizarre recrudescence asctique tonne en ce
moment le monde civilis. L'enttement des institutions vieillies  se
perptuer ressemble  l'obstination du parfum ranci qui rclamerait
notre chevelure,  la prtention du poisson gt qui voudrait tre
mang,  la perscution du vtement d'enfant qui voudrait habiller
l'homme, et  la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les
vivants.

Ingrats! dit le vtement, je vous ai protgs dans le mauvais temps,
pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le
poisson. J'ai t la rose, dit le parfum. Je vous ai aims, dit le
cadavre. Je vous ai civiliss, dit le couvent.

 cela une seule rponse: Jadis.

Rver la prolongation indfinie des choses dfuntes et le gouvernement
des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais tat,
redorer les chsses, recrpir les clotres, rebnir les reliquaires,
remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les
goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme,
croire au salut de la socit par la multiplication des parasites,
imposer le pass au prsent, cela semble trange. Il y a cependant des
thoriciens pour ces thories-l. Ces thoriciens, gens d'esprit
d'ailleurs, ont un procd bien simple, ils appliquent sur le pass un
enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille,
respect des aeux, autorit antique, tradition sainte, lgitimit,
religion; et ils vont criant:--Voyez! prenez ceci, honntes gens.--Cette
logique tait connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils
frottaient de craie une gnisse noire, et disaient: Elle est blanche.
_Bos cretatus_.

Quant  nous, nous respectons  et l et nous pargnons partout le
pass, pourvu qu'il consente  tre mort. S'il veut tre vivant, nous
l'attaquons, et nous tchons de le tuer.

Superstitions, bigotismes, cagotismes, prjugs, ces larves, toutes
larves qu'elles sont, sont tenaces  la vie, elles ont des dents et des
ongles dans leur fume, et il faut les treindre corps  corps, et leur
faire la guerre, et la leur faire sans trve, car c'est une des
fatalits de l'humanit d'tre condamne  l'ternel combat des
fantmes. L'ombre est difficile  prendre  la gorge et  terrasser.

Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvime sicle, c'est un
collge de hiboux faisant face au jour. Un clotre, en flagrant dlit
d'asctisme au beau milieu de la cit de 89, de 1830 et de 1848, Rome
s'panouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire,
pour dissoudre un anachronisme et le faire vanouir, on n'a qu' lui
faire peler le millsime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.

Combattons.

Combattons, mais distinguons. Le propre de la vrit, c'est de n'tre
jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagrer? Il y a ce qu'il faut
dtruire, et il y a ce qu'il faut simplement clairer et regarder.
L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la
flamme l o la lumire suffit.

Donc, le dix-neuvime sicle tant donn, nous sommes contraire, en
thse gnrale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans
l'Inde comme en Turquie, aux claustrations asctiques. Qui dit couvent
dit marais. Leur putrescibilit est vidente, leur stagnation est
malsaine, leur fermentation enfivre les peuples et les tiole; leur
multiplication devient plaie d'gypte. Nous ne pouvons penser sans
effroi  ces pays o les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers,
les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au
fourmillement vermineux.

Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains
cts mystrieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la
regarder fixement.




Chapitre IV

Le couvent au point de vue des principes


Des hommes se runissent et habitent en commun. En vertu de quel droit?
en vertu du droit d'association.

Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a
tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.

Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et
de venir, qui implique le droit de rester chez soi.

L, chez eux, que font-ils?

Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent
au monde, aux villes, aux sensualits, aux plaisirs, aux vanits, aux
orgueils, aux intrts. Ils sont vtus de grosse laine ou de grosse
toile. Pas un d'eux ne possde en proprit quoi que ce soit. En entrant
l, celui qui tait riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne 
tous. Celui qui tait ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur,
est l'gal de celui qui tait paysan. La cellule est identique pour
tous. Tous subissent la mme tonsure, portent le mme froc, mangent le
mme pain noir, dorment sur la mme paille, meurent sur la mme cendre.
Le mme sac sur le dos, la mme corde autour des reins. Si le parti pris
est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir l un
prince, ce prince est la mme ombre que les autres. Plus de titres. Les
noms de famille mme ont disparu. Ils ne portent que des prnoms. Tous
sont courbs sous l'galit des noms de baptme. Ils ont dissous la
famille charnelle et constitu dans leur communaut la famille
spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils
secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils lisent ceux
auxquels ils obissent. Ils se disent l'un  l'autre: mon frre. Vous
m'arrtez, et vous vous criez:--Mais c'est l le couvent idal!

Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir
compte.

De l vient que, dans le livre prcdent, j'ai parl d'un couvent avec
un accent respectueux. Le moyen-ge cart, l'Asie carte, la question
historique et politique rserve, au point de vue philosophique pur, en
dehors des ncessits de la politique militante,  la condition que le
monastre soit absolument volontaire et ne renferme que des
consentements, je considrerai toujours la communaut claustrale avec
une certaine gravit attentive et,  quelques gards, dfrente. L o
il y a la communaut, il y a la commune; l o il y a la commune, il y a
le droit. Le monastre est le produit de la formule: galit,
Fraternit. Oh! que la Libert est grande! et quelle transfiguration
splendide! la Libert suffit  transformer le monastre en rpublique.

Continuons.

Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrire ces quatre murs, ils
s'habillent de bure, ils sont gaux, ils s'appellent frres; c'est bien;
mais ils font encore autre chose?

Oui.

Quoi?

Ils regardent l'ombre, ils se mettent  genoux, et ils joignent les
mains.

Qu'est-ce que cela signifie?




Chapitre V

La prire


Ils prient.

Qui?

Dieu.

Prier Dieu, que veut dire ce mot?

Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent,
permanent; ncessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si
la matire lui manquait, il serait born l, ncessairement intelligent,
puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait
fini l? Cet infini veille-t-il en nous l'ide d'essence, tandis que
nous ne pouvons nous attribuer  nous-mmes que l'ide d'existence? En
d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?

En mme temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini
en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se
superposent-ils pas l'un  l'autre? Le second infini n'est-il pas pour
ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet,
l'cho, abme concentrique  un autre abme? Ce second infini est-il
intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux
infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a
un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en
bas. Le moi d'en bas, c'est l'me; le moi d'en haut, c'est Dieu.

Mettre par la pense l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en
haut, cela s'appelle prier.

Ne retirons rien  l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut
rformer et transformer. Certaines facults de l'homme sont diriges
vers l'Inconnu; la pense, la rverie, la prire. L'Inconnu est un
ocan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu.
Pense, rverie, prire, ce sont l de grands rayonnements mystrieux.
Respectons-les. O vont ces irradiations majestueuses de l'me? 
l'ombre; c'est--dire  la lumire.

La grandeur de la dmocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier
de l'humanit. Prs du droit de l'Homme, au moins  ct, il y a le
droit de l'me.

craser les fanatismes et vnrer l'infini, telle est la loi. Ne nous
bornons pas  nous prosterner sous l'arbre Cration, et  contempler ses
immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler 
l'me humaine, dfendre le mystre contre le miracle, adorer
l'incomprhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait
d'inexplicable, que le ncessaire, assainir la croyance, ter les
superstitions de dessus la religion; cheniller Dieu.




Chapitre VI

Bont absolue de la prire


Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincres.
Tournez votre livre  l'envers, et soyez dans l'infini.

Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi
une philosophie, classe pathologiquement, qui nie le soleil; cette
philosophie s'appelle ccit.

riger un sens qui nous manque en source de vrit, c'est un bel aplomb
d'aveugle.

Le curieux, ce sont les airs hautains, suprieurs et compatissants que
prend, vis--vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie 
ttons. On croit entendre une taupe s'crier: Ils me font piti avec
leur soleil!

Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athes. Ceux-l, au
fond, ramens au vrai par leur puissance mme, ne sont pas bien srs
d'tre athes, ce n'est gure avec eux qu'une affaire de dfinition, et,
dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, tant de grands esprits,
ils prouvent Dieu.

Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement
leur philosophie.

Continuons.

L'admirable aussi, c'est la facilit  se payer de mots. Une cole
mtaphysique du nord, un peu imprgne de brouillard, a cru faire une
rvolution dans l'entendement humain en remplaant le mot Force par le
mot Volont.

Dire: la plante veut; au lieu de: la plante crot; cela serait fcond,
en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en
sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc
il a un Dieu.

Quant  nous, qui pourtant, au rebours de cette cole, ne rejetons rien
 priori, une volont dans la plante, accepte par cette cole, nous
parat plus difficile  admettre qu'une volont dans l'univers, nie par
elle.

Nier la volont de l'infini, c'est--dire Dieu, cela ne se peut qu' la
condition de nier l'infini. Nous l'avons dmontr.

La ngation de l'infini mne droit au nihilisme. Tout devient une
conception de l'esprit.

Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique
doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sr d'exister
lui-mme.

 son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-mme pour lui-mme
qu'une conception de son esprit.

Seulement, il ne s'aperoit point que tout ce qu'il a ni, il l'admet en
bloc, rien qu'en prononant ce mot: Esprit.

En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pense par une philosophie
qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.

: Non, il n'y a qu'une rponse: Oui.

Le nihilisme est sans porte.

Il n'y a pas de nant. Zro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien
n'est rien.

L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.

Voir et montrer, cela mme ne suffit pas. La philosophie doit tre une
nergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'amliorer l'homme.
Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurle; en d'autres
termes, faire sortir de l'homme de la flicit l'homme de la sagesse.
Changer l'Eden en Lyce. La science doit tre un cordial. Jouir, quel
triste but et quelle ambition chtive! La brute jouit. Penser, voil le
triomphe vrai de l'me. Tendre la pense  la soif des hommes, leur
donner  tous en lixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la
conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation
mystrieuse, telle est la fonction de la philosophie relle. La morale
est un panouissement de vrits. Contempler mne  agir. L'absolu doit
tre pratique. Il faut que l'idal soit respirable, potable et mangeable
 l'esprit humain. C'est l'idal qui a le droit de dire: _Prenez, ceci
est ma chair, ceci est mon sang_. La sagesse est une communion sacre.
C'est  cette condition qu'elle cesse d'tre un strile amour de la
science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et
que de philosophie elle est promue religion.

La philosophie ne doit pas tre un encorbellement bti sur le mystre
pour le regarder  son aise, sans autre rsultat que d'tre commode  la
curiosit.

Pour nous, en ajournant le dveloppement de notre pense  une autre
occasion, nous nous bornons  dire que nous ne comprenons ni l'homme
comme point de dpart, ni le progrs comme but, sans ces deux forces qui
sont les deux moteurs: croire et aimer.

Le progrs est le but, l'idal est le type.

Qu'est-ce que l'idal? C'est Dieu.

Idal, absolu, perfection, infini; mots identiques.




Chapitre VII

Prcautions  prendre dans le blme


L'histoire et la philosophie ont d'ternels devoirs qui sont en mme
temps des devoirs simples; combattre Caphe vque, Dracon juge,
Trimalcion lgislateur, Tibre empereur, cela est clair, direct et
limpide, et n'offre aucune obscurit. Mais le droit de vivre  part,
mme avec ses inconvnients et ses abus, veut tre constat et mnag.
Le cnobitisme est un problme humain.

Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence,
d'garement, mais de bonne volont, d'ignorance, mais de dvouement, de
supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.

Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le
sacrifice. Le couvent, c'est le suprme gosme ayant pour rsultante la
suprme abngation.

Abdiquer pour rgner, semble tre la devise du monachisme.

Au clotre, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la
mort. On escompte en nuit terrestre la lumire cleste. Au clotre,
l'enfer est accept en avance d'hoirie sur le paradis.

La prise de voile ou de froc est un suicide pay d'ternit.

Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise.
Tout y est srieux, le bien comme le mal.

L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais
sourire. Nous comprenons la colre, non la malignit.




Chapitre VIII

Foi, loi


Encore quelques mots.

Nous blmons l'glise quand elle est sature d'intrigue, nous mprisons
le spirituel pre au temporel; mais nous honorons partout l'homme
pensif.

Nous saluons qui s'agenouille.

Une foi; c'est l pour l'homme le ncessaire. Malheur  qui ne croit
rien!

On n'est pas inoccup parce qu'on est absorb. Il y a le labeur visible
et le labeur invisible.

Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croiss
travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une oeuvre.

Thals resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.

Pour nous les cnobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne
sont pas des fainants.

Songer  l'Ombre est une chose srieuse.

Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un
perptuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le
prtre et le philosophe sont d'accord. _Il faut mourir_. L'abb de La
Trappe donne la rplique  Horace.

Mler  sa vie une certaine prsence du spulcre, c'est la loi du sage;
et c'est la loi de l'ascte. Sous ce rapport l'ascte et le sage
convergent.

Il y a la croissance matrielle; nous la voulons. Il y a aussi la
grandeur morale; nous y tenons.

Les esprits irrflchis et rapides disent:

-- quoi bon ces figures immobiles du ct du mystre?  quoi
servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?

Hlas! en prsence de l'obscurit qui nous environne et qui nous attend,
ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous
rpondons: Il n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-tre que celle que
font ces mes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-tre pas de travail plus
utile.

Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.

Pour nous, toute la question est dans la quantit de pense qui se mle
 la prire.

Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. _Deo
erexit Voltaire_.

Nous sommes pour la religion contre les religions.

Nous sommes de ceux qui croient  la misre des oraisons et  la
sublimit de la prire.

Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement
ne laissera pas au dix-neuvime sicle sa figure,  cette heure o tant
d'hommes ont le front bas et l'me peu haute, parmi tant de vivants
ayant pour morale de jouir, et occups des choses courtes et difformes
de la matire, quiconque s'exile nous semble vnrable. Le monastre est
un renoncement. Le sacrifice qui porte  faux est encore le sacrifice.
Prendre pour devoir une erreur svre, cela a sa grandeur.

Pris en soi, et idalement, et pour tourner autour de la vrit jusqu'
puisement impartial de tous les aspects, le monastre, le couvent de
femmes surtout, car dans notre socit c'est la femme qui souffre le
plus, et dans cet exil du clotre il y a de la protestation, le couvent
de femmes a incontestablement une certaine majest.

Cette existence claustrale si austre et si morne, dont nous venons
d'indiquer quelques linaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la
libert; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plnitude; c'est le
lieu trange d'o l'on aperoit, comme de la crte d'une haute montagne,
d'un ct l'abme o nous sommes, de l'autre l'abme o nous serons;
c'est une frontire troite et brumeuse sparant deux mondes, claire
et obscurcie par les deux  la fois, o le rayon affaibli de la vie se
mle au rayon vague de la mort; c'est la pnombre du tombeau.

Quant  nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui
vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considrer sans
une espce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de piti
pleine d'envie, ces cratures dvoues, tremblantes et confiantes, ces
mes humbles et augustes qui osent vivre au bord mme du mystre,
attendant, entre le monde qui est ferm et le ciel qui n'est pas ouvert,
tournes vers la clart qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de
penser qu'elles savent o elle est, aspirant au gouffre et  l'inconnu,
l'oeil fix sur l'obscurit immobile, agenouilles, perdues,
stupfaites, frissonnantes,  demi souleves  de certaines heures par
les souffles profonds de l'ternit.




Livre huitime--Les cimetires prennent ce qu'on leur donne




Chapitre I

O il est trait de la manire d'entrer au couvent


C'est dans cette maison que Jean Valjean tait, comme avait dit
Fauchelevent, tomb du ciel.

Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue
Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,
c'taient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait
entrevue dans l'obscurit, c'tait la chapelle; ce fantme qu'il avait
vu tendu  terre, c'tait la soeur faisant la rparation; ce grelot
dont le bruit l'avait si trangement surpris, c'tait le grelot du
jardinier attach au genou du pre Fauchelevent.

Une fois Cosette couche, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on
l'a vu, soup d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon
fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y et dans la baraque tant
occup par Cosette, ils s'taient jets chacun sur une botte de paille.
Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut dsormais que
je reste ici.--Cette parole avait trott toute la nuit dans la tte de
Fauchelevent.

 vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.

Jean Valjean, se sentant dcouvert et Javert sur sa piste, comprenait
que lui et Cosette taient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque
le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait chou
dans ce clotre, Jean Valjean n'avait plus qu'une pense, y rester. Or,
pour un malheureux dans sa position, ce couvent tait  la fois le lieu
le plus dangereux et le plus sr; le plus dangereux, car, aucun homme ne
pouvant y pntrer, si on l'y dcouvrait, c'tait un flagrant dlit, et
Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent  la prison; le plus sr,
car si l'on parvenait  s'y faire accepter et  y demeurer, qui
viendrait vous chercher l? Habiter un lieu impossible, c'tait le
salut.

De son ct, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commenait par se
dclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il
l, avec les murs qu'il y avait? Des murs de clotre ne s'enjambent pas.
Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille 
pic avec un enfant dans ses bras. Qu'tait-ce que cet enfant? D'o
venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent tait dans le
couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne
savait rien de ce qui s'tait pass. Le pre Madeleine avait cet air qui
dcourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne
questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conserv pour lui tout son
prestige. Seulement, de quelques mots chapps  Jean Valjean, le
jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait
faillite par la duret des temps, et qu'il tait poursuivi par ses
cranciers; ou bien qu'il tait compromis dans une affaire politique et
qu'il se cachait; ce qui ne dplut point  Fauchelevent, lequel, comme
beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se
cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il tait
simple qu'il voult y rester. Mais l'inexplicable, o Fauchelevent
revenait toujours et o il se cassait la tte, c'tait que Mr Madeleine
ft l, et qu'il y ft avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les
touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incomprhensible venait de
faire son entre dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent tait 
ttons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:
Mr Madeleine m'a sauv la vie. Cette certitude unique suffisait, et le
dtermina. Il se dit  part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa
conscience: Mr Madeleine n'a pas tant dlibr quand il s'est agi de se
fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il dcida qu'il sauverait Mr
Madeleine.

Il se fit pourtant diverses questions et diverses rponses:--Aprs ce
qu'il a t pour moi, si c'tait un voleur, le sauverais-je? Tout de
mme. Si c'tait un assassin, le sauverais-je? Tout de mme. Puisque
c'est un saint, le sauverai-je? Tout de mme.

Mais le faire rester dans le couvent, quel problme! Devant cette
tentative presque chimrique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre
paysan picard, sans autre chelle que son dvouement, sa bonne volont,
et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au
service d'une intention gnreuse, entreprit d'escalader les
impossibilits du clotre et les rudes escarpements de la rgle de saint
Benot. Le pre Fauchelevent tait un vieux qui toute sa vie avait t
goste, et qui,  la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus
aucun intrt au monde, trouva doux d'tre reconnaissant, et, voyant une
vertueuse action  faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment
de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il
n'aurait jamais got et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air
qu'il respirait depuis plusieurs annes dj dans ce couvent avait
dtruit la personnalit en lui, et avait fini par lui rendre ncessaire
une bonne action quelconque.

Il prit donc sa rsolution: se dvouer  Mr Madeleine.

Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est
juste, mais incomplte. Au point de cette histoire o nous sommes, un
peu de physiologie du pre Fauchelevent devient utile. Il tait paysan,
mais il avait t tabellion, ce qui ajoutait de la chicane  sa finesse,
et de la pntration  sa navet. Ayant, pour des causes diverses,
chou dans ses affaires, de tabellion il tait tomb charretier et
manoeuvre. Mais, en dpit des jurons et des coups de fouet, ncessaires
aux chevaux,  ce qu'il parat, il tait rest du tabellion en lui. Il
avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il
causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:
Il parle quasiment comme un monsieur  chapeau. Fauchelevent tait en
effet de cette espce que le vocabulaire impertinent et lger du dernier
sicle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les mtaphores
tombant du chteau sur la chaumire tiquetaient dans le casier de la
roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent,
quoique fort prouv et fort us par le sort, espce de pauvre vieille
me montrant la corde, tait pourtant homme de premier mouvement, et
trs spontan; qualit prcieuse qui empche qu'on soit jamais mauvais.
Ses dfauts et ses vices, car il en avait eu, taient de surface; en
somme, sa physionomie tait de celles qui russissent prs de
l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fcheuses rides du
haut du front qui signifient mchancet ou btise.

Au point du jour, ayant normment song, le pre Fauchelevent ouvrit
les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,
regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son sant et dit:

--Maintenant que vous tes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?

Ce mot rsumait la situation, et rveilla Jean Valjean de sa rverie.

Les deux bonshommes tinrent conseil.

--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les
pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,
nous sommes flambs.

--C'est juste.

--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous tes arriv dans un
moment trs bon, je veux dire trs mauvais, il y a une de ces dames fort
malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre ct. Il
parat qu'elle se meurt. On dit les prires de quarante heures. Toute la
communaut est en l'air. a les occupe. Celle qui est en train de s'en
aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la
diffrence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et
que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et
puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles
ici; mais je ne rponds pas de demain.

--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du
mur, elle est cache par une espce de ruine, il y a des arbres, on ne
la voit pas du couvent.

--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.

--Eh bien? fit Jean Valjean.

Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me
semble qu'on peut y demeurer cach. C'est  ce point d'interrogation que
Fauchelevent rpondit:

--Il y a les petites.

--Quelles petites? demanda Jean Valjean.

Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait
de prononcer, une cloche sonna un coup.

--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.

Et il fit signe  Jean Valjean d'couter.

La cloche sonna un second coup.

--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en
minute pendant vingt-quatre heures jusqu' la sortie du corps de
l'glise. Voyez-vous, a joue. Aux rcrations, il suffit qu'une balle
roule pour qu'elles s'en viennent, malgr les dfenses, chercher et
fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chrubins-l.

--Qui? demanda Jean Valjean.

--Les petites. Vous seriez bien vite dcouvert, allez. Elles crieraient:
Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura
pas de rcration. La journe va tre tout prires. Vous entendez la
cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.

--Je comprends, pre Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.

Et Jean Valjean pensa  part lui:

--Ce serait l'ducation de Cosette toute trouve.

Fauchelevent s'exclama:

--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de
vous! et qui se sauveraient! Ici, tre homme, c'est avoir la peste. Vous
voyez bien qu'on m'attache un grelot  la patte comme  une bte froce.

Jean Valjean songeait de plus en plus profondment.

--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il leva la voix:

--Oui, le difficile, c'est de rester.

--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.

Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur.

--Sortir!

--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.

Et, aprs avoir laiss passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent
poursuivit:

--On ne peut pas vous trouver ici comme a. D'o venez-vous? Pour moi
vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, a
a besoin qu'on entre par la porte.

Tout  coup on entendit une sonnerie assez complique d'une autre
cloche.

--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mres vocales. Elles vont au
chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est
morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on
meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par o vous tes
entr? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par o
tes-vous entr?

Jean Valjean devint ple. La seule ide de redescendre dans cette rue
formidable le faisait frissonner. Sortez d'une fort pleine de tigres,
et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage  y
rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante
dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,
d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-tre au coin du
carrefour.

--Impossible! dit-il. Pre Fauchelevent, mettez que je suis tomb de
l-haut.

--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas
besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous
regarder de prs, et puis vous aura lch. Seulement il voulait vous
mettre dans un couvent d'hommes; il s'est tromp. Allons, encore une
sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prvenir la
municipalit pour qu'elle aille prvenir le mdecin des morts pour qu'il
vienne voir qu'il y a une morte. Tout a, c'est la crmonie de mourir.
Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-l, ces bonnes dames. Un
mdecin, a ne croit  rien. Il lve le voile. Il lve mme quelquefois
autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le mdecin, cette
fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment
se nomme-t-elle?

--Cosette.

--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-pre?

--Oui.

--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui
donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,
la petite est dedans. Je sors. Le pre Fauchelevent sort avec sa hotte,
c'est tout simple. Vous direz  la petite de se tenir bien tranquille.
Elle sera sous la bche. Je la dposerai le temps qu'il faudra chez une
vieille bonne amie de fruitire que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est
sourde et o il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille  la
fruitire que c'est une nice  moi, et de me la garder jusqu' demain.
Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le
faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean
hocha la tte.

--Que personne ne me voie. Tout est l, pre Fauchelevent. Trouvez moyen
de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bche.

Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le mdium de la main
gauche, signe de srieux embarras.

Une troisime sonnerie fit diversion.

--Voici le mdecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a
regard, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le mdecin a vis le
passeport pour le paradis, les pompes funbres envoient une bire. Si
c'est une mre, les mres l'ensevelissent; si c'est une soeur, les
soeurs l'ensevelissent. Aprs quoi, je cloue. Cela fait partie de mon
jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une
salle basse de l'glise qui communique  la rue et o pas un homme ne
peut entrer que le mdecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes
les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bire.
Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme
cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une bote o il n'y a rien, on la
remporte avec quelque chose dedans. Voil ce que c'est qu'un
enterrement. _De profundis_.

Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie
qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de
la lumire. Jean Valjean s'tait mis  la regarder. Il n'coutait plus
Fauchelevent.

N'tre pas cout, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux
jardinier continuait paisiblement son rabchage:

--On fait la fosse au cimetire Vaugirard. On prtend qu'on va le
supprimer, ce cimetire Vaugirard. C'est un ancien cimetire qui est en
dehors des rglements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa
retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai l un ami, le pre
Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilge, c'est
d'tre portes  ce cimetire-l  la tombe de la nuit. Il y a un
arrt de la prfecture exprs pour elles. Mais que d'vnements depuis
hier! la mre Crucifixion est morte, et le pre Madeleine....

--Est enterr, dit Jean Valjean souriant tristement.

Fauchelevent fit ricocher le mot.

--Dame! si vous tiez ici tout  fait, ce serait un vritable
enterrement.

Une quatrime sonnerie clata. Fauchelevent dtacha vivement du clou la
genouillre  grelot et la reboucla  son genou.

--Cette fois, c'est moi. La mre prieure me demande. Bon, je me pique 
l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et
attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a l le vin, le
pain et le fromage.

Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!

Jean Valjean le vit se hter  travers le jardin, aussi vite que sa
jambe torse le lui permettait, tout en regardant de ct ses
melonnires.

Moins de dix minutes aprs, le pre Fauchelevent, dont le grelot mettait
sur son passage les religieuses en droute, frappait un petit coup  une
porte, et une voix douce rpondait: _ jamais.  jamais_, c'est--dire:
_Entrez_.

Cette porte tait celle du parloir rserv au jardinier pour les besoins
du service. Ce parloir tait contigu  la salle du chapitre. La prieure,
assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.




Chapitre II

Fauchelevent en prsence de la difficult


Avoir l'air agit et grave, cela est particulier, dans les occasions
critiques,  de certains caractres et  de certaines professions,
notamment aux prtres et aux religieux. Au moment o Fauchelevent entra,
cette double forme de la proccupation tait empreinte sur la
physionomie de la prieure, qui tait cette charmante et savante Mlle de
Blemeur, mre Innocente, ordinairement gaie.

Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.
La prieure, qui grenait son rosaire, leva les yeux et dit:

--Ah! c'est vous, pre Fauvent.

Cette abrviation avait t adopte dans le couvent.

Fauchelevent recommena son salut.

--Pre Fauvent, je vous ai fait appeler.

--Me voici, rvrende mre.

--J'ai  vous parler.

--Et moi, de mon ct, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait
peur intrieurement, j'ai quelque chose  dire  la trs rvrende mre.

La prieure le regarda.

--Ah! vous avez une communication  me faire.

--Une prire.

--Eh bien, parlez.

Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait  la catgorie des
paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une
force; on ne s'en dfie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de
deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait russi dans la
communaut. Toujours solitaire, et tout en vaquant  son jardinage, il
n'avait gure autre chose  faire que d'tre curieux.  distance comme
il tait de toutes ces femmes voiles allant et venant, il ne voyait
gure devant lui qu'une agitation d'ombres.  force d'attention et de
pntration, il tait parvenu  remettre de la chair dans tous ces
fantmes, et ces mortes vivaient pour lui. Il tait comme un sourd dont
la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'oue s'aiguise. Il s'tait
appliqu  dmler le sens des diverses sonneries, et il y tait arriv,
de sorte que ce clotre nigmatique et taciturne n'avait rien de cach
pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets  l'oreille.
Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'tait l son art. Tout le
couvent le croyait stupide. Grand mrite en religion. Les mres vocales
faisaient cas de Fauchelevent. C'tait un curieux muet. Il inspirait la
confiance. En outre, il tait rgulier, et ne sortait que pour les
ncessits dmontres du verger et du potager. Cette discrtion
d'allures lui tait compte. Il n'en avait pas moins fait jaser deux
hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularits du
parloir; et, au cimetire, le fossoyeur, et il savait les singularits
de la spulture; de la sorte, il avait,  l'endroit de ces religieuses,
une double lumire, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il
n'abusait de rien. La congrgation tenait  lui. Vieux, boiteux, n'y
voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualits! On l'et
difficilement remplac.

Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprci, entama,
vis--vis de la rvrende prieure, une harangue campagnarde assez
diffuse et trs profonde. Il parla longuement de son ge, de ses
infirmits, de la surcharge des annes comptant double dsormais pour
lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des
nuits  passer, comme la dernire, par exemple, o il avait fallu mettre
des paillassons sur les melonnires  cause de la lune, et il finit par
aboutir  ceci: qu'il avait un frre,--(la prieure fit un mouvement)--un
frre point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement
rassur)--que, si on le voulait bien, ce frre pourrait venir loger avec
lui et l'aider, qu'il tait excellent jardinier, que la communaut en
tirerait de bons services, meilleurs que les siens  lui;--que,
autrement, si l'on n'admettait point son frre, comme, lui, l'an, il
se sentait cass, et insuffisant  la besogne, il serait, avec bien du
regret, oblig de s'en aller;--et que son frre avait une petite fille
qu'il amnerait avec lui, qui s'lverait en Dieu dans la maison, et qui
peut-tre, qui sait? ferait une religieuse un jour.

Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son
rosaire entre ses doigts, et lui dit:

--Pourriez-vous, d'ici  ce soir, vous procurer une forte barre de fer?

--Pourquoi faire?

--Pour servir de levier.

--Oui, rvrende mre, rpondit Fauchelevent.

La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre
voisine, qui tait la salle du chapitre et o les mres vocales taient
probablement assembles. Fauchelevent demeura seul.




Chapitre III

Mre Innocente


Un quart d'heure environ s'coula. La prieure rentra et revint s'asseoir
sur la chaise.

Les deux interlocuteurs semblaient proccups. Nous stnographions de
notre mieux le dialogue qui s'engagea.

--Pre Fauvent?

--Rvrende mre?

--Vous connaissez la chapelle?

--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.

--Et vous tes entr dans le choeur pour votre ouvrage?

--Deux ou trois fois.

--Il s'agit de soulever une pierre.

--Lourde?

--La dalle du pav qui est  ct de l'autel.

--La pierre qui ferme le caveau?

--Oui.

--C'est l une occasion o il serait bon d'tre deux hommes.

--La mre Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.

--Une femme n'est jamais un homme.

--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.
Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept ptres de saint
Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent
soixante-sept, je ne mprise point Merlonus Horstius.

--Ni moi non plus.

--Le mrite est de travailler selon ses forces. Un clotre n'est pas un
chantier.

--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frre qui est fort!

--Et puis vous aurez un levier.

--C'est la seule espce de clef qui aille  ces espces de portes.

--Il y a un anneau  la pierre.

--J'y passerai le levier.

--Et la pierre est arrange de faon  pivoter.

--C'est bien, rvrende mre. J'ouvrirai le caveau.

--Et les quatre mres chantres vous assisteront.

--Et quand le caveau sera ouvert?

--Il faudra le refermer.

--Sera-ce tout?

--Non.

--Donnez-moi vos ordres, trs rvrende mre.

--Fauvent, nous avons confiance en vous.

--Je suis ici pour tout faire.

--Et pour tout taire.

--Oui, rvrende mre.

--Quand le caveau sera ouvert....

--Je le refermerai.

--Mais auparavant....

--Quoi, rvrende mre?

--Il faudra y descendre quelque chose.

Il y eut un silence. La prieure, aprs une moue de la lvre infrieure
qui ressemblait  de l'hsitation, le rompit.

--Pre Fauvent?

--Rvrende mre?

--Vous savez qu'une mre est morte ce matin.

--Non.

--Vous n'avez donc pas entendu la cloche?

--On n'entend rien au fond du jardin.

--En vrit?

--C'est  peine si je distingue ma sonnerie.

--Elle est morte  la pointe du jour.

--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon ct.

--C'est la mre Crucifixion. Une bienheureuse.

La prieure se tut, remua un moment les lvres, comme pour une oraison
mentale, et reprit:

--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mre Crucifixion,
une jansniste, madame de Bthune, s'est faite orthodoxe.

--Ah oui, j'entends le glas maintenant, rvrende mre.

--Les mres l'ont porte dans la chambre des mortes qui donne dans
l'glise.

--Je sais.

--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette
chambre-l. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrt dans
la chambre des mortes!

--Plus souvent!

--Hein?

--Plus souvent!

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je dis plus souvent.

--Plus souvent que quoi?

--Rvrende mre, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus
souvent.

--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?

--Pour dire comme vous, rvrende mre.

--Mais je n'ai pas dit plus souvent.

--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.

En ce moment neuf heures sonnrent.

-- neuf heures du matin et  toute heure lou soit et ador le trs
Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.

--Amen, dit Fauchelevent.

L'heure sonna  propos. Elle coupa court  Plus Souvent. Il est probable
que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirs de
cet cheveau.

Fauchelevent s'essuya le front.

La prieure fit un nouveau petit murmure intrieur, probablement sacr,
puis haussa la voix.

--De son vivant, mre Crucifixion faisait des conversions; aprs sa
mort, elle fera des miracles.

--Elle en fera! rpondit Fauchelevent embotant le pas, et faisant
effort pour ne plus broncher dsormais.

--Pre Fauvent, la communaut a t bnie en la mre Crucifixion. Sans
doute il n'est point donn  tout le monde de mourir comme le cardinal
de Brulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son me vers Dieu en
prononant ces paroles: _Hanc igitur oblationem_. Mais, sans atteindre 
tant de bonheur, la mre Crucifixion a eu une mort trs prcieuse. Elle
a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis
elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si
vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu tre dans sa cellule,
elle vous aurait guri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On
sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette
mort-l.

Fauchelevent crut que c'tait une oraison qui finissait.

--Amen, dit-il.

--Pre Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.

La prieure dvida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se
taisait. Elle poursuivit.

--J'ai consult sur cette question plusieurs ecclsiastiques travaillant
en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie clricale et
qui font un fruit admirable.

--Rvrende mre, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.

--D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.

--Comme vous, rvrende mre.

--Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission
expresse de notre saint-pre Pie VII.

--Celui qui a couronn l'emp.... Buonaparte.

Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir tait
malencontreux. Heureusement la prieure, toute  sa pense, ne l'entendit
pas. Elle continua:

--Pre Fauvent?

--Rvrende mre?

--Saint Diodore, archevque de Cappadoce, voulut qu'on crivt sur sa
spulture ce seul mot: _Acarus_, qui signifie ver de terre; cela fut
fait. Est-ce vrai?

--Oui, rvrende mre.

--Le bienheureux Mezzocane, abb d'Aquila, voulut tre inhum sous la
potence; cela fut fait.

--C'est vrai.

--Saint Trence, vque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer,
demanda qu'on gravt sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse
des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son
tombeau. Cela fut fait. Il faut obir aux morts.

--Ainsi soit-il.

--Le corps de Bernard Guidonis, n en France prs de Roche-Abeille, fut,
comme il l'avait ordonn et malgr le roi de Castille, port en l'glise
des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis ft vque de Tuy
en Espagne. Peut-on dire le contraire?

--Pour a non, rvrende mre.

--Le fait est attest par Plantavit de la Fosse.

Quelques grains du chapelet s'grenrent encore silencieusement. La
prieure reprit:

--Pre Fauvent, la mre Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil o
elle a couch depuis vingt ans.

--C'est juste.

--C'est une continuation de sommeil.

--J'aurai donc  la clouer dans ce cercueil-l?

--Oui.

--Et nous laisserons de ct la bire des pompes?

--Prcisment.

--Je suis aux ordres de la trs rvrende communaut.

--Les quatre mres chantres vous aideront.

-- clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.

--Non.  le descendre.

--O?

--Dans le caveau.

--Quel caveau?

--Sous l'autel.

Fauchelevent fit un soubresaut.

--Le caveau sous l'autel!

--Sous l'autel.

--Mais....

--Vous aurez une barre de fer.

--Oui, mais....

--Vous lverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.

--Mais....

--Il faut obir aux morts. tre enterre dans le caveau sous l'autel de
la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte l o elle a
pri vivante; 'a t le voeu suprme de la mre Crucifixion. Elle nous
l'a demand, c'est--dire command.

--Mais c'est dfendu.

--Dfendu par les hommes, ordonn par Dieu.

--Si cela venait  se savoir?

--Nous avons confiance en vous.

--Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.

--Le chapitre s'est assembl. Les mres vocales, que je viens de
consulter encore et qui sont en dlibration, ont dcid que la mre
Crucifixion serait, selon son voeu, enterre dans son cercueil sous
notre autel. Jugez, pre Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici!
quelle gloire en Dieu pour la communaut! Les miracles sortent des
tombeaux.

--Mais, rvrende mre, si l'agent de la commission de salubrit....

--Saint Benot II, en matire de spulture, a rsist  Constantin
Pogonat.

--Pourtant le commissaire de police....

--Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrrent dans les Gaules
sous l'empire de Constance, a reconnu expressment le droit des
religieux d'tre inhums en religion, c'est--dire sous l'autel.

--Mais l'inspecteur de la prfecture....

--Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzime gnral des
chartreux, a donn cette devise  son ordre: _Stat crux dum volvitur
orbis_.

--Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette faon de se tirer
d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.

Un auditoire quelconque suffit  qui s'est tu trop longtemps. Le jour o
le rhteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de
dilemmes et de syllogismes rentrs, il s'arrta devant le premier arbre
qu'il rencontra, le harangua, et fit de trs grands efforts pour le
convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et
ayant du trop-plein dans son rservoir, se leva et s'cria avec une
loquacit d'cluse lche:

--J'ai  ma droite Benot et  ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard?
c'est le premier abb de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays
bni pour l'avoir vu natre. Son pre s'appelait Tcelin et sa mre
Althe. Il a commenc par Cteaux pour aboutir  Clairvaux; il a t
ordonn abb par l'vque de Chlon-sur-Sane, Guillaume de Champeaux;
il a eu sept cents novices et fond cent soixante monastres; il a
terrass Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et
Henry son disciple, et une autre sorte de dvoys qu'on nommait les
Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroy le moine Raoul,
le tueur de juifs, domin en 1148 le concile de Reims, fait condamner
Gilbert de la Pore, vque de Poitiers, fait condamner Eon de l'toile,
arrang les diffrends des princes, clair le roi Louis le Jeune,
conseill le pape Eugne III, rgl le Temple, prch la croisade, fait
deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu' trente-neuf en un
jour. Qu'est-ce que Benot? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le
deuxime fondateur de la saintet claustrale, c'est le Basile de
l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux,
cinquante patriarches, seize cents archevques, quatre mille six cents
vques, quatre empereurs, douze impratrices, quarante-six rois,
quarante et une reines, trois mille six cents saints canoniss, et
subsiste depuis quatorze cents ans. D'un ct saint Bernard; de l'autre
l'agent de la salubrit! D'un ct saint Benot; de l'autre l'inspecteur
de la voirie! L'tat, la voirie, les pompes funbres, les rglements,
l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants
seraient indigns de voir comme on nous traite. Nous n'avons mme pas le
droit de donner notre poussire  Jsus-Christ! Votre salubrit est une
invention rvolutionnaire. Dieu subordonn au commissaire de police; tel
est le sicle. Silence, Fauvent!

Fauchelevent, sous cette douche, n'tait pas fort  son aise. La prieure
continua.

--Le droit du monastre  la spulture ne fait doute pour personne. Il
n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans
des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on
sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette
poque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint
Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon
ecclsiastique qui vivait dans le treizime sicle. D'autres blasphment
jusqu' rapprocher l'chafaud de Louis XVI de la croix de Jsus-Christ.
Louis XVI n'tait qu'un roi. Prenons donc garde  Dieu! Il n'y a plus ni
juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom
de Csar de Bus. Pourtant Csar de Bus est un bienheureux et Voltaire
est un malheureux. Le dernier archevque, le cardinal de Prigord, ne
savait mme pas que Charles de Gondren a succd  Brulle, et Franois
Bourgoin  Gondren, et Jean-Franois Senault  Bourgoin, et le pre de
Sainte-Marthe  Jean-Franois Senault. On connat le nom du pre Coton,
non parce qu'il a t un des trois qui ont pouss  la fondation de
l'Oratoire, mais parce qu'il a t matire  juron pour le roi huguenot
Henri IV. Ce qui fait saint Franois de Sales aimable aux gens du monde,
c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi?
Parce qu'il y a eu de mauvais prtres, parce que Sagittaire, vque de
Gap, tait frre de Salone, vque d'Embrun, et que tous les deux ont
suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empche-t-il Martin de Tours
d'tre un saint et d'avoir donn la moiti de son manteau  un pauvre?
On perscute les saints. On ferme les yeux aux vrits. Les tnbres
sont l'habitude. Les plus froces btes sont les btes aveugles.
Personne ne pense  l'enfer pour de bon. Oh! le mchant peuple! De par
le Roi signifie aujourd'hui de par la Rvolution. On ne sait plus ce
qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est dfendu de mourir
saintement. Le spulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint
Lon II a crit deux lettres exprs, l'une  Pierre Notaire, l'autre au
roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui
touchent aux morts, l'autorit de l'exarque et la suprmatie de
l'empereur. Gautier, vque de Chlons, tenait tte en cette matire 
Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord.
Autrefois nous avions voix au chapitre mme dans les choses du sicle.
L'abb de Cteaux, gnral de l'ordre, tait conseiller-n au parlement
de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que
le corps de saint Benot lui-mme n'est pas en France dans l'abbaye de
Fleury, dite Saint-Benot-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au
Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est
incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'excre
les hrtiques, mais je dtesterais plus encore quiconque me
soutiendrait le contraire. On n'a qu' lire Arnoul Wion, Gabriel
Bucelin, Trithme, Maurolicus et dom Luc d'Achery.

La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:

--Pre Fauvent, est-ce dit?

--C'est dit, rvrende mre.

--Peut-on compter sur vous?

--J'obirai.

--C'est bien.

--Je suis tout dvou au couvent.

--C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les soeurs le porteront dans
la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le
clotre. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de
fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la
chapelle que les quatre mres chantres, la mre Ascension, et vous.

--Et la soeur qui sera au poteau?

--Elle ne se retournera pas.

--Mais elle entendra.

--Elle n'coutera pas. D'ailleurs, ce que le clotre sait, le monde
l'ignore.

Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:

--Vous terez votre grelot. Il est inutile que la soeur au poteau
s'aperoive que vous tes l.

--Rvrende mre?

--Quoi, pre Fauvent?

--Le mdecin des morts a-t-il fait sa visite?

--Il va la faire aujourd'hui  quatre heures. On a sonn la sonnerie qui
fait venir le mdecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune
sonnerie?

--Je ne fais attention qu' la mienne.

--Cela est bien, pre Fauvent.

--Rvrende mre, il faudra un levier d'au moins six pieds.

--O le prendrez-vous?

--O il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer.
J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.

--Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.

--Rvrende mre?

--Quoi?

--Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme a, c'est mon frre qui
est fort. Un Turc!

--Vous ferez le plus vite possible.

--Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me
faudrait un aide. Je boite.

--Boiter n'est pas un tort, et peut tre une bndiction. L'empereur
Henri II, qui combattit l'antipape Grgoire et rtablit Benot VIII, a
deux surnoms: le Saint et le Boiteux.

--C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en ralit,
avait l'oreille un peu dure.

--Pre Fauvent, j'y pense, prenons une heure entire. Ce n'est pas trop.
Soyez prs du matre-autel avec votre barre de fer  onze heures.
L'office commence  minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart
d'heure auparavant.

--Je ferai tout pour prouver mon zle  la communaut. Voil qui est
dit. Je clouerai le cercueil.  onze heures prcises je serai dans la
chapelle. Les mres chantres y seront, la mre Ascension y sera. Deux
hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous
ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons
le caveau. Aprs quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en
doutera pas. Rvrende mre, tout est arrang ainsi?

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Il reste la bire vide.

Ceci fit un temps d'arrt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.

--Pre Fauvent, que fera-t-on de la bire?

--On la portera en terre.

--Vide?

Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espce de geste
qui donne cong  une question inquitante.

--Rvrende mre, c'est moi qui cloue la bire dans la chambre basse de
l'glise, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bire
du drap mortuaire.

--Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la
descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.

--Ah! di...! s'cria Fauchelevent.

La prieure commena un signe de croix, et regarda fixement le jardinier.
_Able_ lui resta dans le gosier.

Il se hta d'improviser un expdient pour faire oublier le juron.

--Rvrende mre, je mettrai de la terre dans la bire. Cela fera
l'effet de quelqu'un.

--Vous avez raison. La terre, c'est la mme chose que l'homme. Ainsi
vous arrangerez la bire vide?

--J'en fais mon affaire.

Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rassrna.
Elle lui fit le signe du suprieur congdiant l'infrieur. Fauchelevent
se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure leva
doucement la voix:

--Pre Fauvent, je suis contente de vous; demain, aprs l'enterrement,
amenez-moi votre frre, et dites-lui qu'il m'amne sa fille.




Chapitre IV

O Jean Valjean a tout  fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo


Des enjambes de boiteux sont comme des oeillades de borgne; elles
n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent tait perplexe. Il
mit prs d'un quart d'heure  revenir dans la baraque du jardin. Cosette
tait veille. Jean Valjean l'avait assise prs du feu. Au moment o
Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier
accroche au mur et lui disait:

--coute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette
maison, mais nous y reviendrons et nous y serons trs bien. Le bonhomme
d'ici t'emportera sur son dos l-dedans. Tu m'attendras chez une dame.
J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thnardier te
reprenne, obis et ne dis rien!

Cosette fit un signe de tte d'un air grave.

Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.

--Eh bien?

--Tout est arrang, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission
de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous
faire sortir. C'est l qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite,
c'est ais.

--Vous l'emporterez?

--Et elle se taira?

--J'en rponds.

--Mais vous, pre Madeleine?

Et, aprs un silence o il y avait de l'anxit, Fauchelevent s'cria:

--Mais sortez donc par o vous tes entr!

Jean Valjean, comme la premire fois, se borna  rpondre:

--Impossible.

Fauchelevent, se parlant plus  lui-mme qu' Jean Valjean, grommela:

--Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de
la terre. C'est que je pense que de la terre l-dedans, au lieu d'un
corps, a ne sera pas ressemblant, a n'ira pas, a se dplacera, a
remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, pre Madeleine, le
gouvernement s'en apercevra.

Jean Valjean le considra entre les deux yeux, et crut qu'il dlirait.

Fauchelevent reprit:

--Comment di--antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela
soit fait demain! C'est demain que je vous amne. La prieure vous
attend.

Alors il expliqua  Jean Valjean que c'tait une rcompense pour un
service que lui, Fauchelevent, rendait  la communaut. Qu'il entrait
dans ses attributions de participer aux spultures, qu'il clouait les
bires et assistait le fossoyeur au cimetire. Que la religieuse morte
le matin avait demand d'tre ensevelie dans le cercueil qui lui servait
de lit et enterre dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela
tait dfendu par les rglements de police, mais que c'tait une de ces
mortes  qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mres vocales
entendaient excuter le voeu de la dfunte. Que tant pis pour le
gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la
cellule, lverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte
dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la
maison son frre comme jardinier et sa nice comme pensionnaire. Que son
frre, c'tait Mr Madeleine, et que sa nice, c'tait Cosette. Que la
prieure lui avait dit d'amener son frre le lendemain soir, aprs
l'enterrement postiche au cimetire. Mais qu'il ne pouvait pas amener du
dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'tait pas dehors. Que c'tait l
le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bire
vide.

--Qu'est-ce que c'est que la bire vide? demanda Jean Valjean.

Fauchelevent rpondit:

--La bire de l'administration.

--Quelle bire? et quelle administration?

--Une religieuse meurt. Le mdecin de la municipalit vient et dit: il y
a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bire. Le lendemain
il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bire et
la porter au cimetire. Les croque-morts viendront et soulveront la
bire; il n'y aura rien dedans.

--Mettez-y quelque chose.

--Un mort? je n'en ai pas.

--Non.

--Quoi donc?

--Un vivant.

--Quel vivant?

--Moi, dit Jean Valjean.

Fauchelevent, qui s'tait assis, se leva comme si un ptard ft parti
sous sa chaise.

--Vous!

--Pourquoi pas?

Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une
lueur dans un ciel d'hiver.

--Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mre Crucifixion est
morte, et j'ai ajout: Et le pre Madeleine est enterr. Ce sera cela.

--Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas srieusement.

--Trs srieusement. Il faut sortir d'ici?

--Sans doute.

--Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bche.

--Eh bien?

--La hotte sera en sapin, et la bche sera un drap noir.

--D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.

--Va pour le drap blanc.

--Vous n'tes pas un homme comme les autres, pre Madeleine.

Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les
sauvages et tmraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles
qui l'entouraient et se mler  ce qu'il appelait le petit train-train
du couvent, c'tait pour Fauchelevent une stupeur comparable  celle
d'un passant qui verrait un goland pcher dans le ruisseau de la rue
Saint-Denis.

Jean Valjean poursuivit:

--Il s'agit de sortir d'ici sans tre vu. C'est un moyen. Mais d'abord
renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? O est cette bire?

--Celle qui est vide?

--Oui.

--En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux
trteaux et sous le drap mortuaire.

--Quelle est la longueur de la bire?

--Six pieds.

--Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?

--C'est une chambre du rez-de-chausse qui a une fentre grille sur le
jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va
au couvent, l'autre qui va  l'glise.

--Quelle glise?

--L'glise de la rue, l'glise de tout le monde.

--Avez-vous les clefs de ces deux portes?

--Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge
a la clef de la porte qui communique  l'glise.

--Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-l?

--Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher
la bire. La bire sortie, la porte se referme.

--Qui est-ce qui cloue la bire?

--C'est moi.

--Qui est-ce qui met le drap dessus?

--C'est moi.

--tes-vous seul?

--Pas un autre homme, except le mdecin de la police, ne peut entrer
dans la salle des mortes. C'est mme crit sur le mur.

--Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me
cacher dans cette salle?

--Non. Mais je puis vous cacher dans un petit rduit noir qui donne dans
la salle des mortes, o je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai
la garde et la clef.

-- quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bire demain?

--Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetire
Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout prs.

--Je resterai cach dans votre rduit  outils toute la nuit et toute la
matine. Et  manger? J'aurai faim.

--Je vous porterai de quoi.

--Vous pourriez venir me clouer dans la bire  deux heures.

Fauchelevent recula et se ft craquer les os des doigts.

--Mais c'est impossible!

--Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!

Ce qui semblait inou  Fauchelevent tait, nous le rptons, simple
pour Jean Valjean. Jean Valjean avait travers de pires dtroits.
Quiconque a t prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamtre
des vasions. Le prisonnier est sujet  la fuite comme le malade  la
crise qui le sauve ou qui le perd. Une vasion, c'est une gurison. Que
n'accepte-t-on pas pour gurir? Se faire clouer et emporter dans une
caisse comme un colis, vivre longtemps dans une bote, trouver de l'air
o il n'y en a pas, conomiser sa respiration des heures entires,
savoir touffer sans mourir, c'tait l un des sombres talents de Jean
Valjean.

Du reste, une bire dans laquelle il y a un tre vivant, cet expdient
de forat, est aussi un expdient d'empereur. S'il faut en croire le
moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant
aprs son abdication revoir une dernire fois la Plombes, employa pour
la faire entrer dans le monastre de Saint-Just et pour l'en faire
sortir.

Fauchelevent, un peu revenu  lui, s'cria:

--Mais comment ferez-vous pour respirer?

--Je respirerai.

--Dans cette bote! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.

--Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de
la bouche  et l, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.

--Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'ternuer?

--Celui qui s'vade ne tousse pas et n'ternue pas.

Et Jean Valjean ajouta:

--Pre Fauchelevent, il faut se dcider: ou tre pris ici, ou accepter
la sortie par le corbillard.

Tout le monde a remarqu le got qu'ont les chats de s'arrter et de
flner entre les deux battants d'une porte entre-bille. Qui n'a dit 
un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident
entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance  rester indcis entre
deux rsolutions, au risque de se faire craser par le destin fermant
brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et
parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les
audacieux. Fauchelevent tait de cette nature hsitante. Pourtant le
sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgr lui. Il grommela:

--Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.

Jean Valjean reprit:

--La seule chose qui m'inquite, c'est ce qui se passera au cimetire.

--C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'cria Fauchelevent. Si
vous tes sr de vous tirer de la bire, moi je suis sr de vous tirer
de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le pre
Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans
la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera
je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts
d'heure avant la fermeture des grilles du cimetire. Le corbillard
roulera jusqu' la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un
marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard
s'arrte, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bire
et vous descendent. Le prtre dit les prires, fait le signe de croix,
jette l'eau bnite, et file. Je reste seul avec le pre Mestienne. C'est
mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera sol, ou il ne
sera pas sol. S'il n'est pas sol, je lui dis: Viens boire un coup
pendant que le _Bon Coing_ est encore ouvert. Je l'emmne, je le grise,
le pre Mestienne n'est pas long  griser, il est toujours commenc, je
te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au
cimetire, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu' moi.
S'il est sol, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en
va, et je vous tire du trou.

Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se prcipita
avec une touchante effusion paysanne.

--C'est convenu, pre Fauchelevent. Tout ira bien.

--Pourvu que rien ne se drange, pensa Fauchelevent. Si cela allait
devenir terrible!




Chapitre V

Il ne suffit pas d'tre ivrogne pour tre immortel


Le lendemain, comme le soleil dclinait, les allants et venants fort
clairsems du boulevard du Maine taient leur chapeau au passage d'un
corbillard vieux modle, orn de ttes de mort, de tibias et de larmes.
Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur
lequel s'talait une vaste croix noire, pareille  une grande morte dont
les bras pendent. Un carrosse drap, o l'on apercevait un prtre en
surplis et un enfant de choeur en calotte rouge, suivait. Deux
croque-morts en uniforme gris  parements noirs marchaient  droite et 
gauche du corbillard. Derrire venait un vieux homme en habits
d'ouvrier, qui boitait. Ce cortge se dirigeait vers le cimetire
Vaugirard.

On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame
d'un ciseau  froid et la double antenne d'une paire de tenailles.

Le cimetire Vaugirard faisait exception parmi les cimetires de Paris.
Il avait ses usages particuliers, de mme qu'il avait sa porte cochre
et sa porte btarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces
aux vieux mots, appelaient la porte cavalire et la porte pitonne. Les
bernardines-bndictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons
dit, d'y tre enterres dans un coin  part et le soir, ce terrain ayant
jadis appartenu  leur communaut. Les fossoyeurs, ayant de cette faon
dans le cimetire un service du soir l't et de nuit l'hiver, y taient
astreints  une discipline particulire. Les portes des cimetires de
Paris se fermaient  cette poque au coucher du soleil, et, ceci tant
une mesure d'ordre municipal, le cimetire Vaugirard y tait soumis
comme les autres. La porte cavalire et la porte pitonne taient deux
grilles contigus, accostes d'un pavillon bti par l'architecte
Perronet et habit par le portier du cimetire. Ces grilles tournaient
donc inexorablement sur leurs gonds  l'instant o le soleil
disparaissait derrire le dme des Invalides. Si quelque fossoyeur,  ce
moment-l, tait attard dans le cimetire, il n'avait qu'une ressource
pour sortir, sa carte de fossoyeur dlivre par l'administration des
pompes funbres. Une espce de bote aux lettres tait pratique dans le
volet de la fentre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans
cette bote, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la
porte pitonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se
nommait, le concierge, parfois couch et endormi, se levait, allait
reconnatre le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur
sortait, mais payait quinze francs d'amende.

Ce cimetire, avec ses originalits en dehors de la rgle, gnait la
symtrie administrative. On l'a supprim peu aprs 1830. Le cimetire
Montparnasse, dit cimetire de l'Est, lui a succd, et a hrit de ce
fameux cabaret mitoyen au cimetire Vaugirard qui tait surmont d'un
coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un ct sur les
tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne:
_Au Bon Coing_.

Le cimetire Vaugirard tait ce qu'on pourrait appeler un cimetire
fan. Il tombait en dsutude. La moisissure l'envahissait, les fleurs
le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'tre enterrs 
Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Pre-Lachaise,  la bonne heure!
tre enterr au Pre-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou.
L'lgance se reconnat l. Le cimetire Vaugirard tait un enclos
vnrable, plant en ancien jardin franais. Des alles droites, des
buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs,
l'herbe trs haute. Le soir y tait tragique. Il y avait l des lignes
trs lugubres.

Le soleil n'tait pas encore couch quand le corbillard au drap blanc et
 la croix noire entra dans l'avenue du cimetire Vaugirard. L'homme
boiteux qui le suivait n'tait autre que Fauchelevent.

L'enterrement de la mre Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la
sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des
mortes, tout s'tait excut sans encombre, et rien n'avait accroch.

Disons-le en passant, l'inhumation de la mre Crucifixion sous l'autel
du couvent est pour nous chose parfaitement vnielle. C'est une de ces
fautes qui ressemblent  un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie,
non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur
conscience. Au clotre, ce qu'on appelle le gouvernement n'est qu'une
immixtion dans l'autorit, immixtion toujours discutable. D'abord la
rgle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous
plaira, mais gardez-les pour vous. Le page  Csar n'est jamais que le
reste du page  Dieu. Un prince n'est rien prs d'un principe.

Fauchelevent boitait derrire le corbillard, trs content. Ses deux
complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine,
l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient russi de front. Le calme
de Jean Valjean tait de ces tranquillits puissantes qui se
communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succs. Ce qui restait 
faire n'tait rien. Depuis deux ans, il avait gris dix fois le
fossoyeur, le brave pre Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait,
du pre Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa
volont et de sa fantaisie. La tte de Mestienne s'ajustait au bonnet de
Fauchelevent. La scurit de Fauchelevent tait complte.

Au moment o le convoi entra dans l'avenue menant au cimetire,
Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses
mains en disant  demi-voix:

--En voil une farce!

Tout  coup le corbillard s'arrta; on tait  la grille. Il fallait
exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funbres s'aboucha avec
le portier du cimetire. Pendant ce colloque, qui produit toujours un
temps d'arrt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se
placer derrire le corbillard  ct de Fauchelevent. C'tait une espce
d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le
bras.

Fauchelevent regarda cet inconnu.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

L'homme rpondit:

--Le fossoyeur.

Si l'on survivait  un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la
figure que fit Fauchelevent.

--Le fossoyeur!

--Oui.

--Vous?

--Moi.

--Le fossoyeur, c'est le pre Mestienne.

--C'tait.

--Comment! c'tait?

--Il est mort.

Fauchelevent s'tait attendu  tout, except  ceci, qu'un fossoyeur pt
mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mmes meurent.

 force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.

Fauchelevent demeura bant. Il eut  peine la force de bgayer:

--Mais ce n'est pas possible!

--Cela est.

--Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le pre Mestienne.

--Aprs Napolon, Louis XVIII. Aprs Mestienne, Gribier. Paysan, je
m'appelle Gribier.

Fauchelevent, tout ple, considra ce Gribier.

C'tait un homme long, maigre, livide, parfaitement funbre. Il avait
l'air d'un mdecin manqu tourn fossoyeur.

Fauchelevent clata de rire.

--Ah! comme il arrive de drles de choses! le pre Mestienne est mort.
Le petit pre Mestienne est mort, mais vive le petit pre Lenoir! Vous
savez ce que c'est que le petit pre Lenoir? C'est le cruchon du rouge 
six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne
de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fch; c'tait
un bon vivant. Mais vous aussi, vous tes un bon vivant. Pas vrai,
camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout  l'heure.

L'homme rpondit:--J'ai tudi. J'ai fait ma quatrime. Je ne bois
jamais.

Le corbillard s'tait remis en marche et roulait dans la grande alle du
cimetire.

Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxit
que d'infirmit.

Le fossoyeur marchait devant lui.

Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.

C'tait un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres,
sont trs forts.

--Camarade! cria Fauchelevent.

L'homme se retourna.

--Je suis le fossoyeur du couvent.

--Mon collgue, dit l'homme.

Fauchelevent, illettr, mais trs fin, comprit qu'il avait affaire  une
espce redoutable,  un beau parleur.

Il grommela:

--Comme a, le pre Mestienne est mort.

L'homme rpondit:

--Compltement. Le bon Dieu a consult son carnet d'chances. C'tait
le tour du pre Mestienne. Le pre Mestienne est mort.

Fauchelevent rpta machinalement:

--Le bon Dieu....

--Le bon Dieu, fit l'homme avec autorit. Pour les philosophes, le Pre
ternel; pour les jacobins, l'tre suprme.

--Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.

--Elle est faite. Vous tes paysan, je suis parisien.

--On ne se connat pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son
verre vide son coeur. Vous allez venir boire avec moi. a ne se refuse
pas.

--D'abord la besogne.

Fauchelevent pensa: je suis perdu.

On n'tait plus qu' quelques tours de roue de la petite alle qui
menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:

--Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils
mangent, il ne faut pas que je boive.

Et il ajouta avec la satisfaction d'un tre srieux qui fait une phrase:

--Leur faim est ennemie de ma soif.

Le corbillard tourna un massif de cyprs, quitta la grande alle, en
prit une petite, entra dans les terres et s'enfona dans un fourr. Ceci
indiquait la proximit immdiate de la spulture. Fauchelevent
ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard.
Heureusement la terre meuble, et mouille par les pluies d'hiver,
engluait les roues et alourdissait la marche.

Il se rapprocha du fossoyeur.

--Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.

--Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas tre que je sois
fossoyeur. Mon pre tait portier au Prytane. Il me destinait  la
littrature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes  la
Bourse. J'ai d renoncer  l'tat d'auteur. Pourtant je suis encore
crivain public.

--Mais vous n'tes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se
raccrochant  cette branche, bien faible.

--L'un n'empche pas l'autre. Je cumule.

Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.

--Venons boire, dit-il.

Ici une observation est ncessaire. Fauchelevent, quelle que ft son
angoisse, offrait  boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui
payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le pre Mestienne payait.
Une offre  boire rsultait videmment de la situation nouvelle cre
par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le
vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart
d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant  lui, Fauchelevent, si
mu qu'il ft, il ne se souciait point de payer.

Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire suprieur:

--Il faut manger. J'ai accept la survivance du pre Mestienne. Quand on
a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main,
j'ai ajout le travail du bras. J'ai mon choppe d'crivain au march de
la rue de Svres. Vous savez? le march aux Parapluies. Toutes les
cuisinires de la Croix-Rouge s'adressent  moi. Je leur bcle leurs
dclarations aux tourlourous. Le matin j'cris des billets doux, le soir
je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.

Le corbillard avanait. Fauchelevent, au comble de l'inquitude,
regardait de tous les cts autour de lui. De grosses larmes de sueur
lui tombaient du front.

--Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux
matresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La
pioche me gte la main.

Le corbillard s'arrta.

L'enfant de choeur descendit de la voiture drape, puis le prtre.

Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas
de terre au del duquel on voyait une fosse ouverte.

--En voil une farce! rpta Fauchelevent constern.




Chapitre VI

Entre quatre planches


Qui tait dans la bire? on le sait. Jean Valjean.

Jean Valjean s'tait arrang pour vivre l dedans, et il respirait  peu
prs.

C'est une chose trange  quel point la scurit de la conscience donne
la scurit du reste. Toute la combinaison prmdite par Jean Valjean
marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme
Fauchelevent, sur le pre Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais
situation plus critique, jamais calme plus complet.

Les quatre planches du cercueil dgagent une sorte de paix terrible. Il
semblait que quelque chose du repos des morts entrt dans la
tranquillit de Jean Valjean.

Du fond de cette bire, il avait pu suivre et il suivait toutes les
phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.

Peu aprs que Fauchelevent eut achev de clouer la planche de dessus,
Jean Valjean s'tait senti emporter, puis rouler.  moins de secousses,
il avait senti qu'on passait du pav  la terre battue, c'est--dire
qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards.  un bruit
sourd, il avait devin qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier
temps d'arrt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetire; au
second temps d'arrt, il s'tait dit: voici la fosse.

Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bire, puis un
frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'tait une
corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans
l'excavation.

Puis il eut une espce d'tourdissement.

Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laiss basculer le
cercueil et descendu la tte avant les pieds. Il revint pleinement  lui
en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.

Il sentit un certain froid.

Une voix s'leva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit
passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un aprs l'autre, des
mots latins qu'il ne comprenait pas:

--_Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam,
et alii in opprobrium, ut videant semper_.

Une voix d'enfant dit:

--_De profundis_.

La voix grave recommena:

--_Requiem aeternam dona ei, Domine_.

La voix d'enfant rpondit:

--_Et lux perpetua luceat ei_.

Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le
frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'tait probablement l'eau
bnite.

Il songea: Cela va tre fini. Encore un peu de patience. Le prtre va
s'en aller. Fauchelevent emmnera Mestienne boire. On me laissera. Puis
Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une
bonne heure.

La voix grave reprit:

--_Requiescat in pace_.

Et la voix d'enfant dit:

--_Amen_.

Jean Valjean, l'oreille tendue, perut quelque chose comme des pas qui
s'loignaient.

--Les voil qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.

Tout  coup il entendit sur sa tte un bruit qui lui sembla la chute du
tonnerre.

C'tait une pellete de terre qui tombait sur le cercueil.

Une seconde pellete de terre tomba.

Un des trous par o il respirait venait de se boucher.

Une troisime pellete de terre tomba.

Puis une quatrime.

Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean
perdit connaissance.




Chapitre VII

O l'on trouvera l'origine du mot:
ne pas perdre la carte


Voici ce qui se passait au-dessus de la bire o tait Jean Valjean.

Quand le corbillard se fut loign, quand le prtre et l'enfant de
choeur furent remonts en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne
quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa
pelle, qui tait enfonce droite dans le tas de terre.

Alors Fauchelevent prit une rsolution suprme.

Il se plaa entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:

--C'est moi qui paye!

Le fossoyeur le regarda avec tonnement, et rpondit:

--Quoi, paysan?

Fauchelevent rpta:

--C'est moi qui paye!

--Quoi?

--Le vin.

--Quel vin?

--L'Argenteuil.

--O a l'Argenteuil?

--Au Bon Coing.

--Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.

Et il jeta une pellete de terre sur le cercueil.

La bire rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prt 
tomber lui-mme dans la fosse. Il cria, d'une voix o commenait  se
mler l'tranglement du rle:

--Camarade, avant que le Bon Coing soit ferm!

Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:

--Je paye!

Et il saisit le bras du fossoyeur.

--coutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour
vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commenons donc
par aller boire un coup.

Et tout en parlant, tout en se cramponnant  cette insistance
dsespre, il faisait cette rflexion lugubre:

--Et quand il boirait! se griserait-il?

--Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y
consens. Nous boirons. Aprs l'ouvrage, jamais avant.

Et il donna le branle  sa pelle. Fauchelevent le retint.

--C'est de l'Argenteuil  six!

--Ah , dit le fossoyeur, vous tes sonneur de cloches. Din don, din
don; vous ne savez dire que a. Allez vous faire lanlaire.

Et il lana la seconde pellete.

Fauchelevent arrivait  ce moment o l'on ne sait plus ce qu'on dit.

--Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!

--Quand nous aurons couch l'enfant, dit le fossoyeur.

Il jeta la troisime pellete.

Puis il enfona la pelle dans la terre et ajouta:

--Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait
derrire nous si nous la plantions l sans couverture.

En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la
poche de sa veste billait.

Le regard effar de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche,
et s'y arrta.

Le soleil n'tait pas encore cach par l'horizon; il faisait assez jour
pour qu'on pt distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche
bante.

Toute la quantit d'clair que peut avoir l'oeil d'un paysan picard
traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une ide.

Sans que le fossoyeur, tout  sa pellete de terre, s'en apert, il lui
plongea par derrire la main dans la poche, et il retira de cette poche
la chose blanche qui tait au fond.

Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrime pellete.

Au moment o il se retournait pour prendre la cinquime, Fauchelevent le
regarda avec un profond calme et lui dit:

-- propos, nouveau, avez-vous votre carte?

Le fossoyeur s'interrompit.

--Quelle carte?

--Le soleil va se coucher.

--C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.

--La grille du cimetire va se fermer.

--Eh bien, aprs?

--Avez-vous votre carte?

--Ah, ma carte! dit le fossoyeur.

Et il fouilla dans sa poche.

Une poche fouille, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora
le premier, retourna le second.

--Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oublie.

--Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pleur des gens livides.

--Ah Jsus-mon-Dieu-bancroche--bas-la-lune! s'cria-t-il. Quinze francs
d'amende!

--Trois pices-cent-sous, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.

Le tour de Fauchelevent tait venu.

--Ah , dit Fauchelevent, conscrit, pas de dsespoir. Il ne s'agit pas
de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze
francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous
tes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs.
Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le
soleil se couche, il touche au dme, le cimetire va fermer dans cinq
minutes.

--C'est vrai, rpondit le fossoyeur.

--D'ici  cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse,
elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver  temps pour
sortir avant que la grille soit ferme.

--C'est juste.

--En ce cas quinze francs d'amende.

--Quinze francs.

--Mais vous avez le temps...--O demeurez-vous?

-- deux pas de la barrire.  un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard,
numro 87.

--Vous avez le temps, en pendant vos guiboles  votre cou, de sortir
tout de suite.

--C'est exact.

--Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre
carte, vous revenez, le portier du cimetire vous ouvre. Ayant votre
carte, rien  payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le
garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.

--Je vous dois la vie, paysan.

--Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.

Le fossoyeur, perdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en
courant.

Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourr, Fauchelevent couta
jusqu' ce qu'il et entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la
fosse et dit  demi-voix:

--Pre Madeleine!

Rien ne rpondit. Fauchelevent eut un frmissement. Il se laissa rouler
dans la fosse plutt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tte du
cercueil et cria:

--tes-vous l?

Silence dans la bire.

Fauchelevent, ne respirant plus  force de tremblement, prit son ciseau
 froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de
Jean Valjean apparut dans le crpuscule, les yeux ferms, ple.

Les cheveux de Fauchelevent se hrissrent, il se leva debout, puis
tomba adoss  la paroi de la fosse, prt  s'affaisser sur la bire. Il
regarda Jean Valjean.

Jean Valjean gisait, blme et immobile.

Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:

--Il est mort!

Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings
ferms vinrent frapper ses deux paules, il cria:

--Voil comme je le sauve, moi!

Alors le pauvre bonhomme se mit  sangloter. Monologuant, car c'est une
erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes
agitations parlent souvent  haute voix.

--C'est la faute au pre Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet
imbcile-l? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment o on ne
s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Pre
Madeleine! Il est dans la bire. Il est tout port. C'est fini.

--Aussi, ces choses-l, est-ce que a a du bon sens? Ah! mon Dieu! il
est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire?
qu'est-ce que la fruitire va dire? Qu'un homme comme  meure comme a,
si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'tait mis sous ma
charrette! Pre Madeleine! pre Madeleine! Pardine, il a touff, je
disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voil une jolie
polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme
qu'il y et dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord
je ne rentre pas l-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme !
C'est bien la peine d'tre deux vieux pour tre deux vieux fous. Mais
d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'tait dj
le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-l. Pre Madeleine!
pre Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne
m'entend pas. Tirez-vous donc de l  prsent!

Et il s'arracha les cheveux.

On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'tait la
grille du cimetire qui se fermait.

Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout  coup eut une sorte de
rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean
Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.

Voir une mort est effrayant, voir une rsurrection l'est presque autant.
Fauchelevent devint comme de pierre, ple, hagard, boulevers par tous
ces excs d'motions, ne sachant s'il avait affaire  un vivant ou  un
mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.

--Je m'endormais, dit Jean Valjean.

Et il se mit sur son sant.

Fauchelevent tomba  genoux.

--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!

Puis il se releva et cria:

--Merci, pre Madeleine!

Jean Valjean n'tait qu'vanoui. Le grand air l'avait rveill.

La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant 
faire que Jean Valjean pour revenir  lui.

--Vous n'tes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je
vous ai tant appel que vous tes revenu. Quand j'ai vu vos yeux ferms,
j'ai dit: bon! le voil touff. Je serais devenu fou furieux, vrai fou
 camisole. On m'aurait mis  Bictre. Qu'est-ce que vous voulez que je
fasse si vous tiez mort? Et votre petite! c'est la fruitire qui n'y
aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le
grand-pre est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle
histoire! Ah! vous tes vivant, voil le bouquet.

--J'ai froid, dit Jean Valjean.

Ce mot rappela compltement Fauchelevent  la ralit, qui tait
urgente. Ces deux hommes, mme revenus  eux, avaient, sans s'en rendre
compte, l'me trouble, et en eux quelque chose d'trange qui tait
l'garement sinistre du lieu.

--Sortons vite d'ici, s'cria Fauchelevent.

Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'tait pourvu.

--Mais d'abord la goutte! dit-il.

La gourde acheva ce que le grand air avait commenc. Jean Valjean but
une gorge d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-mme.

Il sortit de la bire, et aida Fauchelevent  en reclouer le couvercle.

Trois minutes aprs, ils taient hors de la fosse.

Du reste Fauchelevent tait tranquille. Il prit son temps. Le cimetire
tait ferm. La survenue du fossoyeur Gribier n'tait pas  craindre. Ce
conscrit tait chez lui, occup  chercher sa carte, et bien empch
de la trouver dans son logis puisqu'elle tait dans la poche de
Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetire.

Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux
firent l'enterrement de la bire vide.

Quand la fosse fut comble, Fauchelevent dit  Jean Valjean:

--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.

La nuit tombait.

Jean Valjean eut quelque peine  se remuer et  marcher. Dans cette
bire, il s'tait roidi et tait devenu un peu cadavre. L'ankylose de la
mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque
sorte, qu'il se dgelt du spulcre.

--Vous tes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,
nous battrions la semelle.

--Bah! rpondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les
jambes.

Ils s'en allrent par les alles o le corbillard avait pass. Arrivs
devant la grille ferme et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui
tenait  sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la bote, le
portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.

--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne ide vous avez
eue, pre Madeleine!

Ils franchirent la barrire Vaugirard de la faon la plus simple du
monde. Aux alentours d'un cimetire, une pelle et une pioche sont deux
passeports.

La rue de Vaugirard tait dserte.

--Pre Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les
yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi
donc le numro 87.

--Le voici justement, dit Jean Valjean.

--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la
pioche, et attendez-moi deux minutes.

Fauchelevent entra au numro 87, monta tout en haut, guid par
l'instinct qui mne toujours le pauvre au grenier, et frappa dans
l'ombre  la porte d'une mansarde. Une voix rpondit:

--Entrez.

C'tait la voix de Gribier.

Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur tait, comme toutes
ces infortunes demeures, un galetas dmeubl et encombr. Une caisse
d'emballage,--une bire peut-tre,--y tenait lieu de commode, un pot 
beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le
carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,
sur une loque qui tait un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et
force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intrieur portait les
traces d'un bouleversement. On et dit qu'il y avait eu l un
tremblement de terre pour un. Les couvercles taient dplacs, les
haillons taient pars, la cruche tait casse, la mre avait pleur,
les enfants probablement avaient t battus; traces d'une perquisition
acharne et bourrue. Il tait visible que le fossoyeur avait perdument
cherch sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le
galetas, depuis sa cruche jusqu' sa femme. Il avait l'air dsespr.

Mais Fauchelevent se htait trop vers le dnouement de l'aventure pour
remarquer ce ct triste de son succs.

Il entra et dit:

--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.

Gribier le regarda stupfait.

--C'est vous, paysan?

--Et demain matin chez le concierge du cimetire vous trouverez votre
carte.

Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.

--Cela veut dire que vous aviez laiss tomber votre carte de votre
poche, que je l'ai trouve  terre quand vous avez t parti, que j'ai
enterr le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,
que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas
quinze francs. Voil, conscrit.

--Merci, villageois! s'cria Gribier bloui. La prochaine fois, c'est
moi qui paye  boire.




Chapitre VIII

Interrogatoire russi


Une heure aprs, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se
prsentaient au numro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces
hommes levait le marteau et frappait.

C'taient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.

Les deux bonshommes taient alls chercher Cosette chez la fruitire de
la rue du Chemin-Vert o Fauchelevent l'avait dpose la veille. Cosette
avait pass ces vingt-quatre heures  ne rien comprendre et  trembler
silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleur. Elle
n'avait pas mang non plus, ni dormi. La digne fruitire lui avait fait
cent questions, sans obtenir d'autre rponse qu'un regard morne,
toujours le mme. Cosette n'avait rien laiss transpirer de tout ce
qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on
traversait une crise. Elle sentait profondment qu'il fallait tre
sage. Qui n'a prouv la souveraine puissance de ces trois mots
prononcs avec un certain accent dans l'oreille d'un petit tre effray:
_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un
secret comme un enfant.

Seulement, quand, aprs ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait
revu Jean Valjean, elle avait pouss un tel cri de joie, que quelqu'un
de pensif qui l'et entendu et devin dans ce cri la sortie d'un abme.

Fauchelevent tait du couvent et savait les mots de passe. Toutes les
portes s'ouvrirent.

Ainsi fut rsolu le double et effrayant problme: sortir, et entrer.

Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de
service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on
voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face 
la porte cochre. Le portier les introduisit tous les trois par cette
porte, et de l, ils gagnrent ce parloir intrieur rserv o
Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.

La prieure, son rosaire  la main, les attendait. Une mre vocale, le
voile bas, tait debout prs d'elle. Une chandelle discrte clairait,
on pourrait presque dire faisait semblant d'clairer le parloir.

La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil
baiss.

Puis elle le questionna:

--C'est vous le frre?

--Oui, rvrende mre, rpondit Fauchelevent.

--Comment vous appelez-vous?

Fauchelevent rpondit:

--Ultime Fauchelevent.

Il avait eu en effet un frre nomm Ultime qui tait mort.

--De quel pays tes-vous?

Fauchelevent rpondit:

--De Picquigny, prs Amiens.

--Quel ge avez-vous?

Fauchelevent rpondit:

--Cinquante ans.

--Quel est votre tat?

Fauchelevent rpondit:

--Jardinier.

--tes-vous bon chrtien?

Fauchelevent rpondit:

--Tout le monde l'est dans la famille.

--Cette petite est  vous?

Fauchelevent rpondit:

--Oui, rvrende mre.

--Vous tes son pre?

Fauchelevent rpondit:

--Son grand-pre.

La mre vocale dit  la prieure  demi-voix:

--Il rpond bien.

Jean Valjean n'avait pas prononc un mot.

La prieure regarda Cosette avec attention, et dit  demi-voix  la mre
vocale:

--Elle sera laide.

Les deux mres causrent quelques minutes trs bas dans l'angle du
parloir, puis la prieure se retourna et dit:

--Pre Fauvent, vous aurez une autre genouillre avec grelot. Il en faut
deux maintenant.

Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les
religieuses ne rsistaient pas  soulever un coin de leur voile. On
voyait au fond sous les arbres deux hommes bcher cte  cte, Fauvent
et un autre. vnement norme. Le silence fut rompu jusqu'
s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.

Les mres vocales ajoutaient: C'est un frre au pre Fauvent.

Jean Valjean en effet tait rgulirement install; il avait la
genouillre de cuir, et le grelot; il tait dsormais officiel. Il
s'appelait Ultime Fauchelevent.

La plus forte cause dterminante de l'admission avait t l'observation
de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_.

La prieure, ce pronostic prononc, prit immdiatement Cosette en amiti,
et lui donna place au pensionnat comme lve de charit.

Ceci n'a rien que de trs logique. On a beau n'avoir point de miroir au
couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles
qui se sentent jolies se laissent malaisment faire religieuses; la
vocation tant assez volontiers en proportion inverse de la beaut, on
espre plus des laides que des belles. De l un got vif pour les
laiderons.

Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple
succs; auprs de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprs du
fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a pargn l'amende; auprs du
couvent qui, grce  lui, en gardant le cercueil de la mre Crucifixion
sous l'autel, luda Csar et satisfit Dieu. Il y eut une bire avec
cadavre au Petit-Picpus et une bire sans cadavre au cimetire
Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondment troubl, mais
ne s'en aperut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour
Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs
et le plus prcieux des jardiniers.  la plus prochaine visite de
l'archevque, la prieure conta la chose  Sa Grandeur, en s'en
confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevque, au sortir du
couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas,  Mr de Latil,
confesseur de Monsieur, plus tard archevque de Reims et cardinal.
L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla  Rome. Nous
avons eu sous les yeux un billet adress par le pape rgnant alors, Lon
XII,  un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et
nomm comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: Il parat qu'il y a
dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,
appel Fauvent. Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'
Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de
couvrir ses melonnires, sans tre au fait de son excellence et de sa
saintet. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un
boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publi dans l'
_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remport
le prix au concours des btes  cornes_.




Chapitre IX

Clture


Cosette au couvent continua de se taire.

Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du
reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous
les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien
ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant
souffert qu'elle craignait tout, mme de parler, mme de respirer. Une
parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche!  peine
commenait-elle  se rassurer depuis qu'elle tait  Jean Valjean. Elle
s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,
mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit  Jean
Valjean:

--Pre, si j'avais su, je l'aurais emmene.

Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des
lves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remt les vtements
qu'elle dpouillait. C'tait ce mme habillement de deuil qu'il lui
avait fait revtir lorsqu'elle avait quitt la gargote Thnardier. Il
n'tait pas encore trs us. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les
bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates
dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de
se procurer. Il mit cette valise sur une chaise prs de son lit, et il
en avait toujours la clef sur lui.--Pre, lui demanda un jour Cosette,
qu'est-ce que c'est donc que cette bote-l qui sent si bon?

Le pre Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et
qu'il ignora, fut rcompens de sa bonne action; d'abord il en fut
heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,
comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait  la prsence de Mr
Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le
pass, et d'une manire infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr
Madeleine le lui payait.

Les religieuses n'adoptrent point ce nom d'Ultime; elles appelrent
Jean Valjean _l'autre Fauvent_.

Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque
course  faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'tait toujours
l'an Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et
jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixs sur Dieu ne
sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de prfrence, occupes 
se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.

Du reste bien en prit  Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas
bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.

Ce couvent tait pour Jean Valjean comme une le entoure de gouffres.
Ces quatre murs taient dsormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel
assez pour tre serein et Cosette assez pour tre heureux.

Une vie trs douce recommena pour lui.

Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.
Cette bicoque, btie en pltras, qui existait encore en 1845, tait
compose, comme on sait, de trois chambres, lesquelles taient toutes
nues et n'avaient que les murailles. La principale avait t cde de
force, car Jean Valjean avait rsist en vain, par le pre Fauchelevent
 Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destins 
l'accrochement de la genouillre et de la hotte, avait pour ornement un
papier-monnaie royaliste de 93 appliqu  la muraille au-dessus de la
chemine et dont voici le fac-simil exact:



Cet assignat venden avait t clou au mur par le prcdent jardinier,
ancien chouan qui tait mort dans le couvent et que Fauchelevent avait
remplac.

Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y tait trs
utile. Il avait t jadis mondeur et se retrouvait volontiers
jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de
secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger
taient des sauvageons; il les cussonna et leur fit donner d'excellents
fruits.

Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure prs
de lui. Comme les soeurs taient tristes et qu'il tait bon, l'enfant le
comparait et l'adorait.  l'heure fixe, elle accourait vers la baraque.
Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean
Valjean s'panouissait, et sentait son bonheur s'accrotre du bonheur
qu'il donnait  Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant
que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus
rayonnante. Aux heures des rcrations, Jean Valjean regardait de loin
Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.

Car maintenant Cosette riait.

La figure de Cosette en tait mme jusqu' un certain point change. Le
sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du
visage humain.

La rcration finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les
fentres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les
fentres de son dortoir.

Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, 
maintenir et  complter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'vque. Il est
certain qu'un des cts de la vertu aboutit  l'orgueil. Il y a l un
pont bti par le diable. Jean Valjean tait peut-tre  son insu assez
prs de ce ct-l et de ce pont-l, lorsque la providence le jeta dans
le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'tait compar qu' l'vque,
il s'tait trouv indigne et il avait t humble; mais depuis quelque
temps il commenait  se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui
sait? il aurait peut-tre fini par revenir tout doucement  la haine.

Le couvent l'arrta sur cette pente.

C'tait le deuxime lieu de captivit qu'il voyait. Dans sa jeunesse,
dans ce qui avait t pour lui le commencement de la vie, et plus tard,
tout rcemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu
terrible, et dont les svrits lui avaient toujours paru tre
l'iniquit de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui aprs le
bagne il voyait le clotre; et songeant qu'il avait fait partie du bagne
et qu'il tait maintenant, pour ainsi dire, spectateur du clotre, il
les confrontait dans sa pense avec anxit.

Quelquefois il s'accoudait sur sa bche et descendait lentement dans les
spirales sans fond de la rverie.

Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils taient misrables;
ils se levaient ds l'aube et travaillaient jusqu' la nuit;  peine
leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, o
l'on ne leur tolrait que des matelas de deux pouces d'paisseur, dans
des salles qui n'taient chauffes qu'aux mois les plus rudes de
l'anne; ils taient vtus d'affreuses casaques rouges; on leur
permettait, par grce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et
une roulire de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient
de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient  la
fatigue. Ils vivaient, n'ayant plus de noms, dsigns seulement par des
numros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant
la voix, les cheveux coups, sous le bton, dans la honte.

Puis son esprit retombait sur les tres qu'il avait devant les yeux.

Ces tres vivaient, eux aussi, les cheveux coups, les yeux baisss, la
voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,
non le dos meurtri par le bton, mais les paules dchires par la
discipline.  eux aussi, leur nom parmi les hommes s'tait vanoui; ils
n'existaient plus que sous des appellations austres. Ils ne mangeaient
jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent
jusqu'au soir sans nourriture; ils taient vtus, non d'une veste rouge,
mais d'un suaire noir, en laine, pesant l't, lger l'hiver, sans
pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans mme avoir, selon la
saison, la ressource du vtement de toile ou du surtout de laine; et ils
portaient six mois de l'anne des chemises de serge qui leur donnaient
la fivre. Ils habitaient, non des salles chauffes seulement dans les
froids rigoureux, mais des cellules o l'on n'allumait jamais de feu;
ils couchaient, non sur des matelas pais de deux pouces, mais sur la
paille. Enfin on ne leur laissait pas mme le sommeil; toutes les nuits,
aprs une journe de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier
repos, au moment o l'on s'endormait et o l'on se rchauffait  peine,
se rveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glace et
sombre, les deux genoux sur la pierre.

 de certains jours, il fallait que chacun de ces tres,  tour de rle,
restt douze heures de suite agenouill sur la dalle ou prostern la
face contre terre et les bras en croix.

Les autres taient des hommes; ceux-ci taient des femmes.

Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient vol, viol, pill, tu,
assassin. C'taient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des
incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces
femmes? Elles n'avaient rien fait.

D'un ct le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricit,
l'homicide, toutes les espces du sacrilge, toutes les varits de
l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.

L'innocence parfaite, presque enleve dans une mystrieuse assomption,
tenant encore  la terre par la vertu, tenant dj au ciel par la
saintet.

D'un ct des confidences de crimes qu'on se fait  voix basse. De
l'autre la confession des fautes qui se fait  voix haute. Et quels
crimes! et quelles fautes!

D'un ct des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un ct une
peste morale, garde  vue, parque sous le canon, et dvorant lentement
ses pestifrs; de l'autre un chaste embrasement de toutes les mes dans
le mme foyer. L les tnbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de
clarts, et des clarts pleines de rayonnements.

Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la dlivrance possible, une
limite lgale toujours entrevue, et puis l'vasion. Dans le second, la
perptuit; pour toute esprance,  l'extrmit lointaine de l'avenir,
cette lueur de libert que les hommes appellent la mort.

Dans le premier, on n'tait enchan que par des chanes; dans l'autre,
on tait enchan par sa foi.

Que se dgageait-il du premier? Une immense maldiction, le grincement
de dents, la haine, la mchancet dsespre, un cri de rage contre
l'association humaine, un sarcasme au ciel.

Que sortait-il du second? La bndiction et l'amour.

Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espces
d'tres si diffrents accomplissaient la mme oeuvre, l'expiation.

Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation
personnelle, l'expiation pour soi-mme. Mais il ne comprenait pas celle
des autres, celle de ces cratures sans reproche et sans souillure, et
il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle
expiation?

Une voix rpondait dans sa conscience: La plus divine des gnrosits
humaines, l'expiation pour autrui.

Ici toute thorie personnelle est rserve, nous ne sommes que
narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaons,
et nous traduisons ses impressions.

Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abngation, la plus haute
cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs
fautes et qui les expie  leur place; la servitude subie, la torture
accepte, le supplice rclam par les mes qui n'ont pas pch pour en
dispenser les mes qui ont failli; l'amour de l'humanit s'abmant dans
l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux tres
faibles ayant la misre de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui
sont rcompenss.

Et il se rappelait qu'il avait os se plaindre!

Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour couter le chant
reconnaissant de ces cratures innocentes et accables de svrits, et
il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui taient
chtis justement n'levaient la voix vers le ciel que pour blasphmer,
et que lui, misrable, il avait montr le poing  Dieu.

Chose frappante et qui le faisait rver profondment comme un
avertissement  voix basse de la providence mme, l'escalade, les
cltures franchies, l'aventure accepte jusqu' la mort, l'ascension
difficile et dure, tous ces mmes efforts qu'il avait faits pour sortir
de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans
celui-ci. tait-ce un symbole de sa destine?

Cette maison tait une prison aussi, et ressemblait lugubrement 
l'autre demeure dont il s'tait enfui, et pourtant il n'avait jamais eu
l'ide de rien de pareil.

Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder
qui? Des anges.

Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait
autour des brebis.

C'tait un lieu d'expiation, et non de chtiment; et pourtant il tait
plus austre encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces
vierges taient plus durement courbes que les forats. Un vent froid et
rude, ce vent qui avait glac sa jeunesse, traversait la fosse grille
et cadenasse des vautours; une bise plus pre et plus douloureuse
encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?

Quand il pensait  ces choses, tout ce qui tait en lui s'abmait devant
ce mystre de sublimit.

Dans ces mditations l'orgueil s'vanouit. Il fit toutes sortes de
retours sur lui-mme; il se sentit chtif et pleura bien des fois. Tout
ce qui tait entr dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les
saintes injonctions de l'vque, Cosette par l'amour, le couvent par
l'humilit.

Quelquefois, le soir, au crpuscule,  l'heure o le jardin tait
dsert, on le voyait  genoux au milieu de l'alle qui ctoyait la
chapelle, devant la fentre o il avait regard la nuit de son arrive,
tourn vers l'endroit o il savait que la soeur qui faisait la
rparation tait prosterne et en prire. Il priait, ainsi agenouill
devant cette soeur.

Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.

Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumes, ces
enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce
clotre silencieux, le pntraient lentement, et peu  peu son me se
composait de silence comme ce clotre, de parfum comme ces fleurs, de
paix comme ce jardin, de simplicit comme ces femmes, de joie comme ces
enfants. Et puis il songeait que c'taient deux maisons de Dieu qui
l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa
vie, la premire lorsque toutes les portes se fermaient et que la
socit humaine le repoussait, la deuxime au moment o la socit
humaine se remettait  sa poursuite et o le bagne se rouvrait; et que
sans la premire il serait retomb dans le crime et sans la seconde dans
le supplice.

Tout son coeur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en
plus.

Plusieurs annes s'coulrent ainsi; Cosette grandissait.




Livre premier--Paris tudi dans son atome




Chapitre I

Parvulus


Paris a un enfant et la fort a un oiseau; l'oiseau s'appelle le
moineau; l'enfant s'appelle le gamin.

Accouplez ces deux ides qui contiennent, l'une toute la fournaise,
l'autre toute l'aurore, choquez ces tincelles, Paris, l'enfance; il en
jaillit un petit tre. _Homuncio_, dirait Plaute.

Ce petit tre est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au
spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n'a pas de chemise sur
le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tte; il est
comme les mouches du ciel qui n'ont rien de tout cela. Il a de sept 
treize ans, vit par bandes, bat le pav, loge en plein air, porte un
vieux pantalon de son pre qui lui descend plus bas que les talons, un
vieux chapeau de quelque autre pre qui lui descend plus bas que les
oreilles, une seule bretelle en lisire jaune, court, guette, qute,
perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damn, hante le cabaret,
connat des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons
obscnes, et n'a rien de mauvais dans le coeur. C'est qu'il a dans l'me
une perle, l'innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue.
Tant que l'homme est enfant, Dieu veut qu'il soit innocent.

Si l'on demandait  l'norme ville: Qu'est-ce que c'est que cela? elle
rpondrait: C'est mon petit.




Chapitre II

Quelques-uns de ses signes particuliers


Le gamin de Paris, c'est le nain de la gante.

N'exagrons point, ce chrubin du ruisseau a quelquefois une chemise
mais alors il n'en a qu'une; il a quelquefois des souliers, mais alors
ils n'ont point de semelles; il a quelquefois un logis, et il l'aime,
car il y trouve sa mre; mais il prfre la rue, parce qu'il y trouve la
libert. Il a ses jeux  lui, ses malices  lui dont la haine des
bourgeois fait le fond; ses mtaphores  lui; tre mort, cela s'appelle
_manger des pissenlits par la racine;_ ses mtiers  lui, amener des
fiacres, baisser les marchepieds des voitures, tablir des pages d'un
ct de la rue  l'autre dans les grosses pluies, ce qu'il appelle faire
_des ponts des arts_, crier les discours prononcs par l'autorit en
faveur du peuple franais, gratter l'entre-deux des pavs; il a sa
monnaie  lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre
faonn qu'on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie,
qui prend le nom de _loques_, a un cours invariable et fort bien rgl
dans cette petite bohme d'enfants.

Enfin il a sa faune  lui, qu'il observe studieusement dans des coins;
la bte  bon Dieu, le puceron tte-de-mort, le faucheux, le diable,
insecte noir qui menace en tordant sa queue arme de deux cornes. Il a
son monstre fabuleux qui a des cailles sous le ventre et qui n'est pas
un lzard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud,
qui habite les trous des vieux fours  chaux et des puisards desschs,
noir, velu, visqueux, rampant, tantt lent, tantt rapide, qui ne crie
pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais
vu; il nomme ce monstre le sourd. Chercher des sourds dans les
pierres, c'est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever
brusquement un pav, et voir des cloportes. Chaque rgion de Paris est
clbre par les trouvailles intressantes qu'on peut y faire. Il y a des
perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds
au Panthon, il y a des ttards dans les fosss du Champ de Mars.

Quant  des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n'est pas moins
cynique, mais il est plus honnte. Il est dou d'on ne sait quelle
jovialit imprvue; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va
gaillardement de la haute comdie  la farce.

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un
mdecin.--Tiens, s'crie un gamin, depuis quand les mdecins
reportent-ils leur ouvrage?

Un autre est dans une foule. Un homme grave, orn de lunettes et de
breloques, se retourne indign:--Vaurien, tu viens de prendre la
taille  ma femme.

--Moi, monsieur! fouillez-moi.




Chapitre III

Il est agrable


Le soir, grce  quelques sous qu'il trouve toujours moyen de se
procurer, l'_homuncio_ entre dans un thtre. En franchissant ce seuil
magique, il se transfigure; il tait le gamin, il devient le titi. Les
thtres sont des espces de vaisseaux retourns qui ont la cale en
haut. C'est dans cette cale que le titi s'entasse. Le titi est au gamin
ce que la phalne est  la larve; le mme tre envol et planant. Il
suffit qu'il soit l, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance
d'enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble 
un battement d'ailes, pour que cette cale troite, ftide, obscure,
sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis.

Donnez  un tre l'inutile et tez-lui le ncessaire, vous aurez le
gamin.

Le gamin n'est pas sans quelque intuition littraire. Sa tendance, nous
le disons avec la quantit de regret qui convient, ne serait point le
got classique. Il est, de sa nature, peu acadmique. Ainsi, pour donner
un exemple, la popularit de mademoiselle Mars dans ce petit public
d'enfants orageux tait assaisonne d'une pointe d'ironie. Le gamin
l'appelait mademoiselle _Muche_.

Cet tre braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un
bambin et des guenilles comme un philosophe, pche dans l'gout, chasse
dans le cloaque, extrait la gat de l'immondice, fouaille de sa verve
les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule,
tempre Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis
le De Profundis jusqu' la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu'il
ignore, est spartiate jusqu' la filouterie, est fou jusqu' la sagesse,
est lyrique jusqu' l'ordure, s'accroupirait sur l'Olympe, se vautre
dans le fumier et en sort couvert d'toiles. Le gamin de Paris, c'est
Rabelais petit.

Il n'est pas content de sa culotte, s'il n'y a point de gousset de
montre.

Il s'tonne peu, s'effraye encore moins, chansonne les superstitions,
dgonfle les exagrations, blague les mystres, tire la langue aux
revenants, dpotise les chasses, introduit la caricature dans les
grossissements piques. Ce n'est pas qu'il est prosaque; loin de l;
mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si
Adamastor lui apparaissait, le gamin dirait: Tiens! Croquemitaine!




Chapitre IV

Il peut tre utile


Paris commence au badaud et finit au gamin, deux tres dont aucune autre
ville n'est capable; l'acceptation passive qui se satisfait de regarder,
et l'initiative inpuisable; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela
dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud.
Toute l'anarchie est dans le gamin.

Ce ple enfant des faubourgs de Paris vit et se dveloppe, se noue et
se dnoue dans la souffrance, en prsence des ralits sociales et des
choses humaines, tmoin pensif. Il se croit lui-mme insouciant; il ne
l'est pas. Il regarde, prt  rire; prt  autre chose aussi. Qui que
vous soyez qui vous nommez Prjug, Abus, Ignominie, Oppression,
Iniquit, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au
gamin bant.

Ce petit grandira.

De quelle argile est-il fait? de la premire fange venue. Une poigne de
boue, un souffle, et voil Adam. Il sufft qu'un dieu passe. Un dieu a
toujours pass sur le gamin. La fortune travaille  ce petit tre. Par
ce mot la fortune, nous entendons un peu l'aventure. Ce pygme ptri 
mme dans la grosse terre commune, ignorant, illettr, ahuri, vulgaire,
populacier, sera-ce un ionien ou un botien? Attendez, _currit rota_,
l'esprit de Paris, ce dmon qui cre les enfants du hasard et les hommes
du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.




Chapitre V

Ses frontires


Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui.
_Urbis amator_, comme Fuscus; _ruris amator_, comme Flaccus.

Errer songeant, c'est--dire flner, est un bon emploi du temps pour le
philosophe; particulirement dans cette espce de campagne un peu
btarde, assez laide, mais bizarre et compose de deux natures, qui
entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue,
c'est observer l'amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin
de l'herbe, commencement du pav, fin des sillons, commencement des
boutiques, fin des ornires, commencement des passions, fin du murmure
divin, commencement de la rumeur humaine; de l un intrt
extraordinaire.

De l, dans ces lieux peu attrayants, et marqus  jamais par le passant
de l'pithte: _triste_, les promenades, en apparence sans but, du
songeur.

Celui qui crit ces lignes a t longtemps rdeur de barrires  Paris,
et c'est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces
sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces pltres, ces pres
monotonies des friches et des jachres, les plants de primeurs des
marachers aperus tout  coup dans un fond, ce mlange du sauvage et du
bourgeois, ces vastes recoins dserts o les tambours de la garnison
tiennent bruyamment cole et font une sorte de bgayement de la
bataille, ces thbades le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin
dgingand qui tourne au vent, les roues d'extraction des carrires, les
guinguettes au coin des cimetires, le charme mystrieux des grands murs
sombres coupant carrment d'immenses terrains vagues inonds de soleil
et pleins de papillons, tout cela l'attirait.

Presque personne sur la terre ne connat ces lieux singuliers, la
Glacire, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigr de balles, le
Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne,
Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Chtillon o il y a une
vieille carrire puise qui ne sert plus qu' faire pousser des
champignons, et que ferme  fleur de terre une trappe en planches
pourries. La campagne de Rome est une ide, la banlieue de Paris en est
une autre; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des
champs, des maisons ou des arbres, c'est rester  la surface; tous les
aspects des choses sont des penses de Dieu. Le lieu o une plaine fait
sa jonction avec une ville est toujours empreint d'on ne sait quelle
mlancolie pntrante. La nature et l'humanit vous y parlent  la fois.
Les originalits locales y apparaissent.

Quiconque a err comme nous dans ces solitudes contigus  nos faubourgs
qu'on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu  et l, 
l'endroit le plus abandonn, au moment le plus inattendu, derrire une
haie maigre ou dans l'angle d'un mur lugubre, des enfants, groups
tumultueusement, ftides, boueux, poudreux, dpenaills, hrisss, qui
jouent  la pigoche couronns de bleuets. Ce sont tous les petits
chapps des familles pauvres. Le boulevard extrieur est leur milieu
respirable; la banlieue leur appartient. Ils y font une ternelle cole
buissonnire. Ils y chantent ingnument leur rpertoire de chansons
malpropres. Ils sont l, ou pour mieux dire, ils existent l, loin de
tout regard, dans la douce clart de mai ou de juin, agenouills autour
d'un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant
des liards, irresponsables, envols, lchs, heureux; et, ds qu'ils
vous aperoivent, ils se souviennent qu'ils ont une industrie, et qu'il
leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent  vendre un vieux bas de
laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres
d'enfants tranges sont une des grces charmantes, et en mme temps
poignantes, des environs de Paris.

Quelquefois, dans ces tas de garons, il y a des petites
filles,--sont-ce leurs soeurs?--presque jeunes filles, maigres,
fivreuses, gantes de hle, marques de taches de rousseur, coiffes
d'pis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en
voit qui mangent des cerises dans les bls. Le soir on les entend rire.
Ces groupes, chaudement clairs de la pleine lumire de midi ou
entrevus dans le crpuscule, occupent longtemps le songeur, et ces
visions se mlent  son rve.

Paris, centre, la banlieue, circonfrence; voil pour ces enfants toute
la terre. Jamais ils ne se hasardent au del. Ils ne peuvent pas plus
sortir de l'atmosphre parisienne que les poissons ne peuvent sortir de
l'eau. Pour eux,  deux lieues des barrires, il n'y a plus rien. Ivry,
Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Mnilmontant
Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, Svres, Puteaux,
Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asnires,
Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy,
Gonesse, c'est l que finit l'univers.




Chapitre VI

Un peu d'histoire


 l'poque, d'ailleurs presque contemporaine, o se passe l'action de ce
livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville  chaque
coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
deux cent soixante enfants sans asile ramasss alors annuellement par
les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, rest fameux,
a produit les hirondelles du pont d'Arcole. C'est l, du reste, le
plus dsastreux des symptmes sociaux. Tous les crimes de l'homme
commencent au vagabondage de l'enfant.

Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
tandis que, presque partout, l'enfant livr  lui-mme est en quelque
sorte dvou et abandonn  une sorte d'immersion fatale dans les vices
publics qui dvore en lui l'honntet et la conscience, le gamin de
Paris, insistons-y, si fruste, et si entam  la surface, est
intrieurement  peu prs intact. Chose magnifique  constater et qui
clate dans la splendide probit de nos rvolutions populaires, une
certaine incorruptibilit rsulte de l'ide qui est dans l'air de Paris
comme du sel qui est dans l'eau de l'ocan. Respirer Paris, cela
conserve l'me.

Ce que nous disons l n'te rien au serrement de coeur dont on se sent
pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
semble qu'on voie flotter les fils de la famille brise. Dans la
civilisation actuelle, si incomplte encore, ce n'est point une chose
trs anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
leurs entrailles sur la voie publique. De l des destines obscures.
Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, tre jet sur
le pav de Paris.

Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'taient point dcourags
par l'ancienne monarchie. Un peu d'gypte et de Bohme dans les basses
rgions accommodait les hautes sphres, et faisait l'affaire des
puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple tait un
dogme.  quoi bon les demi-lumires? Tel tait le mot d'ordre. Or
l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.

D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
elle cumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
roi voulait, avec raison, crer une flotte. L'ide tait bonne. Mais
voyons le moyen. Pas de flotte si,  ct du navire  voiles, jouet du
vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va o il
veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galres taient alors 
la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
galres; mais la galre ne se meut que par le galrien; il fallait donc
des galriens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
par les parlements le plus de forats qu'il pouvait. La magistrature y
mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
tte devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
galres. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il et quinze
ans et qu'il ne st o coucher, on l'envoyait aux galres. Grand rgne;
grand sicle.

Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
enlevait, on ne sait pour quel mystrieux emploi. On chuchotait avec
pouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
Barbier parle navement de ces choses. Il arrivait parfois que les
exempts,  court d'enfants, en prenaient qui avaient des pres. Les
pres, dsesprs, couraient sus aux exempts. En ce cas-l, le parlement
intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pres.




Chapitre VII

Le gamin aurait sa place dans les classifications de l'Inde


La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire: n'en
est pas qui veut.

Ce mot, _gamin_, fut imprim pour la premire fois et arriva de la
langue populaire dans la langue littraire en 1834. C'est dans un
opuscule intitul _Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le
scandale fut vif. Le mot a pass.

Les lments qui constituent la considration des gamins entre eux sont
trs varis. Nous en avons connu et pratiqu un qui tait fort respect
et fort admir pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de
Notre-Dame; un autre, pour avoir russi  pntrer dans l'arrire-cour
o taient momentanment dposes les statues du dme des Invalides et
leur avoir chip du plomb; un troisime, pour avoir vu verser une
diligence; un autre encore, parce qu'il connaissait un soldat qui
avait manqu crever un oeil  un bourgeois.

C'est ce qui explique cette exclamation d'un gamin parisien, piphonme
profond dont le vulgaire rit sans le comprendre:--_Dieu de Dieu! ai-je
du malheur! dire que je n'ai pas encore vu quelqu'un tomber d'un
cinquime!_ (_Ai-je_ se prononce _j'ai-t-y; cinquime_ se prononce
_cintime_.)

Certes, c'est un beau mot de paysan que celui-ci: Pre un tel, votre
femme est morte de sa maladie; pourquoi n'avez-vous pas envoy chercher
de mdecin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, _j'nous
mourons nous-mmes_. Mais si toute la passivit narquoise du paysan est
dans ce mot, toute l'anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, 
coup sr, dans cet autre. Un condamn  mort dans la charrette coute
son confesseur. L'enfant de Paris se rcrie:--_Il parle  son calotin.
Oh! le capon!_

Une certaine audace en matire religieuse rehausse le gamin. tre esprit
fort est important.

Assister aux excutions constitue un devoir. On se montre la guillotine
et l'on rit. On l'appelle de toutes sortes de petits noms:--Fin de la
soupe,--Grognon,--La mre au Bleu (au ciel),--La dernire
bouche,--etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les
murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux
grilles, on s'accroche aux chemines. Le gamin nat couvreur comme il
nat marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu'un mt. Pas de fte qui
vaille la Grve. Samson et l'abb Monts sont les vrais noms populaires.
On hue le patient pour l'encourager. On l'admire quelquefois. Lacenaire,
gamin, voyant l'affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot o il y a
un avenir: _J'en tais jaloux_. Dans la gaminerie, on ne connat pas
Voltaire, mais on connat Papavoine. On mle dans la mme lgende les
politiques aux assassins. On a les traditions du dernier vtement de
tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une
casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte
tait chauve et nu-tte, que Castaing tait tout rose et trs joli, que
Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gard ses
bretelles, que Lecouff et sa mre se querellaient.--_Ne vous reprochez
donc pas votre panier_, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer
Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y
grimpe. Un gendarme, de station l, fronce le sourcil.--Laissez-moi
monter, m'sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l'autorit,
il ajoute: Je ne tomberai pas.--Je m'importe peu que tu tombes, rpond
le gendarme.

Dans la gaminerie, un accident mmorable est fort compt. On parvient
au sommet de la considration s'il arrive qu'on se coupe trs
profondment, jusqu' l'os.

Le poing n'est pas un mdiocre lment de respect. Une des choses que le
gamin dit le plus volontiers, c'est: _Je suis joliment fort, va!_--tre
gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estime.




Chapitre VIII

O on lira un mot charmant du dernier roi


L't, il se mtamorphose en grenouille; et le soir,  la nuit tombante,
devant les ponts d'Austerlitz et d'Ina, du haut des trains  charbon et
des bateaux de blanchisseuses, il se prcipite tte baisse dans la
Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et
de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en rsulte
une situation hautement dramatique qui a donn lieu une fois  un cri
fraternel et mmorable; ce cri, qui fut clbre vers 1830, est un
avertissement stratgique de gamin  gamin; il se scande comme un vers
d'Homre, avec une notation presque aussi inexprimable que la mlope
leusiaque des Panathnes, et l'on y retrouve l'antique voh. Le
voici:--_Oh, Titi, ohe! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes
zardes et va-t'en, psse par l'gout!_

Quelquefois ce moucheron--c'est ainsi qu'il se qualifie lui-mme--sait
lire; quelquefois il sait crire, toujours il sait barbouiller. Il
n'hsite pas  se donner, par on ne sait quel mystrieux enseignement
mutuel, tous les talents qui peuvent tre utiles  la chose publique: de
1815  1830, il imitait le cri du dindon; de 1830  1848, il griffonnait
une poire sur les murailles. Un soir d't, Louis-Philippe, rentrant 
pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait
pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille
de Neuilly; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV,
aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis  l'enfant en lui
disant: _La poire est aussi l-dessus_. Le gamin aime le hourvari. Un
certain tat violent lui plat. Il excre les curs. Un jour, rue de
l'universit, un de ces jeunes drles faisait un pied de nez  la porte
cochre du numro 69.--Pourquoi fais-tu cela  cette porte? lui demanda
un passant. L'enfant rpondit: Il y a l un cur. C'est l, en effet,
que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme
du gamin, si l'occasion se prsente d'tre enfant de choeur, il se peut
qu'il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux
choses dont il est le Tantale et qu'il dsire toujours sans y atteindre
jamais: renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.

Le gamin  l'tat parfait possde tous les sergents de ville de Paris,
et sait toujours, lorsqu'il en rencontre un, mettre le nom sous la
figure. Il les dnombre sur le bout du doigt. Il tudie leurs moeurs et
il a sur chacun des notes spciales. Il lit  livre ouvert dans les mes
de la police. Il vous dira couramment et sans broncher:--Un tel est_
tratre;_--un tel est _trs mchant;_--un tel est _grand;_--un tel est
_ridicule;_ (tous ces mots, tratre, mchant, grand, ridicule, ont dans
sa bouche une acception particulire)--celui-ci s'imagine que le
Pont-Neuf est  lui et empche _le monde_ de se promener sur la corniche
en dehors des parapets; celui-l a la manie de tirer les oreilles aux
_personnes_ etc., etc..




Chapitre IX

La vieille me de la Gaule


Il y avait de cet enfant-l dans Poquelin, fils des Halles; il y en
avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l'esprit
gaulois. Mle au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme
l'alcool au vin. Quelquefois elle est dfaut. Homre rabche, soit; on
pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins tait faubourien.
Championnet, qui brutalisait les miracles, tait sorti du pav de Paris;
il avait, tout petit, _inond les portiques_ de Saint-Jean de Beauvais
et de Saint-Etienne du Mont; il avait assez tutoy la chsse de sainte
Genevive pour donner des ordres  la fiole de saint Janvier.

Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de
vilaines dents parce qu'il est mal nourri et que son estomac souffre, et
de beaux yeux parce qu'il a de l'esprit. Jhovah prsent, il sauterait 
cloche-pied les marches du paradis. Il est fort  la savate. Toutes les
croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse
par l'meute; son effronterie persiste devant la mitraille; c'tait un
polisson, c'est un hros; ainsi que le petit thbain, il secoue la peau
du lion; le tambour Bara tait un gamin de Paris; il crie: En avant!
comme le cheval de l'criture dit: Vah! et en une minute, il passe du
marmot au gant.

Cet enfant du bourbier est aussi l'enfant de l'idal. Mesurez cette
envergure qui va de Molire  Bara.

Somme toute, et pour tout rsumer d'un mot, le gamin est un tre qui
s'amuse, parce qu'il est malheureux.




Chapitre X

Ecce Paris, ecce homo


Pour tout rsumer encore, le gamin de Paris aujourd'hui, comme autrefois
le _gracculus_ de Rome, c'est le peuple enfant ayant au front la ride du
monde vieux.

Le gamin est une grce pour la nation, et en mme temps une maladie.
Maladie qu'il faut gurir. Comment? Par la lumire.

La lumire assainit.

La lumire allume.

Toutes les gnreuses irradiations sociales sortent de la science, des
lettres, des arts, de l'enseignement. Faites des hommes, faites des
hommes. clairez-les pour qu'ils vous chauffent. Tt ou tard la
splendide question de l'instruction universelle se posera avec
l'irrsistible autorit du vrai absolu; et alors ceux qui gouverneront
sous la surveillance de l'ide franaise auront  faire ce choix: les
enfants de la France, ou les gamins de Paris; des flammes dans la
lumire ou des feux follets dans les tnbres.

Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.

Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute
cette prodigieuse ville est un raccourci des moeurs mortes et des moeurs
vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l'histoire avec
du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole,
l'Htel de ville, un Parthnon, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg
Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthon, le Panthon, une
Voie Sacre, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l'opinion;
et il remplace les gmonies par le ridicule. Son majo s'appelle le
faraud, son transtvrin s'appelle le faubourien son hammal s'appelle le
fort de la halle, son lazzarone s'appelle la pgre, son cockney
s'appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est  Paris. La poissarde
de Dumarsais peut donner la rplique  la vendeuse d'herbes d'Euripide,
le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso,
Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier
Vadeboncoeur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands
de bric--brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l'Agora
coffrerait Diderot, Grimod de la Reynire a dcouvert le roastbeef au
suif comme Curtillus avait invent le hrisson rti, nous voyons
reparatre sous le ballon de l'arc de l'toile le trapze qui est dans
Plaute, le mangeur d'pes du Poecile rencontr par Apule est avaleur
de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite
font la paire, Ergasile se ferait prsenter chez Cambacrs par
d'Aigrefeuille; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus,
Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste
de Labatut; Aulu-Gelle ne s'arrtait pas plus longtemps devant Congrio
que Charles Nodier devant Polichinelle; Marton n'est pas une tigresse,
mais Pardalisca n'tait point un dragon; Pantolabus le loustic blague au
caf anglais Nomentanus le viveur, Hermogne est tnor aux
Champs-lyses, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vtu en Bobche,
fait la qute; l'importun qui vous arrte aux Tuileries par le bouton de
votre habit vous fait rpter aprs deux mille ans l'apostrophe de
Thesprion: _quis properantem me prehendit pallio_? le vin de Suresnes
parodie le vin d'Albe, le rouge bord de Desaugiers fait quilibre  la
grande coupe de Balatron, le Pre-Lachaise exhale sous les pluies
nocturnes les mmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre
achete pour cinq ans vaut la bire de louage de l'Esclave.

Cherchez quelque chose que Paris n'ait pas. La cuve de Trophonius ne
contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer; Ergaphilos
ressuscite dans Cagliostro; le brahmine Vsaphant s'incarne dans le
comte de Saint-Germain; le cimetire de Saint-Mdard fait de tout aussi
bons miracles que la mosque Oumoumi de Damas.

Paris a un sope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle
Lenormand. Il s'effare comme Delphes aux ralits fulgurantes de la
vision; il fait tourner les tables comme Dodone les trpieds. Il met la
grisette sur le trne comme Rome y met la courtisane; et, somme toute,
si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que
Messaline. Paris combine dans un type inou, qui a vcu et que nous
avons coudoy, la nudit grecque, l'ulcre hbraque et le quolibet
gascon. Il mle Diogne, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux
numros du _Constitutionnel_, et fait Chodruc Duclos.

Bien que Plutarque dise:_ le tyran n'envieillit gure_, Rome, sous Sylla
comme sous Domitien, se rsignait et mettait volontiers de l'eau dans
son vin. Le Tibre tait un Lth, s'il faut en croire l'loge un peu
doctrinaire qu'en faisait Varus Vibiscus: _Contra Gracchos Tiberim
habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci_. Paris boit un
million de litres d'eau par jour, mais cela ne l'empche pas dans
l'occasion de battre la gnrale et de sonner le tocsin.

 cela prs, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout; il n'est
pas difficile en fait de Vnus; sa callipyge est hottentote; pourvu
qu'il rie, il amnistie; la laideur l'gaye, la difformit le dsopile,
le vice le distrait; soyez drle, et vous pourrez tre un drle;
l'hypocrisie mme, ce cynisme suprme, ne le rvolte pas; il est si
littraire qu'il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se
scandalise pas plus de la prire de Tartuffe qu'Horace ne s'effarouche
du hoquet de Priape. Aucun trait de la face universelle ne manque au
profil de Paris. Le bal Mabille n'est pas la danse polymnienne du
Janicule, mais la revendeuse  la toilette y couve des yeux la lorette
exactement comme l'entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.
La barrire du Combat n'est pas un Colise, mais on y est froce comme
si Csar regardait. L'htesse syrienne a plus de grce que la mre
Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d'Angers,
Balzac et Charlet se sont attabls  la gargote parisienne. Paris rgne.
Les gnies y flamboient, les queues rouges y prosprent. Adona y passe
sur son char aux douze roues de tonnerre et d'clairs; Silne y fait son
entre sur sa bourrique. Silne, lisez Ramponneau.

Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athnes, Rome, Sybaris,
Jrusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrg, toutes les
barbaries aussi. Paris serait bien fch de n'avoir pas une guillotine.

Un peu de place de Grve est bon. Que serait toute cette fte ternelle
sans cet assaisonnement? Nos lois y ont sagement pourvu, et, grce 
elles, ce couperet s'goutte sur ce mardi gras.




Chapitre XI

Railler, rgner


De limite  Paris, point. Aucune ville n'a eu cette domination qui
bafoue parfois ceux qu'elle subjugue. _Vous plaire,  Athniens!_
s'criait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode; Paris
fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut tre bte si bon
lui semble, il se donne quelquefois ce luxe; alors l'univers est bte
avec lui; puis Paris se rveille, se frotte les yeux, dit: Suis-je
stupide! et clate de rire  la face du genre humain. Quelle merveille
qu'une telle ville! Chose trange que ce grandiose et ce burlesque
fassent bon voisinage, que toute cette majest ne soit pas drange par
toute cette parodie, et que la mme bouche puisse souffler aujourd'hui
dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flte  l'oignon!
Paris a une jovialit souveraine. Sa gat est de la foudre et sa farce
tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d'une grimace. Ses
explosions, ses journes, ses chefs-d'oeuvre, ses prodiges, ses popes,
vont au bout de l'univers, et ses coq--l'ne aussi. Son rire est une
bouche de volcan qui clabousse toute la terre. Ses lazzis sont des
flammches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son
idal; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses
ironies et prtent leur ternit  ses polissonneries. Il est superbe;
il a un prodigieux 14 juillet qui dlivre le globe; il fait faire le
serment du Jeu de Paume  toutes les nations; sa nuit du 4 aot dissout
en trois heures mille ans de fodalit; il fait de sa logique le muscle
de la volont unanime; il se multiplie sous toutes les formes du
sublime; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris,
Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown, Garibaldi; il est partout o
l'avenir s'allume,  Boston en 1779,  l'le de Lon en 1820,  Pesth en
1848,  Palerme en 1860; il chuchote le puissant mot d'ordre: _Libert,
_ l'oreille des abolitionnistes amricains groups au bac de Harper's
Ferry, et  l'oreille des patriotes d'Ancne assembls dans l'ombre aux
Archi, devant l'auberge Gozzi, au bord de la mer; il cre Canaris; il
cre Quiroga; il cre Pisacane; il rayonne le grand sur la terre; c'est
en allant o son souffle les pousse que Byron meurt  Missolonghi et que
Mazet meurt  Barcelone; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et
cratre sous les pieds de Robespierre; ses livres, son thtre, son
art, sa science, sa littrature, sa philosophie, sont les manuels du
genre humain; il a Pascal, Rgnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques,
Voltaire pour toutes les minutes, Molire pour tous les sicles; il fait
parler sa langue  la bouche universelle, et cette langue devient verbe;
il construit dans tous les esprits l'ide de progrs; les dogmes
librateurs qu'il forge sont pour les gnrations des pes de chevet,
et c'est avec l'me de ses penseurs et de ses potes que sont faits
depuis 1789 tous les hros de tous les peuples; cela ne l'empche pas de
gaminer; et ce gnie norme qu'on appelle Paris, tout en transfigurant
le monde par sa lumire, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple
de Thse et crit _Crdeville voleur_ sur les Pyramides.

Paris montre toujours les dents; quand il ne gronde pas, il rit.

Tel est ce Paris. Les fumes de ses toits sont les ides de l'univers.
Tas de boue et de pierres si l'on veut, mais, par-dessus tout, tre
moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi? parce qu'il ose.

Oser; le progrs est  ce prix.

Toutes les conqutes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse.
Pour que la rvolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la
pressente, que Diderot la prche, que Beaumarchais l'annonce, que
Condorcet la calcule, qu'Arouet la prpare, que Rousseau la prmdite;
il faut que Danton l'ose.

Le cri: _Audace!_ est un _Fiat Lux_. Il faut, pour la marche en avant du
genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fires leons
de courage. Les tmrits blouissent l'histoire et sont une des grandes
clarts de l'homme. L'aurore ose quand elle se lve. Tenter, braver,
persister, persvrer, s'tre fidle  soi-mme, prendre corps  corps
le destin, tonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait,
tantt affronter la puissance injuste, tantt insulter la victoire ivre,
tenir bon, tenir tte; voil l'exemple dont les peuples ont besoin, et
la lumire qui les lectrise. Le mme clair formidable va de la torche
de Promthe au brle-gueule de Cambronne.




Chapitre XII

L'avenir latent dans le peuple


Quant au peuple parisien, mme homme fait, il est toujours le gamin;
peindre l'enfant, c'est peindre la ville; et c'est pour cela que nous
avons tudi cet aigle dans ce moineau franc.

C'est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne
apparat; l est le pur sang; l est la vraie physionomie; l ce peuple
travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux
figures de l'homme. Il y a l des quantits profondes d'tres inconnus
o fourmillent les types les plus tranges depuis le dchargeur de la
Rpe jusqu' l'quarrisseur de Montfaucon. _Fex urbis_, s'crie
Cicron; _mob_, ajoute Burke indign; tourbe, multitude, populace. Ces
mots-l sont vite dits. Mais soit. Qu'importe? qu'est-ce que cela fait
qu'ils aillent pieds nus? Ils ne savent pas lire; tant pis. Les
abandonnerez-vous pour cela? leur ferez-vous de leur dtresse une
maldiction? la lumire ne peut-elle pntrer ces masses? Revenons  ce
cri: Lumire! et obstinons-nous-y! Lumire! lumire!--Qui sait si ces
opacits ne deviendront pas transparentes? les rvolutions ne sont-elles
pas des transfigurations? Allez, philosophes, enseignez, clairez,
allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil,
fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles,
prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les
Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux
chnes. Faites de l'ide un tourbillon. Cette foule peut tre sublime.
Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus
qui ptille, clate et frissonne  de certaines heures. Ces pieds nus,
ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces
tnbres, peuvent tre employs  la conqute de l'idal. Regardez 
travers le peuple et vous apercevrez la vrit. Ce vil sable que vous
foulez aux pieds, qu'on le jette dans la fournaise, qu'il y fonde et
qu'il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c'est grce  lui
que Galile et Newton dcouvriront les astres.




Chapitre XIII

Le petit Gavroche


Huit ou neuf ans environ aprs les vnements raconts dans la deuxime
partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et
dans les rgions du Chteau-d'Eau un petit garon de onze  douze ans
qui et assez correctement ralis cet idal du gamin bauch plus haut,
si, avec le rire de son ge sur les lvres, il n'et pas eu le coeur
absolument sombre et vide. Cet enfant tait bien affubl d'un pantalon
d'homme, mais il ne le tenait pas de son pre, et d'une camisole de
femme, mais il ne la tenait pas de sa mre. Des gens quelconques
l'avaient habill de chiffons par charit. Pourtant il avait un pre et
une mre. Mais son pre ne songeait pas  lui et sa mre ne l'aimait
point. C'tait un de ces enfants dignes de piti entre tous qui ont pre
et mre et qui sont orphelins.

Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pav lui
tait moins dur que le coeur de sa mre.

Ses parents l'avaient jet dans la vie d'un coup de pied.

Il avait tout bonnement pris sa vole.

C'tait un garon bruyant, blme, leste, veill, goguenard,  l'air
vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait  la fayousse,
grattait les ruisseaux, volait un peu, mais comme les chats et les
passereaux, gament, riait quand on l'appelait galopin, se fchait quand
on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gte, pas de pain, pas de feu,
pas d'amour; mais il tait joyeux parce qu'il tait libre.

Quand ces pauvres tres sont des hommes, presque toujours la meule de
l'ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu'ils sont
enfants, ils chappent, tant petits. Le moindre trou les sauve.

Pourtant, si abandonn que ft cet enfant, il arrivait parfois, tous les
deux ou trois mois, qu'il disait: Tiens, je vais voir maman! Alors il
quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux
quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la
Salptrire, et arrivait o? Prcisment  ce double numro 50-52 que le
lecteur connat,  la masure Gorbeau.

 cette poque, la masure 50-52, habituellement dserte et ternellement
dcore de l'criteau: Chambres  louer, se trouvait, chose rare,
habite par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours 
Paris, n'avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous
appartenaient  cette classe indigente qui commence  partir du dernier
petit bourgeois gn et qui se prolonge de misre en misre dans les
bas-fonds de la socit jusqu' ces deux tres auxquels toutes les
choses matrielles de la civilisation viennent aboutir, l'goutier qui
balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.

La principale locataire du temps de Jean Valjean tait morte et avait
t remplace par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit: On
ne manque jamais de vieilles femmes.

Cette nouvelle vieille s'appelait madame Burgon, et n'avait rien de
remarquable dans sa vie qu'une dynastie de trois perroquets, lesquels
avaient successivement rgn sur son me.

Les plus misrables entre ceux qui habitaient la masure taient une
famille de quatre personnes, le pre, la mre et deux filles dj assez
grandes, tous les quatre logs dans le mme galetas, une de ces cellules
dont nous avons dj parl.

Cette famille n'offrait au premier abord rien de trs particulier que
son extrme dnment. Le pre en louant la chambre avait dit s'appeler
Jondrette. Quelque temps aprs son emmnagement qui avait singulirement
ressembl, pour emprunt l'expression mmorable de la principale
locataire,  _l'entre de rien du tout_, ce Jondrette avait dit  cette
femme qui, comme sa devancire, tait en mme temps portire et balayait
l'escalier:--Mre une telle, si quelqu'un venait par hasard demander un
polonais ou un italien, ou peut-tre un espagnol, ce serait moi.

Cette famille tait la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et
il y trouvait la pauvret, la dtresse, et, ce qui est plus triste,
aucun sourire; le froid dans l'tre et le froid dans les coeurs. Quand
il entrait, on lui demandait:--D'o viens-tu? Il rpondait:--De la rue.
Quand il s'en allait, on lui demandait:--O vas-tu? il rpondait:--Dans
la rue. Sa mre lui disait:--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

Cet enfant vivait dans cette absence d'affection comme ces herbes ples
qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'tre ainsi et n'en
voulait  personne. Il ne savait pas au juste comment devaient tre un
pre et une mre.

Du reste sa mre aimait ses soeurs.

Nous avons oubli de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet
enfant le petit Gavroche. Pourquoi s'appelait-il Gavroche? Probablement
parce que son pre s'appelait Jondrette.

Casser le fil semble tre l'instinct de certaines familles misrables.

La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau tait la
dernire au bout du corridor. La cellule d' ct tait occupe par un
jeune homme trs pauvre qu'on nommait Marius.

Disons ce que c'tait que monsieur Marius.




Livre deuxime--Le grand bourgeois




Chapitre I

Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents


Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore
quelques anciens habitants qui ont gard le souvenir d'un bonhomme
appel M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme
tait vieux quand ils taient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui
regardent mlancoliquement ce vague fourmillement d'ombres qu'on nomme
le pass, n'a pas encore tout  fait disparu du labyrinthe des rues
voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attach les noms de
toutes les provinces de France, absolument comme on a donn de nos jours
aux rues du nouveau quartier Tivoli les noms de toutes les capitales
d'Europe; progression, soit dit en passant, o est visible le progrs.

M. Gillenormand, lequel tait on ne peut plus vivant en 1831, tait un
de ces hommes devenus curieux  voir uniquement  cause qu'ils ont
longtemps vcu, et qui sont tranges parce qu'ils ont jadis ressembl 
tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus  personne.
C'tait un vieillard particulier, et bien vritablement l'homme d'un
autre ge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitime
sicle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis
portaient leur marquisat. Il avait dpass quatre-vingt-dix ans,
marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait,
dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de
lunettes que pour lire. Il tait d'humeur amoureuse, mais disait que
depuis une dizaine d'annes il avait dcidment et tout  fait renonc
aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il; il n'ajoutait pas: Je
suis trop vieux, mais: Je suis trop pauvre. Il disait: Si je n'tais pas
ruin... he!--Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze
mille livres. Son rve tait de faire un hritage et d'avoir cent mille
francs de rente pour avoir des matresses. Il n'appartenait point, comme
on voit,  cette varit malingre d'octognaires qui, comme M. de
Voltaire, ont t mourants toute leur vie; ce n'tait pas une longvit
de pot fl; ce vieillard gaillard s'tait toujours bien port. Il tait
superficiel, rapide, aisment courrouc. Il entrait en tempte  tout
propos, le plus souvent  contre-sens du vrai. Quand on le contredisait,
il levait la canne; il battait les gens, comme au grand sicle. Il avait
une fille de cinquante ans passs, non marie, qu'il rossait trs fort
quand il se mettait en colre, et qu'il et volontiers fouette. Elle
lui faisait l'effet d'avoir huit ans. Il souffletait nergiquement ses
domestiques et disait: Ah! carogne! Un de ses jurons tait: _Par la
pantoufloche de la pantouflochade!_ Il avait des tranquillits
singulires; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait
t fou, et qui le dtestait, tant jaloux de M. Gillenormand  cause de
sa femme, jolie barbire coquette. M. Gillenormand admirait son propre
discernement en toute chose, et se dclarait trs sagace; voici un de
ses mots: J'ai, en vrit, quelque pntration; je suis de force 
dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient. Les mots
qu'il prononait le plus souvent, c'tait: _l'homme sensible_ et _la
nature_. Il ne donnait pas  ce dernier mot la grande acception que
notre poque lui a rendue. Mais il le faisait entrer  sa faon dans ses
petites satires du coin du feu:--La nature, disait-il, pour que la
civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu' des spcimens de
barbarie amusante. L'Europe a des chantillons de l'Asie et de
l'Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le lzard est
un crocodile de poche. Les danseuses de l'Opra sont des sauvagesses
roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les
magiciennes! elles les changent en hutres, et les avalent. Les carabes
ne laissent que les os, elles ne laissent que l'caille. Telles sont nos
moeurs. Nous ne dvorons pas, nous rongeons; nous n'exterminons pas,
nous griffons.




Chapitre II

Tel matre, tel logis


Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, n 6. La maison
tait  lui. Cette maison a t dmolie et rebtie depuis, et le chiffre
en a probablement t chang dans ces rvolutions de numrotage que
subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement
au premier, entre la rue et des jardins, meubl jusqu'aux plafonds de
grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais reprsentant des
bergerades; les sujets des plafonds et des panneaux taient rpts en
petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent 
neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient
aux croises et y faisaient de grands plis casss trs magnifiques. Le
jardin immdiatement situ sous ses fentres se rattachait  celle
d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou
quinze marches fort allgrement mont et descendu par ce bonhomme. Outre
une bibliothque contigu  sa chambre, il avait un boudoir auquel il
tenait fort, rduit galant tapiss d'une magnifique tenture de paille
fleurdelyse et fleurie faite sur les galres de Louis XIV et commande
par M. de Vivonne  ses forats pour sa matresse. M. Gillenormand avait
hrit cela d'une farouche grand'tante maternelle, morte centenaire. Il
avait eu deux femmes. Ses manires tenaient le milieu entre l'homme de
cour qu'il n'avait jamais t et l'homme de robe qu'il aurait pu tre.
Il tait gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait
t de ces hommes qui sont toujours tromps par leur femme et jamais par
leur matresse, parce qu'ils sont  la fois les plus maussades maris et
les plus charmants amants qu'il y ait. Il tait connaisseur en peinture.
Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint
par Jordaens, fait  grands coups de brosse, avec des millions de
dtails,  la faon fouillis et comme au hasard. Le vtement de M.
Gillenormand n'tait pas l'habit Louis XV, ni mme l'habit Louis XVI;
c'tait le costume des incroyables du Directoire. Il s'tait cru tout
jeune jusque-l et avait suivi les modes. Son habit tait en drap lger,
avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons
d'acier. Avec cela la culotte course et les souliers  boucles. Il
mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autorit:
_La Rvolution franaise est un tas de chenapans_.




Chapitre III

Luc-Esprit


 l'ge de seize ans, un soir,  l'Opra, il avait eu l'honneur d'tre
lorgn  la fois par deux beauts alors mres et clbres et chantes
par Voltaire, la Camargo et la Sall. Pris entre deux feux, il avait
fait une retraite hroque vers une petite danseuse, fillette appele
Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont
il tait amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s'criait:--Qu'elle
tait jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la dernire fois
que je l'ai vue  Longchamps, frise en sentiments soutenus, avec ses
venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement
arrivs, et son manchon d'agitation!--Il avait port dans son
adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec
effusion.--J'tais vtu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme
de Boufflers, l'ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l'avait
qualifi un fol charmant. Il se scandalisait de tous les noms qu'il
voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois.
Il lisait les journaux, _les papiers nouvelles, les gazettes_, comme il
disait, en touffant des clats de rire. Oh! disait-il, quelles sont ces
gens-l! Corbire! Humann! Casimir-Perier! cela vous est ministre. Je me
figure ceci dans un journal: M. Gillenormand, ministre! ce serait farce.
Eh bien! ils sont si btes que a irait! Il appelait allgrement toutes
choses par le mot propre ou malpropre et ne se gnait pas devant les
femmes. Il disait des grossirets, des obscnits et des ordures avec
je ne sais quoi de tranquille et de peu tonn qui tait lgant.
C'tait le sans-faon de son sicle. Il est  remarquer que le temps des
priphrases en vers a t le temps des crudits en prose. Son parrain
avait prdit qu'il serait un homme de gnie, et lui avait donn ces deux
prnoms significatifs: Luc-Esprit.




Chapitre IV

Aspirant centenaire


Il avait eu des prix en son enfance au collge de Moulins o il tait
n, et il avait t couronn de la main du duc de Nivernais qu'il
appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni
Napolon, ni le retour des Bourbons, rien n'avait pu effacer le souvenir
de ce couronnement. _Le duc de Nevers_ tait pour lui la grande figure
du sicle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu'il avait bon
air avec son cordon bleu! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II
avait rpar le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois
mille roubles le secret de l'lixir d'or  Bestuchef. L-dessus, il
s'animait:--L'lixir d'or, s'criait-il, la teinture jaune de Bestuchef,
les gouttes du gnral Lamotte, c'tait, au dix-huitime sicle,  un
louis le flacon d'une demi-once, le grand remde aux catastrophes de
l'amour, la panace contre Vnus. Louis XV en envoyait deux cents
flacons au pape.--On l'et fort exaspr et mis hors des gonds si on lui
et dit que l'lixir d'or n'est autre chose que le perchlorure de fer.
M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789; il
racontait sans cesse de quelle faon il s'tait sauv dans la Terreur,
et comment il lui avait fallu bien de la gat et bien de l'esprit pour
ne pas avoir la tte coupe. Si quelque jeune homme s'avisait de faire
devant lui l'loge de la Rpublique, il devenait bleu et s'irritait 
s'vanouir. Quelquefois il faisait allusion  son ge de quatrevingt-dix
ans, et disait: _J'espre bien que je ne verrai pas deux fois
quatrevingt-treize_. D'autres fois, il signifiait aux gens qu'il
entendait vivre cent ans.




Chapitre V

Basque et Nicolette


Il avait des thories. En voici une: Quand un homme aime passionnment
les femmes, et qu'il a lui-mme une femme  lui dont il se soucie peu,
laide, revche, lgitime, pleine de droits, juche sur le code et
jalouse au besoin, il n'a qu'une faon de s'en tirer et d'avoir la paix,
c'est de laisser  sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication
le fait libre. La femme s'occupe alors, se passionne au maniement des
espces, s'y vert-de-grise les doigts, entreprend l'lve des mtayers
et le dressage des fermiers, convoque les avous, prside les notaires,
harangue les tabellions, visite les robins, suit les procs, rdige les
baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, achte, rgle,
jordonne, promet et compromet, lie et rsilie, cde, concde et
rtrocde, arrange, drange, thsaurise, prodigue, elle fait des
sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que
son mari la ddaigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari. Cette
thorie, M. Gillenormand se l'tait applique, et elle tait devenue son
histoire. Sa femme, la deuxime, avait administr sa fortune de telle
faon qu'il restait  M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva
veuf, juste de quoi vivre, en plaant presque tout en viager, une
quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient
s'teindre avec lui. Il n'avait pas hsit, peu proccup du souci de
laisser un hritage. D'ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient
des aventures, et, par exemple, devenaient des _biens nationaux;_ il
avait assist aux avatars du tiers consolid, et il croyait peu au
grand-livre.--_Rue Quincampoix que tout cela_! disait-il. Sa maison de
la rue des Filles-du-Calvaire, nous l'avons dit, lui appartenait. Il
avait deux domestiques, un mle et un femelle. Quand un domestique
entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes
le nom de leur province: Nmois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier
valet tait un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans,
incapable de courir vingt pas, mais, comme il tait n  Bayonne, M.
Gillenormand l'appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s'appelaient
chez lui Nicolette (mme la Magnon dont il sera question plus loin). Un
jour une fire cuisinire, cordon bleu, de haute race de concierges, se
prsenta.--Combien voulez-vous gagner de gages par mois? lui demanda M.
Gillenormand.--Trente francs.--Comment vous nommez-vous?--Olympie.--Tu
auras cinquante francs, et tu t'appelleras Nicolette.




Chapitre VI

O l'on entrevoit la Magnon et ses deux petits


Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en colre; il tait
furieux d'tre dsespr. Il avait tous les prjugs et prenait toutes
les licences. Une des choses dont il composait son relief extrieur et
sa satisfaction intime, c'tait, nous venons de l'indiquer, d'tre rest
vert galant, et de passer nergiquement pour tel. Il appelait cela avoir
royale renomme. La royale renomme lui attirait parfois de
singulires aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche,
comme une cloyre d'hutres, un gros garon nouveau-n, criant le diable
et dment emmitoufl de langes, qu'une servante chasse six mois
auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits
quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l'entourage. Et 
qui cette effronte drlesse esprait-elle faire accroire cela? Quelle
audace! quelle abominable calomnie! M. Gillenormand, lui, n'eut aucune
colre. Il regarda le maillot avec l'aimable sourire d'un bonhomme
flatt de la calomnie, et dit  la cantonade: --Eh bien quoi?
qu'est-ce? qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'il y a? vous vous bahissez
bellement, et, en vrit, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur
le duc d'Angoulme, btard de sa majest Charles IX, se maria 
quatrevingt-cinq; ans avec une pronnelle de quinze ans, monsieur
Virginal, marquis d'Alluye, frre du cardinal de Sourdis, archevque de
Bordeaux, eut  quatrevingt-trois ans d'une fille de chambre de madame
la prsidente Jacquin un fils, un vrai fils d'amour, qui fut chevalier
de Malte et conseiller d'tat d'pe; un des grands hommes de ce
sicle-ci, l'abb Tabaraud, est fils d'un homme de quatrevingt-sept ans.
Ces choses-l n'ont rien que d'ordinaire. Et la Bible donc! Sur ce, je
dclare que ce petit monsieur n'est pas de moi. Qu'on en prenne soin. Ce
n'est pas sa faute.--Le procd tait dbonnaire. La crature, celle-l
qui se nommait Magnon, lui fit un deuxime envoi l'anne d'aprs.
C'tait encore un garon. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il
remit  la mre les deux mioches, s'engageant  payer pour leur
entretien quatre-vingts francs par mois,  la condition que ladite mre
ne recommencerait plus. Il ajouta: J'entends que la mre les traite
bien. Je les irai voir de temps en temps. Ce qu'il fit. Il avait eu un
frre prtre, lequel avait t trente-trois ans recteur de l'acadmie de
Poitiers, et tait mort  soixante-dix-neuf ans. _Je l'ai perdu jeune_,
disait-il. Ce frre, dont il est rest peu de souvenir, tait un
paisible avare qui, tant prtre, se croyait oblig de faire l'aumne
aux pauvres qu'il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des
monnerons ou des sous dmontiss, trouvant ainsi moyen d'aller en enfer
par le chemin du paradis. Quant  M. Gillenormand an, il ne
marchandait pas l'aumne et donnait volontiers, et noblement. Il tait
bienveillant, brusque, charitable, et s'il et t riche, sa pente et
t le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait ft fait
grandement, mme les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant
t dvalis par un homme d'affaires d'une manire grossire et visible,
il jeta cette exclamation solennelle:--Fi! c'est malproprement fait!
j'ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a dgnr dans ce sicle,
mme les coquins. Morbleu! ce n'est pas ainsi qu'on doit voler un homme
de ma sorte. Je suis vol comme dans un bois, mais mal vol. _Sylvae
sint consule dignae!_--il avait eu, nous l'avons dit, deux femmes; de
la premire une fille qui tait reste fille, et de la seconde une autre
fille, morte vers l'ge de trente ans, laquelle avait pous par amour
ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les
armes de la Rpublique et de l'Empire, avait eu la croix  Austerlitz
et avait t fait colonel  Waterloo. _C'est la honte de ma famille_,
disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une grce
particulire  chiffonner son jabot de dentelle d'un revers de main. Il
croyait fort peu en Dieu.




Chapitre VII

Rgle: Ne recevoir personne que le soir


Tel tait M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n'avait point perdu ses
cheveux, plutt gris que blancs, et tait toujours coiff en oreilles de
chien. En somme, et avec tout cela, vnrable.

Il tenait du dix-huitime sicle: frivole et grand.

Dans les premires annes de la Restauration, M. Gillenormand, qui tait
encore jeune,--il n'avait que soixante-quatorze ans en 1814,--avait
habit le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, prs Saint-Sulpice. Il
ne s'tait retir au Marais qu'en sortant du monde, bien aprs ses
quatre-vingts ans sonns.

Et en sortant du monde, il s'tait mur dans ses habitudes. La
principale, et o il tait invariable, c'tait de tenir sa porte
absolument ferme le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit,
pour quelque affaire que ce ft, que le soir. Il dnait  cinq heures,
puis sa porte tait ouverte. C'tait la mode de son sicle, et il n'en
voulait point dmordre.--Le jour est canaille, disait-il, et ne mrite
qu'un volet ferm. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le
znith allume ses toiles.--Et il se barricadait pour tout le monde,
ft-ce pour le roi. Vieille lgance de son temps.




Chapitre VIII

Les deux ne font pas la paire


Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d'en parler. Elles
taient nes  dix ans d'intervalle. Dans leur jeunesse elles s'taient
fort peu ressembl, et, par le caractre comme par le visage, avaient
t aussi peu soeurs que possible. La cadette tait une charmante me
tourne vers tout ce qui est lumire, occupe de fleurs, de vers et de
musique, envole dans des espaces glorieux, enthousiaste, thre,
fiance ds l'enfance dans l'idal  une vague figure hroque. L'ane
avait aussi sa chimre; elle voyait dans l'azur un fournisseur, quelque
bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement bte, un
million fait homme, ou bien, un prfet; les rceptions de la prfecture,
un huissier d'antichambre chane au cou, les bals officiels, les
harangues de la mairie, tre madame la prfte, cela tourbillonnait
dans son imagination. Les deux soeurs s'garaient ainsi, chacune dans
son rve,  l'poque o elles taient jeunes filles. Toutes deux avaient
des ailes, l'une comme un ange, l'autre comme une oie.

Aucune ambition ne se ralise pleinement, ici-bas du moins. Aucun
paradis ne devient terrestre  l'poque o nous sommes. La cadette avait
pous l'homme de ses songes, mais elle tait morte. L'ane ne s'tait
pas marie.

Au moment o elle fait son entre dans l'histoire que nous racontons,
c'tait une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus
pointus et un des esprits les plus obtus qu'on pt voir. Dtail
caractristique: en dehors de la famille troite, personne n'avait
jamais su son petit nom. On l'appelait _mademoiselle Gillenormand
l'ane_.

En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l'ane et rendu des points
 une miss. C'tait la pudeur pousse au noir. Elle avait un souvenir
affreux dans sa vie; un jour, un homme avait vu sa jarretire.

L'ge n'avait fait qu'accrotre cette pudeur impitoyable. Sa guimpe
n'tait jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle
multipliait les agrafes et les pingles l o personne ne songeait 
regarder. Le propre de la pruderie, c'est de mettre d'autant plus de
factionnaires que la forteresse est moins menace.

Pourtant, explique qui pourra ces vieux mystres d'innocence, elle se
laissait embrasser sans dplaisir par un officier de lanciers qui tait
son petit-neveu et qui s'appelait Thodule.

En dpit de ce lancier favoris, l'tiquette: _Prude_, sous laquelle
nous l'avons classe, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand tait
une espce d'me crpusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un
demi-vice.

Elle ajoutait  la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle tait
de la confrrie de la Vierge, portait un voile blanc  de certaines
ftes, marmottait des oraisons spciales, rvrait le saint sang,
vnrait le sacr coeur, restait des heures en contemplation devant un
autel rococo-jsuite dans une chapelle ferme au commun des fidles, et
y laissait envoler son me parmi de petites nues de marbre et  travers
de grands rayons de bois dor.

Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appele Mlle
Vaubois, absolument hbte, et prs de laquelle Mlle Gillenormand avait
le plaisir d'tre un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria,
Mlle Vaubois n'avait de lumires que sur les diffrentes faons de faire
les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, tait l'hermine de
la stupidit sans une seule tache d'intelligence.

Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plutt gagn que
perdu. C'est le fait des natures passives. Elle n'avait jamais t
mchante, ce qui est une bont relative; et puis, les annes usent les
angles, et l'adoucissement de la dure lui tait venu. Elle tait triste
d'une tristesse obscure dont elle n'avait pas elle-mme le secret. Il y
avait dans toute sa personne la stupeur d'une vie finie qui n'a pas
commenc.

Elle tenait la maison de son pre. M. Gillenormand avait prs de lui sa
fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait prs de lui sa soeur.
Ces mnages d'un vieillard et d'une vieille fille ne sont point rares et
ont l'aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s'appuient l'une
sur l'autre.

Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce
vieillard, un enfant, un petit garon toujours tremblant et muet devant
M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais  cet enfant que
d'une voix svre et quelquefois la canne leve:--_Ici!
monsieur!--Maroufle, polisson, approchez!--Rpondez, drle!--Que je vous
voie, vaurien!_ etc., etc. Il l'idoltrait.

C'tait son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant.




Livre troisime--Le grand-pre et le petit-fils




Chapitre I

Un ancien salon


Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs
salons trs bons et trs nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand
tait reu. Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il
avait, ensuite l'esprit qu'on lui prtait, on le recherchait mme, et on
le ftait. Il n'allait nulle part qu' la condition d'y dominer. Il est
des gens qui veulent  tout prix l'influence et qu'on s'occupe d'eux; l
o ils ne peuvent tre oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand
n'tait pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes
qu'il frquentait ne cotait rien  son respect de lui-mme. Il tait
oracle partout. Il lui arrivait de tenir tte  M. de Bonald, et mme 
M. Bengy-Puy-Valle.

Vers 1817, il passait invariablement deux aprs-midi par semaine dans
une maison de son voisinage, rue Frou, chez madame la baronne de T.,
digne et respectable personne dont le mari avait t, sous Louis XVI,
ambassadeur de France  Berlin. Le baron de T., qui de son vivant
donnait passionnment dans les extases et les visions magntiques, tait
mort ruin dans l'migration, laissant, pour toute fortune, en dix
volumes manuscrits relis en maroquin rouge et dors sur tranche, des
mmoires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n'avait
point publi les mmoires par dignit, et se soutenait d'une petite
rente, qui avait surnag on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de
la cour, _monde fort ml_, disait-elle, dans un isolement noble, fier
et pauvre. Quelques amis se runissaient deux fois par semaine autour de
son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y
prenait le th, et l'on y poussait, selon que le vent tait  l'lgie
ou au dithyrambe, des gmissements ou des cris d'horreur sur le sicle,
sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon
bleu  des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l'on s'y
entretenait tout bas des esprances que donnait Monsieur, depuis Charles
X.

On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes o
Napolon tait appel _Nicolas_. Des duchesses, les plus dlicates et
les plus charmantes femmes du monde, s'y extasiaient sur des couplets
comme celui-ci adress aux fdrs:

          _Renfoncez dans vos culottes_
          _Le bout d'chemis' qui vous pend._
          _Qu'on n'dis'pas qu'les patriotes_
          _Ont arbor l'drapeau blanc!_

On s'y amusait  des calembours qu'on croyait terribles,  des jeux de
mots innocents qu'on supposait venimeux,  des quatrains, mme  des
distiques; ainsi sur le ministre Dessolles, cabinet modr dont
faisaient partie MM. Decazes et Deserre:

          _Pour raffermir le trne branl sur sa base,_
          _Il faut changer de sol, et de serre et de case._

Ou bien on y faonnait la liste de la chambre des pairs, chambre
abominablement jacobine, et l'on combinait sur cette liste des
alliances de noms, de manire  faire, par exemple, des phrases comme
celle-ci: _Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr_. Le tout gament.

Dans ce monde-l on parodiait la Rvolution. On avait je ne sais quelles
vellits d'aiguiser les mmes colres en sens inverse. On chantait son
petit _a ira_:

          _Ah! a ira! a ira! a ira_
          _Les buonapartist' la lanterne!_


Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indiffremment,
aujourd'hui cette tte-ci, demain celle-l. Ce n'est qu'une variante.

Dans l'affaire Fualds, qui est de cette poque, 1816, on prenait parti
pour Bastide et Jausion, parce que Fualds tait buonapartiste. On
qualifiait les libraux, _les frres et amis;_ c'tait le dernier degr
de l'injure.

Comme certains clochers d'glise, le salon de madame la baronne de T.
avait deux coqs. L'un tait M. Gillenormand, l'autre tait le comte de
Lamothe-Valois, duquel on se disait  l'oreille avec une sorte de
considration: _Vous savez? C'est le Lamothe de l'affaire du collier_.
Les partis ont de ces amnisties singulires.

Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honores
s'amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde 
qui l'on admet; de mme qu'il y a perte de calorique dans le voisinage
de ceux qui ont froid, il y a diminution de considration dans
l'approche des gens mpriss. L'ancien monde d'en haut se tenait
au-dessus de cette loi-l comme de toutes les autres. Marigny, frre de
la Pompadour, a ses entres chez M. le prince de Soubise. Quoique? non,
parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le trs bien venu
chez M. le marchal de Richelieu. Ce monde-l, c'est l'olympe. Mercure
et le prince de Gumne y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu
qu'il soit dieu.

Le comte de Lamothe qui, en 1815, tait un vieillard de soixante-quinze
ans, n'avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa
figure anguleuse et froide, ses manires parfaitement polies, son habit
boutonn jusqu' la cravate, et ses grandes jambes toujours croises
dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne brle. Son
visage tait de la couleur de son pantalon.

Ce M. de Lamothe tait compt dans ce salon,  cause de sa
clbrit, et, chose trange  dire, mais exacte,  cause du nom de
Valois.

Quant  M. Gillenormand, sa considration tait absolument de bon aloi.
Il faisait autorit. Il avait, tout lger qu'il tait et sans que cela
cott rien  sa gat, une certaine faon d'tre, imposante, digne,
honnte et bourgeoisement altire; et son grand ge s'y ajoutait. On
n'est pas impunment un sicle. Les annes finissent par faire autour
d'une tte un chevellement vnrable.

Il avait en outre de ces mots qui sont tout  fait l'tincelle de la
vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, aprs avoir restaur Louis
XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reu
par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et
avec l'impertinence la plus dlicate. M. Gillenormand approuva.--_Tous
les rois qui ne sont pas le roi de France_, dit-il, _sont des rois de
province_. On fit un jour devant lui cette demande et cette rponse:--
quoi donc a t condamn le rdacteur du _Courrier franais_?-- tre
suspendu.--_Sus_ est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce
genre fondent une situation.

 un _te deum_ anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de
Talleyrand, il dit: _Voil son excellence le Mal_.

M. Gillenormand venait habituellement accompagn de sa fille, cette
longue mademoiselle qui avait alors pass quarante ans et en semblait
cinquante, et d'un beau petit garon de sept ans, blanc, rose, frais,
avec des yeux heureux et confiants, lequel n'apparaissait jamais dans ce
salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui: Qu'il est
joli! quel dommage! pauvre enfant! Cet enfant tait celui dont nous
avons dit un mot tout  l'heure. On l'appelait--pauvre enfant--parce
qu'il avait pour pre un brigand de la Loire.

Ce brigand de la Loire tait ce gendre de M. Gillenormand dont il a dj
t fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait _la honte de sa
famille_.




Chapitre II

Un des spectres rouges de ce temps-l


Quelqu'un qui aurait pass  cette poque dans la petite ville de Vernon
et qui s'y serait promen sur ce beau pont monumental auquel succdera
bientt, esprons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu
remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme
d'une cinquantaine d'annes coiff d'une casquette de cuir, vtu d'un
pantalon et d'une veste de gros drap gris,  laquelle tait cousu
quelque chose de jaune qui avait t un ruban rouge, chauss de sabots,
hl par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs,
une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courb,
vot, vieilli avant l'ge, se promenant  peu prs tous les jours, une
bche et une serpe  la main, dans un de ces compartiments entours de
murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chane de terrasses
la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels
on dirait, s'ils taient beaucoup plus grands: ce sont des jardins, et,
s'ils taient un peu plus petits: ce sont des bouquets. Tous ces enclos
aboutissent par un bout  la rivire et par l'autre  une maison.
L'homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers
1817 le plus troit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il
vivait l seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une
femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni
bourgeoise, qui le servait. Le carr de terre qu'il appelait son jardin
tait clbre dans la ville pour la beaut des fleurs qu'il y cultivait.
Les fleurs taient son occupation.

 force de travail, de persvrance, d'attention et de seaux d'eau, il
avait russi  crer aprs le crateur, et il avait invent de certaines
tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir t oublis par la
nature. Il tait ingnieux; il avait devanc Soulange Bodin dans la
formation des petits massifs de terre de bruyre pour la culture des
rares et prcieux arbustes d'Amrique et de Chine. Ds le point du jour,
en t, il tait dans ses alles, piquant, taillant, sarclant, arrosant,
marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bont, de tristesse et
de douceur, quelquefois rveur et immobile des heures entires, coutant
le chant d'un oiseau dans un arbre, le gazouillement d'un enfant dans
une maison, ou bien les yeux fixs au bout d'un brin d'herbe sur quelque
goutte de rose dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une
table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le
faisait cder, sa servante le grondait. Il tait timide jusqu' sembler
farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui
frappaient  sa porte et son cur, l'abb Mabeuf, bon vieux homme.
Pourtant si des habitants de la ville ou des trangers, les premiers
venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner  sa
petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C'tait le brigand de la
Loire.

Quelqu'un qui, dans le mme temps, aurait lu les mmoires militaires,
les biographies, le _Moniteur_ et les bulletins de la grande Arme,
aurait pu tre frapp d'un nom qui y revient assez souvent, le nom de
Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy tait soldat au
rgiment de Saintonge. La Rvolution clata. Le rgiment de Saintonge
fit partie de l'arme du Rhin. Car les anciens rgiments de la monarchie
gardrent leurs noms de province, mme aprs la chute de la monarchie,
et ne furent embrigads qu'en 1794. Pontmercy se battit  Spire, 
Worms,  Neustadt,  Turkheim,  Alzey,  Mayence o il tait des deux
cents qui formaient l'arrire-garde de Houchard. Il tint, lui douzime,
contre le corps du prince de Hesse, derrire le vieux rempart
d'Andernach, et ne se replia sur le gros de l'arme que lorsque le canon
ennemi eut ouvert la brche depuis le cordon du parapet jusqu'au talus
de plonge. Il tait sous Klber  Marchiennes et au combat du
Mont-Palissel o il eut le bras cass d'un biscaen. Puis il passa  la
frontire d'Italie, et il fut un des trente grenadiers qui dfendirent
le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nomm adjudant-gnral et
Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy tait  ct de Berthier au milieu
de la mitraille dans cette journe de Lodi qui fit dire  Bonaparte:
_Berthier a t canonnier, cavalier et grenadier_. Il vit son ancien
gnral Joubert tomber  Novi, au moment o, le sabre lev, il criait:
En avant! Ayant t embarqu avec sa compagnie pour les besoins de la
campagne dans une pniche qui allait de Gnes  je ne sais plus quel
petit port de la cte, il tomba dans un gupier de sept ou huit voiles
anglaises. Le commandant gnois voulait jeter les canons  la mer,
cacher les soldats dans l'entre-pont et se glisser dans l'ombre comme
navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs  la drisse du mt
de pavillon, et passa firement sous le canon des frgates britanniques.
 vingt lieues de l, son audace croissant, avec sa pniche il attaqua
et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile,
si charg d'hommes et de chevaux que le btiment tait bond jusqu'aux
hiloires. En 1805, il tait de cette division Malher qui enleva
Gnzbourg  l'archiduc Ferdinand.  Weltingen, il reut dans ses bras,
sous une grle de balles, le colonel Maupetit bless mortellement  la
tte du 9me dragons. Il se distingua  Austerlitz dans cette admirable
marche en chelons faite sous le feu de l'ennemi. Lorsque la cavalerie
de la garde impriale russe crasa un bataillon du 4me de ligne,
Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutrent cette
garde. L'empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire
prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mlas dans Alexandrie, Mack dans Ulm.
Il fit partie du huitime corps de la grande Arme que Mortier
commandait et qui s'empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55me de
ligne qui tait l'ancien rgiment de Flandre.  Eylau, il tait dans le
cimetire o l'hroque capitaine Louis Hugo, oncle de l'auteur de ce
livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes,
pendant deux heures, tout l'effort de l'arme ennemie. Pontmercy fut un
des trois qui sortirent de ce cimetire vivants. Il fut de Friedland.
Puis il vit Moscou, puis la Brsina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde,
Wachau, Leipsick, et les dfils de Gelenhausen; puis Montmirail,
Chteau-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l'Aisne et
la redoutable position de Laon.  Arnay-le-Duc, tant capitaine, il
sabra dix cosaques, et sauva, non son gnral, mais son caporal. Il fut
hach  cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du
bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de
permuter avec un camarade et d'entrer dans la cavalerie. Il avait ce
qu'on appelait dans l'ancien rgime _la double-main_, c'est--dire une
aptitude gale  manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un
escadron ou un bataillon. C'est de cette aptitude, perfectionne par
l'ducation militaire, que sont nes certaines armes spciales, les
dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il
accompagna Napolon  l'le d'Elbe.  Waterloo, il tait chef d'escadron
de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du
bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de
l'empereur. Il tait couvert de sang. Il avait reu, en arrachant le
drapeau, un coup de sabre  travers le visage. L'empereur, content, lui
cria: _Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la lgion
d'honneur_! Pontmercy rpondit: _Sire, je vous remercie pour ma veuve_.
Une heure aprs, il tombait dans le ravin d'Ohain. Maintenant
qu'tait-ce que ce Georges Pontmercy? C'tait ce mme brigand de la
Loire.

On a dj vu quelque chose de son histoire. Aprs Waterloo, Pontmercy,
tir, on s'en souvient, du chemin creux d'Ohain, avait russi  regagner
l'arme, et s'tait tran d'ambulance en ambulance jusqu'aux
cantonnements de la Loire.

La Restauration l'avait mis  la demi-solde, puis l'avait envoy en
rsidence, c'est--dire en surveillance,  Vernon. Le roi Louis XVIII,
considrant comme non avenu tout ce qui s'tait fait dans les
Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualit d'officier de la lgion
d'honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron. Lui de son
ct ne ngligeait aucune occasion de signer _le colonel baron
Pontmercy_. Il n'avait qu'un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais
sans y attacher la rosette d'officier de la lgion d'honneur. Le
procureur du roi le fit prvenir que le parquet le poursuivrait pour
port illgal de cette dcoration. Quand cet avis lui fut donn par un
intermdiaire officieux, Pontmercy rpondit avec un amer sourire: Je ne
sais point si c'est moi qui n'entends plus le franais, ou si c'est vous
qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas.--Puis
il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n'osa point
l'inquiter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le gnral
commandant le dpartement lui crivirent avec cette suscription: _
monsieur le commandant Pontmercy_. Il renvoya les lettres non
dcachetes. En ce mme moment, Napolon  Sainte-Hlne traitait de la
mme faon les missives de sir Hudson Lowe adresses _au gnral
Bonaparte_. Pontmercy avait fini, qu'on nous passe le mot, par avoir
dans la bouche la mme salive que son empereur.

Il y avait ainsi  Rome des soldats carthaginois prisonniers qui
refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l'me d'Annibal.

Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla
 lui, et lui dit:--Monsieur le procureur du roi, m'est-il permis de
porter ma balafre?

Il n'avait rien, que sa trs chtive demi-solde de chef d'escadron. Il
avait lou  Vernon la plus petite maison qu'il avait pu trouver. Il y
vivait seul, on vient de voir comment. Sous l'Empire, entre deux
guerres, il avait trouv le temps d'pouser mademoiselle Gillenormand.
Le vieux bourgeois, indign au fond, avait consenti en soupirant et en
disant: _Les plus grandes familles y sont forces_. En 1815, madame
Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, leve et rare et
digne de son mari, tait morte, laissant un enfant. Cet enfant et t
la joie du colonel dans sa solitude; mais l'aeul avait imprieusement
rclam son petit-fils, dclarant que, si on ne le lui donnait pas, il
le dshriterait. Le pre avait cd dans l'intrt du petit, et, ne
pouvant avoir son enfant, il s'tait mis  aimer les fleurs.

Il avait du reste renonc  tout, ne remuant ni ne conspirant. Il
partageait sa pense entre les choses innocentes qu'il faisait et les
choses grandes qu'il avait faites. Il passait son temps  esprer un
oeillet ou  se souvenir d'Austerlitz.

M. Gillenormand n'avait aucune relation avec son gendre. Le colonel
tait pour lui un bandit, et il tait pour le colonel une ganache.
M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n'est quelquefois
pour faire des allusions moqueuses  sa baronnie. Il tait
expressment convenu que Pontmercy n'essayerait jamais de voir son fils
ni de lui parler, sous peine qu'on le lui rendt chass et dshrit.
Pour les Gillenormand, Pontmercy tait un pestifr. Ils entendaient
lever l'enfant  leur guise. Le colonel eut tort peut-tre d'accepter
ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier
que lui. L'hritage du pre Gillenormand tait peu de chose, mais
l'hritage de Mlle Gillenormand ane tait considrable. Cette tante,
reste fille, tait fort riche du ct maternel, et le fils de sa soeur
tait son hritier naturel.

L'enfant, qui s'appelait Marius, savait qu'il avait un pre, mais rien
de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde
o son grand-pre le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins
d'yeux, s'taient fait jour  la longue jusque dans l'esprit du petit,
il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait
naturellement, par une sorte d'infiltration et de pntration lente, les
ides et les opinions qui taient, pour ainsi dire, son milieu
respirable, il en vint peu  peu  ne songer  son pre qu'avec honte et
le coeur serr.

Pendant qu'il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel
s'chappait, venait furtivement  Paris comme un repris de justice qui
rompt son ban, et allait se poster  Saint-Sulpice,  l'heure o la
tante Gillenormand menait Marius  la messe. L, tremblant que la tante
ne se retournt, cach derrire un pilier, immobile, n'osant respirer,
il regardait son enfant. Ce balafr avait peur de cette vieille fille.

De l mme tait venue sa liaison avec le cur de Vernon, M. l'abb
Mabeuf.

Ce digne prtre tait frre d'un marguillier de Saint-Sulpice, lequel
avait plusieurs fois remarqu cet homme contemplant cet enfant, et la
cicatrice qu'il avait sur la joue, et la grosse larme qu'il avait dans
les yeux. Cet homme qui avait si bien l'air d'un homme et qui pleurait
comme une femme avait frapp le marguillier. Cette figure lui tait
reste dans l'esprit. Un jour, tant all  Vernon voir son frre, il
rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l'homme de
Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au cur, et tous deux sous un
prtexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena
d'autres. Le colonel d'abord trs ferm finit par s'ouvrir, et le cur
et le marguillier arrivrent  savoir toute l'histoire, et comment
Pontmercy sacrifiait son bonheur  l'avenir de son enfant. Cela fit que
le cur le prit en vnration et en tendresse, et le colonel de son ct
prit en affection le cur. D'ailleurs, quand d'aventure ils sont
sincres et bons tous les deux, rien ne se pntre et ne s'amalgame plus
aisment qu'un vieux prtre et un vieux soldat. Au fond, c'est le mme
homme. L'un s'est dvou pour la patrie d'en bas, l'autre pour la patrie
d'en haut; pas d'autre diffrence.

Deux fois par an, au 1er janvier et  la Saint-Georges, Marius crivait
 son pre des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu'on et dit
copies dans quelque formulaire; c'tait tout ce que tolrait M.
Gillenormand; et le pre rpondait des lettres fort tendres que l'aeul
fourrait dans sa poche sans les lire.




Chapitre III

_Requiescant_


Le salon de madame de T. tait tout ce que Marius Pontmercy connaissait
du monde. C'tait la seule ouverture par laquelle il pt regarder dans
la vie. Cette ouverture tait sombre, et il lui venait par cette lucarne
plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui
n'tait que joie et lumire en entrant dans ce monde trange, y devint
en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore  cet ge,
grave. Entour de toutes ces personnes imposantes et singulires, il
regardait autour de lui avec un tonnement srieux. Tout se runissait
pour accrotre en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame
de T. de vieilles nobles dames trs vnrables qui s'appelaient Mathan,
No, Lvis qu'on prononait Lvi, Cambis qu'on prononait Cambyse. Ces
antiques visages et ces noms bibliques se mlaient dans l'esprit de
l'enfant  son ancien testament qu'il apprenait par coeur, et quand
elles taient l toutes, assises en cercle autour d'un feu mourant, 
peine claires par une lampe voile de vert, avec leurs profils
svres, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d'un autre
ge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber 
de rares intervalles des paroles  la fois majestueuses et farouches, le
petit Marius les considrait avec des yeux effars, croyant voir, non
des femmes, mais des patriarches et des mages, non des tres rels, mais
des fantmes.

 ces fantmes se mlaient plusieurs prtres, habitus de ce salon
vieux, et quelques gentilshommes; le marquis de Sassenaye, secrtaire
des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait
sous le pseudonyme de _Charles-Antoine_ des odes monorimes, le prince de
Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et
spirituelle femme dont les toilettes de velours carlate  torsades
d'or, fort dcolletes, effarouchaient ces tnbres, le marquis de
Coriolis d'Espinouse, l'homme de France qui savait le mieux la
politesse proportionne, le comte d'Amendre, le bonhomme au menton
bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothque
du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutt
vieilli que vieux, contait qu'en 1793, g de seize ans, on l'avait mis
au bagne comme rfractaire, et ferr avec un octognaire, l'vque de
Mirepoix, rfractaire aussi, mais comme prtre, tandis que lui l'tait
comme soldat. C'tait  Toulon. Leur fonction tait d'aller la nuit
ramasser sur l'chafaud les ttes et les corps des guillotins du jour;
ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes
rouges de galriens avaient derrire leur nuque une crote de sang,
sche le matin, humide le soir. Ces rcits tragiques abondaient dans le
salon de madame de T.; et  force d'y maudire Marat, on y applaudissait
Trestaillon. Quelques dputs du genre introuvable y faisaient leur
whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le clbre
railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec
ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce
salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait t le camarade de
plaisir de M. le comte d'Artois, et,  l'inverse d'Aristote accroupi
sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard  quatre pattes, et de
la sorte montr aux sicles un philosophe veng par un bailli.

Quant aux prtres, c'taient l'abb Halma, le mme  qui M. Larose, son
collaborateur  _la Foudre_, disait: _Bah! qui est-ce qui n'a pas
cinquante ans? quelques blancs-becs peut-tre_! l'abb Letourneur,
prdicateur du roi, l'abb Frayssinous, qui n'tait encore ni comte, ni
vque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane o il
manquait des boutons, et l'abb Keravenant, cur de Saint-Germain des
Prs; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevque de
Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un
autre monsignor ainsi intitul: abbate Palmieri, prlat domestique, un
des sept protonotaires participants du saint-sige, chanoine de
l'insigne basilique librienne, avocat des saints, _postulatore di
santi_, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie 
peu prs matre des requtes de la section du paradis; enfin deux
cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal
de la Luzerne tait un crivain et devait avoir, quelques annes plus
tard, l'honneur de signer dans le _Conservateur_ des articles cte 
cte avec Chateaubriand; M. de Clermont-Tonnerre tait archevque de
Toulouse, et venait souvent en villgiature  Paris chez son neveu le
marquis de Tonnerre, qui a t ministre de la marine et de la guerre. Le
cardinal de Clermont-Tonnerre tait un petit vieillard gai montrant ses
bas rouges sous sa soutane trousse; il avait pour spcialit de har
l'encyclopdie et de jouer perdument au billard, et les gens qui, 
cette poque, passaient dans les soirs d't rue Madame, o tait alors
l'htel de Clermont-Tonnerre, s'arrtaient pour entendre le choc des
billes, et la voix aigu du cardinal criant  son conclaviste,
monseigneur Cottret, vque _in partibus_ de Caryste: _Marque, l'abb,
je carambole_. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait t amen chez
madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien vque
de Senlis et l'un des quarante. M. de Roquelaure tait considrable par
sa haute taille et par son assiduit  l'acadmie;  travers la porte
vitre de la salle voisine de la bibliothque o l'acadmie franaise
tenait alors ses sances, les curieux pouvaient tous les jeudis
contempler l'ancien vque de Senlis, habituellement debout, poudr 
frais, en bas violets, et tournant le dos  la porte, apparemment pour
mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclsiastiques, quoique la
plupart hommes de cour autant qu'hommes d'glise, s'ajoutaient  la
gravit du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de
Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d'Herbouville, le vicomte
Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l'aspect seigneurial. Ce
duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c'est--dire prince
souverain tranger, avait une si haute ide de la France et de la pairie
qu'il voyait tout  travers elles. C'tait lui qui disait: _Les
cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de
France d'Angleterre_. Au reste, car il faut en ce sicle que la
rvolution soit partout, ce salon fodal tait, comme nous l'avons dit,
domin par un bourgeois. M. Gillenormand y rgnait.

C'tait l l'essence et la quintessence de la socit parisienne
blanche. On y tenait en quarantaine les renommes, mme royalistes. Il y
a toujours de l'anarchie dans la renomme. Chateaubriand, entrant l,
et fait l'effet du pre Duchne. Quelques rallis pourtant pntraient,
par tolrance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y tait reu 
correction.

Les salons nobles d'aujourd'hui ne ressemblent plus  ces salons-l.
Le faubourg Saint-Germain d' prsent sent le fagot. Les royalistes de
maintenant sont des dmagogues, disons-le  leur louange.

Chez madame de T., le monde tant suprieur, le got tait exquis et
hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y
comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui taient
l'ancien rgime mme, enterr, mais vivant. Quelques-unes de ces
habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des
connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n'tait que
vtust. On appelait une femme _madame la gnrale. Madame la colonelle_
n'tait pas absolument inusit. La charmante madame de Lon, en souvenir
sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, prfrait cette
appellation  son titre de princesse. La marquise de Crquy, elle aussi,
s'tait appele _madame la colonelle_.

Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de
dire toujours en parlant au roi dans l'intimit _le roi_  la troisime
personne et jamais _votre majest_, la qualification _votre majest_
ayant t souille par l'usurpateur.

On jugeait l les faits et les hommes. On raillait le sicle, ce qui
dispensait de le comprendre. On s'entr'aidait dans l'tonnement. On se
communiquait la quantit de clart qu'on avait. Mathusalem renseignait
pimnide. Le sourd mettait l'aveugle au courant. On dclarait non avenu
le temps coul depuis Coblentz. De mme que Louis XVIII tait, par la
grce de Dieu,  la vingt-cinquime anne de son rgne, les migrs
taient, de droit,  la vingt-cinquime anne de leur adolescence.

Tout tait harmonieux; rien ne vivait trop; la parole tait  peine un
souffle; le journal, d'accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y
avait des jeunes gens, mais ils taient un peu morts. Dans
l'antichambre, les livres taient vieillottes. Ces personnages,
compltement passs, taient servis par des domestiques du mme genre.
Tout cela avait l'air d'avoir vcu il y a longtemps, et de s'obstiner
contre le spulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c'tait l 
peu prs tout le dictionnaire. _tre en bonne odeur_, tait la question.
Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes
vnrables, et leurs ides sentaient le vtyver. C'tait un monde momie.
Les matres taient embaums, les valets taient empaills.

Une digne vieille marquise migre et ruine, n'ayant plus qu'une bonne,
continuait de dire: _Mes gens_.

Que faisait-on dans le salon de madame de T.? On tait ultra.

tre ultra; ce mot, quoique ce qu'il reprsente n'ait peut-tre pas
disparu, ce mot n'a plus de sens aujourd'hui. Expliquons-le.

tre ultra, c'est aller au del. C'est attaquer le sceptre au nom du
trne et la mitre au nom de l'autel; c'est malmener la chose qu'on
trane; c'est ruer dans l'attelage; c'est chicaner le bcher sur le
degr de cuisson des hrtiques; c'est reprocher  l'idole son peu
d'idoltrie; c'est insulter par excs de respect; c'est trouver dans le
pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royaut, et trop de
lumire  la nuit; c'est tre mcontent de l'albtre, de la neige, du
cygne et du lys au nom de la blancheur; c'est tre partisan des choses
au point d'en devenir l'ennemi; c'est tre si fort pour, qu'on est
contre.

L'esprit ultra caractrise spcialement la premire phase de la
Restauration.

Rien dans l'histoire n'a ressembl  ce quart d'heure qui commence 
1814 et qui se termine vers 1820  l'avnement de M. de Villle, l'homme
pratique de la droite. Ces six annes furent un moment extraordinaire, 
la fois brillant et morne, riant et sombre, clair comme par le
rayonnement de l'aube et tout couvert en mme temps des tnbres des
grandes catastrophes qui emplissaient encore l'horizon et s'enfonaient
lentement dans le pass. Il y eut l, dans cette lumire et dans cette
ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvnile
et snile, se frottant les yeux; rien ne ressemble au rveil comme le
retour; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France
regardait avec ironie; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les
revenus et les revenants, des ci-devant stupfaits de tout, de braves
et nobles gentilshommes souriant d'tre en France et en pleurant aussi,
ravis de revoir leur patrie, dsesprs de ne plus retrouver leur
monarchie; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l'Empire,
c'est--dire la noblesse de l'pe; les races historiques ayant perdu le
sens de l'histoire; les fils des compagnons de Charlemagne ddaignant
les compagnons de Napolon. Les pes, comme nous venons de le dire, se
renvoyaient l'insulte; l'pe de Fontenoy tait risible et n'tait
qu'une rouillarde; l'pe de Marengo tait odieuse et n'tait qu'un
sabre. Jadis mconnaissait Hier. On n'avait plus le sentiment de ce qui
tait grand, ni le sentiment de ce qui tait ridicule. Il y eut
quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. Rien,
rptons-le, n'en reste aujourd'hui. Quand nous en tirons par hasard
quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pense,
il nous semble trange comme un monde antdiluvien. C'est qu'en effet il
a t lui aussi englouti par un dluge. Il a disparu sous deux
rvolutions. Quels flots que les ides! Comme elles couvrent vite tout
ce qu'elles ont mission de dtruire et d'ensevelir, et comme elles font
promptement d'effrayantes profondeurs!

Telle tait la physionomie des salons de ces temps lointains et candides
o M. Martainville avait plus d'esprit que Voltaire.

Ces salons avaient une littrature et une politique  eux. On y croyait
en Five. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le
publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napolon y tait pleinement
Ogre de Corse. Plus tard, l'introduction dans l'histoire de M. le
marquis de Buonaparte, lieutenant gnral des armes du roi, fut une
concession  l'esprit du sicle.

Ces salons ne furent pas longtemps purs. Ds 1818, quelques doctrinaires
commencrent  y poindre, nuance inquitante. La manire de ceux-l
tait d'tre royalistes et de s'en excuser. L o les ultras taient
trs fiers, les doctrinaires taient un peu honteux. Ils avaient de
l'esprit; ils avaient du silence; leur dogme politique tait
convenablement empes de morgue; ils devaient russir. Ils faisaient,
utilement d'ailleurs, des excs de cravate blanche et d'habit boutonn.
Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a t de crer la jeunesse
vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rvaient de greffer sur
le principe absolu et excessif un pouvoir tempr. Ils opposaient, et
parfois avec une rare intelligence, au libralisme dmolisseur un
libralisme conservateur. On les entendait dire: Grce pour le
royalisme! il a rendu plus d'un service. Il a rapport la tradition, le
culte, la religion, le respect. Il est fidle, brave, chevaleresque,
aimant, dvou. Il vient mler, quoique  regret, aux grandeurs
nouvelles de la nation les grandeurs sculaires de la monarchie. Il a le
tort de ne pas comprendre la Rvolution, l'Empire, la gloire, la
libert, les jeunes ides, les jeunes gnrations, le sicle. Mais ce
tort qu'il a envers nous, ne l'avons-nous pas quelquefois envers lui? La
Rvolution, dont nous sommes les hritiers, doit avoir l'intelligence de
tout. Attaquer le royalisme, c'est le contre-sens du libralisme. Quelle
faute! et quel aveuglement! La France rvolutionnaire manque de respect
 la France historique, c'est--dire  sa mre, c'est--dire 
elle-mme. Aprs le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie
comme aprs le 8 juillet on traitait la noblesse de l'Empire. Ils ont
t injustes pour l'aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On
veut donc toujours avoir quelque chose  proscrire! Ddorer la couronne
de Louis XIV, gratter l'cusson d'Henri IV, cela est-il bien utile? Nous
raillons M. de Vaublanc qui effaait les N du pont d'Ina! Que
faisait-il donc? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme
Marengo. Les fleurs de lys sont  nous comme les N. C'est notre
patrimoine.  quoi bon l'amoindrir? Il ne faut pas plus renier la patrie
dans le pass que dans le prsent. Pourquoi ne pas vouloir toute
l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France?

C'est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protgeaient le
royalisme, mcontent d'tre critiqu et furieux d'tre protg.

Les ultras marqurent la premire poque du royalisme; la congrgation
caractrisa la seconde.  la fougue succda l'habilet. Bornons ici
cette esquisse.

Dans le cours de ce rcit, l'auteur de ce livre a trouv sur son chemin
ce moment curieux de l'histoire contemporaine; il a d y jeter en
passant un coup d'oeil et retracer quelques-uns des linaments
singuliers de cette socit aujourd'hui inconnue. Mais il le fait
rapidement et sans aucune ide amre ou drisoire. Des souvenirs,
affectueux et respectueux, car ils touchent  sa mre, l'attachent  ce
pass. D'ailleurs, disons-le, ce mme petit monde avait sa grandeur. On
en peut sourire, mais on ne peut ni le mpriser ni le har. C'tait la
France d'autrefois.

Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des tudes quelconques.
Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-pre le
confia  un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette
jeune me qui s'ouvrait passa d'une prude  un cuistre. Marius eut ses
annes de collge, puis il entra  l'cole de droit. Il tait royaliste,
fanatique et austre. Il aimait peu son grand-pre dont la gat et le
cynisme le froissaient, et il tait sombre  l'endroit de son pre.

C'tait du reste un garon ardent et froid, noble, gnreux, fier,
religieux, exalt; digne jusqu' la duret, pur jusqu' la sauvagerie.




Chapitre IV

Fin du brigand


L'achvement des tudes classiques de Marius concida avec la sortie du
monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg
Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s'tablir au Marais
dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait l pour
domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui
avait succd  la Magnon, et ce Basque essouffl et poussif dont il a
t parl plus haut.

En 1827, Marius venait d'atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait
un soir, il vit son grand-pre qui tenait une lettre  la main.

--Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.

--Pourquoi? dit Marius.

--Pour voir ton pre.

Marius eut un tremblement. Il avait song  tout, except  ceci, qu'il
pourrait un jour se faire qu'il et  voir son pre. Rien ne pouvait
tre pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus
dsagrable. C'tait l'loignement contraint au rapprochement. Ce
n'tait pas un chagrin, non, c'tait une corve.

Marius, outre ses motifs d'antipathie politique, tait convaincu que son
pre, le sabreur, comme l'appelait M. Gillenormand dans ses jours de
douceur, ne l'aimait pas; cela tait vident, puisqu'il l'avait
abandonn ainsi et laiss  d'autres. Ne se sentant point aim, il
n'aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.

Il fut si stupfait qu'il ne questionna pas M. Gillenormand. Le
grand-pre reprit:

--Il parat qu'il est malade. Il te demande.

Et aprs un silence il ajouta:

--Pars demain matin. Je crois qu'il y a cour des Fontaines une voiture
qui part  six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c'est
press.

Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu
partir le soir mme et tre prs de son pre le lendemain matin. Une
diligence de la rue du Bouloi faisait  cette poque le voyage de Rouen
la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne songrent
 s'informer.

Le lendemain,  la brune, Marius arrivait  Vernon. Les chandelles
commenaient  s'allumer. Il demanda au premier passant venu: _la maison
de monsieur Pontmercy_. Car dans sa pense il tait de l'avis de la
Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son pre ni baron ni
colonel.

On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite
lampe  la main.

--Monsieur Pontmercy? dit Marius.

La femme resta immobile.

--Est-ce ici? demanda Marius.

La femme fit de la tte un signe affirmatif.

--Pourrais-je lui parler?

La femme fit un signe ngatif.

--Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m'attend.

--Il ne vous attend plus, dit la femme.

Alors il s'aperut qu'elle pleurait.

Elle lui dsigna du doigt la porte d'une salle basse. Il entra.

Dans cette salle qu'clairait une chandelle de suif pose sur la
chemine, il y avait trois hommes, un qui tait debout, un qui tait 
genoux, et un qui tait  terre et en chemise couch tout de son long
sur le carreau. Celui qui tait  terre tait le colonel.

Les deux autres taient un mdecin et un prtre, qui priait.

Le colonel tait depuis trois jours atteint d'une fivre crbrale. Au
dbut de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait crit  M.
Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empir. Le soir
mme de l'arrive de Marius  Vernon, le colonel avait eu un accs de
dlire; il s'tait lev de son lit malgr la servante, en criant:--Mon
fils n'arrive pas! je vais au-devant de lui!--Puis il tait sorti de sa
chambre et tait tomb sur le carreau de l'antichambre. Il venait
d'expirer.

On avait appel le mdecin et le cur. Le mdecin tait arriv trop
tard, le cur tait arriv trop tard. Le fils aussi tait arriv trop
tard.

 la clart crpusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du
colonel gisant et ple une grosse larme qui avait coul de son oeil
mort. L'oeil tait teint, mais la larme n'tait pas sche. Cette
larme, c'tait le retard de son fils.

Marius considra cet homme qu'il voyait pour la premire fois, et pour
la dernire, ce visage vnrable et mle, ces yeux ouverts qui ne
regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels
on distinguait  et l des lignes brunes qui taient des coups de sabre
et des espces d'toiles rouges qui taient des trous de balles. Il
considra cette gigantesque balafre qui imprimait l'hrosme sur cette
face o Dieu avait empreint la bont. Il songea que cet homme tait son
pre et que cet homme tait mort, et il resta froid.

La tristesse qu'il prouvait fut la tristesse qu'il aurait ressentie
devant tout autre homme qu'il aurait vu tendu mort.

Le deuil, un deuil poignant, tait dans cette chambre. La servante se
lamentait dans un coin, le cur priait, et on l'entendait sangloter, le
mdecin s'essuyait les yeux; le cadavre lui-mme pleurait.

Ce mdecin, ce prtre et cette femme regardaient Marius  travers leur
affliction sans dire une parole; c'tait lui qui tait l'tranger.
Marius, trop peu mu, se sentit honteux et embarrass de son attitude;
il avait son chapeau  la main, il le laissa tomber  terre, afin de
faire croire que la douleur lui tait la force de le tenir.

En mme temps il prouvait comme un remords et il se mprisait d'agir
ainsi. Mais tait-ce sa faute? Il n'aimait pas son pre, quoi!

Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya  peine
l'enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu'elle remit 
Marius. Il y avait ceci, crit de la main du colonel:

--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai pay
de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
sera digne.

Derrire, le colonel avait ajout:

 cette mme bataille de Waterloo, un sergent m'a sauv la vie. Cet
homme s'appelle Thnardier. Dans ces derniers temps, je crois qu'il
tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, 
Chelles ou  Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera  Thnardier
tout le bien qu'il pourra.

Non par religion pour son pre, mais  cause de ce respect vague de la
mort qui est toujours si imprieux au coeur de l'homme, Marius prit ce
papier et le serra.

Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand ft vendre au fripier son pe
et son uniforme. Les voisins dvalisrent le jardin et pillrent les
fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou
moururent.

Marius n'tait demeur que quarante-huit heures  Vernon. Aprs
l'enterrement, il tait revenu  Paris et s'tait remis  son droit,
sans plus songer  son pre que s'il n'et jamais vcu. En deux jours le
colonel avait t enterr, et en trois jours oubli.

Marius avait un crpe  son chapeau. Voil tout.




Chapitre V

Utilit d'aller  la messe pour devenir rvolutionnaire


Marius avait gard les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche
qu'il tait all entendre la messe  Saint-Sulpice,  cette mme
chapelle de la Vierge o sa tante le menait quand il tait petit, tant
ce jour-l distrait et rveur plus qu' l'ordinaire, il s'tait plac
derrire un pilier et agenouill, sans y faire attention, sur une chaise
en velours d'Utrecht au dossier de laquelle tait crit ce nom:
_Monsieur Mabeuf, marguillier_. La messe commenait  peine qu'un
vieillard se prsenta et dit  Marius:

--Monsieur, c'est ma place.

Marius s'carta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.

La messe finie, Marius tait rest pensif  quelques pas; le vieillard
s'approcha de nouveau et lui dit:

--Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir drang tout  l'heure
et de vous dranger encore en ce moment; mais vous avez d me trouver
fcheux, il faut que je vous explique.

--Monsieur, dit Marius, c'est inutile.

--Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise ide de
moi. Voyez-vous, je tiens  cette place. Il me semble que la messe y est
meilleure. Pourquoi? je vais vous le dire. C'est  cette place-l que
j'ai vu venir pendant dix annes, tous les deux ou trois mois
rgulirement, un pauvre brave pre qui n'avait pas d'autre occasion et
pas d'autre manire de voir son enfant, parce que, pour des arrangements
de famille, on l'en empchait. Il venait  l'heure o il savait qu'on
menait son fils  la messe. Le petit ne se doutait pas que son pre
tait l. Il ne savait mme peut-tre pas qu'il avait un pre,
l'innocent! Le pre, lui, se tenait derrire un pilier pour qu'on ne le
vt pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit,
ce pauvre homme! J'ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifi
pour moi, et j'ai pris l'habitude de venir y entendre la messe. Je le
prfre au banc d'oeuvre o j'aurais droit d'tre comme marguillier.
J'ai mme un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-pre,
une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menaaient de
dshriter l'enfant si, lui le pre, il le voyait. Il s'tait sacrifi
pour que son fils ft riche un jour et heureux. On l'en sparait pour
opinion politique. Certainement j'approuve les opinions politiques, mais
il y a des gens qui ne savent pas s'arrter. Mon Dieu! parce qu'un homme
a t  Waterloo, ce n'est pas un monstre; on ne spare point pour cela
un pre de son enfant. C'tait un colonel de Bonaparte. Il est mort, je
crois. Il demeurait  Vernon o j'ai mon frre cur, et il s'appelait
quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy....--Il avait, ma foi, un
beau coup de sabre.

--Pontmercy? dit Marius en plissant.

--Prcisment. Pontmercy. Est-ce que vous l'avez connu?

--Monsieur, dit Marius, c'tait mon pre.

Le vieux marguillier joignit les mains, et s'cria:

--Ah! vous tes l'enfant! Oui, c'est cela, ce doit tre un homme 
prsent. Eh bien! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un
pre qui vous a bien aim!

Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu' son logis. Le
lendemain, il dit  M. Gillenormand:

--Nous avons arrang une partie de chasse avec quelques amis.
Voulez-vous me permettre de m'absenter trois jours?

--Quatre! rpondit le grand-pre. Va, amuse-toi.

Et, clignant de l'oeil, il dit bas  sa fille:

--Quelque amourette!




Chapitre VI

Ce que c'est que d'avoir rencontrer un marguillier


O alla Marius, on le verra un peu plus loin.

Marius fut trois jours absent, puis il revint  Paris, alla droit  la
bibliothque de l'cole de droit, et demanda la collection du
_Moniteur_.

Il lut le _Moniteur_ il lut toutes les histoires de la Rpublique et de
l'empire, le _Mmorial de Sainte-Hlne_, tous les mmoires, les
journaux, les bulletins, les proclamations; il dvora tout. La premire
fois qu'il rencontra le nom de son pre dans les bulletins de la grande
Arme, il en eut la fivre toute une semaine. Il alla voir les gnraux
sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H. Le
marguillier Mabeuf, qu'il tait all revoir, lui avait cont la vie de
Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva 
connatre pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espce de
lion-agneau qui avait t son pre.

Cependant, occup de cette tude qui lui prenait tous ses instants comme
toutes ses penses, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux
heures des repas, il paraissait; puis on le cherchait, il n'tait plus
l. La tante bougonnait. Le pre Gillenormand souriait. Bah! bah! c'est
le temps des fillettes!--Quelquefois le vieillard ajoutait:--Diable! je
croyais que c'tait une galanterie, il parat que c'est une passion.

C'tait une passion en effet. Marius tait en train d'adorer son pre.

En mme temps un changement extraordinaire se faisait dans ses ides.
Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci
est l'histoire de beaucoup d'esprits de notre temps, nous croyons utile
de suivre ces phases pas  pas et de les indiquer toutes.

Cette histoire o il venait de mettre les yeux l'effarait.

Le premier effet fut l'blouissement.

La Rpublique, l'empire, n'avaient t pour lui jusqu'alors que des mots
monstrueux. La Rpublique, une guillotine dans un crpuscule; l'empire,
un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et l o il s'attendait 
ne trouver qu'un chaos de tnbres, il avait vu, avec une sorte de
surprise inoue mle de crainte et de joie, tinceler des astres,
Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins,
Danton, et se lever un soleil, Napolon. Il ne savait o il en tait. Il
reculait aveugl de clarts. Peu  peu, l'tonnement pass, il
s'accoutuma  ces rayonnements, il considra les actions sans vertige,
il examina les personnages sans terreur; la rvolution et l'empire se
mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire; il
vit chacun de ces deux groupes d'vnements et d'hommes se rsumer dans
deux faits normes; la Rpublique dans la souverainet du droit civique
restitue aux masses, l'empire dans la souverainet de l'ide franaise
impose  l'Europe; il vit sortir de la rvolution la grande figure du
peuple et de l'empire la grande figure de la France. Il se dclara dans
sa conscience que tout cela avait t bon.

Ce que son blouissement ngligeait dans cette premire apprciation
beaucoup trop synthtique, nous ne croyons pas ncessaire de l'indiquer
ici. C'est l'tat d'un esprit en marche que nous constatons. Les progrs
ne se font pas tous en une tape. Cela dit, une fois pour toutes, pour
ce qui prcde comme pour ce qui va suivre, nous continuons.

Il s'aperut alors que jusqu' ce moment il n'avait pas plus compris son
pays qu'il n'avait compris son pre. Il n'avait connu ni l'un ni
l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il
voyait maintenant; et d'un ct il admirait, de l'autre il adorait.

Il tait plein de regrets, et de remords, et il songeait avec dsespoir
que tout ce qu'il avait dans l'me, il ne pouvait plus le dire
maintenant qu' un tombeau! Oh! si son pre avait exist, s'il l'avait
eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bont avait permis que
ce pre ft encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait
prcipit, comme il aurait cri  son pre: Pre! me voici! c'est moi!
j'ai le mme coeur que toi! je suis ton fils! Comme il aurait embrass
sa tte blanche, inond ses cheveux de larmes, contempl sa cicatrice,
press ses mains, ador ses vtements, bais ses pieds! Oh! pourquoi ce
pre tait-il mort si tt, avant l'ge, avant la justice, avant l'amour
de son fils! Marius avait un continuel sanglot dans le coeur qui disait
 tout moment: hlas! En mme temps, il devenait plus vraiment srieux,
plus vraiment grave, plus sr de sa foi et de sa pense.  chaque
instant des lueurs du vrai venaient complter sa raison. Il se faisait
en lui comme une croissance intrieure. Il sentait une sorte
d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles
pour lui, son pre et sa patrie.

Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait; il s'expliquait ce qu'il
avait ha, il pntrait ce qu'il avait abhorr; il voyait dsormais
clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses
qu'on lui avait appris  dtester et des grands hommes qu'on lui avait
enseign  maudire. Quand il songeait  ses prcdentes opinions, qui
n'taient que d'hier et qui pourtant lui semblaient dj si anciennes,
il s'indignait et il souriait.

De la rhabilitation de son pre il avait naturellement pass  la
rhabilitation de Napolon.

Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s'tait point faite sans labeur.

Ds l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur
Bonaparte. Or, tous les prjugs de la Restauration, tous ses intrts,
tous ses instincts, tendaient  dfigurer Napolon. Elle l'excrait
plus encore que Robespierre. Elle avait exploit assez habilement la
fatigue de la nation et la haine des mres. Bonaparte tait devenu une
sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre  l'imagination
du peuple qui, comme nous l'indiquions tout  l'heure, ressemble 
l'imagination des enfants, le parti de 1814 faisait apparatre
successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible
en restant grandiose jusqu' ce qui est terrible en devenant grotesque,
depuis Tibre jusqu' Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on
tait libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine ft
la basse. Marius n'avait jamais eu--sur cet homme, comme on
l'appelait,--d'autres ides dans l'esprit. Elles s'taient combines
avec la tnacit qui tait dans sa nature. Il y avait en lui tout un
petit homme ttu qui hassait Napolon.

En lisant l'histoire, en l'tudiant surtout dans les documents et les
matriaux, le voile qui couvrait Napolon aux yeux de Marius se dchira
peu  peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et souponna qu'il
s'tait tromp jusqu' ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste;
chaque jour il voyait mieux; et il se mit  gravir lentement, pas  pas,
au commencement presque  regret, ensuite avec enivrement et comme
attir par une fascination irrsistible, d'abord les degrs sombres,
puis les degrs vaguement clairs, enfin les degrs lumineux et
splendides de l'enthousiasme.

Une nuit, il tait seul dans sa petite chambre situe sous le toit. Sa
bougie tait allume; il lisait accoud sur sa table  ct de sa
fentre ouverte. Toutes sortes de rveries lui arrivaient de l'espace et
se mlaient  sa pense. Quel spectacle que la nuit! on entend des
bruits sourds sans savoir d'o ils viennent, on voit rutiler comme une
braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur
est noir, les toiles brillent, c'est formidable.

Il lisait les bulletins de la grande Arme, ces strophes hroques
crites sur le champ de bataille; il y voyait par intervalles le nom de
son pre, toujours le nom de l'empereur; tout le grand empire lui
apparaissait; il sentait comme une mare qui se gonflait en lui et qui
montait; il lui semblait par moments que son pre passait prs de lui
comme un souffle, et lui parlait  l'oreille; il devenait peu  peu
trange; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le
pas mesur des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries; de
temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire
dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils
retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales
remuer confusment. Il avait le coeur serr. Il tait transport,
tremblant, haletant; tout  coup, sans savoir lui-mme ce qui tait en
lui et  quoi il obissait, il se dressa, tendit ses deux bras hors de
la fentre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini tnbreux,
l'immensit ternelle, et cria: Vive l'empereur!

 partir de ce moment, tout fut dit. L'ogre de Corse,--l'usurpateur,--le
tyran,--le monstre qui tait l'amant de ses soeurs,--l'histrion qui
prenait des leons de Talma,--l'empoisonneur de Jaffa,--le
tigre,--Buonapart,--tout cela s'vanouit, et fit place dans son esprit
 un vague et clatant rayonnement o resplendissait  une hauteur
inaccessible le ple fantme de marbre de Csar. L'empereur n'avait t
pour son pre que le bien-aim capitaine qu'on admire et pour qui l'on
se dvoue; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le
constructeur prdestin du groupe franais succdant au groupe romain
dans la domination de l'univers. Il fut le prodigieux architecte d'un
croulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV,
de Richelieu, de Louis XIV et du comit de salut public, ayant sans
doute ses taches, ses fautes et mme son crime, c'est--dire tant
homme; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant
dans son crime. Il fut l'homme prdestin qui avait forc toutes les
nations  dire:--la grande nation. Il fut mieux encore; il fut
l'incarnation mme de la France, conqurant l'Europe par l'pe qu'il
tenait et le monde par la clart qu'il jetait. Marius vit en Bonaparte
le spectre blouissant qui se dressera toujours sur la frontire et qui
gardera l'avenir. Despote, mais dictateur; despote rsultant d'une
Rpublique et rsumant une rvolution. Napolon devint pour lui
l'homme-peuple comme Jsus est l'homme-Dieu.

On le voit,  la faon de tous les nouveaux venus dans une religion, sa
conversion l'enivrait, il se prcipitait dans l'adhsion et il allait
trop loin. Sa nature tait ainsi: une fois sur une pente, il lui tait
presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'pe le gagnait et
compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'ide. Il ne
s'apercevait point qu'avec le gnie, et ple-mle, il admirait la force,
c'est--dire qu'il installait dans les deux compartiments de son
idoltrie, d'un ct ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. 
plusieurs gards, il s'tait mis  se tromper autrement. Il admettait
tout. Il y a une manire de rencontrer l'erreur en allant  la vrit.
Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans
la voie nouvelle o il tait entr, en jugeant les torts de l'ancien
rgime comme en mesurant la gloire de Napolon, il ngligeait les
circonstances attnuantes.

Quoi qu'il en ft, un pas prodigieux tait fait. O il avait vu
autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'avnement de
la France. Son orientation tait change. Ce qui avait t le couchant
tait le levant. Il s'tait retourn.

Toutes ces rvolutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en
doutt.

Quand, dans ce mystrieux travail, il eut tout  fait perdu son ancienne
peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut dpouill l'aristocrate, le
jacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement rvolutionnaire,
profondment dmocrate, et presque rpublicain, il alla chez un graveur
du quai des Orfvres et y commanda cent cartes portant ce nom: _le baron
Marius Pontmercy_.

Ce qui n'tait qu'une consquence trs logique du changement qui s'tait
opr en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son pre.
Seulement, comme il ne connaissait personne, et qu'il ne pouvait semer
ces cartes chez aucun portier, il les mit dans sa poche.

Par une autre consquence naturelle,  mesure qu'il se rapprochait de
son pre, de sa mmoire, et des choses pour lesquelles le colonel avait
combattu vingt-cinq ans, il s'loignait de son grand-pre. Nous l'avons
dit, ds longtemps l'humeur de M. Gillenormand ne lui agrait point. Il
y avait dj entre eux toutes les dissonances de jeune homme grave 
vieillard frivole. La gat de Gronte choque et exaspre la mlancolie
de Werther. Tant que les mmes opinions politiques et les mmes ides
leur avaient t communes, Marius s'tait rencontr l avec M.
Gillenormand comme sur un pont. Quand ce pont tomba, l'abme se fit. Et
puis, par-dessus tout, Marius prouvait des mouvements de rvolte
inexprimables en songeant que c'tait M. Gillenormand qui, pour des
motifs stupides, l'avait arrach sans piti au colonel, privant ainsi le
pre de l'enfant et l'enfant du pre.

 force de pit pour son pre, Marius en tait presque venu 
l'aversion pour son aeul.

Rien de cela du reste, nous l'avons dit, ne se trahissait au dehors.
Seulement il tait froid de plus en plus; laconique aux repas, et rare
dans la maison. Quand sa tante l'en grondait, il tait trs doux et
donnait pour prtexte ses tudes, les cours, les examens, des
confrences, etc. Le grand-pre ne sortait pas de son diagnostic
infaillible:--Amoureux! Je m'y connais.

Marius faisait de temps en temps quelques absences.

O va-t-il donc comme cela? demandait la tante.

Dans un de ces voyages, toujours trs courts, il tait all 
Montfermeil pour obir  l'indication que son pre lui avait laisse, et
il avait cherch l'ancien sergent de Waterloo, l'aubergiste Thnardier.
Thnardier avait fait faillite, l'auberge tait ferme, et l'on ne
savait ce qu'il tait devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre
jours hors de la maison.

--Dcidment, dit le grand-pre, il se drange.

On avait cru remarquer qu'il portait sur sa poitrine et sous sa chemise
quelque chose qui tait attach  son cou par un ruban noir.




Chapitre VII

Quelque cotillon


C'tait un arrire-petit-neveu que M. Gillenormand avait du ct
paternel, et qui menait, en dehors de la famille et loin de tous les
foyers domestiques, la vie de garnison. Le lieutenant Thodule
Gillenormand remplissait toutes les conditions voulues pour tre ce
qu'on appelle un joli officier. Il avait une taille de demoiselle, une
faon de traner le sabre victorieuse, et la moustache en croc. Il
venait fort rarement  Paris, si rarement que Marius ne l'avait jamais
vu. Les deux cousins ne se connaissaient que de nom. Thodule tait,
nous croyons l'avoir dit, le favori de la tante Gillenormand, qui le
prfrait parce qu'elle ne le voyait pas. Ne pas voir les gens, cela
permet de leur supposer toutes les perfections.

Un matin, Mlle Gillenormand anne tait rentre chez elle aussi mue que
sa placidit pouvait l'tre. Marius venait encore de demander  son
grand-pre la permission de faire un petit voyage, ajoutant qu'il
comptait partir le soir mme.--Va! avait rpondu le grand-pre, et M.
Gillenormand avait ajout  part en poussant ses deux sourcils vers le
haut de son front: Il dcouche avec rcidive. Mlle Gillenormand tait
remonte dans sa chambre trs intrigue, et avait jet dans l'escalier
ce point d'exclamation: C'est fort! et ce point d'interrogation: Mais o
donc est-ce qu'il va? Elle entrevoyait quelque aventure de coeur plus ou
moins illicite, une femme dans la pnombre, un rendez-vous, un mystre,
et elle n'et pas t fche d'y fourrer ses lunettes. La dgustation
d'un mystre, cela ressemble  la primeur d'un esclandre; les saintes
mes ne dtestent point cela. Il y a dans les compartiments secrets de
la bigoterie quelque curiosit pour le scandale.

Elle tait donc en proie au vague apptit de savoir une histoire.

Pour se distraire de cette curiosit qui l'agitait un peu au del de ses
habitudes, elle s'tait rfugie dans ses talents, et elle s'tait mise
 festonner avec du coton sur du coton une de ces broderies de l'Empire
et de la Restauration o il y a beaucoup de roues de cabriolet. Ouvrage
maussade, ouvrire revche. Elle tait depuis plusieurs heures sur sa
chaise quand la porte s'ouvrit. Mlle Gillenormand leva le nez; le
lieutenant Thodule tait devant elle, et lui faisait le salut
d'ordonnance. Elle poussa un cri de bonheur. On est vieille, on est
prude, on est dvote, on est la tante; mais c'est toujours agrable de
voir entrer dans sa chambre un lancier.

--Toi ici, Thodule! s'cria-t-elle.

--En passant, ma tante.

--Mais embrasse-moi donc.

--Voil! dit Thodule.

Et il l'embrassa. La tante Gillenormand alla  son secrtaire, et
l'ouvrit.

--Tu nous restes au moins toute la semaine?

--Ma tante, je repars ce soir.

--Pas possible!

--Mathmatiquement!

--Reste, mon petit Thodule, je t'en prie.

--Le coeur dit oui, mais la consigne dit non. L'histoire est simple. On
nous change de garnison; nous tions  Melun, on nous met  Gaillon.
Pour aller de l'ancienne garnison  la nouvelle, il faut passer par
Paris. J'ai dit: je vais aller voir ma tante.

--Et voici pour ta peine.

Elle lui mit dix louis dans la main.

--Vous voulez dire pour mon plaisir, chre tante.

Thodule l'embrassa une seconde fois, et elle eut la joie d'avoir le cou
un peu corch par les soutaches de l'uniforme.

--Est-ce que tu fais le voyage  cheval avec ton rgiment? lui
demanda-t-elle.

--Non, ma tante. J'ai tenu  vous voir. J'ai une permission spciale.
Mon Grosseur mne mon cheval; je vais par la diligence. Et  ce propos,
il faut que je vous demande une chose.

--Quoi?

--Mon cousin Marius Pontmercy voyage donc aussi, lui?

--Comment sais-tu cela? fit la tante, subitement chatouille au vif de
la curiosit.

--En arrivant, je suis all  la diligence retenir une place dans le
coup.

--Eh bien?

--Un voyageur tait dj venu retenir une place sur l'impriale. J'ai vu
sur la feuille son nom.

--Quel nom?

--Marius Pontmercy.

--Le mauvais sujet! s'cria la tante. Ah! ton cousin n'est pas un garon
rang comme toi. Dire qu'il va passer la nuit en diligence!

--Comme moi.

--Mais toi, c'est par devoir; lui, c'est par dsordre.

--Bigre! fit Thodule.

Ici, il arriva un vnement  Mlle Gillenormand ane; elle eut une
ide. Si elle et t homme, elle se ft frappe le front. Elle
apostropha Thodule:

--Sais-tu que ton cousin ne te connat pas?

--Non. Je l'ai vu, moi; mais il n'a jamais daign me remarquer.

--Vous allez donc voyager ensemble comme cela?

--Lui sur l'impriale, moi dans le coup.

--O va cette diligence?

--Aux Andelys.

--C'est donc l que va Marius?

-- moins que, comme moi, il ne s'arrte en route. Moi, je descends 
Vernon pour prendre la correspondance de Gaillon. Je ne sais rien de
l'itinraire de Marius.

--Marius! quel vilain nom! Quelle ide a-t-on eue de l'appeler Marius!
Tandis que toi, au moins, tu t'appelles Thodule!

--J'aimerais mieux m'appeler Alfred, dit l'officier.

--coute, Thodule.

--J'coute, ma tante.

--Fais attention.

--Je fais attention.

--Y es-tu?

--Oui.

--Eh bien, Marius fait des absences.

--Eh! eh!

--Il voyage.

--Ah! ah!

--Il dcouche.

--Oh! oh!

--Nous voudrions savoir ce qu'il y a l-dessous.

Thodule rpondit avec le calme d'un homme bronz:

--Quelque cotillon.

Et avec ce rire entre cuir et chair qui dcle la certitude, il ajouta:

--Une fillette.

--C'est vident, s'cria la tante qui crut entendre parler M.
Gillenormand, et qui sentit sa conviction sortir irrsistiblement de ce
mot _fillette_, accentu presque de la mme faon par le grand-oncle et
par le petit-neveu. Elle reprit:

--Fais-nous un plaisir. Suis un peu Marius. Il ne te connat pas, cela
te sera facile. Puisque fillette il y a, tche de voir la fillette. Tu
nous criras l'historiette. Cela amusera le grand-pre.

Thodule n'avait point un got excessif pour ce genre de guet; mais il
tait fort touch des dix louis, et il croyait leur voir une suite
possible. Il accepta la commission et dit:--Comme il vous plaira, ma
tante. Et il ajouta  part lui:--Me voil dugne.

Mlle Gillenormand l'embrassa.

--Ce n'est pas toi, Thodule, qui ferais de ces frasques-l. Tu obis 
la discipline, tu es l'esclave de la consigne, tu es un homme de
scrupule et de devoir, et tu ne quitterais pas ta famille pour aller
voir une crature.

Le lancier fit la grimace satisfaite de Cartouche lou pour sa probit.

Marius, le soir qui suivit ce dialogue, monta en diligence sans se
douter qu'il et un surveillant. Quant au surveillant, la premire chose
qu'il fit, ce fut de s'endormir. Le sommeil fut complet et
consciencieux. Argus ronfla toute la nuit.

Au point du jour, le conducteur de la diligence cria:--Vernon! relais de
Vernon! les voyageurs pour Vernon!--Et le lieutenant Thodule se
rveilla.

--Bon, grommela-t-il,  demi endormi encore, c'est ici que je descends.

Puis, sa mmoire se nettoyant par degrs, effet du rveil, il songea 
sa tante, aux dix louis, et au compte qu'il s'tait charg de rendre des
faits et gestes de Marius. Cela le fit rire.

Il n'est peut-tre plus dans la voiture, pensa-t-il, tout en
reboutonnant sa veste de petit uniforme. Il a pu s'arrter  Poissy; il
a pu s'arrter  Triel; s'il n'est pas descendu  Meulan, il a pu
descendre  Mantes,  moins qu'il ne soit descendu  Rolleboise, ou
qu'il n'ait pouss jusqu' Pacy, avec le choix de tourner  gauche sur
vreux ou  droite sur Laroche-Guyon. Cours aprs, ma tante. Que diable
vais-je lui crire,  la bonne vieille?

En ce moment un pantalon noir qui descendait de l'impriale apparut  la
vitre du coup.

--Serait-ce Marius? dit le lieutenant.

C'tait Marius.

Une petite paysanne, au bas de la voiture, mle aux chevaux et aux
postillons, offrait des fleurs aux voyageurs.--Fleurissez vos dames,
criait-elle.

Marius s'approcha d'elle et lui acheta les plus belles fleurs de son
ventaire.

--Pour le coup, dit Thodule sautant  bas du coup, voil qui me pique.
 qui diantre va-t-il porter ces fleurs-l? Il faut une firement jolie
femme pour un si beau bouquet. Je veux la voir.

Et, non plus par mandat maintenant, mais par curiosit personnelle,
comme ces chiens qui chassent pour leur compte, il se mit  suivre
Marius.

Marius ne faisait nulle attention  Thodule. Des femmes lgantes
descendaient de la diligence; il ne les regarda pas. Il semblait ne rien
voir autour de lui.

--Est-il amoureux! pensa Thodule.

Marius se dirigea vers l'glise.

-- merveille, se dit Thodule. L'glise! c'est cela. Les rendez-vous
assaisonns d'un peu de messe sont les meilleurs. Rien n'est exquis
comme une oeillade qui passe par-dessus le bon Dieu.

Parvenu  l'glise, Marius n'y entra point, et tourna derrire le
chevet. Il disparut  l'angle d'un des contreforts de l'abside.

--Le rendez-vous est dehors, dit Thodule. Voyons la fillette.

Et il s'avana sur la pointe de ses bottes vers l'angle o Marius avait
tourn.

Arriv l, il s'arrta stupfait.

Marius, le front dans ses deux mains, tait agenouill dans l'herbe sur
une fosse. Il y avait effeuill son bouquet.  l'extrmit de la fosse,
 un renflement qui marquait la tte, il y avait une croix de bois noir
avec ce nom en lettres blanches: _Colonel Baron Pontmercy_. On entendait
Marius sangloter.

La fillette tait une tombe.




Chapitre VIII

Marbre contre granit


C'tait l que Marius tait venu la premire fois qu'il s'tait absent
de Paris. C'tait l qu'il revenait chaque fois que M. Gillenormand
disait: Il dcouche.

Le lieutenant Thodule fut absolument dcontenanc par ce coudoiement
inattendu d'un spulcre; il prouva une sensation dsagrable et
singulire qu'il tait incapable d'analyser, et qui se composait du
respect d'un tombeau ml au respect d'un colonel. Il recula, laissant
Marius seul dans le cimetire, et il y eut de la discipline dans cette
reculade. La mort lui apparut avec de grosses paulettes, et il lui fit
presque le salut militaire. Ne sachant qu'crire  la tante, il prit le
parti de ne rien crire du tout; et il ne serait probablement rien
rsult de la dcouverte faite par Thodule sur les amours de Marius,
si, par un de ces arrangements mystrieux si frquents dans le hasard,
la scne de Vernon n'et eu presque immdiatement une sorte de
contre-coup  Paris.

Marius revint de Vernon le troisime jour de grand matin, descendit chez
son grand-pre, et, fatigu de deux nuits passes en diligence, sentant
le besoin de rparer son insomnie par une heure d'cole de natation,
monta rapidement  sa chambre, ne prit que le temps de quitter sa
redingote de voyage et le cordon noir qu'il avait au cou, et s'en alla
au bain.

M. Gillenormand, lev de bonne heure comme tous les vieillards qui se
portent bien, l'avait entendu rentrer, et s'tait ht d'escalader, le
plus vite qu'il avait pu avec ses vieilles jambes, l'escalier des
combles o habitait Marius, afin de l'embrasser, et de le questionner
dans l'embrassade, et de savoir un peu d'o il venait.

Mais l'adolescent avait mis moins de temps  descendre que l'octognaire
 monter, et quand le pre Gillenormand entra dans la mansarde, Marius
n'y tait plus.

Le lit n'tait pas dfait, et sur le lit s'talaient sans dfiance la
redingote et le cordon noir.

--J'aime mieux a, dit M. Gillenormand.

Et un moment aprs il fit son entre dans le salon o tait dj assise
Mlle Gillenormand ane, brodant ses roues de cabriolet.

L'entre fut triomphante.

M. Gillenormand tenait d'une main la redingote et de l'autre le ruban de
cou, et criait:

--Victoire! nous allons pntrer le mystre! nous allons savoir le fin
du fin, nous allons palper les libertinages de notre sournois! nous
voici  mme le roman. J'ai le portrait!

En effet, une bote de chagrin noir, assez semblable  un mdaillon,
tait suspendue au cordon.

Le vieillard prit cette bote et la considra quelque temps sans
l'ouvrir, avec cet air de volupt, de ravissement et de colre d'un
pauvre diable affam regardant passer sous son nez un admirable dner
qui ne serait pas pour lui.

--Car c'est videmment l un portrait. Je m'y connais. Cela se porte
tendrement sur le coeur. Sont-ils btes! Quelque abominable goton, qui
fait frmir probablement! Les jeunes gens ont si mauvais got
aujourd'hui!

--Voyons, mon pre, dit la vieille fille.

La bote s'ouvrait en pressant un ressort. Ils n'y trouvrent rien qu'un
papier soigneusement pli.

--_De la mme au mme_, dit M. Gillenormand clatant de rire. Je sais ce
que c'est. Un billet doux!

--Ah! lisons donc! dit la tante.

Et elle mit ses lunettes. Ils dplirent le papier et lurent ceci:

--_Pour mon fils_.--L'empereur m'a fait baron sur le champ de bataille
de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j'ai pay
de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu'il en
sera digne.

Ce que le pre et la fille prouvrent ne saurait se dire. Ils se
sentirent glacs comme par le souffle d'une tte de mort. Ils
n'changrent pas un mot. Seulement M. Gillenormand dit  voix basse et
comme se parlant  lui-mme:

--C'est l'criture de ce sabreur.

La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le
remit dans la bote.

Au mme moment, un petit paquet carr long envelopp de papier bleu
tomba d'une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand le ramassa
et dveloppa le papier bleu. C'tait le cent de cartes de Marius. Elle
en passa une  M. Gillenormand qui lut: _Le baron Marius Pontmercy_.

Le vieillard sonna. Nicolette vint. M. Gillenormand prit le cordon, la
bote et la redingote, jeta le tout  terre au milieu du salon, et dit:

--Remportez ces nippes.

Une grande heure se passa dans le plus profond silence. Le vieux homme
et la vieille fille s'taient assis se tournant le dos l'un  l'autre,
et pensaient, chacun de leur ct, probablement les mmes choses. Au
bout de cette heure, la tante Gillenormand dit:

--Joli!

Quelques instants aprs, Marius parut. Il rentrait. Avant mme d'avoir
franchi le seuil du salon, il aperut son grand-pre qui tenait  la
main une de ses cartes et qui, en le voyant, s'cria avec son air de
supriorit bourgeoise et ricanante qui tait quelque chose d'crasant:

--Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron  prsent. Je te fais
mon compliment. Qu'est-ce que cela veut dire?

Marius rougit lgrement, et rpondit:

--Cela veut dire que je suis le fils de mon pre.

M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:

--Ton pre, c'est moi.

--Mon pre, reprit Marius les yeux baisss et l'air svre, c'tait un
homme humble et hroque qui a glorieusement servi la Rpublique et la
France, qui a t grand dans la plus grande histoire que les hommes
aient jamais faite, qui a vcu un quart de sicle au bivouac, le jour
sous la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la
boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a reu vingt
blessures, qui est mort dans l'oubli et dans l'abandon, et qui n'a
jamais eu qu'un tort, c'est de trop aimer deux ingrats, son pays et moi!

C'tait plus que M. Gillenormand n'en pouvait entendre.  ce mot, _la
Rpublique_, il s'tait lev, ou pour mieux dire, dress debout. Chacune
des paroles que Marius venait de prononcer avait fait sur le visage du
vieux royaliste l'effet des bouffes d'un soufflet de forge sur un tison
ardent. De sombre il tait devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre
flamboyant.

--Marius! s'cria-t-il. Abominable enfant! je ne sais pas ce qu'tait
ton pre! je ne veux pas le savoir! je n'en sais rien et je ne le sais
pas! mais ce que je sais, c'est qu'il n'y a jamais eu que des misrables
parmi tous ces gens-l! c'est que c'taient tous des gueux, des
assassins, des bonnets rouges, des voleurs! je dis tous! je dis tous! je
ne connais personne! je dis tous! entends-tu, Marius! Vois-tu bien, tu
es baron comme ma pantoufle! C'taient tous des bandits qui ont servi
Robespierre! tous des brigands qui ont servi Bu--o--na--part! tous des
tratres qui ont trahi, trahi, trahi, leur roi lgitime! tous des lches
qui se sont sauvs devant les Prussiens et les Anglais  Waterloo! Voil
ce que je sais. Si monsieur votre pre est l-dessous, je l'ignore, j'en
suis fch, tant pis, votre serviteur!

 son tour, c'tait Marius qui tait le tison, et M. Gillenormand qui
tait le soufflet. Marius frissonnait dans tous ses membres, il ne
savait que devenir, sa tte flambait. Il tait le prtre qui regarde
jeter au vent toutes ses hosties, le fakir qui voit un passant cracher
sur son idole. Il ne se pouvait que de telles choses eussent t dites
impunment devant lui. Mais que faire? Son pre venait d'tre foul aux
pieds et trpign en sa prsence, mais par qui? par son grand-pre.
Comment venger l'un sans outrager l'autre? Il tait impossible qu'il
insultt son grand-pre, et il tait galement impossible qu'il ne
venget point son pre. D'un ct une tombe sacre, de l'autre des
cheveux blancs. Il fut quelques instants ivre et chancelant, ayant tout
ce tourbillon dans la tte; puis il leva les yeux, regarda fixement son
aeul, et cria d'une voix tonnante:

-- bas les Bourbons, et ce gros cochon de Louis XVIII!

Louis XVIII tait mort depuis quatre ans, mais cela lui tait bien gal.

Le vieillard, d'carlate qu'il tait, devint subitement plus blanc que
ses cheveux. Il se tourna vers un buste de M. le duc de Berry qui tait
sur la chemine et le salua profondment avec une sorte de majest
singulire. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la
chemine  la fentre et de la fentre  la chemine, traversant toute
la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui
marche.  la seconde fois, il se pencha vers sa fille, qui assistait 
ce choc avec la stupeur d'une vieille brebis, et lui dit en souriant
d'un sourire presque calme.

--Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester
sous le mme toit.

Et tout  coup se redressant, blme, tremblant, terrible, le front
agrandi par l'effrayant rayonnement de la colre, il tendit le bras
vers Marius et lui cria:

--Va-t'en.

Marius quitta la maison.

Le lendemain, M. Gillenormand dit  sa fille:

--Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles  ce buveur de sang,
et vous ne m'en parlerez jamais.

Ayant un immense reste de fureur  dpenser et ne sachant qu'en faire,
il continua de dire _vous_  sa fille pendant plus de trois mois.

Marius, de son ct, tait sorti indign. Une circonstance qu'il faut
dire avait aggrav encore son exaspration. Il y a toujours de ces
petites fatalits qui compliquent les drames domestiques. Les griefs
s'en augmentent, quoique au fond les torts n'en soient pas accrus. En
reportant prcipitamment, sur l'ordre du grand-pre, les nippes de
Marius dans sa chambre, Nicolette avait, sans s'en apercevoir, laiss
tomber, probablement dans l'escalier des combles, qui tait obscur, le
mdaillon de chagrin noir o tait le papier crit par le colonel. Ce
papier ni ce mdaillon ne purent tre retrouvs. Marius fut convaincu
que monsieur Gillenormand,  dater de ce jour il ne l'appela plus
autrement, avait jet le testament de son pre, au feu. Il savait par
coeur les quelques lignes crites par le colonel, et, par consquent,
rien n'tait perdu. Mais le papier, l'criture, cette relique sacre,
tout cela tait son coeur mme. Qu'en avait-on fait?

Marius s'en tait all, sans dire o il allait, et sans savoir o il
allait, avec trente francs, sa montre, et quelques hardes dans un sac de
nuit. Il tait mont dans un cabriolet de place, l'avait pris  l'heure
et s'tait dirig  tout hasard vers le pays latin.

Qu'allait devenir Marius?




Livre quatrime--Les amis de l'A B C




Chapitre I

Un groupe qui a failli devenir historique


 cette poque, indiffrente en apparence, un certain frisson
rvolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs
de 89 et de 92, taient dans l'air. La jeunesse tait, qu'on nous passe
le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s'en douter,
par le mouvement mme du temps. L'aiguille qui marche sur le cadran
marche aussi dans les mes. Chacun faisait en avant le pas qu'il avait 
faire. Les royalistes devenaient libraux, les libraux devenaient
dmocrates.

C'tait comme une mare montante complique de mille reflux; le propre
des reflux, c'est de faire des mlanges; de l des combinaisons d'ides
trs singulires; on adorait  la fois Napolon et la libert. Nous
faisons ici de l'histoire. C'taient les mirages de ce temps-l. Les
opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, varit
bizarre, a eu un pendant non moins trange, le libralisme bonapartiste.

D'autres groupes d'esprits taient plus srieux. L on sondait le
principe; l on s'attachait au droit. On se passionnait pour l'absolu,
on entrevoyait les ralisations infinies; l'absolu, par sa rigidit
mme, pousse les esprits vers l'azur et les fait flotter dans
l'illimit. Rien n'est tel que le dogme pour enfanter le rve. Et rien
n'est tel que le rve pour engendrer l'avenir. Utopie aujourd'hui, chair
et os demain.

Les opinions avances avaient des doubles fonds. Un commencement de
mystre menaait l'ordre tabli, lequel tait suspect et sournois.
Signe au plus haut point rvolutionnaire. L'arrire-pense du pouvoir
rencontre dans la sape l'arrire-pense du peuple. L'incubation des
insurrections donne la rplique  la prmditation des coups d'tat.

Il n'y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations
sous-jacentes comme le tugendbund allemand et le carbonarisme italien:
mais  et l des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde
s'bauchait  Aix; il y avait  Paris, entre autres affiliations de ce
genre, la socit des Amis de l'A B C.

Qu'tait-ce que les Amis de l'A B C? une socit ayant pour but, en
apparence, l'ducation des enfants, en ralit le redressement des
hommes.

On se dclarait les amis de l'A B C.--_L'Abaiss_, c'tait le peuple. On
voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les
calembours sont quelquefois graves en politique; tmoin le _Castratus ad
castra _qui fit de Narss un gnral d'arme; tmoin: _Barbari et
Barberini_; tmoin: _Fueros y Fuegos;_ tmoin: _Tu es Petrus et super
hanc petram_, etc., etc.

Les amis de l'A B C taient peu nombreux. C'tait une socit secrte 
l'tat d'embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries
aboutissaient  des hros. Ils se runissaient  Paris en deux endroits,
prs des halles, dans un cabaret appel _Corinthe_ dont il sera question
plus tard, et prs du Panthon dans un petit caf de la place
Saint-Michel appel _le caf Musain_, aujourd'hui dmoli; le premier de
ces lieux de rendez-vous tait contigu aux ouvriers, le deuxime, aux
tudiants.

Les conciliabules habituels des Amis de l'A B C se tenaient dans une
arrire-salle du caf Musain.

Cette salle, assez loigne du caf, auquel elle communiquait par un
trs long couloir, avait deux fentres et une issue avec un escalier
drob sur la petite rue des Grs. On y fumait, on y buvait, on y
jouait, on y riait. On y causait trs haut de tout, et  voix basse
d'autre chose. Au mur tait cloue, indice suffisant pour veiller le
flair d'un agent de police, une vieille carte de la France sous la
Rpublique.

La plupart des amis de l'A B C taient des tudiants, en entente
cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils
appartiennent dans une certaine mesure  l'histoire: Enjolras,
Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou
Laigle, Joly, Grantaire.

Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille,  force
d'amiti. Tous, Laigle except, taient du midi.

Ce groupe tait remarquable. Il s'est vanoui dans les profondeurs
invisibles qui sont derrire nous. Au point de ce drame o nous sommes
parvenus, il n'est pas inutile peut-tre de diriger un rayon de clart
sur ces jeunes ttes avant que le lecteur les voie s'enfoncer dans
l'ombre d'une aventure tragique.

Enjolras, que nous avons nomm le premier, on verra plus tard pourquoi,
tait fils unique et riche.

Enjolras tait un jeune homme charmant, capable d'tre terrible. Il
tait angliquement beau. C'tait Antinos farouche. On et dit,  voir
la rverbration pensive de son regard, qu'il avait dj, dans quelque
existence prcdente, travers l'apocalypse rvolutionnaire. Il en avait
la tradition comme un tmoin. Il savait tous les petits dtails de la
grande chose. Nature pontificale et guerrire, trange dans un
adolescent. Il tait officiant et militant; au point de vue immdiat,
soldat de la dmocratie; au-dessus du mouvement contemporain, prtre de
l'idal. Il avait la prunelle profonde, la paupire un peu rouge, la
lvre infrieure paisse et facilement ddaigneuse, le front haut.
Beaucoup de front dans un visage, c'est comme beaucoup de ciel dans un
horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce sicle
et de la fin du sicle dernier qui ont t illustres de bonne heure, il
avait une jeunesse excessive, frache comme chez les jeunes filles,
quoique avec des heures de pleur. Dj homme, il semblait encore
enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il tait grave, il
ne semblait pas savoir qu'il y et sur la terre un tre appel la femme.
Il n'avait qu'une passion, le droit, qu'une pense, renverser
l'obstacle. Sur le mont Aventin, il et t Gracchus; dans la
Convention, il et t Saint-Just. Il voyait  peine les roses, il
ignorait le printemps, il n'entendait pas chanter les oiseaux; la gorge
nue d'vadn ne l'et pas plus mu qu'Aristogiton; pour lui, comme pour
Harmodius, les fleurs n'taient bonnes qu' cacher l'pe. Il tait
svre dans les joies. Devant tout ce qui n'tait pas la Rpublique, il
baissait chastement les yeux. C'tait l'amoureux de marbre de la
Libert. Sa parole tait prement inspire et avait un frmissement
d'hymne. Il avait des ouvertures d'ailes inattendues. Malheur 
l'amourette qui se ft risque de son ct! Si quelque grisette de la
place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
d'chapp de collge, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces
yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces
lvres neuves, ces dents exquises, et eu apptit de toute cette aurore,
et ft venue essayer sa beaut sur Enjolras, un regard surprenant et
redoutable lui et montr brusquement l'abme, et lui et appris  ne
pas confondre avec le chrubin galant de Baumarchais le formidable
chrubin d'zchiel.

 ct d'Enjolras qui reprsentait la logique de la rvolution,
Combeferre en reprsentait la philosophie. Entre la logique de la
rvolution et sa philosophie, il y a cette diffrence que sa logique
peut conclure  la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir
qu' la paix. Combeferre compltait et rectifiait Enjolras. Il tait
moins haut et plus large. Il voulait qu'on verst aux esprits les
principes tendus d'ides gnrales; il disait: Rvolution, mais
civilisation; et autour de la montagne  pic il ouvrait le vaste horizon
bleu. De l, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose
d'accessible et de praticable. La rvolution avec Combeferre tait plus
respirable qu'avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et
Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait  Robespierre; le
second confinait  Condorcet. Combeferre vivait plus qu'Enjolras de la
vie de tout le monde. S'il et t donn  ces deux jeunes hommes
d'arriver jusqu' l'histoire, l'un et t le juste, l'autre et t le
sage. Enjolras tait plus viril, Combeferre tait plus humain. _Homo_ et
_Vir_, c'tait bien l en effet leur nuance. Combeferre tait doux comme
Enjolras tait svre, par blancheur naturelle. Il aimait le mot
citoyen, mais il prfrait le mot homme. Il et volontiers dit:
_Hombre_, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux thtres,
suivait les cours publics, apprenait d'Arago la polarisation de la
lumire, se passionnait pour une leon o Geoffroy Saint-Hilaire avait
expliqu la double fonction de l'artre carotide externe et de l'artre
carotide interne, l'une qui fait le visage, l'autre qui fait le cerveau;
il tait au courant, suivait la science pas  pas, confrontait
Saint-Simon avec Fourier, dchiffrait les hiroglyphes, cassait les
cailloux qu'il trouvait et raisonnait gologie, dessinait de mmoire un
papillon bombyx, signalait les fautes de franais dans le Dictionnaire
de l'Acadmie, tudiait Puysgur et Deleuze, n'affirmait rien, pas mme
les miracles, ne niait rien, pas mme les revenants, feuilletait la
collection du _Moniteur_, songeait. Il dclarait que l'avenir est dans
la main du matre d'cole, et se proccupait des questions d'ducation.
Il voulait que la socit travaillt sans relche  l'lvation du
niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science,  la mise en
circulation des ides,  la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et
il craignait que la pauvret actuelle des mthodes, la misre du point
de vue littraire born  deux ou trois sicles classiques, le
dogmatisme tyrannique des pdants officiels, les prjugs scolastiques
et les routines ne finissent par faire de nos collges des hutrires
artificielles. Il tait savant, puriste, prcis, polytechnique,
piocheur, et en mme temps pensif jusqu' la chimre, disaient ses
amis. Il croyait  tous les rves: les chemins de fer, la suppression de
la souffrance dans les oprations chirurgicales, la fixation de l'image
de la chambre noire, le tlgraphe lectrique, la direction des ballons.
Du reste peu effray des citadelles bties de toutes parts contre le
genre humain par les superstitions, les despotismes et les prjugs. Il
tait de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position.
Enjolras tait un chef, Combeferre tait un guide. On et voulu
combattre avec l'un et marcher avec l'autre. Ce n'est pas que Combeferre
ne ft capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps  corps
l'obstacle et de l'attaquer de vive force et par explosion; mais mettre
peu  peu, par l'enseignement des axiomes et la promulgation des lois
positives, le genre humain d'accord avec ses destines, cela lui
plaisait mieux; et, entre deux clarts, sa pente tait plutt pour
l'illumination que pour l'embrasement. Un incendie peut faire une aurore
sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour? Un volcan
claire, mais l'aube claire encore mieux. Combeferre prfrait
peut-tre la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clart
trouble par de la fume, un progrs achet par de la violence, ne
satisfaisaient qu' demi ce tendre et srieux esprit. Une prcipitation
 pic d'un peuple dans la vrit, un 93, l'effarait; cependant la
stagnation lui rpugnait plus encore, il y sentait la putrfaction et la
mort;  tout prendre, il aimait mieux l'cume que le miasme, et il
prfrait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de
Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni hte. Tandis que ses
tumultueux amis, chevaleresquement pris de l'absolu, adoraient et
appelaient les splendides aventures rvolutionnaires, Combeferre
inclinait  laisser faire le progrs, le bon progrs, froid peut-tre,
mais pur, mthodique, mais irrprochable; flegmatique, mais
imperturbable. Combeferre se ft agenouill et et joint les mains pour
que l'avenir arrivt avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublt
l'immense volution vertueuse des peuples. _Il faut que le bien soit
innocent_, rptait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la
rvolution, c'est de regarder fixement l'blouissant idal et d'y voler
 travers les foudres, avec du sang et du feu  ses serres, la beaut du
progrs, c'est d'tre sans tache; et il y a entre Washington qui
reprsente l'un et Danton qui incarne l'autre, la diffrence qui spare
l'ange aux ailes de cygne de l'ange aux ailes d'aigle.

Jean Prouvaire tait une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il
s'appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentane qui se mlait au
puissant et profond mouvement d'o est sortie l'tude si ncessaire du
moyen-ge. Jean Prouvaire tait amoureux, cultivait un pot de fleurs,
jouait de la flte, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la
femme, pleurait sur l'enfant, confondait dans la mme confiance l'avenir
et Dieu, et blmait la rvolution d'avoir fait tomber une tte royale,
celle d'Andr Chnier. Il avait la voix habituellement dlicate et tout
 coup virile. Il tait lettr jusqu' l'rudition, et presque
orientaliste. Il tait bon par-dessus tout; et, chose toute simple pour
qui sait combien la bont confine  la grandeur, en fait de posie il
prfrait l'immense. Il savait l'italien, le latin, le grec et l'hbreu;
et cela lui servait  ne lire que quatre potes: Dante, Juvnal, Eschyle
et Isae. En franais, il prfrait Corneille  Racine et Agrippa
d'Aubign  Corneille. Il flnait volontiers dans les champs de folle
avoine et de bleuets, et s'occupait des nuages presque autant que des
vnements. Son esprit avait deux attitudes, l'une du ct de l'homme,
l'autre du ct de Dieu; il tudiait, ou il contemplait. Toute la
journe il approfondissait les questions sociales le salaire, le
capital, le crdit, le mariage, la religion, la libert de penser, la
libert d'aimer, l'ducation, la pnalit, la misre, l'association, la
proprit, la production et la rpartition, l'nigme d'en bas qui couvre
d'ombre la fourmilire humaine; et le soir, il regardait les astres, ces
tres normes. Comme Enjolras, il tait riche et fils unique. Il parlait
doucement, penchait la tte, baissait les yeux, souriait avec embarras,
se mettait mal, avait l'air gauche, rougissait de rien, tait fort
timide. Du reste, intrpide.

Feuilly tait un ouvrier ventailliste, orphelin de pre et de mre, qui
gagnait pniblement trois francs par jour, et qui n'avait qu'une pense,
dlivrer le monde. Il avait une autre proccupation encore: s'instruire;
ce qu'il appelait aussi se dlivrer. Il s'tait enseign  lui-mme 
lire et  crire; tout ce qu'il savait, il l'avait appris seul. Feuilly
tait un gnreux coeur. Il avait l'embrassement immense. Cet orphelin
avait adopt les peuples. Sa mre lui manquant, il avait mdit sur la
patrie. Il ne voulait pas qu'il y et sur la terre un homme qui ft sans
patrie. Il couvait en lui-mme, avec la divination profonde de l'homme
du peuple, ce que nous appelons aujourd'hui _l'ide des nationalits_.
Il avait appris l'histoire exprs pour s'indigner en connaissance de
cause. Dans ce jeune cnacle d'utopistes, surtout occups de la France,
il reprsentait le dehors. Il avait pour spcialit la Grce, la
Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l'Italie. Il prononait ces noms-l
sans cesse,  propos et hors de propos, avec la tnacit du droit. La
Turquie sur la Grce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l'Autriche
sur Venise, ces viols l'exaspraient. Entre toutes, la grande voie de
fait de 1772 le soulevait. Le vrai dans l'indignation, il n'y a pas de
plus souveraine loquence, il tait loquent de cette loquence-l. Il
ne tarissait pas sur cette date infme, 1772, sur ce noble et vaillant
peuple supprim par trahison, sur ce Crime  trois, sur ce guet-apens
monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions
d'tats qui, depuis, ont frapp plusieurs nobles nations, et leur ont,
pour ainsi dire, ratur leur acte de naissance. Tous les attentats
sociaux contemporains drivent du partage de la Pologne. Le partage de
la Pologne est un thorme dont tous les forfaits politiques actuels
sont les corollaires. Pas un despote, pas un tratre, depuis tout 
l'heure un sicle, qui n'ait vis, homologu, contre-sign et paraph,
_ne varietur_, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier
des trahisons modernes, celle-l apparat la premire. Le congrs de
Vienne a consult ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne
l'hallali, 1815 est la cure. Tel tait le texte habituel de Feuilly. Ce
pauvre ouvrier s'tait fait le tuteur de la justice, et elle le
rcompensait en le faisant grand. C'est qu'en effet il y a de l'ternit
dans le droit. Varsovie ne peut pas plus tre tartare que Venise ne peut
tre tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tt ou
tard, la patrie submerge flotte  la surface et reparat. La Grce
redevient la Grce; l'Italie redevient l'Italie. La protestation du
droit contre le fait persiste  jamais. Le vol d'un peuple ne se
prescrit pas. Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir. On ne
dmarque pas une nation comme un mouchoir.

Courfeyrac avait un pre qu'on nommait M. de Courfeyrac. Une des ides
fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d'aristocratie et
de noblesse, c'tait de croire  la particule. La particule, on le sait,
n'a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de _la Minerve_
estimaient si haut ce pauvre _de_ qu'on se croyait oblig de l'abdiquer.
M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M.
Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de
Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n'avait pas voulu rester en arrire,
et s'appelait Courfeyrac tout court.

Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir l,
et nous borner  dire quant au reste: Courfeyrac, voyez Tholomys.

Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu'on pourrait
appeler la beaut du diable de l'esprit. Plus tard, cela s'teint comme
la gentillesse du petit chat, et toute cette grce aboutit, sur deux
pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.

Ce genre d'esprit, les gnrations qui traversent les coles, les leves
successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main
en main, _quasi cursores_,  peu prs toujours le mme; de sorte que,
ainsi que nous venons de l'indiquer, le premier venu qui et cout
Courfeyrac en 1828 et cru entendre Tholomys en 1817. Seulement
Courfeyrac tait un brave garon. Sous les apparentes similitudes de
l'esprit extrieur, la diffrence entre Tholomys et lui tait grande.
L'homme latent qui existait en eux tait chez le premier tout autre que
chez le second. Il y avait dans Tholomys un procureur et dans
Courfeyrac un paladin.

Enjolras tait le chef. Combeferre tait le guide, Courfeyrac tait le
centre. Les autres donnaient plus de lumire, lui il donnait plus de
calorique; le fait est qu'il avait toutes les qualits d'un centre, la
rondeur et le rayonnement.

Bahorel avait figur dans le tumulte sanglant de juin 1822,  l'occasion
de l'enterrement du jeune Lallemand.

Bahorel tait un tre de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave,
panier perc, prodigue et rencontrant la gnrosit, bavard et
rencontrant l'loquence, hardi et rencontrant l'effronterie; la
meilleure pte de diable qui ft possible; ayant des gilets tmraires
et des opinions carlates; tapageur en grand, c'est--dire n'aimant rien
tant qu'une querelle, si ce n'est une meute, et rien tant qu'une
meute, si ce n'est une rvolution; toujours prt  casser un carreau,
puis  dpaver une rue, puis  dmolir un gouvernement, pour voir
l'effet; tudiant de onzime anne. Il flairait le droit, mais il ne le
faisait pas. Il avait pris pour devise: _avocat jamais_, et pour
armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet
carr. Chaque fois qu'il passait devant l'cole de droit, ce qui lui
arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n'tait pas
encore invent, et il prenait des prcautions hyginiques. Il disait du
portail de l'cole: quel beau vieillard! et du doyen, M. Delvincourt:
quel monument! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans
ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait  rien faire
une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il
avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de
leur fils.

Il disait d'eux: Ce sont des paysans, et non des bourgeois; c'est pour
cela qu'ils ont de l'intelligence.

Bahorel, homme de caprice, tait pars sur plusieurs cafs; les autres
avaient des habitudes, lui n'en avait pas. Il flnait. Errer est humain,
flner est parisien. Au fond, esprit pntrant, et penseur plus qu'il ne
semblait.

Il servait de lien entre les Amis de l'A B C et d'autres groupes encore
informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.

Il y avait dans ce conclave de jeunes ttes un membre chauve.

Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aid  monter
dans un cabriolet de place le jour o il migra, racontait qu'en 1814, 
son retour en France, comme le roi dbarquait  Calais, un homme lui
prsenta un placet.--Que demandez-vous? dit le roi.--Sire, un bureau de
poste.--Comment vous appelez-vous?--L'Aigle.

Le roi frona le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom
crit ainsi: _Lesgle_. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi
et il commena  sourire. Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour
anctre un valet de chiens, surnomm Lesgueules. Ce surnom a fait mon
nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption
L'Aigle.--Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna 
l'homme le bureau de poste de Meaux, exprs ou par mgarde.

Le membre chauve du groupe tait fils de ce Lesgle, ou Lgle, et signait
Lgle (de Meaux). Ses camarades, pour abrger, l'appelaient Bossuet.

Bossuet tait un garon gai qui avait du malheur. Sa spcialit tait de
ne russir  rien. Par contre, il riait de tout.  vingt-cinq ans, il
tait chauve. Son pre avait fini par avoir une maison et un champ; mais
lui, le fils, n'avait rien eu de plus press que de perdre dans une
fausse spculation ce champ et cette maison. Il ne lui tait rien rest.
Il avait de la science et de l'esprit, mais il avortait. Tout lui
manquait, tout le trompait; ce qu'il chafaudait croulait sur lui. S'il
fendait du bois, il se coupait un doigt. S'il avait une matresse, il
dcouvrait bientt qu'il avait aussi un ami.  tout moment quelque
misre lui advenait; de l sa jovialit. Il disait: _J'habite sous le
toit des tuiles qui tombent_. Peu tonn, car pour lui l'accident tait
le prvu, il prenait la mauvaise chance en srnit et souriait des
taquineries de la destine comme quelqu'un qui entend la plaisanterie.
Il tait pauvre, mais son gousset de bonne humeur tait inpuisable. Il
arrivait vite  son dernier sou, jamais  son dernier clat de rire.
Quand l'adversit entrait chez lui, il saluait cordialement cette
ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes; il
tait familier avec la Fatalit au point de l'appeler par son petit
nom.--Bonjour, Guignon, lui disait-il.

Ces perscutions du sort l'avaient fait inventif. Il tait plein de
ressources. Il n'avait point d'argent, mais il trouvait moyen de faire,
quand bon lui semblait, des dpenses effrnes. Une nuit, il alla
jusqu' manger cent francs dans un souper avec une pronnelle, ce qui
lui inspira au milieu de l'orgie ce mot mmorable: _Fille de cinq louis,
tire-moi mes bottes_.

Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d'avocat; il faisait
son droit,  la manire de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile;
quelquefois pas du tout. Il logeait tantt chez l'un, tantt chez
l'autre, le plus souvent chez Joly. Joly tudiait la mdecine. Il avait
deux ans de moins que Bossuet.

Joly tait le malade imaginaire jeune. Ce qu'il avait gagn  la
mdecine, c'tait d'tre plus malade que mdecin.  vingt-trois ans, il
se croyait valtudinaire et passait sa vie  regarder sa langue dans son
miroir. Il affirmait que l'homme s'aimante comme une aiguille, et dans
sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la
nuit, la circulation de son sang ne ft pas contrarie par le grand
courant magntique du globe. Dans les orages, il se ttait le pouls. Du
reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohrences, jeune, maniaque,
malingre, joyeux, faisaient bon mnage ensemble, et il en rsultait un
tre excentrique et agrable que ses camarades, prodigues de consonnes
ailes, appelaient Jolllly.--Tu peux t'envoler sur quatre L, lui disait
Jean Prouvaire.

Joly avait l'habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce
qui est l'indice d'un esprit sagace.

Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler
que srieusement, avaient une mme religion: le Progrs.

Tous taient les fils directs de la rvolution franaise. Les plus
lgers devenaient solennels en prononant cette date: 89. Leurs pres
selon la chair taient ou avaient t feuillants, royalistes,
doctrinaires; peu importait; ce ple-mle antrieur  eux, qui taient
jeunes, ne les regardait point; le pur sang des principes coulait dans
leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermdiaire au droit
incorruptible et au devoir absolu.

Affilis et initis, ils bauchaient souterrainement l'idal.

Parmi tous ces coeurs passionns et tous ces esprits convaincus, il y
avait un sceptique. Comment se trouvait-il l? Par juxtaposition. Ce
sceptique s'appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rbus:
R. Grantaire tait un homme qui se gardait bien de croire  quelque
chose. C'tait du reste un des tudiants qui avaient le plus appris
pendant leurs cours  Paris; il savait que le meilleur caf tait au
caf Lemblin, et le meilleur billard au caf Voltaire, qu'on trouvait de
bonnes galettes et de bonnes filles  l'Ermitage sur le boulevard du
Maine, des poulets  la crapaudine chez la mre Saguet, d'excellentes
matelotes barrire de la Cunette, et un certain petit vin blanc barrire
du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits; en outre la savate et
le chausson, quelques danses, et il tait profond btonniste. Par-dessus
le march, grand buveur. Il tait laid dmesurment; la plus jolie
piqueuse de bottines de ce temps-l, Irma Boissy, indigne de sa
laideur, avait rendu cette sentence: _Grantaire est impossible;_ mais la
fatuit de Grantaire ne se dconcertait pas. Il regardait tendrement et
fixement toutes les femmes, ayant l'air de dire de toutes: _si je
voulais_! et cherchant  faire croire aux camarades qu'il tait
gnralement demand.

Tous ces mots: droit du peuple, droits de l'homme, contrat social,
rvolution franaise, Rpublique, dmocratie, humanit, civilisation,
religion, progrs, taient, pour Grantaire, trs voisins de ne rien
signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de
l'intelligence, ne lui avait pas laiss une ide entire dans l'esprit.
Il vivait avec ironie. Ceci tait son axiome: Il n'y a qu'une certitude,
mon verre plein. Il raillait tous les dvouements dans tous les partis,
aussi bien le frre que le pre, aussi bien Robespierre jeune que
Loizerolles.--Ils sont bien avancs d'tre morts, s'criait-il. Il
disait du crucifix: Voil une potence qui a russi. Coureur, joueur,
libertin, souvent ivre, il faisait  ces jeunes songeurs le dplaisir de
chantonner sans cesse: _J'aimons les filles et j'aimons le bon vin_.
Air: Vive Henri IV.

Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n'tait ni une
ide ni un dogme, ni un art, ni une science; c'tait un homme: Enjolras.
Grantaire admirait, aimait et vnrait Enjolras.  qui se ralliait ce
douteur anarchique dans cette phalange d'esprits absolus? Au plus
absolu. De quelle faon Enjolras le subjuguait-il? Par les ides? Non.
Par le caractre. Phnomne souvent observ. Un sceptique qui adhre 
un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complmentaires.
Ce qui nous manque nous attire. Personne n'aime le jour comme l'aveugle.
La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel;
pourquoi? pour voir voler l'oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute,
aimait  voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d'Enjolras.
Sans qu'il s'en rendt clairement compte et sans qu'il songet  se
l'expliquer  lui-mme, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure,
candide, le charmait. Il admirait, d'instinct, son contraire. Ses ides
molles, flchissantes, disloques, malades, difformes, se rattachaient 
Enjolras comme  une pine dorsale. Son rachis moral s'appuyait  cette
fermet. Grantaire, prs d'Enjolras, redevenait quelqu'un. Il tait
lui-mme d'ailleurs compos de deux lments en apparence incompatibles.
Il tait ironique et cordial. Son indiffrence aimait. Son esprit se
passait de croyance et son coeur ne pouvait se passer d'amiti.
Contradiction profonde; car une affection est une conviction. Sa nature
tait ainsi. Il y a des hommes qui semblent ns pour tre le verso,
l'envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas,
phestion, Pechmja. Ils ne vivent qu' la condition d'tre adosss  un
autre; leur nom est une suite, et ne s'crit que prcd de la
conjonction _et_; leur existence ne leur est pas propre; elle est
l'autre ct d'une destine qui n'est pas la leur. Grantaire tait un de
ces hommes. Il tait l'envers d'Enjolras.

On pourrait presque dire que les affinits commencent aux lettres de
l'alphabet. Dans la srie, O et P sont insparables. Vous pouvez, 
votre gr, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.

Grantaire, vrai satellite d'Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens;
il y vivait; il ne se plaisait que l; il les suivait partout. Sa joie
tait de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumes du vin. On
le tolrait pour sa bonne humeur.

Enjolras, croyant, ddaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il
lui accordait un peu de piti hautaine. Grantaire tait un Pylade point
accept. Toujours rudoy par Enjolras, repouss durement, rejet et
revenant, il disait d'Enjolras: Quel beau marbre!




Chapitre II

Oraison funbre de Blondeau, par Bossuet


Une certaine aprs-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque
concidence avec les vnements raconts plus haut, Laigle de Meaux
tait mensuellement adoss au chambranle de la porte du caf Musain. Il
avait l'air d'une cariatide en vacances; il ne portait rien que sa
rverie. Il regardait la place Saint-Michel. S'adosser, c'est une
manire d'tre couch debout qui n'est point hae des songeurs. Laigle
de Meaux pensait, sans mlancolie,  une petite msaventure qui lui
tait chue l'avant-veille  l'cole de droit, et qui modifiait ses
plans personnels d'avenir, plans d'ailleurs assez indistincts.

La rverie n'empche pas un cabriolet de passer, et le songeur de
remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une
sorte de flnerie diffuse, aperut,  travers ce somnambulisme, un
vhicule  deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et
comme indcis.  qui en voulait ce cabriolet? pourquoi allait-il au pas?
Laigle y regarda. Il y avait dedans,  ct du cocher, un jeune homme,
et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux
passants ce nom crit en grosses lettres noires sur une carte cousue 
l'toffe: _Marius Pontmercy_.

Ce nom fit changer d'attitude  Laigle. Il se dressa et jeta cette
apostrophe au jeune homme du cabriolet:

--Monsieur Marius Pontmercy!

Le cabriolet interpell s'arrta.

Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondment, leva les
yeux.

--Hein? dit-il.

--Vous tes monsieur Marius Pontmercy?

--Sans doute.

--Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.

--Comment cela? demanda Marius; car c'tait lui, en effet, qui sortait
de chez son grand-pre, et il avait devant lui une figure qu'il voyait
pour la premire fois. Je ne vous connais pas.

--Moi non plus, je ne vous connais point, rpondit Laigle.

Marius crut  une rencontre de loustic,  un commencement de
mystification en pleine rue. Il n'tait pas d'humeur facile en ce
moment-l. Il frona le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable,
poursuivit:

--Vous n'tiez pas avant-hier  l'cole?

--Cela est possible.

--Cela est certain.

--Vous tes tudiant? demanda Marius.

--Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entr  l'cole par
hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces ides-l. Le professeur
tait en train de faire l'appel. Vous n'ignorez pas qu'ils sont trs
ridicules dans ce moment-ci. Au troisime appel manqu, on vous raye
l'inscription. Soixante francs dans le gouffre.

Marius commenait  couter. Laigle continua:

--C'tait Blondeau qui faisait l'appel. Vous connaissez Blondeau, il a
le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec dlices les
absents. Il a sournoisement commenc par la lettre P. Je n'coutais pas,
n'tant point compromis dans cette lettre-l. L'appel n'allait pas mal.
Aucune radiation. L'univers tait prsent. Blondeau tait triste. Je
disais  part moi: Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite
excution aujourd'hui. Tout  coup Blondeau appelle _Marius Pontmercy_.
Personne ne rpond. Blondeau, plein d'espoir, rpte plus fort: _Marius
Pontmercy_. Et il prend sa plume. Monsieur, j'ai des entrailles. Je me
suis dit rapidement: Voil un brave garon qu'on va rayer. Attention.
Ceci est un vritable vivant qui n'est pas exact. Ceci n'est pas un bon
lve. Ce n'est point l un cul-de-plomb, un tudiant qui tudie, un
blanc-bec pdant, fort en sciences, lettres, thologie et sapience, un
de ces esprits btas tirs  quatre pingles; une pingle par facult.
C'est un honorable paresseux qui flne, qui pratique la villgiature,
qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-tre
en cet instant-ci chez ma matresse. Sauvons-le. Mort  Blondeau! En ce
moment, Blondeau a tremp dans l'encre sa plume noire de ratures, a
promen sa prunelle fauve sur l'auditoire, et a rpt pour la troisime
fois: _Marius Pontmercy_! J'ai rpondu: _Prsent_! Cela fait que vous
n'avez pas t ray.

--Monsieur!... dit Marius.

--Et que, moi, je l'ai t, ajouta Laigle de Meaux.

--Je ne vous comprends pas, fit Marius.

Laigle reprit:

--Rien de plus simple. J'tais prs de la chaire pour rpondre et prs
de la porte pour m'enfuir. Le professeur me contemplait avec une
certaine fixit. Brusquement, Blondeau, qui doit tre le nez malin dont
parle Boileau, saute  la lettre L. L, c'est ma lettre. Je suis de
Meaux, et je m'appelle Lesgle.

--L'Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!

--Monsieur, le Blondeau arrive  ce beau nom, et crie: _Laigle_! Je
rponds: _Prsent_! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre,
sourit, et me dit: Si vous tes Pontmercy, vous n'tes pas Laigle.
Phrase qui a l'air dsobligeante pour vous, mais qui n'tait lugubre que
pour moi. Cela dit, il me raye.

Marius s'exclama.

--Monsieur, je suis mortifi...

--Avant tout, interrompit Laigle, je demande  embaumer Blondeau dans
quelques phrases d'loge senti. Je le suppose mort. Il n'y aurait pas
grand'chose  changer  sa maigreur,  sa pleur,  sa froideur,  sa
roideur, et  son odeur. Et je dis: _Erudimini qui judicatis terram_.
Ci-gt Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le boeuf de la
discipline, _bos disciplinoe_, le molosse de la consigne, l'ange de
l'appel, qui fut droit, carr, exact, rigide, honnte et hideux. Dieu le
raya comme il m'a ray.

Marius reprit:

--Je suis dsol...

--Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leon. 
l'avenir, soyez exact.

--Je vous fais vraiment mille excuses.

--Ne vous exposez plus  faire rayer votre prochain.

--Je suis dsespr...

Laigle clata de rire.

--Et moi, ravi. J'tais sur la pente d'tre avocat. Cette rature me
sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne dfendrai point la
veuve et je n'attaquerai point l'orphelin. Plus de toge, plus de stage.
Voil ma radiation obtenue. C'est  vous que je la dois, monsieur
Pontmercy. J'entends vous faire solennellement une visite de
remercments. O demeurez-vous?

--Dans ce cabriolet, dit Marius.

--Signe d'opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous flicite. Vous
avez l un loyer de neuf mille francs par an.

En ce moment Courfeyrac sortait du caf.

Marius sourit tristement:

--Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j'aspire  en sortir; mais
c'est une histoire comme cela, je ne sais o aller.

--Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.

--J'aurais la priorit, observa Laigle, mais je n'ai pas de chez moi.

--Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.

--Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez
Laigle.

--De Meaux, rpondit Laigle; par mtaphore, Bossuet.

Courfeyrac monta dans le cabriolet.

--Cocher, dit-il, htel de la Porte-Saint-Jacques.

Et le soir mme, Marius tait install dans une chambre de l'htel de la
Porte-Saint-Jacques, cte  cte avec Courfeyrac.




Chapitre III

Les tonnements de Marius


En quelques jours, Marius fut l'ami de Courfeyrac. La jeunesse est la
saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius prs
de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui.
Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n'y songea mme pas.  cet
ge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y
a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On
se regarde, on se connat.

Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:

-- propos, avez-vous une opinion politique?

--Tiens! dit Marius, presque offens de la question.

--Qu'est-ce que vous tes?

--Dmocrate-bonapartiste.

--Nuance gris de souris rassure, dit Courfeyrac.

Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au caf Musain. Puis il lui
chuchota  l'oreille avec un sourire: Il faut que je vous donne vos
entres dans la rvolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l'A
B C. Il le prsenta aux autres camarades en disant  demi-voix ce simple
moi que Marius ne comprit pas: Un lve.

Marius tait tomb dans un gupier d'esprits. Du reste, quoique
silencieux et grave, il n'tait ni le moins ail ni le moins arm.

Marius, jusque-l solitaire et inclinant au monologue et  l'apart par
habitude et par got, fut un peu effarouch de cette vole de jeunes
gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient 
la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces
esprits en libert et en travail faisait tourbillonner ses ides.
Quelquefois, dans le trouble, elles s'en allaient si loin de lui qu'il
avait de la peine  les retrouver. Il entendait parler de philosophie,
de littrature, d'art, d'histoire, de religion, d'une faon inattendue.
Il entrevoyait des aspects tranges; et comme il ne les mettait point en
perspective, il n'tait pas sr de ne pas voir le chaos. En quittant les
opinions de son grand-pre pour les opinions de son pre, il s'tait cru
fix; il souponnait maintenant, avec inquitude et sans oser se
l'avouer, qu'il ne l'tait pas. L'angle sous lequel il voyait toute
chose commenait de nouveau  se dplacer. Une certaine oscillation
mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-mnage
intrieur. Il en souffrait presque.

Il semblait qu'il n'y et pas pour ces jeunes gens de choses
consacres. Marius entendait, sur toute matire, des langages
singuliers, gnants pour son esprit encore timide.

Une affiche de thtre se prsentait, orne d'un titre de tragdie du
vieux rpertoire, dit classique.-- bas la tragdie chre aux bourgeois!
criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre rpliquer:

--Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la tragdie, et il faut
laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La tragdie  perruque a
sa raison d'tre, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui
contestent le droit d'exister. Il y a des bauches dans la nature; il y
a, dans la cration, des parodies toutes faites; un bec qui n'est pas un
bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas
des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux
qui donne envie de rire, voil le canard. Or, puisque la volaille existe
 ct de l'oiseau, je ne vois pas pourquoi la tragdie classique
n'existerait point en face de la tragdie antique.

Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau
entre Enjolras et Courfeyrac.

Courfeyrac lui prenait le bras.

--Faites attention. Ceci est la rue Pltrire, nomme aujourd'hui rue
Jean-Jacques-Rousseau,  cause d'un mnage singulier qui l'habitait il
y a une soixantaine d'annes. C'taient Jean-Jacques et Thrse. De
temps en temps, il naissait l de petits tres. Thrse les enfantait,
Jean-Jacques les enfantrouvait.

Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.

--Silence devant Jean-Jacques! Cet homme, je l'admire. Il a reni ses
enfants, soit; mais il a adopt le peuple.

Aucun de ces jeunes gens n'articulait ce mot: l'empereur. Jean Prouvaire
seul disait quelquefois Napolon; tous les autres disaient Bonaparte.
Enjolras prononait _Buonaparte_. Marius s'tonnait vaguement. _Initium
sapientioe_.




Chapitre IV

L'arrire-salle du caf Musain


Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une vritable
secousse pour son esprit.

Cela se passait dans l'arrire-salle du caf Musain.  peu prs tous les
Amis de l'A B C taient runis ce soir-l. Le quinquet tait
solennellement allum. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
avec bruit. Except Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
de ces tumultes paisibles. C'tait un jeu et un ple-mle autant qu'une
conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
quatre coins.

Aucune femme n'tait admise dans cette arrire-salle, except Louison,
la laveuse de vaisselle du caf, qui la traversait de temps en temps
pour aller de la laverie au laboratoire.

Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'tait
empar. Il raisonnait et draisonnait  tue-tte, il criait:

--J'ai soif. Mortels, je fais un rve: que la tonne de Heidelberg ait
une attaque d'apoplexie, et tre de la douzaine de sangsues qu'on lui
appliquera. Je voudrais boire. Je dsire oublier la vie. La vie est une
invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
rien. On se casse le cou  vivre. La vie est un dcor o il y a peu de
praticables. Le bonheur est un vieux chssis peint d'un seul ct.
L'Ecclsiaste dit: tout est vanit; je pense comme ce bonhomme qui n'a
peut-tre jamais exist. Zro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vtu
de vanit.  vanit! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
perruquier est un artiste, un gcheux est un architecte, un jockey est
un sportsman, un cloporte est un ptrygibranche. La vanit a un envers
et un endroit; l'endroit est bte, c'est le ngre avec ses verroteries;
l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignits, et
mme honneur et dignit, est gnralement en chrysocale. Les rois font
joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant  la valeur intrinsque
des gens, elle n'est gure plus respectable. coutez le pangyrique que
le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est froce; si le lys parlait,
comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dvote est
plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'tais lve
chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
 chiper des pommes; rapin est le mle de rapine. Voil pour moi; quant
 vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
excellences et qualits. Toute qualit verse dans un dfaut; l'conome
touche  l'avare, le gnreux confine au prodigue, le brave ctoie le
bravache; qui dit trs pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogne. Qui
admirez-vous, le tu ou le tueur, Csar ou Brutus? Gnralement on est
pour le tueur. Vive Brutus! il a tu. C'est a qui est la vertu. Vertu,
soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres  ces grands
hommes-l. Le Brutus qui tua Csar tait amoureux d'une statue de petit
garon. Cette statue tait du statuaire grec Strongylion, lequel avait
aussi sculpt cette figure d'amazone appele Belle-Jambe, Eucnemos, que
Nron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laiss que
deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Nron; Brutus fut amoureux
de l'une et Nron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
rabchage. Un sicle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
Napolon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
convaincre. Mais tchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
contentez de russir, quelle mdiocrit! et de conqurir, quelle misre!
Hlas, vanit et lchet partout. Tout obit au succs, mme la
grammaire. _Si volet usus_, dit Horace. Donc, je ddaigne le genre
humain. Descendrons-nous du tout  la partie? Voulez-vous que je me
mette  admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plat? Est-ce la
Grce? Les Athniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacphore disait
de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
considrable de la Grce pendant cinquante ans a t ce grammairien
Philetas, lequel tait si petit et si menu qu'il tait oblig de plomber
ses souliers pour n'tre pas emport par le vent. Il y avait sur la plus
grande place de Corinthe une statue sculpte par Silanion et catalogue
par Pline; cette statue reprsentait pisthate. Qu'a fait pisthate? il
a invent le croc-en-jambe. Ceci rsume la Grce et la gloire. Passons 
d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
pourquoi?  cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
Athnes. L'Angleterre? pourquoi?  cause de Londres? je hais Carthage.
Et puis, Londres, mtropole du luxe, est le chef-lieu de la misre. Sur
la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frre
Jonathan? Je gote peu ce frre  esclaves. tez _time is money_, que
reste-t-il de l'Angleterre? tez _cotton is king_, que reste-t-il de
l'Amrique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
la Chine. Je conviens que la Russie a ses beauts, entre autres un fort
despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une sant dlicate. Un
Alexis dcapit, un Pierre poignard, un Paul trangl, un autre Paul
aplati  coups de talon de botte, divers Ivans gorgs, plusieurs
Nicolas et Basiles empoisonns, tout cela indique que le palais des
empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrit. Tous
les peuples civiliss offrent  l'admiration du penseur ce dtail: la
guerre; or la guerre, la guerre civilise, puise et totalise toutes les
formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
mont Jaxa jusqu' la maraude des Indiens Comanches dans la
Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
que vous avez  rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
ml  vos modes et  vos lgances toutes les ordures compliques de
majest, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu' la chaise
perce du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est 
Bruxelles que l'on consomme le plus de bire,  Stockholm le plus
d'eau-de-vie,  Madrid le plus de chocolat,  Amsterdam le plus de
genivre,  Londres le plus de vin,  Constantinople le plus de caf, 
Paris le plus d'absinthe; voil toutes les notions utiles. Paris
l'emporte, en somme.  Paris, les chiffonniers mmes sont des sybarites;
Diogne et autant aim tre chiffonnier place Maubert que philosophe au
Pire. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
bibines; les plus clbres sont _la Casserole_ et _l'Abattoir_. Donc, 
guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansrails des
califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard 
quarante sous par tte, il me faut des tapis de Perse  y rouler
Cloptre nue! O est Cloptre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.

Ainsi se rpandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
passage, dans son coin de l'arrire-salle Musain, Grantaire plus
qu'ivre.

Bossuet, tendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
Grantaire repartait de plus belle:

--Aigle de Meaux,  bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
geste d'Hippocrate refusant le bric--brac d'Artaxerce. Je te dispense
de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est russi,
l'homme est rat. Dieu a manqu cet animal-l. Une foule est un choix de
laideurs. Le premier venu est un misrable. Femme rime  infme. Oui,
j'ai le spleen, compliqu de la mlancolie, avec la nostalgie, plus
l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bille, et je m'ennuie,
et je m'assomme, et je m'embte! Que Dieu aille au diable!

--Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
droit avec la cantonade, et qui tait engag plus qu' mi-corps dans une
phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:

--...Et quant  moi, quoique je sois  peine lgiste et tout au plus
procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
Normandie,  la Saint-Michel, et pour chaque anne, un quivalent devait
tre pay au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
chacun, tant les propritaires que les saisis d'hritage, et ce, pour
toutes emphytoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
hypothcaires et hypothcaux....

--chos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.

Tout prs de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonaient
qu'un vaudeville s'bauchait. Cette grosse affaire se traitait  voix
basse, et les deux ttes en travail se touchaient:

--Commenons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
sujet.

--C'est juste. Dicte. J'cris.

--Monsieur Dorimon?

--Rentier?

--Sans doute.

--Sa fille, Clestine.

--... tine. Aprs?

--Le colonel Sainval.

--Sainval est us. Je dirais Valsin.

 ct des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait  quel
adversaire il avait affaire:

--Diable! mfiez-vous. C'est une belle pe. Son jeu est net. Il a de
l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du ptillement, de
l'clair, la parade juste, et des ripostes mathmatiques, bigre! et il
est gaucher.

Dans l'angle oppos  Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
parlaient d'amour.

--Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une matresse qui rit toujours.

--C'est une faute qu'elle fait, rpondait Bahorel. La matresse qu'on a
tort de rire. a encourage  la tromper. La voir gaie, cela vous te le
remords; si on la voit triste, on se fait conscience.

--Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
querellez!

--Cela tient au trait que nous avons fait. En faisant notre petite
sainte-alliance, nous nous sommes assign  chacun notre frontire que
nous ne dpassons jamais. Ce qui est situ du ct de bise appartient 
Vaud, du ct de vent  Gex. De l la paix.

--La paix, c'est le bonheur digrant.

--Et toi, Jolllly, o en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
sais qui je veux dire?

--Elle me boude avec une patience cruelle.

--Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.

--Hlas!

-- ta place, je la planterais l.

--C'est facile  dire.

--Et  faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?

--Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, trs littraire,
de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potele,
avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.

--Mon cher, alors il faut lui plaire, tre lgant, et faire des effets
de rotule. Achte-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
prte.

-- combien? cria Grantaire.

Le troisime coin tait en proie  une discussion potique. La
mythologie paenne se gourmait avec la mythologie chrtienne. Il
s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme mme, prenait
le parti. Jean Prouvaire n'tait timide qu'au repos. Une fois excit, il
clatait, une sorte de gat accentuait son enthousiasme, et il tait 
la fois riant et lyrique:

--N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-tre
pas alls. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
des songes, dites-vous. Eh bien, mme dans la nature, telle qu'elle est
aujourd'hui, aprs la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
vieux mythes paens. Telle montagne  profil de citadelle, comme le
Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cyble; il ne
m'est pas prouv que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
creux des saules, en bouchant tour  tour les trous avec ses doigts; et
j'ai toujours cru qu'Io tait pour quelque chose dans la cascade de
Pissevache.

Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
octroye. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
brche nergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
secouait, mlant  ses arguments le frmissement de cette feuille de
papier.

--Premirement, je ne veux pas de rois. Ne ft-ce qu'au point de vue
conomique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
gratis. coutez ceci: Chert des rois. A la mort de Franois Ier, la
dette publique en France tait de trente mille livres de rente;  la
mort de Louis XIV, elle tait de deux milliards six cents millions 
vingt-huit livres le marc, ce qui quivalait en 1760, au dire de
Desmarets,  quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
quivaudrait aujourd'hui  douze milliards. Deuximement, n'en dplaise
 Combeferre, une charte octroye est un mauvais expdient de
civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie  la
dmocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, dtestables
raisons que tout cela! Non! non! n'clairons jamais le peuple  faux
jour. Les principes s'tiolent et plissent dans votre cave
constitutionnelle. Pas d'abtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
du roi au peuple. Dans tous ces octrois-l, il y a un article 14.  ct
de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
de charte!

On tait en hiver; deux bches ptillaient dans la chemine. Cela tait
tentant, et Courfeyrac n'y rsista pas. Il froissa dans son poing la
pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
regarda philosophiquement brler le chef-d'oeuvre de Louis XVIII, et se
contenta de dire:

--La charte mtamorphose en flamme.

Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose franaise
qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
bon et le mauvais got, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
folles fuses du dialogue, montant  la fois et se croisant de tous les
points de la salle, faisaient au-dessus des ttes une sorte de
bombardement joyeux.




Chapitre V

largissement de l'horizon


Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d'admirable qu'on ne
peut jamais prvoir l'tincelle ni deviner l'clair. Que va-t-il jaillir
tout  l'heure? on l'ignore. L'clat de rire part de l'attendrissement.
Au moment bouffon, le srieux fait son entre. Les impulsions dpendent
du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit
pour ouvrir le champ  l'inattendu. Ce sont des entretiens  brusques
tournants o la perspective change tout  coup. Le hasard est le
machiniste de ces conversations-l.

Une pense svre, bizarrement sortie d'un cliquetis de mots, traversa
tout  coup la mle de paroles o ferraillaient confusment Grantaire,
Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.

Comment une phrase survient-elle dans le dialogue? d'o vient qu'elle se
souligne tout  coup d'elle-mme dans l'attention de ceux qui
l'entendent? Nous venons de le dire, nul n'en sait rien. Au milieu du
brouhaha, Bossuet termina tout  coup une apostrophe quelconque 
Combeferre par cette date.

--18 juin 1815: Waterloo.

 ce nom, Waterloo, Marius, accoud prs d'un verre d'eau sur une table,
ta son poignet de dessous son menton, et commena  regarder fixement
l'auditoire.

--Pardieu, s'cria Courfeyrac (_Parbleu_,  cette poque, tombait en
dsutude), ce chiffre 18 est trange, et me frappe. C'est le nombre
fatal de Bonaparte. Mettez Louis devant et Brumaire derrire, vous avez
toute la destine de l'homme, avec cette particularit expressive que le
commencement y est talonn par la fin.

Enjolras, jusque-l muet, rompit le silence, et adressa  Courfeyrac
cette parole:

--Tu veux dire le crime par l'expiation.

Ce mot, _crime_, dpassait la mesure de ce que pouvait accepter Marius,
dj trs mu par la brusque vocation de Waterloo.

Il se leva, il marcha lentement vers la carte de France tale sur le
mur et au bas de laquelle on voyait une le dans un compartiment spar,
il posa son doigt sur ce compartiment, et dit:

--La Corse. Une petite le qui a fait la France bien grande.

Ce fut le souffle d'air glac. Tous s'interrompirent. On sentit que
quelque chose allait commencer.

Bahorel, ripostant  Bossuet, tait en train de prendre une pose de
torse  laquelle il tenait. Il y renona pour couter.

Enjolras, dont l'oeil bleu n'tait attach sur personne et semblait
considrer le vide, rpondit sans regarder Marius:

--La France n'a besoin d'aucune Corse pour tre grande. La France est
grande parce qu'elle est la France. _Quia nominor leo_.

Marius n'prouva nulle vellit de reculer; il se tourna vers Enjolras,
et sa voix clata avec une vibration qui venait du tressaillement des
entrailles:

-- Dieu ne plaise que je diminue la France! mais ce n'est point la
diminuer que de lui amalgamer Napolon. Ah , parlons donc. Je suis
nouveau venu parmi vous, mais je vous avoue que vous m'tonnez. O en
sommes-nous? qui sommes-nous? qui tes-vous? qui suis-je?
Expliquons-nous sur l'empereur. Je vous entends dire Buonaparte en
accentuant l'u comme des royalistes. Je vous prviens que mon grand-pre
fait mieux encore; il dit Buonapart. Je vous croyais des jeunes gens.
O mettez-vous donc votre enthousiasme? et qu'est-ce que vous en faites?
qui admirez-vous si vous n'admirez pas l'empereur? et que vous faut-il
de plus?

Si vous ne voulez pas de ce grand homme-l, de quels grands hommes
voudrez-vous? Il avait tout. Il tait complet. Il avait dans son cerveau
le cube des facults humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il
dictait comme Csar, sa causerie mlait l'clair de Pascal au coup de
foudre de Tacite, il faisait l'histoire et il l'crivait, ses bulletins
sont des Iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la mtaphore de
Mahomet, il laissait derrire lui dans l'orient des paroles grandes
comme les pyramides;  Tilsitt il enseignait la majest aux empereurs, 
l'acadmie des sciences il donnait la rplique  Laplace, au conseil
d'tat il tenait tte  Merlin, il donnait une me  la gomtrie des
uns et  la chicane des autres, il tait lgiste avec les procureurs et
sidral avec les astronomes; comme Cromwell soufflant une chandelle sur
deux, il s'en allait au Temple marchander un gland de rideau; il voyait
tout, il savait tout; ce qui ne l'empchait pas de rire d'un rire
bonhomme au berceau de son petit enfant; et tout  coup, l'Europe
effare coutait, des armes se mettaient en marche, des parcs
d'artillerie roulaient, des ponts de bateaux s'allongeaient sur les
fleuves, les nues de la cavalerie galopaient dans l'ouragan, cris,
trompettes, tremblement de trnes partout, les frontires des royaumes
oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d'un glaive surhumain
qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur
l'horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans
les yeux, dployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande Arme et
la vieille garde, et c'tait l'archange de la guerre!

Tous se taisaient, et Enjolras baissait la tte. Le silence fait
toujours un peu l'effet de l'acquiescement ou d'une sorte de mise au
pied du mur. Marius, presque sans reprendre haleine, continua avec un
surcrot d'enthousiasme:

--Soyons justes, mes amis! tre l'empire d'un tel empereur, quelle
splendide destine pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et
qu'il ajoute son gnie au gnie de cet homme! Apparatre et rgner,
marcher et triompher, avoir pour tapes toutes les capitales, prendre
ses grenadiers et en faire des rois, dcrter des chutes de dynastie,
transfigurer l'Europe au pas de charge, qu'on sente, quand vous menacez,
que vous mettez la main sur le pommeau de l'pe de Dieu, suivre dans un
seul homme Annibal, Csar et Charlemagne, tre le peuple de quelqu'un
qui mle  toutes vos aubes l'annonce clatante d'une bataille gagne,
avoir pour rveille-matin le canon des Invalides, jeter dans des abmes
de lumire des mots prodigieux qui flamboient  jamais, Marengo, Arcole,
Austerlitz, Ina, Wagram! faire  chaque instant clore au znith des
sicles des constellations de victoires, donner l'empire franais pour
pendant  l'empire romain, tre la grande nation et enfanter la grande
Arme, faire envoler par toute la terre ses lgions comme une montagne
envoie de tous cts ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, tre en
Europe une sorte de peuple dor  force de gloire, sonner  travers
l'histoire une fanfare de titans, conqurir le monde deux fois, par la
conqute et par l'blouissement, cela est sublime; et qu'y a-t-il de
plus grand?

--tre libre, dit Combeferre.

Marius  son tour baissa la tte. Ce mot simple et froid avait travers
comme une lame d'acier son effusion pique, et il la sentait s'vanouir
en lui. Lorsqu'il leva les yeux, Combeferre n'tait plus l. Satisfait
probablement de sa rplique  l'apothose, il venait de partir, et tous,
except Enjolras, l'avaient suivi. La salle s'tait vide. Enjolras,
rest seul avec Marius, le regardait gravement. Marius cependant, ayant
un peu ralli ses ides, ne se tenait pas pour battu; il y avait en lui
un reste de bouillonnement qui allait sans doute se traduire en
syllogismes dploys contre Enjolras, quand tout  coup on entendit
quelqu'un qui chantait dans l'escalier en s'en allant. C'tait
Combeferre, et voici ce qu'il chantait:

          _Si Csar m'avait donn_
          _La gloire et la guerre,_
          _Et qu'il me fallt quitter_
          _L'amour de ma mre_
          _Je dirais au grand Csar:_
          _Reprends ton sceptre et ton char,_
          _J'aime mieux ma mre,  gu!_
          _J'aime mieux ma mre._

L'accent tendre et farouche dont Combeferre le chantait donnait  ce
couplet une sorte de grandeur trange. Marius, pensif et l'oeil au
plafond, rpta presque machinalement: Ma mre?...

En ce moment, il sentit sur son paule la main d'Enjolras.

--Citoyen, lui dit Enjolras, ma mre, c'est la Rpublique.




Chapitre VI

_Res angusta_


Cette soire laissa  Marius un branlement profond, et une obscurit
triste dans l'me. Il prouva ce qu'prouve peut-tre la terre au moment
o on l'ouvre avec le fer pour y dposer le grain de bl; elle ne sent
que la blessure; le tressaillement du germe et la joie du fruit
n'arrivent que plus tard.

Marius fut sombre. Il venait  peine de se faire une foi; fallait-il
donc dj la rejeter? il s'affirma  lui-mme que non. Il se dclara
qu'il ne voulait pas douter, et il commena  douter malgr lui. tre
entre deux religions, l'une dont on n'est pas encore sorti, l'autre o
l'on n'est pas encore entr, cela est insupportable; et ces crpuscules
ne plaisent qu'aux mes chauves-souris. Marius tait une prunelle
franche, et il lui fallait de la vraie lumire. Les demi-jours du doute
lui faisaient mal. Quel que ft son dsir de rester o il tait et de
s'en tenir l, il tait invinciblement contraint de continuer,
d'avancer, d'examiner, de penser, de marcher plus loin. O cela
allait-il le conduire? il craignait, aprs avoir fait tant de pas qui
l'avaient rapproch de son pre, de faire maintenant des pas qui l'en
loigneraient. Son malaise croissait de toutes les rflexions qui lui
venaient. L'escarpement se dessinait autour de lui. Il n'tait d'accord
ni avec son grand-pre, ni avec ses amis; tmraire pour l'un, arrir
pour les autres; et il se reconnut doublement isol, du ct de la
vieillesse, et du ct de la jeunesse. Il cessa d'aller au caf Musain.

Dans ce trouble o tait sa conscience, il ne songeait plus gure  de
certains cts srieux de l'existence. Les ralits de la vie ne se
laissent pas oublier. Elles vinrent brusquement lui donner leur coup de
coude.

Un matin, le matre de l'htel entra dans la chambre de Marius et lui
dit:

--Monsieur Courfeyrac a rpondu pour vous.

--Oui.

--Mais il me faudrait de l'argent.

--Priez Courfeyrac de venir me parler, dit Marius.

Courfeyrac venu, l'hte les quitta. Marius lui conta ce qu'il n'avait
pas song  lui dire encore, qu'il tait comme seul au monde et n'ayant
pas de parents.

--Qu'allez-vous devenir? dit Courfeyrac.

--Je n'en sais rien, rpondit Marius.

--Qu'allez-vous faire?

--Je n'en sais rien.

--Avez-vous de l'argent?

--Quinze francs.

--Voulez-vous que je vous en prte?

--Jamais.

--Avez-vous des habits?

--Voil.

--Avez-vous des bijoux?

--Une montre.

--D'argent?

--D'or. La voici.

--Je sais un marchand d'habits qui vous prendra votre redingote et un
pantalon.

--C'est bien.

--Vous n'aurez plus qu'un pantalon, un gilet, un chapeau et un habit.

--Et mes bottes.

--Quoi! vous n'irez pas pieds nus? quelle opulence!

--Ce sera assez.

--Je sais un horloger qui vous achtera votre montre.

--C'est bon.

--Non, ce n'est pas bon. Que ferez-vous aprs?

--Tout ce qu'il faudra. Tout l'honnte du moins.

--Savez-vous l'anglais?

--Non.

--Savez-vous l'allemand?

--Non.

--Tant pis.

--Pourquoi?

--C'est qu'un de mes amis, libraire, fait une faon d'encyclopdie pour
laquelle vous auriez pu traduire des articles allemands ou anglais.
C'est mal pay, mais on vit.

--J'apprendrai l'anglais et l'allemand.

--Et en attendant?

--En attendant je mangerai mes habits et ma montre.

On fit venir le marchand d'habits. Il acheta la dfroque vingt francs.
On alla chez l'horloger. Il acheta la montre quarante-cinq francs.

--Ce n'est pas mal, disait Marius  Courfeyrac en rentrant  l'htel,
avec mes quinze francs, cela fait quatre-vingts francs.

--Et la note de l'htel? observa Courfeyrac.

--Tiens, j'oubliais, dit Marius.

L'hte prsenta sa note qu'il fallut payer sur-le-champ. Elle se
montait  soixante-dix francs.

--Il me reste dix francs, dit Marius.

--Diable, fit Courfeyrac, vous mangerez cinq francs pendant que vous
apprendrez l'anglais, et cinq francs pendant que vous apprendrez
l'allemand. Ce sera avaler une langue bien vite ou une pice de cent
sous bien lentement.

Cependant la tante Gillenormand, assez bonne personne au fond dans les
occasions tristes, avait fini par dterrer le logis de Marius. Un matin,
comme Marius revenait de l'cole, il trouva une lettre de sa tante et
les _soixante pistoles_, c'est--dire six cents francs en or dans une
bote cachete.

Marius renvoya les trente louis  sa tante avec une lettre respectueuse
o il dclarait avoir des moyens d'existence et pouvoir suffire
dsormais  tous ses besoins. En ce moment-l il lui restait trois
francs.

La tante n'informa point le grand-pre de ce refus de peur d'achever de
l'exasprer. D'ailleurs n'avait-il pas dit: Qu'on ne me parle jamais de
ce buveur de sang!

Marius sortit de l'htel de la porte Saint-Jacques, ne voulant pas s'y
endetter.




Livre cinquime--Excellence du malheur




Chapitre I

Marius indigent


La vie devint svre pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce
n'tait rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu'on appelle _de la
vache enrage_. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les
nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l'tre sans feu, les
semaines sans travail, l'avenir sans esprance, l'habit perc au coude,
le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu'on trouve
ferme le soir parce qu'on ne paye pas son loyer, l'insolence du portier
et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la
dignit refoule, les besognes quelconques acceptes, les dgots,
l'amertume, l'accablement. Marius apprit comment on dvore tout cela, et
comment ce sont souvent les seules choses qu'on ait  dvorer.  ce
moment de l'existence o l'homme a besoin d'orgueil parce qu'il a besoin
d'amour, il se sentit moqu parce qu'il tait mal vtu, et ridicule
parce qu'il tait pauvre.  l'ge o la jeunesse vous gonfle le coeur
d'une fiert impriale, il abaissa plus d'une fois ses yeux sur ses
bottes troues, et il connut les hontes injustes et les rougeurs
poignantes de la misre. Admirable et terrible preuve dont les faibles
sortent infmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset o la destine
jette un homme, toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un
demi-dieu.

Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y
a des bravoures opinitres et ignores qui se dfendent pied  pied dans
l'ombre contre l'envahissement fatal des ncessits et des turpitudes.
Nobles et mystrieux triomphes qu'aucun regard ne voit, qu'aucune
renomme ne paye, qu'aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur,
l'isolement, l'abandon, la pauvret, sont des champs de bataille qui ont
leurs hros; hros obscurs plus grands parfois que les hros illustres.

De fermes et rares natures sont ainsi cres; la misre, presque
toujours martre, est quelquefois mre; le dnment enfante la
puissance d'me et d'esprit; la dtresse est nourrice de la fiert; le
malheur est un bon lait pour les magnanimes.

Il y eut un moment dans la vie de Marius o il balayait son palier, o
il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitire, o il attendait
que la brune tombt pour s'introduire chez le boulanger, et y acheter un
pain qu'il emportait furtivement dans son grenier, comme s'il l'et
vol. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au
milieu des cuisinires goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme
gauche portant des livres sous son bras, qui avait l'air timide et
furieux, qui en entrant tait son chapeau de son front o perlait la
sueur, faisait un profond salut  la bouchre tonne, un autre salut au
garon boucher, demandait une ctelette de mouton, la payait six ou sept
sous, l'enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux
livres, et s'en allait. C'tait Marius. Avec cette ctelette, qu'il
faisait cuire lui-mme, il vivait trois jours.

Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la
graisse, le troisime jour il rongeait l'os.

 plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui
adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant
qu'il n'avait besoin de rien.

Il tait encore en deuil de son pre quand la rvolution que nous avons
raconte s'tait faite en lui. Depuis lors, il n'avait plus quitt les
vtements noirs. Cependant ses vtements le quittrent. Un jour vint o
il n'eut plus d'habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Courfeyrac,
auquel il avait de son ct rendu quelques bons offices, lui donna un
vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier
quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit tait vert. Alors
Marius ne sortit plus qu'aprs la chute du jour. Cela faisait que son
habit tait noir. Voulant toujours tre en deuil, il se vtissait de la
nuit.

 travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il tait cens habiter
la chambre de Courfeyrac, qui tait dcente et o un certain nombre de
bouquins de droit soutenus et complts par des volumes de romans
dpareills figuraient la bibliothque voulue par les rglements. Il se
faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.

Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-pre par une lettre
froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la
lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, dchire en quatre, au
panier. Deux ou trois jours aprs, mademoiselle Gillenormand entendit
son pre qui tait seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela
lui arrivait chaque fois qu'il tait trs agit. Elle prta l'oreille;
le vieillard disait:--Si tu n'tais pas un imbcile, tu saurais qu'on
ne peut pas tre  la fois baron et avocat.




Chapitre II

Marius pauvre


Il en est de la misre comme de tout. Elle arrive  devenir possible.
Elle finit par prendre une forme et se composer. On vgte, c'est--dire
on se dveloppe d'une certaine faon chtive, mais suffisante  la vie.
Voici de quelle manire l'existence de Marius Pontmercy s'tait
arrange:

Il tait sorti du plus troit, le dfil s'largissait un peu devant
lui.  force de labeur, de courage, de persvrance et de volont, il
tait parvenu  tirer de son travail environ sept cents francs par an.
Il avait appris l'allemand et l'anglais. Grce  Courfeyrac qui l'avait
mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la
littrature-librairie le modeste rle d'_utilit_. Il faisait des
prospectus, traduisait des journaux, annotait des ditions, compilait
des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il
en vivait. Pas mal. Comment? Nous l'allons dire.

Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de
trente francs, un taudis sans chemine qualifi cabinet o il n'y avait,
en fait de meubles, que l'indispensable. Ces meubles taient  lui. Il
donnait trois francs par mois  la vieille principale locataire pour
qu'elle vnt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d'eau
chaude, un oeuf frais et un pain d'un sou. De ce pain et de cet oeuf, il
djeunait. Son djeuner variait de deux  quatre sous selon que les
oeufs taient chers ou bon march.  six heures du soir, il descendait
rue Saint-Jacques, dner chez Rousseau, vis--vis Basset le marchand
d'estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe.
Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de lgumes de
trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain 
discrtion. Quant au vin, il buvait de l'eau. En payant au comptoir, o
sigeait majestueusement madame Rousseau,  cette poque toujours grasse
et encore frache, il donnait un sou au garon, et madame Rousseau lui
donnait un sourire. Puis il s'en allait. Pour seize sous, il avait eu un
sourire et un dner.

Ce restaurant Rousseau, o l'on vidait si peu de bouteilles et tant de
carafes, tait un calmant plus encore qu'un restaurant. Il n'existe plus
aujourd'hui. Le matre avait un beau surnom; on l'appelait _Rousseau
l'aquatique_.

Ainsi, djeuner quatre sous, dner seize sous; sa nourriture lui cotait
vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par
an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs  la
vieille, plus quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs,
Marius tait nourri, log et servi. Son habillement lui cotait cent
francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs,
le tout ne dpassait pas six cent cinquante francs. Il lui restait
cinquante francs. Il tait riche. Il prtait dans l'occasion dix francs
 un ami; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs.
Quant au chauffage, n'ayant pas de chemine, Marius l'avait simplifi.

Marius avait toujours deux habillements complets; l'un vieux, pour tous
les jours, l'autre tout neuf, pour les occasions. Les deux taient
noirs. Il n'avait que trois chemises, l'une sur lui, l'autre dans sa
commode, la troisime chez la blanchisseuse. Il les renouvelait  mesure
qu'elles s'usaient. Elles taient habituellement dchires, ce qui lui
faisait boutonner son habit jusqu'au menton.

Pour que Marius en vnt  cette situation florissante, il avait fallu
des annes. Annes rudes; difficiles, les unes  traverser, les autres 
gravir. Marius n'avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en
fait de dnment; il avait tout fait, except des dettes. Il se rendait
ce tmoignage que jamais il n'avait d un sou  personne. Pour lui, une
dette, c'tait le commencement de l'esclavage. Il se disait mme qu'un
crancier est pire qu'un matre; car un matre ne possde que votre
personne, un crancier possde votre dignit et peut la souffleter.
Plutt que d'emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours
de jene. Sentant que toutes les extrmits se touchent et que, si l'on
n'y prend garde, l'abaissement de fortune peut mener  la bassesse
d'me, il veillait jalousement sur sa fiert. Telle formule ou telle
dmarche qui, dans toute autre situation, lui et paru dfrence, lui
semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne
voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur svre.
Il tait timide jusqu' l'pret.

Dans toutes ses preuves il se sentait encourag et quelquefois mme
port par une force secrte qu'il avait en lui. L'me aide le corps, et
 de certains moments le soulve. C'est le seul oiseau qui soutienne sa
cage.

 ct du nom de son pre, un autre nom tait grav dans le coeur de
Marius, le nom de Thnardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et
grave, environnait d'une sorte d'aurole l'homme auquel, dans sa pense,
il devait la vie de son pre, cet intrpide sergent qui avait sauv le
colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne sparait
jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son pre, et il les
associait dans sa vnration. C'tait une sorte de culte  deux degrs,
le grand autel pour le colonel, le petit pour Thnardier. Ce qui
redoublait l'attendrissement de sa reconnaissance, c'est l'ide de
l'infortune o il savait Thnardier tomb et englouti. Marius avait
appris  Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste.
Depuis il avait fait des efforts inous pour saisir sa trace et tcher
d'arriver  lui dans ce tnbreux abme de la misre o Thnardier avait
disparu. Marius avait battu tout le pays; il tait all  Chelles, 
Bondy,  Gournay,  Nogent,  Lagny. Pendant trois annes il s'y tait
acharn, dpensant  ces explorations le peu d'argent qu'il pargnait.
Personne n'avait pu lui donner de nouvelles de Thnardier; on le croyait
pass en pays tranger. Ses cranciers l'avaient cherch aussi, avec
moins d'amour que Marius, mais avec autant d'acharnement, et n'avaient
pu mettre la main sur lui. Marius s'accusait et s'en voulait presque de
ne pas russir dans ses recherches. C'tait la seule dette que lui et
laisse le Colonel, et Marius tenait  honneur de la payer.--Comment!
pensait-il, quand mon pre gisait mourant sur le champ de bataille,
Thnardier, lui, a bien su le trouver  travers la fume et la mitraille
et l'emporter sur ses paules, et il ne lui devait rien cependant, et
moi qui dois tant  Thnardier, je ne saurais pas le rejoindre dans
cette ombre o il agonise et le rapporter  mon tour de la mort  la
vie! Oh! je le retrouverai!--Pour retrouver Thnardier en effet, Marius
et donn un de ses bras, et, pour le tirer de la misre, tout son sang.
Revoir Thnardier, rendre un service quelconque  Thnardier, lui dire:
Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais! je suis l!
disposez de moi!--c'tait le plus doux et le plus magnifique rve de
Marius.




Chapitre III

Marius grandi


 cette poque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu'il avait
quitt son grand-pre. On tait rest dans les mmes termes de part et
d'autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher  se revoir.
D'ailleurs, se revoir,  quoi bon? pour se heurter? Lequel et eu raison
de l'autre? Marius tait le vase d'airain, mais le pre Gillenormand
tait le pot de fer.

Disons-le, Marius s'tait mpris sur le coeur de son grand-pre. Il
s'tait figur que M. Gillenormand ne l'avait jamais aim, et que ce
bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, temptait et levait la
canne, n'avait pour lui tout au plus que cette affection  la fois
lgre et svre des Grontes de comdie. Marius se trompait. Il y a des
pres qui n'aiment pas leurs enfants; il n'existe point d'aeul qui
n'adore son petit-fils. Au fond, nous l'avons dit, M. Gillenormand
idoltrait Marius. Il l'idoltrait  sa faon, avec accompagnement de
bourrades et mme de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un
vide noir dans le coeur. Il exigea qu'on ne lui en parlt plus, en
regrettant tout bas d'tre si bien obi. Dans les premiers temps il
espra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur
reviendrait. Mais les semaines se passrent, les mois se passrent, les
annes se passrent; au grand dsespoir de M. Gillenormand, le buveur
de sang ne reparut pas.--Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que
de le chasser, se disait le grand-pre, et il se demandait: si c'tait 
refaire, le referais-je? Son orgueil sur-le-champ rpondait oui, mais sa
vieille tte qu'il hochait en silence rpondait tristement non. Il avait
ses heures d'abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin
d'affections comme de soleil. C'est de la chaleur. Quelle que ft sa
forte nature, l'absence de Marius avait chang quelque chose en lui.
Pour rien au monde, il n'et voulu faire un pas vers ce petit drle
mais il souffrait. Il ne s'informait jamais de lui, mais il y pensait
toujours. Il vivait, de plus en plus retir, au Marais. Il tait encore,
comme autrefois, gai et violent, mais sa gat avait une duret
convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la colre, et ses
violences se terminaient toujours par une sorte d'accablement doux et
sombre. Il disait quelquefois:--Oh! s'il revenait, quel bon soufflet je
lui donnerais!

Quant  la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup; Marius
n'tait plus pour elle qu'une espce de silhouette noire et vague; et
elle avait fini par s'en occuper beaucoup moins que du chat ou du
perroquet qu'il est probable qu'elle avait.

Ce qui accroissait la souffrance secrte du pre Gillenormand, c'est
qu'il la renfermait tout entire et n'en laissait rien deviner. Son
chagrin tait comme ces fournaises nouvellement inventes qui brlent
leur fume. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui
parlaient de Marius, et lui demandaient:--Que fait, ou que devient
monsieur votre petit-fils?--Le vieux bourgeois rpondait, en soupirant,
s'il tait trop triste, ou en donnant une chiquenaude  sa manchette,
s'il voulait paratre gai:--Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans
quelque coin.

Pendant que le vieillard regrettait, Marius s'applaudissait. Comme 
tous les bons coeurs, le malheur lui avait t l'amertume. Il ne pensait
 M. Gillenormand qu'avec douceur, mais il avait tenu  ne plus rien
recevoir de l'homme _qui avait t mal pour son pre_.--C'tait
maintenant la traduction mitige de ses premires indignations. En
outre, il tait heureux d'avoir souffert, et de souffrir encore. C'tait
pour son pre. La duret de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il
se disait avec une sorte de joie que--_c'tait bien le moins;_ que
c'tait--une expiation;--que,--sans cela, il et t puni, autrement et
plus tard, de son indiffrence impie pour son pre et pour un tel pre;
qu'il n'aurait pas t juste que son pre et eu toute la souffrance, et
lui rien;--qu'tait-ce d'ailleurs que ses travaux et son dnment
compars  la vie hroque du colonel? qu'enfin sa seule manire de se
rapprocher de son pre et de lui ressembler, c'tait d'tre vaillant
contre l'indigence comme lui avait t brave contre l'ennemi; et que
c'tait l sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot: _il
en sera digne_.--Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa
poitrine, l'crit du colonel ayant disparu, mais dans son coeur.

Et puis, le jour o son grand-pre l'avait chass, il n'tait encore
qu'un enfant, maintenant il tait un homme. Il le sentait. La misre,
insistons-y, lui avait t bonne. La pauvret dans la jeunesse, quand
elle russit, a cela de magnifique qu'elle tourne toute la volont vers
l'effort et toute l'me vers l'aspiration. La pauvret met tout de suite
la vie matrielle  nu et la fait hideuse; de l d'inexprimables lans
vers la vie idale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes
et grossires, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac,
le jeu, les bons repas, et le reste; occupations des bas cts de l'me
aux dpens des cts hauts et dlicats. Le jeune homme pauvre se donne
de la peine pour avoir son pain; il mange; quand il a mang, il n'a plus
que la rverie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne; il regarde
le ciel, l'espace, les astres, les fleurs, les enfants, l'humanit dans
laquelle il souffre, la cration dans laquelle il rayonne. Il regarde
tant l'humanit qu'il voit l'me, il regarde tant la cration qu'il voit
Dieu. Il rve, et il se sent grand; il rve encore, et il se sent
tendre. De l'gosme de l'homme qui souffre, il passe  la compassion de
l'homme qui mdite. Un admirable sentiment clate en lui, l'oubli de soi
et la piti pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la
nature offre, donne et prodigue aux mes ouvertes et refuse aux mes
fermes, il en vient  plaindre, lui millionnaire de l'intelligence, les
millionnaires de l'argent. Toute haine s'en va de son coeur  mesure que
toute clart entre dans son esprit. D'ailleurs est-il malheureux? Non.
La misre d'un jeune homme n'est jamais misrable. Le premier jeune
garon venu, si pauvre qu'il soit, avec sa sant, sa force, sa marche
vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux
noirs, ses joues fraches, ses lvres roses, ses dents blanches, son
souffle pur, fera toujours envie  un vieil empereur. Et puis chaque
matin il se remet  gagner son pain; et tandis que ses mains gagnent du
pain, son pine dorsale gagne de la fiert, son cerveau gagne des ides.
Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations,
aux joies; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles,
sur le pav, dans les ronces, quelquefois dans la boue; la tte dans la
lumire. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, srieux,
content de peu, bienveillant; et il bnit Dieu de lui avoir donn ces
deux richesses qui manquent  bien des riches, le travail qui le fait
libre et la pense qui le fait digne.

C'tait l ce qui s'tait pass en Marius. Il avait mme, pour tout
dire, un peu trop vers du ct de la contemplation. Du jour o il tait
arriv  gagner sa vie  peu prs srement, il s'tait arrt l,
trouvant bon d'tre pauvre, et retranchant au travail pour donner  la
pense. C'est--dire qu'il passait quelquefois des journes entires 
songer, plong et englouti comme un visionnaire dans les volupts
muettes de l'extase et du rayonnement intrieur. Il avait ainsi pos le
problme de sa vie: travailler le moins possible du travail matriel
pour travailler le plus possible du travail impalpable; en d'autres
termes, donner quelques heures  la vie relle, et jeter le reste dans
l'infini. Il ne s'apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la
contemplation ainsi comprise finit par tre une des formes de la
paresse; qu'il s'tait content de dompter les premires ncessits de
la vie, et qu'il se reposait trop tt.

Il tait vident que, pour cette nature nergique et gnreuse, ce ne
pouvait tre l qu'un tat transitoire, et qu'au premier choc contre les
invitables complications de la destine, Marius se rveillerait.

En attendant, bien qu'il ft avocat et quoi qu'en penst le pre
Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait mme pas. La
rverie l'avait dtourn de la plaidoirie. Hanter les avous, suivre le
palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire? Il ne voyait aucune
raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure
avait fini par lui faire un travail sr, un travail de peu de labeur,
qui, comme nous venons de l'expliquer, lui suffisait.

Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui
avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un
travail rgulier, et de lui donner quinze cents francs par an. tre bien
log! quinze cents francs! Sans doute. Mais renoncer  sa libert! tre
un gagiste! une espce d'homme de lettres commis! Dans la pense de
Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en mme
temps, il gagnait du bien-tre et perdait de la dignit; c'tait un
malheur complet et beau qui se changeait en une gne laide et ridicule;
quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.

Marius vivait solitaire. Par ce got qu'il avait de rester en dehors de
tout, et aussi pour avoir t par trop effarouch, il n'tait dcidment
pas entr dans le groupe prsid par Enjolras. On tait rest bons
camarades; on tait prt  s'entr'aider dans l'occasion de toutes les
faons possibles; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune,
Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D'abord
il lui devait la rvolution qui s'tait faite en lui; il lui devait
d'avoir connu et aim son pre. _Il m'a opr de la cataracte_,
disait-il.

Certes, ce marguillier avait t dcisif.

Ce n'est pas pourtant que M. Mabeuf et t dans cette occasion autre
chose que l'agent calme et impassible de la providence. Il avait clair
Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que
quelqu'un apporte; il avait t la chandelle et non le quelqu'un.

Quant  la rvolution politique intrieure de Marius, M. Mabeuf tait
tout  fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.

Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas
inutiles.




Chapitre IV

M. Mabeuf


Le jour o M. Mabeuf disait  Marius: _Certainement, j'approuve les
opinions politiques_, il exprimait le vritable tat de son esprit.
Toutes les opinions politiques lui taient indiffrentes, et il les
approuvait toutes sans distinguer, pour qu'elles le laissassent
tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies les belles, les
bonnes, les charmantes, les _Eumnides_. M. Mabeuf avait pour opinion
politique d'aimer passionnment les plantes, et surtout les livres. Il
possdait comme tout le monde sa terminaison en _iste_, sans laquelle
personne n'aurait pu vivre en ce temps-l, mais il n'tait ni royaliste,
ni bonapartiste, ni chartiste, ni orlaniste, ni anarchiste; il tait
bouquiniste.

Il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent  se har  propos de
billeveses comme la charte, la dmocratie, la lgitimit, la monarchie,
la Rpublique, etc., lorsqu'il y avait dans ce monde toutes sortes de
mousses, d'herbes et d'arbustes qu'ils pouvaient regarder, et des tas
d'in-folio et mme d'in-trente-deux qu'ils pouvaient feuilleter. Il se
gardait fort d'tre inutile; avoir des livres ne l'empchait pas de
lire, tre botaniste ne l'empchait pas d'tre jardinier. Quand il avait
connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui,
que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les
fruits. M. Mabeuf tait parvenu  produire des poires de semis aussi
savoureuses que les poires de Saint-Germain; c'est d'une de ses
combinaisons qu'est ne,  ce qu'il parat, la mirabelle d'octobre,
clbre aujourd'hui, et non moins parfume que la mirabelle d't. Il
allait  la messe plutt par douceur que par dvotion, et puis parce
qu'aimant le visage des hommes, mais hassant leur bruit, il ne les
trouvait qu' l'glise runis et silencieux. Sentant qu'il fallait tre
quelque chose dans l'tat, il avait choisi la carrire de marguillier.
Du reste, il n'avait jamais russi  aimer aucune femme autant qu'un
oignon de tulipe ou aucun homme autant qu'un elzevir. Il avait depuis
longtemps pass soixante ans lorsqu'un jour quelqu'un lui demanda:
--Est-ce que vous ne vous tes jamais mari?--J'ai oubli, dit-il. Quand
il lui arrivait parfois-- qui cela n'arrive-t-il pas?--de dire:--Oh!
si j'tais riche!--ce n'tait pas en lorgnant une jolie fille, comme le
pre Gillenormand, c'tait en contemplant un bouquin. Il vivait seul,
avec une vieille gouvernante. Il tait un peu chiragre, et quand il
dormait ses vieux doigts ankyloss par le rhumatisme s'arc-boutaient
dans les plis de ses draps. Il avait fait et publi une _Flore des
environs de Cauteretz_ avec planches colories, ouvrage assez estim
dont il possdait les cuivres et qu'il vendait lui-mme. On venait deux
ou trois fois par jour sonner chez lui, rue Mzires, pour cela. Il en
tirait bien deux mille francs par an; c'tait  peu prs l toute sa
fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire,  force de
patience, de privations et de temps, une collection prcieuse
d'exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu'avec un
livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L'unique dcoration
des quatre chambres au rez-de-chausse qui, avec un petit jardin,
composaient son logis, c'taient des herbiers encadrs et des gravures
de vieux matres. La vue d'un sabre ou d'un fusil le glaait. De sa vie,
il n'avait approch d'un canon, mme aux Invalides. Il avait un estomac
passable, un frre cur, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans
la bouche ni dans l'esprit, un tremblement de tout le corps, l'accent
picard, un rire enfantin, l'effroi facile, et l'air d'un vieux mouton.
Avec cela point d'autre amiti ou d'autre habitude parmi les vivants
qu'un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appel Royol. Il avait
pour rve de naturaliser l'indigo en France.

Sa servante tait, elle aussi, une varit de l'innocence. La pauvre
bonne vieille femme tait vierge. Sultan, son matou, qui et pu miauler
le Miserere d'Allegri  la chapelle Sixtine, avait rempli son coeur et
suffisait  la quantit de passion qui tait en elle. Aucun de ses rves
n'tait all jusqu' l'homme. Elle n'avait jamais pu franchir son chat.
Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire tait dans ses bonnets,
toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche aprs la messe 
compter son linge dans sa malle et  taler sur son lit des robes en
pice qu'elle achetait et qu'elle ne faisait jamais faire. Elle savait
lire. M. Mabeuf l'avait surnomme _la mre Plutarque_.

M. Mabeuf avait pris Marius en gr, parce que Marius, tant jeune et
doux, rchauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timidit. La
jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l'effet du soleil sans le
vent. Quand Marius tait satur de gloire militaire, de poudre  canon,
de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles
o son pre avait donn et reu de si grands coups de sabre, il allait
voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du hros au point de vue des
fleurs.

Vers 1830, son frre le cur tait mort, et presque tout de suite, comme
lorsque la nuit vient, tout l'horizon s'tait assombri pour M. Mabeuf.
Une faillite--de notaire--lui enleva une somme de dix mille francs, qui
tait tout ce qu'il possdait du chef de son frre et du sien. La
rvolution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de
gne, la premire chose qui ne se vend pas, c'est une _Flore_. _La Flore
des environs de Cauteretz_ s'arrta court. Des semaines s'coulaient
sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait  un coup de
sonnette.--Monsieur, lui disait tristement la mre Plutarque, c'est le
porteur d'eau.--Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue Mzires, abdiqua
les fonctions de marguillier, renona  Saint-Sulpice, vendit une
partie, non de ses livres, mais de ses estampes,--ce  quoi il tenait le
moins,--et s'alla installer dans une petite maison du boulevard
Montparnasse, o du reste il ne demeura qu'un trimestre, pour deux
raisons: premirement, le rez-de-chausse et le jardin cotaient trois
cents francs et il n'osait pas mettre plus de deux cents francs  son
loyer; deuximement, tant voisin du tir Fatou, il entendait toute la
journe des coups de pistolet, ce qui lui tait insupportable.

Il emporta sa _Flore_, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et
ses livres, et s'tablit prs de la Salptrire dans une espce de
chaumire du village d'Austerlitz, o il avait pour cinquante cus par
an trois chambres et un jardin clos d'une haie avec puits. Il profita de
ce dmnagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son
entre dans ce nouveau logis, il fut trs gai et cloua lui-mme les
clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin
le reste de la journe, et, le soir, voyant que la mre Plutarque avait
l'air morne et songeait, il lui frappa sur l'paule et lui dit en
souriant:--Bah! nous avons l'indigo!

Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius,
taient admis  le voir dans sa chaumire d'Austerlitz, nom tapageur qui
lui tait, pour tout dire, assez dsagrable.

Du reste, comme nous venons de l'indiquer, les cerveaux absorbs dans
une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux
 la fois, ne sont que trs lentement permables aux choses de la vie.
Leur propre destin leur est lointain. Il rsulte de ces
concentrations-l une passivit qui, si elle tait raisonne,
ressemblerait  la philosophie. On dcline, on descend, on s'coule, on
s'croule mme, sans trop s'en apercevoir. Cela finit toujours, il est
vrai, par un rveil, mais tardif. En attendant, il semble qu'on soit
neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On
est l'enjeu, et l'on regarde la partie avec indiffrence.

C'est ainsi qu' travers cet obscurcissement qui se faisait autour de
lui, toutes ses esprances s'teignant l'une aprs l'autre, M. Mabeuf
tait rest serein, un peu purilement, mais trs profondment. Ses
habitudes d'esprit avaient le va-et-vient d'un pendule. Une fois mont
par une illusion, il allait trs longtemps, mme quand l'illusion avait
disparu. Une horloge ne s'arrte pas court au moment prcis o l'on en
perd la clef.

M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs taient peu coteux
et inattendus; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la mre
Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut,
trouvant qu'elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c'est s'affirmer 
soi-mme sa lecture. Il y a des gens qui lisent trs haut et qui ont
l'air de se donner leur parole d'honneur de ce qu'ils lisent.

La mre Plutarque lisait avec cette nergie-l le roman qu'elle tenait 
la main. M. Mabeuf entendait sans couter.

Tout en lisant, la mre Plutarque arriva  cette phrase. Il tait
question d'un officier de dragons et d'une belle:

...La belle bouda, et le dragon...

Ici elle s'interrompit pour essuyer ses lunettes.

--Bouddha et le Dragon, reprit  mi-voix M. Mabeuf. Oui, c'est vrai, il
y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la
gueule et brlait le ciel. Plusieurs toiles avaient dj t incendies
par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla
dans son antre et russit  convertir le dragon. C'est un bon livre que
vous lisez l, mre Plutarque. Il n'y a pas de plus belle lgende.

Et M. Mabeuf tomba dans une rverie dlicieuse.




Chapitre V

Pauvret, bonne voisine de misre


Marius avait du got pour ce vieillard candide qui se voyait lentement
saisi par l'indigence, et qui arrivait  s'tonner peu  peu, sans
pourtant s'attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait
M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au
plus.

Le plaisir de Marius tait de faire de longues promenades seul sur les
boulevards extrieurs, ou au Champ de Mars ou dans les alles les moins
frquentes du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journe 
regarder le jardin d'un maracher, les carrs de salade, les poules
dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants
le considraient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise
suspecte et une mine sinistre. Ce n'tait qu'un jeune homme pauvre,
rvant sans objet.

C'est dans une de ses promenades qu'il avait dcouvert la masure
Gorbeau, et, l'isolement et le bon march le tentant, il s'y tait log.
On ne l'y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.

Quelques-uns des anciens gnraux ou des anciens camarades de son pre
l'avaient invit, quand ils le connurent,  les venir voir. Marius
n'avait point refus. C'taient des occasions de parler de son pre. Il
allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le gnral
Bellavesne, chez le gnral Fririon, aux Invalides. On y faisait de la
musique, on y dansait. Ces soirs-l Marius mettait son habit neuf. Mais
il n'allait jamais  ces soires ni  ces bals que les jours o il
gelait  pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne
voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs.

Il disait quelquefois, mais sans amertume:--Les hommes sont ainsi faits
que, dans un salon, vous pouvez tre crott partout, except sur les
souliers. On ne vous demande l, pour vous bien accueillir, qu'une chose
irrprochable; la conscience? non, les bottes.

Toutes les passions, autres que celles du coeur, se dissipent dans la
rverie. Les fivres politiques de Marius s'y taient vanouies. La
rvolution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aid.
Il tait rest le mme, aux colres prs. Il avait toujours les mmes
opinions, seulement elles s'taient attendries.  proprement parler, il
n'avait plus d'opinions, il avait des sympathies. De quel parti
tait-il? du parti de l'humanit. Dans l'humanit il choisissait la
France; dans la nation il choisissait le peuple; dans le peuple il
choisissait la femme. C'tait l surtout que sa piti allait. Maintenant
il prfrait une ide  un fait, un pote  un hros, et il admirait
plus encore un livre comme Job qu'un vnement comme Marengo. Et puis
quand, aprs une journe de mditation, il s'en revenait le soir par les
boulevards et qu' travers les branches des arbres il apercevait
l'espace sans fond, les lueurs sans nom, l'abme, l'ombre, le mystre,
tout ce qui n'est qu'humain lui semblait bien petit.

Il croyait tre et il tait peut-tre en effet arriv au vrai de la vie
et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus gure
regarder que le ciel, seule chose que la vrit puisse voir du fond de
son puits.

Cela ne l'empchait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les
chafaudages, les projets d'avenir. Dans cet tat de rverie, un oeil
qui et regard au dedans de Marius, et t bloui de la puret de
cette me. En effet, s'il tait donn  nos yeux de chair de voir dans
la conscience d'autrui, on jugerait bien plus srement un homme d'aprs
ce qu'il rve que d'aprs ce qu'il pense. Il y a de la volont dans la
pense, il n'y en a pas dans le rve. Le rve, qui est tout spontan,
prend et garde, mme dans le gigantesque et l'idal, la figure de notre
esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincrement du fond mme
de notre me que nos aspirations irrflchies et dmesures vers les
splendeurs de la destine. Dans ces aspirations, bien plus que dans les
ides composes, raisonnes et coordonnes, on peut retrouver le vrai
caractre de chaque homme. Nos chimres sont ce qui nous ressemble le
mieux. Chacun rve l'inconnu et l'impossible selon sa nature.

Vers le milieu de cette anne 1831, la vieille qui servait Marius lui
conta qu'on allait mettre  la porte ses voisins, le misrable mnage
Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journes dehors,
savait  peine qu'il et des voisins.

--Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.

--Parce qu'ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.

--Combien est-ce?

--Vingt francs, dit la vieille.

Marius avait trente francs en rserve dans un tiroir.

--Tenez, dit-il  la vieille, voil vingt-cinq francs. Payez pour ces
pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c'est moi.




Chapitre VI

Le remplaant


Le hasard fit que le rgiment dont tait le lieutenant Thodule vint
tenir garnison  Paris. Ceci fut l'occasion d'une deuxime ide pour la
tante Gillenormand. Elle avait, une premire fois, imagin de faire
surveiller Marius par Thodule; elle complota de faire succder Thodule
 Marius.

 toute aventure, et pour le cas o le grand-pre aurait le vague besoin
d'un jeune visage dans la maison, ces rayons d'aurore sont quelquefois
doux aux ruines, il tait expdient de trouver un autre Marius. Soit,
pensa-t-elle, c'est un simple erratum comme j'en vois dans les livres;
Marius, lisez Thodule.

Un petit-neveu est l' peu prs d'un petit-fils;  dfaut d'un avocat,
on prend un lancier.

Un matin, que M. Gillenormand tait en train de lire quelque chose comme
la _Quotidienne_, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce,
car il s'agissait de son favori:

--Mon pre, Thodule va venir ce matin vous prsenter ses respects.

--Qui a, Thodule?

--Votre petit-neveu.

--Ah! fit le grand-pre.

Puis il se remit  lire, ne songea plus au petit-neveu qui n'tait qu'un
Thodule quelconque, et ne tarda pas  avoir beaucoup d'humeur, ce qui
lui arrivait presque toujours quand il lisait. La feuille, qu'il
tenait, royaliste d'ailleurs, cela va de soi, annonait pour le
lendemain, sans amnit aucune, un des petits vnements quotidiens du
Paris d'alors:

--Que les lves des coles de droit et de mdecine devaient se runir
sur la place du Panthon  midi;--pour dlibrer.--Il s'agissait d'une
des questions du moment, de l'artillerie de la garde nationale, et d'un
conflit entre le ministre de la guerre et la milice citoyenne au sujet
des canons parqus dans la cour du Louvre. Les tudiants devaient
dlibrer l-dessus. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M.
Gillenormand.

Il songea  Marius, qui tait tudiant, et qui, probablement, irait,
comme les autres, dlibrer,  midi, sur la place du Panthon.

Comme il faisait ce songe pnible, le lieutenant Thodule entra, vtu en
bourgeois, ce qui tait habile, et discrtement introduit par
mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement:--Le
vieux druide n'a pas tout plac en viager. Cela vaut bien qu'on se
dguise en pkin de temps en temps.

Mademoiselle Gillenormand dit, haut,  son pre:

--Thodule, votre petit-neveu.

Et, bas, au lieutenant:

--Approuve tout.

Et se retira.

Le lieutenant, peu accoutum  des rencontres si vnrables, balbutia
avec quelque timidit: Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte compos
de l'bauche involontaire et machinale du salut militaire acheve en
salut bourgeois.

--Ah! c'est vous; c'est bien, asseyez-vous, dit l'aeul.

Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.

Thodule s'assit, et M. Gillenormand se leva.

M. Gillenormand se mit  marcher de long en large, les mains dans ses
poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irrits
les deux montres qu'il avait dans ses deux goussets.

--Ce tas de morveux! a se convoque sur la place du Panthon! Vertu de
ma mie! Des galopins qui taient hier en nourrice! Si on leur pressait
le nez, il en sortirait du lait! Et a dlibre demain  midi! O
va-t-on? o va-t-on? Il est clair qu'on va  l'abme. C'est l que nous
ont conduits les descamisados! L'artillerie citoyenne! Dlibrer sur
l'artillerie citoyenne! S'en aller jaboter en plein air sur les
ptarades de la garde nationale! Et avec qui vont-ils se trouver l?
Voyez un peu o mne le jacobinisme. Je parie tout ce qu'on voudra, un
million contre un fichtre, qu'il n'y aura l que des repris de justice
et des forats librs. Les rpublicains et les galriens, a ne fait
qu'un nez et qu'un mouchoir. Carnot disait: O veux-tu que j'aille,
tratre? Fouch rpondait: O tu voudras, imbcile! Voil ce que c'est
que les rpublicains.

--C'est juste, dit Thodule.

M. Gillenormand tourna la tte  demi, vit Thodule, et continua:

--Quand on pense que ce drle a eu la sclratesse de se faire
carbonaro! Pourquoi as-tu quitt ma maison? Pour t'aller faire
rpublicain. Pssst! d'abord le peuple n'en veut pas de ta Rpublique, il
n'en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu'il y a toujours eu des
rois et qu'il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, aprs
tout, ce n'est que le peuple, il s'en hurle, de ta Rpublique,
entends-tu, crtin! Est-ce assez horrible, ce caprice-l! S'amouracher
du pre Duchne, faire les yeux doux  la guillotine, chanter des
romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c'est  cracher
sur tous ces jeunes gens-l, tant ils sont btes! Ils en sont tous l.
Pas un n'chappe. Il suffit de respirer l'air qui passe dans la rue pour
tre insens. Le dix-neuvime sicle est du poison. Le premier polisson
venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un drle pour de vrai, et
vous plante l les vieux parents. C'est rpublicain, c'est romantique.
Qu'est-ce que c'est que a, romantique? faites-moi l'amiti de me dire
ce que c'est que a? Toutes les folies possibles. Il y a un an, a vous
allait  _Hernani_. Je vous demande un peu, _Hernani_! des antithses!
des abominations qui ne sont pas mme crites en franais! Et puis on a
des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce
temps-ci.

--Vous avez raison, mon oncle, dit Thodule.

M. Gillenormand reprit:

--Des canons dans la cour du Musum! pourquoi faire? Canon, que me
veux-tu? Vous voulez donc mitrailler l'Apollon du Belvdre? Qu'est-ce
que les gargousses ont  faire avec la Vnus de Mdicis? Oh! ces jeunes
gens d' prsent, tous des chenapans! Quel pas grand'chose que leur
Benjamin Constant! Et ceux qui ne sont pas des sclrats sont des
dadais! Ils font tout ce qu'ils peuvent pour tre laids, ils sont mal
habills, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air
de mendier qui fait clater de rire les jeannetons; ma parole d'honneur,
on dirait les pauvres honteux de l'amour. Ils sont difformes, et ils se
compltent en tant stupides; ils rptent les calembours de Tiercelin
et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des
chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros
cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur
jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille
vous a des opinions politiques. Il devrait tre svrement dfendu
d'avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des systmes, ils refont
la socit, ils dmolissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes
les lois, ils mettent le grenier  la place de la cave et mon portier 
la place du roi, ils bousculent l'Europe de fond en comble, ils
rebtissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder
sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs
charrettes! Ah! Marius! ah! gueusard! aller vocifrer en place publique!
discuter, dbattre, prendre des mesures! ils appellent cela des mesures,
justes dieux! le dsordre se rapetisse et devient niais. J'ai vu le
chaos, je vois le gchis. Des coliers dlibrer sur la garde nationale,
cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches! Les
sauvages qui vont tout nus, la caboche coiffe comme un volant de
raquette, avec une massue  la patte, sont moins brutes que ces
bacheliers-l! Des marmousets de quatre sous! a fait les entendus et
les jordonnes! a dlibre et ratiocine! C'est la fin du monde. C'est
videmment la fin de ce misrable globe terraqu. Il fallait un hoquet
final, la France le pousse. Dlibrez, mes drles! Ces choses-l
arriveront tant qu'ils iront lire les journaux sous les arcades de
l'Odon. Cela leur cote un sou, et leur bon sens, et leur intelligence,
et leur coeur, et leur me, et leur esprit. On sort de l, et l'on fiche
le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste; tous,
mme le _Drapeau blanc_! au fond Martainville tait un jacobin! Ah!
juste ciel! tu pourras te vanter d'avoir dsespr ton grand-pre, toi!

--C'est vident, dit Thodule.

Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier
ajouta magistralement:

--Il ne devrait pas y avoir d'autre journal que le _Moniteur_ et d'autre
livre que l'_Annuaire militaire_.

M. Gillenormand poursuivit:

--C'est comme leur Sieys! un rgicide aboutissant  un snateur! car
c'est toujours par l qu'ils finissent. On se balafre avec le tutoiement
citoyen pour arriver  se faire dire monsieur le comte. Monsieur le
comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe
Sieys! Je me rends cette justice que je n'ai jamais fait plus de cas
des philosophies de tous ces philosophes-l que des lunettes du
grimacier de Tivoli! J'ai vu un jour les snateurs passer sur le quai
Malaquais en manteaux de velours violet sems d'abeilles avec des
chapeaux  la Henri IV. Ils taient hideux. On et dit les singes de la
cour du tigre. Citoyens, je vous dclare que votre progrs est une
folie, que votre humanit est un rve, que votre rvolution est un
crime, que votre Rpublique est un monstre, que votre jeune France
pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens  tous, qui que vous
soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous conomistes, fussiez-vous
lgistes, fussiez-vous plus connaisseurs en libert, en galit et en
fraternit que le couperet de la guillotine! Je vous signifie cela, mes
bonshommes!

--Parbleu, cria le lieutenant, voil qui est admirablement vrai.

M. Gillenormand interrompit un geste qu'il avait commenc, se retourna,
regarda fixement le lancier Thodule entre les deux yeux, et lui dit:

--Vous tes un imbcile.




Livre sixime--La conjonction de deux toiles




Chapitre I

Le sobriquet: mode de formation des noms de familles


Marius  cette poque tait un beau jeune homme de moyenne taille, avec
d'pais cheveux trs noirs, un front haut et intelligent, les narines
ouvertes et passionnes, l'air sincre et calme, et sur tout son visage
je ne sais quoi qui tait hautain, pensif et innocent. Son profil, dont
toutes les lignes taient arrondies sans cesser d'tre fermes, avait
cette douceur germanique qui a pntr dans la physionomie franaise par
l'Alsace et la Lorraine, et cette absence complte d'angles qui rendait
les Sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la
race lonine de la race aquiline. Il tait  cette saison de la vie o
l'esprit des hommes qui pensent se compose, presque  proportions
gales, de profondeur et de navet. Une situation grave tant donne,
il avait tout ce qu'il fallait pour tre stupide; un tour de clef de
plus, il pouvait tre sublime. Ses faons taient rserves, froides,
polies, peu ouvertes. Comme sa bouche tait charmante, ses lvres les
plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire
corrigeait ce que toute sa physionomie avait de svre.  de certains
moments, c'tait un singulier contraste que ce front chaste et ce
sourire voluptueux. Il avait l'oeil petit et le regard grand.

Au temps de sa pire misre, il remarquait que les jeunes filles se
retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort
dans l'me. Il pensait qu'elles le regardaient pour ses vieux habits et
qu'elles en riaient; le fait est qu'elles le regardaient pour sa grce
et qu'elles en rvaient.

Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l'avait rendu
farouche. Il n'en choisit aucune, par l'excellente raison qu'il
s'enfuyait devant toutes. Il vcut ainsi indfiniment,--btement, disait
Courfeyrac.

Courfeyrac lui disait encore:--N'aspire pas  tre vnrable (car ils se
tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amitis jeunes). Mon
cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus
les margotons. Les coquines ont du bon,  Marius!  force de t'enfuir et
de rougir, tu t'abrutiras.

D'autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:

--Bonjour, monsieur l'abb.

Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius tait
huit jours  viter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et
il vitait par-dessus le march Courfeyrac.

Il y avait pourtant dans toute l'immense cration deux femmes que Marius
ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde.  la vrit on
l'et fort tonn si on lui et dit que c'taient des femmes. L'une
tait la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui faisait dire 
Courfeyrac: Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point
la sienne. L'autre tait une espce de petite fille qu'il voyait trs
souvent et qu'il ne regardait jamais.

Depuis plus d'un an, Marius remarquait dans une alle dserte du
Luxembourg, l'alle qui longe le parapet de la Ppinire, un homme et
une toute jeune fille presque toujours assis cte  cte sur le mme
banc,  l'extrmit la plus solitaire de l'alle, du ct de la rue de
l'Ouest. Chaque fois que ce hasard qui se mle aux promenades des gens
dont l'oeil est retourn en dedans amenait Marius dans cette alle, et
c'tait presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L'homme
pouvait avoir une soixantaine d'annes, il paraissait triste et srieux;
toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigu des gens de
guerre retirs du service. S'il avait eu une dcoration, Marius et dit:
c'est un ancien officier. Il avait l'air bon, mais inabordable, et il
n'arrtait jamais son regard sur le regard de personne. Il portait un
pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau  bords larges, qui
paraissaient toujours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker,
c'est--dire, clatante de blancheur, mais de grosse toile. Une grisette
passant un jour prs de lui, dit: Voil un veuf fort propre. Il avait
les cheveux trs blancs.

La premire fois que la jeune fille qui l'accompagnait vint s'asseoir
avec lui sur le banc qu'ils semblaient avoir adopt, c'tait une faon
de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d'en tre presque
laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-tre d'avoir
d'assez beaux yeux. Seulement ils taient toujours levs avec une sorte
d'assurance dplaisante. Elle avait cette mise  la fois vieille et
enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coupe de gros
mrinos noir. Ils avaient l'air du pre et de la fille.

Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n'tait
pas encore un vieillard et cette petite fille qui n'tait pas encore une
personne, puis il n'y fit plus aucune attention. Eux de leur ct
semblaient ne pas mme le voir. Ils causaient entre eux d'un air
paisible et indiffrent. La fille jasait sans cesse, et gament. Le
vieux homme parlait peu, et, par instants, il attachait sur elle des
yeux remplis d'une ineffable paternit.

Marius avait pris l'habitude machinale de se promener dans cette alle.
Il les y retrouvait invariablement.

Voici comment la chose se passait:

Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l'alle oppos  leur
banc. Il marchait toute la longueur de l'alle, passait devant eux, puis
s'en retournait jusqu' l'extrmit par o il tait venu, et
recommenait. Il faisait ce va-et-vient cinq ou six fois dans sa
promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu'ils
en fussent arrivs, ces gens et lui,  changer un salut. Ce personnage
et cette jeune fille, quoiqu'ils parussent et peut-tre parce qu'ils
paraissaient viter les regards, avaient naturellement quelque peu
veill l'attention des cinq ou six tudiants qui se promenaient de
temps en temps le long de la Ppinire, les studieux aprs leur cours,
les autres aprs leur partie de billard. Courfeyrac, qui tait un des
derniers, les avait observs quelque temps, mais trouvant la fille
laide, il s'en tait bien vite et soigneusement cart. Il s'tait enfui
comme un Parthe en leur dcochant un sobriquet. Frapp uniquement de la
robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appel la fille
_mademoiselle Lanoire_ et le pre _monsieur Leblanc_, si bien que,
personne ne les connaissant d'ailleurs, en l'absence du nom, le surnom
avait fait loi. Les tudiants disaient:--Ah! monsieur Leblanc est  son
banc! et Marius, comme les autres, avait trouv commode d'appeler ce
monsieur inconnu M. Leblanc.

Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilit de ce
rcit.

Marius les vit ainsi presque tous les jours  la mme heure pendant la
premire anne. Il trouvait l'homme  son gr, mais la fille assez
maussade.




Chapitre II

_Lux facta est_


La seconde anne, prcisment au point de cette histoire o le lecteur
est parvenu, il arriva que cette habitude du Luxembourg s'interrompit,
sans que Marius st trop pourquoi lui-mme, et qu'il fut prs de six
mois sans mettre les pieds dans son alle. Un jour enfin il y retourna.
C'tait par une sereine matine d't, Marius tait joyeux comme on
l'est quand il fait beau. Il lui semblait qu'il avait dans le coeur tous
les chants d'oiseaux qu'il entendait et tous les morceaux du ciel bleu
qu'il voyait  travers les feuilles des arbres.

Il alla droit  son alle, et, quand il fut au bout, il aperut,
toujours sur le mme banc, ce couple connu. Seulement, quand il
approcha, c'tait bien le mme homme; mais il lui parut que ce n'tait
plus la mme fille. La personne qu'il voyait maintenant tait une grande
et belle crature ayant toutes les formes les plus charmantes de la
femme  ce moment prcis o elles se combinent encore avec toutes les
grces les plus naves de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent
seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C'taient d'admirables cheveux
chtains nuancs de veines dores, un front qui semblait fait de marbre,
des joues qui semblaient faites d'une feuille de rose, un incarnat ple,
une blancheur mue, une bouche exquise d'o le sourire sortait comme une
clart et la parole comme une musique, une tte que Raphal et donne 
Marie pose sur un cou que Jean Goujon et donn  Vnus. Et, afin que
rien ne manqut  cette ravissante figure, le nez n'tait pas beau, il
tait joli; ni droit ni courb, ni italien ni grec; c'tait le nez
parisien; c'est--dire quelque chose de spirituel, de fin, d'irrgulier
et de pur, qui dsespre les peintres et qui charme les potes.

Quand Marius passa prs d'elle, il ne put voir ses yeux qui taient
constamment baisss. Il ne vit que ses longs cils chtains pntrs
d'ombre et de pudeur.

Cela n'empchait pas la belle enfant de sourire tout en coutant l'homme
 cheveux blancs qui lui parlait, et rien n'tait ravissant comme ce
frais sourire avec des yeux baisss.

Dans le premier moment, Marius pensa que c'tait une autre fille du mme
homme, une soeur sans doute de la premire. Mais, quand l'invariable
habitude de la promenade le ramena pour la seconde fois prs du banc, et
qu'il l'eut examine avec attention, il reconnut que c'tait la mme. En
six mois la petite fille tait devenue jeune fille; voil tout. Rien
n'est plus frquent que ce phnomne. Il y a un instant o les filles
s'panouissent en un clin d'oeil et deviennent des roses tout  coup.
Hier on les a laisses enfants, aujourd'hui on les retrouve
inquitantes.

Celle-ci n'avait pas seulement grandi, elle s'tait idalise. Comme
trois jours en avril suffisent  de certains arbres pour se couvrir de
fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vtir de beaut. Son avril 
elle tait venu.

On voit quelquefois des gens qui, pauvres et mesquins, semblent se
rveiller, passent subitement de l'indigence au faste, font des dpenses
de toutes sortes, et deviennent tout  coup clatants, prodigues et
magnifiques. Cela tient  une rente empoche; il y a eu chance hier.
La jeune fille avait touch son semestre.

Et puis ce n'tait plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa
robe de mrinos, ses souliers d'colier et ses mains rouges; le got
lui tait venu avec la beaut; c'tait une personne bien mise avec une
sorte d'lgance simple et riche et sans manire. Elle avait une robe de
damas noir, un camail de mme toffe et un chapeau de crpe blanc. Ses
gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche
d'une ombrelle en ivoire chinois, et son brodequin de soie dessinait la
petitesse de son pied. Quand on passait prs d'elle, toute sa toilette
exhalait un parfum jeune et pntrant.

Quant  l'homme, il tait toujours le mme.

La seconde fois que Marius arriva prs d'elle, la jeune fille leva les
paupires. Ses yeux taient d'un bleu cleste et profond, mais dans cet
azur voil il n'y avait encore que le regard d'un enfant. Elle regarda
Marius avec indiffrence, comme elle et regard le marmot qui courait
sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l'ombre sur le
banc; et Marius de son ct continua sa promenade en pensant  autre
chose.

Il passa encore quatre ou cinq fois prs du banc o tait la jeune
fille, mais sans mme tourner les yeux vers elle.

Les jours suivants, il revint comme  l'ordinaire au Luxembourg, comme 
l'ordinaire, il y trouva le pre et la fille, mais il n'y fit plus
attention. Il ne songea pas plus  cette fille quand elle fut belle
qu'il n'y songeait lorsqu'elle tait laide. Il passait fort prs du banc
o elle tait, parce que c'tait son habitude.




Chapitre III

Effet de printemps


Un jour, l'air tait tide, le Luxembourg tait inond d'ombre et de
soleil, le ciel tait pur comme si les anges l'eussent lav le matin,
les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des
marronniers, Marius avait ouvert toute son me  la nature, il ne
pensait  rien, il vivait et il respirait, il passa prs de ce banc, la
jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrrent.

Qu'y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille? Marius n'et
pu le dire. Il n'y avait rien et il y avait tout. Ce fut un trange
clair.

Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.

Ce qu'il venait de voir, ce n'tait pas l'oeil ingnu et simple d'un
enfant, c'tait un gouffre mystrieux qui s'tait entr'ouvert, puis
brusquement referm.

Il y a un jour o toute jeune fille regarde ainsi. Malheur  qui se
trouve l!

Ce premier regard d'une me qui ne se connat pas encore est comme
l'aube dans le ciel. C'est l'veil de quelque chose de rayonnant et
d'inconnu. Rien ne saurait rendre le charme dangereux de cette lueur
inattendue qui claire vaguement tout--coup d'adorables tnbres et qui
se compose de toute l'innocence du prsent et de toute la passion de
l'avenir. C'est une sorte de tendresse indcise qui se rvle au hasard
et qui attend. C'est un pige que l'innocence tend  son insu et o elle
prend des coeurs sans le vouloir et sans le savoir. C'est une vierge qui
regarde comme une femme.

Il est rare qu'une rverie profonde ne naisse pas de ce regard l o il
tombe. Toutes les purets et toutes les candeurs se concentrent dans ce
rayon cleste et fatal qui, plus que les oeillades les mieux travailles
des coquettes, a le pouvoir magique de faire subitement clore au fond
d'une me cette fleur sombre, pleine de parfums et de poisons, qu'on
appelle l'amour.

Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son
vtement, et s'aperut pour la premire fois qu'il avait la malpropret,
l'inconvenance et la stupidit inoue d'aller se promener au Luxembourg
avec ses habits de tous les jours, c'est--dire avec un chapeau cass
prs de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc
aux genoux et un habit noir ple aux coudes.




Chapitre IV

Commencement d'une grande maladie


Le lendemain,  l'heure accoutume, Marius tira de son armoire son habit
neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se
revtit de cette panoplie complte, mit des gants, luxe prodigieux, et
s'en alla au Luxembourg.

Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir.
Courfeyrac en rentrant chez lui dit  ses amis. Je viens de rencontrer le
chapeau neuf et l'habit neuf de Marius et Marius dedans. Il allait sans
doute passer un examen. Il avait l'air tout bte.

Arriv au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considra les
cygnes, puis il demeura longtemps en contemplation devant une statue qui
avait la tte toute noire de moisissure et  laquelle une hanche
manquait. Il y avait prs du bassin un bourgeois quadragnaire et ventru
qui tenait par la main un petit garon de cinq ans et lui disait:--vite
les excs. Mon fils, tiens-toi  gale distance du despotisme et de
l'anarchie.--Marius couta ce bourgeois. Puis il fit encore une fois le
tour du bassin. Enfin il se dirigea vers son alle, lentement et comme
s'il y allait  regret. On et dit qu'il tait  la fois forc et
empch d'y aller. Il ne se rendait aucun compte de tout cela, et
croyait faire comme tous les jours.

En dbouchant dans l'alle, il aperut  l'autre bout sur leur banc M.
Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu'en haut, le
tendit sur son torse pour qu'il ne ft pas de plis, examina avec une
certaine complaisance les reflets lustrs de son pantalon, et marcha sur
le banc. Il y avait de l'attaque dans cette marche et certainement une
vellit de conqute. Je dis donc: il marcha sur le banc, comme je
dirais: Annibal marcha sur Rome.

Du reste il n'y avait rien que de machinal dans tous ses mouvements, et
il n'avait aucunement interrompu les proccupations habituelles de son
esprit et de ses travaux. Il pensait en ce moment-l que le _Manuel du
Baccalaurat_ tait un livre stupide et qu'il fallait qu'il et t
rdig par de rares crtins pour qu'on y analyst comme chef-d'oeuvre de
l'esprit humain trois tragdies de Racine et seulement une comdie de
Molire. Il avait un sifflement aigu dans l'oreille. Tout en approchant
du banc, il tendait les plis de son habit, et ses yeux se fixaient sur
la jeune fille. Il lui semblait qu'elle emplissait toute l'extrmit de
l'alle d'une vague lueur bleue.

 mesure qu'il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus.
Parvenu  une certaine distance du banc, bien avant d'tre  la fin de
l'alle, il s'arrta, et il ne put savoir lui-mme comment il se fit
qu'il rebroussa chemin. Il ne se dit mme point qu'il n'allait pas
jusqu'au bout. Ce fut  peine si la jeune fille put l'apercevoir de
loin et voir le bel air qu'il avait dans ses habits neufs. Cependant il
se tenait trs droit, pour avoir bonne mine dans le cas o quelqu'un qui
serait derrire lui le regarderait.

Il atteignit le bout oppos, puis revint, et cette fois il s'approcha un
peu plus prs du banc. Il parvint mme jusqu' une distance de trois
intervalles d'arbres, mais l il sentit je ne sais quelle impossibilit
d'aller plus loin, et il hsita. Il avait cru voir le visage de la jeune
fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent,
dompta l'hsitation, et continua d'aller en avant. Quelques secondes
aprs, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu'aux
oreilles, sans oser jeter un regard  droite, ni  gauche, la main dans
son habit comme un homme d'tat. Au moment o il passa--sous le canon de
la place--il prouva un affreux battement de coeur. Elle avait comme la
veille sa robe de damas et son chapeau de crpe. Il entendit une voix
ineffable qui devait tre sa voix. Elle causait tranquillement. Elle
tait bien jolie. Il le sentait, quoiqu'il n'essayt pas de la
voir.--Elle ne pourrait cependant, pensait-il, s'empcher d'avoir de
l'estime et de la considration pour moi si elle savait que c'est moi
qui suis le vritable auteur de la dissertation sur Marcos Obregon de la
Ronda que monsieur Franois de Neufchteau a mise, comme tant de lui,
en tte de son dition de _Gil Blas_!

Il dpassa le banc, alla jusqu' l'extrmit de l'alle qui tait tout
proche, puis revint sur ses pas et passa encore devant la belle fille.
Cette fois il tait trs ple. Du reste il n'prouvait rien que de fort
dsagrable. Il s'loigna du banc et de la jeune fille, et, tout en lui
tournant le dos, il se figurait qu'elle le regardait, et cela le faisait
trbucher.

Il n'essaya plus de s'approcher du banc, il s'arrta vers la moiti de
l'alle, et l, chose qu'il ne faisait jamais, il s'assit, jetant des
regards de ct, et songeant, dans les profondeurs les plus indistinctes
de son esprit, qu'aprs tout il tait difficile que les personnes dont
il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument
insensibles  son pantalon lustr et  son habit neuf.

Au bout d'un quart d'heure il se leva, comme s'il allait recommencer 
marcher vers ce banc qu'une aurole entourait. Cependant il restait
debout et immobile. Pour la premire fois depuis quinze mois il se dit
que ce monsieur qui s'asseyait l tous les jours avec sa fille l'avait
sans doute remarqu de son ct et trouvait probablement son assiduit
trange.

Pour la premire fois aussi il sentit quelque irrvrence  dsigner cet
inconnu, mme dans le secret de sa pense, par le sobriquet de M.
Leblanc.

Il demeura ainsi quelques minutes la tte baisse, et faisant des
dessins sur le sable avec une baguette qu'il avait  la main.

Puis il se tourna brusquement du ct oppos au banc,  M. Leblanc et 
sa fille, et s'en revint chez lui.

Ce jour-l il oublia d'aller dner.  huit heures du soir il s'en
aperut, et comme il tait trop tard pour descendre rue Saint-Jacques,
tiens dit-il, et il mangea un morceau de pain.

Il ne se coucha qu'aprs avoir bross son habit et l'avoir pli avec
soin.




Chapitre V

Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon


Le lendemain, mame Bougon,--c'est ainsi que Courfeyrac nommait la
vieille portire-principale-locataire-femme-de-mnage de la masure
Gorbeau, elle s'appelait en ralit madame Burgon, nous l'avons
constat, mais ce brise-fer de Courfeyrac ne respectait rien,--mame
Bougon, stupfaite, remarqua que monsieur Marius sortait encore avec son
habit neuf.

Il retourna au Luxembourg, mais il ne dpassa point son banc de la
moiti de l'alle. Il s'y assit comme la veille, considrant de loin et
voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et surtout la lueur
bleue. Il n'en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu'on ferma les
portes du Luxembourg. Il ne vit pas M. Leblanc et sa fille se retirer.
Il en conclut qu'ils taient sortis du jardin par la grille de la rue de
l'Ouest. Plus tard, quelques semaines aprs, quand il y songea, il ne
put jamais se rappeler o il avait dn ce soir-l.

Le lendemain, c'tait le troisime jour, mame Bougon fut refoudroye.
Marius sortit avec son habit neuf.

--Trois jours de suite! s'cria-t-elle.

Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec
d'immenses enjambes; c'tait un hippopotame entreprenant la poursuite
d'un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra
essouffle, aux trois quarts touffe par son asthme, furieuse.--Si cela
a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les
jours et de faire courir les personnes comme cela!

Marius s'tait rendu au Luxembourg.

La jeune fille y tait avec M. Leblanc. Marius approcha le plus prs
qu'il put en faisant semblant de lire dans un livre, mais il resta
encore fort loin, puis revint s'asseoir sur son banc o il passa quatre
heures  regarder sauter dans l'alle les moineaux francs qui lui
faisaient l'effet de se moquer de lui.

Une quinzaine s'coula ainsi. Marius allait au Luxembourg non plus pour
se promener, mais pour s'y asseoir toujours  la mme place et sans
savoir pourquoi. Arriv l, il ne remuait plus. Il mettait chaque matin
son habit neuf pour ne pas se montrer, et il recommenait le lendemain.

Elle tait dcidment d'une beaut merveilleuse. La seule remarque qu'on
pt faire qui ressemblt  une critique, c'est que la contradiction
entre son regard qui tait triste et son sourire qui tait joyeux
donnait  son visage quelque chose d'un peu gar, ce qui fait qu' de
certains moments ce doux visage devenait trange sans cesser d'tre
charmant.




Chapitre VI

Fait prisonnier


Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius tait comme  son
ordinaire assis sur son banc, tenant  la main un livre ouvert dont
depuis deux heures il n'avait pas tourn une page. Tout  coup il
tressaillit. Un vnement se passait  l'extrmit de l'alle. M.
Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris
le bras du pre, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de
l'alle o tait Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit,
puis il s'effora de lire. Il tremblait. L'aurole venait droit 
lui.--Ah! Mon dieu! pensait-il, je n'aurai jamais le temps de prendre
une attitude.--Cependant, l'homme  cheveux blancs et la jeune fille
s'avanaient. Il lui paraissait que cela durait un sicle et que cela
n'tait qu'une seconde.--Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici? se
demandait-il. Comment! elle va passer l! Ses pieds vont marcher sur ce
sable, dans cette alle,  deux pas de moi!--Il tait boulevers, il et
voulu tre trs beau, il et voulu avoir la croix! Il entendait
s'approcher le bruit doux et mesur de leurs pas. Il s'imaginait que M.
Leblanc lui jetait des regards irrits. Est-ce que ce monsieur va me
parler? pensait-il. Il baissa la tte; quand il la releva, ils taient
tout prs de lui. La jeune fille passa, et en passant elle le regarda.
Elle le regarda fixement, avec une douceur pensive qui fit frissonner
Marius de la tte aux pieds. Il lui sembla qu'elle lui reprochait
d'avoir t si longtemps sans venir jusqu' elle et qu'elle lui disait:
C'est moi qui viens. Marius resta bloui devant ces prunelles pleines de
rayons et d'abmes.

Il se sentait un brasier dans le cerveau. Elle tait venue  lui, quelle
joie! Et puis, comme elle l'avait regard! Elle lui parut plus belle
qu'il ne l'avait encore vue. Belle d'une beaut tout ensemble fminine
et anglique, d'une beaut complte qui et fait chanter Ptrarque et
agenouiller Dante. Il lui semblait qu'il nageait en plein ciel bleu. En
mme temps il tait horriblement contrari, parce qu'il avait de la
poussire sur ses bottes.

Il croyait tre sr qu'elle avait regard aussi ses bottes.

Il la suivit des yeux jusqu' ce qu'elle et disparu. Puis il se mit 
marcher dans le Luxembourg comme un fou. Il est probable que par moments
il riait tout seul et parlait haut. Il tait si rveur prs des bonnes
d'enfants que chacune le croyait amoureux d'elle.

Il sortit du Luxembourg, esprant la retrouver dans une rue.

Il se croisa avec Courfeyrac sous les arcades de l'Odon et lui dit:
Viens dner avec moi. Ils s'en allrent chez Rousseau, et dpensrent
six francs. Marius mangea comme un ogre. Il donna six sous au garon. Au
dessert il dit  Courfeyrac: As-tu lu le journal? Quel beau discours a
fait Audry de Puyraveau!

Il tait perdument amoureux.

Aprs le dner, il dit  Courfeyrac: Je te paye le spectacle. Ils
allrent  la Porte-Saint-Martin voir Frdrick dans _l'Auberge des
Adrets_. Marius s'amusa normment.

En mme temps il eut un redoublement de sauvagerie. En sortant du
thtre, il refusa de regarder la jarretire d'une modiste qui enjambait
un ruisseau, et Courfeyrac ayant dit: _Je mettrais volontiers cette
femme dans ma collection_, lui fit presque horreur.

Courfeyrac l'avait invit  djeuner au caf Voltaire le lendemain.
Marius y alla, et mangea encore plus que la veille. Il tait tout pensif
et trs gai. On et dit qu'il saisissait toutes les occasions de rire
aux clats. Il embrassa tendrement un provincial quelconque qu'on lui
prsenta. Un cercle d'tudiants s'tait fait autour de la table et l'on
avait parl des niaiseries payes par l'tat qui se dbitent en chaire 
la Sorbonne, puis la conversation tait tombe sur les fautes et les
lacunes des dictionnaires et des prosodies-Quicherat. Marius interrompit
la discussion pour s'crier:--C'est cependant bien agrable d'avoir la
croix!

--Voil qui est drle! dit Courfeyrac bas  Jean Prouvaire.

--Non, rpondit Jean Prouvaire, voil qui est srieux.

Cela tait srieux en effet. Marius en tait  cette premire heure
violente et charmante qui commence les grandes passions.

Un regard avait fait tout cela.

Quand la mine est charge, quand l'incendie est prt, rien n'est plus
simple. Un regard est une tincelle.

C'en tait fait. Marius aimait une femme. Sa destine entrait dans
l'inconnu.

Le regard des femmes ressemble  de certains rouages tranquilles en
apparence et formidables. On passe  ct tous les jours paisiblement et
impunment et sans se douter de rien. Il vient un moment o l'on oublie
mme que cette chose est l. On va, on vient, on rve, on parle, on rit.
Tout  coup on se sent saisi. C'est fini. Le rouage vous tient, le
regard vous a pris. Il vous a pris, n'importe par o ni comment, par une
partie quelconque de votre pense qui tranait, par une distraction que
vous avez eue. Vous tes perdu. Vous y passerez tout entier. Un
enchanement de forces mystrieuses s'empare de vous. Vous vous dbattez
en vain. Plus de secours humain possible. Vous allez tomber d'engrenage
en engrenage, d'angoisse en angoisse, de torture en torture, vous, votre
esprit, votre fortune, votre avenir, votre me; et, selon que vous serez
au pouvoir d'une crature mchante ou d'un noble coeur, vous ne sortirez
de cette effrayante machine que dfigur par la honte ou transfigur par
la passion.




Chapitre VII

Aventures de la lettre U livre aux conjectures


L'isolement, le dtachement de tout, la fiert, l'indpendance, le got
de la nature, l'absence d'activit quotidienne et matrielle, la vie en
soi, les luttes secrtes de la chastet, l'extase bienveillante devant
toute la cration, avaient prpar Marius  cette possession qu'on nomme
la passion. Son culte pour son pre tait devenu peu  peu une religion,
et, comme toute religion, s'tait retir au fond de l'me. Il fallait
quelque chose sur le premier plan. L'amour vint.

Tout un grand mois s'coula, pendant lequel Marius alla tous les jours
au Luxembourg. L'heure venue, rien ne pouvait le retenir.--Il est de
service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. Il est
certain que la jeune fille le regardait.

Il avait fini par s'enhardir, et il s'approchait du banc. Cependant il
ne passait plus devant, obissant  la fois  l'instinct de timidit et
 l'instinct de prudence des amoureux. Il jugeait utile de ne point
attirer l'attention du pre. Il combinait ses stations derrire les
arbres et les pidestaux des statues avec un machiavlisme profond, de
faon  se faire voir le plus possible  la jeune fille et  se laisser
voir le moins possible du vieux monsieur. Quelquefois pendant des
demi-heures entires, il restait immobile  l'ombre d'un Lonidas ou
d'un Spartacus quelconque, tenant  la main un livre au-dessus duquel
ses yeux, doucement levs, allaient chercher la belle fille, et elle, de
son ct, dtournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui.
Tout en causant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde
avec l'homme  cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les
rveries d'un oeil virginal et passionn. Antique et immmorial mange
qu've savait ds le premier jour du monde et que toute femme sait ds
le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la rplique  l'un et son
regard donnait la rplique  l'autre.

Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s'apercevoir de
quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se
mettait  marcher. Il avait quitt leur place accoutume et avait
adopt,  l'autre extrmit de l'alle, le banc voisin du Gladiateur,
comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et
fit cette faute. Le pre commena  devenir inexact, et n'amena plus
sa fille tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne
restait pas. Autre faute.

Marius ne prenait point garde  ces symptmes. De la phase de timidit
il avait pass, progrs naturel et fatal,  la phase d'aveuglement. Son
amour croissait. Il en rvait toutes les nuits. Et puis il lui tait
arriv un bonheur inespr, huile sur le feu, redoublement de tnbres
sur ses yeux. Un soir,  la brune, il avait trouv sur le banc que M.
Leblanc et sa fille venaient de quitter, un mouchoir. Un mouchoir tout
simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des
senteurs ineffables. Il s'en empara avec transport. Ce mouchoir tait
marqu des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant,
ni sa famille, ni son nom, ni sa demeure; ces deux lettres taient la
premire chose d'elle qu'il saisissait, adorables initiales sur
lesquelles il commena tout de suite  construire son chafaudage. U
tait videmment le prnom. Ursule! pensa-t-il, quel dlicieux nom! Il
baisa le mouchoir, l'aspira, le mit sur son coeur, sur sa chair, pendant
le jour, et la nuit sous ses lvres pour s'endormir.

--J'y sens toute son me! s'criait-il.

Ce mouchoir tait au vieux monsieur qui l'avait tout bonnement laiss
tomber de sa poche.

Les jours qui suivirent la trouvaille, il ne se montra plus au
Luxembourg que baisant le mouchoir et l'appuyant sur son coeur. La belle
enfant n'y comprenait rien et le lui marquait par des signes
imperceptibles.

-- pudeur! disait Marius.




Chapitre VIII

Les invalides eux-mmes peuvent tre heureux


Puisque nous avons prononc le mot _pudeur_, et puisque nous ne cachons
rien, nous devons dire qu'une fois pourtant,  travers ses extases, son
Ursule lui donna un grief trs srieux. C'tait un de ces jours o elle
dterminait M. Leblanc  quitter le banc et  se promener dans l'alle.
Il faisait une vive brise de prairial qui remuait le haut des platanes.
Le pre et la fille, se donnant le bras, venaient de passer devant le
banc de Marius. Marius s'tait lev derrire eux et les suivait du
regard, comme il convient dans cette situation d'me perdue.

Tout  coup un souffle de vent, plus en gat que les autres, et
probablement charg de faire les affaires du printemps, s'envola de la
ppinire, s'abattit sur l'alle, enveloppa la jeune fille dans un
ravissant frisson digne des nymphes de Virgile et des faunes de
Thocrite, et souleva sa robe, cette robe plus sacre que celle d'Isis,
presque jusqu' la hauteur de la jarretire. Une jambe d'une forme
exquise apparut. Marius la vit. Il fut exaspr et furieux.

La jeune fille avait rapidement baiss sa robe d'un mouvement divinement
effarouch, mais il n'en fut pas moins indign.--Il tait seul dans
l'alle, c'est vrai. Mais il pouvait y avoir eu quelqu'un. Et s'il y
avait eu quelqu'un! Comprend-on une chose pareille! C'est horrible ce
qu'elle vient de faire l!--Hlas! la pauvre enfant n'avait rien fait;
il n'y avait qu'un coupable, le vent; mais Marius, en qui frmissait
confusment le Bartholo qu'il y a dans Chrubin, tait dtermin  tre
mcontent, et tait jaloux de son ombre. C'est ainsi en effet que
s'veille dans le coeur humain, et que s'impose, mme sans droit,
l'cre et bizarre jalousie de la chair. Du reste, en dehors mme de
cette jalousie, la vue de cette jambe charmante n'avait eu pour lui rien
d'agrable; le bas blanc de la premire femme venue lui et fait plus de
plaisir.

Quand son Ursule, aprs avoir atteint l'extrmit de l'alle, revint
sur ses pas avec M. Leblanc et passa devant le banc o Marius s'tait
rassis, Marius lui jeta un regard bourru et froce. La jeune fille eut
ce petit redressement en arrire accompagn d'un haussement de paupires
qui signifie: Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?

Ce fut l leur premire querelle.

Marius achevait  peine de lui faire cette scne avec les yeux que
quelqu'un traversa l'alle. C'tait un invalide tout courb, tout rid
et tout blanc, en uniforme Louis XV, ayant sur le torse la petite plaque
ovale de drap rouge aux pes croises, croix de Saint-Louis du soldat,
et orn en outre d'une manche d'habit sans bras dedans, d'un menton
d'argent et d'une jambe de bois. Marius crut distinguer que cet tre
avait l'air extrmement satisfait. Il lui sembla mme que le vieux
cynique, tout en clopinant prs de lui, lui avait adress un clignement
d'oeil trs fraternel et trs joyeux, comme si un hasard quelconque
avait fait qu'ils pussent tre d'intelligence et qu'ils eussent savour
en commun quelque bonne aubaine. Qu'avait-il donc  tre si content, ce
dbris de Mars? Que s'tait-il donc pass entre cette jambe de bois et
l'autre? Marius arriva au paroxysme de la jalousie.--Il tait peut-tre
l! se dit-il; il a peut-tre vu!--Et il eut envie d'exterminer
l'invalide.

Le temps aidant, toute pointe s'mousse. Cette colre de Marius contre
Ursule, si juste et si lgitime qu'elle ft, passa. Il finit par
pardonner; mais ce fut un grand effort; il la bouda trois jours.

Cependant,  travers tout cela et  cause de tout cela, la passion
grandissait et devenait folle.




Chapitre IX

clipse


On vient de voir comment Marius avait dcouvert ou cru dcouvrir qu'Elle
s'appelait Ursule.

L'apptit vient en aimant. Savoir qu'elle se nommait Ursule, c'tait
dj beaucoup; c'tait peu. Marius en trois ou quatre semaines eut
dvor ce bonheur. Il en voulut un autre. Il voulut savoir o elle
demeurait.

Il avait fait une premire faute: tomber dans l'embche du banc du
Gladiateur. Il en avait fait une seconde: ne pas rester au Luxembourg
quand M. Leblanc y venait seul. Il en fit une troisime. Immense. Il
suivit Ursule.

Elle demeurait rue de l'Ouest,  l'endroit de la rue le moins frquent,
dans une maison neuve  trois tages d'apparence modeste.

 partir de ce moment, Marius ajouta  son bonheur de la voir au
Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle.

Sa faim augmentait. Il savait comment elle s'appelait, son petit nom du
moins, le nom charmant, le vrai nom d'une femme; il savait o elle
demeurait; il voulut savoir qui elle tait.

Un soir, aprs qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu'il les eut vus
disparatre sous la porte cochre, il entra  leur suite et dit
vaillamment au portier:

--C'est le monsieur du premier qui vient de rentrer?

--Non, rpondit le portier. C'est le monsieur du troisime.

Encore un pas de fait. Ce succs enhardit Marius.

--Sur le devant? demanda-t-il.

--Parbleu! fit le portier, la maison n'est btie que sur la rue.

--Et quel est l'tat de ce monsieur? repartit Marius.

--C'est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux
malheureux, quoique pas riche.

--Comment s'appelle-t-il? reprit Marius.

Le portier leva la tte, et dit:

--Est-ce que monsieur est mouchard?

Marius s'en alla assez penaud, mais fort ravi. Il avanait.

--Bon, pensa-t-il. Je sais qu'elle s'appelle Ursule, qu'elle est fille
d'un rentier, et qu'elle demeure l, au troisime, rue de l'Ouest.

Le lendemain M. Leblanc et sa fille ne firent au Luxembourg qu'une
courte apparition; ils s'en allrent qu'il faisait grand jour. Marius
les suivit rue de l'Ouest comme il en avait pris l'habitude. En arrivant
 la porte cochre, M. Leblanc fit passer sa fille devant puis s'arrta
avant de franchir le seuil, se retourna et regarda Marius fixement.

Le jour d'aprs, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en
vain toute la journe.

 la nuit tombe, il alla rue de l'Ouest, et vit de la lumire aux
fentres du troisime. Il se promena sous ces fentres jusqu' ce que
cette lumire ft teinte.

Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour,
puis alla faire sa faction de nuit sous les croises. Cela le conduisait
jusqu' dix heures du soir. Son dner devenait ce qu'il pouvait. La
fivre nourrit le malade et l'amour l'amoureux.

Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne
paraissaient plus au Luxembourg. Marius faisait des conjectures tristes;
il n'osait guetter la porte cochre pendant le jour. Il se contentait
d'aller  la nuit contempler la clart rougetre des vitres. Il y voyait
par moments passer des ombres, et le coeur lui battait.

Le huitime jour, quand il arriva sous les fentres, il n'y avait pas de
lumire.--Tiens! dit-il, la lampe n'est pas encore allume. Il fait nuit
pourtant. Est-ce qu'ils seraient sortis? Il attendit. Jusqu' dix
heures. Jusqu' minuit. Jusqu' une heure du matin. Aucune lumire ne
s'alluma aux fentres du troisime tage et personne ne rentra dans la
maison. Il s'en alla trs sombre.

Le lendemain,--car il ne vivait que de lendemains en lendemains, il n'y
avait, pour ainsi dire, plus d'aujourd'hui pour lui,--le lendemain il ne
trouva personne au Luxembourg, il s'y attendait;  la brune, il alla 
la maison. Aucune lueur aux fentres; les persiennes taient fermes; le
troisime tait tout noir.

Marius frappa  la porte cochre, entra et dit au portier:

--Le monsieur du troisime?

--Dmnag, rpondit le portier.

Marius chancela et dit faiblement:

--Depuis quand donc?

--D'hier.

--O demeure-t-il maintenant?

--Je n'en sais rien.

--Il n'a donc point laiss sa nouvelle adresse?

--Non.

Et le portier levant le nez reconnut Marius.

--Tiens! c'est vous! dit-il, mais vous tes donc dcidment
quart-d'oeil?




Livre septime--Patron-minette




Chapitre I

Les mines et les mineurs


Les socits humaines ont toutes ce qu'on appelle dans les thtres _un
troisime dessous_. Le sol social est partout min, tantt pour le bien,
tantt pour le mal. Ces travaux se superposent. Il y a les mines
suprieures et les mines infrieures. Il y a un haut et un bas dans cet
obscur sous-sol qui s'effondre parfois sous la civilisation, et que
notre indiffrence et notre insouciance foulent aux pieds.
L'Encyclopdie, au sicle dernier, tait une mine, presque  ciel
ouvert. Les tnbres, ces sombres couveuses du christianisme primitif,
n'attendaient qu'une occasion pour faire explosion sous les Csars et
pour inonder le genre humain de lumire. Car dans les tnbres sacres
il y a de la lumire latente. Les volcans sont pleins d'une ombre
capable de flamboiement. Toute lave commence par tre nuit. Les
catacombes, o s'est dite la premire messe, n'taient pas seulement la
cave de Rome, elles taient le souterrain du monde.

Il y a sous la construction sociale, cette merveille complique d'une
masure, des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la
mine philosophique, la mine politique, la mine conomique, la mine
rvolutionnaire. Tel pioche avec l'ide, tel pioche avec le chiffre, tel
pioche avec la colre. On s'appelle et on se rpond d'une catacombe 
l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans ces conduits. Elles s'y
ramifient en tous sens. Elles s'y rencontrent parfois, et y
fraternisent. Jean-Jacques prte son pic  Diogne qui lui prte sa
lanterne. Quelquefois elles s'y combattent. Calvin prend Socin aux
cheveux. Mais rien n'arrte ni n'interrompt la tension de toutes ces
nergies vers le but, et la vaste activit simultane, qui va et vient,
monte, descend et remonte dans ces obscurits, et qui transforme
lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans; immense
fourmillement inconnu. La socit se doute  peine de ce creusement qui
lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d'tages
souterrains, autant de travaux diffrents, autant d'extractions
diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes? L'avenir.

Plus on s'enfonce, plus les travailleurs sont mystrieux. Jusqu' un
degr que le philosophe social sait reconnatre, le travail est bon; au
del de ce degr, il est douteux et mixte; plus bas, il devient
terrible.  une certaine profondeur, les excavations ne sont plus
pntrables  l'esprit de civilisation, la limite respirable  l'homme
est dpasse; un commencement de monstres est possible.

L'chelle descendante est trange; et chacun de ces chelons correspond
 un tage o la philosophie peut prendre pied, et o l'on rencontre un
de ces ouvriers, quelquefois divins, quelquefois difformes. Au-dessous
de Jean Huss, il y a Luther; au-dessous de Luther, il y a Descartes;
au-dessous de Descartes, il y a Voltaire; au-dessous de Voltaire, il y a
Condorcet; au-dessous de Condorcet, il y a Robespierre; au-dessous de
Robespierre, il y a Marat; au-dessous de Marat, il y a Babeuf. Et cela
continue. Plus bas, confusment,  la limite qui spare l'indistinct de
l'invisible, on aperoit d'autres hommes sombres, qui peut-tre
n'existent pas encore. Ceux d'hier sont des spectres; ceux de demain
sont des larves. L'oeil de l'esprit les distingue obscurment. Le
travail embryonnaire de l'avenir est une des visions du philosophe.

Un monde dans les limbes  l'tat de foetus, quelle silhouette inoue!

Saint-Simon, Owen, Fourier, sont l aussi, dans des sapes latrales.

Certes, quoiqu'une divine chane invisible lie entre eux  leur insu
tous ces pionniers souterrains, qui, presque toujours, se croient
isols, et qui ne le sont pas, leurs travaux sont bien divers, et la
lumire des uns contraste avec le flamboiement des autres. Les uns sont
paradisiaques, les autres sont tragiques. Pourtant, quel que soit le
contraste, tous ces travailleurs, depuis le plus haut jusqu'au plus
nocturne, depuis le plus sage jusqu'au plus fou, ont une similitude, et
la voici: le dsintressement. Marat s'oublie comme Jsus. Ils se
laissent de ct, ils s'omettent, ils ne songent point  eux. Ils voient
autre chose qu'eux-mmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche
l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux; le dernier, si
nigmatique qu'il soit, a encore sous le sourcil la ple clart de
l'infini. Vnrez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle
toile.

La prunelle ombre est l'autre signe.

 elle commence le mal. Devant qui n'a pas de regard songez et tremblez.
L'ordre social a ses mineurs noirs.

Il y a un point o l'approfondissement est de l'ensevelissement, et o
la lumire s'teint.

Au-dessous de toutes ces mines que nous venons d'indiquer, au-dessous de
toutes ces galeries, au-dessous de tout cet immense systme veineux
souterrain du progrs et de l'utopie, bien plus avant dans la terre,
plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, plus bas, beaucoup plus bas, et
sans relation aucune avec les tages suprieurs, il y a la dernire
sape. Lieu formidable. C'est ce que nous avons nomm le troisime
dessous. C'est la fosse des tnbres. C'est la cave des aveugles.
_Inferi_.

Ceci communique aux abmes.




Chapitre II

Le bas-fond


L le dsintressement s'vanouit. Le dmon s'bauche vaguement; chacun
pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, ttonne et ronge. L'Ugolin
social est dans ce gouffre.

Les silhouettes farouches qui rdent dans cette fosse, presque btes,
presque fantmes, ne s'occupent pas du progrs universel, elles ignorent
l'ide et le mot, elles n'ont souci que de l'assouvissement individuel.
Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d'elles une sorte
d'effacement effrayant. Elles ont deux mres, toutes deux martres,
l'ignorance et la misre. Elles ont un guide, le besoin; et, pour toutes
les formes de la satisfaction, l'apptit. Elles sont brutalement
voraces, c'est--dire froces, non  la faon du tyran, mais  la faon
du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime; filiation
fatale, engendrement vertigineux, logique de l'ombre. Ce qui rampe dans
le troisime dessous social, ce n'est plus la rclamation touffe de
l'absolu; c'est la protestation de la matire. L'homme y devient dragon.
Avoir faim, avoir soif, c'est le point de dpart; tre Satan, c'est le
point d'arrive. De cette cave sort Lacenaire.

On vient de voir tout  l'heure, au livre quatrime, un des
compartiments de la mine suprieure, de la grande sape politique,
rvolutionnaire et philosophique. L, nous venons de le dire, tout est
noble, pur, digne, honnte. L, certes, on peut se tromper, et l'on se
trompe; mais l'erreur y est vnrable tant elle implique d'hrosme.
L'ensemble du travail qui se fait l a un nom: le Progrs.

Le moment est venu d'entrevoir d'autres profondeurs, les profondeurs
hideuses.

Il y a sous la socit, insistons-y, et, jusqu'au jour o l'ignorance
sera dissipe, il y aura la grande caverne du mal.

Cette cave est au-dessous de toutes et est l'ennemie de toutes. C'est la
haine sans exception. Cette cave ne connat pas de philosophes. Son
poignard n'a jamais taill de plume. Sa noirceur n'a aucun rapport avec
la noirceur sublime de l'critoire. Jamais les doigts de la nuit qui se
crispent sous ce plafond asphyxiant n'ont feuillet un livre ni dpli
un journal. Babeuf est un exploiteur pour Cartouche! Marat est un
aristocrate pour Schinderhannes. Cette cave a pour but l'effondrement de
tout.

De tout. Y compris les sapes suprieures, qu'elle excre. Elle ne mine
pas seulement, dans son fourmillement hideux, l'ordre social actuel;
elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine le droit, elle
mine la pense humaine, elle mine la civilisation, elle mine la
rvolution, elle mine le progrs. Elle s'appelle tout simplement vol,
prostitution, meurtre et assassinat. Elle est tnbres, et elle veut le
chaos. Sa vote est faite d'ignorance.

Toutes les autres, celles d'en haut, n'ont qu'un but, la supprimer.
C'est l que tendent, par tous leurs organes  la fois, par
l'amlioration du rel comme par la contemplation de l'absolu, la
philosophie et le progrs. Dtruisez la cave Ignorance, vous dtruisez
la taupe Crime.

Condensons en quelques mots une partie de ce que nous venons d'crire.
L'unique pril social, c'est l'Ombre.

Humanit, c'est identit. Tous les hommes sont la mme argile. Nulle
diffrence, ici-bas du moins, dans la prdestination. Mme ombre avant,
mme chair pendant, mme cendre aprs. Mais l'ignorance mle  la pte
humaine la noircit. Cette incurable noirceur gagne le dedans de l'homme
et y devient le Mal.




Chapitre III

Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse


Un quatuor de bandits, Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse,
gouvernait de 1830  1835 le troisime dessous de Paris.

Gueulemer tait un Hercule dclass. Il avait pour antre l'gout de
l'Arche-Marion. Il avait six pieds de haut, des pectoraux de marbre, des
biceps d'airain, une respiration de caverne, le torse d'un colosse, un
crne d'oiseau. On croyait voir l'Hercule Farnse vtu d'un pantalon de
coutil et d'une veste de velours de coton. Gueulemer, bti de cette
faon sculpturale, aurait pu dompter les monstres; il avait trouv plus
court d'en tre un. Front bas, tempes larges, moins de quarante ans et
la patte d'oie, le poil rude et court, la joue en brosse, une barbe
sanglire; on voit d'ici l'homme. Ses muscles sollicitaient le travail,
sa stupidit n'en voulait pas. C'tait une grosse force paresseuse. Il
tait assassin par nonchalance. On le croyait crole. Il avait
probablement un peu touch au marchal Brune, ayant t portefaix 
Avignon en 1815. Aprs ce stage, il tait pass bandit.

La diaphanit de Babet contrastait avec la viande de Gueulemer. Babet
tait maigre et savant. Il tait transparent, mais impntrable. On
voyait le jour  travers les os, mais rien  travers la prunelle. Il se
dclarait chimiste. Il avait t pitre chez Bobche et paillasse chez
Bobino. Il avait jou le vaudeville  Saint-Mihiel. C'tait un homme 
intentions, beau parleur, qui soulignait ses sourires et guillemetait
ses gestes. Son industrie tait de vendre en plein vent des bustes de
pltre et des portraits du chef de l'tat. De plus, il arrachait les
dents. Il avait montr des phnomnes dans les foires, et possd une
baraque avec trompette, et cette affiche:--Babet, artiste dentiste,
membre des acadmies, fait des expriences physiques sur mtaux et
mtallodes, extirpe les dents, entreprend les chicots abandonns par
ses confrres. Prix: une dent, un franc cinquante centimes; deux dents,
deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de
l'occasion.--(Ce profitez de l'occasion signifiait: faites-vous-en
arracher le plus possible.) Il avait t mari et avait eu des enfants.
Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants taient devenus. Il les
avait perdus comme on perd son mouchoir. Haute exception dans le monde
obscur dont il tait, Babet lisait les journaux. Un jour, du temps qu'il
avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le
_Messager_ qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment
viable, ayant un mufle de veau, et il s'tait cri: _Voil une fortune!
ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme
cela_!

Depuis, il avait tout quitt pour entreprendre Paris. Expression de
lui.

Qu'tait-ce que Claquesous? C'tait la nuit. Il attendait pour se
montrer que le ciel se ft barbouill de noir. Le soir il sortait d'un
trou o il rentrait avant le jour. O tait ce trou? Personne ne le
savait. Dans la plus complte obscurit,  ses complices, il ne parlait
qu'en tournant le dos. S'appelait-il Claquesous? non. Il disait: Je
m'appelle Pas-du-tout. Si une chandelle survenait, il mettait un masque.
Il tait ventriloque. Babet disait: _Claquesous est un nocturne  deux
voix_. Claquesous tait vague, errant, terrible. On n'tait pas sr
qu'il et un nom, Claquesous tant un sobriquet; on n'tait pas sr
qu'il et une voix, son ventre parlant plus souvent que sa bouche; on
n'tait pas sr qu'il et un visage, personne n'ayant jamais vu que son
masque. Il disparaissait comme un vanouissement; ses apparitions
taient des sorties de terre.

Un tre lugubre, c'tait Montparnasse. Montparnasse tait un enfant;
moins de vingt ans, un joli visage, des lvres qui ressemblaient  des
cerises, de charmants cheveux noirs, la clart du printemps dans les
yeux; il avait tous les vices et aspirait  tous les crimes. La
digestion du mal le mettait en apptit du pire. C'tait le gamin tourn
voyou, et le voyou devenu escarpe. Il tait gentil, effmin, gracieux,
robuste, mou, froce. Il avait le bord du chapeau relev  gauche pour
faire place  la touffe de cheveux, selon le style de 1829. Il vivait de
voler violemment. Sa redingote tait de la meilleure coupe, mais rpe.
Montparnasse, c'tait une gravure de modes ayant de la misre et
commettant des meurtres. La cause de tous les attentats de cet
adolescent tait l'envie d'tre bien mis. La premire grisette qui lui
avait dit: Tu es beau, lui avait jet la tache des tnbres dans le
coeur, et avait fait un Can de cet Abel. Se trouvant joli, il avait
voulu tre lgant; or la premire lgance, c'est l'oisivet;
l'oisivet d'un pauvre, c'est le crime. Peu de rdeurs taient aussi
redouts que Montparnasse.  dix-huit ans, il avait dj plusieurs
cadavres derrire lui. Plus d'un passant les bras tendus gisait dans
l'ombre de ce misrable, la face dans une mare de sang. Fris, pommad,
pinc  la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien,
le murmure d'admiration des filles du boulevard autour de lui, la
cravate savamment noue, un casse-tte dans sa poche, une fleur  sa
boutonnire; tel tait ce mirliflore du spulcre.




Chapitre IV

Composition de la troupe


 eux quatre, ces bandits formaient une sorte de Prote, serpentant 
travers la police et s'efforant d'chapper aux regards indiscrets de
Vidocq sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine, s'entre-prtant
leurs noms et leurs trucs, se drobant dans leur propre ombre, botes 
secrets et asiles les uns pour les autres, dfaisant leurs personnalits
comme on te son faux nez au bal masqu, parfois se simplifiant au point
de ne plus tre qu'un, parfois se multipliant au point que Coco-Lacour
lui-mme les prenait pour une foule.

Ces quatre hommes n'taient point quatre hommes; c'tait une sorte de
mystrieux voleur  quatre ttes travaillant en grand sur Paris; c'tait
le polype monstrueux du mal habitant la crypte de la socit.

Grce  leurs ramifications, et au rseau sous-jacent de leurs
relations, Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse avaient
l'entreprise gnrale des guets-apens du dpartement de la Seine. Ils
faisaient sur le passant le coup d'tat d'en bas. Les trouveurs d'ides
en ce genre, les hommes  imagination nocturne, s'adressaient  eux pour
l'excution. On fournissait aux quatre coquins le canevas, ils se
chargeaient de la mise en scne. Ils travaillaient sur scnario. Ils
taient toujours en situation de prter un personnel proportionn et
convenable  tous les attentats ayant besoin d'un coup d'paule et
suffisamment lucratifs. Un crime tant en qute de bras, ils lui
sous-louaient des complices. Ils avaient une troupe d'acteurs de
tnbres  la disposition de toutes les tragdies de cavernes.

Ils se runissaient habituellement  la nuit tombante, heure de leur
rveil, dans les steppes qui avoisinent la Salptrire. L, ils
confraient. Ils avaient les douze heures noires devant eux; ils en
rglaient l'emploi.

_Patron-Minette_, tel tait le nom qu'on donnait dans la circulation
souterraine  l'association de ces quatre hommes. Dans la vieille langue
populaire fantasque qui va s'effaant tous les jours, _Patron-Minette_
signifie le matin, de mme que _Entre chien et loup_ signifie le soir.
Cette appellation, _Patron-Minette_, venait probablement de l'heure 
laquelle leur besogne finissait, l'aube tant l'instant de
l'vanouissement des fantmes et de la sparation des bandits. Ces
quatre hommes taient connus sous cette rubrique. Quand le prsident des
assises visita Lacenaire dans sa prison, il le questionna sur un mfait
que Lacenaire niait.--Qui a fait cela? demanda le prsident. Lacenaire
fit cette rponse, nigmatique pour le magistrat, mais claire pour la
police:--C'est peut-tre Patron-Minette.

On devine parfois une pice sur l'nonc des personnages; on peut de
mme presque apprcier une bande sur la liste des bandits. Voici, car
ces noms-l surnagent dans les mmoires spciales,  quelles
appellations rpondaient les principaux affilis de Patron-Minette:

Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille.
Brujon. (Il y avait une dynastie de Brujon; nous ne renonons pas
 en dire un mot.)
Boulatruelle, le cantonnier dj entrevu.
Laveuve.
Finistre.
Homre Hogu, ngre.
Mardisoir.
Dpche.
Fauntleroy, dit Bouquetire.
Glorieux, forat libr.
Barrecarrosse, dit monsieur Dupont.
Lesplanade-du-Sud.
Poussagrive.
Carmagnolet.
Kruideniers, dit Bizarro.
Mangedentelle.
Les-pieds-en-l'air.
Demi-liards, dit Deux-milliards.
Etc., etc.

Nous en passons, et non des pires. Ces noms ont des figures, Ils
n'expriment pas seulement des tres, mais des espces. Chacun de ces
noms rpond  une varit de ces difformes champignons du dessous de la
civilisation. Ces tres, peu prodigues de leurs visages, n'taient pas
de ceux qu'on voit passer dans les rues. Le jour, fatigus des nuits
farouches qu'ils avaient, ils s'en allaient dormir, tantt dans les
fours  pltre, tantt dans les carrires abandonnes de Montmartre ou
de Montrouge, parfois dans les gouts. Ils se terraient.

Que sont devenus ces hommes? Ils existent toujours. Ils ont toujours
exist. Horace en parle: _Ambubaiarum collegia, phannacopolae, mendici,
mimae;_ et, tant que la socit sera ce qu'elle est, ils seront ce
qu'ils sont. Sous l'obscur plafond de leur cave, ils renaissent  jamais
du suintement social. Ils reviennent, spectres, toujours identiques;
seulement ils ne portent plus les mmes noms et ils ne sont plus dans
les mmes peaux.

Les individus extirps, la tribu subsiste.

Ils ont toujours les mmes facults. Du truand au rdeur, la race se
maintient pure. Ils devinent les bourses dans les poches, ils flairent
les montres dans les goussets. L'or et l'argent ont pour eux une odeur.
Il y a des bourgeois nafs dont on pourrait dire qu'ils ont l'air
volables. Ces hommes suivent patiemment ces bourgeois. Au passage d'un
tranger ou d'un provincial, ils ont des tressaillements d'araigne.

Ces hommes-l, quand, vers minuit, sur un boulevard dsert, on les
rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des
hommes, mais des formes faites de brume vivante; on dirait qu'ils font
habituellement bloc avec les tnbres, qu'ils n'en sont pas distincts,
qu'ils n'ont pas d'autre me que l'ombre, et que c'est momentanment, et
pour vivre pendant quelques minutes d'une vie monstrueuse, qu'ils se
sont dsagrgs de la nuit.

Que faut-il pour faire vanouir ces larves? De la lumire. De la lumire
 flots. Pas une chauve-souris ne rsiste  l'aube. clairez la socit
en dessous.




Livre huitime--Le mauvais pauvre




Chapitre I

Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre un homme en casquette


L't passa, puis l'automne; l'hiver vint. Ni M. Leblanc ni la jeune
fille n'avaient remis les pieds au Luxembourg. Marius n'avait plus
qu'une pense, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours,
il cherchait partout; il ne trouvait rien. Ce n'tait plus Marius le
rveur enthousiaste, l'homme rsolu, ardent et ferme, le hardi
provocateur de la destine, le cerveau qui chafaudait avenir sur
avenir, le jeune esprit encombr de plans, de projets, de fierts,
d'ides et de volonts; c'tait un chien perdu. Il tomba dans une
tristesse noire. C'tait fini. Le travail le rebutait, la promenade le
fatiguait, la solitude l'ennuyait; la vaste nature, si remplie autrefois
de formes, de clarts, de voix, de conseils, de perspectives,
d'horizons, d'enseignements, tait maintenant vide devant lui. Il lui
semblait que tout avait disparu.

Il pensait toujours, car il ne pouvait faire autrement; mais il ne se
plaisait plus dans ses penses.  tout ce qu'elles lui proposaient tout
bas sans cesse, il rpondait dans l'ombre:  quoi bon?

Il se faisait cent reproches. Pourquoi l'ai-je suivie? J'tais si
heureux rien que de la voir! Elle me regardait, est-ce que ce n'tait
pas immense? Elle avait l'air de m'aimer. Est-ce que ce n'tait pas
tout? J'ai voulu avoir quoi? Il n'y a rien aprs cela. J'ai t absurde.
C'est ma faute, etc., etc. Courfeyrac, auquel il ne confiait rien,
c'tait sa nature, mais qui devinait un peu tout, c'tait sa nature
aussi, avait commenc par le fliciter d'tre amoureux, en s'en
bahissant d'ailleurs; puis, voyant Marius tomb dans cette mlancolie,
il avait fini par lui dire:--Je vois que tu as t simplement un animal.
Tiens, viens  la Chaumire!

Une fois, ayant confiance dans un beau soleil de septembre, Marius
s'tait laiss mener au bal de Sceaux par Courfeyrac, Bossuet et
Grantaire, esprant, quel rve! qu'il la retrouverait peut-tre l. Bien
entendu, il n'y vit pas celle qu'il cherchait.--C'est pourtant ici qu'on
retrouve toutes les femmes perdues, grommelait Grantaire en apart.
Marius laissa ses amis au bal, et s'en retourna  pied, seul, las,
fivreux, les yeux troubles et tristes dans la nuit, ahuri de bruit et
de poussire par les joyeux coucous pleins d'tres chantants qui
revenaient de la fte et passaient  ct de lui, dcourag, aspirant
pour se rafrachir la tte l'cre senteur des noyers de la route.

Il se remit  vivre de plus en plus seul, gar, accabl, tout  son
angoisse intrieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans
le pige, qutant partout l'absente, abruti d'amour.

Une autre fois, il avait fait une rencontre qui lui avait produit un
effet singulier. Il avait crois dans les petites rues qui avoisinent le
boulevard des Invalides un homme vtu comme un ouvrier et coiff d'une
casquette  longue visire qui laissait passer des mches de cheveux
trs blancs. Marius fut frapp de la beaut de ces cheveux blancs et
considra cet homme qui marchait  pas lents et comme absorb dans une
mditation douloureuse. Chose trange, il lui parut reconnatre M.
Leblanc. C'taient les mmes cheveux, le mme profil, autant que la
casquette le laissait voir, la mme allure, seulement plus triste. Mais
pourquoi ces habits d'ouvrier? qu'est-ce que cela voulait dire? que
signifiait ce dguisement? Marius fut trs tonn. Quand il revint 
lui, son premier mouvement fut de se mettre  suivre cet homme; qui sait
s'il ne tenait point enfin la trace qu'il cherchait? En tout cas, il
fallait revoir l'homme de prs et claircir l'nigme. Mais il s'avisa de
cette ide trop tard, l'homme n'tait dj plus l. Il avait pris
quelque petite rue latrale, et Marius ne put le retrouver. Cette
rencontre le proccupa quelques jours, puis s'effaa.--Aprs tout, se
dit-il, ce n'est probablement qu'une ressemblance.




Chapitre II

Trouvaille


Marius n'avait pas cess d'habiter la masure Gorbeau. Il n'y faisait
attention  personne.

 cette poque,  la vrit, il n'y avait plus dans cette masure
d'autres habitants que lui et ces Jondrette dont il avait une fois
acquitt le loyer, sans avoir du reste jamais parl ni au pre, ni aux
filles. Les autres locataires taient dmnags ou morts, ou avaient t
expulss faute de payement.

Un jour de cet hiver-l, le soleil s'tait un peu montr dans
l'aprs-midi, mais c'tait le 2 fvrier, cet antique jour de la
Chandeleur dont le Soleil tratre, prcurseur d'un froid de six
semaines, a inspir  Mathieu Laensberg ces deux vers rests justement
classiques:

          _Qu'il luise ou qu'il luiserne,_
          _L'ours rentre en sa caverne._

Marius venait de sortir de la sienne. La nuit tombait. C'tait l'heure
d'aller dner; car il avait bien fallu se remettre  dner, hlas! 
infirmits des passions idales!

Il venait de franchir le seuil de sa porte que mame Bougon balayait en
ce moment-l mme tout en prononant ce mmorable monologue:

--Qu'est-ce qui est bon march  prsent? tout est cher. Il n'y a que la
peine du monde qui est bon march; elle est pour rien, la peine du
monde!

Marius montait  pas lents le boulevard vers la barrire afin de gagner
la rue Saint-Jacques. Il marchait pensif, la tte baisse.

Tout  coup il se sentit coudoy dans la brume; il se retourna, et vit
deux jeunes filles en haillons, l'une longue et mince, l'autre un peu
moins grande, qui passaient rapidement, essouffles, effarouches, et
comme ayant l'air de s'enfuir; elles venaient  sa rencontre, ne
l'avaient pas vu, et l'avaient heurt en passant. Marius distinguait
dans le crpuscule leurs figures livides, leurs ttes dcoiffes, leurs
cheveux pars, leurs affreux bonnets, leurs jupes en guenilles et leurs
pieds nus. Tout en courant, elles se parlaient. La plus grande disait
d'une voix trs basse:

--Les cognes sont venus. Ils ont manqu me pincer au demi-cercle.

L'autre rpondait:--Je les ai vus. J'ai caval, caval, caval!

Marius comprit,  travers cet argot sinistre, que les gendarmes ou les
sergents de ville avaient failli saisir ces deux enfants, et que ces
enfants s'taient chappes.

Elles s'enfoncrent sous les arbres du boulevard derrire lui, et y
firent pendant quelques instants dans l'obscurit une espce de
blancheur vague qui s'effaa.

Marius s'tait arrt un moment.

Il allait continuer son chemin, lorsqu'il aperut un petit paquet
gristre  terre  ses pieds. Il se baissa et le ramassa. C'tait une
faon d'enveloppe qui paraissait contenir des papiers.

--Bon, dit-il, ces malheureuses auront laiss tomber cela!

Il revint sur ses pas, il appela, il ne les retrouva plus; il pensa
quelles taient dj loin, mit le paquet dans sa poche, et s'en alla
dner.

Chemin faisant, il vit dans une alle de la rue Mouffetard une bire
d'enfant couverte d'un drap noir, pose sur trois chaises et claire
par une chandelle. Les deux filles du crpuscule lui revinrent 
l'esprit.

--Pauvres mres! pensa-t-il. Il y a une chose plus triste que de voir
ses enfants mourir; c'est de les voir mal vivre.

Puis ces ombres qui variaient sa tristesse lui sortirent de la pense,
et il retomba dans ses proccupations habituelles. Il se remit  songer
 ses six mois d'amour et de bonheur en plein air et en pleine lumire
sous les beaux arbres du Luxembourg.

--Comme ma vie est devenue sombre! se disait-il. Les jeunes filles
m'apparaissent toujours. Seulement autrefois c'taient les anges;
maintenant ce sont les goules.




Chapitre III

_Quadrifrons_


Le soir, comme il se dshabillait pour se coucher, sa main rencontra
dans la poche de son habit le paquet qu'il avait ramass sur le
boulevard. Il l'avait oubli. Il songea qu'il serait utile de l'ouvrir,
et que ce paquet contenait peut-tre l'adresse de ces jeunes filles, si,
en ralit, il leur appartenait, et dans tous les cas les renseignements
ncessaires pour le restituer  la personne qui l'avait perdu.

Il dfit l'enveloppe.

Elle n'tait pas cachete et contenait quatre lettres, non cachetes
galement.

Les adresses y taient mises.

Toutes quatre exhalaient une odeur d'affreux tabac.

La premire lettre tait adresse: _ Madame, madame la marquise de
Grucheray, place vis--vis la chambre des dputs, n_...

Marius se dit qu'il trouverait probablement l les indications qu'il
cherchait, et que d'ailleurs la lettre n'tant pas ferme, il tait
vraisemblable qu'elle pouvait tre lue sans inconvnient.

Elle tait ainsi conue:

Madame la marquise,

La vertu de la clmence et piti est celle qui unit plus troitement la
socit. Promenez votre sentiment chrtien, et faites un regard de
compassion sur cette infortun espaol victime de la loyaut et
d'attachement  la cause sacre de la lgitim, qu'il a pay de son
sang, consacre sa fortune, toute, pour dfendre cette cause, et
aujourd'hui se trouve dans la plus grande misre. Il ne doute point que
votre honorable personne l'accordera un secours pour conserver une
existence extrmement pnible pour un militaire d'ducation et d'honneur
plein de blessures. Compte d'avance sur l'humanit qui vous anim et sur
l'intrt que Madame la marquise porte  une nation aussi malheureuse.
Leur prire ne sera pas en vaine, et leur reconnaissance conservera sont
charmant souvenir.

De mes sentiments respectueux avec lesquelles j'ai l'honneur d'tre,

Madame,

Don Alvarez, capitaine espaol de caballerie, royaliste refugi en
France que se trouve en voyag pour sa patrie et le manquent les
rssources pour continuer son voyag.

Aucune adresse n'tait jointe  la signature. Marius espra trouver
l'adresse dans la deuxime lettre dont la suscription portait: _
Madame, madame la contesse de Montvernet, rue Cassette, n 9_.

Voici ce que Marius y lut:

Madame la comtesse,

C'est une malheureuse mer de famille de six enfants dont le dernier
n'a que huit mois. Moi malade depuis ma dernire couche, abandonne de
mon mari depuis cinq mois n'aiyant aucune rssource au monde dans la
plus affreuse indigance.

Dans l'espoir de Madame la contesse, elle a l'honneur d'tre, madame,
avec un profond respect,

Femme Balizard.

Marius passa  la troisime lettre, qui tait comme les prcdentes une
supplique; on y lisait:

Monsieur Pabourgeot, lecteur, ngociant-bonnetier en gros, rue
Saint-Denis au coin de la rue aux Fers.

Je me permets de vous adresser cette lettre pour vous prier de
m'accorder la faveur prtieuse de vos simpaties et de vous intresser 
un homme de lettres qui vient d'envoyer un drame au thtre-franais. Le
sujet en est historique, et l'action se passe en Auvergne du temps de
l'empire. Le style, je crois, en est naturel, laconique, et peut avoir
quelque mrite. Il y a des couplets a chanter a quatre endroits. Le
comique, le srieux, l'imprvu, s'y mlent  la varit des caractres
et a une teinte de romantisme rpandue lgrement dans toute l'intrigue
qui marche mistrieusement, et va, par des pripessies frappantes, se
denouer au milieu de plusieurs coups de scnes clatants.

Mon but principal est de satisfre le desir qui anime progresivement
l'homme de notre sicle, c'est  dire, la mode, cette caprisieuse et
bizarre girouette qui change presque  chaque nouveau vent.

Malgr ces qualits j'ai lieu de craindre que la jalousie, l'gosme
des auteurs privilgis, obtienne mon exclusion du thtre, car je
n'ignore pas les dboires dont on abreuve les nouveaux venus.

Monsieur Pabourgeot, votre juste rputation de protecteur clair des
gants de lettres m'enhardit  vous envoyer ma fille qui vous exposera
notre situation indigante, manquant de pain et de feu dans cette saison
d'hyver. Vous dire que je vous prie d'agreer l'hommage que je dsire
vous faire de mon drame et de tous ceux que je ferai, c'est vous prouver
combien j'ambicionne l'honneur de m'abriter sous votre gide, et de
parer mes crits de votre nom. Si vous daignez m'honorer de la plus
modeste offrande, je m'occuperai aussitt  faire une pisse de vers
pour vous payer mon tribu de reconnaissance. Cette pisse, que je
tacherai de rendre aussi parfaite que possible, vous sera envoye avant
d'tre insre au commencement du drame et dbite sur la scne.

                   Monsieur,
             Et Madame Pabourgeot,
          Mes hommages les plus respectueux.
           Genflot, homme de lettres.

P S. Ne serait-ce que quarante sous.

Excusez-moi d'envoyer ma fille et de ne pas me prsenter moi-mme, mais
de tristes motifs de toilette ne me permettent pas, hlas! de sortir...

Marius ouvrit enfin la quatrime lettre. Il y avait sur l'adresse: _Au
monsieur bienfaisant de l'glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Elle
contenait ces quelques lignes:

Homme bienfaisant,

Si vous daignez accompagner ma fille, vous verrez une calamit
missrable, et je vous montrerai mes certificats.

 l'aspect de ces crits votre me gnreuse sera mue d'un sentiment de
sensible bienveillance, car les vrais philosophes prouvent toujours de
vives motions.

Convenez, homme compatissant, qu'il faut prouver le plus cruel besoin,
et qu'il est bien douloureux, pour obtenir quelque soulagement, de le
faire attester par l'autorit comme si l'on n'tait pas libre de
souffrir et de mourir d'inanition en attendant que l'on soulage notre
misre. Les destins sont bien fatals pour d'aucuns et trop prodigue ou
trop protecteur pour d'autres.

J'attends votre prsence ou votre offrande, si vous daignez la faire,
et je vous prie de vouloir bien agrer les sentiments respectueux avec
lesquels je m'honore d'tre,

             homme vraiment magnanime,
                votre trs humble
            et trs obissant serviteur,
          P. Fabantou, artiste dramatique.

Aprs avoir lu ces quatre lettres, Marius ne se trouva pas beaucoup plus
avanc qu'auparavant.

D'abord aucun des signataires ne donnait son adresse.

Ensuite elles semblaient venir de quatre individus diffrents, don
Alvars, la femme Balizard, le pote Genflot et l'artiste dramatique
Fabantou, mais ces lettres offraient ceci d'trange qu'elles taient
crites toutes quatre de la mme criture.

Que conclure de l, sinon qu'elles venaient de la mme personne?

En outre, et cela rendait la conjecture plus vraisemblable, le papier,
grossier et jauni, tait le mme pour les quatre, l'odeur de tabac
tait la mme, et, quoiqu'on et videmment cherch  varier le style,
les mmes fautes d'orthographe s'y reproduisaient avec une tranquillit
profonde, et l'homme de lettres Genflot n'en tait pas plus exempt que
le capitaine espaol.

S'vertuer  deviner ce petit mystre tait peine inutile. Si ce n'et
pas t une trouvaille, cela et eu l'air d'une mystification. Marius
tait trop triste pour bien prendre mme une plaisanterie du hasard et
pour se prter au jeu que paraissait vouloir jouer avec lui le pav de
la rue. Il lui semblait qu'il tait  colin-maillard entre ces quatre
lettres qui se moquaient de lui.

Rien n'indiquait d'ailleurs que ces lettres appartinssent aux jeunes
filles que Marius avait rencontres sur le boulevard. Aprs tout,
c'taient des paperasses videmment sans aucune valeur.

Marius les remit dans l'enveloppe, jeta le tout dans un coin, et se
coucha.

Vers sept heures du matin, il venait de se lever et de djeuner, et il
essayait de se mettre au travail lorsqu'on frappa doucement  sa porte.

Comme il ne possdait rien, il n'tait jamais sa clef, si ce n'est
quelquefois, fort rarement, lorsqu'il travaillait  quelque travail
press. Du reste, mme absent, il laissait sa clef  sa serrure.--On
vous volera, disait mame Bougon.--Quoi? disait Marius.--Le fait est
pourtant qu'un jour on lui avait vol une vieille paire de bottes, au
grand triomphe de mame Bougon.

On frappa un second coup, trs doux comme le premier.

--Entrez, dit Marius.

La porte s'ouvrit.

--Qu'est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des
yeux les livres et les manuscrits qu'il avait sur sa table.

Une voix, qui n'tait pas celle de mame Bougon, rpondit:

--Pardon, monsieur....

C'tait une voix sourde, casse, trangle, raille, une voix de vieux
homme enrou d'eau-de-vie et de rogome.

Marius se tourna vivement, et vit une jeune fille.




Chapitre IV

Une rose dans la misre


Une toute jeune fille tait debout dans la porte entrebille. La
lucarne du galetas o le jour paraissait tait prcisment en face de la
porte et clairait cette figure d'une lumire blafarde. C'tait une
crature hve, chtive, dcharne; rien qu'une chemise et une jupe sur
une nudit frissonnante et glace. Pour ceinture une ficelle, pour
coiffure une ficelle, des paules pointues sortant de la chemise, une
pleur blonde et lymphatique, des clavicules terreuses, des mains
rouges, la bouche entr'ouverte et dgrade, des dents de moins, l'oeil
terne, hardi et bas, les formes d'une jeune fille avorte et le regard
d'une vieille femme corrompue; cinquante ans mls  quinze ans; un de
ces tres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font frmir
ceux qu'ils ne font pas pleurer.

Marius s'tait lev et considrait avec une sorte de stupeur cet tre
presque pareil aux formes de l'ombre qui traversent les rves.

Ce qui tait poignant surtout, c'est que cette fille n'tait pas venue
au monde pour tre laide. Dans sa premire enfance, elle avait d mme
tre jolie. La grce de l'ge luttait encore contre la hideuse
vieillesse anticipe de la dbauche et de la pauvret. Un reste de
beaut se mourait sur ce visage de seize ans, comme ce ple soleil qui
s'teint sous d'affreuses nues  l'aube d'une journe d'hiver.

Ce visage n'tait pas absolument inconnu  Marius. Il croyait se
rappeler l'avoir vu quelque part.

--Que voulez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.

La jeune fille rpondit avec sa voix de galrien ivre:

--C'est une lettre pour vous, monsieur Marius.

Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne ft 
lui qu'elle et affaire; mais qu'tait-ce que cette fille? comment
savait-elle son nom?

Sans attendre qu'il lui dt d'avancer, elle entra. Elle entra
rsolment, regardant avec une sorte d'assurance qui serrait le coeur
toute la chambre et le lit dfait. Elle avait les pieds nus. De larges
trous  son jupon laissaient voir ses longues jambes et ses genoux
maigres. Elle grelottait.

Elle tenait en effet une lettre  la main qu'elle prsenta  Marius.

Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain  cacheter large et
norme tait encore mouill. Le message ne pouvait venir de bien loin.
Il lut:

Mon aimable voisin, jeune homme!

J'ai apris vos bonts pour moi, que vous avez pay mon terme il y a six
mois. Je vous bnis, jeune homme. Ma fille ane vous dira que nous
sommes sans un morceau de pain depuis deux jours, quatre personnes, et
mon pouse malade. Si je ne suis point dessu dans ma pense, je crois
devoir esprer que votre coeur gnreux s'humanisera  cet expos et
vous subjuguera le dsir de m'tre propice en daignant me prodiguer un
lger bienfait.

Je suis avec la considration distingue qu'on doit aux bienfaiteurs de
l'humanit,

                  Jondrette.

P. S.--Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.

Cette lettre, au milieu de l'aventure obscure qui occupait Marius depuis
la veille au soir, c'tait une chandelle dans une cave. Tout fut
brusquement clair.

Cette lettre venait d'o venaient les quatre autres. C'tait la mme
criture, le mme style, la mme orthographe, le mme papier, la mme
odeur de tabac.

Il y avait cinq missives, cinq histoires, cinq noms, cinq signatures, et
un seul signataire. Le capitaine espaol don Alvars, la malheureuse
mre Balizard, le pote dramatique Genflot, le vieux comdien Fabantou
se nommaient tous les quatre Jondrette, si toutefois Jondrette lui-mme
s'appelait Jondrette.

Depuis assez longtemps dj que Marius habitait la masure, il n'avait
eu, nous l'avons dit, que de bien rares occasions de voir, d'entrevoir
mme son trs infime voisinage. Il avait l'esprit ailleurs, et o est
l'esprit est le regard. Il avait d plus d'une fois croiser les
Jondrette dans le corridor ou dans l'escalier; mais ce n'tait pour lui
que des silhouettes; il y avait pris si peu garde que la veille au soir
il avait heurt sur le boulevard sans les reconnatre les filles
Jondrette, car c'tait videmment elles, et que c'tait  grand'peine
que celle-ci, qui venait d'entrer dans sa chambre, avait veill en lui,
 travers le dgot et la piti, un vague souvenir de l'avoir rencontre
ailleurs.

Maintenant il voyait clairement tout. Il comprenait que son voisin
Jondrette avait pour industrie dans sa dtresse d'exploiter la charit
des personnes bienfaisantes, qu'il se procurait des adresses, et qu'il
crivait sous des noms supposs  des gens qu'il jugeait riches et
pitoyables des lettres que ses filles portaient,  leurs risques et
prils, car ce pre en tait l qu'il risquait ses filles; il jouait une
partie avec la destine et il les mettait au jeu. Marius comprenait que
probablement,  en juger par leur fuite de la veille, par leur
essoufflement, par leur terreur, et par ces mots d'argot qu'il avait
entendus, ces infortunes faisaient encore on ne sait quels mtiers
sombres, et que de tout cela, il tait rsult, au milieu de la socit
humaine telle qu'elle est faite, deux misrables tres qui n'taient ni
des enfants, ni des filles, ni des femmes, espces de monstres impurs et
innocents produits par la misre.

Tristes cratures sans nom, sans ge, sans sexe, auxquelles ni le bien,
ni le mal ne sont plus possibles, et qui, en sortant de l'enfance, n'ont
dj plus rien dans ce monde, ni la libert, ni la vertu, ni la
responsabilit. mes closes hier, fanes aujourd'hui, pareilles  ces
fleurs tombes dans la rue que toutes les boues fltrissent en attendant
qu'une roue les crase.

Cependant, tandis que Marius attachait sur elle un regard tonn et
douloureux, la jeune fille allait et venait dans la mansarde avec une
audace de spectre. Elle se dmenait sans se proccuper de sa nudit. Par
instants, sa chemise dfaite et dchire lui tombait presque  la
ceinture. Elle remuait les chaises, elle drangeait les objets de
toilette poss sur la commode, elle touchait aux vtements de Marius,
elle furetait ce qu'il y avait dans les coins.

--Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!

Et elle fredonnait, comme si elle et t seule, des bribes de
vaudeville, des refrains foltres que sa voix gutturale et rauque
faisait lugubres. Sous cette hardiesse perait je ne sais quoi de
contraint, d'inquiet et d'humili. L'effronterie est une honte.

Rien n'tait plus morne que de la voir s'battre et pour ainsi dire
voleter dans la chambre avec des mouvements d'oiseau que le jour effare,
ou qui a l'aile casse. On sentait qu'avec d'autres conditions
d'ducation et de destine, l'allure gaie et libre de cette jeune fille
et pu tre quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les
animaux la crature ne pour tre une colombe ne se change en une
orfraie. Cela ne se voit que parmi les hommes.

Marius songeait, et la laissait faire.

Elle s'approcha de la table.

--Ah! dit-elle, des livres!

Une lueur traversa son oeil vitreux. Elle reprit, et son accent
exprimait ce bonheur de se vanter de quelque chose, auquel nulle
crature humaine n'est insensible:

--Je sais lire, moi.

Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut assez
couramment:

...Le gnral Bauduin reut l'ordre d'enlever avec les cinq bataillons
de sa brigade le chteau de Hougomont qui est au milieu de la plaine de
Waterloo...

Elle s'interrompit:

--Ah! Waterloo! Je connais a. C'est une bataille dans les temps. Mon
pre y tait. Mon pre a servi dans les armes. Nous sommes joliment
bonapartistes chez nous, allez! C'est contre les Anglais Waterloo.

Elle posa le livre, prit une plume, et s'cria:

--Et je sais crire aussi!

Elle trempa la plume dans l'encre, et se tournant vers Marius:

--Voulez-vous voir? Tenez, je vais crire un mot pour voir.

Et avant qu'il et eu le temps de rpondre, elle crivit sur une feuille
de papier blanc qui tait au milieu de la table: _Les cognes sont l_.

Puis, jetant la plume:

--Il n'y a pas de fautes d'orthographe. Vous pouvez regarder. Nous avons
reu de l'ducation, ma soeur et moi. Nous n'avons pas toujours t
comme nous sommes. Nous n'tions pas faites....

Ici elle s'arrta, fixa sa prunelle teinte sur Marius, et clata de
rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses
touffes par tous les cynismes:

--Bah!

Et elle se mit  fredonner ces paroles sur un air gai:

          _J'ai faim, mon pre._
            _Pas de fricot._
          _J'ai froid, ma mre._
            _Pas de tricot._
              _Grelotte,_
              _Lolotte!_
              _Sanglote,_
              _Jacquot!_

 peine eut-elle achev ce couplet qu'elle s'cria:

--Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? Moi, j'y vais.
J'ai un petit frre qui est ami avec des artistes et qui me donne des
fois des billets. Par exemple, je n'aime pas les banquettes de galeries.
On y est gn, on y est mal. Il y a quelquefois du gros monde; il y a
aussi du monde qui sent mauvais.

Puis elle considra Marius, prit un air trange, et lui dit:

--Savez-vous, monsieur Marius, que vous tes trs joli garon?

Et en mme temps il leur vint  tous les deux la mme pense, qui la fit
sourire et qui le fit rougir.

Elle s'approcha de lui, et lui posa une main sur l'paule.

--Vous ne faites pas attention  moi, mais je vous connais, monsieur
Marius. Je vous rencontre ici dans l'escalier, et puis je vous vois
entrer chez un appel le pre Mabeuf qui demeure du ct d'Austerlitz,
des fois, quand je me promne par l. Cela vous va trs bien, vos
cheveux bouriffs.

Sa voix cherchait  tre trs douce et ne parvenait qu' tre basse. Une
partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux lvres comme sur
un clavier o il manque des notes.

Marius s'tait recul doucement.

--Mademoiselle, dit-il avec sa gravit froide, j'ai l un paquet qui
est, je crois,  vous. Permettez-moi de vous le remettre.

Et il lui tendit l'enveloppe qui renfermait les quatre lettres.

Elle frappa dans ses deux mains, et s'cria:

--Nous avons cherch partout!

Puis elle saisit vivement le paquet, et dfit l'enveloppe, tout en
disant:

--Dieu de Dieu! avons-nous cherch, ma soeur et moi! Et c'est vous qui
l'aviez trouv! Sur le boulevard, n'est-ce pas? ce doit tre sur le
boulevard? Voyez-vous, a a tomb quand nous avons couru. C'est ma
mioche de soeur qui a fait la btise. En rentrant nous ne l'avons plus
trouv. Comme nous ne voulions pas tre battues, que cela est inutile,
que cela est entirement inutile, que cela est absolument inutile, nous
avons dit chez nous que nous avions port les lettres chez les personnes
et qu'on nous avait dit nix! Les voil, ces pauvres lettres! Et  quoi
avez-vous vu qu'elles taient  moi? Ah! oui,  l'criture! C'est donc
vous que nous avons cogn en passant hier au soir. On n'y voyait pas,
quoi! J'ai dit  ma soeur: Est-ce que c'est un monsieur? Ma soeur m'a
dit: Je crois que c'est un monsieur!

Cependant, elle avait dpli la supplique adresse au monsieur
bienfaisant de l'glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

--Tiens! dit-elle, c'est celle pour ce vieux qui va  la messe. Au fait,
c'est l'heure. Je vas lui porter. Il nous donnera peut-tre de quoi
djeuner.

Puis elle se remit  rire, et ajouta:

--Savez-vous ce que cela fera si nous djeunons aujourd'hui? Cela fera
que nous aurons eu notre djeuner d'avant-hier, notre dner
d'avant-hier, notre djeuner d'hier, notre dner d'hier, tout a en une
fois, ce matin. Tiens! parbleu! si vous n'tes pas contents, crevez,
chiens!

Ceci fit souvenir Marius de ce que la malheureuse venait chercher chez
lui.

Il fouilla dans son gilet, il n'y trouva rien.

La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n'avait plus
conscience que Marius ft l.

--Des fois je m'en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d'tre
ici, l'autre hiver nous demeurions sous les arches des ponts. On se
serrait pour ne pas geler. Ma petite soeur pleurait. L'eau, comme c'est
triste! Quand je pensais  me noyer, je disais: Non, c'est trop froid.
Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois dans les fosss.
Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les
arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses
comme les tours de Notre-Dame, je me figure que les murs blancs sont la
rivire, je me dis: Tiens, il y a de l'eau l! Les toiles sont comme
des lampions d'illuminations, on dirait qu'elles fument et que le vent
les teint, je suis ahurie, comme si j'avais des chevaux qui me
soufflent dans l'oreille; quoique ce soit la nuit, j'entends des orgues
de Barbarie et les mcaniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je
crois qu'on me jette des pierres, je me sauve sans savoir, tout tourne,
tout tourne. Quand on n'a pas mang, c'est trs drle.

Et elle le regarda d'un air gar.

 force de creuser et d'approfondir ses poches, Marius avait fini par
runir cinq francs seize sous. C'tait en ce moment tout ce qu'il
possdait au monde.--Voil toujours mon dner d'aujourd'hui, pensa-t-il,
demain nous verrons.--Il prit les seize sous et donna les cinq francs 
la fille.

Elle saisit la pice.

--Bon, dit-elle, il y a du soleil!

Et comme si ce soleil et eu la proprit de faire fondre dans son
cerveau des avalanches d'argot, elle poursuivit:

--Cinque francs! du luisant! un monarque! dans cette piolle! c'est
chentre! Vous tes un bon mion. Je vous fonce mon palpitant. Bravo les
fanandels! deux jours de pivois! et de la viandemuche! et du fricotmar!
on pitancera chenument! et de la bonne mouise!

Elle ramena sa chemise sur ses paules, fit un profond salut  Marius,
puis un signe familier de la main, et se dirigea vers la porte en
disant:

--Bonjour, monsieur. C'est gal. Je vas trouver mon vieux.

En passant, elle aperut sur la commode une crote de pain dessche qui
y moisissait dans la poussire; elle se jeta dessus et y mordit en
grommelant:

--C'est bon! c'est dur! a me casse les dents!

Puis elle sortit.




Chapitre V

Le judas de la providence


Marius depuis cinq ans avait vcu dans la pauvret, dans le dnment,
dans la dtresse mme, mais il s'aperut qu'il n'avait point connu la
vraie misre. La vraie misre, il venait de la voir. C'tait cette larve
qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la
misre de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misre de la femme; qui
n'a vu que la misre de la femme n'a rien vu, il faut voir la misre de
l'enfant.

Quand l'homme est arriv aux dernires extrmits, il arrive en mme
temps aux dernires ressources. Malheur aux tres sans dfense qui
l'entourent! Le travail, le salaire, le pain, le feu, le courage, la
bonne volont, tout lui manque  la fois. La clart du jour semble
s'teindre au dehors, la lumire morale s'teint au dedans; dans ces
ombres, l'homme rencontre la faiblesse de la femme et de l'enfant, et
les ploie violemment aux ignominies.

Alors toutes les horreurs sont possibles. Le dsespoir est entour de
cloisons fragiles qui donnent toutes sur le vice ou sur le crime.

La sant, la jeunesse, l'honneur, les saintes et farouches dlicatesses
de la chair encore neuve, le coeur, la virginit, la pudeur, cet
piderme de l'me, sont sinistrement manis par ce ttonnement qui
cherche des ressources, qui rencontre l'opprobre, et qui s'en accommode.
Pres, mres, enfants, frres, soeurs, hommes, femmes, filles, adhrent,
et s'agrgent presque comme une formation minrale, dans cette brumeuse
promiscuit de sexes, de parents, d'ges, d'infamies, d'innocences. Ils
s'accroupissent, adosss les uns aux autres, dans une espce de destin
taudis. Ils s'entreregardent lamentablement.  les infortuns! comme ils
sont ples! comme ils ont froid! Il semble qu'ils soient dans une
plante bien plus loin du soleil que nous.

Cette jeune fille fut pour Marius une sorte d'envoye des tnbres.

Elle lui rvla tout un ct hideux de la nuit.

Marius se reprocha presque les proccupations de rverie et de passion
qui l'avaient empch jusqu' ce jour de jeter un coup d'oeil sur ses
voisins. Avoir pay leur loyer, c'tait un mouvement machinal, tout le
monde et eu ce mouvement; mais lui Marius et d faire mieux. Quoi! un
mur seulement le sparait de ces tres abandonns, qui vivaient  ttons
dans la nuit, en dehors du reste des vivants, il les coudoyait, il tait
en quelque sorte, lui, le dernier chanon du genre humain qu'ils
touchassent, il les entendait vivre ou plutt rler  ct de lui, et il
n'y prenait point garde! tous les jours  chaque instant,  travers la
muraille, il les entendait marcher, aller, venir, parler, et il ne
prtait pas l'oreille! et dans ces paroles il y avait des gmissements,
et il ne les coutait mme pas! sa pense tait ailleurs,  des songes,
 des rayonnements impossibles,  des amours en l'air,  des folies; et
cependant des cratures humaines, ses frres en Jsus-Christ, ses frres
dans le peuple, agonisaient  ct de lui! agonisaient inutilement! Il
faisait mme partie de leur malheur, et il l'aggravait. Car s'ils
avaient eu un autre voisin, un voisin moins chimrique et plus attentif,
un homme ordinaire et charitable, videmment leur indigence et t
remarque, leurs signaux de dtresse eussent t aperus, et depuis
longtemps dj peut-tre ils eussent t recueillis et sauvs! Sans
doute ils paraissaient bien dpravs, bien corrompus, bien avilis, bien
odieux mme, mais ils sont rares, ceux qui sont tombs sans tre
dgrads; d'ailleurs il y a un point o les infortuns et les infmes se
mlent et se confondent dans un seul mot, mot fatal, les misrables; de
qui est-ce la faute? Et puis, est-ce que ce n'est pas quand la chute est
plus profonde que la charit doit tre plus grande?

Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occasions o Marius,
comme tous les coeurs vraiment honntes, tait  lui-mme son propre
pdagogue, et se grondait plus qu'il ne le mritait, il considrait le
mur qui le sparait des Jondrette, comme s'il et pu faire passer 
travers cette cloison son regard plein de piti et en aller rchauffer
ces malheureux. Le mur tait une mince lame de pltre soutenue par des
lattes et des solives, et qui, comme on vient de le lire, laissait
parfaitement distinguer le bruit des paroles et des voix. Il fallait
tre le songeur Marius pour ne pas s'en tre encore aperu. Aucun papier
n'tait coll sur ce mur ni du ct des Jondrette, ni du ct de Marius;
on en voyait  nu la grossire construction. Sans presque en avoir
conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la rverie
examine, observe et scrute comme ferait la pense. Tout  coup il se
leva, il venait de remarquer vers le haut, prs du plafond, un trou
triangulaire rsultant de trois lattes qui laissaient un vide entre
elles. Le pltras qui avait d boucher ce vide tait absent, et en
montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le
galetas des Jondrette. La commisration a et doit avoir sa curiosit. Ce
trou faisait une espce de judas. Il est permis de regarder l'infortune
en tratre pour la secourir.--Voyons un peu ce que c'est que ces
gens-l, pensa Marius, et o ils en sont.

Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse et regarda.




Chapitre VI

L'homme fauve au gte


Les villes, comme les forts, ont leurs antres o se cachent tout ce
qu'elles ont de plus mchant et de plus redoutable. Seulement, dans les
villes, ce qui se cache ainsi est froce, immonde et petit, c'est--dire
laid; dans les forts, ce qui se cache est froce, sauvage et grand,
c'est--dire beau. Repaires pour repaires, ceux des btes sont
prfrables  ceux des hommes. Les cavernes valent mieux que les bouges.

Ce que Marius voyait tait un bouge.

Marius tait pauvre et sa chambre tait indigente; mais, de mme que sa
pauvret tait noble, son grenier tait propre. Le taudis o son regard
plongeait en ce moment tait abject, sale, ftide, infect, tnbreux,
sordide. Pour tous meubles, une chaise de paille, une table infirme,
quelques vieux tessons, et dans deux coins deux grabats indescriptibles;
pour toute clart, une fentre-mansarde  quatre carreaux, drape de
toiles d'araigne. Il venait par cette lucarne juste assez de jour pour
qu'une face d'homme part une face de fantme. Les murs avaient un
aspect lpreux, et taient couverts de coutures et de cicatrices comme
un visage dfigur par quelque horrible maladie. Une humidit chassieuse
y suintait. On y distinguait des dessins obscnes grossirement
charbonns.

La chambre que Marius occupait avait un pavage de briques dlabr;
celle-ci n'tait ni carrele, ni planchie; on y marchait  cru sur
l'antique pltre de la masure devenu noir sous les pieds. Sur ce sol
ingal, o la poussire tait comme incruste, et qui n'avait qu'une
virginit, celle du balai, se groupaient capricieusement des
constellations de vieux chaussons, de savates et de chiffons affreux; du
reste cette chambre avait une chemine; aussi la louait-on quarante
francs par an. Il y avait de tout dans cette chemine, un rchaud, une
marmite, des planches casses, des loques pendues  des clous, une cage
d'oiseau, de la cendre, et mme un peu de feu. Deux tisons y fumaient
tristement.

Une chose qui ajoutait encore  l'horreur de ce galetas, c'est que
c'tait grand. Cela avait des saillies, des angles, des trous noirs, des
dessous de toits, des baies et des promontoires. De l d'affreux coins
insondables o il semblait que devaient se blottir des araignes grosses
comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-tre mme on
ne sait quels tres humains monstrueux.

L'un des grabats tait prs de la porte, l'autre prs de la fentre.
Tous deux touchaient par une extrmit  la chemine et faisaient face 
Marius.

Dans un angle voisin de l'ouverture par o Marius regardait, tait
accroche au mur dans un cadre de bois noir une gravure colorie au bas
de laquelle tait crit en grosses lettres: LE SONGE. Cela reprsentait
une femme endormie et un enfant endormi, l'enfant sur les genoux de la
femme, un aigle dans un nuage avec une couronne dans le bas, et la femme
cartant la couronne de la tte de l'enfant, sans se rveiller
d'ailleurs; au fond Napolon dans une gloire s'appuyait sur une colonne
gros bleu  chapiteau jaune orne de cette inscription:

MARINGO. AUSTERLITS. INA. WAGRAMME. ELOT.

Au-dessus de ce cadre, une espce de panneau de bois plus long que large
tait pos  terre et appuy en plan inclin contre le mur. Cela avait
l'air d'un tableau retourn, d'un chssis probablement barbouill de
l'autre ct, de quelque trumeau dtach d'une muraille et oubli l en
attendant qu'on le raccroche.

Prs de la table, sur laquelle Marius apercevait une plume, de l'encre
et du papier, tait assis un homme d'environ soixante ans, petit,
maigre, livide, hagard, l'air fin, cruel et inquiet; un gredin hideux.

Lavater, s'il et considr ce visage, y et trouv le vautour ml au
procureur; l'oiseau de proie et l'homme de chicane s'enlaidissant et se
compltant l'un par l'autre, l'homme de chicane faisant l'oiseau de
proie ignoble, l'oiseau de proie faisant l'homme de chicane horrible.

Cet homme avait une longue barbe grise. Il tait vtu d'une chemise de
femme qui laissait voir sa poitrine velue et ses bras nus hrisss de
poils gris. Sous cette chemise, on voyait passer un pantalon boueux et
des bottes dont sortaient les doigts de ses pieds.

Il avait une pipe  la bouche et il fumait. Il n'y avait plus de pain
dans le taudis, mais il y avait encore du tabac.

Il crivait, probablement quelque lettre comme celles que Marius avait
lues.

Sur le coin de la table on apercevait un vieux volume rougetre
dpareill, et le format, qui tait l'ancien in-12 des cabinets de
lecture, rvlait un roman. Sur la couverture, s'talait ce titre
imprim en grosses majuscules: DIEU, LE ROI, L'HONNEUR ET LES DAMES, PAR
DUCRAY-DUMINIL. 1814.

Tout en crivant, l'homme parlait haut, et Marius entendait ses paroles:

--Dire qu'il n'y a pas d'galit, mme quand on est mort! Voyez un peu
le Pre-Lachaise! Les grands, ceux qui sont riches, sont en haut, dans
l'alle des acacias, qui est pave. Ils peuvent y arriver en voiture.
Les petits, les pauvres gens, les malheureux, quoi! on les met dans le
bas, o il y a de la boue jusqu'aux genoux, dans les trous, dans
l'humidit. On les met l pour qu'ils soient plus vite gts! On ne peut
pas aller les voir sans enfoncer dans la terre.

Ici il s'arrta, frappa du poing sur la table, et ajouta en grinant des
dents:

--Oh! je mangerais le monde!

Une grosse femme qui pouvait avoir quarante ans ou cent ans tait
accroupie prs de la chemine sur ses talons nus.

Elle n'tait vtue, elle aussi, que d'une chemise et d'un jupon de
tricot rapic avec des morceaux de vieux drap. Un tablier de grosse
toile cachait la moiti du jupon. Quoique cette femme ft plie et
ramasse sur elle-mme, on voyait qu'elle tait de trs haute taille.
C'tait une espce de gante  ct de son mari. Elle avait d'affreux
cheveux d'un blond roux grisonnants qu'elle remuait de temps en temps
avec ses normes mains luisantes  ongles plats.

 ct d'elle tait pos  terre, tout grand ouvert, un volume du mme
format que l'autre, et probablement du mme roman.

Sur un des grabats, Marius entrevoyait une espce de longue petite fille
blme assise, presque nue et les pieds pendants, n'ayant l'air ni
d'couter, ni de voir, ni de vivre.

La soeur cadette sans doute de celle qui tait venue chez lui.

Elle paraissait onze ou douze ans. En l'examinant avec attention, on
reconnaissait qu'elle en avait bien quatorze. C'tait l'enfant qui
disait la veille au soir sur le boulevard: _J'ai caval! caval!
caval!_

Elle tait de cette espce malingre qui reste longtemps en retard, puis
pousse vite et tout  coup. C'est l'indigence qui fait ces tristes
plantes humaines. Ces cratures n'ont ni enfance ni adolescence. 
quinze ans, elles en paraissent douze,  seize ans, elles en paraissent
vingt. Aujourd'hui petites filles, demain femmes. On dirait qu'elles
enjambent la vie, pour avoir fini plus vite.

En ce moment, cet tre avait l'air d'un enfant.

Du reste, il ne se rvlait dans ce logis la prsence d'aucun travail;
pas un mtier, pas un rouet, pas un outil. Dans un coin quelques
ferrailles d'un aspect douteux. C'tait cette morne paresse qui suit le
dsespoir et qui prcde l'agonie.

Marius considra quelque temps cet intrieur funbre plus effrayant que
l'intrieur d'une tombe, car on y sentait remuer l'me humaine et
palpiter la vie.

Le galetas, la cave, la basse-fosse o de certains indigents rampent au
plus bas de l'difice social, n'est pas tout  fait le spulcre, c'en
est l'antichambre; mais, comme ces riches qui talent leurs plus grandes
magnificences  l'entre de leur palais, il semble que la mort, qui est
tout  ct, mette ses plus grandes misres dans ce vestibule.

L'homme s'tait tu, la femme ne parlait pas, la jeune fille ne semblait
pas respirer. On entendait crier la plume sur le papier.

L'homme grommela, sans cesser d'crire:

--Canaille! canaille! tout est canaille!

Cette variante  l'piphonme de Salomon arracha un soupir  la femme.

--Petit ami, calme-toi, dit-elle. Ne te fais pas de mal, chri. Tu es
trop bon d'crire  tous ces gens-l, mon homme.

Dans la misre, les corps se serrent les uns contre les autres, comme
dans le froid, mais les coeurs s'loignent. Cette femme, selon toute
apparence, avait d aimer cet homme de la quantit d'amour qui tait en
elle; mais probablement, dans les reproches quotidiens et rciproques
d'une affreuse dtresse pesant sur tout le groupe, cela s'tait teint.
Il n'y avait plus en elle pour son mari que de la cendre d'affection.
Pourtant les appellations caressantes, comme cela arrive souvent,
avaient survcu. Elle lui disait: _Chri, petit ami, mon homme, _etc.,
de bouche, le coeur se taisant.

L'homme s'tait remis  crire.




Chapitre VII

Stratgie et tactique


Marius, la poitrine oppresse, allait redescendre de l'espce
d'observatoire qu'il s'tait improvis, quand un bruit attira son
attention et le fit rester  sa place.

La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement.

La fille ane parut sur le seuil.

Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tachs de boue qui avait
jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle tait couverte d'une
vieille mante en lambeaux que Marius ne lui avait pas vue une heure
auparavant, mais qu'elle avait probablement dpose  sa porte afin
d'inspirer plus de piti, et qu'elle avait d reprendre en sortant. Elle
entra, repoussa la porte derrire elle, s'arrta pour reprendre haleine,
car elle tait tout essouffle, puis cria avec une expression de
triomphe et de joie:

--Il vient!

Le pre tourna les yeux, la femme tourna la tte, la petite soeur ne
bougea pas.

--Qui? demanda le pre.

--Le monsieur!

--Le philanthrope?

--Oui.

--De l'glise Saint-Jacques?

--Oui.

--Ce vieux?

--Oui.

--Et il va venir?

--Il me suit.

--Tu es sre?

--Je suis sre.

--L, vrai, il vient?

--Il vient en fiacre.

--En fiacre. C'est Rothschild!

Le pre se leva.

--Comment es-tu sre? s'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu
arrives avant lui? Lui as-tu bien donn l'adresse au moins? lui as-tu
bien dit la dernire porte au fond du corridor  droite? Pourvu qu'il ne
se trompe pas! Tu l'as donc trouv  l'glise? a-t-il lu ma lettre?
qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Ta, ta, ta! dit la fille, comme tu galopes, bonhomme! Voici: je suis
entre dans l'glise, il tait  sa place d'habitude, je lui ai fait la
rvrence, et je lui ai remis la lettre, il a lu, et il m'a dit: O
demeurez-vous, mon enfant? J'ai dit: Monsieur, je vas vous mener. Il m'a
dit: Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes  faire, je
vais prendre une voiture, et j'arriverai chez vous en mme temps que
vous. Je lui ai donn l'adresse. Quand je lui ait dit la maison, il a
paru surpris et qu'il hsitait un instant, puis il a dit: C'est gal,
j'irai. La messe finie, je l'ai vu sortir de l'glise avec sa fille, je
les ai vus monter en fiacre. Et je lui ai bien dit la dernire porte au
fond du corridor  droite.

--Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra?

--Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est
ce qui fait que j'ai couru.

--Comment sais-tu que c'est le mme fiacre?

--Parce que j'en avais remarqu le numro donc!

--Quel est ce numro?

--440.

--Bien, tu es une fille d'esprit.

La fille regarda hardiment son pre, et, montrant les chaussures qu'elle
avait aux pieds:--Une fille d'esprit, c'est possible. Mais je dis que je
ne mettrai plus ces souliers-l, et que je n'en veux plus, pour la sant
d'abord, et pour la propret ensuite. Je ne connais rien de plus agaant
que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi, tout le long du
chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.

--Tu as raison, rpondit le pre d'un ton de douceur qui contrastait
avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas
entrer dans les glises. Il faut que les pauvres aient des souliers. On
ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il amrement. Puis
revenant  l'objet qui le proccupait:--Et tu es sre, l, sre, qu'il
vient?

--Il est derrire mes talons, dit-elle.

L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.

--Ma femme! cria-t-il, tu entends. Voil le philanthrope. teins le feu.

La mre stupfaite ne bougea pas.

Le pre, avec l'agilit d'un saltimbanque, saisit un pot gueul qui
tait sur la chemine et jeta de l'eau sur les tisons.

Puis s'adressant  sa fille ane:

--Toi! dpaille la chaise!

Sa fille ne comprenait point.

Il empoigna la chaise et d'un coup de talon il en fit une chaise
dpaille. Sa jambe passa au travers.

Tout en retirant sa jambe, il demanda  sa fille:

--Fait-il froid?

--Trs froid. Il neige.

Le pre se tourna vers la cadette qui tait sur le grabat prs de la
fentre et lui cria d'une voix tonnante:

--Vite!  bas du lit, fainante! tu ne feras donc jamais rien! Casse un
carreau!

La petite se jeta  bas du lit en frissonnant.

--Casse un carreau! reprit-il.

L'enfant demeura interdite.

--M'entends-tu? rpta le pre, je te dis de casser un carreau!

L'enfant, avec une sorte d'obissance terrifie, se dressa sur la pointe
du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et
tomba  grand bruit.

--Bien, dit le pre.

Il tait grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les
recoins du galetas.

On et dit un gnral qui fait les derniers prparatifs au moment o la
bataille va commencer.

La mre, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et demanda d'une
voix lente et sourde et dont les paroles semblaient sortir comme figes:

--Chri, qu'est-ce que tu veux faire?

--Mets-toi au lit rpondit l'homme.

L'intonation n'admettait pas de dlibration. La mre obit et se jeta
lourdement sur un des grabats.

Cependant on entendait un sanglot dans un coin.

--Qu'est-ce que c'est? cria le pre.

La fille cadette, sans sortir de l'ombre o elle s'tait blottie, montra
son poing ensanglant. En brisant la vitre elle s'tait blesse; elle
s'en tait alle prs du grabat de sa mre, et elle pleurait
silencieusement.

Ce fut le tour de la mre de se redresser et de crier:

--Tu vois bien! les btises que tu fais! en cassant ton carreau, elle
s'est coupe!

--Tant mieux! dit l'homme, c'tait prvu.

--Comment? tant mieux? reprit la femme.

--Paix! rpliqua le pre, je supprime la libert de la presse.

Puis, dchirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un
lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la
petite.

Cela fait, son oeil s'abaissa sur la chemise dchire avec satisfaction.

--Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.

Une bise glace sifflait  la vitre et entrait dans la chambre. La brume
du dehors y pntrait et s'y dilatait comme une ouate blanchtre
vaguement dmle par des doigts invisibles.  travers le carreau cass,
on voyait tomber la neige. Le froid promis la veille par le soleil de la
Chandeleur tait en effet venu.

Le pre promena un coup d'oeil autour de lui comme pour s'assurer qu'il
n'avait rien oubli. Il prit une vieille pelle et rpandit de la cendre
sur les tisons mouills de faon  les cacher compltement.

Puis se relevant et s'adossant  la chemine:

--Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.




Chapitre VIII

Le rayon dans le bouge


La grande fille s'approcha et posa sa main sur celle de son pre.

--Tte comme j'ai froid, dit-elle.

--Bah! rpondit le pre, j'ai bien plus froid que cela.

La mre cria imptueusement:

--Tu as toujours tout mieux que les autres, toi! mme le mal.

-- bas! dit l'homme.

La mre, regarde d'une certaine faon, se tut.

Il y eut dans le bouge un moment de silence. La fille ane dcrottait
d'un air insouciant le bas de sa mante, la jeune soeur continuait de
sangloter; la mre lui avait pris la tte dans ses deux mains et la
couvrait de baisers en lui disant tout bas:

--Mon trsor, je t'en prie, ce ne sera rien, ne pleure pas, tu vas
fcher ton pre.

--Non! cria le pre, au contraire! sanglote! sanglote! cela fait bien.

Puis, revenant  l'ane:

--Ah , mais! il n'arrive pas! S'il allait ne pas venir! j'aurais
teint mon feu, dfonc ma chaise, dchir ma chemise et cass mon
carreau pour rien!

--Et bless la petite! murmura la mre.

--Savez-vous, reprit le pre, qu'il fait un froid de chien dans ce
galetas du diable? Si cet homme ne venait pas! Oh! voil! il se fait
attendre! il se dit: Eh bien! ils m'attendront! ils sont l pour
cela!--Oh! je les hais, et comme je les tranglerais avec jubilation,
joie, enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces
prtendus hommes charitables, qui font les conflits, qui vont  la
messe, qui donnent dans la prtraille, prchi, prcha, dans les
calottes, et qui se croient au-dessus de nous, et qui viennent nous
humilier, et nous apporter des vtements! comme ils disent! des nippes
qui ne valent pas quatre sous, et du pain! Ce n'est pas cela que je
veux, tas de canailles! c'est de l'argent! Ah! de l'argent! jamais!
parce qu'ils disent que nous l'irions boire, et que nous sommes des
ivrognes et des fainants Et eux! qu'est-ce qu'ils sont donc, et
qu'est-ce qu'ils ont t dans leur temps? des voleurs! ils ne se
seraient pas enrichis sans cela! Oh! l'on devrait prendre la socit par
les quatre coins de la nappe et tout jeter en l'air! tout se casserait,
c'est possible, mais au moins personne n'aurait rien, ce serait cela de
gagn!--Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton mufle de monsieur
bienfaisant? viendra-t-il! L'animal a peut-tre oubli l'adresse!
Gageons que cette vieille bte....

En ce moment on frappa un lger coup  la porte; l'homme s'y prcipita
et l'ouvrit en s'criant avec des salutations profondes et des sourires
d'adoration:

--Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi
que votre charmante demoiselle.

Un homme d'un ge mr et une jeune fille parurent sur le seuil du
galetas.

Marius n'avait pas quitt sa place. Ce qu'il prouva en ce moment
chappe  la langue humaine.

C'tait Elle.

Quiconque a aim sait tous les sens rayonnants que contiennent les
quatre lettres de ce mot: Elle.

C'tait bien elle. C'est  peine si Marius la distinguait  travers la
vapeur lumineuse qui s'tait subitement rpandue sur ses yeux. C'tait
ce doux tre absent, cet astre qui lui avait lui pendant six mois,
c'tait cette prunelle, ce front, cette bouche, ce beau visage vanoui
qui avait fait la nuit en s'en allant. La vision s'tait clipse, elle
reparaissait!

Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas, dans ce bouge
difforme, dans cette horreur!

Marius frmissait perdument. Quoi! c'tait elle! les palpitations de
son coeur lui troublaient la vue. Il se sentait prt  fondre en larmes.
Quoi! il la revoyait enfin aprs l'avoir cherche si longtemps! il lui
semblait qu'il avait perdu son me et qu'il venait de la retrouver.

Elle tait toujours la mme, un peu ple seulement; sa dlicate figure
s'encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se drobait
sous une pelisse de satin noir. On entrevoyait sous sa longue robe son
petit pied serr dans un brodequin de soie.

Elle tait toujours accompagne de M. Leblanc.

Elle avait fait quelques pas dans la chambre et avait dpos un assez
gros paquet sur la table.

La Jondrette ane s'tait retire derrire la porte et regardait d'un
oeil sombre ce chapeau de velours, cette mante de soie, et ce charmant
visage heureux.




Chapitre IX

Jondrette pleure presque


Le taudis tait tellement obscur que les gens qui venaient du dehors
prouvaient en y pntrant un effet d'entre de cave. Les deux nouveaux
venus avancrent donc avec une certaine hsitation, distinguant  peine
des formes vagues autour d'eux, tandis qu'ils taient parfaitement vus
et examins par les yeux des habitants du galetas, accoutums  ce
crpuscule.

M. Leblanc s'approcha avec son regard bon et triste, et dit au pre
Jondrette:

--Monsieur, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et
des couvertures de laine.

--Notre anglique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant
jusqu' terre.--Puis, se penchant  l'oreille de sa fille ane, pendant
que les deux visiteurs examinaient cet intrieur lamentable, il ajouta
bas et rapidement:

--Hein? qu'est-ce que je disais? des nippes! pas d'argent. Ils sont tous
les mmes!  propos, comment la lettre  cette vieille ganache
tait-elle signe?

--Fabantou, rpondit la fille.

--L'artiste dramatique, bon!

Bien en prit  Jondrette, car en ce moment-l mme M. Leblanc se
retournait vers lui, et lui disait de cet air de quelqu'un qui cherche
le nom:

--Je vois que vous tes bien  plaindre, monsieur....

--Fabantou, rpondit vivement Jondrette.

--Monsieur Fabantou, oui, c'est cela, je me rappelle.

--Artiste dramatique, monsieur, et qui a eu des succs.

Ici Jondrette crut videmment le moment venu de s'emparer du
philanthrope. Il s'cria avec un son de voix qui tenait tout  la fois
de la gloriole du bateleur dans les foires et de l'humilit du mendiant
sur les grandes routes:

--lve de Talma, monsieur! je suis lve de Talma! La fortune m'a souri
jadis. Hlas! maintenant c'est le tour du malheur. Voyez, mon
bienfaiteur, pas de pain, pas de feu. Mes pauvres mmes n'ont pas de
feu! Mon unique chaise dpaille! Un carreau cass! par le temps qu'il
fait! Mon pouse au lit! malade!

--Pauvre femme! dit M. Leblanc.

--Mon enfant blesse! ajouta Jondrette.

L'enfant, distraite par l'arrive des trangers, s'tait mise 
contempler la demoiselle, et avait cess de sangloter.

--Pleure donc! braille donc! lui dit Jondrette bas.

En mme temps il lui pina sa main malade. Tout cela avec un talent
d'escamoteur.

La petite jeta les hauts cris.

L'adorable jeune fille que Marius nommait dans son coeur son Ursule
s'approcha vivement:

--Pauvre chre enfant! dit-elle.

--Voyez, ma belle demoiselle, poursuivit Jondrette, son poignet
ensanglant! C'est un accident qui est arriv en travaillant sous une
mcanique pour gagner six sous par jour. On sera peut-tre oblig de lui
couper le bras!

--Vraiment? dit le vieux monsieur alarm.

La petite fille, prenant cette parole au srieux, se remit  sangloter
de plus belle.

--Hlas, oui, mon bienfaiteur! rpondit le pre.

Depuis quelques instants, Jondrette considrait, le philanthrope d'une
manire bizarre. Tout en parlant, il semblait le scruter avec attention
comme s'il cherchait  recueillir des souvenirs. Tout  coup, profitant
d'un moment o les nouveaux venus questionnaient avec intrt la petite
sur sa main blesse, il passa prs de sa femme qui tait dans son lit
avec un air accabl et stupide, et lui dit vivement et trs bas:

--Regarde donc cet homme-l!

Puis se retournant vers M. Leblanc, et continuant sa lamentation:

--Voyez, monsieur! je n'ai, moi, pour tout vtement qu'une chemise de ma
femme! et toute dchire! au coeur de l'hiver. Je ne puis sortir faute
d'un habit. Si j'avais le moindre habit, j'irais voir mademoiselle Mars
qui me connat et qui m'aime beaucoup. Ne demeure-t-elle pas toujours
rue de la Tour-des-Dames? Savez-vous, monsieur? nous avons jou ensemble
en province. J'ai partag ses lauriers. Climne viendrait  mon
secours, monsieur! Elmire ferait l'aumne  Blisaire! Mais non, rien!
Et pas un sou dans la maison! Ma femme malade, pas un sou! Ma fille
dangereusement blesse, pas un sou! Mon pouse a des touffements. C'est
son ge, et puis le systme nerveux s'en est ml. Il lui faudrait des
secours, et  ma fille aussi! Mais le mdecin! mais le pharmacien!
comment payer? pas un liard! Je m'agenouillerais devant un dcime,
monsieur! Voil o les arts en sont rduits! Et savez-vous, ma charmante
demoiselle, et vous, mon gnreux protecteur, savez-vous, vous qui
respirez la vertu et la bont, et qui parfumez cette glise o ma
pauvre fille en venant faire sa prire vous aperoit tous les jours?...
Car j'lve mes filles dans la religion, monsieur. Je n'ai pas voulu
qu'elles prissent le thtre. Ah! les drlesses; que je les voie
broncher! Je ne badine pas, moi! Je leur flanque des bouzins sur
l'honneur, sur la morale, sur la vertu! Demandez-leur. Il faut que a
marche droit. Elles ont un pre. Ce ne sont pas de ces malheureuses qui
commencent par n'avoir pas de famille et qui finissent par pouser le
public. On est mamselle Personne, on devient madame Tout-le-Monde.
Crebleur! pas de a dans la famille Fabantou! J'entends les duquer
vertueusement, et que a soit honnte, et que a soit gentil, et que a
croie en Dieu! sacr nom!--Eh bien, monsieur, mon digne monsieur,
savez-vous ce qui va se passer demain? Demain, c'est le 4 fvrier, le
jour fatal, le dernier dlai que m'a donn mon propritaire; si ce soir
je ne l'ai pas pay, demain ma fille ane, moi, mon pouse avec sa
fivre, mon enfant avec sa blessure, nous serons tous quatre chasss
d'ici, et jets dehors, dans la rue, sur le boulevard, sans abri, sous
la pluie, sur la neige. Voil, monsieur. Je dois quatre termes, une
anne! c'est--dire une soixantaine de francs.

Jondrette mentait. Quatre termes n'eussent fait que quarante francs, et
il n'en pouvait devoir quatre, puisqu'il n'y avait pas six mois que
Marius en avait pay deux.

M. Leblanc tira cinq francs de sa poche et les posa sur la table.

Jondrette eut le temps de grommeler  l'oreille de sa grande fille:

--Gredin! que veut-il que je fasse avec ses cinq francs? Cela ne me paye
pas ma chaise et mon carreau! Faites donc des frais!

Cependant, M. Leblanc avait quitt une grande redingote brune qu'il
portait par-dessus sa redingote bleue et l'avait jete sur le dos de la
chaise.

--Monsieur Fabantou, dit-il, je n'ai plus que ces cinq francs sur moi,
mais je vais reconduire ma fille  la maison et je reviendrai ce soir;
n'est-ce pas ce soir que vous devez payer?...

Le visage de Jondrette s'claira d'une expression trange.

Il rpondit vivement:

--Oui, mon respectable monsieur.  huit heures je dois tre chez mon
propritaire.

--Je serai ici  six heures, et je vous apporterai les soixante francs.

--Mon bienfaiteur! cria Jondrette perdu.

Et il ajouta tout bas:

--Regarde-le bien, ma femme!

M. Leblanc avait repris le bras de la belle jeune fille et se tournait
vers la porte:

-- ce soir, mes amis, dit-il.

--Six heures? fit Jondrette.

--Six heures prcises.

En ce moment le par-dessus rest sur la chaise frappa les yeux de la
Jondrette ane.

--Monsieur, dit-elle, vous oubliez votre redingote.

Jondrette dirigea vers sa fille un regard foudroyant accompagn d'un
haussement d'paules formidable.

M. Leblanc se retourna et rpondit avec un sourire:

--Je ne l'oublie pas, je la laisse.

-- mon protecteur, dit Jondrette, mon auguste bienfaiteur, je fonds en
larmes! Souffrez que je vous reconduise jusqu' votre fiacre.

--Si vous sortez, repartit M. Leblanc, mettez ce par-dessus. Il fait
vraiment trs froid.

Jondrette ne se le fit pas dire deux fois. Il endossa vivement la
redingote brune.

Et ils sortirent tous les trois, Jondrette prcdant les deux trangers.




Chapitre X

Tarif des cabriolets de rgie: deux francs l'heure


Marius n'avait rien perdu de toute cette scne, et pourtant en ralit
il n'en avait rien vu. Ses yeux taient rests fixs sur la jeune fille,
son coeur l'avait pour ainsi dire saisie et enveloppe tout entire ds
son premier pas dans le galetas. Pendant tout le temps qu'elle avait t
l, il avait vcu de cette vie de l'extase qui suspend les perceptions
matrielles et prcipite toute l'me sur un seul point. Il contemplait,
non pas cette fille, mais cette lumire qui avait une pelisse de satin
et un chapeau de velours. L'toile Sirius ft entre dans la chambre
qu'il n'et pas t plus bloui.

Tandis que la jeune fille ouvrait le paquet, dpliait les hardes et les
couvertures, questionnait la mre malade avec bont et la petite blesse
avec attendrissement, il piait tous ses mouvements, il tchait
d'couter ses paroles. Il connaissait ses yeux, son front, sa beaut, sa
taille, sa dmarche, il ne connaissait pas le son de sa voix. Il avait
cru en saisir quelques mots une fois au Luxembourg, mais il n'en tait
pas absolument sr. Il et donn dix ans de sa vie pour l'entendre, pour
pouvoir emporter dans son me un peu de cette musique. Mais tout se
perdait dans les talages lamentables et les clats de trompette de
Jondrette. Cela mlait une vraie colre au ravissement de Marius. Il la
couvait des yeux. Il ne pouvait s'imaginer que ce ft vraiment cette
crature divine qu'il apercevait au milieu de ces tres immondes dans ce
taudis monstrueux. Il lui semblait voir un colibri parmi des crapauds.

Quand elle sortit, il n'eut qu'une pense, la suivre, s'attacher  sa
trace, ne la quitter que sachant o elle demeurait, ne pas la reperdre
au moins aprs l'avoir si miraculeusement retrouve! Il sauta  bas de
la commode et prit son chapeau. Comme il mettait la main au pne de la
serrure et allait sortir, une rflexion l'arrta. Le corridor tait
long, l'escalier roide, le Jondrette bavard, M. Leblanc n'tait sans
doute pas encore remont en voiture; si, en se retournant dans le
corridor, ou dans l'escalier, ou sur le seuil, il l'apercevait lui,
Marius, dans cette maison, videmment il s'alarmerait et trouverait
moyen de lui chapper de nouveau, et ce serait encore une fois fini. Que
faire? Attendre un peu? mais pendant cette attente, la voiture pouvait
partir Marius tait perplexe. Enfin il se risqua, et sortit de sa
chambre.

Il n'y avait plus personne dans le corridor. Il courut  l'escalier. Il
n'y avait personne dans l'escalier. Il descendit en hte, et il arriva
sur le boulevard  temps pour voir un fiacre tourner le coin de la rue
du Petit-Banquier et rentrer dans Paris.

Marius se prcipita dans cette direction. Parvenu  l'angle du
boulevard, il revit le fiacre qui descendait rapidement la rue
Mouffetard; le fiacre tait dj trs loin, aucun moyen de le rejoindre;
quoi? courir aprs? impossible; et d'ailleurs de la voiture on
remarquerait certainement un individu courant  toutes jambes  la
poursuite du fiacre, et le pre le reconnatrait. En ce moment, hasard
inou et merveilleux, Marius aperut un cabriolet de rgie qui passait 
vide sur le boulevard. Il n'y avait qu'un parti  prendre, monter dans
ce cabriolet, et suivre le fiacre. Cela tait sr, efficace et sans
danger.

Marius fit signe au cocher d'arrter, et lui cria:

-- l'heure!

Marius tait sans cravate, il avait son vieil habit de travail auquel
des boutons manquaient, sa chemise tait dchire  l'un des plis de la
poitrine.

Le cocher s'arrta, cligna de l'oeil et tendit vers Marius sa main
gauche en frottant doucement son index avec son pouce.

--Quoi? dit Marius.

--Payez d'avance, dit le cocher.

Marius se souvint qu'il n'avait sur lui que seize sous.

--Combien? demanda-t-il.

--Quarante sous.

--Je payerai en revenant.

Le cocher, pour toute rponse, siffla l'air de La Palisse et fouetta son
cheval.

Marius regarda le cabriolet s'loigner d'un air gar. Pour vingt-quatre
sous qui lui manquaient, il perdait sa joie, son bonheur, son amour! il
retombait dans la nuit! il avait vu et il redevenait aveugle! il songea
amrement et, il faut bien le dire, avec un regret profond, aux cinq
francs qu'il avait donns le matin mme  cette misrable fille. S'il
avait eu ces cinq francs, il tait sauv, il renaissait, il sortait des
limbes et des tnbres, il sortait de l'isolement, du spleen, du
veuvage; il renouait le fil noir de sa destine  ce beau fil d'or qui
venait de flotter devant ses yeux et de se casser encore une fois. Il
rentra dans la masure dsespr.

Il aurait pu se dire que M. Leblanc avait promis de revenir le soir, et
qu'il n'y aurait qu' s'y mieux prendre cette fois pour le suivre; mais
dans sa contemplation, c'est  peine s'il avait entendu.

Au moment de monter l'escalier, il aperut de l'autre ct du boulevard,
le long du mur dsert de la rue de la Barrire des Gobelins, Jondrette
envelopp du par-dessus du philanthrope, qui parlait  un de ces
hommes de mine inquitante qu'on est convenu d'appeler _rdeurs de
barrires;_ gens  figures quivoques,  monologues suspects, qui ont un
air de mauvaise pense, et qui dorment assez habituellement de jour, ce
qui fait supposer qu'ils travaillent la nuit.

Ces deux hommes, causant immobiles sous la neige qui tombait par
tourbillons, faisaient un groupe qu'un sergent de ville et  coup sr
observ, mais que Marius remarqua  peine.

Cependant, quelle que ft sa proccupation douloureuse, il ne put
s'empcher de se dire que ce rdeur de barrires  qui Jondrette
parlait ressemblait  un certain Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, que Courfeyrac lui avait montr une fois et qui passait
dans le quartier pour un promeneur nocturne assez dangereux. On a vu,
dans le livre prcdent, le nom de cet homme. Ce Panchaud, dit
Printanier, dit Bigrenaille, a figur plus tard dans plusieurs procs
criminels et est devenu depuis un coquin clbre. Il n'tait encore
alors qu'un fameux coquin. Aujourd'hui il est  l'tat de tradition
parmi les bandits et les escarpes. Il faisait cole vers la fin du
dernier rgne. Et le soir,  la nuit tombante,  l'heure o les groupes
se forment et se parlent bas, on en causait  la Force dans la
fosse-aux-lions. On pouvait mme, dans cette prison, prcisment 
l'endroit o passait sous le chemin de ronde ce canal des latrines qui
servit  la fuite inoue en plein jour de trente dtenus en 1843, on
pouvait, au-dessus de la date de ces latrines, lire son nom, PANCHAUD,
audacieusement grav par lui sur le mur de ronde dans une de ses
tentatives d'vasion. En 1832, la police le surveillait dj, mais il
n'avait pas encore srieusement dbut.




Chapitre XI

Offres de service de la misre  la douleur


Marius monta l'escalier de la masure  pas lents;  l'instant o il
allait rentrer dans sa cellule, il aperut derrire lui dans le corridor
la Jondrette ane qui le suivait. Cette fille lui fut odieuse  voir,
c'tait elle qui avait ses cinq francs, il tait trop tard pour les lui
redemander, le cabriolet n'tait plus l, le fiacre tait bien loin.
D'ailleurs elle ne les lui rendrait pas. Quant  la questionner sur la
demeure des gens qui taient venus tout  l'heure, cela tait inutile,
il tait vident qu'elle ne la savait point, puisque la lettre signe
Fabantou tait adresse _au monsieur bienfaisant de l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.

Marius entra dans sa chambre et poussa sa porte derrire lui.

Elle ne se ferma pas; il se retourna et vit une main qui retenait la
porte entr'ouverte.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, qui est l?

C'tait la fille Jondrette.

--C'est vous? reprit Marius presque durement, toujours vous donc! Que me
voulez-vous?

Elle semblait pensive et ne regardait pas. Elle n'avait plus son
assurance du matin. Elle n'tait pas entre et se tenait dans l'ombre du
corridor, o Marius l'apercevait par la porte entre-bille.

--Ah , rpondrez-vous? fit Marius. Qu'est-ce que vous me voulez?

Elle leva sur lui son oeil morne o une espce de clart semblait
s'allumer vaguement, et lui dit:

--Monsieur Marius, vous avez l'air triste. Qu'est-ce que vous avez?

--Moi! dit Marius.

--Oui, vous.

--Je n'ai rien.

--Si!

--Non.

--Je vous dis que si!

--Laissez-moi tranquille!

Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.

--Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous
avez t bon ce matin. Soyez-le encore  prsent. Vous m'avez donn de
quoi manger, dites-moi maintenant ce que vous avez. Vous avez du
chagrin, cela se voit. Je ne voudrais pas que vous eussiez du chagrin.
Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela? Puis-je servir  quelque chose?
Employez-moi. Je ne vous demande pas vos secrets, vous n'aurez pas
besoin de me dire, mais enfin je peux tre utile. Je peux bien vous
aider, puisque j'aide mon pre. Quand il faut porter des lettres, aller
dans les maisons, demander de porte en porte, trouver une adresse,
suivre quelqu'un, moi je sers  a. Eh bien, vous pouvez bien me dire ce
que vous avez, j'irai parler aux personnes. Quelquefois quelqu'un qui
parle aux personnes, a suffit pour qu'on sache les choses, et tout
s'arrange. Servez-vous de moi.

Une ide traversa l'esprit de Marius. Quelle branche ddaigne-t-on quand
on se sent tomber?

Il s'approcha de la Jondrette.

--coute... lui dit-il.

Elle l'interrompit avec un clair de joie dans les yeux.

--Oh! oui, tutoyez-moi! j'aime mieux cela.

--Eh bien, reprit-il, tu as amen ici ce vieux monsieur avec sa
fille....

--Oui.

--Sais-tu leur adresse?

--Non.

--Trouve-la-moi.

L'oeil de la Jondrette, de morne, tait devenu joyeux, de joyeux il
devint sombre.

--C'est l ce que vous voulez? demanda-t-elle.

--Oui.

--Est-ce que vous les connaissez?

--Non.

--C'est--dire, reprit-elle vivement, vous ne la connaissez pas, mais
vous voulez la connatre.

Ce _les_ qui tait devenu _la_ avait je ne sais quoi de significatif et
d'amer.

--Enfin, peux-tu? dit Marius.

--Vous avoir l'adresse de la belle demoiselle?

Il y avait encore dans ces mots la belle demoiselle une nuance qui
importuna Marius. Il reprit:

--Enfin n'importe! l'adresse du pre et de la fille. Leur adresse,
quoi!

Elle le regarda fixement.

--Qu'est-ce que vous me donnerez?

--Tout ce que tu voudras!

--Tout ce que je voudrai?

--Oui.

--Vous aurez l'adresse.

Elle baissa la tte, puis d'un mouvement brusque elle tira la porte qui
se referma.

Marius se retrouva seul.

Il se laissa tomber sur une chaise, la tte et les deux coudes sur son
lit, abm dans des penses qu'il ne pouvait saisir et comme en proie 
un vertige. Tout ce qui s'tait pass depuis le matin, l'apparition de
l'ange, sa disparition, ce que cette crature venait de lui dire, une
lueur d'esprance flottant dans un dsespoir immense, voil ce qui
emplissait confusment son cerveau.

Tout  coup il fut violemment arrach  sa rverie.

Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles
pleines du plus trange intrt pour lui:

--Je te dis que j'en suis sr et que je l'ai reconnu.

De qui parlait Jondrette? il avait reconnu qui? M. Leblanc? le pre de
son Ursule? quoi! est-ce que Jondrette le connaissait? Marius
allait-il avoir de cette faon brusque et inattendue tous les
renseignements sans lesquels sa vie tait obscure pour lui-mme?
allait-il savoir enfin qui il aimait, qui tait cette jeune fille? qui
tait son pre? l'ombre si paisse qui les couvrait tait-elle au moment
de s'claircir? Le voile allait-il se dchirer? Ah! ciel!

Il bondit, plutt qu'il ne monta, sur la commode, et reprit sa place
prs de la petite lucarne de la cloison.

Il revoyait l'intrieur du bouge Jondrette.




Chapitre XII

Emploi de la pice de cinq francs de M. Leblanc


Rien n'tait chang dans l'aspect de la famille, sinon que la femme et
les filles avaient puis dans le paquet, et mis des bas et des camisoles
de laine. Deux couvertures neuves taient jetes sur les deux lits.

Le Jondrette venait videmment de rentrer. Il avait encore
l'essoufflement du dehors. Ses filles taient prs de la chemine,
assises  terre, l'ane pansant la main de la cadette. Sa femme tait
comme affaisse sur le grabat voisin de la chemine avec un visage
tonn. Jondrette marchait dans le galetas de long en large  grands
pas. Il avait les yeux extraordinaires.

La femme, qui semblait timide et frappe de stupeur devant son mari, se
hasarda  lui dire:

--Quoi, vraiment? tu es sr?

--Sr! Il y a huit ans! mais je le reconnais! Ah! je le reconnais! je
l'ai reconnu tout de suite! Quoi, cela ne t'a pas saut aux yeux?

--Non.

--Mais je t'ai dit pourtant: fais attention! mais c'est la taille, c'est
le visage,  peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas,
je ne sais pas comment ils font; c'est le son de voix. Il est mieux mis,
voil tout! Ah! vieux mystrieux du diable, je te tiens, va!

Il s'arrta et dit  ses filles:

--Allez-vous-en, vous autres!--C'est drle que cela ne t'ait pas saut
aux yeux.

Elles se levrent pour obir.

La mre balbutia:

--Avec sa main malade?

--L'air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.

Il tait visible que cet homme tait de ceux auxquels on ne rplique
pas. Les deux filles sortirent.

Au moment o elles allaient passer la porte, le pre retint l'ane par
le bras et dit avec un accent particulier:

--Vous serez ici  cinq heures prcises. Toutes les deux. J'aurai besoin
de vous.

Marius redoubla d'attention.

Demeur seul avec sa femme, Jondrette se remit  marcher dans la chambre
et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques
minutes  faire rentrer et  enfoncer dans la ceinture de son pantalon
le bas de la chemise de femme qu'il portait.

Tout  coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s'cria:

--Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle....

--Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?

Marius n'en pouvait douter, c'tait bien d'elle qu'on parlait. Il
coutait avec une anxit ardente. Toute sa vie tait dans ses oreilles.

Mais le Jondrette s'tait pench, et avait parl bas  sa femme. Puis il
se releva et termina tout haut:

--C'est elle!

--a? dit la femme.

--a! dit le mari.

Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le _a_ de la
mre. C'tait la surprise, la rage, la haine, la colre, mles et
combines dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques
mots prononcs, du nom sans doute, que son mari lui avait dit 
l'oreille, pour que cette grosse femme assoupie se rveillt, et de
repoussante devnt effroyable.

--Pas possible! s'cria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont
nu-pieds et n'ont pas une robe  mettre! Comment! une pelisse de satin,
un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents
francs d'effets! qu'on croirait que c'est une dame! Non, tu te trompes!
Mais d'abord l'autre tait affreuse, celle-ci n'est pas mal! elle n'est
vraiment pas mal! ce ne peut pas tre elle!

--Je te dis que c'est elle. Tu verras.

 cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et
blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment
elle parut  Marius plus redoutable encore que son mari. C'tait une
truie avec le regard d'une tigresse.

--Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes
filles d'un air de piti, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui
crever le ventre  coups de sabot!

Elle sauta  bas du lit, et resta un moment debout, dcoiffe, les
narines gonfles, la bouche entr'ouverte, les poings crisps et rejets
en arrire. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L'homme allait
et venait sans faire attention  sa femelle.

Aprs quelques instants de ce silence, il s'approcha de la Jondrette et
s'arrta devant elle, les bras croiss, comme le moment d'auparavant.

--Et veux-tu que je te dise encore une chose?

--Quoi? demanda-t-elle.

Il rpondit d'une voix brve et basse:

--C'est que ma fortune est faite.

La Jondrette le considra de ce regard qui veut dire: Est-ce que celui
qui me parle deviendrait fou?

Lui continua:

--Tonnerre! voil pas mal longtemps dj que je suis paroissien de la
paroisse-meurs-de-faim-si-tu-as-du-feu-meurs-de-froid-si-tu-as-du-pain!
j'en ai assez eu de la misre! ma charge et la charge des autres! Je ne
plaisante plus, je ne trouve plus a comique, assez de calembours, bon
Dieu! plus de farces, pre ternel! Je veux manger  ma faim, je veux
boire  ma soif! bfrer! dormir! ne rien faire! je veux avoir mon tour,
moi, tiens! avant de crever! je veux tre un peu millionnaire.

Il fit le tour du bouge et ajouta:

--Comme les autres.

--Qu'est-ce que tu veux dire? demanda la femme.

Il secoua la tte, cligna de l'oeil et haussa la voix comme un physicien
de carrefour qui va faire une dmonstration:

--Ce que je veux dire? coute!

--Chut! grommela la Jondrette, pas si haut! si ce sont des affaires
qu'il ne faut pas qu'on entende.

--Bah! qui a? le voisin? je l'ai vu sortir tout  l'heure. D'ailleurs
est-ce qu'il entend, ce grand bta? Et puis je te dis que je l'ai vu
sortir.

Cependant, par une sorte d'instinct, Jondrette baissa la voix, pas assez
pourtant pour que ses paroles chappassent  Marius. Une circonstance
favorable, et qui avait permis  Marius de ne rien perdre de cette
conversation, c'est que la neige tombe assourdissait le bruit des
voitures sur le boulevard.

Voici ce que Marius entendit:

--coute bien. Il est pris, le crsus! C'est tout comme. C'est dj
fait. Tout est arrang. J'ai vu des gens. Il viendra ce soir  six
heures. Apporter ses soixante francs, canaille! As-tu vu comme je vous
ai dbagoul a, mes soixante francs, mon propritaire, mon 4 fvrier!
ce n'est seulement pas un terme! tait-ce bte! Il viendra donc  six
heures! c'est l'heure o le voisin est all dner. La mre Burgon lave
la vaisselle en ville. Il n'y a personne dans la maison. Le voisin ne
rentre jamais avant onze heures. Les petites feront le guet. Tu nous
aideras. Il s'excutera.

--Et s'il ne s'excute pas? demanda la femme.

Jondrette fit un geste sinistre et dit:

--Nous l'excuterons.

Et il clata de rire.

C'tait la premire fois que Marius le voyait rire. Ce rire tait froid
et doux, et faisait frissonner.

Jondrette ouvrit un placard prs de la chemine et en tira une vieille
casquette qu'il mit sur sa tte aprs l'avoir brosse avec sa manche.

--Maintenant, fit-il, je sors. J'ai encore des gens  voir. Des bons. Tu
verras comme a va marcher. Je serai dehors le moins longtemps possible.
C'est un beau coup  jouer. Garde la maison.

Et, les deux poings dans les deux goussets de son pantalon, il resta un
moment pensif, puis s'cria:

--Sais-tu qu'il est tout de mme bien heureux qu'il ne m'ait pas
reconnu, lui! S'il m'avait reconnu de son ct, il ne serait pas revenu.
Il nous chappait! C'est ma barbe qui m'a sauv! ma barbiche romantique!
ma jolie petite barbiche romantique!

Et il se remit  rire.

Il alla  la fentre. La neige tombait toujours et rayait le gris du
ciel.

--Quel chien de temps! dit-il.

Puis croisant la redingote:

--La pelure est trop large.--C'est gal, ajouta-t-il, il a diablement
bien fait de me la laisser, le vieux coquin! Sans cela je n'aurais pas
pu sortir et tout aurait encore manqu!  quoi les choses tiennent
pourtant!

Et, enfonant la casquette sur ses yeux, il sortit.

 peine avait-il eu le temps de faire quelques pas dehors que la porte
se rouvrit et que son profil fauve et intelligent reparut par
l'ouverture.

--J'oubliais, dit-il. Tu auras un rchaud de charbon.

Et il jeta dans le tablier de sa femme la pice de cinq francs que lui
avait laisse le philanthrope.

--Un rchaud de charbon? demanda la femme.

--Oui.

--Combien de boisseaux?

--Deux bons.

--Cela fera trente sous. Avec le reste j'achterai de quoi dner.

--Diable, non.

--Pourquoi?

--Ne va pas dpenser la pice-cent-sous.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurai quelque chose  acheter de mon ct.

--Quoi?

--Quelque chose.

--Combien te faudra-t-il?

--O y a-t-il un quincaillier par ici?

--Rue Mouffetard.

--Ah oui, au coin d'une rue, je vois la boutique.

--Mais dis-moi donc combien il te faudra pour ce que tu as  acheter?

--Cinquante sous-trois francs.

--Il ne restera pas gras pour le dner.

--Aujourd'hui il ne s'agit pas de manger. Il y a mieux  faire.

--a suffit, mon bijou.

Sur ce mot de sa femme, Jondrette referma la porte, et cette fois Marius
entendit son pas s'loigner dans le corridor de la masure et descendre
rapidement l'escalier.

Une heure sonnait en cet instant  Saint-Mdard.




Chapitre XIII

_Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster_


Marius, tout songeur qu'il tait, tait, nous l'avons dit, une nature
ferme et nergique. Les habitudes de recueillement solitaire, en
dveloppant en lui la sympathie et la compassion, avaient diminu
peut-tre la facult de s'irriter, mais laiss intacte la facult de
s'indigner; il avait la bienveillance d'un brahme et la svrit d'un
juge; il avait piti d'un crapaud, mais il crasait une vipre. Or,
c'tait dans un trou de vipres que son regard venait de plonger;
c'tait un nid de monstres qu'il avait sous les yeux.

--Il faut mettre le pied sur ces misrables, dit-il.

Aucune des nigmes qu'il esprait voir dissiper ne s'tait claircie; au
contraire, toutes s'taient paissies peut-tre; il ne savait rien de
plus sur la belle enfant du Luxembourg et sur l'homme qu'il appelait M.
Leblanc, sinon que Jondrette les connaissait.  travers les paroles
tnbreuses qui avaient t dites, il n'entrevoyait distinctement qu'une
chose, c'est qu'un guet-apens se prparait, un guet-apens obscur, mais
terrible; c'est qu'ils couraient tous les deux un grand danger, elle
probablement, son pre  coup sr; c'est qu'il fallait les sauver;
c'est qu'il fallait djouer les combinaisons hideuses des Jondrette et
rompre la toile de ces araignes.

Il observa un moment la Jondrette. Elle avait tir d'un coin un vieux
fourneau de tle et elle fouillait dans des ferrailles.

Il descendit de la commode le plus doucement qu'il put et en ayant soin
de ne faire aucun bruit.

Dans son effroi de ce qui s'apprtait et dans l'horreur dont les
Jondrette l'avaient pntr, il sentait une sorte de joie  l'ide qu'il
lui serait peut-tre donn de rendre un tel service  celle qu'il
aimait.

Mais comment faire? Avertir les personnes menaces? o les trouver? Il
ne savait pas leur adresse. Elles avaient reparu un instant  ses yeux,
puis elles s'taient replonges dans les immenses profondeurs de Paris.
Attendre M. Leblanc  la porte le soir  six heures, au moment o il
arriverait, et le prvenir du pige? Mais Jondrette et ses gens le
verraient guetter, le lieu tait dsert, ils seraient plus forts que
lui, ils trouveraient moyen de le saisir ou de l'loigner, et celui que
Marius voulait sauver serait perdu. Une heure venait de sonner, le
guet-apens devait s'accomplir  six heures. Marius avait cinq heures
devant lui.

Il n'y avait qu'une chose  faire.

Il mit son habit passable, se noua un foulard au cou, prit son chapeau,
et sortit, sans faire plus de bruit que s'il et march sur de la mousse
avec des pieds nus.

D'ailleurs la Jondrette continuait de fourgonner dans ses ferrailles.

Une fois hors de la maison, il gagna la rue du Petit-Banquier.

Il tait vers le milieu de cette rue prs d'un mur trs bas qu'on peut
enjamber  de certains endroits et qui donne dans un terrain vague, il
marchait lentement, proccup qu'il tait, la neige assourdissait ses
pas; tout  coup il entendit des voix qui parlaient tout prs de lui. Il
tourna la tte, la rue tait dserte, il n'y avait personne, c'tait en
plein jour, et cependant il entendait distinctement des voix.

Il eut l'ide de regarder par-dessus le mur qu'il ctoyait.

Il y avait l en effet deux hommes adosss  la muraille, assis dans la
neige et se parlant bas.

Ces deux figures lui taient inconnues. L'un tait un homme barbu en
blouse et l'autre un homme chevelu en guenilles. Le barbu avait une
calotte grecque, l'autre la tte nue et de la neige dans les cheveux.

En avanant la tte au-dessus d'eux, Marius pouvait entendre.

Le chevelu poussait l'autre du coude et disait:

--Avec Patron-Minette, a ne peut pas manquer.

--Crois-tu? dit le barbu; et le chevelu repartit:

--Ce sera pour chacun un fafiot de cinq cents balles, et le pire qui
puisse arriver: cinq ans, six ans, dix ans au plus!

L'autre rpondit avec quelque hsitation et en grelottant sous son
bonnet grec:

--a, c'est une chose relle. On ne peut pas aller  l'encontre de ces
choses-l.

--Je te dis que l'affaire ne peut pas manquer, reprit le chevelu. La
maringotte du pre Chose sera attele.

Puis ils se mirent  parler d'un mlodrame qu'ils avaient vu la veille 
la Gat.

Marius continua son chemin.

Il lui semblait que les paroles obscures de ces hommes, si trangement
cachs derrire ce mur et accroupis dans la neige, n'taient pas
peut-tre sans quelque rapport avec les abominables projets de
Jondrette. Ce devait tre l _l'affaire_.

Il se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau et demanda  la premire
boutique qu'il rencontra o il y avait un commissaire de police.

On lui indiqua la rue de Pontoise et le numro 14.

Marius s'y rendit.

Et passant devant un boulanger, il acheta un pain de deux sous et le
mangea, prvoyant qu'il ne dnerait pas.

Chemin faisant, il rendit justice  la providence. Il songea que, s'il
n'avait pas donn ses cinq francs le matin  la fille Jondrette, il
aurait suivi le fiacre de M. Leblanc, et par consquent tout ignor, que
rien n'aurait fait obstacle au guet-apens des Jondrette, et que M.
Leblanc tait perdu, et sans doute sa fille avec lui.




Chapitre XIV

O un agent de police donne deux coups de poing  un avocat


Arriv au numro 14 de la rue de Pontoise, il monta au premier et
demanda le commissaire de police.

--Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un garon de bureau
quelconque; mais il y a un inspecteur qui le remplace. Voulez-vous lui
parler? est-ce press?

--Oui, dit Marius.

Le garon de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un
homme de haute taille s'y tenait debout, derrire une grille, appuy 
un pole, et relevant de ses deux mains les pans d'un vaste carrick 
trois collets. C'tait une figure carre, une bouche mince et ferme,
d'pais favoris grisonnants trs farouches, un regard  retourner vos
poches. On et pu dire de ce regard, non qu'il pntrait, mais qu'il
fouillait.

Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins froce ni beaucoup moins
redoutable que Jondrette; le dogue quelquefois n'est pas moins
inquitant  rencontrer que le loup.

--Que voulez-vous? dit-il  Marius, sans ajouter monsieur.

--Monsieur le commissaire de police?

--Il est absent. Je le remplace.

--C'est pour une affaire trs secrte.

--Alors parlez.

--Et trs presse.

--Alors, parlez vite.

Cet homme, calme et brusque, tait tout  la fois effrayant et
rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marius lui conta
l'aventure.--Qu'une personne qu'il ne connaissait que de vue devait tre
attire le soir mme dans un guet-apens;--qu'habitant la chambre voisine
du repaire il avait, lui Marius Pontmercy, avocat, entendu tout le
complot  travers la cloison;--que le sclrat qui avait imagin le
pige tait un nomm Jondrette;--qu'il aurait des complices,
probablement des rdeurs de barrires, entre autres un certain Panchaud,
dit Printanier, dit Bigrenaille;--que les filles de Jondrette feraient
le guet;--qu'il n'existait aucun moyen de prvenir l'homme menac,
attendu qu'on ne savait mme pas son nom;--et qu'enfin tout cela devait
s'excuter  six heures du soir au point le plus dsert du boulevard de
l'Hpital, dans la maison du numro 50-52.

 ce numro, l'inspecteur leva la tte, et dit froidement:

--C'est donc dans la chambre du fond du corridor?

--Prcisment, fit Marius, et il ajouta:--Est-ce que vous connaissez
cette maison?

L'inspecteur resta un moment silencieux, puis rpondit en chauffant le
talon de sa botte  la bouche du pole:

--Apparemment.

Il continua dans ses dents, parlant moins  Marius qu' sa cravate:

--Il doit y avoir un peu de Patron-Minette l dedans.

Ce mot frappa Marius.

--Patron-Minette, dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-l.

Et il raconta  l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu et de
l'homme barbu dans la neige derrire le mur de la rue du Petit-Banquier.

L'inspecteur grommela:

--Le chevelu doit tre Brujon, et le barbu doit tre Demi-Liard, dit
Deux-Milliards.

Il avait de nouveau baiss les paupires, et il mditait.

--Quant au pre Chose, je l'entrevois. Voil que j'ai brl mon carrick.
Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poles. Le numro 50-52.
Ancienne proprit Gorbeau.

Puis il regarda Marius.

--Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu?

--Et Panchaud.

--Vous n'avez pas vu rdailler par l une espce de petit muscadin du
diable?

--Non.

--Ni un grand gros massif matriel qui ressemble  l'lphant du Jardin
des Plantes?

--Non.

--Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue-rouge?

--Non.

--Quant au quatrime, personne ne le voit, pas mme ses adjudants,
commis et employs. Il est peu surprenant que vous ne l'ayez pas aperu.

--Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marius, que tous ces tres-l?

L'inspecteur rpondit:

--D'ailleurs ce n'est pas leur heure.

Il retomba dans son silence, puis reprit:

--50-52. Je connais la baraque. Impossible de nous cacher dans
l'intrieur sans que les artistes s'en aperoivent. Alors ils en
seraient quittes pour dcommander le vaudeville. Ils sont si modestes!
le public les gne. Pas de a, pas de a. Je veux les entendre chanter
et les faire danser.

Ce monologue termin, il se tourna vers Marius et lui demanda en le
regardant fixement:

--Aurez-vous peur?

--De quoi? dit Marius.

--De ces hommes?

--Pas plus que de vous! rpliqua rudement Marius qui commenait 
remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.

L'inspecteur regarda Marius plus fixement encore et reprit avec une
sorte de solennit sentencieuse.

--Vous parlez l comme un homme brave et comme un homme honnte. Le
courage ne craint pas le crime, et l'honntet ne craint pas l'autorit.

Marius l'interrompit:

--C'est bon; mais que comptez-vous faire?

L'inspecteur se borna  lui rpondre:

--Les locataires de cette maison-l ont des passe-partout pour rentrer
la nuit chez eux. Vous devez en avoir un?

--Oui, dit Marius.

--L'avez-vous sur vous?

--Oui.

--Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.

Marius prit sa clef dans son gilet, la remit  l'inspecteur, et ajouta:

--Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.

L'inspecteur jeta sur Marius le coup d'oeil de Voltaire  un acadmicien
de province qui lui et propos une rime; il plongea d'un seul mouvement
ses deux mains, qui taient normes, dans les deux poches de son
carrick, et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets
qu'on appelle coups de poing. Il les prsenta  Marius en disant
vivement et d'un ton bref:

--Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre. Qu'on
vous croie sorti. Ils sont chargs. Chacun de deux balles. Vous
observerez, il y a un trou au mur, comme vous me l'avez dit. Les gens
viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose 
point, et qu'il sera temps de l'arrter, vous tirerez un coup de
pistolet. Pas trop tt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en
l'air, au plafond, n'importe o. Surtout pas trop tt. Attendez qu'il y
ait commencement d'excution, vous tes avocat, vous savez ce que c'est.

Marius prit les pistolets et les mit dans la poche de ct de son habit.

--Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit l'inspecteur.
Mettez-les plutt dans vos goussets.

Marius cacha les pistolets dans ses goussets.

--Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute  perdre
pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour
sept heures?

--Six heures, dit Marius.

--J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps.
N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.

--Soyez tranquille, rpondit Marius.

Et comme Marius mettait la main au loquet de la porte pour sortir
l'inspecteur lui cria:

-- propos, si vous aviez besoin de moi d'ici-l, venez ou envoyez ici.
Vous feriez demander l'inspecteur Javert.




Chapitre XV

Jondrette fait son emplette


Quelques instants aprs, vers trois heures, Courfeyrac passait par
aventure rue Mouffetard en compagnie de Bossuet. La neige redoublait et
emplissait l'espace. Bossuet tait en train de dire  Courfeyrac:

-- voir tomber tous ces flocons de neige, on dirait qu'il y a au ciel
une peste de papillons blancs.--Tout  coup, Bossuet aperut Marius qui
remontait la rue vers la barrire et avait un air particulier.

--Tiens! s'exclama Bossuet. Marius!

--Je l'ai vu, dit Courfeyrac. Ne lui parlons pas.

--Pourquoi?

--Il est occup.

-- quoi?

--Tu ne vois donc pas la mine qu'il a?

--Quelle mine?

--Il a l'air de quelqu'un qui suit quelqu'un.

--C'est vrai, dit Bossuet.

--Vois donc les yeux qu'il fait! reprit Courfeyrac.

--Mais qui diable suit-il?

--Quelque mimi-goton-bonnet-fleuri! il est amoureux.

--Mais, observa Bossuet, c'est que je ne vois pas de mimi, ni de goton,
ni de bonnet-fleuri dans la rue. Il n'y a pas une femme.

Courfeyrac regarda, et s'cria:

--Il suit un homme!

Un homme en effet, coiff d'une casquette, et dont on distinguait la
barbe grise quoiqu'on ne le vt que de dos, marchait  une vingtaine de
pas en avant de Marius.

Cet homme tait vtu d'une redingote toute neuve trop grande pour lui et
d'un pouvantable pantalon en loques tout noirci par la boue.

Bossuet clata de rire.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l?

--a? reprit Courfeyrac, c'est un pote. Les potes portent assez
volontiers des pantalons de marchands de peaux de lapin et des
redingotes de pairs de France.

--Voyons o va Marius, fit Bossuet, voyons o va cet homme, suivons-les,
hein?

--Bossuet! s'cria Courfeyrac, aigle de Meaux! vous tes une prodigieuse
brute. Suivre un homme qui suit un homme!

Ils rebroussrent chemin.

Marius en effet avait vu passer Jondrette rue Mouffetard, et l'piait.

Jondrette allait devant lui sans se douter qu'il y et dj un regard
qui le tenait.

Il quitta la rue Mouffetard, et Marius le vit entrer dans une des plus
affreuses bicoques de la rue Gracieuse, il y resta un quart d'heure
environ, puis revint rue Mouffetard. Il s'arrta chez un quincaillier
qu'il y avait  cette poque au coin de la rue Pierre-Lombard, et,
quelques minutes aprs, Marius le vit sortir de la boutique, tenant  la
main un grand ciseau  froid emmanch de bois blanc qu'il cacha sous sa
redingote.  la hauteur de la rue du Petit-Gentilly, il tourna  gauche
et gagna rapidement la rue du Petit-Banquier. Le jour tombait, la neige
qui avait cess un moment venait de recommencer. Marius s'embusqua au
coin mme de la rue du Petit-Banquier qui tait dserte comme toujours,
et il n'y suivit pas Jondrette. Bien lui en prit, car, parvenu prs du
mur bas o Marius avait entendu parler l'homme chevelu et l'homme barbu,
Jondrette se retourna, s'assura que personne ne le suivait et ne le
voyait, puis enjamba le mur, et disparut.

Le terrain vague que ce mur bordait communiquait avec l'arrire-cour
d'un ancien loueur de voitures mal fam qui avait fait faillite et qui
avait encore quelques vieux berlingots sous des hangars.

Marius pensa qu'il tait sage de profiter de l'absence de Jondrette pour
rentrer; d'ailleurs l'heure avanait; tous les soirs mame Burgon, en
partant pour aller laver la vaisselle en ville, avait coutume de fermer
la porte de la maison qui tait toujours close  la brune; Marius avait
donn sa clef  l'inspecteur de police; il tait donc important qu'il se
htt.

Le soir tait venu; la nuit tait  peu prs ferme; il n'y avait plus,
sur l'horizon et dans l'immensit, qu'un point clair par le soleil,
c'tait la lune.

Elle se levait rouge derrire le dme bas de la Salptrire.

Marius regagna  grands pas le n 50-52. La porte tait encore ouverte
quand il arriva. Il monta l'escalier sur la pointe du pied et se glissa
le long du mur du corridor jusqu' sa chambre. Ce corridor, on s'en
souvient, tait bord des deux cts de galetas en ce moment tous 
louer et vides. Mame Burgon en laissait habituellement les portes
ouvertes. En passant devant une de ces portes, Marius crut apercevoir
dans la cellule inhabite quatre ttes d'hommes immobiles que
blanchissait vaguement un reste de jour tombant par une lucarne. Marius
ne chercha pas  voir, ne voulant pas tre vu. Il parvint  rentrer dans
sa chambre sans tre aperu et sans bruit. Il tait temps. Un moment
aprs, il entendit mame Burgon qui s'en allait et la porte de la maison
qui se fermait.




Chapitre XVI

O l'on retrouvera la chanson sur un air anglais  la mode en 1832


Marius s'assit sur son lit. Il pouvait tre cinq heures et demie. Une
demi-heure seulement le sparait de ce qui allait arriver. Il entendait
battre ses artres comme on entend le battement d'une montre dans
l'obscurit. Il songeait  cette double marche qui se faisait en ce
moment dans les tnbres, le crime s'avanant d'un ct, la justice
venant de l'autre. Il n'avait pas peur, mais il ne pouvait penser sans
un certain tressaillement aux choses qui allaient se passer. Comme 
tous ceux que vient assaillir soudainement une aventure surprenante,
cette journe entire lui faisait l'effet d'un rve, et, pour ne point
se croire en proie  un cauchemar, il avait besoin de sentir dans ses
goussets le froid des deux pistolets d'acier.

Il ne neigeait plus; la lune, de plus en plus claire, se dgageait des
brumes, et sa lueur mle au reflet blanc de la neige tombe donnait 
la chambre un aspect crpusculaire.

Il y avait de la lumire dans le taudis Jondrette. Marius voyait le trou
de la cloison briller d'une clart rouge qui lui paraissait sanglante.

Il tait rel que cette clart ne pouvait gure tre produite par une
chandelle. Du reste, aucun mouvement chez les Jondrette, personne n'y
bougeait, personne n'y parlait, pas un souffle, le silence y tait
glacial et profond, et sans cette lumire on se ft cru  ct d'un
spulcre.

Marius ta doucement ses bottes et les poussa sous son lit.

Quelques minutes s'coulrent. Marius entendit la porte d'en bas tourner
sur ses gonds, un pas lourd et rapide monta l'escalier et parcourut le
corridor, le loquet du bouge se souleva avec bruit; c'tait Jondrette
qui rentrait.

Tout de suite plusieurs voix s'levrent. Toute la famille tait dans le
galetas. Seulement elle se taisait en l'absence du matre comme les
louveteaux en l'absence du loup.

--C'est moi, dit-il.

--Bonsoir, premuche! glapirent les filles.

--Eh bien? dit la mre.

--Tout va  la papa, rpondit Jondrette, mais j'ai un froid de chien aux
pieds. Bon, c'est cela, tu t'es habille. Il faudra que tu puisses
inspirer de la confiance.

--Toute prte  sortir.

--Tu n'oublieras rien de ce que je t'ai dit? Tu feras bien tout?

--Sois tranquille.

--C'est que... dit Jondrette. Et il n'acheva pas sa phrase.

Marius l'entendit poser quelque chose de lourd sur la table,
probablement le ciseau qu'il avait achet.

--Ah , reprit Jondrette, a-t-on mang ici?

--Oui, dit la mre, j'ai eu trois grosses pommes de terre et du sel.
J'ai profit du feu pour les faire cuire.

--Bon, repartit Jondrette. Demain je vous mne dner avec moi. Il y aura
un canard et des accessoires. Vous dnerez comme des Charles-Dix. Tout
va bien!

Puis il ajouta en baissant la voix.

--La souricire est ouverte. Les chats sont l.

Il baissa encore la voix et dit:

--Mets a dans le feu.

Marius entendit un cliquetis de charbon qu'on heurtait avec une pincette
ou un outil en fer, et Jondrette continua:

--As-tu suif les gonds de la porte pour qu'ils ne fassent pas de bruit?

--Oui, rpondit la mre.

--Quelle heure est-il?

--Six heures bientt. La demie vient de sonner  Saint-Mdard.

--Diable! fit Jondrette. Il faut que les petites aillent faire le guet.
Venez, vous autres, coutez ici.

Il y eut un chuchotement.

La voix de Jondrette s'leva encore:

--La Burgon est-elle partie?

--Oui, dit la mre.

--Es-tu sre qu'il n'y a personne chez le voisin?

--Il n'est pas rentr de la journe, et tu sais bien que c'est l'heure
de son dner.

--Tu es sre?

--Sre.

--C'est gal, reprit Jondrette, il n'y a pas de mal  aller voir chez
lui s'il y est. Ma fille, prends la chandelle et vas-y.

Marius se laissa tomber sur ses mains et ses genoux et rampa
silencieusement sous son lit.

 peine y tait-il blotti qu'il aperut une lumire  travers les fentes
de sa porte.

--P'pa, cria une voix, il est sorti.

Il reconnut la voix de la fille ane.

--Es-tu entre? demanda le pre.

--Non, rpondit la fille, mais puisque sa clef est  sa porte, il est
sorti.

Le pre cria:

--Entre tout de mme.

La porte s'ouvrit, et Marius vit entrer la grande Jondrette, une
chandelle  la main. Elle tait comme le matin, seulement plus
effrayante encore  cette clart.

Elle marcha droit au lit, Marius eut un inexprimable moment d'anxit,
mais il y avait prs du lit un miroir clou au mur, c'tait l qu'elle
allait. Elle se haussa sur la pointe des pieds et s'y regarda. On
entendait un bruit de ferrailles remues dans la pice voisine.

Elle lissa ses cheveux avec la paume de sa main et fit des sourires au
miroir tout en chantonnant de sa voix casse et spulcrale:

              _Nos amours ont dur toute une semaine,_
           _Ah! que du bonheur les instants sont courts!_
            _S'adorer huit jours, c'tait bien la peine!_
            _Le temps des amours devrait durer toujours!_
          _Devrait durer toujours! devrait durer toujours!_

Cependant Marius tremblait. Il lui semblait impossible qu'elle
n'entendt pas sa respiration.

Elle se dirigea vers la fentre et regarda dehors en parlant haut avec
cet air  demi fou qu'elle avait.

--Comme Paris est laid quand il a mis une chemise blanche! dit-elle.

Elle revint au miroir et se fit de nouveau des mines, se contemplant
successivement de face et de trois quarts.

--Eh bien! cria le pre, qu'est-ce que tu fais donc?

--Je regarde sous le lit et sous les meubles, rpondit-elle en
continuant d'arranger ses cheveux, il n'y a personne.

--Cruche! hurla le pre. Ici tout de suite! et ne perdons pas le temps.

--J'y vas! j'y vas! dit-elle. On n'a le temps de rien dans leur baraque!

Elle fredonna:

          _Vous me quittez pour aller  la gloire,_
          _mon triste coeur suivra partout vos pas._

Elle jeta un dernier coup d'oeil au miroir et sortit en refermant la
porte sur elle.

Un moment aprs, Marius entendit le bruit des pieds nus des deux jeunes
filles dans le corridor et la voix de Jondrette qui leur criait:

--Faites bien attention! l'une du ct de la barrire, l'autre au coin
de la rue du Petit-Banquier. Ne perdez pas de vue une minute la porte de
la maison, et pour peu que vous voyiez quelque chose, tout de suite
ici! quatre  quatre! Vous avez une clef pour rentrer.

La fille ane grommela:

--Faire faction nu-pieds dans la neige!

--Demain vous aurez des bottines de soie couleur scarabe! dit le pre.

Elles descendirent l'escalier, et, quelques secondes aprs, le choc de
la porte d'en bas qui se refermait annona qu'elles taient dehors.

Il n'y avait plus dans la maison que Marius et les Jondrette; et
probablement aussi les tres mystrieux entrevus par Marius dans le
crpuscule derrire la porte du galetas inhabit.




Chapitre XVII

Emploi de la pice de cinq francs de Marius


Marius jugea que le moment tait venu de reprendre sa place  son
observatoire. En un clin d'oeil, et avec la souplesse de son ge, il fut
prs du trou de la cloison.

Il regarda.

L'intrieur du logis Jondrette offrait un aspect singulier, et Marius
s'expliqua la clart trange qu'il y avait remarque. Une chandelle y
brlait dans un chandelier vert-de-gris, mais ce n'tait pas elle qui
clairait rellement la chambre. Le taudis tout entier tait comme
illumin par la rverbration d'un assez grand rchaud de tle plac
dans la chemine et rempli de charbon allum; le rchaud que la
Jondrette avait prpar le matin. Le charbon tait ardent et le rchaud
tait rouge, une flamme bleue y dansait et aidait  distinguer la forme
du ciseau achet par Jondrette rue Pierre-Lombard, qui rougissait
enfonc dans la braise. On voyait dans un coin prs de la porte, et
comme disposs pour un usage prvu, deux tas qui paraissaient tre l'un
un tas de ferrailles, l'autre un tas de cordes. Tout cela, pour
quelqu'un qui n'et rien su de ce qui s'apprtait, et fait flotter
l'esprit entre une ide trs sinistre et une ide trs simple. Le bouge
ainsi clair ressemblait plutt  une forge qu' une bouche de l'enfer,
mais Jondrette,  cette lueur, avait plutt l'air d'un dmon que d'un
forgeron.

La chaleur du brasier tait telle que la chandelle sur la table fondait
du ct du rchaud et se consumait en biseau. Une vieille lanterne
sourde en cuivre, digne de Diogne devenu Cartouche, tait pose sur la
chemine.

Le rchaud, plac dans le foyer mme,  ct des tisons  peu prs
teints, envoyait sa vapeur dans le tuyau de la chemine et ne rpandait
pas d'odeur.

La lune, entrant par les quatre carreaux de la fentre, jetait sa
blancheur dans le galetas pourpre et flamboyant, et pour le potique
esprit de Marius, songeur mme au moment de l'action, c'tait comme une
pense du ciel mle aux rves difformes de la terre.

Un souffle d'air, pntrant par le carreau cass, contribuait  dissiper
l'odeur du charbon et  dissimuler le rchaud.

Le repaire Jondrette tait, si l'on se rappelle ce que nous avons dit de
la masure Gorbeau, admirablement choisi pour servir de thtre  un fait
violent et sombre et d'enveloppe  un crime. C'tait la chambre la plus
recule de la maison la plus isole du boulevard le plus dsert de
Paris. Si le guet-apens n'existait pas, on l'y et invent.

Toute l'paisseur d'une maison et une foule de chambres inhabites
sparaient ce bouge du boulevard, et la seule fentre qu'il et donnait
sur de vastes terrains vagues enclos de murailles et de palissades.

Jondrette avait allum sa pipe, s'tait assis sur la chaise dpaille,
et fumait. Sa femme lui parlait bas.

Si Marius et t Courfeyrac, c'est--dire un de ces hommes qui rient
dans toutes les occasions de la vie, il et clat de rire quand son
regard tomba sur la Jondrette. Elle avait un chapeau noir avec des
plumes assez semblable aux chapeaux des hrauts d'armes du sacre de
Charles X, un immense chle tartan sur son jupon de tricot, et les
souliers d'homme que sa fille avait ddaigns le matin. C'tait cette
toilette qui avait arrach  Jondrette l'exclamation: _Bon! tu t'es
habille! tu as bien fait. Il faut que tu puisses inspirer la
confiance_!

Quant  Jondrette, il n'avait pas quitt le surtout neuf et trop large
pour lui que M. Leblanc lui avait donn, et son costume continuait
d'offrir ce contraste de la redingote et du pantalon qui constituait aux
yeux de Courfeyrac l'idal du pote.

Tout  coup Jondrette haussa la voix:

-- propos! j'y songe. Par le temps qu'il fait, il va venir en fiacre.
Allume la lanterne, prend-l, et descends. Tu te tiendras derrire la
porte en bas. Au moment o tu entendras la voiture s'arrter, tu
ouvriras tout de suite, il montera, tu l'claireras dans l'escalier et
dans le corridor, et pendant qu'il entrera ici, tu redescendras bien
vite, tu payeras le cocher, et tu renverras le fiacre.

--Et de l'argent? demanda la femme.

Jondrette fouilla dans son pantalon, et lui remit cinq francs.

--Qu'est-ce que c'est que a? s'cria-t-elle.

Jondrette rpondit avec dignit:

--C'est le monarque que le voisin a donn ce matin.

Et il ajouta:

--Sais-tu? il faudrait ici deux chaises.

--Pourquoi?

--Pour s'asseoir.

Marius sentit un frisson lui courir dans les reins en entendant la
Jondrette faire cette rponse paisible:

--Pardieu! je vais t'aller chercher celles du voisin.

Et d'un mouvement rapide elle ouvrit la porte du bouge et sortit dans le
corridor.

Marius n'avait pas matriellement le temps de descendre de la commode,
d'aller jusqu' son lit et de s'y cacher.

--Prends la chandelle, cria Jondrette.

--Non, dit-elle, cela m'embarrasserait, j'ai les deux chaises  porter.
Il fait clair de lune.

Marius entendit la lourde main de la mre Jondrette chercher en
ttonnant sa clef dans l'obscurit. La porte s'ouvrit. Il resta clou 
sa place par le saisissement et la stupeur.

La Jondrette entra.

La lucarne mansarde laissait passer un rayon de lune entre deux grands
pans d'ombre. Un de ces pans d'ombre couvrait entirement le mur auquel
tait adoss Marius, de sorte qu'il y disparaissait.

La mre Jondrette leva les yeux, ne vit pas Marius, prit les deux
chaises, les seules que Marius possdt, et s'en alla, en laissant la
porte retomber bruyamment derrire elle.

Elle rentra dans le bouge:

--Voici les deux chaises.

--Et voil la lanterne, dit le mari. Descends bien vite.

Elle obit en hte, et Jondrette resta seul.

Il disposa les deux chaises des deux cts de la table, retourna le
ciseau dans le brasier, mit devant la chemine un vieux paravent, qui
masquait le rchaud, puis alla au coin o tait le tas de cordes et se
baissa comme pour y examiner quelque chose. Marius reconnut alors que ce
qu'il avait pris pour un tas informe tait une chelle de corde trs
bien faite avec des chelons de bois et deux crampons pour l'accrocher.

Cette chelle et quelques gros outils, vritables masses de fer, qui
taient mls au monceau de ferrailles entass derrire la porte,
n'taient point le matin dans le bouge Jondrette et y avaient t
videmment apports dans l'aprs-midi, pendant l'absence de Marius.

--Ce sont des outils de taillandier, pensa Marius.

Si Marius et t un peu plus lettr en ce genre, il et reconnu, dans
ce qu'il prenait pour des engins de taillandier, de certains instruments
pouvant forcer une serrure ou crocheter une porte, et d'autres pouvant
couper ou trancher, les deux familles d'outils sinistres que les voleurs
appellent _les cadets_ et _les fauchants_.

La chemine et la table avec les deux chaises taient prcisment en
face de Marius. Le rchaud tant cach, la chambre n'tait plus claire
que par la chandelle; le moindre tesson sur la table ou sur la chemine
faisait une grande ombre. Un pot  l'eau gueul masquait la moiti d'un
mur. Il y avait dans cette chambre je ne sais quel calme hideux et
menaant. On y sentait l'attente de quelque chose d'pouvantable.

Jondrette avait laiss sa pipe s'teindre, grave signe de proccupation,
et tait venu se rasseoir. La chandelle faisait saillir les angles
farouches et fins de son visage. Il avait des froncements de sourcils et
de brusques panouissements de la main droite comme s'il rpondait aux
derniers conseils d'un sombre monologue intrieur. Dans une de ces
obscures rpliques qu'il se faisait  lui-mme, il amena vivement  lui
le tiroir de la table, y prit un long couteau de cuisine qui y tait
cach et en essaya le tranchant sur son ongle. Cela fait, il remit le
couteau dans le tiroir, qu'il repoussa.

Marius de son ct saisit le pistolet qui tait dans son gousset droit,
l'en retira et l'arma.

Le pistolet en s'armant fit un petit bruit clair et sec.

Jondrette tressaillit et se souleva  demi sur sa chaise:

--Qui est l? cria-t-il.

Marius suspendit son haleine, Jondrette couta un instant, puis se mit 
rire en disant:

--Suis-je bte! C'est la cloison qui craque.

Marius garda le pistolet  sa main.




Chapitre XVIII

Les deux chaises de Marius se font vis--vis


Tout  coup la vibration lointaine et mlancolique d'une cloche branla
les vitres. Six heures sonnaient  Saint-Mdard.

Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de tte. Le sixime sonn,
il moucha la chandelle avec ses doigts.

Puis il se mit  marcher dans la chambre, couta dans le corridor,
marcha, couta encore:--Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il; puis il
revint  sa chaise.

Il se rasseyait  peine que la porte s'ouvrit.

La mre Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant
une horrible grimace aimable qu'un des trous de la lanterne sourde
clairait d'en bas.

--Entrez, monsieur, dit-elle.

--Entrez, mon bienfaiteur, rpta Jondrette se levant prcipitamment.

M. Leblanc parut.

Il avait un air de srnit qui le faisait singulirement vnrable.

Il posa sur la table quatre louis.

--Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers
besoins. Nous verrons ensuite.

--Dieu vous le rende, mon gnreux bienfaiteur! dit Jondrette; et,
s'approchant rapidement de sa femme:

--Renvoie le fiacre!

Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saluts et offrait une
chaise  M. Leblanc. Un instant aprs elle revint et lui dit bas 
l'oreille:

--C'est fait.

La neige qui n'avait cess de tomber depuis le matin tait tellement
paisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne
l'entendit pas s'en aller.

Cependant M. Leblanc s'tait assis.

Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.

Maintenant, pour se faire une ide de la scne qui va suivre, que le
lecteur se figure dans son esprit la nuit glace, les solitudes de la
Salptrire couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme
d'immenses linceuls, la clart de veilleuse des rverbres rougissant 
et l ces boulevards tragiques et les longues ranges des ormes noirs,
pas un passant peut-tre  un quart de lieue  la ronde, la masure
Gorbeau  son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit, dans
cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le
vaste galetas Jondrette clair d'une chandelle, et dans ce bouge deux
hommes assis  une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et
effroyable, la Jondrette, la mre louve, dans un coin, et, derrire la
cloison, Marius invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant
pas un mouvement, l'oeil au guet, le pistolet au poing.

Marius du reste n'prouvait qu'une motion d'horreur, mais aucune
crainte. Il treignait la crosse du pistolet et se sentait
rassur.--J'arrterai ce misrable quand je voudrai, pensait-il.

Il sentait la police quelque part l en embuscade, attendant le signal
convenu et toute prte  tendre le bras.

Il esprait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de
M. Leblanc quelque lumire jaillirait sur tout ce qu'il avait intrt 
connatre.




Chapitre XIX

Se proccuper des fonds obscurs


 peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui taient
vides.

--Comment va la pauvre petite blesse? demanda-t-il.

--Mal, rpondit Jondrette avec un sourire navr et reconnaissant, trs
mal, mon digne monsieur. Sa soeur ane l'a mene  la Bourbe se faire
panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout  l'heure.

--Madame Fabantou me parat mieux portante? reprit M. Leblanc en jetant
les yeux sur le bizarre accoutrement de la Jondrette, qui, debout entre
lui et la porte, comme si elle gardait dj l'issue, le considrait dans
une posture de menace et presque de combat.

--Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulez-vous, monsieur? elle
a tant de courage, cette femme-l! Ce n'est pas une femme, c'est un
boeuf.

La Jondrette, touche du compliment, se rcria avec une minauderie de
monstre flatt:

--Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette!

--Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous appeliez Fabantou?

--Fabantou dit Jondrette! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste!

Et, jetant  sa femme un haussement d'paules que M. Leblanc ne vit pas,
il poursuivit avec une inflexion de voix emphatique et caressante:

--Ah! c'est que nous avons toujours fait bon mnage, cette pauvre chrie
et moi! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela! Nous
sommes si malheureux, mon respectable monsieur! On a des bras, pas de
travail! On a du coeur, pas d'ouvrage! Je ne sais pas comment le
gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne
suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas
de mal, mais si j'tais les ministres, ma parole la plus sacre, cela
irait autrement. Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le mtier du
cartonnage  mes filles. Vous me direz: Quoi! un mtier? Oui! un mtier!
un simple mtier! un gagne-pain! Quelle chute, mon bienfaiteur! Quelle
dgradation quand on a t ce que nous tions! Hlas! il ne nous reste
rien de notre temps de prosprit! Rien qu'une seule chose, un tableau
auquel je tiens, mais dont je me dferais pourtant, car il faut vivre!
item, il faut vivre!

Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de dsordre apparent qui
n'tait rien  l'expression rflchie et sagace de sa physionomie,
Marius leva les yeux et aperut au fond de la chambre quelqu'un qu'il
n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on
n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un
gilet de tricot violet, vieux, us, tach, coup et faisant des bouches
ouvertes  tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des
chaussons  sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et
tatous, et le visage barbouill de noir. Il s'tait assis en silence et
les bras croiss sur le lit le plus voisin, et, comme il se tenait
derrire la Jondrette, on ne le distinguait que confusment.

Cette espce d'instinct magntique qui avertit le regard fit que M.
Leblanc se tourna presque en mme temps que Marius. Il ne put se
dfendre d'un mouvement de surprise qui n'chappa point  Jondrette.

--Ah! je vois! s'cria Jondrette en se boutonnant d'un air de
complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va! ma foi, elle me
va!

--Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.

--a! fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention.

Le voisin tait d'un aspect singulier. Cependant les fabriques de
produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup
d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de
M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intrpide. Il
reprit:

--Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?

--Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en
s'accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux
fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous
disais que j'avais un tableau  vendre.

Un lger bruit se fit  la porte. Un second homme venait d'entrer et de
s'asseoir sur le lit, derrire la Jondrette. Il avait, comme le premier,
les bras nus et un masque d'encre ou de suie.

Quoique cet homme se ft,  la lettre, gliss dans la chambre, il ne put
faire que M. Leblanc ne l'apert.

--Ne prenez pas garde, dit Jondrette. Ce sont des gens de la maison. Je
disais donc qu'il me restait un tableau, un tableau prcieux....--Tenez,
monsieur, voyez.

Il se leva, alla  la muraille au bas de laquelle tait pos le panneau
dont nous avons parl, et le retourna, tout en le laissant appuy au
mur. C'tait quelque chose en effet qui ressemblait  un tableau et que
la chandelle clairait  peu prs. Marius n'en pouvait rien distinguer,
Jondrette tant plac entre le tableau et lui; seulement il entrevoyait
un barbouillage grossier, et une espce de personnage principal enlumin
avec la crudit criarde des toiles foraines et des peintures de
paravent.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc.

Jondrette s'exclama:

--Une peinture de matre, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur!
J'y tiens comme  mes deux filles, il me rappelle des souvenirs! mais,
je vous l'ai dit et je ne m'en ddis pas, je suis si malheureux que je
m'en dferais.

Soit hasard, soit qu'il et quelque commencement d'inquitude, tout en
examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la
chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un
debout prs du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, immobiles,
le visage barbouill de noir. Un de ceux qui taient sur le lit
s'appuyait au mur, les yeux ferms, et l'on et dit qu'il dormait.
Celui-l tait vieux; ses cheveux blancs sur son visage noir taient
horribles. Les deux autres semblaient jeunes. L'un tait barbu, l'autre
chevelu. Aucun n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons
taient pieds nus.

Jondrette remarqua que l'oeil de M. Leblanc s'attachait  ces hommes.

--C'est des amis. a voisine, dit-il. C'est barbouill parce que a
travaille dans le charbon. Ce sont des fumistes. Ne vous en occupez pas,
mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez piti de ma misre.
Je ne vous le vendrai pas cher. Combien l'estimez-vous?

--Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les deux yeux et
comme un homme qui se met sur ses gardes, c'est quelque enseigne de
cabaret. Cela vaut bien trois francs.

Jondrette rpondit avec douceur:

--Avez-vous votre portefeuille l? je me contenterais de mille cus.

M. Leblanc se leva debout, s'adossa  la muraille et promena rapidement
son regard dans la chambre. Il avait Jondrette  sa gauche du ct de la
fentre et la Jondrette et les quatre hommes  sa droite du ct de la
porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas mme l'air
de le voir; Jondrette s'tait remis  parler d'un accent plaintif, avec
la prunelle si vague et l'intonation si lamentable que M. Leblanc
pouvait croire que c'tait tout simplement un homme devenu fou de misre
qu'il avait devant les yeux.

--Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait
Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu' me jeter  mme la
rivire. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre  mes deux
filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des botes d'trennes. Eh
bien! il faut une table avec une planche au fond pour que les verres ne
tombent pas par terre, il faut un fourneau fait exprs, un pot  trois
compartiments pour les diffrents degrs de force que doit avoir la
colle selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier ou pour les
toffes, un tranchet pour couper le carton, un moule pour l'ajuster, un
marteau pour clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je
sais, moi? et tout cela pour gagner quatre sous par jour! et on
travaille quatorze heures! et chaque bote passe treize fois dans les
mains de l'ouvrire! et mouiller le papier! et ne rien tacher! et tenir
la colle chaude! le diable, je vous dis! quatre sous par jour! comment
voulez-vous qu'on vive?

Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait.
L'oeil de M. Leblanc tait fix sur Jondrette et l'oeil de Jondrette sur
la porte. L'attention haletante de Marius allait de l'un  l'autre. M.
Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette rpta deux
ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions varies dans le genre
tranant et suppliant: Je n'ai plus qu' me jeter  la rivire! j'ai
descendu l'autre jour trois marches pour cela du ct du pont
d'Austerlitz!

Tout  coup sa prunelle teinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce
petit homme se dressa et devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc
et lui cria d'une voix tonnante:

--Il ne s'agit pas de tout cela! me reconnaissez-vous?




Chapitre XX

Le guet-apens


La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement, et laissait voir
trois hommes en blouse de toile bleue, masqus de masques de papier
noir. Le premier tait maigre et avait une longue trique ferre, le
second, qui tait une espce de colosse, portait, par le milieu du
manche et la cogne en bas, un merlin  assommer les boeufs. Le
troisime, homme aux paules trapues, moins maigre que le premier, moins
massif que le second, tenait  plein poing une norme clef vole 
quelque porte de prison.

Il parat que c'tait l'arrive de ces hommes que Jondrette attendait.
Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'homme  la trique, le
maigre.

--Tout est-il prt? dit Jondrette.

--Oui, rpondit l'homme maigre.

--O donc est Montparnasse?

--Le jeune premier s'est arrt pour causer avec ta fille.

--Laquelle?

--L'ane.

--Il y a un fiacre en bas?

--Oui.

--La maringotte est attele?

--Attele.

--De deux bons chevaux?

--Excellents.

--Elle attend o j'ai dit qu'elle attendt?

--Oui.

--Bien, dit Jondrette.

M. Leblanc tait trs ple. Il considrait tout dans le bouge autour de
lui comme un homme qui comprend o il est tomb, et sa tte, tour  tour
dirige vers toutes les ttes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou
avec une lenteur attentive et tonne, mais il n'y avait dans son air
rien qui ressemblt  la peur. Il s'tait fait de la table un
retranchement improvis; et cet homme qui, le moment d'auparavant,
n'avait l'air que d'un bon vieux homme, tait devenu subitement une
sorte d'athlte, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise
avec un geste redoutable et surprenant.

Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger, semblait tre
de ces natures qui sont courageuses comme elles sont bonnes, aisment et
simplement. Le pre d'une femme qu'on aime n'est jamais un tranger pour
nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.

Trois des hommes aux bras nus dont Jondrette avait dit: _ce sont des
fumistes_, avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande
cisaille, l'autre une pince  faire des peses, le troisime un marteau,
et s'taient mis en travers de la porte sans prononcer une parole. Le
vieux tait rest sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La
Jondrette s'tait assise  ct de lui. Marius pensa qu'avant quelques
secondes le moment d'intervenir serait arriv, et il leva sa main
droite vers le plafond, dans la direction du corridor, prt  lcher son
coup de pistolet.

Jondrette, son colloque avec l'homme  la trique termin, se tourna de
nouveau vers M. Leblanc et rpta sa question en l'accompagnant de ce
rire bas, contenu et terrible qu'il avait:

--Vous ne me reconnaissez donc pas?

M. Leblanc le regarda en face et rpondit:

--Non.

Alors Jondrette vint jusqu' la table. Il se pencha par-dessus la
chandelle, croisant les bras, approchant sa mchoire anguleuse et froce
du visage calme de M. Leblanc, et avanant le plus qu'il pouvait sans
que M. Leblanc recult, et, dans cette posture de bte fauve qui va
mordre, il cria:

--Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me
nomme Thnardier! je suis l'aubergiste de Montfermeil! entendez-vous
bien? Thnardier! Maintenant me reconnaissez-vous?

Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il
rpondit sans que sa voix tremblt, ni s'levt, avec sa placidit
ordinaire:

--Pas davantage.

Marius n'entendit pas cette rponse. Qui l'et vu en ce moment dans
cette obscurit l'et vu hagard, stupide et foudroy. Au moment o
Jondrette avait dit: _Je me nomme Thnardier_, Marius avait trembl de
tous ses membres et s'tait appuy au mur comme s'il et senti le froid
d'une lame d'pe  travers son coeur. Puis son bras droit, prt 
lcher le coup de signal, s'tait abaiss lentement, et au moment o
Jondrette avait rpt _Entendez-vous bien, Thnardier_? les doigts
dfaillants de Marius avaient laiss tomber le pistolet. Jondrette, en
dvoilant qui il tait, n'avait pas mu M. Leblanc, mais il avait
boulevers Marius. Ce nom de Thnardier, que M. Leblanc ne semblait pas
connatre, Marius le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom tait
pour lui! Ce nom, il l'avait port sur son coeur, crit dans le
testament de son pre! il le portait au fond de sa pense, au fond de
sa mmoire, dans cette recommandation sacre: Un nomm Thnardier m'a
sauv la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il
pourra. Ce nom, on s'en souvient, tait une des pits de son me; il
le mlait au nom de son pre dans son culte. Quoi! c'tait l ce
Thnardier, c'tait l cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait
vainement et si longtemps cherch! Il le trouvait enfin, et comment! ce
sauveur de son pre tait un bandit! cet homme, auquel lui Marius
brlait de se dvouer, tait un monstre! ce librateur du colonel
Pontmercy tait en train de commettre un attentat dont Marius ne voyait
pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait  un
assassinat! et sur qui, grand Dieu! Quelle fatalit! quelle amre
moquerie du sort! Son pre lui ordonnait du fond de son cercueil de
faire tout le bien possible  Thnardier, depuis quatre ans Marius
n'avait pas d'autre ide que d'acquitter cette dette de son pre, et, au
moment o il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu
d'un crime, la destine lui criait: c'est Thnardier! La vie de son
pre, sauve dans une grle de mitraille sur le champ hroque de
Waterloo, il allait enfin la payer  cet homme, et la payer de
l'chafaud! Il s'tait promis, si jamais il retrouvait ce Thnardier, de
ne l'aborder qu'en se jetant  ses pieds, et il le retrouvait en effet,
mais pour le livrer au bourreau! Son pre lui disait: Secours
Thnardier! et il rpondait  cette voix adore et sainte en crasant
Thnardier! Donner pour spectacle  son pre dans son tombeau l'homme
qui l'avait arrach  la mort au pril de sa vie, excut place
Saint-Jacques par le fait de son fils, de ce Marius  qui il avait lgu
cet homme! et quelle drision que d'avoir si longtemps port sur sa
poitrine les dernires volonts de son pre crites de sa main pour
faire affreusement tout le contraire! Mais, d'un autre ct, assister 
ce guet-apens et ne pas l'empcher! quoi! condamner la victime et
pargner l'assassin! est-ce qu'on pouvait tre tenu  quelque
reconnaissance envers un pareil misrable? Toutes les ides que Marius
avait depuis quatre ans taient comme traverses de part en part par ce
coup inattendu. Il frmissait. Tout dpendait de lui. Il tenait dans sa
main  leur insu ces tres qui s'agitaient l sous ses yeux. S'il tirait
le coup de pistolet, M. Leblanc tait sauv et Thnardier tait perdu;
s'il ne le tirait pas, M. Leblanc tait sacrifi et, qui sait?
Thnardier chappait. Prcipiter l'un, ou laisser tomber l'autre!
remords des deux cts. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs
les plus imprieux,  tant d'engagements profonds pris avec lui-mme, au
devoir le plus saint, au texte le plus vnr! manquer au testament de
son pre, ou laisser s'accomplir un crime! Il lui semblait d'un ct
entendre son Ursule le supplier pour son pre, et de l'autre le
colonel lui recommander Thnardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
drobaient sous lui. Et il n'avait pas mme le temps de dlibrer, tant
la scne qu'il avait sous les yeux se prcipitait avec furie. C'tait
comme un tourbillon dont il s'tait cru matre et qui l'emportait. Il
fut au moment de s'vanouir.

Cependant Thnardier, nous ne le nommerons plus autrement dsormais, se
promenait de long en large devant la table dans une sorte d'garement et
de triomphe frntique.

Il prit  plein poing la chandelle et la posa sur la chemine avec un
frappement si violent que la mche faillit s'teindre et que le suif
claboussa le mur.

Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci:

--Flamb! fum! fricass!  la crapaudine!

Et il se remit  marcher, en pleine explosion.

--Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope!
monsieur le millionnaire rp! monsieur le donneur de poupes! vieux
Jocrisse! Ah! vous ne me reconnaissez pas! Non, ce n'est pas vous qui
tes venu  Montfermeil,  mon auberge, il y a huit ans, la nuit de Nol
1823! ce n'est pas vous qui avez emmen de chez moi l'enfant de la
Fantine, l'Alouette! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune! non!
et un paquet plein de nippes  la main comme ce matin chez moi! Dis
donc, ma femme! c'est sa manie,  ce qu'il parat, de porter dans les
maisons des paquets pleins de bas de laine! vieux charitable, va! Est-ce
que vous tes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux
pauvres votre fonds de boutique, saint homme! quel funambule! Ah! vous
ne me reconnaissez pas? Eh bien, je vous reconnais, moi, je vous ai
reconnu tout de suite ds que vous avez fourr votre mufle ici. Ah! on
va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les
maisons des gens, sous prtexte que ce sont des auberges, avec des
habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donn un sou,
tromper les personnes, faire le gnreux, leur prendre leur gagne-pain,
et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter
aprs, quand les gens sont ruins, une redingote trop large et deux
mchantes couvertures d'hpital, vieux gueux, voleur d'enfants!

Il s'arrta, et parut un moment se parler  lui-mme. On et dit que sa
fureur tombait comme le Rhne dans quelque trou; puis, comme s'il
achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il
frappa un coup de poing sur la table et cria:

--Avec son air bonasse!

Et apostrophant M. Leblanc:

--Parbleu! vous vous tes moqu de moi autrefois. Vous tes cause de
tous mes malheurs! Vous avez eu pour quinze cents francs une fille que
j'avais, et qui tait certainement  des riches, et qui m'avait dj
rapport beaucoup d'argent, et dont je devais tirer de quoi vivre toute
ma vie! une fille qui m'aurait ddommag de tout ce que j'ai perdu dans
cette abominable gargote o l'on faisait des sabbats sterlings et o
j'ai mang comme un imbcile tout mon saint-frusquin! Oh! je voudrais
que tout le vin qu'on a bu chez moi ft du poison  ceux qui l'ont bu!
Enfin n'importe! Dites donc! vous avez d me trouver farce quand vous
vous tes en all avec l'Alouette! Vous aviez votre gourdin dans la
fort! Vous tiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
aujourd'hui! Vous tes fichu, mon bonhomme! Oh mais, je ris. Vrai, je
ris! Est-il tomb dans le panneau! Je lui ai dit que j'tais acteur, que
je m'appelais Fabantou, que j'avais jou la comdie avec mamselle Mars,
avec mamselle Muche, que mon propritaire voulait tre pay demain 4
fvrier, et il n'a mme pas vu que c'est le 8 janvier et non le 4
fvrier qui est un terme! Absurde crtin! Et ces quatre mchants
philippes qu'il m'apporte! Canaille! Il n'a mme pas eu le coeur d'aller
jusqu' cent francs! Et comme il donnait dans mes platitudes! a
m'amusait. Je me disais: Ganache! Va, je te tiens. Je te lche les
pattes ce matin! Je te rongerai le coeur ce soir!

Thnardier cessa. Il tait essouffl. Sa petite poitrine troite
haletait comme un soufflet de forge. Son oeil tait plein de cet ignoble
bonheur d'une crature faible, cruelle et lche, qui peut enfin
terrasser ce qu'elle a redout et insulter ce qu'elle a flatt, joie
d'un nain qui mettrait le talon sur la tte de Goliath, joie d'un chacal
qui commence  dchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se
dfendre, assez vivant pour souffrir encore.

M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit:

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous mprenez. Je suis un
homme trs pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais
pas. Vous me prenez pour un autre.

--Ah! rla Thnardier, la bonne balanoire! Vous tenez  cette
plaisanterie! Vous pataugez, mon vieux! Ah! vous ne vous souvenez pas?
Vous ne voyez pas qui je suis!

--Pardon, monsieur, rpondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui
avait en un pareil moment quelque chose d'trange et de puissant, je
vois que vous tes un bandit.

Qui ne l'a remarqu, les tres odieux ont leur susceptibilit, les
monstres sont chatouilleux.  ce mot de bandit, la femme Thnardier se
jeta  bas du lit, Thnardier saisit sa chaise comme s'il allait la
briser dans ses mains.--Ne bouge pas, toi! cria-t-il  sa femme; et, se
tournant vers M. Leblanc:

--Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les
gens riches! Tiens! c'est vrai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai
pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un bandit! Voil trois jours
que je n'ai pas mang, je suis un bandit! Ah! vous vous chauffez les
pieds, vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des
redingotes ouates, comme des archevques, vous logez au premier dans
des maisons  portier, vous mangez des truffes, vous mangez des bottes
d'asperges  quarante francs au mois de janvier, des petits pois, vous
vous gavez, et, quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez
dans le journal ce que marque le thermomtre de l'ingnieur Chevalier.
Nous! c'est nous qui sommes les thermomtres! nous n'avons pas besoin
d'aller voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y a
de degrs de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la
glace nous arriver au coeur, et nous disons: Il n'y a pas de Dieu! Et
vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler
bandits! Mais nous vous mangerons! mais nous vous dvorerons, pauvres
petits! Monsieur le millionnaire! sachez ceci: J'ai t un homme tabli,
j'ai t patent, j'ai t lecteur, je suis un bourgeois, moi! et vous
n'en tes peut-tre pas un, vous!

Ici Thnardier fit un pas vers les hommes qui taient prs de la porte,
et ajouta avec un frmissement:

--Quand je pense qu'il ose venir me parler comme  un savetier!

Puis s'adressant  M. Leblanc avec une recrudescence de frnsie:

--Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope! je ne suis pas un
homme louche, moi! je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom
et qui vient enlever des enfants dans les maisons! Je suis un ancien
soldat franais, je devrais tre dcor! J'tais  Waterloo, moi! et
j'ai sauv dans la bataille un gnral appel le comte de je ne sais
quoi! Il m'a dit son nom; mais sa chienne de voix tait si faible que je
ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que _Merci_. J'aurais mieux aim
son nom que son remercment. Cela m'aurait aid  le retrouver. Ce
tableau que vous voyez, et qui a t peint par David  Bruqueselles,
savez-vous qui il reprsente? il reprsente moi. David a voulu
immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce gnral sur mon dos, et je
l'emporte  travers la mitraille. Voil l'histoire. Il n'a mme jamais
rien fait pour moi, ce gnral-l; il ne valait pas mieux que les
autres! Je ne lui en ai pas moins sauv la vie au danger de la mienne,
et j'en ai les certificats plein mes poches! Je suis un soldat de
Waterloo, mille noms de noms! Et maintenant que j'ai eu la bont de vous
dire tout a, finissons, il me faut de l'argent, il me faut beaucoup
d'argent, il me faut normment d'argent, ou je vous extermine, tonnerre
du bon Dieu!

Marius avait repris quelque empire sur ses angoisses, et coutait. La
dernire possibilit de doute venait de s'vanouir. C'tait bien le
Thnardier du testament. Marius frissonna  ce reproche d'ingratitude
adress  son pre et qu'il tait sur le point de justifier si
fatalement. Ses perplexits en redoublrent. Du reste il y avait dans
toutes ces paroles de Thnardier, dans l'accent, dans le geste, dans le
regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y avait dans
cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce mlange de
fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de
sottise, dans ce chaos de griefs rels et de sentiments faux, dans cette
impudeur d'un mchant homme savourant la volupt de la violence, dans
cette nudit effronte d'une me laide, dans cette conflagration de
toutes les souffrances combines avec toutes les haines, quelque chose
qui tait hideux comme le mal et poignant comme le vrai.

Le tableau de matre, la peinture de David dont il avait propos l'achat
 M. Leblanc, n'tait, le lecteur l'a devin, autre chose que l'enseigne
de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-mme, seul dbris qu'il
et conserv de son naufrage de Montfermeil.

Comme il avait cess d'intercepter le rayon visuel de Marius, Marius
maintenant pouvait considrer cette chose, et dans ce badigeonnage il
reconnaissait rellement une bataille, un fond de fume, et un homme qui
en portait un autre. C'tait le groupe de Thnardier et de Pontmercy, le
sergent sauveur, le colonel sauv. Marius tait comme ivre, ce tableau
faisait en quelque sorte son pre vivant, ce n'tait plus l'enseigne du
cabaret de Montfermeil, c'tait une rsurrection, une tombe s'y
entr'ouvrait, un fantme s'y dressait. Marius entendait son coeur tinter
 ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son pre
sanglant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui
semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.

Quand Thnardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses
prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse et brve:

--Qu'as-tu  dire avant qu'on te mette en brindesingues?

M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix raille lana
du corridor ce sarcasme lugubre:

--S'il faut fendre du bois, je suis l, moi!

C'tait l'homme au merlin qui s'gayait.

En mme temps une norme face hrisse et terreuse parut  la porte avec
un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.

C'tait la face de l'homme au merlin.

--Pourquoi as-tu t ton masque? lui cria Thnardier avec fureur.

--Pour rire, rpliqua l'homme.

Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et guetter tous les
mouvements de Thnardier, qui, aveugl et bloui par sa propre rage,
allait et venait dans le repaire avec la confiance de sentir la porte
garde, de tenir, arm, un homme dsarm, et d'tre neuf contre un, en
supposant que la Thnardier ne comptt que pour un homme. Dans son
apostrophe  l'homme au merlin, il tournait le dos  M. Leblanc.

M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la
table, et d'un bond, avec une agilit prodigieuse, avant que Thnardier
et eu le temps de se retourner, il tait  la fentre. L'ouvrir,
escalader l'appui, l'enjamber, ce fut une seconde. Il tait  moiti
dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramenrent
nergiquement dans le bouge. C'taient les trois fumistes qui
s'taient lancs sur lui. En mme temps, la Thnardier l'avait empoign
aux cheveux.

Au pitinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor.
Le vieux qui tait sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du
grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier  la main.

Un des fumistes dont la chandelle clairait le visage barbouill, et
dans lequel Marius, malgr ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit
Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la tte de M. Leblanc
une espce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une
barre de fer.

Marius ne put rsister  ce spectacle.--Mon pre, pensa-t-il,
pardonne-moi!--Et son doigt chercha la dtente du pistolet. Le coup
allait partir lorsque la voix de Thnardier cria:

--Ne lui faites pas de mal!

Cette tentative dsespre de la victime, loin d'exasprer Thnardier,
l'avait calm. Il y avait deux hommes en lui, l'homme froce et l'homme
adroit. Jusqu' cet instant, dans le dbordement du triomphe, devant la
proie abattue et ne bougeant pas, l'homme froce avait domin; quand la
victime se dbattit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et
prit le dessus.

--Ne lui faites pas de mal! rpta-t-il. Et, sans s'en douter, pour
premier succs, il arrta le pistolet prt  partir et paralysa Marius
pour lequel l'urgence disparut, et qui, devant cette phase nouvelle, ne
vit point d'inconvnient  attendre encore. Qui sait si quelque chance
ne surgirait pas qui le dlivrerait de l'affreuse alternative de laisser
prir le pre d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel?

Une lutte herculenne s'tait engage. D'un coup de poing en plein torse
M. Leblanc avait envoy le vieux rouler au milieu de la chambre, puis de
deux revers de main avait terrass deux autres assaillants, et il en
tenait un sous chacun de ses genoux; les misrables rlaient sous cette
pression comme sous une meule de granit; mais les quatre autres avaient
saisi le redoutable vieillard aux deux bras et  la nuque et le tenaient
accroupi sur les deux fumistes terrasss. Ainsi, matre des uns et
matris par les autres, crasant ceux d'en bas et touffant sous ceux
d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entassaient sur
lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme
un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.

Ils parvinrent  le renverser sur le lit le plus proche de la croise et
l'y tinrent en respect. La Thnardier ne lui avait pas lch les
cheveux.

--Toi, dit Thnardier, ne t'en mle pas. Tu vas dchirer ton chle.

La Thnardier obit, comme la louve obit au loup, avec un grondement.

--Vous autres, reprit Thnardier, fouillez-le.

M. Leblanc semblait avoir renonc  la rsistance. On le fouilla. Il
n'avait rien sur lui qu'une bourse de cuir qui contenait six francs, et
son mouchoir.

Thnardier mit le mouchoir dans sa poche.

--Quoi! pas de portefeuille? demanda-t-il.

--Ni de montre, rpondit un des fumistes.

--C'est gal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqu qui
tenait la grosse clef, c'est un vieux rude!

Thnardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes, qu'il
leur jeta.

--Attachez-le au pied du lit, dit-il. Et, apercevant le vieux qui tait
rest tendu  travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui
ne bougeait pas:

--Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.

--Non, rpondit Bigrenaille, il est ivre.

--Balayez-le dans un coin, dit Thnardier.

--Deux des fumistes poussrent l'ivrogne avec le pied prs du tas de
ferrailles.

--Babet, pourquoi en as-tu amen tant? dit Thnardier bas  l'homme  la
trique, c'tait inutile.

--Que veux-tu? rpliqua l'homme  la trique, ils ont tous voulu en tre.
La saison est mauvaise. Il ne se fait pas d'affaires.

Le grabat o M. Leblanc avait t renvers tait une faon de lit
d'hpital port sur quatre montants grossiers en bois  peine quarri.
M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le lirent solidement, debout
et les pieds posant  terre, au montant du lit le plus loign de la
fentre et le plus proche de la chemine.

Quand le dernier noeud fut serr, Thnardier prit une chaise et vint
s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Thnardier ne se ressemblait
plus, en quelques instants sa physionomie avait pass de la violence
effrne  la douceur tranquille et ruse. Marius avait peine 
reconnatre dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque
bestiale qui cumait le moment d'auparavant, il considrait avec stupeur
cette mtamorphose fantastique et inquitante, et il prouvait ce
qu'prouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avou.

--Monsieur... fit Thnardier.

Et cartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M.
Leblanc:

--loignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.

Tous se retirrent vers la porte. Il reprit:

--Monsieur, vous avez eu tort de vouloir sauter par la fentre. Vous
auriez pu vous casser une jambe. Maintenant, si vous le permettez, nous
allons causer tranquillement. Il faut d'abord que je vous communique une
remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore pouss le
moindre cri.

Thnardier avait raison, ce dtail tait rel, quoiqu'il et chapp 
Marius dans son trouble. M. Leblanc avait  peine prononc quelques
paroles sans hausser la voix, et, mme dans sa lutte prs de la fentre
avec les six bandits, il avait gard le plus profond et le plus
singulier silence. Thnardier poursuivit:

--Mon Dieu! vous auriez un peu cri au voleur, que je ne l'aurais pas
trouv inconvenant!  l'assassin! cela se dit dans l'occasion, et, quant
 moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple
qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
ne vous inspirent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait
qu'on ne vous aurait pas drang. On ne vous aurait mme pas billonn.
Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est trs
sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave.
On y tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus
prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et
le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous
n'avez pas cri, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais
vous dire ce que j'en conclus. Mon cher monsieur, quand on crie,
qu'est-ce qui vient? la police. Et aprs la police? la justice. Eh bien,
vous n'avez pas cri; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous
de voir arriver la justice et la police. C'est que,--il y a longtemps
que je m'en doute,--vous avez un intrt quelconque  cacher quelque
chose. De notre ct nous avons le mme intrt. Donc nous pouvons nous
entendre.

Tout en parlant ainsi, il semblait que Thnardier, la prunelle attache
sur M. Leblanc, chercht  enfoncer les pointes aigus qui sortaient de
ses yeux jusque dans la conscience de son prisonnier. Du reste son
langage, empreint d'une sorte d'insolence modre et sournoise, tait
rserv et presque choisi, et dans ce misrable qui n'tait tout 
l'heure qu'un brigand on sentait maintenant l'homme qui a tudi pour
tre prtre.

Le silence qu'avait gard le prisonnier, cette prcaution qui allait
jusqu' l'oubli mme du soin de sa vie, cette rsistance oppose au
premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il
faut le dire, depuis que la remarque en avait t faite, tait importun
 Marius, et l'tonnait pniblement.

L'observation si fonde de Thnardier obscurcissait encore pour Marius
les paisseurs mystrieuses sous lesquelles se drobait cette figure
grave et trange  laquelle Courfeyrac avait jet le sobriquet de
monsieur Leblanc. Mais, quel qu'il ft, li de cordes, entour de
bourreaux,  demi plong, pour ainsi dire, dans une fosse qui
s'enfonait sous lui d'un degr  chaque instant, devant la fureur comme
devant la douceur de Thnardier, cet homme demeurait impassible; et
Marius ne pouvait s'empcher d'admirer en un pareil moment ce visage
superbement mlancolique.

C'tait videmment une me inaccessible  l'pouvante et ne sachant pas
ce que c'est que d'tre perdue. C'tait un de ces hommes qui dominent
l'tonnement des situations dsespres. Si extrme que ft la crise, si
invitable que ft la catastrophe, il n'y avait rien l de l'agonie du
noy ouvrant sous l'eau des yeux horribles.

Thnardier se leva sans affectation, alla  la chemine, dplaa le
paravent qu'il appuya au grabat voisin, et dmasqua ainsi le rchaud
plein de braise ardente dans laquelle le prisonnier pouvait parfaitement
voir le ciseau rougi  blanc et piqu  et l de petites toiles
carlates.

Puis Thnardier vint se rasseoir prs de M. Leblanc.

--Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci 
l'amiable. J'ai eu tort de m'emporter tout  l'heure, je ne sais o
j'avais l'esprit, j'ai t beaucoup trop loin, j'ai dit des
extravagances. Par exemple, parce que vous tes millionnaire, je vous ai
dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immensment d'argent.
Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau tre riche,
vous avez vos charges, qui n'a pas les siennes? Je ne veux pas vous
ruiner, je ne suis pas un happe-chair aprs tout. Je ne suis pas de ces
gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela
pour tre ridicules. Tenez, j'y mets du mien et je fais un sacrifice de
mon ct. Il me faut simplement deux cent mille francs.

M. Leblanc ne souffla pas un mot. Thnardier poursuivit:

--Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais
pas l'tat de votre fortune, mais je sais que vous ne regardez pas 
l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent
mille francs  un pre de famille qui n'est pas heureux. Certainement
vous tes raisonnable aussi, vous ne vous tes pas figur que je me
donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j'organiserais la chose
de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de tous ces
messieurs, pour aboutir  vous demander de quoi aller boire du rouge 
quinze et manger du veau chez Desnoyers. Deux cent mille francs, a vaut
a. Une fois cette bagatelle sortie de votre poche, je vous rponds que
tout est dit et que vous n'avez pas  craindre une pichenette. Vous me
direz: Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi. Oh! je ne suis
pas exagr. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez
la bont d'crire ce que je vais vous dicter.

Ici Thnardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et
en jetant un sourire du ct du rchaud:

--Je vous prviens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas
crire.

Un grand inquisiteur et pu envier ce sourire.

Thnardier poussa la table tout prs de M. Leblanc, et prit l'encrier,
une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa
entr'ouvert et o luisait la longue lame du couteau.

Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.

--crivez, dit-il.

Le prisonnier parla enfin.

--Comment voulez-vous que j'crive? je suis attach.

--C'est vrai, pardon! fit Thnardier, vous avez bien raison.

Et se tournant vers Bigrenaille:

--Dliez le bras droit de monsieur.

Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, excuta l'ordre de
Thnardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thnardier
trempa la plume dans l'encre et la lui prsenta.

--Remarquez bien, monsieur, que vous tes en notre pouvoir,  notre
discrtion, absolument  notre discrtion, qu'aucune puissance humaine
ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment dsols d'tre
contraints d'en venir  des extrmits dsagrables. Je ne sais ni votre
nom, ni votre adresse; mais je vous prviens que vous resterez attach
jusqu' ce que la personne charge de porter la lettre que vous allez
crire soit revenue. Maintenant veuillez crire.

--Quoi? demanda le prisonnier.

--Je dicte.

M. Leblanc prit la plume. Thnardier commena  dicter:

--Ma fille...

Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Thnardier.

--Mettez ma chre fille, dit Thnardier. M. Leblanc obit. Thnardier
continua:

--Viens sur-le-champ...

Il s'interrompit:

--Vous la tutoyez, n'est-ce pas?

--Qui? demanda M. Leblanc.

--Parbleu! dit Thnardier, la petite, l'Alouette.

M. Leblanc rpondit sans la moindre motion apparente:

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

--Allez toujours, fit Thnardier; et il se remit  dicter:

--Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi. La personne qui te
remettra ce billet est charge de t'amener prs de moi. Je t'attends.
Viens avec confiance.

M. Leblanc avait tout crit. Thnardier reprit:

--Ah! effacez _viens avec confiance;_ cela pourrait faire supposer que
la chose n'est pas toute simple et que la dfiance est possible.

M. Leblanc ratura les trois mots.

-- prsent, poursuivit Thnardier, signez. Comment vous appelez-vous?

Le prisonnier posa la plume et demanda:

--Pour qui est cette lettre?

--Vous le savez bien, rpondit Thnardier. Pour la petite. Je viens de
vous le dire.

Il tait vident que Thnardier vitait de nommer la jeune fille dont il
tait question. Il disait l'Alouette, il disait la petite, mais il
ne prononait pas le nom. Prcaution d'habile homme gardant son secret
devant ses complices. Dire le nom, c'et t leur livrer toute
l'affaire, et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en
savoir.

Il reprit:

--Signez. Quel est votre nom?

--Urbain Fabre, dit le prisonnier.

Thnardier, avec le mouvement d'un chat, prcipita sa main dans sa
poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la
marque et l'approcha de la chandelle.

--U.F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U.F.

Le prisonnier signa.

--Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la
plier.

Cela fait, Thnardier reprit:

--Mettez l'adresse. _Mademoiselle Fabre_, chez vous. Je sais que vous
demeurez pas trs loin d'ici, aux environs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
puisque c'est l que vous allez  la messe tous les jours, mais je ne
sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation.
Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour
votre adresse. Mettez-la vous-mme.

Le prisonnier resta un moment pensif, puis il reprit la plume et
crivit:

--Mademoiselle Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue
Saint-Dominique-d'Enfer, n 17.

Thnardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fbrile.

--Ma femme! cria-t-il.

La Thnardier accourut.

--Voici la lettre. Tu sais ce que tu as  faire. Un fiacre est en bas.
Pars tout de suite, et reviens idem.

Et s'adressant  l'homme au merlin:

--Toi, puisque tu as t ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu
monteras derrire le fiacre. Tu sais o tu as laiss la maringotte?

--Oui, dit l'homme.

Et, dposant son merlin dans un coin, il suivit la Thnardier.

Comme ils s'en allaient, Thnardier passa sa tte par la porte
entrebille et cria dans le corridor:

--Surtout ne perds pas la lettre! songe que tu as deux cent mille francs
sur toi.

La voix rauque de la Thnardier rpondit:

--Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac.

Une minute ne s'tait pas coule qu'on entendit le claquement d'un
fouet qui dcrut et s'teignit rapidement.

--Bon! grommela Thnardier. Ils vont bon train. De ce galop-l la
bourgeoise sera de retour dans trois quarts d'heure.

Il approcha une chaise de la chemine et s'assit en croisant les bras et
en prsentant ses bottes boueuses au rchaud.

--J'ai froid aux pieds, dit-il.

Il ne restait plus dans le bouge avec Thnardier et le prisonnier que
cinq bandits. Ces hommes,  travers les masques ou la glu noire qui leur
couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers,
des ngres ou des dmons, avaient des airs engourdis et mornes, et l'on
sentait qu'ils excutaient un crime comme une besogne, tranquillement,
sans colre et sans piti, avec une sorte d'ennui. Ils taient dans un
coin entasss comme des brutes et se taisaient. Thnardier se chauffait
les pieds. Le prisonnier tait retomb dans sa taciturnit. Un calme
sombre avait succd au vacarme farouche qui remplissait le galetas
quelques instants auparavant.

La chandelle, o un large champignon s'tait form, clairait  peine
l'immense taudis, le brasier s'tait terni, et toutes ces ttes
monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond.

On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard
ivre qui dormait.

Marius attendait, dans une anxit que tout accroissait. L'nigme tait
plus impntrable que jamais. Qu'tait-ce que cette petite que
Thnardier avait aussi nomme l'Alouette? tait-ce son Ursule? Le
prisonnier n'avait pas paru mu  ce mot, l'Alouette, et avait rpondu
le plus naturellement du monde: Je ne sais ce que vous voulez dire. D'un
autre ct, les deux lettres U.F. taient expliques, c'tait Urbain
Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est l ce que Marius
voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse le retenait
clou  la place d'o il observait et dominait toute cette scne. Il
tait l, presque incapable de rflexion et de mouvement, comme ananti
par de si abominables choses vues de prs. Il attendait, esprant
quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses ides et ne
sachant quel parti prendre.

--Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je le verrai
bien, car la Thnardier va l'amener ici. Alors tout sera dit, je
donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la dlivrerai! Rien ne
m'arrtera.

Prs d'une demi-heure passa ainsi. Thnardier paraissait absorb par une
mditation tnbreuse. Le prisonnier ne bougeait pas. Cependant Marius
croyait par intervalles et depuis quelques instants entendre un petit
bruit sourd du ct du prisonnier.

Tout  coup Thnardier apostropha le prisonnier:

--Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout de suite.

Ces quelques mots semblaient commencer un claircissement. Marius prta
l'oreille. Thnardier continua:

--Mon pouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que
l'Alouette est vritablement votre fille, et je trouve tout simple que
vous la gardiez. Seulement, coutez un peu. Avec votre lettre, ma femme
ira la trouver. J'ai dit  ma femme de s'habiller, comme vous avez vu,
de faon que votre demoiselle la suive sans difficult. Elles monteront
toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derrire. Il y a quelque
part en dehors d'une barrire une maringotte attele de deux trs bons
chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon
camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici
nous dire: C'est fait. Quant  votre demoiselle, on ne lui fera pas de
mal, la maringotte la mnera dans un endroit o elle sera tranquille,
et, ds que vous m'aurez donn les petits deux cent mille francs, on
vous la rendra. Si vous me faites arrter, mon camarade donnera le coup
de pouce  l'Alouette. Voil.

Le prisonnier n'articula pas une parole. Aprs une pause, Thnardier
poursuivit:

--C'est simple, comme vous voyez, Il n'y aura pas de mal si vous ne
voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous prviens
pour que vous sachiez.

Il s'arrta, le prisonnier ne rompit pas le silence, et Thnardier
reprit:

--Ds que mon pouse sera revenue et qu'elle m'aura dit: L'Alouette est
en route, nous vous lcherons, et vous serez libre d'aller coucher chez
vous. Vous voyez que nous n'avions pas de mauvaises intentions.

Des images pouvantables passrent devant la pense de Marius. Quoi!
cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? Un de ces
monstres allait l'emporter dans l'ombre? o?... Et si c'tait elle! Et
il tait clair que c'tait elle! Marius sentait les battements de son
coeur s'arrter. Que faire? Tirer le coup de pistolet? mettre aux mains
de la justice tous ces misrables? Mais l'affreux homme au merlin n'en
serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius
songeait  ces mots de Thnardier dont il entrevoyait la signification
sanglante: _Si vous me faites arrter, mon camarade donnera le coup de
pouce  l'Alouette_.

Maintenant ce n'tait pas seulement par le testament du colonel, c'tait
par son amour mme, par le pril de celle qu'il aimait, qu'il se sentait
retenu.

Cette effroyable situation, qui durait dj depuis plus d'une heure,
changeait d'aspect  chaque instant. Marius eut la force de passer
successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures,
cherchant une esprance et ne la trouvant pas. Le tumulte de ses penses
contrastait avec le silence funbre du repaire.

Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier
qui s'ouvrait, puis se fermait.

Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens.

--Voici la bourgeoise, dit Thnardier.

Il achevait  peine qu'en effet la Thnardier se prcipita dans la
chambre, rouge, essouffle, haletante, les yeux flambants, et cria en
frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses  la fois:

--Fausse adresse!

Le bandit qu'elle avait emmen avec elle, parut derrire elle et vint
reprendre son merlin.

--Fausse adresse? rpta Thnardier.

Elle reprit:

--Personne! Rue Saint-Dominique, numro dix-sept, pas de monsieur Urbain
Fabre! On ne sait pas ce que c'est!

Elle s'arrta suffoque, puis continua:

--Monsieur Thnardier! ce vieux t'a fait poser! Tu es trop bon, vois-tu!
Moi, je te vous lui aurais coup la margoulette en quatre pour
commencer! et s'il avait fait le mchant, je l'aurais fait cuire tout
vivant! Il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise o est la fille,
et qu'il dise o est le magot! Voil comment j'aurais men cela, moi! On
a bien raison de dire que les hommes sont plus btes que les femmes!
Personne! numro dix-sept! C'est une grande porte cochre! Pas de
monsieur Fabre, rue Saint-Dominique! et ventre  terre, et pourboire au
cocher, et tout! J'ai parl au portier et  la portire, qui est une
belle forte femme, ils ne connaissent pas a!

Marius respira. Elle, Ursule, ou l'Alouette, celle qu'il ne savait plus
comment nommer, tait sauve.

Pendant que sa femme exaspre vocifrait, Thnardier s'tait assis sur
la table; il resta quelques instants sans prononcer une parole,
balanant sa jambe droite qui pendait, et considrant le rchaud d'un
air de rverie sauvage.

Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulirement
froce:

--Une fausse adresse? qu'est-ce que tu as donc espr?

--Gagner du temps! cria le prisonnier d'une voix clatante.

Et au mme instant il secoua ses liens; ils taient coups. Le
prisonnier n'tait plus attach au lit que par une jambe.

Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnatre et de
s'lancer, lui s'tait pench sous la chemine, avait tendu la main
vers le rchaud, puis s'tait redress, et maintenant Thnardier, la
Thnardier et les bandits, refouls par le saisissement au fond du
bouge, le regardaient avec stupeur levant au-dessus de sa tte le
ciseau rouge d'o tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une
attitude formidable.

L'enqute judiciaire,  laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau
donna lieu par la suite, a constat qu'un gros sou, coup et travaill
d'une faon particulire, fut trouv dans le galetas, quand la police y
ft une descente; ce gros sou tait une de ces merveilles d'industrie
que la patience du bagne engendre dans les tnbres et pour les
tnbres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments
d'vasion. Ces produits hideux et dlicats d'un art prodigieux sont dans
la bijouterie ce que les mtaphores de l'argot sont dans la posie. Il y
a des Benvenuto Cellini au bagne, de mme que dans la langue il y a des
Villon. Le malheureux qui aspire  la dlivrance trouve moyen,
quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de
scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans
toucher aux empreintes montaires, et de pratiquer un pas de vis sur la
tranche du sou de manire  faire adhrer les lames de nouveau. Cela se
visse et se dvisse  volont; c'est une bote. Dans cette bote, on
cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien mani coupe des
manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheureux
forat ne possde qu'un sou; point, il possde la libert. C'est un gros
sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ultrieures, fut
trouv ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat prs de
la fentre. On dcouvrit galement une petite scie en acier bleu qui
pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment o les
bandits fouillrent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il
russit  cacher dans sa main, et qu'ensuite, ayant la main droite
libre, il le dvissa, et se servit de la scie pour couper les cordes qui
l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit lger et les mouvements
imperceptibles que Marius avait remarqus.

N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coup les
liens de sa jambe gauche.

Les bandits taient revenus de leur premire surprise.

--Sois tranquille, dit Bigrenaille  Thnardier. Il tient encore par une
jambe, et il ne s'en ira pas. J'en rponds. C'est moi qui lui ai ficel
cette patte-l.

Cependant le prisonnier leva la voix:

--Vous tes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'tre tant
dfendue. Quant  vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me
feriez crire ce que je ne veux pas crire, que vous me feriez dire ce
que je ne veux pas dire....

Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:

--Tenez.

En mme temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau
ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.

On entendit le frmissement de la chair brle, l'odeur propre aux
chambres de torture se rpandit dans le taudis. Marius chancela perdu
d'horreur, les brigands eux-mmes eurent un frisson, le visage de
l'trange vieillard se contracta  peine, et, tandis que le fer rouge
s'enfonait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il
attachait sur Thnardier son beau regard sans haine o la souffrance
s'vanouissait dans une majest sereine.

Chez les grandes et hautes natures les rvoltes de la chair et des sens
en proie  la douleur physique font sortir l'me et la font apparatre
sur le front, de mme que les rbellions de la soldatesque forcent le
capitaine  se montrer.

--Misrables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de
vous.

Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lana par la fentre qui tait
reste ouverte, l'horrible outil embras disparut dans la nuit en
tournoyant et alla tomber au loin et s'teindre dans la neige.

Le prisonnier reprit:

--Faites de moi ce que vous voudrez.

Il tait dsarm.

--Empoignez-le! dit Thnardier.

Deux des brigands lui posrent la main sur l'paule, et l'homme masqu 
voix de ventriloque se tint en face de lui, prt  lui faire sauter le
crne d'un coup de clef au moindre mouvement.

En mme temps Marius entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison,
mais tellement prs qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce
colloque chang  voix basse:

--Il n'y a plus qu'une chose  faire.

--L'escarper!

--C'est cela.

C'taient le mari et la femme qui tenaient conseil.

Thnardier marcha  pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit
le couteau.

Marius tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexit inoue. Depuis une
heure il y avait deux voix dans sa conscience, l'une lui disait de
respecter le testament de son pre, l'autre lui criait de secourir le
prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui
le mettait  l'agonie. Il avait vaguement espr jusqu' ce moment
trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible
n'avait surgi. Cependant le pril pressait, la dernire limite de
l'attente tait dpasse,  quelques pas du prisonnier Thnardier
songeait, le couteau  la main.

Marius gar promenait ses yeux autour de lui, dernire ressource
machinale du dsespoir.

Tout  coup il tressaillit.

 ses pieds, sur sa table, un vif rayon de pleine lune clairait et
semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut
cette ligne crite en grosses lettres le matin mme par l'ane des
filles Thnardier:

--Les cognes sont l.

Une ide, une clart traversa l'esprit de Marius; c'tait le moyen qu'il
cherchait, la solution de cet affreux problme qui le torturait,
pargner l'assassin et sauver la victime. Il s'agenouilla sur la
commode, tendit le bras, saisit la feuille de papier, dtacha doucement
un morceau de pltre de la cloison, l'enveloppa dans le papier, et jeta
le tout par la crevasse au milieu du bouge.

Il tait temps. Thnardier avait vaincu ses dernires craintes ou ses
derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.

--Quelque chose qui tombe! cria la Thnardier.

--Qu'est-ce? dit le mari.

La femme s'tait lance et avait ramass le pltras envelopp du
papier. Elle le remit  son mari.

--Par o cela est-il venu? demanda Thnardier.

--Pardi! fit la femme, par o veux-tu que cela soit entr? C'est venu
par la fentre.

--Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.

Thnardier dplia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.

--C'est de l'criture d'ponine. Diable!

Il fit signe  sa femme, qui s'approcha vivement et il lui montra la
ligne crite sur la feuille de papier, puis il ajouta d'une voix sourde:

--Vite! l'chelle! laissons le lard dans la souricire et fichons le
camp!

--Sans couper le cou  l'homme? demanda la Thnardier.

--Nous n'avons pas le temps.

--Par o? reprit Bigrenaille.

--Par la fentre, rpondit Thnardier. Puisque Ponine a jet la pierre
par la fentre, c'est que la maison n'est pas cerne de ce ct-l.

Le masque  voix de ventriloque posa  terre sa grosse clef, leva ses
deux bras en l'air et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un
mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un quipage. Les brigands
qui tenaient le prisonnier le lchrent; en un clin d'oeil l'chelle de
corde fut droule hors de la fentre et attache solidement au rebord
par les deux crampons de fer.

Le prisonnier ne faisait pas attention  ce qui se passait autour de
lui. Il semblait rver ou prier.

Sitt l'chelle fixe, Thnardier cria.

--Viens! la bourgeoise!

Et il se prcipita vers la croise.

Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.

--Non pas, dis donc, vieux farceur! aprs nous!

--Aprs nous! hurlrent les bandits.

--Vous tes des enfants, dit Thnardier, nous perdons le temps. Les
railles sont sur nos talons.

--Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort  qui passera le premier.

Thnardier s'exclama:

--tes-vous fous! tes-vous toqus! en voil-t-il un tas de jobards!
perdre le temps, n'est-ce pas? tirer au sort, n'est-ce pas? au doigt
mouill!  la courte paille! crire nos noms! les mettre dans un
bonnet!...

--Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de la porte.

Tous se retournrent. C'tait Javert.

Il tenait son chapeau  la main, et le tendait en souriant.




Chapitre XXI

On devrait toujours commencer par arrter les victimes


Javert,  la nuit tombante, avait apost des hommes et s'tait embusqu
lui-mme derrire les arbres de la rue de la Barrire des Gobelins qui
fait face  la masure Gorbeau de l'autre ct du boulevard. Il avait
commenc par ouvrir sa poche, pour y fourrer les deux jeunes filles
charges de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait coffr
qu'Azelma. Quant  ponine, elle n'tait pas  son poste, elle avait
disparu et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'tait mis en arrt,
prtant l'oreille au signal convenu. Les alles et venues du fiacre
l'avaient fort agit. Enfin il s'tait impatient, et, _sr qu'il y
avait un nid l_, sr d'tre _en bonne fortune_, ayant reconnu plusieurs
des bandits qui taient entrs, il avait fini par se dcider  monter
sans attendre le coup de pistolet.

On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marius.

Il tait arriv  point.

Les bandits effars se jetrent sur les armes qu'ils avaient abandonnes
dans tous les coins au moment de s'vader. En moins d'une seconde, ces
sept hommes, pouvantables  voir, se grouprent dans une posture de
dfense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son
assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux,
Thnardier son couteau au poing. La Thnardier saisit un norme pav qui
tait dans l'angle de la fentre et qui servait  ses filles de
tabouret.

Javert remit son chapeau sur sa tte, et fit deux pas dans la chambre,
les bras croiss, la canne sous le bras, l'pe dans le fourreau.

--Halte-l! dit-il. Vous ne passerez pas par la fentre, vous passerez
par la porte. C'est moins malsain. Vous tes sept, nous sommes quinze.
Ne nous colletons pas comme des auvergnats. Soyons gentils.

Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait cach sous sa blouse et le mit
dans la main de Thnardier en lui disant  l'oreille:

--C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-l. Oses-tu, toi?

--Parbleu! rpondit Thnardier.

--Eh bien, tire.

Thnardier prit le pistolet, et ajusta Javert.

Javert, qui tait  trois pas, le regarda fixement et se contenta de
dire:

--Ne tire pas, va! ton coup va rater.

Thnardier pressa la dtente. Le coup rata.

--Quand je te le disais! fit Javert.

Bigrenaille jeta son casse-tte aux pieds de Javert.

--Tu es l'empereur des diables! je me rends.

--Et vous? demanda Javert aux autres bandits.

Ils rpondirent:

--Nous aussi.

Javert repartit avec calme:

--C'est a, c'est bon, je le disais, on est gentil.

--Je ne demande qu'une chose, reprit le Bigrenaille, c'est qu'on ne me
refuse pas du tabac pendant que je serai au secret.

--Accord, dit Javert.

Et se retournant et appelant derrire lui:

--Entrez maintenant!

Une escouade de sergents de ville l'pe au poing et d'agents arms de
casse-tte et de gourdins se rua  l'appel de Javert. On garrotta les
bandits. Cette foule d'hommes  peine clairs d'une chandelle
emplissait d'ombre le repaire.

--Les poucettes  tous! cria Javert.

--Approchez donc un peu! cria une voix qui n'tait pas une voix d'homme,
mais dont personne n'et pu dire: c'est une voix de femme.

La Thnardier s'tait retranche dans un des angles de la fentre, et
c'tait elle qui venait de pousser ce rugissement.

Les sergents de ville et les agents reculrent.

Elle avait jet son chle et gard son chapeau; son mari, accroupi
derrire elle, disparaissait presque sous le chle tomb, et elle le
couvrait de son corps, levant le pav des deux mains au-dessus de sa
tte avec le balancement d'une gante qui va lancer un rocher.

--Gare! cria-t-elle.

Tous se refoulrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du
galetas.

La Thnardier jeta un regard aux bandits qui s'taient laiss garrotter
et murmura d'un accent guttural et rauque:

--Les lches!

Javert sourit et s'avana dans l'espace vide que la Thnardier couvait
de ses deux prunelles.

--N'approche pas, va-t'en, cria-t-elle, ou je t'croule!

--Quel grenadier! fit Javert; la mre! tu as de la barbe comme un homme,
mais j'ai des griffes comme une femme.

Et il continua de s'avancer.

La Thnardier, chevele et terrible, carta les jambes, se cambra en
arrire et jeta perdument le pav  la tte de Javert. Javert se
courba. Le pav passa au-dessus de lui, heurta la muraille du fond dont
il fit tomber un vaste pltras et revint, en ricochant d'angle en angle
 travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de
Javert.

Au mme instant Javert arrivait au couple Thnardier. Une de ses larges
mains s'abattit sur l'paule de la femme et l'autre sur la tte du mari.

--Les poucettes! cria-t-il.

Les hommes de police rentrrent en foule, et en quelques secondes
l'ordre de Javert fut excut.

La Thnardier, brise, regarda ses mains garrottes et celles de son
mari, se laissa tomber  terre et s'cria en pleurant:

--Mes filles!

--Elles sont  l'ombre, dit Javert.

Cependant les agents avaient avis l'ivrogne endormi derrire la porte
et le secouaient. Il s'veilla en balbutiant:

--Est-ce fini, Jondrette?

--Oui, rpondit Javert.

Les six bandits garrotts taient debout; du reste, ils avaient encore
leurs mines de spectres; trois barbouills de noir, trois masqus.

--Gardez vos masques, dit Javert.

Et, les passant en revue avec le regard d'un Frdric II  la parade de
Potsdam, il dit aux trois fumistes:

--Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.

Puis, se tournant vers les trois masques, il dit  l'homme au merlin:

--Bonjour, Gueulemer.

Et  l'homme  la trique:

--Bonjour, Babet.

Et au ventriloque:

--Salut, Claquesous.

En ce moment, il aperut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entre
des agents de police, n'avait pas prononc une parole et se tenait tte
baisse.

--Dliez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!

Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, o taient restes
la chandelle et l'critoire, tira un papier timbr de sa poche et
commena son procs-verbal.

Quand il eut crit les premires lignes qui ne sont que des formules
toujours les mmes, il leva les yeux:

--Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attach.

Les agents regardrent autour d'eux.

--Eh bien, demanda Javert, o est-il donc?

Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, le pre d'Ursule
ou de l'Alouette, avait disparu.

La porte tait garde, mais la croise ne l'tait pas. Sitt qu'il
s'tait vu dli, et pendant que Javert verbalisait, il avait profit du
trouble, du tumulte, de l'encombrement, de l'obscurit, et d'un moment
o l'attention n'tait pas fixe sur lui, pour s'lancer par la fentre.

Un agent courut  la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.

L'chelle de corde tremblait encore.

--Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait tre le meilleur!




Chapitre XXII

Le petit qui criait au tome deux


Le lendemain du jour o ces vnements s'taient accomplis dans la
maison du boulevard de l'Hpital, un enfant, qui semblait venir du ct
du pont d'Austerlitz, montait par la contre-alle de droite dans la
direction de la barrire de Fontainebleau. Il tait nuit close. Cet
enfant tait ple, maigre, vtu de loques, avec un pantalon de toile au
mois de fvrier, et chantait  tue-tte.

Au coin de la rue du Petit-Banquier, une vieille courbe fouillait dans
un tas d'ordures  la lueur du rverbre; l'enfant la heurta en passant,
puis recula en s'criant:

--Tiens! moi qui avait pris a pour un norme, un norme chien!

Il pronona le mot norme pour la seconde fois avec un renflement de
voix goguenarde que des majuscules exprimeraient assez bien: un norme,
un NORME chien!

La vieille se redressa furieuse.

--Carcan de moutard! grommela-t-elle. Si je n'avais pas t penche, je
sais bien o je t'aurais flanqu mon pied!

L'enfant tait dj  distance.

--Kisss! kisss! fit-il. Aprs a, je ne me suis peut-tre pas tromp.

La vieille, suffoque d'indignation, se dressa tout  fait, et le
rougeoiement de la lanterne claira en plein sa face livide, toute
creuse d'angles et de rides, avec des pattes d'oie rejoignant les coins
de la bouche. Le corps se perdait dans l'ombre et l'on ne voyait que la
tte. On et dit le masque de la Dcrpitude dcoup par une lueur dans
la nuit. L'enfant la considra.

--Madame, dit-il, n'a pas le genre de beaut qui me conviendrait.

Il poursuivit son chemin et se remit  chanter:

              _Le roi Coupdesabot_
           _S'en allait  la chasse,_
          _ la chasse aux corbeaux..._

Au bout de ces trois vers, il s'interrompit. Il tait arriv devant le
numro 50-52, et, trouvant la porte ferme, il avait commenc  la
battre  coups de pied, coups de pied retentissants et hroques,
lesquels dcelaient plutt les souliers d'homme qu'il portait que les
pieds d'enfant qu'il avait.

Cependant cette mme vieille qu'il avait rencontre au coin de la rue du
Petit-Banquier accourait derrire lui poussant des clameurs et
prodiguant des gestes dmesurs.

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Dieu Seigneur! on enfonce la
porte! on dfonce la maison!

Les coups de pied continuaient.

La vieille s'poumonait.

--Est-ce qu'on arrange les btiments comme a  prsent!

Tout  coup elle s'arrta. Elle avait reconnu le gamin.

--Quoi! c'est ce satan!

--Tiens, c'est la vieille, dit l'enfant. Bonjour, la Burgonmuche. Je
viens voir mes anctres.

La vieille rpondit, avec une grimace composite, admirable
improvisation de la haine tirant parti de la caducit et de la laideur,
qui fut malheureusement perdue dans l'obscurit:

--Il n'y a personne, mufle.

--Bah! reprit l'enfant, o donc est mon pre?

-- la Force.

--Tiens! et ma mre?

-- Saint-Lazare.

--Eh bien! et mes soeurs?

--Aux Madelonnettes.

L'enfant se gratta le derrire de l'oreille, regarda mame Burgon, et
dit:

--Ah!

Puis il pirouetta sur ses talons, et, un moment aprs, la vieille reste
sur le pas de la porte l'entendit qui chantait de sa voix claire et
jeune en s'enfonant sous les ormes noirs frissonnant au vent d'hiver:

             _Le roi Coupdesabot_
           _S'en allait  la chasse,_
          _ la chasse aux corbeaux,_
           _Mont sur des chasses._
           _Quand on passait dessous_
           _On lui payait deux sous._


Livre premier--Quelques pages d'histoire




Chapitre I

Bien coup


1831 et 1832, les deux annes qui se rattachent immdiatement  la
Rvolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
plus frappants de l'histoire. Ces deux annes au milieu de celles qui
les prcdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
grandeur rvolutionnaire. On y distingue des prcipices. Les masses
sociales, les assises mmes de la civilisation, le groupe solide des
intrts superposs et adhrents, les profils sculaires de l'antique
formation franaise, y apparaissent et y disparaissent  chaque instant
 travers les nuages orageux des systmes, des passions et des thories.
Ces apparitions et ces disparitions ont t nommes la rsistance et le
mouvement. Par intervalles on y voit luire la vrit, ce jour de l'me
humaine.

Cette remarquable poque est assez circonscrite et commence  s'loigner
assez de nous pour qu'on puisse en saisir ds  prsent les lignes
principales.

Nous allons l'essayer.

La Restauration avait t une de ces phases intermdiaires difficiles 
dfinir, o il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrive d'une
grande nation  une tape. Ces poques sont singulires et trompent les
politiques qui veulent les exploiter. Au dbut, la nation ne demande que
le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, tre
petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
vnements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tte. On
donnerait Csar pour Prusias et Napolon pour le roi d'Yvetot.Quel bon
petit roi c'tait l! On a march depuis le point du jour, on est au
soir d'une longue et rude journe; on a fait le premier relais avec
Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisime avec Bonaparte, on
est reint. Chacun demande un lit.

Les dvouements las, les hrosmes vieillis, les ambitions repues, les
fortunes faites cherchent, rclament, implorent, sollicitent, quoi? Un
gte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillit,
du loisir; les voil contents. Cependant en mme temps de certains faits
surgissent, se font reconnatre et frappent  la porte de leur ct. Ces
faits sont sortis des rvolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
ils ont droit de s'installer dans la socit et ils s'y installent; et
la plupart du temps les faits sont des marchaux des logis et des
fourriers qui ne font que prparer le logement aux principes.

Alors voici ce qui apparat aux philosophes politiques.

En mme temps que les hommes fatigus demandent le repos, les faits
accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
la mme chose que le repos pour les hommes.

C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts aprs le protecteur;
c'est ce que la France demandait aux Bourbons aprs l'Empire.

Ces garanties sont une ncessit des temps. Il faut bien les accorder.
Les princes les octroient, mais en ralit c'est la force des choses
qui les donne. Vrit profonde et utile  savoir, dont les Stuarts ne se
doutrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent mme pas en 1814.

La famille prdestine qui revint en France quand Napolon s'croula eut
la simplicit fatale de croire que c'tait elle qui donnait, et que ce
qu'elle avait donn elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
possdait le droit divin, que la France ne possdait rien; et que le
droit politique concd dans la charte de Louis XVIII n'tait autre
chose qu'une branche du droit divin, dtache par la maison de Bourbon
et gracieusement donne au peuple jusqu'au jour o il plairait au roi de
s'en ressaisir. Cependant, au dplaisir que le don lui faisait, la
maison de Bourbon aurait d sentir qu'il ne venait pas d'elle.

Elle fut hargneuse au dix-neuvime sicle. Elle fit mauvaise mine 
chaque panouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
c'est--dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.

Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait t emport
devant elle comme un chssis de thtre. Elle ne s'aperut pas qu'elle
avait t apporte elle-mme de la mme faon. Elle ne vit pas qu'elle
aussi tait dans cette main qui avait t de l Napolon.

Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle tait le pass. Elle
se trompait; elle faisait partie du pass, mais tout le pass c'tait la
France. Les racines de la socit franaise n'taient point dans les
Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
Elles taient partout, except sous le trne.

La maison de Bourbon tait pour la France le noeud illustre et sanglant
de son histoire, mais n'tait plus l'lment principal de sa destine et
la base ncessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
on s'en tait pass vingt-deux ans; il y avait eu solution de
continuit; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
douts, eux qui se figuraient que Louis XVII rgnait le 9 thermidor et
que Louis XVIII rgnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
l'histoire, les princes n'avaient t si aveugles en prsence des faits
et de la portion d'autorit divine que les faits contiennent et
promulguent. Jamais cette prtention d'en bas qu'on appelle le droit des
rois n'avait ni  ce point le droit d'en haut.

Erreur capitale qui amena cette famille  remettre la main sur les
garanties octroyes en 1814, sur les concessions, comme elle les
qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'taient
nos conqutes; ce qu'elle appelait nos empitements, c'taient nos
droits.

Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
victorieuse de Bonaparte et enracine dans le pays, c'est--dire se
croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
levant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
individuel,  la nation la souverainet, au citoyen la libert. En
d'autres termes, elle nia  la nation ce qui la faisait nation et au
citoyen ce qui le faisait citoyen.

C'est l le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
juillet.

La Restauration tomba.

Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas t
absolument hostile  toutes les formes du progrs. De grandes choses
s'taient faites, elle tant  ct.

Sous la Restauration la nation s'tait habitue  la discussion dans le
calme, ce qui avait manqu  la Rpublique, et  la grandeur dans la
paix, ce qui avait manqu  l'Empire. La France libre et forte avait t
un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
rvolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumire des esprits.
Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'tat:
l'galit devant la loi, la libert de la conscience, la libert de la
parole, la libert de la presse, l'accessibilit de toutes les aptitudes
 toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
providence.

La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur ct, mais du
ct de la nation. Eux quittrent le trne avec gravit, mais sans
autorit; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
solennelles qui laissent une sombre motion  l'histoire; ce ne fut ni
le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napolon. Ils s'en
allrent, voil tout. Ils dposrent la couronne et ne gardrent pas
d'aurole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
manqurent dans une certaine mesure  la majest de leur malheur.
Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
ronde en table carre, parut plus soucieux de l'tiquette en pril que
de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dvous
qui aimaient leurs personnes et les hommes srieux qui honoraient leur
race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaque un matin  main
arme par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
qu'elle n'eut pas de colre. Elle se dfendit, se contint, remit les
choses  leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
l'exil, hlas! et s'arrta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
dais qui avait abrit Louis XIV, et le posa  terre doucement. Elle ne
toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et prcaution. Ce ne fut
pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
France entire, la France victorieuse et enivre de sa victoire, qui
sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
paroles de Guillaume du Vair aprs la journe des barricades: Il est
ays  ceux qui ont accoutum d'effleurer les faveurs des grands et
saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune afflige 
une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
adversit; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
vnrable, et principalement des affligs.

Les Bourbons emportrent le respect, mais non le regret. Comme nous
venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacrent
 l'horizon.

La Rvolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
le monde entier. Les uns se prcipitrent vers elle avec enthousiasme et
joie, les autres s'en dtournrent, chacun selon sa nature. Les princes
de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermrent les
yeux, blesss et stupfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
Effroi qui se comprend, colre qui s'excuse. Cette trange rvolution
avait  peine t un choc; elle n'avait pas mme fait  la royaut
vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
yeux des gouvernements despotiques toujours intresss  ce que la
libert se calomnie elle-mme, la Rvolution de Juillet avait le tort
d'tre formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tent ni
machin contre elle. Les plus mcontents, les plus irrits, les plus
frmissants, la saluaient; quels que soient nos gosmes et nos
rancunes, un respect mystrieux sort des vnements dans lesquels on
sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.

La Rvolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
Chose pleine de splendeur.

Le droit terrassant le fait. De l l'clat de la rvolution de 1830, de
l sa mansutude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'tre
violent.

Le droit, c'est le juste et le vrai.

Le propre du droit, c'est de rester ternellement beau et pur. Le fait,
mme le plus ncessaire en apparence, mme le mieux accept des
contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
peu de droit ou point du tout de droit, est destin infailliblement 
devenir, avec la dure du temps, difforme, immonde, peut-tre mme
monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup  quel degr de laideur le
fait peut arriver, vu  la distance des sicles, qu'on regarde
Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais gnie, ni un dmon, ni
un crivain lche et misrable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
pas seulement le fait italien, c'est le fait europen, le fait du
seizime sicle. Il semble hideux, et il l'est, en prsence de l'ide
morale du dix-neuvime.

Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des socits.
Terminer le duel, amalgamer l'ide pure avec la ralit humaine, faire
pntrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
voil le travail des sages.




Chapitre II

Mal cousu


Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.

La rvolution de 1830 s'tait vite arrte.

Sitt qu'une rvolution a fait cte, les habiles dpcent l'chouement.

Les habiles, dans notre sicle, se sont dcern  eux-mmes la
qualification d'hommes d'tat; si bien que ce mot, homme d'tat, a fini
par tre un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, l o il
n'y a qu'habilet, il y a ncessairement petitesse. Dire: les habiles,
cela revient  dire: les mdiocres.

De mme que dire: les hommes d'tat, cela quivaut quelquefois  dire:
les tratres.

 en croire les habiles donc, les rvolutions comme la Rvolution de
Juillet sont des artres coupes; il faut une prompte ligature. Le
droit, trop grandement proclam, branle. Aussi, une fois le droit
affirm, il faut raffermir l'tat. La libert assure, il faut songer au
pouvoir.

Ici les sages ne se sparent pas encore des habiles, mais ils commencent
 se dfier. Le pouvoir, soit. Mais, premirement, qu'est-ce que le
pouvoir? deuximement, d'o vient-il?

Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmure, et ils
continuent leur manoeuvre.

Selon ces politiques, ingnieux  mettre aux fictions profitables un
masque de ncessit, le premier besoin d'un peuple aprs une rvolution,
quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
procurer une dynastie. De cette faon, disent-ils, il peut avoir la paix
aprs sa rvolution, c'est--dire le temps de panser ses plaies et de
rparer sa maison. La dynastie cache l'chafaudage et couvre
l'ambulance.

Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.

 la rigueur, le premier homme de gnie ou mme le premier homme de
fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
Bonaparte et dans le second Iturbide.

Mais la premire famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
y a ncessairement une certaine quantit d'anciennet dans une race, et
la ride des sicles ne s'improvise pas.

Si l'on se place au point de vue des hommes d'tat, sous toutes
rserves, bien entendu, aprs une rvolution, quelles sont les qualits
du roi qui en sort? Il peut tre et il est utile qu'il soit
rvolutionnaire, c'est--dire participant de sa personne  cette
rvolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
illustr, qu'il en ait touch la hache ou mani l'pe.

Quelles sont les qualits d'une dynastie? Elle doit tre nationale,
c'est--dire rvolutionnaire  distance, non par des actes commis, mais
par les ides acceptes. Elle doit se composer de pass et tre
historique, se composer d'avenir et tre sympathique.

Tout ceci explique pourquoi les premires rvolutions se contentent de
trouver un homme, Cromwell ou Napolon; et pourquoi les deuximes
veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
maison d'Orlans.

Les maisons royales ressemblent  ces figuiers de l'Inde dont chaque
rameau, en se courbant jusqu' terre, y prend racine et devient un
figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie.  la seule condition
de se courber jusqu'au peuple.

Telle est la thorie des habiles.

Voici donc le grand art: faire un peu rendre  un succs le son d'une
catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
jusqu'au ralentissement du progrs, affadir cette aurore, dnoncer et
retrancher les prets de l'enthousiasme, couper les angles et les
ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le gant
peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la dite  cet excs
de sant, mettre Hercule en traitement de convalescence, dlayer
l'vnement dans l'expdient, offrir aux esprits altrs d'idal ce
nectar tendu de tisane, prendre ses prcautions contre le trop de
russite, garnir la rvolution d'un abat-jour.

1830 pratiqua cette thorie, dj applique  l'Angleterre par 1688.

1830 est une rvolution arrte  mi-cte. Moiti de progrs;
quasi-droit. Or la logique ignore l' peu prs; absolument comme le
soleil ignore la chandelle.

Qui arrte les rvolutions  mi-cte? La bourgeoisie.

Pourquoi?

Parce que la bourgeoisie est l'intrt arriv  satisfaction. Hier
c'tait l'apptit, aujourd'hui c'est la plnitude, demain ce sera la
satit.

Le phnomne de 1814 aprs Napolon se reproduisit en 1830 aprs Charles
X.

On a voulu,  tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
est tout simplement la portion contente du peuple. Le bourgeois, c'est
l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
caste.

Mais, pour vouloir s'asseoir trop tt, on peut arrter la marche mme du
genre humain. Cela a t souvent la faute de la bourgeoisie.

On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'gosme n'est pas
une des divisions de l'ordre social.

Du reste, il faut tre juste mme envers l'gosme, l'tat auquel
aspirait, aprs la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
nomme la bourgeoisie, ce n'tait pas l'inertie, qui se complique
d'indiffrence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'tait
pas le sommeil, qui suppose un oubli momentan accessible aux songes;
c'tait la halte.

La halte est un mot form d'un double sens singulier et presque
contradictoire: troupe en marche, c'est--dire mouvement; station,
c'est--dire repos.

La halte, c'est la rparation des forces; c'est le repos arm et
veill; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.

C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.

Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrs.

Il fallait donc  la bourgeoisie, comme aux hommes d'tat, un homme qui
exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualit
composite, signifiant rvolution et signifiant stabilit, en d'autres
termes affermissant le prsent par la compatibilit vidente du pass
avec l'avenir.

Cet homme tait tout trouv. Il s'appelait Louis-Philippe d'Orlans.

Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
nomma _la meilleure des rpubliques_. L'htel de ville de Paris remplaa
la cathdrale de Reims.

Cette substitution d'un demi-trne au trne complet fut l'oeuvre de
1830.

Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
Tout cela tait fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.




Chapitre III

Louis-Philippe


Les rvolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
ferme et choisissent bien. Mme incompltes, mme abtardies et
mtines, et rduites  l'tat de rvolution cadette, comme la
rvolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidit
providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur clipse n'est
jamais une abdication.

Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les rvolutions, elles aussi,
se trompent, et de graves mprises se sont vues.

Revenons  1830. 1830, dans sa dviation, eut du bonheur. Dans
l'tablissement qui s'appela l'ordre aprs la rvolution coupe court,
le roi valait mieux que la royaut. Louis-Philippe tait un homme rare.

Fils d'un pre auquel l'histoire accordera certainement les
circonstances attnuantes, mais aussi digne d'estime que ce pre avait
t digne de blme; ayant toutes les vertus prives et plusieurs des
vertus publiques; soigneux de sa sant, de sa fortune, de sa personne,
de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
prix d'une anne; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
chargs de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
d'alcve rgulire devenue utile aprs les anciens talages illgitimes
de la branche ane; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
est plus rare, tous les langages de tous les intrts, et les parlant;
admirable reprsentant de la classe moyenne, mais la dpassant, et de
toutes les faons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
apprciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
intrinsque, et, sur la question mme de sa race, trs particulier, se
dclarant Orlans et non Bourbon; trs premier prince du sang tant qu'il
n'avait t qu'altesse srnissime, mais franc bourgeois le jour o il
fut majest; diffus en public, concis dans l'intimit; avare signal,
mais non prouv; au fond, un de ces conomes aisment prodigues pour
leur fantaisie ou leur devoir; lettr, et peu sensible aux lettres;
gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; ador de sa
famille et de sa maison; causeur sduisant; homme d'tat dsabus,
intrieurement froid, domin par l'intrt immdiat, gouvernant toujours
au plus prs, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
piti les supriorits sur les mdiocrits, habile  faire donner tort
par les majorits parlementaires  ces unanimits mystrieuses qui
grondent sourdement sous les trnes; expansif, parfois imprudent dans
son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
fertile en expdients, en visages, en masques; faisant peur  la France
de l'Europe et  l'Europe de la France; aimant incontestablement son
pays, mais prfrant sa famille; prisant plus la domination que
l'autorit et l'autorit que la dignit, disposition qui a cela de
funeste que, tournant tout au succs, elle admet la ruse et ne rpudie
pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
prserve la politique des chocs violents, l'tat des fractures et la
socit des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se dmentant; hardi
contre l'Autriche  Ancne, opinitre contre l'Angleterre en Espagne,
bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
Marseillaise; inaccessible  l'abattement, aux lassitudes, au got du
beau et de l'idal, aux gnrosits tmraires,  l'utopie,  la
chimre,  la colre,  la vanit,  la crainte; ayant toutes les formes
de l'intrpidit personnelle; gnral  Valmy, soldat  Jemmapes; tt
huit fois par le rgicide, et toujours souriant; brave comme un
grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
chances d'un branlement europen, et impropre aux grandes aventures
politiques; toujours prt  risquer sa vie, jamais son oeuvre; dguisant
sa volont en influence afin d'tre plutt obi comme intelligence que
comme roi; dou d'observation et non de divination; peu attentif aux
esprits, mais se connaissant en hommes, c'est--dire ayant besoin de
voir pour juger; bon sens prompt et pntrant, sagesse pratique, parole
facile, mmoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mmoire, son
unique point de ressemblance avec Csar, Alexandre et Napolon; sachant
les faits, les dtails, les dates, les noms propres, ignorant les
tendances, les passions, les gnies divers de la foule, les aspirations
intrieures, les soulvements cachs et obscurs des mes, en un mot,
tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
accept par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne rgnant pas assez; son
premier ministre  lui-mme; excellent  faire de la petitesse des
ralits un obstacle  l'immensit des ides; mlant  une vraie facult
cratrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
esprit de procdure et de chicane; fondateur et procureur d'une
dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
avou; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
pouvoir malgr l'inquitude de la France, et de la puissance malgr la
jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera class parmi les hommes
minents de son sicle, et serait rang parmi les gouvernants les plus
illustres de l'histoire, s'il et un peu aim la gloire et s'il et eu
le sentiment de ce qui est grand au mme degr que le sentiment de ce
qui est utile.

Louis-Philippe avait t beau, et, vieilli, tait rest gracieux; pas
toujours agr de la nation, il l'tait toujours de la foule; il
plaisait. Il avait ce don, le charme. La majest lui faisait dfaut; il
ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
vieillard. Ses manires taient du vieux rgime et ses habitudes du
nouveau, mlange du noble et du bourgeois qui convenait  1830;
Louis-Philippe tait la transition rgnante; il avait conserv
l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
il crivait _les polonois_ et il prononait _les hongrais_. Il portait
l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Lgion
d'honneur comme Napolon.

Il allait peu  la chapelle, point  la chasse, jamais  l'Opra.
Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
cela entrait dans sa popularit bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
fait partie de son aurole. Il tait un peu maon, un peu jardinier et
un peu mdecin; il saignait un postillon tomb de cheval; Louis-Philippe
n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait vers le sang
pour gurir.

Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
dfalcation  faire; il y a ce qui accuse la royaut, ce qui accuse le
rgne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
total diffrent. Le droit dmocratique confisqu, le progrs devenu le
deuxime intrt, les protestations de la rue rprimes violemment,
l'excution militaire des insurrections, l'meute passe par les armes,
la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays rel
par le pays lgal, le gouvernement de compte  demi avec trois cent
mille privilgis, sont le fait de la royaut; la Belgique refuse,
l'Algrie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi  Abd-el-Kader,
Blaye, Deutz achet, Pritchard pay, sont le fait du rgne; la politique
plus familiale que nationale est le fait du roi.

Comme on voit, le dcompte opr, la charge du roi s'amoindrit.

Sa grande faute, la voici: il a t modeste au nom de la France.

D'o vient cette faute?

Disons-le.

Louis-Philippe a t un roi trop pre; cette incubation d'une famille
qu'on veut faire clore dynastie a peur de tout et n'entend pas tre
drange; de l des timidits excessives, importunes au peuple qui a le
14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
militaire.

Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent tre
remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
famille, la famille la mritait. Ce groupe domestique tait admirable.
Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
Marie d'Orlans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
Charles d'Orlans l'avait mis parmi les potes. Elle avait fait de son
me un marbre qu'elle avait nomm Jeanne d'Arc. Deux des fils de
Louis-Philippe avaient arrach  Metternich cet loge dmagogique. _Ce
sont des jeunes gens comme on n'en voit gure et des princes comme on
n'en voit pas_.

Voil, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
Louis-Philippe.

tre le prince galit, porter en soi la contradiction de la
Restauration et de la Rvolution, avoir ce ct inquitant du
rvolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut l la
fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
complte d'un homme  un vnement; l'un entra dans l'autre, et
l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
avait pour lui cette grande dsignation au trne, l'exil. Il avait t
proscrit, errant, pauvre. Il avait vcu de son travail. En Suisse, cet
apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
vieux cheval pour manger.  Reichenau, il avait donn des leons de
mathmatiques pendant que sa soeur Adlade faisait de la broderie et
cousait. Ces souvenirs mls  un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
Il avait dmoli de ses propres mains la dernire cage de fer du Mont
Saint-Michel, btie par Louis XI et utilise par Louis XV. C'tait le
compagnon de Dumouriez, c'tait l'ami de Lafayette; il avait t du club
des jacobins; Mirabeau lui avait frapp sur l'paule; Danton lui avait
dit: Jeune homme!  vingt-quatre ans, en 93, tant M. de Chartres, du
fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assist au procs
de Louis XVI, si bien nomm _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle
de la Rvolution, brisant la royaut dans le roi et le roi avec la
royaut, sans presque remarquer l'homme dans le farouche crasement de
l'ide, le vaste orage de l'assemble tribunal, la colre publique
interrogeant, Capet ne sachant que rpondre, l'effrayante vacillation
stupfaite de cette tte royale sous ce souffle sombre, l'innocence
relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
de celui qui tait condamn, il avait regard ces choses, il avait
contempl ces vertiges; il avait vu les sicles comparatre  la barre
de la Convention; il avait vu, derrire Louis XVI, cet infortun passant
responsable, se dresser dans les tnbres la formidable accuse, la
monarchie; et il lui tait rest dans l'me l'pouvante respectueuse de
ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
justice de Dieu.

La trace que la Rvolution avait laisse en lui tait prodigieuse. Son
souvenir tait comme une empreinte vivante de ces grandes annes minute
par minute. Un jour, devant un tmoin dont il nous est impossible de
douter, il rectifia de mmoire toute la lettre A de la liste
alphabtique de l'assemble constituante.

Louis-Philippe a t un roi de plein jour. Lui rgnant, la presse a t
libre, la tribune a t libre, la conscience et la parole ont t
libres. Les lois de septembre sont  claire-voie. Bien que sachant le
pouvoir rongeur de la lumire sur les privilges, il a laiss son trne
expos  la lumire. L'histoire lui tiendra compte de cette loyaut.

Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scne, est
aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procs n'est
encore qu'en premire instance.

L'heure o l'histoire parle avec son accent vnrable et libre n'a pas
encore sonn pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
le jugement dfinitif; l'austre et illustre historien Louis Blanc a
lui-mme rcemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a t
l'lu de ces deux  peu prs qu'on appelle les 221 et 1830; c'est--dire
d'un demi-parlement et d'une demi-rvolution; et dans tous les cas, au
point de vue suprieur o doit se placer la philosophie, nous ne
pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
certaines rserves au nom du principe dmocratique absolu; aux yeux de
l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
dire ds  prsent, ces rserves faites, c'est que, somme toute et de
quelque faon qu'on le considre, Louis-Philippe, pris en lui-mme et au
point de vue de la bont humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient pass
sur un trne.

Qu'a-t-il contre lui? Ce trne. tez de Louis-Philippe le roi, il reste
l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu' tre admirable.
Souvent, au milieu des plus graves soucis, aprs une journe de lutte
contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
appartement, et l, puis de fatigue, accabl de sommeil, que
faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit  rviser un
procs criminel, trouvant que c'tait quelque chose de tenir tte 
l'Europe, mais que c'tait une plus grande affaire encore d'arracher un
homme au bourreau. Il s'opinitrait contre son garde des sceaux; il
disputait pied  pied le terrain de la guillotine aux procureurs
gnraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois
les dossiers empils couvraient sa table; il les examinait tous; c'tait
une angoisse pour lui d'abandonner ces misrables ttes condamnes. Un
jour il disait au mme tmoin que nous avons indiqu tout  l'heure:
_Cette nuit, j'en ai gagn sept_. Pendant les premires annes de son
rgne, la peine de mort fut comme abolie, et l'chafaud relev fut une
violence faite au roi. La Grve ayant disparu avec la branche ane, une
Grve bourgeoise fut institue sous le nom de Barrire Saint-Jacques;
les hommes pratiques sentirent le besoin d'une guillotine quasi
lgitime; et ce fut l une des victoires de Casimir Perier, qui
reprsentait les cts troits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
qui en reprsentait les cts libraux. Louis-Philippe avait annot de
sa main Beccaria. Aprs la machine Fieschi, il s'criait: _Quel dommage
que je n'aie pas t bless! j'aurais pu faire grce_. Une autre fois,
faisant allusion aux rsistances de ses ministres, il crivait  propos
d'un condamn politique qui est une des plus gnreuses figures de notre
temps: _Sa grce est accorde, il ne me reste plus qu' l'obtenir_.
Louis-Philippe tait doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.

Or, pour nous, dans l'histoire o l bont est la perle rare, qui a t
bon passe presque avant qui a t grand.

Louis-Philippe ayant t apprci svrement par les uns, durement
peut-tre par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantme
lui-mme aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne dposer pour lui devant
l'histoire; cette dposition, quelle qu'elle soit, est videmment et
avant tout dsintresse; une pitaphe crite par un mort est sincre;
une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mmes tnbres
donne le droit de louange; et il est peu  craindre qu'on dise jamais de
deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatt l'autre.




Chapitre IV

Lzardes sous la fondation


Au moment o le drame que nous racontons va pntrer dans l'paisseur
d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du rgne de
Louis-Philippe, il ne fallait pas d'quivoque, et il tait ncessaire
que ce livre s'expliqut sur ce roi.

Louis-Philippe tait entr dans l'autorit royale sans violence, sans
action directe de sa part, par le fait d'un virement rvolutionnaire,
videmment fort distinct du but rel de la rvolution, mais dans lequel
lui, duc d'Orlans, n'avait aucune initiative personnelle. Il tait n
prince et se croyait lu roi. Il ne s'tait point donn  lui-mme ce
mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
accept; convaincu,  tort certes, mais convaincu que l'offre tait
selon le droit et que l'acceptation tait selon le devoir. De l une
possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
Louis-Philippe tant de bonne foi dans sa possession, et la dmocratie
tant de bonne foi dans son attaque, la quantit d'pouvante qui se
dgage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la dmocratie. Un
choc de principes ressemble  un choc d'lments. L'ocan dfend l'eau,
l'ouragan dfend l'air; le roi dfend la royaut, la dmocratie dfend
le peuple; le relatif, qui est la monarchie, rsiste  l'absolu, qui est
la rpublique; la socit saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
il n'y a point ici  blmer ceux qui luttent; un des deux partis
videmment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
sur deux rivages  la fois, un pied dans la rpublique, un pied dans la
royaut; il est indivisible, et tout d'un ct; mais ceux qui se
trompent se trompent sincrement; un aveugle n'est pas plus un coupable
qu'un Venden n'est un brigand. N'imputons donc qu' la fatalit des
choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces temptes,
l'irresponsabilit humaine y est mle.

Achevons cet expos.

Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, n
d'hier, combattre aujourd'hui.  peine install, il sentait dj partout
de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
frachement pos et si peu solide.

La rsistance naquit le lendemain; peut-tre mme tait-elle ne la
veille.

De mois en mois, l'hostilit grandit, et de sourde devint patente.

La Rvolution de Juillet, peu accepte hors de France par les rois, nous
l'avons dit, avait t en France diversement interprte.

Dieu livre aux hommes ses volonts visibles dans les vnements, texte
obscur crit dans une langue mystrieuse. Les hommes en font
sur-le-champ des traductions; traductions htives, incorrectes, pleines
de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
dchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
besogne est faite depuis longtemps; il y a dj vingt traductions sur la
place publique. De chaque traduction nat un parti, et de chaque
contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
et chaque faction croit possder la lumire.

Souvent le pouvoir lui-mme est une faction.

Il y a dans les rvolutions des nageurs  contre-courant; ce sont les
vieux partis.

Pour les vieux partis qui se rattachent  l'hrdit par la grce de
Dieu, les rvolutions tant sorties du droit de rvolte, on a droit de
rvolte contre elles. Erreur. Car dans les rvolutions le rvolt, ce
n'est pas le peuple, c'est le roi. Rvolution est prcisment le
contraire de rvolte. Toute rvolution, tant un accomplissement normal,
contient en elle sa lgitimit, que de faux rvolutionnaires dshonorent
quelquefois, mais qui persiste, mme souille, qui survit, mme
ensanglante. Les rvolutions sortent, non d'un accident, mais de la
ncessit. Une rvolution est un retour du factice au rel. Elle est
parce qu'il faut qu'elle soit.

Les vieux partis lgitimistes n'en assaillaient pas moins la rvolution
de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
l o elle tait vulnrable, au dfaut de sa cuirasse,  son manque de
logique; ils attaquaient cette rvolution dans sa royaut. Ils lui
criaient: Rvolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
qui visent juste.

Ce cri, les rpublicains le poussaient galement. Mais, venant d'eux, ce
cri tait logique. Ce qui tait ccit chez les lgitimistes tait
clairvoyance chez les dmocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
La dmocratie indigne le lui reprochait.

Entre l'attaque du pass et l'attaque de l'avenir, l'tablissement de
juillet se dbattait. Il reprsentait la minute, aux prises d'une part
avec les sicles monarchiques, d'autre part avec le droit ternel.

En outre, au dehors, n'tant plus la rvolution et devenant la
monarchie, 1830 tait oblig de prendre le pas de l'Europe. Garder la
paix, surcrot de complication. Une harmonie voulue  contre-sens est
souvent plus onreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
musel, mais toujours grondant, naquit la paix arme, ce ruineux
expdient de la civilisation suspecte  elle-mme. La royaut de juillet
se cabrait, malgr qu'elle en et, dans l'attelage des cabinets
europens. Metternich l'et volontiers mise  la plate-longe. Pousse en
France par le progrs, elle poussait en Europe les monarchies, ces
tardigrades. Remorque, elle remorquait.

Cependant,  l'intrieur, pauprisme, proltariat, salaire, ducation,
pnalit, prostitution, sort de la femme, richesse, misre, production,
consommation, rpartition, change, monnaie, crdit, droit du capital,
droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
socit; surplomb terrible.

En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
manifestait.  la fermentation dmocratique rpondait la fermentation
philosophique. L'lite se sentait trouble comme la foule; autrement,
mais autant.

Des penseurs mditaient, tandis que le sol, c'est--dire le peuple,
travers par les courants rvolutionnaires, tremblait sous eux avec je
ne sais quelles vagues secousses pileptiques. Ces songeurs, les uns
isols, les autres runis en familles et presque en communions,
remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondment;
mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
les profondeurs d'un volcan,  peine drangs par les commotions sourdes
et par les fournaises entrevues.

Cette tranquillit n'tait pas le moins beau spectacle de cette poque
agite.

Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
s'occupaient de la question du bonheur.

Le bien-tre de l'homme, voil ce qu'ils voulaient extraire de la
socit.

Ils levaient les questions matrielles, les questions d'agriculture,
d'industrie, de commerce, presque  la dignit d'une religion. Dans la
civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
l'homme, les intrts se combinent, s'agrgent et s'amalgament de
manire  former une vritable roche dure, selon une loi dynamique
patiemment tudie par les conomistes, ces gologues de la politique.

Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations diffrentes, mais
qu'on peut dsigner tous par le titre gnrique de socialistes,
tchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
la flicit humaine.

Depuis la question de l'chafaud jusqu' la question de la guerre, leurs
travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclam par la
Rvolution franaise, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
l'enfant.

On ne s'tonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
pas ici  fond, au point de vue thorique, les questions souleves par
le socialisme. Nous nous bornons  les indiquer.

Tous les problmes que les socialistes se proposaient, les visions
cosmogoniques, la rverie et le mysticisme carts, peuvent tre ramens
 deux problmes principaux:

Premier problme: Produire la richesse.

Deuxime problme: La rpartir.

Le premier problme contient la question du travail.

Le deuxime contient la question du salaire.

Dans le premier problme il s'agit de l'emploi des forces.

Dans le second de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces rsulte la puissance publique.

De la bonne distribution des jouissances rsulte le bonheur individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution gale, mais
distribution quitable. La premire galit, c'est l'quit.

De ces deux choses combines, puissance publique au dehors, bonheur
individuel au dedans, rsulte la prosprit sociale.

Prosprit sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
nation grande. L'Angleterre rsout le premier de ces deux problmes.
Elle cre admirablement la richesse; elle la rpartit mal. Cette
solution qui n'est complte que d'un ct la mne fatalement  ces deux
extrmes: opulence monstrueuse, misre monstrueuse. Toutes les
jouissances  quelques-uns, toutes les privations aux autres,
c'est--dire au peuple; le privilge, l'exception, le monopole, la
fodalit, naissent du travail mme. Situation fausse et dangereuse qui
assoit la puissance publique sur la misre prive, et qui enracine la
grandeur de l'tat dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
compose o se combinent tous les lments matriels et dans laquelle
n'entre aucun lment moral.

Le communisme et la loi agraire croient rsoudre le deuxime problme.
Ils se trompent. Leur rpartition tue la production. Le partage gal
abolit l'mulation. Et par consquent le travail. C'est une rpartition
faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
de s'arrter  ces prtendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
la rpartir. Les deux problmes veulent tre rsolus ensemble pour tre
bien rsolus. Les deux solutions veulent tre combines et n'en faire
qu'une.

Ne rsolvez que le premier des deux problmes, vous serez Venise, vous
serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
ou comme l'Angleterre une puissance matrielle; vous serez le mauvais
riche. Vous prirez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
n'est que l'gosme, tout ce qui ne reprsente pas pour le genre humain
une vertu ou une ide.

Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
dsignons non des peuples, mais des constructions sociales, les
oligarchies superposes aux nations, et non les nations elles-mmes. Les
nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
renatra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.

Rsolvez les deux problmes, encouragez le riche et protgez le pauvre,
supprimez la misre, mettez un terme  l'exploitation injuste du faible
par le fort, mettez un frein  la jalousie inique de celui qui est en
route contre celui qui est arriv, ajustez mathmatiquement et
fraternellement le salaire au travail, mlez l'enseignement gratuit et
obligatoire  la croissance de l'enfance et faites de la science la base
de la virilit, dveloppez les intelligences tout en occupant les bras,
soyez  la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
dmocratisez la proprit, non en l'abolissant, mais en
l'universalisant, de faon que tout citoyen sans exception soit
propritaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
produire la richesse et sachez la rpartir; et vous aurez tout ensemble
la grandeur matrielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
vous appeler la France.

Voil, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'garaient, ce que
disait le socialisme; voil ce qu'il cherchait dans les faits, voil ce
qu'il bauchait dans les esprits.

Efforts admirables! tentatives sacres!

Ces doctrines, ces thories, ces rsistances, la ncessit inattendue
pour l'homme d'tat de compter avec les philosophes, de confuses
vidences entrevues, une politique nouvelle  crer, d'accord avec le
vieux monde sans trop de dsaccord avec l'idal rvolutionnaire, une
situation dans laquelle il fallait user Lafayette  dfendre Polignac,
l'intuition du progrs transparent sous l'meute, les chambres et la
rue, les comptitions  quilibrer autour de lui, sa foi dans la
rvolution, peut-tre on ne sait quelle rsignation ventuelle ne de la
vague acceptation d'un droit dfinitif et suprieur, sa volont de
rester de sa race, son esprit de famille, son sincre respect du peuple,
sa propre honntet, proccupaient Louis-Philippe presque
douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il ft,
l'accablaient sous la difficult d'tre roi.

Il sentait sous ses pieds une dsagrgation redoutable, qui n'tait
pourtant pas une mise en poussire, la France tant plus France que
jamais.

De tnbreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre trange
gagnant de proche en proche, s'tendait peu  peu sur les hommes, sur
les choses, sur les ides; ombre qui venait des colres et des systmes.
Tout ce qui avait t htivement touff remuait et fermentait. Parfois
la conscience de l'honnte homme reprenait sa respiration tant il y
avait de malaise dans cet air o les sophismes se mlaient aux vrits.
Les esprits tremblaient dans l'anxit sociale comme les feuilles 
l'approche d'un orage. La tension lectrique tait telle qu' de
certains instants le premier venu, un inconnu, clairait. Puis
l'obscurit crpusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
sourds grondements pouvaient faire juger de la quantit de foudre qu'il
y avait dans la nue.

Vingt mois  peine s'taient couls depuis la Rvolution de Juillet,
l'anne 1832 s'tait ouverte avec un aspect d'imminence et de dtresse.
La dtresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
Cond disparu dans les tnbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant  un prince franais et donne
 un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrire nous deux
dmons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
tremblant en Italie, Metternich tendant la main sur Bologne, la France
brusquant l'Autriche  Ancne, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
regards irrits guettant la France, l'Angleterre, allie suspecte, prte
 pousser ce qui pencherait et  se jeter sur ce qui tomberait, la
pairie s'abritant derrire Beccaria pour refuser quatre ttes  la loi,
les fleurs de lys ratures sur la voiture du roi, la croix arrache de
Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruin, Benjamin Constant mort
dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'puisement du pouvoir; la
maladie politique et la maladie sociale se dclarant  la fois dans les
deux capitales du royaume, l'une la ville de la pense, l'autre la ville
du travail;  Paris la guerre civile,  Lyon la guerre servile; dans les
deux cits la mme lueur de fournaise; une pourpre de cratre au front
du peuple; le midi fanatis, l'ouest troubl, la duchesse de Berry dans
la Vende, les complots, les conspirations, les soulvements, le
cholra, ajoutaient  la sombre rumeur des ides le sombre tumulte des
vnements.




Chapitre V

Faits d'o l'histoire sort et que l'histoire ignore


Vers la fin d'avril, tout s'tait aggrav. La fermentation devenait du
bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu  et l de petites meutes
partielles, vite comprimes, mais renaissantes, signe d'une vaste
conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
entrevoyait les linaments encore peu distincts et mal clairs d'une
rvolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
faubourg Saint-Antoine.

Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauff, entrait en bullition.

Les cabarets de la rue de Charonne taient, quoique la jonction de ces
deux pithtes semble singulire applique  des cabarets, graves et
orageux.

Le gouvernement y tait purement et simplement mis en question. On y
discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester
tranquille_. Il y avait des arrire-boutiques o l'on faisait jurer 
des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
et qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis. Une fois
l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaretfaisait une
voix sonore et disait: _Tu l'entends! tu l'as jur_! Quelquefois on
montait au premier tage dans une chambre close, et l il se passait des
scnes presque maonniques. On faisait prter  l'initi des serments
_pour lui rendre service ainsi qu'aux pres de famille_. C'tait la
formule.

Dans les salles basses on lisait des brochures subversives. _Ils
crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps.

On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms
des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun
dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en
demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallle avec le
gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des
cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes en bourgeois et en
beaux habits venaient, faisant des embarras, et ayant l'airde
commander, donnaient des poignes de mains _aux plus importants_, et
s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
changeait  voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mr,
la chose est comble_.--C'tait bourdonn par tous ceux qui taient l,
pour emprunter l'expression mme d'un des assistants. L'exaltation tait
telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'cria: _Nous n'avons
pas d'armes_!--Un de ses camarades rpondit:--_Les soldats en
ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte 
l'arme d'Italie.--Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas l. On ne comprend
gure ce qu'ils pouvaient cacher aprs avoir dit ce qu'ils disaient.

Les runions taient quelquefois priodiques.  de certaines, on n'tait
jamais plus de huit ou dix, et toujours les mmes. Dans d'autres,
entrait qui voulait, et la salle tait si pleine qu'on tait forc de se
tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
autres parce que _c'tait leur chemin pour aller au travail_. Comme
pendant la rvolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
qui embrassaient les nouveaux venus.

D'autres faits expressifs se faisaient jour.

Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand
de vin, ce qui est d, la rvolution le payera_.

Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
rvolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.

Des ouvriers se runissaient chez un matre d'escrime qui donnait des
assauts rue de Cotte. Il y avait l un trophe d'armes form d'espadons
en bois, de cannes, de btons et de fleurets. Un jour on dmoucheta les
fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a
t plus tard Qunisset.

Les choses quelconques qui se prmditaient prenaient peu  peu on ne
sait quelle trange notorit. Une femme balayant sa porte disait  une
autre femme:--_Depuis longtemps on travaille  force  faire des
cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adresses aux
gardes nationales des dpartements. Une de ces proclamations tait
signe: _Burtot, marchand de vin_.

Un jour,  la porte d'un liquoriste du march Lenoir, un homme ayant un
collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait 
haute voix un crit singulier qui semblait maner d'un pouvoir occulte.
Des groupes s'taient forms autour de lui et applaudissaient. Les
passages qui remuaient le plus la foule ont t recueillis et
nots.--...Nos doctrines sont entraves, nos proclamations sont
dchires, nos afficheurs sont guetts et jets en prison....La
dbcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
juste-milieu.--...L'avenir des peuples s'labore dans nos rangs
obscurs.--...Voici les termes poss: action ou raction, rvolution
ou contre-rvolution. Car,  notre poque, on ne croit plus  l'inertie
ni  l'immobilit. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
question. Il n'y en a pas d'autre.--...Le jour o nous ne vous
conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-l aidez-nous  marcher.
Tout cela en plein jour.

D'autres faits, plus audacieux encore, taient suspects au peuple 
cause de leur audace mme. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis
babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.

Entre autres choses, ce passant disait:

-- bas la proprit! L'opposition de gauche est lche et tratre.
Quand elle veut avoir raison, elle prche la rvolution. Elle est
dmocrate pour n'tre pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
Les rpublicains sont des btes  plumes. Dfiez-vous des rpublicains,
citoyens travailleurs.

--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.

Ce cri mit fin au discours.

Des incidents mystrieux se produisaient.

 la chute du jour, un ouvrier rencontrait prs du canalun homme bien
mis qui lui disait:--O vas-tu, citoyen?--Monsieur, rpondait
l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connatre.--Je te connais bien,
moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comit. On
te souponne de n'tre pas bien sr. Tu sais que si tu rvlais quelque
chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait  l'ouvrier une poigne de
main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientt.

La police, aux coutes, recueillait, non plus seulement dans les
cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:

--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand  un bniste.

--Pourquoi?

--Il va y avoir un coup de feu  faire.

Deux passants en haillons changeaient ces rpliques remarquables,
grosses d'une apparente jacquerie:

--Qui nous gouverne?

--C'est monsieur Philippe.

--Non, c'est la bourgeoisie.

On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
mauvaise part. Les Jacques, c'taient les pauvres. Or ceux qui ont faim
ont droit.

Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait 
l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque.

D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un foss du
rond-point de la barrire du Trne, on ne saisissait que ceci:

--On fera le possible pour qu'il ne se promne plus dans Paris.

Qui, _il_? Obscurit menaante.

Les principaux chefs, comme on disait dans le faubourg, se tenaient 
l'cart. On croyait qu'ils se runissaient, pour se concerter, dans un
cabaret prs de la pointe Saint-Eustache. Un nomm Aug.--, chef de la
Socit des Secours pour les tailleurs, rue Mondtour, passait pour
servir d'intermdiaire central entre les chefs et le faubourg
Saint-Antoine. Nanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fiert singulire de
cette rponse faite plus tard par un accus devant la Cour des pairs:

--Quel tait votre chef?

--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_.

Ce n'taient gure encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ou-dire. D'autres
indices survenaient.

Un charpentier, occup rue de Reuilly  clouer les planches d'une
palissade autour d'un terrain o s'levait une maison en construction,
trouvait dans ce terrain un fragment de lettre dchire o taient
encore lisibles les lignes que voici:

--...Il faut que le comit prenne des mesures pour empcher le
recrutement dans les sections pour les diffrentes socits...

Et en post-scriptum:

Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
Faubourg-Poissonnire, n 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
un armurier, dans une cour. La section ne possde point d'armes.

Ce qui fit que le charpentier s'mut et montra la chose  ses voisins,
c'est qu' quelques pas plus loin il ramassa un autre papier galement
dchir et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
configuration  cause de l'intrt historique de ces tranges documents:

          _Q C D E_
          _u og a1 fe_

_Apprenez cette liste par coeur. Aprs, vous la dchirerez. Les hommes
admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._

_Salut et fraternit._
                                             _L._

Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
_quinturions, centurions, dcurions, claireurs_, et le sens de ces
lettres: _u og a1 fe_ qui tait une date et qui voulait dire _ce __15
avril 18__32_. Sous chaque majuscule taient inscrits des noms suivis
d'indications trs caractristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83
cartouches. Homme sr.--C. _Boubire_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D.
_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1
sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc.

Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le mme enclos, un troisime
papier sur lequel tait crite au crayon, mais trs lisiblement, cette
espce de liste nigmatique:

Unit. Blanchard. Arbre-sec. 6.
Barra. Soize. Salle-au-Comte.
Kosciusko. Aubry le boucher?
J. J. R.
Caus Gracchus.
Droit de rvision. Dufond. Four.
Chute des Girondins. Derbac. Maubue.
Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.
Marseillaise.
Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.
Hoche.
Marceau. Platon. Arbre-sec.
Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_.

L'honnte bourgeois entre les mains duquel cette liste tait demeure en
sut la signification. Il parat que cette liste tait la nomenclature
complte des sections du quatrime arrondissement de la socit des
Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
Aujourd'hui que tous ces faits rests dans l'ombre ne sont plus que de
l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
socit des Droits de l'Homme semble avoir t postrieure  la date o
ce papier fut trouv. Peut-tre n'tait-ce qu'une bauche.

Cependant, aprs les propos et les paroles, aprs les indices crits,
des faits matriels commenaient  percer.

Rue Popincourt, chez un marchand de bric--brac, on saisissait dans le
tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes galement
plies en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrs
de ce mme papier gris plis en forme de cartouche, et une carte sur
laquelle on lisait ceci:

    Salptre 12 onces.
    Soufre    2 onces.
    Charbon   2 onces et demie.
    Eau       2 onces.

Le procs-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
odeur de poudre.

Un maon revenant, sa journe faite, oubliait un petit paquet sur un
banc prs du pont d'Austerlitz. Ce paquet tait port au corps de garde.
On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprims, signs
_Lahautire_, une chanson intitule: _Ouvriers, associez-vous_, et une
bote de fer-blanc pleine de cartouches.

Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tter comme il avait
chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.

Dans un foss sur le boulevard, entre le Pre-Lachaise et la barrire du
Trne,  l'endroit le plus dsert, des enfants, en jouant, dcouvraient
sous un tas de copeaux et d'pluchures un sac qui contenait un moule 
balles, un mandrin en bois  faire des cartouches, une sbile dans
laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
marmite en fonte dont l'intrieur offrait des traces videntes de plomb
fondu.

Des agents de police, pntrant  l'improviste  cinq heures du matin
chez un nomm Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
trouvaient debout prs de son lit, tenant  la main des cartouches qu'il
tait en train de faire.

Vers l'heure o les ouvriers se reposent, deux hommes taient vus se
rencontrant entre la barrire Picpus et la barrire Charenton dans un
petit chemin de ronde entre deux murs prs d'un cabaretier qui a un jeu
de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait 
l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
transpiration de sa poitrine avait communiqu quelque humidit  la
poudre. Il amorait le pistolet et ajoutait de la poudre  celle qui
tait dj dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.

Un nomm Gallais, tu plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres 
fusil.

Le gouvernement reut un jour l'avis qu'il venait d'tre distribu des
armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'aprs
trente mille cartouches furent distribues. Chose remarquable, la police
n'en put saisir aucune. Une lettre intercepte portait:--Le jour n'est
pas loin o en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
seront sous les armes.

Toute cette fermentation tait publique, on pourrait presque dire
tranquille. L'insurrection imminente apprtait son orage avec calme en
face du gouvernement. Aucune singularit ne manquait  cette crise
encore souterraine, mais dj perceptible. Les bourgeois parlaient
paisiblement aux ouvriers de ce qui se prparait. On disait: Comment va
l'meute? du ton dont on et dit: Comment va votre femme?

Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand
attaquez-vous?

Un autre boutiquier disait:

--On attaquera bientt? je le sais. Il y a un mois vous tiez quinze
mille, maintenant vous tes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et
un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.

Du reste, la fivre rvolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
la France n'en tait exempt. L'artre battait partout. Comme ces
membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
corps humain, le rseau des socits secrtes commenait  s'tendre sur
le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrte tout 
la fois, naissait la socit des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
de ses ordres du jour: _Pluvise, an 40 de l're rpublicaine_, qui
devait survivre mme  des arrts de cour d'assises prononant sa
dissolution, et qui n'hsitait pas  donner  ses sections des noms
significatifs tels que ceux-ci:

    _Des piques._
    _Tocsin._
    _Canon d'alarme._
    _Bonnet phrygien._
    _21 janvier._
    _Des Gueux._
    _Des Truands._
    _Marche en avant._
    _Robespierre._
    _Niveau._
    _a ira._

La socit des Droits de l'Homme engendrait la socit d'Action.
C'taient les impatients qui se dtachaient et couraient devant.
D'autres associations cherchaient  se recruter dans les grandes
socits mres. Les sectionnaires se plaignaient d'tre tiraills. Ainsi
_la socit Gauloise_ et _le Comit organisateur des municipalits_.
Ainsi les associations pour _la libert de la presse_, pour _la libert
individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impts
indirects_. Puis la socit des Ouvriers galitaires, qui se divisait en
trois fractions, les galitaires, les communistes, les rformistes. Puis
l'Arme des Bastilles, une espce de cohorte organise militairement,
quatre hommes commands par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
cinq hommes qui se connussent. Cration o la prcaution est combine
avec l'audace et qui semble empreinte du gnie de Venise. Le comit
central, qui tait la tte, avait deux bras, la socit d'Action et
l'Arme des Bastilles. Une association lgitimiste, les Chevaliers de la
Fidlit, remuait parmi ces affiliations rpublicaines. Elle y tait
dnonce et rpudie.

Les socits parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur socit des Droits de
l'Homme, la Charbonnire, les Hommes libres. Aix avait une socit
rvolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons dj prononc ce
mot.

 Paris, le faubourg Saint-Marceau n'tait gure moins bourdonnant que
le faubourg Saint-Antoine, et les coles pas moins mues que les
faubourgs. Un caf de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
ralliement aux tudiants. La socit des Amis de l'A B C, affilie aux
mutuellistes d'Angers et  la Cougourde d'Aix, se runissait, on l'a vu,
au caf Musain. Ces mmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
l'avons dit, dans un restaurant cabaret prs de la rue Mondtour qu'on
appelait Corinthe. Ces runions taient secrtes. D'autres taient aussi
publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
fragment d'un interrogatoire subi dans un des procs ultrieurs:--O se
tint cette runion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles
sections taient l?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui
tait le chef?--Moi.--Vous tes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
grave parti d'attaquer le gouvernement. D'o vous venaient vos
instructions?--Du comit central.

L'arme tait mine en mme temps que la population, comme le prouvrent
plus tard les mouvements de Belfort, de Lunville et d'pinal. On
comptait sur le cinquante-deuxime rgiment, sur le cinquime, sur le
huitime, sur le trente-septime, et sur le vingtime lger. En
Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la
Libert_, c'est--dire un mt surmont d'un bonnet rouge.

Telle tait la situation.

Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
de population, comme nous l'avons dit en commenant, la rendait sensible
et l'accentuait. C'est l qu'tait le point de ct.

Ce vieux faubourg, peupl comme une fourmilire, laborieux, courageux et
colre comme une ruche, frmissait dans l'attente et dans le dsir d'une
commotion. Tout s'y agitait sans que le travail ft pour cela
interrompu. Rien ne saurait donner l'ide de cette physionomie vive et
sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes dtresses caches sous le
toit des mansardes; il y a l aussi des intelligences ardentes et rares.
C'est surtout en fait de dtresse et d'intelligence qu'il est dangereux
que les extrmes se touchent.

Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
tressaillement; car il reoit le contre-coup des crises commerciales,
des faillites, des grves, des chmages, inhrents aux grands
branlements politiques. En temps de rvolution la misre est  la fois
cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
pleine de vertu fire, capable au plus haut point de calorique latent,
toujours prte aux prises d'armes, prompte aux explosions, irrite,
profonde, mine, semblait n'attendre que la chute d'une flammche.
Toutes les fois que de certaines tincelles flottent sur l'horizon,
chasses par le vent des vnements, on ne peut s'empcher de songer au
faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a plac aux portes de
Paris cette poudrire de souffrances et d'ides.

Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessins
dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notorit historique. En
temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
d'esprit prophtique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
coeurs et grandissant les mes. Les cabarets du faubourg Antoine
ressemblent  ces tavernes du Mont Aventin bties sur l'antre de la
sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrs; tavernes dont
les tables taient presque des trpieds, et o l'on buvait ce qu'Ennius
appelle _le vin sibyllin_.

Le faubourg Saint-Antoine est un rservoir de peuple. L'branlement
rvolutionnaire y fait des fissures par o coule la souverainet
populaire. Cette souverainet peut mal faire, elle se trompe comme toute
autre; mais, mme fourvoye, elle reste grande. On peut dire d'elle
comme du cyclope aveugle, _Ingens_.

En 93, selon que l'ide qui flottait tait bonne ou mauvaise, selon que
c'tait le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
faubourg Saint-Antoine tantt des lgions sauvages, tantt des bandes
hroques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hrisss qui, dans les
jours gnsiaques du chaos rvolutionnaire, dguenills, hurlants,
farouches, le casse-tte lev, la pique haute, se ruaient sur le vieux
Paris boulevers, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
la libert, l'galit, la fraternit, le pain pour tous, l'ide pour
tous, l'dnisation du monde, le progrs; et cette chose sainte, bonne
et douce, le progrs, pousss  bout, hors d'eux-mmes, ils la
rclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement  la
bouche. C'taient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, ft-ce par le
tremblement et l'pouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
semblaient des barbares et ils taient des sauveurs. Ils rclamaient la
lumire avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
souriants, brods, dors, enrubanns, constells, en bas de soie, en
plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accouds 
une table de velours au coin d'une chemine de marbre, insistent
doucement pour le maintien et la conservation du pass, du Moyen-ge, du
droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
de mort, de la guerre, glorifiant  demi-voix et avec politesse le
sabre, le bcher et l'chafaud. Quant  nous, si nous tions forc 
l'option entre les barbares de la civilisation et les civiliss de la
barbarie, nous choisirions les barbares.

Mais, grce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute  pic
n'est ncessaire, pas plus en avant qu'en arrire. Ni despotisme, ni
terrorisme. Nous voulons le progrs en pente douce.

Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est l toute la politique
de Dieu.




Chapitre VI

Enjolras et ses lieutenants


 peu prs vers cette poque, Enjolras, en vue de l'vnement possible,
fit une sorte de recensement mystrieux.

Tous taient en conciliabule au caf Musain.

Enjolras dit, en mlant  ses paroles quelques mtaphores
demi-nigmatiques, mais significatives:

--Il convient de savoir o l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il
n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
ne s'agit pas de remettre ce travail-l  demain. Les rvolutionnaires
doivent toujours tre presss; le progrs n'a pas de temps  perdre.
Dfions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dpourvu.
Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
de voir si elles tiennent. Cette affaire doit tre coule  fond
aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
de la Glacire. Combeferre m'a promis d'aller  Picpus. Il y a l tout
un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
maons s'attidissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
la rue de Grenelle-Saint-Honor. Joly ira  la clinique de Dupuytren et
ttera le pouls  l'cole de mdecine. Bossuet fera un petit tour au
palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
Cougourde.

--Voil tout rgl, dit Courfeyrac.

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Une chose trs importante.

--Qu'est-ce? demanda Combeferre.

--La barrire du Maine, rpondit Enjolras.

Enjolras resta un moment comme absorb dans ses rflexions, puis reprit:

--Barrire du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
 refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
Ils pensent  autre chose. Ils s'teignent. Ils passent leur temps 
jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
C'est chez Richefeu qu'ils se runissent. On les y trouverait entre midi
et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-l. J'avais compt
pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrire du Maine. Je n'ai
plus personne.

--Et moi, dit Grantaire, je suis l.

--Toi?

--Moi.

--Toi, endoctriner des rpublicains! toi, rchauffer, au nom des
principes, des coeurs refroidis!

--Pourquoi pas?

--Est-ce que tu peux tre bon  quelque chose?

--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.

--Tu ne crois  rien.

--Je crois  toi.

--Grantaire, veux-tu me rendre un service?

--Tous. Cirer tes bottes.

--Eh bien, ne te mle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.

--Tu es un ingrat, Enjolras.

--Tu serais homme  aller barrire du Maine! tu en serais capable!

--Je suis capable de descendre rue des Grs, de traverser la place
Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
rue de Vaugirard, de dpasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,
d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrire moi le Conseil de
guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
boulevard, de suivre la chausse du Maine, de franchir la barrire, et
d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
capables.

--Connais-tu un peu ces camarades-l de chez Richefeu?

--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.

--Qu'est-ce que tu leur diras?

--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.

--Toi!

--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
coeur ma constitution de l'an Deux.La libert du citoyen finit o la
libert d'un autre citoyen commence. Est-ce que tu me prends pour une
brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
souverainet du peuple, sapristi! Je suis mme un peu hbertiste. Je
puis rabcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
superbes.

--Sois srieux, dit Enjolras.

--Je suis farouche, rpondit Grantaire.

Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
son parti.

--Grantaire, dit-il gravement, je consens  t'essayer. Tu iras barrire
du Maine.

Grantaire logeait dans un garni tout voisin du caf Musain. Il sortit,
et revint cinq minutes aprs. Il tait all chez lui mettre un gilet 
la Robespierre.

--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.

Puis, d'un plat de main nergique, il appuya sur sa poitrine les deux
pointes carlates du gilet.

Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit  l'oreille:

--Sois tranquille.

Il enfona son chapeau rsolument et partit.

Un quart d'heure aprs, l'arrire-salle du caf Musain tait dserte.
Tous les amis de l'A B C taient alls, chacun de leur ct,  leur
besogne. Enjolras, qui s'tait rserv la Cougourde, sortit le dernier.

Ceux de la Cougourde d'Aix qui taient  Paris se runissaient alors
plaine d'Issy, dans une des carrires abandonnes si nombreuses de ce
ct de Paris.

Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
lui-mme la revue de la situation. La gravit des vnements tait
visible. Quand les faits, prodromes d'une espce de maladie sociale
latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrte et
les enchevtre. Phnomne d'o sortent les croulements et les
renaissances. Enjolras entrevoyait un soulvement lumineux sous les pans
tnbreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-tre. Le
peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la rvolution
reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
La suite  demain! Enjolras tait content. La fournaise chauffait. Il
avait, dans ce mme instant-l, une trane de poudre d'amis parse sur
Paris. Il composait, dans sa pense, avec l'loquence philosophique et
pntrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mlancolie de Jean
Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
ptillement lectrique prenant feu  la fois un peu partout. Tous 
l'oeuvre.  coup sr le rsultat rpondrait  l'effort. C'tait bien.
Ceci le fit penser  Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrire du Maine
me dtourne  peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
Voyons un peu ce que fait Grantaire, et o il en est.

Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva  la
tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
retomber la porte qui vint lui heurter les paules, et regarda dans la
salle pleine de tables, d'hommes et de fume.

Une voix clatait dans cette brume, vivement coupe par une autre voix.
C'tait Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.

Grantaire tait assis vis--vis d'une autre figure,  une table de
marbre Sainte-Anne seme de grains de son et constelle de dominos, il
frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:

--Double-six.

--Du quatre.

--Le porc! je n'en ai plus.

--Tu es mort. Du deux.

--Du six.

--Du trois.

--De l'as.

-- moi la pose.

--Quatre points.

--Pniblement.

-- toi.

--J'ai fait une faute norme.

--Tu vas bien.

--Quinze.

--Sept de plus.

--Cela me fait vingt-deux. (Rvant.) Vingt-deux!

--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
commencement, cela changeait tout le jeu.

--Du deux mme.

--De l'as.

--De l'as! Eh bien, du cinq.

--Je n'en ai pas.

--C'est toi qui as pos, je crois?

--Oui.

--Du blanc.

--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rverie.) Du deux.

--De l'as.

--Ni cinq, ni as. C'est embtant pour toi.

--Domino.

--Nom d'un caniche!




Livre deuxime--ponine




Chapitre I

Le Champ de l'Alouette


Marius avait assist au dnouement inattendu du guet-apens sur la trace
duquel il avait mis Javert; mais  peine Javert eut-il quitt la masure,
emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son ct se
glissa hors de la maison. Il n'tait encore que neuf heures du soir.
Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'tait plus l'imperturbable
habitant du quartier latin; il tait all demeurer rue de la Verrerie
pour des raisons politiques; ce quartier tait de ceux o
l'insurrection dans ce temps-l s'installait volontiers. Marius dit 
Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
lit qui en avait deux, l'tendit  terre, et dit: Voil.

Le lendemain, ds sept heures du matin, Marius revint  la masure, paya
le terme et ce qu'il devait  mame Bougon, fit charger sur une charrette
 bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
dans la matine afin de questionner Marius sur les vnements de la
veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui rpondit: Dmnag!

Mame Bougon fut convaincue que Marius tait un peu complice des voleurs
saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'cria-t-elle chez les
portires du quartier, un jeune homme, que a vous avait l'air d'une
fille!

Marius avait eu deux raisons pour ce dmnagement si prompt. La
premire, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison o il
avait vu, de si prs et dans tout son dveloppement le plus repoussant
et le plus froce, une laideur sociale plus affreuse peut-tre encore
que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxime, c'est qu'il ne
voulait pas figurer dans le procs quelconque qui s'ensuivrait
probablement, et tre amen  dposer contre Thnardier.

Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
eu peur et s'tait sauv ou n'tait peut-tre mme pas rentr chez lui
au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
retrouver, mais il n'y parvint pas.

Un mois s'coula, puis un autre. Marius tait toujours chez Courfeyrac.
Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
pas perdus, que Thnardier tait au secret. Tous les lundis, Marius
faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thnardier.

Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs  Courfeyrac.
C'tait la premire fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
cinq francs priodiques taient une double nigme pour Courfeyrac qui
les donnait et pour Thnardier qui les recevait.-- qui cela peut-il
aller? songeait Courfeyrac.--D'o cela peut-il me venir? se demandait
Thnardier.

Marius du reste tait navr. Tout tait de nouveau rentr dans une
trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie tait replonge dans
ce mystre o il errait  ttons. Il avait un moment revu de trs prs
dans cette obscurit la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
semblait son pre, ces tres inconnus qui taient son seul intrt et sa
seule esprance en ce monde; et au moment o il avait cru les saisir, un
souffle avait emport toutes ces ombres. Pas une tincelle de certitude
et de vrit n'avait jailli mme du choc le plus effrayant. Aucune
conjecture possible. Il ne savait mme plus le nom qu'il avait cru
savoir.  coup sr ce n'tait plus Ursule. Et l'Alouette tait un
sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
police? L'ouvrier  cheveux blancs que Marius avait rencontr aux
environs des Invalides lui tait revenu  l'esprit. Il devenait probable
maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc taient le mme homme. Il se
dguisait donc? Cet homme avait des cts hroques et des cts
quivoques. Pourquoi n'avait-il pas appel au secours? pourquoi
s'tait-il enfui? tait-il, oui ou non, le pre de la jeune fille? enfin
tait-il rellement l'homme que Thnardier avait cru reconnatre?
Thnardier avait pu se mprendre? Autant de problmes sans issue. Tout
ceci, il est vrai, n'tait rien au charme anglique de la jeune fille du
Luxembourg. Dtresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,
et la nuit sur les yeux. Il tait pouss, il tait attir, et il ne
pouvait bouger. Tout s'tait vanoui, except l'amour. De l'amour mme,
il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
cette flamme qui nous brle nous claire aussi un peu, et nous jette
quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
ne les entendait mme plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais l? si
j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule tait
videmment quelque part; rien n'avertissait Marius du ct o il fallait
chercher. Toute sa vie se rsumait maintenant en deux mots: une
incertitude absolue dans une brume impntrable. La revoir, elle; il y
aspirait toujours, il ne l'esprait plus.

Pour comble, la misre revenait. Il sentait tout prs de lui, derrire
lui, ce souffle glac. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
dj, il avait discontinu son travail, et rien n'est plus dangereux que
le travail discontinu; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
 quitter, difficile  reprendre.

Une certaine quantit de rverie est bonne, comme un narcotique  dose
discrte. Cela endort les fivres, quelquefois dures, de l'intelligence
en travail, et fait natre dans l'esprit une vapeur molle et frache qui
corrige les contours trop pres de la pense pure, comble  et l des
lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
ides. Mais trop de rverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pense dans la rverie!
Il croit qu'il remontera aisment, et il se dit qu'aprs tout c'est la
mme chose. Erreur!

La pense est le labeur de l'intelligence, la rverie en est la volupt.
Remplacer la pense par la rverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture.

Marius, on s'en souvient, avait commenc par l. La passion tait
survenue, et avait achev de le prcipiter dans les chimres sans objet
et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et,  mesure que
le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
L'homme,  l'tat rveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
dtendu ne peut pas tenir la vie serre. Il y a, dans cette faon de
vivre, du bien ml au mal, car si l'amollissement est funeste, la
gnrosit est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, gnreux et noble,
qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
ncessits surgissent.

Pente fatale o les plus honntes et les plus fermes sont entrans
comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit  l'un de ces
deux trous, le suicide ou le crime.

 force de sortir pour aller songer, il vient un jour o l'on sort pour
aller se jeter  l'eau.

L'excs de songe fait les Escousse et les Lebras.

Marius descendait cette pente  pas lents, les yeux fixs sur celle
qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'crire l semble trange et
pourtant est vrai. Le souvenir d'un tre absent s'allume dans les
tnbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'me dsespre
et obscure voit cette lumire  son horizon; toile de la nuit
intrieure. Elle, c'tait l toute la pense de Marius. Il ne songeait
pas  autre chose; il sentait confusment que son vieux habit devenait
un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
s'usaient, c'est--dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
pouvais seulement la revoir avant de mourir!

Une seule ide douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aim, que son
regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
qu'elle connaissait son me, et que peut-tre l o elle tait, quel que
ft ce lieu mystrieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
songeait pas  lui comme lui songeait  elle? Quelquefois, dans des
heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des
raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
joie, il se disait: Ce sont ses penses qui viennent  moi!--Puis il
ajoutait: Mes penses lui arrivent aussi peut-tre.

Cette illusion, dont il hochait la tte le moment d'aprs, russissait
pourtant  lui jeter dans l'me des rayons qui ressemblaient parfois 
de l'esprance. De temps en temps, surtout  cette heure du soir qui
attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
papier o il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
plus idal des rveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
appelait cela lui crire.

Il ne faut pas croire que sa raison ft en dsordre. Au contraire. Il
avait perdu la facult de travailler et de se mouvoir fermement vers un
but dtermin, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
rectitude. Marius voyait  un jour calme et rel, quoique singulier, ce
qui se passait sous ses yeux, mme les faits ou les hommes les plus
indiffrents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
d'accablement honnte et de dsintressement candide. Son jugement,
presque dtach de l'esprance, se tenait haut et planait.

Dans cette situation d'esprit rien ne lui chappait, rien ne le
trompait, et il dcouvrait  chaque instant le fond de la vie, de
l'humanit et de la destine. Heureux, mme dans les angoisses, celui 
qui Dieu a donn une me digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
les choses de ce monde et le coeur des hommes  cette double lumire n'a
rien vu de vrai et ne sait rien.

L'me qui aime et qui souffre est  l'tat sublime.

Du reste les jours se succdaient et rien de nouveau ne se prsentait.
Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait 
parcourir se raccourcissait  chaque instant. Il croyait dj entrevoir
distinctement le bord de l'escarpement sans fond.

--Quoi! se rptait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?

Quand on a mont la rue Saint-Jacques, laiss de ct la barrire et
suivi quelque temps  gauche l'ancien boulevard intrieur, on atteint la
rue de la Sant, puis la Glacire, et, un peu avant d'arriver  la
petite rivire des Gobelins, on rencontre une espce de champ, qui est,
dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
seul endroit o Ruisdael serait tent de s'asseoir.

Ce je ne sais quoi d'o la grce se dgage est l, un pr vert travers
de cordes tendues o des loques schent au vent, une vieille ferme 
marachers btie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
perc de mansardes, des palissades dlabres, un peu d'eau entre des
peupliers, des femmes, des rires, des voix;  l'horizon le Panthon,
l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grce, noir, trapu, fantasque,
amusant, magnifique, et au fond le svre fate carr des tours de
Notre-Dame.

Comme le lieu vaut la peine d'tre vu, personne n'y vient.  peine une
charrette ou un routier tous les quarts d'heure.

Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
conduisirent  ce terrain prs de cette eau. Ce jour-l, il y avait sur
ce boulevard une raret, un passant. Marius, vaguement frapp du charme
presque sauvage du lieu, demanda  ce passant:--Comment se nomme cet
endroit-ci?

Le passant rpondit:--C'est le champ de l'Alouette.

Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tu la bergre d'Ivry.

Mais aprs ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
ces conglations subites dans l'tat rveur qu'un mot suffit  produire.
Toute la pense se condense brusquement autour d'une ide, et n'est plus
capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'tait l'appellation
qui, dans les profondeurs de la mlancolie de Marius, avait remplac
Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espce de stupeur irraisonne propre 
ces aparts mystrieux, ceci est son champ. Je saurai ici o elle
demeure.

Cela tait absurde, mais irrsistible.

Et il vint tous les jours  ce champ de l'Alouette.




Chapitre II

Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons


Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait sembl complet, mais
ne l'avait pas t.

D'abord, et c'tait l son principal souci, Javert n'avait point fait
prisonnier le prisonnier. L'assassin qui s'vade est plus suspect que
l'assassin; et il est probable que ce personnage, si prcieuse capture
pour les bandits, n'tait pas de moins bonne prise pour l'autorit.

Ensuite, Montparnasse avait chapp  Javert.

Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
muscadin du diable. Montparnasse en effet, ayant rencontr ponine qui
faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmene, aimant
mieux tre Nmorin avec la fille que Schinderhannes avec le pre. Bien
lui en avait pris. Il tait libre. Quant  ponine, Javert l'avait fait
repincer. Consolation mdiocre. ponine avait rejoint Azelma aux
Madelonnettes.

Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau  la Force, un des principaux
arrts, Claquesous, s'tait perdu. On ne savait comment cela s'tait
fait, les agents et les sergents n'y comprenaient rien, il s'tait
chang en vapeur, il avait gliss entre les poucettes, il avait coul
entre les fentes de la voiture, le fiacre tait fl, et avait fui; on
ne savait que dire, sinon qu'en arrivant  la prison, plus de
Claquesous. Il y avait l de la ferie, ou de la police. Claquesous
avait-il fondu dans les tnbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
avait-il eu connivence inavoue des agents? Cet homme appartenait-il 
la double nigme du dsordre et de l'ordre? tait-il concentrique 
l'infraction et  la rpression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
dans le crime et les pattes de derrire dans l'autorit? Javert
n'acceptait point ces combinaisons-l, et se ft hriss devant de tels
compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
plus initis peut-tre que lui-mme, quoique ses subordonns, aux
secrets de la prfecture, et Claquesous tait un tel sclrat qu'il
pouvait tre un fort bon agent. tre en de si intimes rapports
d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
admirable pour la police. Il y a de ces coquins  deux tranchants. Quoi
qu'il en ft, Claquesous gar ne se retrouva pas. Javert en parut plus
irrit qu'tonn.

Quant  Marius, ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur, et
dont Javert avait oubli le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
avocat, cela se retrouve toujours. Mais tait-ce un avocat seulement?

L'information avait commenc.

Le juge d'instruction avait trouv utile de ne point mettre un des
hommes de la bande Patron-Minette au secret, esprant quelque bavardage.
Cet homme tait Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
l'avait lch dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants tait
ouvert sur lui.

Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
dite du Btiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
couverte de squames et de lpres qui montait  gauche  la hauteur des
toits, prs d'une vieille porte de fer rouille qui menait  l'ancienne
chapelle de l'htel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
voyait encore il y a douze ans une espce de bastille grossirement
sculpte au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:

          BRUJON, 1811.

Le Brujon de 1811 tait le pre du Brujon de 1832.

Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, tait
un jeune gaillard fort rus et fort adroit, ayant l'air ahuri et
plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
lch, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
cellule du secret.

Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
la justice. On ne se gne point pour si peu. tre en prison pour un
crime n'empche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins  une
nouvelle oeuvre dans leur atelier.

Brujon semblait stupfi par la prison. On le voyait quelquefois des
heures entires dans la cour Charlemagne, debout prs de la lucarne du
cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
de la cantine qui commenait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par:
_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps  trembler,
claquant des dents, disant qu'il avait la fivre, et s'informant si l'un
des vingt-huit lits de la salle des fivreux tait vacant.

Tout  coup, vers la deuxime quinzaine de fvrier 1832, on sut que
Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
trois commissions diffrentes, lesquelles lui avaient cot en tout
cinquante sous, dpense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
de la prison.

On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affich dans le
parloir des dtenus, on arriva  savoir que les cinquante sous se
dcomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthon, dix sous; une
au Val-de-Grce, quinze sous; et une  la barrire de Grenelle,
vingt-cinq sous. Celle-ci tait la plus chre de tout le tarif. Or, au
Panthon, au Val-de-Grce,  la barrire de Grenelle, se trouvaient
prcisment les domiciles de trois rdeurs de barrires fort redouts,
Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forat libr, et Barre-Carrosse,
sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
deviner que ces hommes taient affilis  Patron-Minette, dont on avait
coffr deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
Brujon, remis, non  des adresses de maisons, mais  des gens qui
attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque mfait
complot. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
rdeurs, et l'on crut avoir vent la machination quelconque de Brujon.

Une semaine environ aprs ces mesures prises, une nuit, un surveillant
de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Btiment-Neuf, au moment
de mettre son marron dans la bote  marrons,--c'est le moyen qu'on
employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
botes cloues aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le
judas du dortoir Brujon sur son sant qui crivait quelque chose dans
son lit  la clart de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait crit. La police
n'en sut pas davantage.

Ce qui est certain, c'est que le lendemain un postillon fut lanc de
la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le btiment 
cinq tages qui sparait les deux cours.

Les dtenus appellent postillon une boulette de pain artistement ptrie
qu'on envoie _en Irlande_, c'est--dire par-dessus les toits d'une
prison, d'une cour  l'autre. tymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
terre  l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adress  quelque
prisonnier de la cour. Si c'est un dtenu qui fait la trouvaille, il
remet le billet  sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
prisonniers secrtement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
renards dans les bagnes, le billet est port au greffe et livr  la
police.

Cette fois, le postillon parvint  son adresse, quoique celui auquel le
message tait destin ft en ce moment _au spar_. Ce destinataire
n'tait rien moins que Babet, l'une des quatre ttes de Patron-Minette.

Le postillon contenait un papier roul sur lequel il n'y avait que ces
deux lignes:

--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.

C'tait la chose que Brujon avait crite dans la nuit.

En dpit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
passer le billet de la Force  la Salptrire  une bonne amie qu'il
avait l, et qui y tait enferme. Cette fille  son tour transmit le
billet  une autre qu'elle connaissait, une appele Magnon, fort
regarde par la police, mais pas encore arrte. Cette Magnon, dont le
lecteur a dj vu le nom, avait avec les Thnardier des relations qui
seront prcises plus tard et pouvait, en allant voir ponine, servir de
pont entre la Salptrire et les Madelonnettes.

Il arriva justement qu'en ce moment-l mme, les preuves manquant dans
l'instruction dirige contre Thnardier  l'endroit de ses filles,
ponine et Azelma furent relches.

Quand ponine sortit, Magnon, qui la guettait  la porte des
Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon  Babet en la chargeant
d'_clairer_ l'affaire.

ponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
maison, pia, guetta, et, quelques jours aprs, porta  Magnon, qui
demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit  la matresse
de Babet  la Salptrire. Un biscuit, dans le tnbreux symbolisme des
prisons, signifie: _rien  faire_.

Si bien qu'en moins d'une semaine de l, Babet et Brujon se croisant
dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait  l'instruction
et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue
P?--Biscuit, rpondit Babet.

Ainsi avorta ce foetus de crime enfant par Brujon  la Force.

Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement trangres au
programme de Brujon. On les verra.

Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.




Chapitre III

Apparition au pre Mabeuf


Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
quelquefois de rencontrer le pre Mabeuf.

Pendant que Marius descendait lentement ces degrs lugubres qu'on
pourrait nommer l'escalier des caves et qui mnent dans les lieux sans
lumire o l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
descendait de son ct.

La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expriences
sur l'indigo n'avaient point russi dans le petit jardin d'Austerlitz
qui tait mal expos. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
plantes rares qui aiment l'humidit et l'ombre. Il ne se dcourageait
pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
bonne exposition, pour y faire,  ses frais, ses essais d'indigo. Pour
cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-pit. Il avait
rduit son djeuner  deux oeufs, et il en laissait un  sa vieille
servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
son djeuner tait son seul repas. Il ne riait plus de son rire
enfantin, il tait devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
faisait bien de ne plus songer  venir. Quelquefois,  l'heure o M.
Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
croisaient sur le boulevard de l'Hpital. Ils ne parlaient pas et se
faisaient un signe de tte tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
moment o la misre dnoue! On tait deux amis, on est deux passants.

Le libraire Royol tait mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
livres, son jardin et son indigo; c'taient les trois formes qu'avaient
prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'esprance. Cela lui
suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de
bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-pit, je
remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
et des annonces dans les journaux, et j'achterai, je sais bien o, un
exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Mdine, avec bois,
dition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journe  son
carr d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
et lire ses livres. M. Mabeuf avait  cette poque fort prs de
quatre-vingts ans.

Un soir il eut une singulire apparition.

Il tait rentr qu'il faisait grand jour encore. La mre Plutarque dont
la sant se drangeait tait malade et couche. Il avait dn d'un os o
il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouv
sur la table de cuisine, et s'tait assis sur une borne de pierre
renverse qui tenait lieu de banc dans son jardin.

Prs de ce banc se dressait,  la mode des vieux jardins vergers, une
espce de grand bahut en solives et en planches fort dlabr, clapier au
rez-de-chausse, fruitier au premier tage. Il n'y avait pas de lapins
dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
de la provision d'hiver.

M. Mabeuf s'tait mis  feuilleter et  lire,  l'aide de ses lunettes,
deux livres qui le passionnaient, et mme, chose plus grave  son ge,
le proccupaient. Sa timidit naturelle le rendait propre  une certaine
acceptation des superstitions. Le premier de ces livres tait le fameux
trait du prsident Delancre, _De l'inconstance des dmons_, l'autre
tait l'in-quarto de Mutor de la Rubaudire. _Sur les diables de Vauvert
et les gobelins de la Bivre_. Ce dernier bouquin l'intressait d'autant
plus que son jardin avait t un des terrains anciennement hants par
les gobelins. Le crpuscule commenait  blanchir ce qui est en haut et
 noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
qu'il tenait  la main, le pre Mabeuf considrait ses plantes et entre
autres un rhododendron magnifique qui tait une de ses consolations;
quatre jours de hle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'tre arros; le
rhododendron surtout tait triste. Le pre Mabeuf tait de ceux pour qui
les plantes ont des mes. Le vieillard avait travaill toute la journe
 son carr d'indigo, il tait puis de fatigue, il se leva pourtant,
posa ses livres sur le banc, et marcha tout courb et  pas chancelants
jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chane, il ne put mme pas la
tirer assez pour la dcrocher. Alors il se retourna et leva un regard
d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'toiles.

La soire avait cette srnit qui accable les douleurs de l'homme sous
je ne sais quelle lugubre et ternelle joie. La nuit promettait d'tre
aussi aride que l'avait t le jour.

--Des toiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nue!
pas une larme d'eau!

Et sa tte, qui s'tait souleve un moment, retomba sur sa poitrine.

Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:

--Une larme de rose! un peu de piti!

Il essaya encore une fois de dcrocher la chane du puits, et ne put.

En ce moment il entendit une voix qui disait:

--Pre Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?

En mme temps un bruit de bte fauve qui passe se fit dans la haie, et
il vit sortir de la broussaille une espce de grande fille maigre qui se
dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
tre humain que d'une forme qui venait d'clore au crpuscule.

Avant que le pre Mabeuf, qui s'effarait aisment et qui avait, comme
nous avons dit, l'effroi facile, et pu rpondre une syllabe, cet tre,
dont les mouvements avaient dans l'obscurit une sorte de brusquerie
bizarre, avait dcroch la chane, plong et retir le seau, et rempli
l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
feuilles remplissait l'me du pre Mabeuf de ravissement. Il lui
semblait que maintenant le rhododendron tait heureux.

Le premier seau vid, la fille en tira un second, puis un troisime.
Elle arrosa tout le jardin.

 la voir marcher ainsi dans les alles o sa silhouette apparaissait
toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
dchiquet, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.

Quand elle eut fini, le pre Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
lui posa la main sur le front.

--Dieu vous bnira, dit-il, vous tes un ange puisque vous avez soin des
fleurs.

--Non, rpondit-elle, je suis le diable, mais a m'est gal.

Le vieillard s'cria, sans attendre et sans entendre sa rponse:

--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
puisse rien faire pour vous!

--Vous pouvez quelque chose, dit-elle.

--Quoi?

--Me dire o demeure M. Marius.

Le vieillard ne comprit point.

--Quel monsieur Marius?

Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'vanoui.

--Un jeune homme qui venait ici dans les temps.

Cependant M. Mabeuf avait fouill dans sa mmoire.

--Ah! oui,... s'cria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
demeure... ou plutt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.

Tout en parlant, il s'tait courb pour assujettir une branche du
rhododendron, et il continuait:

--Tenez, je me souviens  prsent. Il passe trs souvent sur le
boulevard et va du ct de la Glacire. Rue Croulebarbe. Le champ de
l'Alouette. Allez par l. Il n'est pas difficile  rencontrer.

Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
disparu.

Il eut dcidment un peu peur.

--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'tait pas arros, je croirais que
c'est un esprit.

Une heure plus tard, quand il fut couch, cela lui revint, et, en
s'endormant,  cet instant trouble o la pense, pareille  cet oiseau
fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu  peu la
forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusment:

--Au fait, cela ressemble beaucoup  ce que la Rubaudire raconte des
gobelins. Serait-ce un gobelin?




Chapitre IV

Apparition  Marius


Quelques jours aprs cette visite d'un esprit au pre Mabeuf, un
matin,--c'tait un lundi, le jour de la pice de cent sous que Marius
empruntait  Courfeyrac pour Thnardier,--Marius avait mis cette pice
de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il tait
all se promener un peu, esprant qu' son retour cela le ferait
travailler. C'tait d'ailleurs ternellement ainsi. Sitt lev, il
s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bcler quelque
traduction; il avait  cette poque-l pour besogne la translation en
franais d'une clbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
essayait d'en crire une, ne pouvait, voyait une toile entre son papier
et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me
mettra en train.

Et il allait au champ de l'Alouette.

L il voyait plus que jamais l'toile, et moins que jamais Savigny et
Gans.

Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
pas moyen de renouer un seul des fils casss dans son cerveau; alors il
disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empche de travailler.--Et il
sortait tous les jours.

Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
vritable adresse tait celle-ci: boulevard de la Sant, au septime
arbre aprs la rue Croulebarbe.

Ce matin-l, il avait quitt ce septime arbre, et s'tait assis sur le
parapet de la rivire des Gobelins. Un gai soleil pntrait les feuilles
fraches panouies et toutes lumineuses.

Il songeait  Elle. Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
lui; il pensait douloureusement  la paresse, paralysie de l'me, qui le
gagnait, et  cette nuit qui s'paississait d'instant en instant devant
lui au point qu'il ne voyait mme dj plus le soleil.

Cependant,  travers ce pnible dgagement d'ides indistinctes qui
n'taient pas mme un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
il n'avait plus mme la force de vouloir se dsoler,  travers cette
absorption mlancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
entendait derrire lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
rivire, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
sa tte, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un ct le bruit
de la libert, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rver profondment, et
presque rflchir, c'taient deux bruits joyeux.

Tout  coup, au milieu de son extase accable, il entendit une voix
connue qui disait:

--Tiens! le voil!

Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui tait venue
un matin chez lui, l'ane des filles Thnardier, ponine; il savait
maintenant comment elle se nommait. Chose trange, elle tait appauvrie
et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pt faire. Elle
avait accompli un double progrs, vers la lumire et vers la dtresse.
Elle tait pieds nus et en haillons comme le jour o elle tait entre
si rsolment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
de plus; les trous taient plus larges, les guenilles plus sordides.
C'tait cette mme voix enroue, ce mme front terni et rid par le
hle, ce mme regard libre, gar et vacillant. Elle avait de plus
qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effray et de
lamentable que la prison traverse ajoute  la misre.

Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
Ophlia pour tre devenue folle  la contagion de la folie d'Hamlet,
mais parce qu'elle avait couch dans quelque grenier d'curie.

Et avec tout cela elle tait belle. Quel astre vous tes,  jeunesse!

Cependant elle tait arrte devant Marius avec un peu de joie sur son
visage livide et quelque chose qui ressemblait  un sourire.

Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.

--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le pre Mabeuf avait raison,
c'tait sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherch! si vous saviez!
Savez-vous cela? j'ai t au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lche! vu
qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'ge du
discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
cherch! Voil six semaines. Vous ne demeurez donc plus l-bas?

--Non, dit Marius.

--Oh! je comprends.  cause de la chose. C'est dsagrable ces
esbroufes-l. Vous avez dmnag. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
vieux chapeaux comme a? Un jeune homme comme vous, a doit avoir de
beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le pre Mabeuf vous appelle
le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'tes pas
baron? Les barons c'est des vieux, a va au Luxembourg devant le
chteau, o il y a le plus de soleil, a lit la _Quotidienne_ pour un
sou. J'ai t une fois porter une lettre chez un baron qui tait comme
a. Il avait plus de cent ans. Dites donc, o est-ce que vous demeurez 
prsent?

Marius ne rpondit pas.

--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou  votre chemise. Il faudra que
je vous recouse cela.

Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu  peu: Vous
n'avez pas l'air content de me voir?

Marius se taisait; elle garda elle-mme un instant le silence, puis
s'cria:

--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien  avoir l'air content!

--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?

--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.

--Eh bien, que veux-tu dire?

Elle se mordit la lvre; elle semblait hsiter comme en proie  une
sorte de combat intrieur. Enfin elle partit prendre son parti.

--Tant pis, c'est gal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
voudrais....

--Oui! mais parle donc!

Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:

--J'ai l'adresse.

Marius plit. Tout son sang reflua  son coeur.

--Quelle adresse?

--L'adresse que vous m'avez demande!

Elle ajouta comme si elle faisait effort:

--L'adresse... vous savez bien?

--Oui! bgaya Marius.

--De la demoiselle!

Ce mot prononc, elle soupira profondment.

Marius sauta du parapet o il tait assis et lui prit perdument la
main.

--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
O est-ce?

--Venez avec moi, rpondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
numro; c'est tout de l'autre ct d'ici, mais je connais bien la
maison, je vais vous conduire.

Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui et navr un observateur,
mais qui n'effleura mme pas Marius ivre et transport:

--Oh! comme vous tes content!

Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit ponine par le bras.

--Jure-moi une chose!

--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
je jure?

Et elle rit.

--Ton pre! promets-moi, ponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
adresse  ton pre!

Elle se tourna vers lui d'un air stupfait.

--ponine! comment savez-vous que je m'appelle ponine?

--Promets-moi ce que je te dis!

Mais elle semblait ne pas l'entendre.

--C'est gentil, a! vous m'avez appele ponine! Marius lui prit les
deux bras  la fois.

--Mais rponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention  ce que je te
dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais  ton pre!

--Mon pre? dit-elle. Ah oui, mon pre! Soyez donc tranquille. Il est au
secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon pre!

--Mais tu ne me promets pas! s'cria Marius.

--Mais lchez-moi donc! dit-elle en clatant de rire, comme vous me
secouez! Si! si! je vous promets a! je vous jure a! qu'est-ce que cela
me fait? je ne dirai pas l'adresse  mon pre. L! a va-t-il? c'est-il
a?

--Ni  personne? fit Marius.

--Ni  personne.

-- prsent, reprit Marius, conduis-moi.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.

Aprs quelques pas, elle s'arrta.

--Vous me suivez de trop prs, monsieur Marius. Laissez-moi aller
devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.

Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
ainsi prononc par cette enfant.

Elle fit une dizaine de pas, et s'arrta encore; Marius la rejoignit.
Elle lui adressa la parole de ct et sans se tourner vers lui:

-- propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?

Marius fouilla dans sa poche. Il ne possdait au monde que les cinq
francs destins au pre Thnardier. Il les prit, et les mit dans la main
d'ponine.

Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pice  terre, et le
regardant d'un air sombre:

--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.




Livre troisime--La maison de la rue Plumet




Chapitre I

La maison  secret


Vers le milieu du sicle dernier, un prsident  mortier au parlement de
Paris ayant une matresse et s'en cachant, car  cette poque les grands
seigneurs montraient leurs matresses et les bourgeois les cachaient,
fit construire une petite maison faubourg Saint-Germain, dans la rue
dserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.

Cette maison se composait d'un pavillon  un seul tage, deux salles au
rez-de-chausse, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
un boudoir, sous le toit un grenier, le tout prcd d'un jardin avec
large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
C'tait l tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrire
du pavillon il y avait une cour troite et au fond de la cour un logis
bas de deux pices sur cave, espce d'en-cas destin  dissimuler au
besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrire,
par une porte masque et ouvrant  secret, avec un long couloir troit,
pav, sinueux,  ciel ouvert, bord de deux hautes murailles, lequel,
cach avec un art prodigieux et comme perdu entre les cltures des
jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
dtours, allait aboutir  une autre porte galement  secret qui
s'ouvrait  un demi-quart de lieue de l, presque dans un autre
quartier,  l'extrmit solitaire de la rue de Babylone.

M. le prsident s'introduisait par l, si bien que ceux-l mmes qui
l'eussent pi et suivi et qui eussent observ que M. le prsident se
rendait tous les jours mystrieusement quelque part, n'eussent pu se
douter qu'aller rue de Babylone c'tait aller rue Blomet. Grce 
d'habiles achats de terrains, l'ingnieux magistrat avait pu faire faire
ce travail de voirie secrte chez lui, sur sa propre terre, et par
consquent sans contrle. Plus tard il avait revendu par petites
parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
corridor, et les propritaires de ces lots de terre croyaient des deux
cts avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne souponnaient pas mme
l'existence de ce long ruban de pav serpentant entre deux murailles
parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
cette curiosit. Il est probable que les fauvettes et les msanges du
sicle dernier avaient fort jas sur le compte de M. le prsident.

Le pavillon, bti en pierre dans le got Mansart, lambriss et meubl
dans le got Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, mur d'une
triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
solennel, comme il sied  un caprice de l'amour et de la magistrature.

Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
encore il y a une quinzaine d'annes. En 93, un chaudronnier avait
achet la maison pour la dmolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui dmolit le
chaudronnier. Depuis la maison resta inhabite, et tomba lentement en
ruine, comme toute demeure  laquelle la prsence de l'homme ne
communique plus la vie. Elle tait reste meuble de ses vieux meubles
et toujours  vendre ou  louer, et les dix ou douze personnes qui
passent par an rue Plumet en taient averties par un criteau jaune et
illisible accroch  la grille du jardin depuis 1810.

Vers la fin de la Restauration, ces mmes passants purent remarquer que
l'criteau avait disparu, et que, mme, les volets du premier tage
taient ouverts. La maison en effet tait occupe. Les fentres avaient
des petits rideaux, signe qu'il y avait une femme.

Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain ge s'tait prsent et
avait lou la maison telle qu'elle tait, y compris, bien entendu,
l'arrire-corps de logis et le couloir qui allait aboutir  la rue de
Babylone. Il avait fait rtablir les ouvertures  secret des deux portes
de ce passage. La maison, nous venons de le dire, tait encore  peu
prs meuble des vieux ameublements du prsident, le nouveau locataire
avait ordonn quelques rparations, ajout  et l ce qui manquait,
remis des pavs  la cour, des briques aux carrelages, des marches 
l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croises, et
enfin tait venu s'installer avec une jeune fille et une servante ge,
sans bruit, plutt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
entre chez soi. Les voisins n'en jasrent point, par la raison qu'il n'y
avait pas de voisins.

Ce locataire peu  effet tait Jean Valjean, la jeune fille tait
Cosette. La servante tait une fille appele Toussaint que Jean Valjean
avait sauve de l'hpital et de la misre et qui tait vieille,
provinciale et bgue, trois qualits qui avaient dtermin Jean Valjean
 la prendre avec lui. Il avait lou la maison sous le nom de M.
Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a t racont plus haut, le
lecteur a sans doute moins tard encore que Thnardier  reconnatre
Jean Valjean.

Pourquoi Jean Valjean avait-il quitt le couvent du Petit-Picpus? Que
s'tait-il pass?

Il ne s'tait rien pass.

On s'en souvient. Jean Valjean tait heureux dans le couvent, si heureux
que sa conscience finit par s'inquiter. Il voyait Cosette tous les
jours, il sentait la paternit natre et se dvelopper en lui de plus en
plus, il couvait de l'me cette enfant, il se disait qu'elle tait 
lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
indfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y tant chaque
jour doucement provoque, qu'ainsi le couvent tait dsormais l'univers
pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
esprance, aucune sparation n'tait possible. En rflchissant  ceci,
il en vint  tomber dans des perplexits. Il s'interrogea. Il se
demandait si tout ce bonheur-l tait bien  lui, s'il ne se composait
pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
et qu'il drobait, lui vieillard; si ce n'tait point l un vol? Il se
disait que cette enfant avait le droit de connatre la vie avant d'y
renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
consulter, toutes les joies sous prtexte de lui sauver toutes les
preuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
germer une vocation artificielle, c'tait dnaturer une crature humaine
et mentir  Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
et religieuse  regret, Cosette n'en viendrait pas  le har? Dernire
pense, presque goste et moins hroque que les autres, mais qui lui
tait insupportable. Il rsolut de quitter le couvent.

Il le rsolut, il reconnut avec dsolation qu'il le fallait. Quant aux
objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de sjour entre ces quatre
murs et de disparition avaient ncessairement dtruit ou dispers les
lments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
Il avait vieilli, et tout avait chang. Qui le reconnatrait maintenant?
Et puis,  voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-mme, et il
n'avait pas le droit de condamner Cosette au clotre par la raison qu'il
avait t condamn au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
le devoir? Enfin, rien ne l'empchait d'tre prudent et de prendre ses
prcautions.

Quant  l'ducation de Cosette, elle tait  peu prs termine et
complte.

Une fois sa dtermination arrte, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
pas  se prsenter. Le vieux Fauchelevent mourut.

Jean Valjean demanda audience  la rvrende prieure et lui dit qu'ayant
fait  la mort de son frre un petit hritage qui lui permettait de
vivre dsormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
emmenait sa fille; mais que, comme il n'tait pas juste que Cosette, ne
prononant point ses voeux, et t leve gratuitement, il suppliait
humblement la rvrende prieure de trouver bon qu'il offrt  la
communaut, comme indemnit des cinq annes que Cosette y avait passes,
une somme de cinq mille francs.

C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
Perptuelle.

En quittant le couvent, il prit lui-mme dans ses bras et ne voulut
confier  aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette,  cause de l'odeur
d'embaumement qui en sortait.

Disons tout de suite que dsormais cette malle ne le quitta plus. Il
l'avait toujours dans sa chambre. C'tait la premire et quelquefois
l'unique chose qu'il emportait dans ses dmnagements. Cosette en riait,
et appelait cette valise _l'insparable_, disant: J'en suis jalouse.

Jean Valjean du reste ne reparut pas  l'air libre sans une profonde
anxit.

Il dcouvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il tait
dsormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.

En mme temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
attirer l'attention que s'il ft toujours rest dans le mme quartier,
de pouvoir faire au besoin des absences  la moindre inquitude qui le
prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dpourvu comme la nuit o
il avait si miraculeusement chapp  Javert. Ces deux appartements
taient deux logis fort chtifs et d'apparence pauvre, dans deux
quartiers trs loigns l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
rue de l'Homme-Arm.

Il allait de temps en temps, tantt rue de l'Homme-Arm, tantt rue de
l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
rentier de la banlieue ayant un pied--terre en ville. Cette haute vertu
avait trois domiciles dans Paris pour chapper  la police.




Chapitre II

Jean Valjean garde national


Du reste,  proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
arrang son existence de la faon que voici:

Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
chambre  coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dores,
le salon du prsident meubl de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
Cosette un lit  baldaquin d'ancien damas  trois couleurs, et un vieux
et beau tapis de Perse achet rue du Figuier-Saint-Paul chez la mre
Gaucher, et, pour corriger la svrit de ces vieilleries magnifiques,
il avait amalgam  ce bric--brac tous les petits meubles gais et
gracieux des jeunes filles, l'tagre, la bibliothque et les livres
dors, la papeterie, le buvard, la table  ouvrage incruste de nacre,
le ncessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
rideaux de damas fond rouge  trois couleurs pareils au lit pendaient
aux fentres du premier tage. Au rez-de-chausse, des rideaux de
tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette tait chauffe du
haut en bas. Lui, il habitait l'espce de loge de portier qui tait dans
la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
blanc, deux chaises de paille, un pot  l'eau de faence, quelques
bouquins sur une planche, sa chre valise dans un coin, jamais de feu.
Il dnait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
Il avait dit  Toussaint lorsqu'elle tait entre:--C'est mademoiselle
qui est la matresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait rpliqu
Toussaint stupfaite.--Moi, je suis bien mieux que le matre, je suis le
pre.

Cosette au couvent avait t dresse au mnage et rglait la dpense qui
tait fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
l'alle la moins frquente, et tous les dimanches  la messe, toujours
 Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'tait fort loin. Comme c'est un
quartier trs pauvre, il y faisait beaucoup l'aumne, et les malheureux
l'entouraient dans l'glise, ce qui lui avait valu l'ptre des
Thnardier: _Au monsieur bienfaisant de l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
indigents et les malades. Aucun tranger n'entrait dans la maison de la
rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
lui-mme chercher l'eau  une prise d'eau qui tait tout proche sur le
boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espce de renfoncement
demi-souterrain tapiss de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte  M. le prsident;
car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
sans grotte.

Il y avait dans la porte btarde de la rue de Babylone une de ces botes
tirelires destines aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
lettres, toute l'utilit de la bote, jadis entremetteuse d'amourettes
et confidente d'un robin dameret, tait maintenant limite aux avis du
percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
Fauchelevent, rentier, tait de la garde nationale; il n'avait pu
chapper aux mailles troites du recensement de 1831. Les renseignements
municipaux pris  cette poque taient remonts jusqu'au couvent du
Petit-Picpus, sorte de nue impntrable et sainte d'o Jean Valjean
tait sorti vnrable aux yeux de sa mairie, et, par consquent, digne
de monter sa garde.

Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
faisait sa faction; trs volontiers d'ailleurs; c'tait pour lui un
dguisement correct qui le mlait  tout le monde en le laissant
solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, ge de
l'exemption lgale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire  son sergent-major
et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'tat civil; il
cachait son nom, il cachait son identit, il cachait son ge, il cachait
tout; et, nous venons de le dire, c'tait un garde national de bonne
volont. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'tait
l toute son ambition. Cet homme avait pour idal, au dedans, l'ange, au
dehors, le bourgeois.

Notons un dtail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
Lorsqu'il sortait seul, et c'tait le plus habituellement le soir, il
tait toujours vtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiff
d'une casquette qui lui cachait le visage. tait-ce prcaution, ou
humilit? Les deux  la fois. Cosette tait accoutume au ct
nigmatique de sa destine et remarquait  peine les singularits de son
pre. Quant  Toussaint, elle vnrait Jean Valjean, et trouvait bon
tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
Valjean, lui dit: C'est un drle de corps. Elle rpondit: C'est un-un
saint.

Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
jamais que par la porte de la rue de Babylone.  moins de les apercevoir
par la grille du jardin, il tait difficile de deviner qu'ils
demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours ferme. Jean
Valjean avait laiss le jardin inculte, afin qu'il n'attirt pas
l'attention.

En cela il se trompait peut-tre.




Chapitre III

_Foliis ac frondibus_


Ce jardin ainsi livr  lui-mme depuis plus d'un demi-sicle tait
devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
s'arrtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
secrets qu'il drobait derrire ses paisseurs fraches et vertes. Plus
d'un songeur  cette poque a laiss bien des fois ses yeux et sa pense
pntrer indiscrtement  travers les barreaux de l'antique grille
cadenasse, tordue, branlante, scelle  deux piliers verdis et moussus,
bizarrement couronn d'un fronton d'arabesques indchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
quelques treillages dclous par le temps pourrissant sur le mur; du
reste plus d'alles ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
tait parti, et la nature tait revenue. Les mauvaises herbes
abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fte des
girofles y tait splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
sacr des choses vers la vie; la croissance vnrable tait l chez
elle. Les arbres s'taient baisss vers les ronces, les ronces taient
montes vers les arbres, la plante avait grimp, la branche avait
flchi, ce qui rampe sur la terre avait t trouver ce qui s'panouit
dans l'air, ce qui flotte au vent s'tait pench vers ce qui se trane
dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
sarments, pines, s'taient mls, traverss, maris, confondus; la
vgtation, dans un embrassement troit et profond, avait clbr et
accompli l, sous l'oeil satisfait du crateur, en cet enclos de trois
cents pieds carrs, le saint mystre de sa fraternit, symbole de la
fraternit humaine. Ce jardin n'tait plus un jardin, c'tait une
broussaille colossale; c'est--dire quelque chose qui est impntrable
comme une fort, peupl comme une ville, frissonnant comme un nid,
sombre comme une cathdrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
une tombe, vivant comme une foule.

En floral, cet norme buisson, libre derrire sa grille et dans ses
quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bte qui
aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sve d'avril
monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pav de la
rue dserte, les fleurs en toiles, la rose en perles, la fcondit, la
beaut, la vie, la joie, les parfums.  midi mille papillons blancs s'y
rfugiaient, et c'tait un spectacle divin de voir l tourbillonner en
flocons dans l'ombre cette neige vivante de l't. L, dans ces gaies
tnbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
 l'me, et ce que les gazouillements avaient oubli de dire, les
bourdonnements le compltaient. Le soir une vapeur de rverie se
dgageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
cleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chvrefeuilles
et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
intimit sacre de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes rjouissent
les feuilles, la nuit les feuilles protgent les ailes.

L'hiver, la broussaille tait noire, mouille, hrisse, grelottante, et
laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
les rameaux et de rose dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
limaces sur le froid et pais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
faon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, t,
automne, ce petit enclos respirait la mlancolie, la contemplation, la
solitude, la libert, l'absence de l'homme, la prsence de Dieu; et la
vieille grille rouille avait l'air de dire: ce jardin est  moi.

Le pav de Paris avait beau tre l tout autour, les htels classiques
et splendides de la rue de Varenne  deux pas, le dme des Invalides
tout prs, la Chambre des dputs pas loin; les carrosses de la rue de
Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
beau se croiser dans le carrefour prochain, le dsert tait rue Plumet;
et la mort des anciens propritaires, une rvolution qui avait pass,
l'croulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
d'abandon et de viduit, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
privilgi les fougres, les bouillons-blancs, les cigus, les
achilles, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
gaufres aux larges feuilles de drap vert ple, les lzards, les
scarabes, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
profondeurs de la terre et reparatre entre ces quatre murs je ne sais
quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
dconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se rpand
toujours tout entire l o elle se rpand, aussi bien dans la fourmi
que dans l'aigle, en vnt  s'panouir dans un mchant petit jardin
parisien avec autant de rudesse et de majest que dans une fort vierge
du Nouveau Monde.

Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pntrations
profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
soit donne  la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond 
cause de toutes ces dcompositions de forces aboutissant  l'unit. Tout
travaille  tout.

L'algbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite  la
rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubpine est
inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
molcule? que savons-nous si des crations de mondes ne sont point
dtermines par des chutes de grains de sable? qui donc connat les flux
et les reflux rciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
petit, le retentissement des causes dans les prcipices de l'tre, et
les avalanches de la cration? Un ciron importe; le petit est grand, le
grand est petit; tout est en quilibre dans la ncessit; effrayante
vision pour l'esprit. Il y a entre les tres et les choses des relations
de prodige; dans cet inpuisable ensemble, de soleil  puceron, on ne se
mprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumire n'emporte pas
dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
Tous les oiseaux qui volent ont  la patte le fil de l'infini. La
germination se complique de l'closion d'un mtore et du coup de bec de
l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mne de front la naissance d'un ver
de terre et l'avnement de Socrate. O finit le tlescope, le microscope
commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
moisissure est une pliade de fleurs; une nbuleuse est une fourmilire
d'toiles. Mme promiscuit, et plus inoue encore, des choses de
l'intelligence et des faits de la substance. Les lments et les
principes se mlent, se combinent, s'pousent, se multiplient les uns
par les autres, au point de faire aboutir le monde matriel et le monde
moral  la mme clart. Le phnomne est en perptuel repli sur
lui-mme. Dans les vastes changes cosmiques, la vie universelle va et
vient en quantits inconnues, roulant tout dans l'invisible mystre des
effluves, employant tout, ne perdant pas un rve de pas un sommeil,
semant un animalcule ici, miettant un astre l, oscillant et
serpentant, faisant de la lumire une force et de la pense un lment,
dissmine et indivisible, dissolvant tout, except ce point
gomtrique, le moi; ramenant tout  l'me atome; panouissant tout en
Dieu; enchevtrant, depuis la plus haute jusqu' la plus basse, toutes
les activits dans l'obscurit d'un mcanisme vertigineux, rattachant le
vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
ft-ce que par l'identit de la loi, l'volution de la comte dans le
firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
faite d'esprit. Engrenage norme dont le premier moteur est le moucheron
et dont la dernire roue est le zodiaque.




Chapitre IV

Changement de grille


Il semblait que ce jardin, cr autrefois pour cacher les mystres
libertins, se ft transform et ft devenu propre  abriter les mystres
chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
grottes; il avait une magnifique obscurit chevele tombant comme un
voile de toutes parts. Paphos s'tait refait den. On ne sait quoi de
repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetire offrait
maintenant ses fleurs  l'me. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
tait rentr dans la virginit et la pudeur. Un prsident assist d'un
jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
bonhomme qui croyait continuer Le Ntre, l'avaient contourn, taill,
chiffonn, attif, faonn pour la galanterie; la nature l'avait
ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrang pour l'amour.

Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui tait tout prt.
L'amour n'avait qu' se montrer; il avait l un temple compos de
verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles tnbres,
de branches agites, et une me faite de douceur, de foi, de candeur,
d'espoir, d'aspiration et d'illusion.

Cosette tait sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
plus de quatorze ans, et elle tait dans l'ge ingrat; nous l'avons
dit,  part les yeux, elle semblait plutt laide que jolie; elle n'avait
cependant aucun trait disgracieux, mais elle tait gauche, maigre,
timide et hardie  la fois, une grande petite fille enfin.

Son ducation tait termine; C'est--dire on lui avait appris la
religion, et mme, et surtout la dvotion; puis l'histoire,
c'est--dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la gographie, la
grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, 
faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
charme et un pril. L'me d'une jeune fille ne doit pas tre laisse
obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
comme dans une chambre noire. Elle doit tre doucement et discrtement
claire, plutt du reflet des ralits que de leur lumire directe et
dure. Demi-jour utile et gracieusement austre qui dissipe les peurs
puriles et empche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
intuition admirable o entrent les souvenirs de la vierge et
l'exprience de la femme, qui sache comment et de quoi doit tre fait ce
demi-jour. Rien ne supple  cet instinct. Pour former l'me d'une jeune
fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mre.

Cosette n'avait pas eu de mre. Elle n'avait eu que beaucoup de mres au
pluriel.

Quant  Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses  la
fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'tait qu'un vieux homme qui
ne savait rien du tout.

Or, dans cette oeuvre de l'ducation, dans cette grave affaire de la
prparation d'une femme  la vie, que de science il faut pour lutter
contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!

Rien ne prpare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
couvent tourne la pense du ct de l'inconnu. Le coeur, repli sur
lui-mme, se creuse, ne pouvant s'pancher, et s'approfondit, ne pouvant
s'panouir. De l des visions, des suppositions, des conjectures, des
romans bauchs, des aventures souhaites, des constructions
fantastiques, des difices tout entiers btis dans l'obscurit
intrieure de l'esprit, sombres et secrtes demeures o les passions
trouvent tout de suite  se loger ds que la grille franchie leur permet
d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur
humain, doit durer toute la vie.

En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'tait la
continuation de la solitude avec le commencement de la libert; un
jardin ferm, mais une nature cre, riche, voluptueuse et odorante; les
mmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
grille, mais sur la rue.

Cependant, nous le rptons, quand elle y arriva, elle n'tait encore
qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce
que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait des btes;
elle y jouait, en attendant qu'elle y rvt; elle aimait ce jardin pour
les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds  travers l'herbe, en
attendant qu'elle l'aimt pour les toiles qu'elle y verrait dans les
branches au-dessus de sa tte.

Et puis, elle aimait son pre, c'est--dire Jean Valjean, de toute son
me, avec une nave passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
compagnon dsir et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
beaucoup, Jean Valjean avait continu; il en tait venu  causer bien;
il avait la richesse secrte et l'loquence d'une intelligence humble et
vraie qui s'est spontanment cultive. Il lui tait rest juste assez
d'pret pour assaisonner sa bont; c'tait un esprit rude et un coeur
doux. Au Luxembourg, dans leurs tte--tte, il faisait de longues
explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
ce qu'il avait souffert. Tout en l'coutant, les yeux de Cosette
erraient vaguement.

Cet homme simple suffisait  la pense de Cosette, de mme que ce jardin
sauvage  ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
arrivait prs de lui essouffle et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
baisait au front.

Cosette adorait le bonhomme. Elle tait toujours sur ses talons. L o
tait Jean Valjean tait le bien-tre. Comme Jean Valjean n'habitait ni
le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrire-cour
pave que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meuble
de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries o
s'adossaient des fauteuils capitonns. Jean Valjean lui disait
quelquefois, en souriant du bonheur d'tre importun:--Mais va-t'en chez
toi! Laisse-moi donc un peu seul!

Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
grce remontant de la fille au pre:

--Pre, j'ai trs froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
tapis et un pole?

--Chre enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
n'ont mme pas un toit sur leur tte.

--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?

--Parce que tu es une femme et un enfant.

--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et tre mal?

--Certains hommes.

--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien oblig d'y
faire du feu.

Elle lui disait encore:

--Pre, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?

--Parce que..., ma fille.

--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.

Alors, pour que Cosette ne manget pas de pain noir, Jean Valjean
mangeait du pain blanc.

Cosette ne se rappelait que confusment son enfance. Elle priait matin
et soir pour sa mre qu'elle n'avait pas connue. Les Thnardier lui
taient rests comme deux figures hideuses  l'tat de rve. Elle se
rappelait qu'elle avait t un jour, la nuit chercher de l'eau dans un
bois. Elle croyait que c'tait trs loin de Paris. Il lui semblait
qu'elle avait commenc  vivre dans un abme et que c'tait Jean Valjean
qui l'en avait tire. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps o il
n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignes, et des
serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
n'avait pas une ide trs nette d'tre la fille de Jean Valjean et qu'il
ft son pre, elle s'imaginait que l'me de sa mre avait pass dans ce
bonhomme et tait venue demeurer auprs d'elle.

Lorsqu'il tait assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-tre
ma mre, cet homme-l!

Cosette, quoique ceci soit trange  noncer, dans sa profonde ignorance
de fille leve au couvent, la maternit d'ailleurs tant absolument
inintelligible  la virginit, avait fini par se figurer qu'elle avait
eu aussi peu de mre que possible. Cette mre, elle ne savait pas mme
son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander  Jean
Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle rptait sa question, il
rpondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
une larme.

Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.

Etait-ce prudence? tait-ce respect? tait-ce crainte de livrer ce nom
aux hasards d'une autre mmoire que la sienne?

Tant que Cosette avait t petite, Jean Valjean lui avait volontiers
parl de sa mre; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
Il lui sembla qu'il n'osait plus. tait-ce  cause de Cosette? tait-ce
 cause de Fantine? il prouvait une sorte d'horreur religieuse  faire
entrer cette ombre dans la pense de Cosette, et  mettre la morte en
tiers dans leur destine. Plus cette ombre lui tait sacre, plus elle
lui semblait redoutable. Il songeait  Fantine et se sentait accabl de
silence. Il voyait vaguement dans les tnbres quelque chose qui
ressemblait  un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait t
dans Fantine et qui, pendant sa vie, tait sortie d'elle violemment,
tait-elle revenue aprs sa mort se poser sur elle, veiller, indigne,
sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
Valjean,  son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
mystrieuse. De l l'impossibilit de prononcer, mme pour Cosette, ce
nom: Fantine.

Un jour Cosette lui dit:

--Pre, j'ai vu cette nuit ma mre en songe. Elle avait deux grandes
ailes. Ma mre dans sa vie doit avoir touch  la saintet.

--Par le martyre, rpondit Jean Valjean.

Du reste, Jean Valjean tait heureux.

Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fire,
heureuse, dans la plnitude du coeur. Jean Valjean,  toutes ces marques
d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
pense se fondre en dlices. Le pauvre homme tressaillait inond d'une
joie anglique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mriter
un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
son me, d'avoir permis qu'il ft ainsi aim, lui misrable, par cet
tre innocent.




Chapitre V

La rose s'aperoit qu'elle est une machine de guerre


Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
Il lui semblait presque qu'elle tait jolie. Ceci la jeta dans un
trouble singulier. Jusqu' ce moment elle n'avait point song  sa
figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle tait laide; Jean Valjean seul
disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en ft, Cosette s'tait
toujours crue laide, et avait grandi dans cette ide avec la rsignation
facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'tais
jolie? pensait-elle, comme cela serait drle que je fusse jolie!--Et
elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beaut faisait effet
dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
mademoiselle une telle!

Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--O
avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout
simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle tait ple.
Elle ne s'tait pas sentie trs joyeuse la veille de croire  sa beaut,
mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
pendant plus de quinze jours elle tcha de se coiffer tournant le dos au
miroir.

Le soir, aprs le dner, elle faisait assez habituellement de la
tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
lisait  ct d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
fut toute surprise de la faon inquite dont son pre la regardait.

Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
qu'elle ne vit pas disait derrire elle: Jolie femme! mais mal
mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mrinos.

Un jour enfin, elle tait dans le jardin, et elle entendit la pauvre
vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son pre
rpondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
commotion. Elle s'chappa du jardin, monta  sa chambre, courut  la
glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'tait regarde, et poussa un
cri. Elle venait de s'blouir elle-mme.

Elle tait belle et jolie; elle ne pouvait s'empcher d'tre de l'avis
de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'tait faite, sa peau avait
blanchi, ses cheveux s'taient lustrs, une splendeur inconnue s'tait
allume dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beaut lui vint
tout entire, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'tait d'elle
videmment que le passant avait parl, il n'y avait plus  douter; elle
redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
c'tait en hiver, voyant le ciel dor, le soleil dans les arbres, des
fleurs dans les buissons, perdue, folle, dans un ravissement
inexprimable.

De son ct, Jean Valjean prouvait un profond et indfinissable
serrement de coeur.

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
cette beaut qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.

Cosette avait t belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
du premier jour, cette lumire inattendue qui se levait lentement et
enveloppait par degrs toute la personne de la jeune fille blessa la
paupire sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'tait un changement
dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
crainte d'y dranger quelque chose. Cet homme qui avait pass par toutes
les dtresses, qui tait encore tout saignant des meurtrissures de sa
destine, qui avait t presque mchant et qui tait devenu presque
saint, qui, aprs avoir tran la chane du bagne, tranait maintenant
la chane invisible, mais pesante, de l'infamie indfinie, cet homme que
la loi n'avait pas lch et qui pouvait tre  chaque instant ressaisi
et ramen de l'obscurit de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bnissait
tout, voulait bien tout, et ne demandait  la providence, aux hommes,
aux lois,  la socit,  la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
l'aimt!

Que Cosette continut de l'aimer! que Dieu n'empcht pas le coeur de
cette enfant de venir  lui, et de rester  lui! Aim de Cosette, il se
trouvait guri, repos, apais, combl, rcompens, couronn. Aim de
Cosette, il tait bien! il n'en demandait pas davantage. On lui et dit:
Veux-tu tre mieux? il et rpondu: Non. Dieu lui et dit: Veux-tu le
ciel? il et rpondu: J'y perdrais.

Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne ft-ce qu' la
surface, le faisait frmir comme le commencement d'autre chose. Il
n'avait jamais trop su ce que c'tait que la beaut d'une femme; mais,
par instinct, il comprenait que c'tait terrible.

Cette beaut qui s'panouissait de plus en plus triomphante et superbe 
ct de lui, sous ses yeux, sur le front ingnu et redoutable de
l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misre, de sa
rprobation, de son accablement, il la regardait effar.

Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?

L du reste tait la diffrence entre sa tendresse et la tendresse d'une
mre. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mre l'et vu avec joie.

Les premiers symptmes ne tardrent pas  se manifester.

Ds le lendemain du jour o elle s'tait dit: Dcidment, je suis belle!
Cosette fit attention  sa toilette. Elle se rappela le mot du
passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait pass  ct
d'elle et s'tait vanoui aprs avoir dpos dans son coeur un des deux
germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
coquetterie. L'amour est l'autre.

Avec la foi en sa beaut, toute l'me fminine s'panouit en elle. Elle
eut horreur du mrinos et honte de la peluche. Son pre ne lui avait
jamais rien refus. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'toffe qui
va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a t invent pour la Parisienne.

En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thbade de la rue
de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
quelque chose, mais les mieux mises de Paris, ce qui est bien
davantage. Elle et voulu rencontrer son passant pour voir ce qu'il
dirait, et pour lui apprendre! Le fait est qu'elle tait ravissante de
tout point, et qu'elle distinguait  merveille un chapeau de Grard d'un
chapeau d'Herbaut.

Jean Valjean considrait ces ravages avec anxit. Lui qui sentait qu'il
ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
venir  Cosette.

Du reste, rien qu' la simple inspection de la toilette de Cosette, une
femme et reconnu qu'elle n'avait pas de mre. Certaines petites
biensances, certaines conventions spciales, n'taient point observes
par Cosette. Une mre, par exemple, lui et dit qu'une jeune fille ne
s'habille point en damas.

Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
noir et son chapeau de crpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
Valjean, gaie, radieuse, rose, fire, clatante.--Pre, dit-elle,
comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean rpondit d'une voix qui
ressemblait  la voix amre d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la
promenade comme  l'ordinaire. En rentrant il demanda  Cosette:

--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?

Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
porte-manteau de la garde-robe o sa dfroque de pensionnaire tait
accroche.

--Ce dguisement! dit-elle. Pre, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-l
sur la tte, j'ai l'air de madame Chien-fou.

Jean Valjean soupira profondment.

 partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
toujours  rester, disant: Pre, je m'amuse mieux ici avec
vous,--demandait maintenant toujours  sortir. En effet,  quoi bon
avoir une jolie figure et une dlicieuse toilette, si on ne les montre
pas?

Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le mme got pour
l'arrire-cour.  prsent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
promenant sans dplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrire-cour,
comme le chien.

Cosette,  se savoir belle, perdit la grce de l'ignorer; grce exquise,
car la beaut rehausse de navet est ineffable, et rien n'est adorable
comme une innocente blouissante qui marche tenant en main, sans le
savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grce ingnue,
elle le regagna en charme pensif et srieux. Toute sa personne, pntre
des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beaut, respirait une
mlancolie splendide.

Ce fut  cette poque que Marius, aprs six mois couls, la revit au
Luxembourg.




Chapitre VI

La bataille commence


Cosette tait dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
dispose pour l'embrasement. La destine, avec sa patience mystrieuse
et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux tres tout
chargs et tout languissants des orageuses lectricits de la passion,
ces deux mes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
et qui devaient s'aborder et se mler dans un regard comme les nuages
dans un clair.

On a tant abus du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
dconsidrer. C'est  peine si l'on ose dire maintenant que deux tres
se sont aims parce qu'ils se sont regards. C'est pourtant comme cela
qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
vient aprs. Rien n'est plus rel que ces grandes secousses que deux
mes se donnent en changeant cette tincelle.

 cette certaine heure o Cosette eut sans le savoir ce regard qui
troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
troubla Cosette.

Il lui fit le mme mal et le mme bien.

Depuis longtemps dj elle le voyait et elle l'examinait comme les
filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
encore Cosette laide que dj Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
il ne prenait point garde  elle, ce jeune homme lui tait bien gal.

Cependant elle ne pouvait s'empcher de se dire qu'il avait de beaux
cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
mal, si l'on veut, mais avec une grce  lui, qu'il ne paraissait pas
bte du tout, que toute sa personne tait noble, douce, simple et fire,
et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.

Le jour o leurs yeux se rencontrrent et se dirent enfin brusquement
ces premires choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive  la maison de la
rue de l'Ouest o Jean Valjean, selon son habitude, tait venu passer
six semaines. Le lendemain, en s'veillant, elle songea  ce jeune homme
inconnu, si longtemps indiffrent et glac, qui semblait maintenant
faire attention  elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
cette attention lui ft agrable. Elle avait plutt un peu de colre
contre ce beau ddaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
sembla, et elle en prouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
allait enfin se venger.

Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une faon indistincte,
qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beaut comme les
enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.

On se rappelle les hsitations de Marius, ses palpitations, ses
terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dpitait
Cosette. Un jour elle dit  Jean Valjean:--Pre, promenons-nous donc un
peu de ce ct-l.--Voyant que Marius ne venait point  elle, elle alla
 lui. En pareil cas, toute femme ressemble  Mahomet. Et puis, chose
bizarre, le premier symptme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
la timidit, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci tonne, et
rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent  se
rapprocher et qui prennent les qualits l'un de l'autre.

Ce jour-l, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
inquite.  partir de ce jour, ils s'adorrent.

La premire chose que Cosette prouva, ce fut une tristesse confuse et
profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son me tait devenue
noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'me des jeunes
filles, qui se compose de froideur et de gat, ressemble  la neige.
Elle fond  l'amour qui est son soleil.

Cosette ne savait pas ce que c'tait que l'amour. Elle n'avait jamais
entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ tait remplac
par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des nigmes qui exeraient
l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agrable!_
ou: _La piti n'est pas un pandour_! Mais Cosette tait sortie encore
trop jeune pour s'tre beaucoup proccupe du tambour. Elle n'et donc
su quel nom donner  ce qu'elle prouvait maintenant. Est-on moins
malade pour ignorer le nom de sa maladie?

Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
ncessaire ou mortel, ternel ou passager, permis ou prohib; elle
aimait. On l'et bien tonne si on lui et dit: Vous ne dormez pas?
mais c'est dfendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
Vous rougissez et vous plissez quand un certain tre vtu de noir
parat au bout d'une certaine alle verte? mais c'est abominable! Elle
n'et pas compris, et elle et rpondu: Comment peut-il y avoir de ma
faute dans une chose o je ne puis rien et o je ne sais rien?

Il se trouva que l'amour qui se prsenta tait prcisment celui qui
convenait le mieux  l'tat de son me. C'tait une sorte d'adoration 
distance, une contemplation muette, la dification d'un inconnu. C'tait
l'apparition de l'adolescence  l'adolescence, le rve des nuits devenu
roman et rest rve, le fantme souhait enfin ralis et fait chair,
mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
ni de dfaut; en un mot, l'amant lointain et demeur dans l'idal, une
chimre ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
et  cette premire poque effarouch Cosette, encore  demi plonge
dans la brume grossissante du clotre. Elle avait toutes les peurs des
enfants et toutes les peurs des religieuses, mles. L'esprit du
couvent, dont elle s'tait pntre pendant cinq ans, s'vaporait encore
lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
Dans cette situation, ce n'tait pas un amant qu'il lui fallait, ce
n'tait pas mme un amoureux, c'tait une vision. Elle se mit  adorer
Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.

Comme l'extrme navet touche  l'extrme coquetterie, elle lui
souriait, tout franchement.

Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
sincrement exprimer toute sa pense en disant  Jean Valjean:--Quel
dlicieux jardin que ce Luxembourg!

Marius et Cosette taient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
sparent, ils vivaient de se regarder.

C'est ainsi que Cosette devenait peu  peu une femme et se dveloppait,
belle et amoureuse, avec la conscience de sa beaut et l'ignorance de
son amour. Coquette par-dessus le march, par innocence.




Chapitre VII

 tristesse, tristesse et demie


Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et ternelle mre
nature avertissait sourdement Jean Valjean de la prsence de Marius.
Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pense. Jean Valjean
ne voyait rien, ne savait rien, et considrait pourtant avec une
attention opinitre les tnbres o il tait, comme s'il sentait d'un
ct quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
s'croulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
Dieu, par cette mme mre nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
drober au pre. Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
quelquefois. Les allures de Marius n'taient plus du tout naturelles. Il
avait des prudences louches et des tmrits gauches. Il ne venait plus
tout prs comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
tous les jours son habit neuf; il n'tait pas bien sr qu'il ne se ft
point friser, il avait des yeux tout drles, il mettait des gants; bref,
Jean Valjean dtestait cordialement ce jeune homme.

Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
elle avait bien le sentiment que c'tait quelque chose et qu'il fallait
le cacher.

Il y avait entre le got de toilette qui tait venu  Cosette et
l'habitude d'habits neufs qui tait pousse  cet inconnu un
paralllisme importun  Jean Valjean. C'tait un hasard peut-tre, sans
doute,  coup sr, mais un hasard menaant.

Jamais il n'ouvrait la bouche  Cosette de cet inconnu.

Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague dsespoir qui
jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voil un
jeune homme qui a l'air pdant!

Cosette, l'anne d'auparavant, petite fille indiffrente, et
rpondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
Marius au coeur, elle et rpondu:--Pdant et insupportable  voir! vous
avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur o elle tait, elle
se borna  rpondre avec un calme suprme:

--Ce jeune homme-l!

Comme si elle le regardait pour la premire fois de sa vie.

--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
remarqu. C'est moi qui le lui montre.

 simplicit des vieux! profondeur des enfants!

C'est encore une loi de ces fraches annes de souffrance et de souci,
de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
jeune fille ne se laisse prendre  aucun pige, le jeune homme tombe
dans tous. Jean Valjean avait commenc contre Marius une sourde guerre
que Marius, avec la btise sublime de sa passion et de son ge, ne
devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embches; il changea
d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
Luxembourg; Marius donna tte baisse dans tous les panneaux; et  tous
ces points d'interrogation plants sur sa route par Jean Valjean, il
rpondit ingnument oui. Cependant Cosette restait mure dans son
insouciance apparente et dans sa tranquillit imperturbable, si bien que
Jean Valjean arriva  cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.

Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
minute o Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant  l'autre. Tout
ne commence-t-il pas par l'indiffrence?

Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
pour partir aprs trois heures de station, elle dit:--Dj!

Jean Valjean n'avait pas discontinu les promenades au Luxembourg, ne
voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
l'veil  Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire  Marius enivr qui ne
s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
qu'un radieux visage ador, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
tincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants o, quand
Marius tait l, il croyait redevenir sauvage et froce, et il sentait
se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
de son me o il y avait eu jadis tant de colre. Il lui semblait
presque qu'il se reformait en lui des cratres inconnus.

Quoi! il tait l, cet tre! que venait-il faire? il venait tourner,
flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
venait rder autour de sa vie,  lui Jean Valjean! rder autour de son
bonheur, pour le prendre et l'emporter!

Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
j'aurai t d'abord le plus misrable des hommes, et puis le plus
malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir t
jeune, j'aurai vcu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
sans enfants, j'aurai laiss de mon sang sur toutes les pierres, sur
toutes les ronces,  toutes les bornes, le long de tous les murs,
j'aurai t doux quoiqu'on ft dur pour moi et bon quoiqu'on ft
mchant, je serai redevenu honnte homme malgr tout, je me serai
repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonn le mal qu'on m'a fait,
et au moment o je suis rcompens, au moment o c'est fini, au moment
o je touche au but, au moment o j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
bien, je l'ai pay, je l'ai gagn, tout cela s'en ira, tout cela
s'vanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
me, parce qu'il aura plu  un grand niais de venir flner au
Luxembourg!

Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clart lugubre et
extraordinaire. Ce n'tait plus un homme qui regarde un homme; ce
n'tait pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'tait un dogue qui
regarde un voleur.

On sait le reste. Marius continua d'tre insens. Un jour il suivit
Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
son ct parla, et dit  Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demand?--Le lendemain Jean
Valjean jeta  Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperut enfin. Huit
jours aprs, Jean Valjean avait dmnag. Il se jura qu'il ne remettrait
plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
Plumet.

Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
questions, elle ne chercha  savoir aucun pourquoi; elle en tait dj 
la priode o l'on craint d'tre pntr et de se trahir. Jean Valjean
n'avait aucune exprience de ces misres, les seules qui soient
charmantes et les seules qu'il ne connt pas; cela fit qu'il ne comprit
point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
remarqua qu'elle tait devenue triste, et il devint sombre. C'tait de
part et d'autre des inexpriences aux prises.

Une fois il fit un essai. Il demanda  Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Un rayon illumina le visage ple de Cosette.

--Oui, dit-elle.

Ils y allrent. Trois mois s'taient couls. Marius n'y allait plus.
Marius n'y tait pas.

Le lendemain Jean Valjean redemanda  Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Elle rpondit tristement et doucement:

--Non.

Jean Valjean fut froiss de cette tristesse et navr de cette douceur.

Que se passait-il dans cet esprit si jeune et dj si impntrable?
Qu'est-ce qui tait en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il  l'me de
Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
prs de son grabat la tte dans ses mains, et il passait des nuits
entires  se demander: Qu'y a-t-il dans la pense de Cosette? et 
songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.

Oh! dans ces moments-l, quels regards douloureux il tournait vers le
clotre, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement dsespr ce
jardin du couvent, plein de fleurs ignores et de vierges enfermes, o
tous les parfums et toutes les mes montent droit vers le ciel! Comme il
adorait cet den referm  jamais, dont il tait sorti volontairement et
follement descendu! Comme il regrettait son abngation et sa dmence
d'avoir ramen Cosette au monde, pauvre hros du sacrifice, saisi et
terrass par son dvouement mme! comme il se disait: Qu'ai-je fait?

Du reste rien de ceci ne perait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
Toujours la mme figure sereine et bonne. Les manires de Jean Valjean
taient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
et pu faire deviner moins de joie, c'tait plus de mansutude.

De son ct, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
comme elle avait joui de sa prsence, singulirement, sans savoir au
juste. Quand Jean Valjean avait cess de la conduire aux promenades
habituelles, un instinct de femme lui avait confusment murmur au fond
du coeur qu'il ne fallait pas paratre tenir au Luxembourg, et que si
cela lui tait indiffrent, son pre l'y ramnerait. Mais les jours, les
semaines et les mois se succdrent. Jean Valjean avait accept
tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il tait
trop tard. Le jour o elle retourna au Luxembourg, Marius n'y tait
plus. Marius avait donc disparu; c'tait fini, que faire? le
retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
c'tait l'hiver ou l't, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
chantaient, si l'on tait aux dahlias ou aux pquerettes, si le
Luxembourg tait plus charmant que les Tuileries, si le linge que
rapportait la blanchisseuse tait trop empes ou pas assez, si Toussaint
avait fait bien ou mal son march, et elle resta accable, absorbe,
attentive  une seule pense, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
regarde dans la nuit la place noire et profonde o une apparition s'est
vanouie.

Du reste elle non plus ne laissa rien voir  Jean Valjean, que sa
pleur. Elle lui continua son doux visage.

Cette pleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
Quelquefois il lui demandait:

--Qu'as-tu?

Elle rpondait:

--Je n'ai rien.

Et aprs un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
reprenait:

--Et vous, pre, est-ce que vous avez quelque chose?

--Moi? rien, disait-il.

Ces deux tres qui s'taient si exclusivement aims, et d'un si touchant
amour, et qui avaient vcu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
maintenant l'un  ct de l'autre, l'un  cause de l'autre, sans se le
dire, sans s'en vouloir, et en souriant.




Chapitre VIII

La cadne


Le plus malheureux des deux, c'tait Jean Valjean. La jeunesse, mme
dans ses chagrins, a toujours une clart  elle.

 de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
puril. C'est le propre de la douleur de faire reparatre le ct enfant
de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui chappait. Il et
voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extrieur
et d'clatant. Ces ides, puriles, nous venons de le dire, et en mme
temps sniles, lui donnrent, par leur enfantillage mme, une notion
assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
gnral  cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
Paris. Il envia cet homme dor; il se dit quel bonheur ce serait de
pouvoir mettre cet habit-l qui tait une chose incontestable, que si
Cosette le voyait ainsi, cela l'blouirait, que lorsqu'il donnerait le
bras  Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
prsenterait les armes, et que cela suffirait  Cosette et lui terait
l'ide de regarder les jeunes gens.

Une secousse inattendue vint se mler  ces penses tristes.

Dans la vie isole qu'ils menaient, et depuis qu'ils taient venus se
loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
qui convient  ceux qui entrent dans la vie et  ceux qui en sortent.

Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, quivaut  se
promener la nuit, avec la gat de la nature de plus. Les rues sont
dsertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-mme,
s'veillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
prparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
comme un complot, on sortait avant le jour, et c'tait autant de petits
bonheurs pour Cosette. Ces excentricits innocentes plaisent  la
jeunesse.

La pente de Jean Valjean tait, on le sait, d'aller aux endroits peu
frquents, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
aux environs des barrires de Paris des espces de champs pauvres,
presque mls  la ville, o il poussait, l't, un bl maigre, et qui,
l'automne, aprs la rcolte faite, n'avaient pas l'air moissonns, mais
pels. Jean Valjean les hantait avec prdilection. Cosette ne s'y
ennuyait point. C'tait la solitude pour lui, la libert pour elle. L,
elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
tait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
mais ne les prenait pas; les mansutudes et les attendrissements
naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idal
tremblant et fragile, a piti de l'aile du papillon. Elle tressait en
guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tte, et qui,
traverss et pntrs de soleil, empourprs jusqu'au flamboiement,
faisaient  ce frais visage rose une couronne de braises.

Mme aprs que leur vie avait t attriste, ils avaient conserv leur
habitude de promenades matinales.

Donc un matin d'octobre, tents par la srnit parfaite de l'automne de
1831, ils taient sortis, et ils se trouvaient au petit jour prs de la
barrire du Maine. Ce n'tait pas l'aurore, c'tait l'aube; minute
ravissante et farouche. Quelques constellations  et l dans l'azur
ple et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
dans les brins d'herbe, partout le mystrieux saisissement du
crpuscule. Une alouette, qui semblait mle aux toiles, chantait  une
hauteur prodigieuse, et l'on et dit que cet hymne de la petitesse 
l'infini calmait l'immensit.  l'orient, le Val-de-Grce dcoupait, sur
l'horizon clair d'une clart d'acier, sa masse obscure; Vnus
blouissante montait derrire ce dme et avait l'air d'une me qui
s'vade d'un difice tnbreux.

Tout tait paix et silence; personne sur la chausse; dans les bas
cts, quelques rares ouvriers,  peine entrevus, se rendant  leur
travail.

Jean Valjean s'tait assis dans la contre-alle sur des charpentes
dposes  la porte d'un chantier. Il avait le visage tourn vers la
route, et le dos tourn au jour; il oubliait le soleil qui allait se
lever; il tait tomb dans une de ces absorptions profondes o tout
l'esprit se concentre, qui emprisonnent mme le regard et qui quivalent
 quatre murs. Il y a des mditations qu'on pourrait nommer verticales;
quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
Valjean tait descendu dans une de ces songeries-l. Il pensait 
Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, 
cette lumire dont elle remplissait sa vie, lumire qui tait la
respiration de son me. Il tait presque heureux dans cette rverie.
Cosette, debout prs de lui, regardait les nuages devenir roses.

Tout  coup, Cosette s'cria: Pre, on dirait qu'on vient l-bas. Jean
Valjean leva les yeux.

Cosette avait raison.

La chausse qui mne  l'ancienne barrire du Maine prolonge, comme on
sait, la rue de Svres, et est coupe  angle droit par le boulevard
intrieur. Au coude de la chausse et du boulevard,  l'endroit o se
fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile  expliquer 
pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chausse.

Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'tait
hriss et frmissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
des fouets claquaient. Par degrs les linaments se fixrent, quoique
noys de tnbres. C'tait une voiture, en effet, qui venait de tourner
du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrire prs de
laquelle tait Jean Valjean; une deuxime, du mme aspect, la suivit,
puis une troisime, puis une quatrime; sept chariots dbouchrent
successivement, la tte des chevaux touchant l'arrire des voitures. Des
silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des tincelles dans
le crpuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
cliquetis qui ressemblait  des chanes remues, cela avanait, les voix
grossissaient, et c'tait une chose formidable comme il en sort de la
caverne des songes.

En approchant, cela prit forme, et s'baucha derrire les arbres avec le
blmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
peu  peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement  la fois
spulcral et vivant, les ttes de silhouettes devinrent des faces de
cadavres, et voici ce que c'tait:

Sept voitures marchaient  la file sur la route. Les six premires
avaient une structure singulire. Elles ressemblaient  des haquets de
tonneliers; c'taient des espces de longues chelles poses sur deux
roues et formant brancard  leur extrmit antrieure. Chaque haquet,
disons mieux, chaque chelle tait attele de quatre chevaux bout 
bout. Sur ces chelles taient tranes d'tranges grappes d'hommes.
Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque ct, adosss
les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrire le dos quelque
chose qui sonnait et qui tait une chane et au cou quelque chose qui
brillait et qui tait un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chane
tait pour tous; de faon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
arrivait de descendre du haquet et de marcher, taient saisis par une
sorte d'unit inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chane
pour vertbre  peu prs comme le mille-pieds.  l'avant et  l'arrire
de chaque voiture, deux hommes, arms de fusils, se tenaient debout,
ayant chacun une des extrmits de la chane sous son pied. Les carcans
taient carrs. La septime voiture, vaste fourgon  ridelles, mais sans
capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
chaudires de fer, de marmites de fonte, de rchauds et de chanes, o
taient mls quelques hommes garrotts et couchs tout de leur long,
qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout  claire-voie, tait garni de
claies dlabres qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.

Ces voitures tenaient le milieu du pav. Des deux cts marchaient en
double haie des gardes d'un aspect infme, coiffs de tricornes claques
comme les soldats du Directoire, tachs, trous, sordides, affubls
d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
et bleus, presque en lambeaux, avec des paulettes rouges, des
bandoulires jaunes, des coupe-choux, des fusils et des btons; espces
de soldats goujats. Ces sbires semblaient composs de l'abjection du
mendiant et de l'autorit du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
tenait  la main un fouet de poste. Tous ces dtails, estomps par le
crpuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
tte et en queue du convoi, marchaient des gendarmes  cheval, graves,
le sabre au poing.

Ce cortge tait si long qu'au moment o la premire voiture atteignait
la barrire, la dernire dbouchait  peine du boulevard.

Une foule, sortie on ne sait d'o et forme en un clin d'oeil, comme
cela est frquent  Paris, se pressait des deux cts de la chausse et
regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
s'appelaient et les sabots des marachers qui accouraient pour voir.

Les hommes entasss sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
Ils taient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume tait 
la fantaisie de la misre. Leurs accoutrements taient hideusement
disparates; rien n'est plus funbre que l'arlequin des guenilles.
Feutres dfoncs, casquettes goudronnes, d'affreux bonnets de laine,
et, prs du bourgeron, l'habit noir crev aux coudes; plusieurs avaient
des chapeaux de femme; d'autres taient coiffs d'un panier; on voyait
des poitrines velues, et  travers les dchirures des vtements on
distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflamms,
des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
Deux ou trois avaient une corde de paille fixe aux traverses du haquet,
et suspendue au-dessous d'eux comme un trier, qui leur soutenait les
pieds. L'un d'eux tenait  la main et portait  sa bouche quelque chose
qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'tait du
pain qu'il mangeait. Il n'y avait l que des yeux secs, teints, ou
lumineux d'une mauvaise lumire. La troupe d'escorte maugrait, les
enchans ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
d'un coup de bton sur les omoplates ou sur les ttes; quelques-uns de
ces hommes billaient; les haillons taient terribles; les pieds
pendaient, les paules oscillaient; les ttes s'entre-heurtaient, les
fers tintaient, les prunelles flambaient frocement, les poings se
crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrire le
convoi, une troupe d'enfants clatait de rire.

Cette file de voitures, quelle qu'elle ft, tait lugubre. Il tait
vident que demain, que dans une heure, une averse pouvait clater,
qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vtements
dlabrs seraient traverss, qu'une fois mouills, ces hommes ne se
scheraient plus, qu'une fois glacs, ils ne se rchaufferaient plus,
que leurs pantalons de toile seraient colls par l'onde sur leurs os,
que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
empcher le claquement des mchoires, que la chane continuerait de les
tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il tait
impossible de ne pas frmir en voyant ces cratures humaines lies ainsi
et passives sous les froides nues d'automne, et livres  la pluie, 
la bise,  toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
pierres.

Les coups de bton n'pargnaient pas mme les malades, qui gisaient
nous de cordes et sans mouvement sur la septime voiture et qu'on
semblait avoir jets l comme des sacs pleins de misre.

Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
l'on et dit qu'il mettait le feu  toutes ces ttes farouches. Les
langues se dlirent; un incendie de ricanements, de jurements et de
chansons fit explosion. La large lumire horizontale coupa en deux toute
la file, illuminant les ttes et les torses, laissant les pieds et les
roues dans l'obscurit. Les penses apparurent sur les visages; ce
moment fut pouvantable; des dmons visibles,  masques tombs, des mes
froces toutes nues. claire, cette cohue resta tnbreuse.
Quelques-uns, gais, avaient  la bouche des tuyaux de plume d'o ils
soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
ces tres qui ne ft difforme  force de misre; et c'tait si
monstrueux qu'on et dit que cela changeait la clart du soleil en lueur
d'clair. La voiture qui ouvrait le cortge avait entonn et
psalmodiait  tue-tte avec une jovialit hagarde un pot-pourri de
Dsaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frmissaient
lugubrement; dans les contre-alles, des faces de bourgeois coutaient
avec une batitude idiote ces gaudrioles chantes par des spectres.

Toutes les dtresses taient dans ce cortge comme un chaos; il y avait
l l'angle facial de toutes les btes, des vieillards, des adolescents,
des crnes nus, des barbes grises, des monstruosits cyniques, des
rsignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insenses,
des groins coiffs de casquettes, des espces de ttes de jeunes filles
avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et,  cause
de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
manquait que la mort. On voyait sur la premire voiture un ngre, qui,
peut-tre, avait t esclave et qui pouvait comparer les chanes.
L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait pass sur ces fronts;  ce
degr d'abaissement, les dernires transformations taient subies par
tous dans les dernires profondeurs; et l'ignorance change en
hbtement tait l'gale de l'intelligence, change en dsespoir. Pas de
choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
l'lite de la boue. Il tait clair que l'ordonnateur quelconque de cette
procession immonde ne les avait pas classs. Ces tres avaient t lis
et accoupls ple-mle, dans le dsordre alphabtique probablement, et
chargs au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupes
finissent toujours par dgager une rsultante; toute addition de
malheureux donne un total; il sortait de chaque chane une me commune,
et chaque charrete avait sa physionomie.  ct de celle qui chantait,
il y en avait une qui hurlait; une troisime mendiait; on en voyait une
qui grinait des dents; une autre menaait les passants, une autre
blasphmait Dieu; la dernire se taisait comme la tombe. Dante et cru
voir les sept cercles de l'enfer en marche.

Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
la charrette des gmonies.

Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bton, faisait de
temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
femme dans la foule les montrait du doigt  un petit garon de cinq ans,
et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_!

Comme les chants et les blasphmes grossissaient, celui qui semblait le
capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et,  ce signal, une
effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grle
tomba sur les sept voitures; beaucoup rugirent et cumrent; ce qui
redoubla la joie des gamins accourus, nue de mouches sur ces plaies.

L'oeil de Jean Valjean tait devenu effrayant. Ce n'tait plus une
prunelle; c'tait cette vitre profonde qui remplace le regard chez
certains infortuns, qui semble inconsciente de la ralit, et o
flamboie la rverbration des pouvantes et des catastrophes. Il ne
regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
fuir, chapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura clou, ptrifi,
stupide, se demandant,  travers une confuse angoisse inexprimable, ce
que signifiait cette perscution spulcrale, et d'o sortait ce
pandmonium qui le poursuivait. Tout  coup il porta la main  son
front, geste habituel de ceux auxquels la mmoire revient subitement; il
se souvint que c'tait l l'itinraire en effet, que ce dtour tait
d'usage pour viter les rencontres royales toujours possibles sur la
route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
pass par cette barrire-l.

Cosette, autrement pouvante, ne l'tait pas moins. Elle ne comprenait
pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
possible; enfin elle s'cria:

--Pre! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-l?

Jean Valjean rpondit:

--Des forats.

--O donc est-ce qu'ils vont?

--Aux galres.

En ce moment la bastonnade, multiplie par cent mains, fit du zle, les
coups de plat de sabre s'en mlrent, ce fut comme une rage de fouets et
de btons; les galriens se courbrent, une obissance hideuse se
dgagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
enchans. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:

--Pre, est-ce que ce sont encore des hommes?

--Quelquefois, dit le misrable.

C'tait la Chane en effet qui, partie avant le jour de Bictre, prenait
la route du Mans pour viter Fontainebleau o tait alors le roi. Ce
dtour faisait durer l'pouvantable voyage trois ou quatre jours de
plus; mais, pour pargner  la personne royale la vue d'un supplice, on
peut bien le prolonger.

Jean Valjean rentra accabl. De telles rencontres sont des chocs et le
souvenir qu'elles laissent ressemble  un branlement.

Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
remarqua point qu'elle lui ft d'autres questions au sujet de ce qu'ils
venaient de voir; peut-tre tait-il trop absorb lui-mme dans son
accablement pour percevoir ses paroles et pour lui rpondre. Seulement
le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
qui disait  demi-voix et comme se parlant  elle-mme:--Il me semble
que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-l,  mon Dieu, je
mourrais rien que de le voir de prs!

Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
eut,  propos de je ne sais plus quelle solennit officielle, des ftes
dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, thtres aux
Champs-lyses, feu d'artifice  l'toile, illuminations partout. Jean
Valjean, faisant violence  ses habitudes, conduisit Cosette  ces
rjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
avait pass devant elle. La revue, qui assaisonnait la fte, faisait
toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
de garde national avec le vague sentiment intrieur d'un homme qui se
rfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
qui se faisait une loi de complaire  son pre et pour qui d'ailleurs
tout spectacle tait nouveau, accepta la distraction avec la bonne grce
facile et lgre de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
ddaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fte
publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait russi, et
qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.

Quelques jours aprs, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
taient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux rgles
que semblait s'tre imposes Jean Valjean, et  l'habitude de rester
dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre  Cosette, Cosette,
en peignoir, se tenait debout dans ce nglig de la premire heure qui
enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
l'astre; et, la tte dans la lumire, rose d'avoir bien dormi, regarde
doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pquerette.
Cosette ignorait la ravissante lgende _je t'aime, un peu,
passionnment_, etc.; qui la lui et apprise? Elle maniait cette fleur,
d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pquerette,
c'est plucher un coeur. S'il y avait une quatrime Grce appele la
Mlancolie, et souriante, elle et eu l'air de cette Grce-l. Jean
Valjean tait fascin par la contemplation de ces petits doigts sur
cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d' ct. Des nues
blanches traversaient le ciel si gament qu'on et dit qu'elles venaient
d'tre mises en libert. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
attentivement; elle semblait songer  quelque chose; mais cela devait
tre charmant; tout  coup elle tourna la tte sur son paule avec la
lenteur dlicate du cygne, et dit  Jean Valjean: Pre, qu'est-ce que
c'est donc que cela, les galres?




Livre quatrime--Secours d'en bas peut tre secours d'en haut




Chapitre I

Blessure au dehors, gurison au dedans


Leur vie s'assombrissait ainsi par degrs.

Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait t autrefois un
bonheur, c'tait d'aller porter du pain  ceux qui avaient faim et des
vtements  ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, o
Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
reste de leur ancien panchement; et, parfois, quand la journe avait
t bonne, quand il y avait eu beaucoup de dtresses secourues et
beaucoup de petits enfants ranims et rchauffs, Cosette, le soir,
tait un peu gaie. Ce fut  cette poque qu'ils firent visite au bouge
Jondrette.

Le lendemain mme de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
pavillon, calme comme  l'ordinaire, mais avec une large blessure au
bras gauche, fort enflamme, fort venimeuse, qui ressemblait  une
brlure et qu'il expliqua d'une faon quelconque. Cette blessure fit
qu'il fut plus d'un mois avec la fivre sans sortir. Il ne voulut voir
aucun mdecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le mdecin des
chiens, disait-il.

Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si anglique
bonheur de lui tre utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
joie lui revenir, ses craintes et ses anxits se dissiper, et
contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!

Cosette, voyant son pre malade, avait dsert le pavillon, et avait
repris got  la petite logette et  l'arrire-cour. Elle passait
presque toutes ses journes prs de Jean Valjean, et lui lisait les
livres qu'il voulait. En gnral, des livres de voyages. Jean Valjean
renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
Luxembourg, le jeune rdeur inconnu, le refroidissement de Cosette,
toutes ces nues de son me s'effaaient. Il en venait  se dire: J'ai
imagin tout cela. Je suis un vieux fou.

Son bonheur tait tel, que l'affreuse trouvaille des Thnardier, faite
au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte gliss sur
lui. Il avait russi  s'chapper, sa piste,  lui, tait perdue, que
lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
misrables. Les voil en prison, et dsormais hors d'tat de nuire,
pensait-il, mais quelle lamentable famille en dtresse!

Quant  la hideuse vision de la barrire du Maine, Cosette n'en avait
plus reparl.

Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique  Cosette.
Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une me, et quelquefois
le soir, dans l'humble logis du bless, elle chantait des chansons
tristes qui rjouissaient Jean Valjean.

Le printemps arrivait, le jardin tait si admirable dans cette saison de
l'anne, que Jean Valjean dit  Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que
tu t'y promnes.--Comme vous voudrez, pre, dit Cosette.

Et, pour obir  son pre, elle reprit ses promenades dans son jardin,
le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqu, Jean Valjean,
qui probablement craignait d'tre aperu par la grille, n'y venait
presque jamais.

La blessure de Jean Valjean avait t une diversion.

Quand Cosette vit que son pre souffrait moins, et qu'il gurissait, et
qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
mme pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'tait le mois
de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
point du jour de l't, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-n qu'il est. La
nature en ce mois-l a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme.

Cosette tait trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
ressemblait ne la pntrt pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
doutt, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
les mes tristes comme  midi il fait clair dans les caves. Cosette mme
n'tait dj plus trs triste. Du reste, cela tait ainsi, mais elle ne
s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, aprs djeuner,
lorsqu'elle avait russi  entraner son pre pour un quart d'heure dans
le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait 
chaque instant et qu'elle tait heureuse.

Jean Valjean, enivr, la voyait redevenir vermeille et frache.

--Oh! la bonne blessure! rptait-il tout bas.

Et il tait reconnaissant aux Thnardier.

Une fois sa blessure gurie, il avait repris ses promenades solitaires
et crpusculaires.

Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
dans les rgions inhabites de Paris sans rencontrer quelque aventure.




Chapitre II

La mre Plutarque n'est pas embarrasse pour expliquer un


Un soir le petit Gavroche n'avait point mang; il se souvint qu'il
n'avait pas non plus dn la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
rsolution d'essayer de souper. Il s'en alla rder au del de la
Salptrire, dans les lieux dserts; c'est l que sont les aubaines; o
il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu' une
peuplade qui lui parut tre le village d'Austerlitz.

Dans une de ses prcdentes flneries, il avait remarqu l un vieux
jardin hant d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
un pommier passable.  ct de ce pommier, il y avait une espce de
fruitier mal clos o l'on pouvait conqurir une pomme. Une pomme, c'est
un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
Gavroche. Le jardin ctoyait une ruelle solitaire non pave et borde de
broussailles en attendant les maisons; une haie l'en sparait.

Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
une enjambe. Le jour dclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
tait bonne. Gavroche baucha l'escalade, puis s'arrta tout  coup. On
parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
haie.

 deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre ct, prcisment au
point o l'et fait dboucher la troue qu'il mditait, il y avait une
pierre couche qui faisait une espce de banc, et sur ce banc tait
assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, couta.

--Monsieur Mabeuf! disait la vieille.

--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.

Le vieillard interpell ne bougeait point. La vieille rpta:

--Monsieur Mabeuf!

Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se dcida  rpondre:

--Quoi, mre Plutarque?

--Mre Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.

La mre Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
conversation.

--Le propritaire n'est pas content.

--Pourquoi?

--On lui doit trois termes.

--Dans trois mois on lui en devra quatre.

--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.

--J'irai.

--La fruitire veut qu'on la paye. Elle ne lche plus ses falourdes.
Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.

--Il y a le soleil.

--Le boucher refuse crdit, il ne veut plus donner de viande.

--Cela se trouve bien. Je digre mal la viande. C'est trop lourd.

--Qu'est-ce qu'on aura pour dner?

--Du pain.

--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.

--C'est bon.

--Qu'est-ce que vous mangerez?

--Nous avons les pommes du pommier.

--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme a sans argent.

--Je n'en ai pas.

La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit  songer.
Gavroche songeait de son ct. Il faisait presque nuit.

Le premier rsultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'cartaient
un peu au bas de la broussaille.

--Tiens, s'cria intrieurement Gavroche, une alcve! et il s'y blottit.
Il tait presque adoss au banc du pre Mabeuf. Il entendait
l'octognaire respirer.

Alors, pour dner, il tcha de dormir.

Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche
guettait.

La blancheur du ciel crpusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
faisait une ligne livide entre deux ranges de buissons obscurs.

Tout  coup, sur cette bande blanchtre deux silhouettes parurent. L'une
venait devant, l'autre,  quelque distance, derrire.

--Voil deux tres, grommela Gavroche.

La premire silhouette semblait quelque vieux bourgeois courb et
pensif, vtu plus que simplement, marchant lentement  cause de l'ge,
et flnant le soir aux toiles.

La seconde tait droite, ferme, mince. Elle rglait son pas sur le pas
de la premire; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
de la souplesse et de l'agilit. Cette silhouette avait, avec on ne sait
quoi de farouche et d'inquitant, toute la tournure de ce qu'on appelait
alors un lgant; le chapeau tait d'une bonne forme, la redingote tait
noire, bien coupe, probablement de beau drap, et serre  la taille. La
tte se dressait avec une sorte de grce robuste, et, sous le chapeau,
on entrevoyait dans le crpuscule un ple profil d'adolescent. Ce profil
avait une rose  la bouche. Cette seconde silhouette tait bien connue
de Gavroche c'tait Montparnasse.

Quant  l'autre, il n'en et rien pu dire, sinon que c'tait un vieux
bonhomme.

Gavroche entra sur-le-champ en observation.

L'un de ces deux passants avait videmment des projets sur l'autre.
Gavroche tait bien situ pour voir la suite. L'alcve tait fort 
propos devenue cachette.

Montparnasse  la chasse,  une pareille heure, en un pareil lieu, cela
tait menaant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'mouvoir de
piti pour le vieux.

Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'tait de
quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce
redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant
ensuite, c'taient deux bouches.

Pendant que Gavroche dlibrait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.
Attaque de tigre  l'onagre, attaque d'araigne  la mouche.
Montparnasse,  l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le
colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine 
retenir un cri. Un moment aprs, l'un de ces hommes tait sous l'autre,
accabl, rlant, se dbattant, avec un genou de marbre sur la poitrine.
Seulement ce n'tait pas tout  fait ce  quoi Gavroche s'tait attendu.
Celui qui tait  terre, c'tait Montparnasse; celui qui tait dessus,
c'tait le bonhomme.

Tout ceci se passait  quelques pas de Gavroche.

Le vieillard avait reu le choc, et l'avait rendu, et rendu si
terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient
chang de rle.

--Voil un fier invalide! pensa Gavroche.

Et il ne put s'empcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de
mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbs et
assourdis l'un par l'autre et mlant leurs souffles dans la lutte.

Le silence se fit. Montparnasse cessa de se dbattre. Gavroche eut cet
apart: Est-ce qu'il est mort?

Le bonhomme n'avait pas prononc un mot ni jet un cri. Il se redressa,
et Gavroche l'entendit qui disait  Montparnasse:

--Relve-toi.

Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait
l'attitude humilie et furieuse d'un loup qui serait happ par un
mouton.

Gavroche regardait et coutait, faisant effort pour doubler ses yeux par
ses oreilles. Il s'amusait normment.

Il fut rcompens de sa consciencieuse anxit de spectateur. Il put
saisir au vol ce dialogue qui empruntait  l'obscurit on ne sait quel
accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse rpondait.

--Quel ge as-tu?

--Dix-neuf ans.

--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?

--a m'ennuie.

--Quel est ton tat?

--Fainant.

--Parle srieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce
que tu veux tre?

--Voleur.

Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondment pensif. Il tait
immobile et ne lchait point Montparnasse.

De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des
soubresauts de bte prise au pige. Il donnait une secousse, essayait un
croc-en-jambe, tordait perdument ses membres, tchait de s'chapper. Le
vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux
bras d'une seule main avec l'indiffrence souveraine d'une force
absolue.

La rverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement
Montparnasse, il leva doucement la voix, et lui adressa, dans cette
ombre o ils taient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne
perdit pas une syllabe:

--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des
existences. Ah! tu te dclares fainant! prpare-toi  travailler. As-tu
vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y
prendre garde, c'est une chose sournoise et froce; si elle vous attrape
le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est
l'oisivet.... Arrte-toi, pendant qu'il en est temps encore, et
sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.
Une fois pris, n'espre plus rien.  la fatigue, paresseux! plus de
repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,
avoir une tche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! tre comme les
autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la
loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas tre
ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lche d'un ct que pour
vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas tre son ami, tu seras son
ngre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnte des hommes, tu vas
avoir la sueur des damns. O les autres chantent, tu rleras. Tu verras
de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils
se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,
t'apparatront dans la lumire comme les bienheureux d'un paradis. Quel
rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la
joie. La barque en libert dans le vent, quelle fte! Toi, paresseux,
pioche, trane, roule, marche! Tire ton licou, te voil bte de somme
dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'tait l ton but. Eh
bien! pas une semaine, pas une journe, pas une heure sans accablement.
Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui
passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres
sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie
se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux
terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher
ici plutt que l, ce sera un problme  rsoudre. Le premier venu qui
veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voil dehors. Toi, si tu
veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,
qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,
tu dchireras tes draps de lit, tu en feras brin  brin une corde, puis
tu passeras par ta fentre, et tu te suspendras  ce fil sur un abme,
et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si
la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manire de descendre,
tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,
quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau
de chemine, au risque de t'y brler; ou tu ramperas par un conduit de
latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il
faut masquer, des pierres qu'il faut ter et remettre vingt fois par
jour, des pltras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se
prsente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabrique par un
serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamn  faire un
chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux
lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu
creuseras l'intrieur de ces deux lames, en mnageant soigneusement le
dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de
faon qu'elles s'ajustent troitement l'une sur l'autre comme un fond et
comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi visss, on n'y
devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guett, ce sera un
gros sou; pour toi, ce sera une bote. Que mettras-tu dans cette bote?
Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des
dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une pingle et
cache dans un sou, tu devras couper le pne de la serrure, la mche du
verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras  ta fentre, et
la manille que tu auras  ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige
accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habilet, de patience,
excuts, si l'on vient  savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta
rcompense? le cachot. Voil l'avenir. La paresse, le plaisir, quels
prcipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?
Vivre oisif de la substance sociale! tre inutile, c'est--dire
nuisible! cela mne droit au fond de la misre. Malheur  qui veut tre
parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plat pas de travailler? Ah! tu
n'as qu'une pense, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de
l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une
ferraille rive  tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur
ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te
traneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe
comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des
annes dans une basse-fosse, scell  une muraille, ttonnant pour boire
 ta cruche, mordant dans un affreux pain de tnbres dont les chiens ne
voudraient pas, mangeant des fves que les vers auront manges avant
toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie piti de toi-mme,
misrable enfant, tout jeune, qui ttais ta nourrice il n'y a pas vingt
ans, et qui as sans doute encore ta mre! je t'en conjure, coute-moi.
Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre
dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux cratures, tre
joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux
une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une
femme, un coup de bton. Et tu entreras l  vingt ans, et tu en
sortiras  cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux
brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu
sortiras cass, courb, rid, dent, horrible, en cheveux blancs! Ah!
mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainantise te conseille
mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends
pas cette pnible besogne d'tre un paresseux. Devenir un coquin, ce
n'est pas commode. Il est moins malais d'tre honnte homme. Va
maintenant, et pense  ce que je t'ai dit.  propos, que voulais-tu de
moi? Ma bourse. La voici.

Et le vieillard, lchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,
que Montparnasse soupesa un moment; aprs quoi, avec la mme prcaution
machinale que s'il l'et vole, Montparnasse la laissa glisser doucement
dans la poche de derrire de sa redingote.

Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit
tranquillement sa promenade.

--Ganache! murmura Montparnasse.

Qui tait ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute devin.

Montparnasse, stupfait, le regarda disparatre dans le crpuscule.
Cette contemplation lui fut fatale.

Tandis que le vieillard s'loignait, Gavroche s'approchait.

Gavroche, d'un coup d'oeil de ct, s'tait assur que le pre Mabeuf,
endormi peut-tre, tait toujours assis sur le banc. Puis le gamin tait
sorti de sa broussaille, et s'tait mis  ramper dans l'ombre en arrire
de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu' Montparnasse sans en
tre vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrire
de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,
se remettant  ramper, fit une vasion de couleuvre dans les tnbres.
Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'tre sur ses gardes et qui
songeait pour la premire fois de sa vie, ne s'aperut de rien.
Gavroche, quand il fut revenu au point o tait le pre Mabeuf, jeta la
bourse par-dessus la haie, et s'enfuit  toutes jambes.

La bourse tomba sur le pied du pre Mabeuf. Cette commotion le rveilla.
Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.
C'tait une bourse  deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque
monnaie; dans l'autre, il y avait six napolons.

M. Mabeuf, fort effar, porta la chose  sa gouvernante.

--Cela tombe du ciel, dit la mre Plutarque.




Livre cinquime--Dont la fin ne ressemble pas au commencement




Chapitre I

La solitude et la caserne combines


La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq
mois auparavant, tait,  son insu mme, entre en convalescence. La
nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son pre, la gat des
oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu  peu, jour  jour, goutte 
goutte, dans cette me si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui
ressemblait presque  l'oubli. Le feu s'y teignait-il tout  fait? ou
s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne
se sentait presque plus de point douloureux et brlant.

Un jour elle pensa tout  coup  Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense
plus.

Dans cette mme semaine elle remarqua, passant devant la grille du
jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de gupe, ravissant
uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cires,
schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus  fleur de tte,
figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un
cigare  la bouche.--Cosette songea que cet officier tait sans doute du
rgiment casern rue de Babylone.

Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.

 dater de ce moment, tait-ce le hasard? presque tous les jours elle le
vit passer.

Les camarades de l'officier s'aperurent qu'il y avait l, dans ce
jardin mal tenu, derrire cette mchante grille rococo, une assez
jolie crature qui se trouvait presque toujours l au passage du beau
lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Thodule
Gillenormand.

--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil,
regarde donc.

--Est-ce que j'ai le temps, rpondait le lancier, de regarder toutes les
filles qui me regardent?

C'tait prcisment l'instant o Marius descendait gravement vers
l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de
mourir!--Si son souhait et t ralis, s'il et vu en ce moment-l
Cosette regardant un lancier, il n'et pas pu prononcer une parole et il
et expir de douleur.

 qui la faute?  personne.

Marius tait de ces tempraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui
y sjournent; Cosette tait de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.

Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la
rverie fminine abandonne  elle-mme, o le coeur d'une jeune fille
isole ressemble  ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le
hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.
Moment rapide et dcisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit
pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne dfend pas du mauvais
choix; on se msallie trs haut; la vraie msalliance est celle des
mes; et, de mme que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans
naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un
temple de grands sentiments et de grandes ides, de mme tel homme du
monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles
vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est--dire ce
qui est rserv  la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide
obscurment hant par les passions violentes, immondes et avines; le
poteau d'un cabaret.

Qu'y avait-il dans l'me de Cosette? De la passion calme ou endormie;
de l'amour  l'tat flottant; quelque chose qui tait limpide, brillant,
trouble  une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel
officier se refltait  la surface. Y avait-il un souvenir au
fond?--tout au fond?--Peut-tre. Cosette ne savait pas.

Il survint un incident singulier.




Chapitre II

Peurs de Cosette


Dans la premire quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on
le sait, lui arrivait de temps en temps,  de trs longs intervalles. Il
restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. O allait-il?
personne ne le savait, pas mme Cosette. Une fois seulement,  un de ces
dparts, elle l'avait accompagn en fiacre jusqu'au coin d'un petit
cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_.
L il tait descendu, et le fiacre avait ramen Cosette rue de Babylone.
C'tait en gnral quand l'argent manquait  la maison que Jean Valjean
faisait ces petits voyages.

Jean Valjean tait donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois
jours.

Le soir, Cosette tait seule dans le salon. Pour se dsennuyer, elle
avait ouvert son piano-orgue et elle s'tait mise  chanter, en
s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs gars dans les bois_!
qui est peut-tre ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand
elle eut fini, elle demeura pensive.

Tout  coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.

Ce ne pouvait tre son pre, il tait absent; ce ne pouvait tre
Toussaint, elle tait couche. Il tait dix heures du soir.

Elle alla prs du volet du salon qui tait ferm et y colla son oreille.

Il lui parut que c'tait le pas d'un homme, et qu'on marchait trs
doucement.

Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas
perc dans son volet, et regarda dans le jardin. C'tait le moment de la
pleine lune. On y voyait comme s'il et fait jour.

Il n'y avait personne.

Elle ouvrit la fentre. Le jardin tait absolument calme, et tout ce
qu'on apercevait de la rue tait dsert comme toujours.

Cosette pensa qu'elle s'tait trompe. Elle avait cru entendre ce bruit.
C'tait une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de
Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effares, qui tremble au
regard comme une fort vertigineuse, et o l'on entend le craquement des
branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le
crpuscule.

Elle n'y songea plus.

D'ailleurs Cosette de sa nature n'tait pas trs effraye. Il y avait
dans ses veines du sang de bohmienne et d'aventurire qui va pieds nus.
On s'en souvient, elle tait plutt alouette que colombe. Elle avait un
fond farouche et brave.

Le lendemain, moins tard,  la tombe de la nuit, elle se promenait dans
le jardin. Au milieu des penses confuses qui l'occupaient, elle croyait
bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme
de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurit sous les arbres pas trs
loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble  un pas qui
marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se
dplacent d'elles-mmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait
rien d'ailleurs.

Elle sortit de la broussaille; il lui restait  traverser une petite
pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever
derrire elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre
devant elle sur cette pelouse.

Cosette s'arrta terrifie.

 ct de son ombre, la lune dcoupait distinctement sur le gazon une
autre ombre singulirement effrayante et terrible, une ombre qui avait
un chapeau rond.

C'tait comme l'ombre d'un homme qui et t debout sur la lisire du
massif  quelques pas en arrire de Cosette.

Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni
bouger, ni tourner la tte.

Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna rsolument.

Il n'y avait personne.

Elle regarda  terre. L'ombre avait disparu.

Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla
jusqu' la grille, et ne trouva rien.

Elle se sentit vraiment glace. tait-ce encore une hallucination? Quoi!
deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?
Ce qui tait inquitant, c'est que l'ombre n'tait assurment pas un
fantme. Les fantmes ne portent gure de chapeaux ronds.

Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru
entendre et voir. Elle s'attendait  tre rassure et que son pre
hausserait les paules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.

Jean Valjean devint soucieux.

--Ce ne peut tre rien, lui dit-il.

Il la quitta sous un prtexte et alla dans le jardin, et elle l'aperut
qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.

Dans la nuit elle se rveilla; cette fois elle tait sre, elle
entendait distinctement marcher tout prs du perron au-dessous de sa
fentre. Elle courut  son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet
dans le jardin un homme qui tenait un gros bton  la main. Au moment o
elle allait crier, la lune claira le profil de l'homme. C'tait son
pre.

Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet!

Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-l et les deux nuits qui
suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.

La troisime nuit, la lune dcroissait et commenait  se lever plus
tard, il pouvait tre une heure du matin, elle entendit un grand clat
de rire et la voix de son pre qui l'appelait.

--Cosette!

Elle se jeta  bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa
fentre.

Son pre tait en bas sur la pelouse.

--Je te rveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en
chapeau rond.

Et il lui montrait sur le gazon une ombre porte que la lune dessinait
et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui et eu
un chapeau rond. C'tait une silhouette produite par un tuyau de
chemine en tle,  chapiteau, qui s'levait au-dessus d'un toit voisin.

Cosette aussi se mit  rire, toutes ses suppositions lugubres tombrent,
et le lendemain, en djeunant avec son pre, elle s'gaya du sinistre
jardin hant par des ombres de tuyaux de pole.

Jean Valjean redevint tout  fait tranquille; quant  Cosette, elle ne
remarqua pas beaucoup si le tuyau de pole tait bien dans la direction
de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au
mme point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularit
d'un tuyau de pole qui craint d'tre pris en flagrant dlit et qui se
retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'tait efface quand
Cosette s'tait retourne et Cosette avait bien cru en tre sre.
Cosette se rassrna pleinement. La dmonstration lui parut complte, et
qu'il pt y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le
jardin, ceci lui sortit de la tte.

 quelques jours de l cependant un nouvel incident se produisit.




Chapitre III

Enrichies des commentaires de Toussaint


Dans le jardin, prs de la grille sur la rue, il y avait un banc de
pierre dfendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel
pourtant,  la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre  travers
la grille et la charmille.

Un soir de ce mme mois d'avril, Jean Valjean tait sorti; Cosette,
aprs le soleil couch, s'tait assise sur ce banc. Le vent frachissait
dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait
peu  peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient
peut-tre, qui sait? du mystre de la tombe entr'ouvert  cette
heure-l.

Fantine tait peut-tre dans cette ombre.

Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe
inonde de rose et se disant  travers l'espce de somnambulisme
mlancolique o elle tait plonge:--Il faudrait vraiment des sabots
pour le jardin  cette heure-ci. On s'enrhume.

Elle revint au banc.

Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua  la place qu'elle avait
quitte une assez grosse pierre qui n'y tait videmment pas l'instant
d'auparavant.

Cosette considra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.
Tout  coup l'ide que cette pierre n'tait point venue sur ce banc
toute seule, que quelqu'un l'avait mise l, qu'un bras avait pass 
travers cette grille, cette ide lui apparut et lui fit peur. Cette fois
ce fut une vraie peur; la pierre tait l. Pas de doute possible; elle
n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrire elle, se rfugia
dans la maison, et ferma tout de suite au volet,  la barre et au verrou
la porte-fentre du perron. Elle demanda  Toussaint:

--Mon pre est-il rentr?

--Pas encore, mademoiselle.

(Nous avons indiqu une fois pour toutes le bgayement de Toussaint.
Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous rpugnons  la notation
musicale d'une infirmit.)

Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent
qu'assez tard dans la nuit.

--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir
les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre
les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?

--Oh! soyez tranquille, mademoiselle.

Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put
s'empcher d'ajouter:

--C'est que c'est si dsert par ici!

--Pour a, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassin avant d'avoir
le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la
maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fentres comme
des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait frmir!
Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui
vous disent:--tais-toi! et qui se mettent  vous couper le cou. Ce n'est
pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on
meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-l vous toucher. Et
puis leurs couteaux, a doit mal couper! Ah Dieu!

--Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.

Cosette, pouvante du mlodrame improvis par Toussaint et peut-tre
aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient,
n'osa mme pas lui dire:--Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le
banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que les hommes
n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et
fentres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au
grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son
lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse
comme une montagne et pleine de cavernes.

Au soleil levant,--le propre du soleil levant est de nous faire rire de
toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours
proportionn  la peur qu'on a eue,--au soleil levant Cosette, en
s'veillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:-- quoi ai-je
t songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine
dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de pole! Est-ce
que je vais devenir poltronne  prsent?--Le soleil, qui rutilait aux
fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la
rassura tellement que tout s'vanouit dans sa pense, mme la pierre.

--Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en
chapeau rond dans le jardin; j'ai rv la pierre comme le reste.

Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une
sueur froide. La pierre y tait.

Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosit le
jour.

--Bah! dit-elle, voyons donc.

Elle souleva cette pierre qui tait assez grosse. Il y avait dessous
quelque chose qui ressemblait  une lettre.

C'tait une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait
pas d'adresse d'un ct, pas de cachet de l'autre. Cependant
l'enveloppe, quoique ouverte, n'tait point vide. On entrevoyait des
papiers dans l'intrieur.

Cosette y fouilla. Ce n'tait plus de la frayeur, ce n'tait plus de la
curiosit; c'tait un commencement d'anxit.

Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de
papier dont chaque page tait numrote et portait quelques lignes
crites d'une criture assez jolie, pensa Cosette, et trs fine.

Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en
avait pas.  qui cela tait-il adress?  elle probablement, puisqu'une
main avait dpos le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une
fascination irrsistible s'empara d'elle, elle essaya de dtourner ses
yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le
ciel, la rue, les acacias tout tremps de lumire, des pigeons qui
volaient sur un toit voisin, puis tout  coup son regard s'abaissa
vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle st ce
qu'il y avait l dedans.

Voici ce qu'elle lut:




Chapitre IV

Un coeur sous une pierre


La rduction de l'univers  un seul tre, la dilatation d'un seul tre
jusqu' Dieu, voil l'amour.

L'amour, c'est la salutation des anges aux astres.

Comme l'me est triste quand elle est triste par l'amour!

Quel vide que l'absence de l'tre qui  lui seul remplit le monde! Oh!
comme il est vrai que l'tre aim devient Dieu. On comprendrait que Dieu
en ft jaloux si le Pre de tout n'avait pas videmment fait la cration
pour l'me, et l'me pour l'amour.

Il sufft d'un sourire entrevu l-bas sous un chapeau de crpe blanc 
bavolet lilas, pour que l'me entre dans le palais des rves.

Dieu est derrire tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires,
les cratures sont opaques. Aimer un tre, c'est le rendre transparent.

De certaines penses sont des prires. Il y a des moments o, quelle que
soit l'attitude du corps, l'me est  genoux.

Les amants spars trompent l'absence par mille choses chimriques qui
ont pourtant leur ralit. On les empche de se voir, ils ne peuvent
s'crire; ils trouvent une foule de moyens mystrieux de correspondre.
Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des
enfants, la lumire du soleil, les soupirs du vent, les rayons des
toiles, toute la cration. Et pourquoi non? Toutes les oeuvres de Dieu
sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger
la nature entire de ses messages.

O printemps, tu es une lettre que je lui cris.

L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer,
voil la seule chose qui puisse occuper et emplir l'ternit. 
l'infini, il faut l'inpuisable.

L'amour participe de l'me mme. Il est de mme nature qu'elle. Comme
elle il est tincelle divine, comme elle il est incorruptible,
indivisible, imprissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui
est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut
teindre. On le sent brler jusque dans la moelle des os et on le voit
rayonner jusqu'au fond du ciel.

 amour! adorations! volupt de deux esprits qui se comprennent, de deux
coeurs qui s'changent, de deux regards qui se pntrent? Vous me
viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades  deux dans les solitudes!
journes bnies et rayonnantes! J'ai quelquefois rv que de temps en
temps des heures se dtachaient de la vie des anges et venaient ici-bas
traverser la destine des hommes.

Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur
donner la dure sans fin. Aprs une vie d'amour, une ternit d'amour,
c'est une augmentation en effet; mais accrotre en son intensit mme la
flicit ineffable que l'amour donne  l'me ds ce monde, c'est
impossible, mme  Dieu. Dieu, c'est la plnitude du ciel; l'amour,
c'est la plnitude de l'homme.

Vous regardez une toile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse
et parce qu'elle est impntrable. Vous avez auprs de vous un plus doux
rayonnement et un plus grand mystre, la femme.

Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos tres respirables. S'ils nous
manquent, l'air nous manque, nous touffons. Alors on meurt. Mourir par
manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'me!

Quand l'amour a fondu et ml deux tres dans une unit anglique et
sacre, le secret de la vie est trouv pour eux; ils ne sont plus que
les deux termes d'une mme destine; ils ne sont plus que les deux ailes
d'un mme esprit. Aimez, planez!

Le jour o une femme qui passe devant vous dgage de la lumire en
marchant, vous tes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose 
faire, penser  elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser 
vous.

Ce que l'amour commence ne peut tre achev que par Dieu.

L'amour vrai se dsole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un
mouchoir trouv, et il a besoin de l'ternit pour son dvouement et ses
esprances. Il se compose  la fois de l'infiniment grand et de
l'infiniment petit.

Si vous tes pierre, soyez aimant; si vous tes plante, soyez sensitive;
si vous tes homme, soyez amour.

Rien ne suffit  l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le
paradis, on veut le ciel.

 vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver.
L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel,
la volupt.

--Vient-elle encore au Luxembourg?--Non, monsieur.--C'est dans cette
glise qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?--Elle n'y vient
plus.--Habite-t-elle toujours cette maison?--Elle est dmnage.--O
est-elle alle demeurer?--Elle ne l'a pas dit.

Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son me!

L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur  celle qui le
fait enfant!

C'est une chose trange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a
un tre qui en s'en allant a emport le ciel.

Oh! tre couchs cte  cte dans le mme tombeau la main dans la main,
et de temps en temps, dans les tnbres, nous caresser doucement un
doigt, cela suffirait  mon ternit.

Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir
d'amour, c'est en vivre.

Aimez. Une sombre transfiguration toile est mle  ce supplice. Il y
a de l'extase dans l'agonie.

 joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.

L'amour est une respiration cleste de l'air du paradis.

Coeurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est
une longue preuve, une prparation inintelligible  la destine
inconnue. Cette destine, la vraie, commence pour l'homme  la premire
marche de l'intrieur du tombeau. Alors il lui apparat quelque chose,
et il commence  distinguer le dfinitif. Le dfinitif, songez  ce mot.
Les vivants voient l'infini; le dfinitif ne se laisse voir qu'aux
morts. En attendant, aimez et souffrez, esprez et contemplez. Malheur,
hlas!  qui n'aura aim que des corps, des formes, des apparences! La
mort lui tera tout. Tchez d'aimer des mes, vous les retrouverez.

J'ai rencontr dans la rue un jeune homme trs pauvre qui aimait. Son
chapeau tait vieux, son habit tait us; il avait les coudes trous;
l'eau passait  travers ses souliers et les astres  travers son me.

Quelle grande chose, tre aim! Quelle chose plus grande encore, aimer!
Le coeur devient hroque  force de passion. Il ne se compose plus de
rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'lev et de grand.
Une pense indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier.
L'me haute et sereine, inaccessible aux passions et aux motions
vulgaires, dominant les nues et les ombres de ce monde, les folies, les
mensonges, les haines, les vanits, les misres, habite le bleu du ciel,
et ne sent plus que les branlements profonds et souterrains de la
destine, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.

S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'teindrait.




Chapitre V

Cosette aprs la lettre


Pendant cette lecture, Cosette entrait peu  peu en rverie. Au moment
o elle levait les yeux de la dernire ligne du cahier, le bel officier,
c'tait son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva
hideux.

Elle se remit  contempler le cahier. Il tait crit d'une criture
ravissante, pensa Cosette; de la mme main, mais avec des encres
diverses, tantt trs noires, tantt blanchtres, comme lorsqu'on met de
l'eau dans l'encrier, et par consquent  des jours diffrents. C'tait
donc une pense qui s'tait panche l, soupir  soupir,
irrgulirement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette
n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit o elle voyait plus de
clart encore que d'obscurit, lui faisait l'effet d'un sanctuaire
entr'ouvert. Chacune de ces lignes mystrieuses resplendissait  ses
yeux et lui inondait le coeur d'une lumire trange. L'ducation qu'elle
avait reue lui avait parl toujours de l'me et jamais de l'amour, 
peu prs comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce
manuscrit de quinze pages lui rvlait brusquement et doucement tout
l'amour, la douleur, la destine, la vie, l'ternit, le commencement,
la fin. C'tait comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jet
subitement une poigne de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes
une nature passionne, ardente, gnreuse, honnte, une volont sacre,
une immense douleur et un espoir immense, un coeur serr, une extase
panouie. Qu'tait-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse,
sans nom, sans date, sans signature, pressante et dsintresse, nigme
compose de vrits, message d'amour fait pour tre apport par un ange
et lu par une vierge, rendez-vous donn hors de la terre, billet doux
d'un fantme  une ombre. C'tait un absent tranquille et accabl qui
semblait prt  se rfugier dans la mort et qui envoyait  l'absente le
secret de la destine, la clef de la vie, l'amour. Cela avait t crit
le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombes
une  une sur le papier, taient ce qu'on pourrait appeler des gouttes
d'me.

Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les
avoir crites?

Cosette n'hsita pas une minute. Un seul homme.

Lui!

Le jour s'tait refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle
prouvait une joie inoue et une angoisse profonde. C'tait lui! lui qui
lui crivait! lui qui tait l! lui dont le bras avait pass  travers
cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouve! Mais
est-ce qu'elle l'avait oubli? Non! jamais! Elle tait folle d'avoir cru
cela un moment. Elle l'avait toujours aim, toujours ador. Le feu
s'tait couvert et avait couv quelque temps, mais, elle le voyait bien,
il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il clatait de
nouveau et l'embrasait tout entire. Ce cahier tait comme une flammche
tombe de cette autre me dans la sienne. Elle sentait recommencer
l'incendie. Elle se pntrait de chaque mot du manuscrit.--Oh oui!
disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais
dj lu dans ses yeux.

Comme elle l'achevait pour la troisime fois, le lieutenant Thodule
revint devant la grille et fit sonner ses perons sur le pav. Force fut
 Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile,
fat, dplaisant, impertinent, et trs laid. L'officier crut devoir lui
sourire. Elle se dtourna honteuse et indigne. Elle lui aurait
volontiers jet quelque chose  la tte.

Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour
relire le manuscrit, pour l'apprendre par coeur, et pour songer. Quand
elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset.

C'en tait fait, Cosette tait retombe dans le profond amour
sraphique. L'abme den venait de se rouvrir.

Toute la journe, Cosette fut dans une sorte d'tourdissement. Elle
pensait  peine, ses ides taient  l'tat d'cheveau brouill dans son
cerveau, elle ne parvenait  rien conjecturer, elle esprait  travers
un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre,
et ne voulait rien se refuser. Des pleurs lui passaient sur le visage
et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle
entrait dans le chimrique; elle se disait: est-ce rel? alors elle
ttait le papier bien-aim sous sa robe, elle le pressait contre son
coeur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'et
vue en ce moment, il et frmi devant cette joie lumineuse et inconnue
qui lui dbordait des paupires.--Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui!
ceci vient de lui pour moi!

Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard cleste,
le lui avait rendu.

 transfigurations de l'amour!  rves! ce hasard cleste, cette
intervention des anges, c'tait cette boulette de pain lance par un
voleur  un autre voleur, de la cour Charlemagne  la fosse-aux-lions,
par-dessus les toits de la Force.




Chapitre VI

Les vieux sont faits pour sortir  propos


Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
cheveux de la manire qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
le corsage, qui avait reu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
chancrure, laissait voir la naissance du cou, tait, comme disent les
jeunes filles, un peu indcent. Ce n'tait pas le moins du monde
indcent, mais c'tait plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
toilette sans savoir pourquoi.

Voulait-elle sortir? non.

Attendait-elle une visite? non.

 la brune, elle descendit au jardin. Toussaint tait occupe  sa
cuisine qui donnait sur l'arrire-cour.

Elle se mit  marcher sous les branches, les cartant de temps en temps
avec la main, parce qu'il y en avait de trs basses.

Elle arriva au banc.

La pierre y tait reste.

Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
elle voulait la caresser et la remercier.

Tout  coup, elle eut cette impression indfinissable qu'on prouve,
mme sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrire soi.

Elle tourna la tte et se dressa.

C'tait lui.

Il tait tte nue. Il paraissait ple et amaigri. On distinguait  peine
son vtement noir. Le crpuscule blmissait son beau front et couvrait
ses yeux de tnbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage tait clair par la
clart du jour qui se meurt et par la pense d'une me qui s'en va.

Il semblait que ce n'tait pas encore le fantme et que ce n'tait dj
plus l'homme.

Son chapeau tait jet  quelques pas dans les broussailles.

Cosette, prte  dfaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
lentement, car elle se sentait attire. Lui ne bougeait point.  je ne
sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.

Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
elle ft tombe.

Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
entendue, qui s'levait  peine au-dessus du frmissement des feuilles,
et qui murmurait:

--Pardonnez-moi, je suis l. J'ai le coeur gonfl, je ne pouvais pas
vivre comme j'tais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis l,
sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voil
du temps dj, vous rappelez-vous le jour o vous m'avez regard?
c'tait dans le Luxembourg, prs du Gladiateur. Et le jour o vous avez
pass devant moi? C'taient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demand  la
loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
demeuriez rue de l'Ouest au troisime sur le devant dans une maison
neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
j'avais  faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odon. J'ai
couru. Mais non. C'tait une personne qui avait un chapeau comme vous.
La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
regarder vos fentres de prs. Je marche bien doucement pour que vous
n'entendiez pas, car vous auriez peut-tre peur. L'autre soir j'tais
derrire vous, vous vous tes retourne, je me suis enfui. Une fois je
vous ai entendue chanter. J'tais heureux. Est-ce que cela vous fait
quelque chose que je vous entende chanter  travers le volet? cela ne
peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous tes mon ange,
laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
je vous dis, je vous fche peut-tre; est-ce que je vous fche?

-- ma mre! dit-elle.

Et elle s'affaissa sur elle-mme comme si elle se mourait.

Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
troitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
tout en chancelant. Il tait comme s'il avait la tte pleine de fume;
des clairs lui passaient entre les cils; ses ides s'vanouissaient; il
lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre dsir de cette femme
ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il tait perdu
d'amour.

Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui
y tait. Il balbutia:

--Vous m'aimez donc?

Elle rpondit d'une voix si basse que ce n'tait plus qu'un souffle
qu'on entendait  peine:

--Tais-toi! tu le sais!

Et elle cacha sa tte rouge dans le sein du jeune homme superbe et
enivr.

Il tomba sur le banc, elle prs de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
Les toiles commenaient  rayonner. Comment se fit-il que leurs lvres
se rencontrrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'panouisse, que l'aube blanchisse
derrire les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardrent dans l'ombre avec des
yeux clatants.

Ils ne sentaient ni la nuit frache, ni la pierre froide, ni la terre
humide, ni l'herbe mouille, ils se regardaient et ils avaient le coeur
plein de penses. Ils s'taient pris les mains, sans savoir.

Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas mme, par o il tait
entr et comment il avait pntr dans le jardin. Cela lui paraissait si
simple qu'il ft l.

De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
tous deux frmissaient.

Par intervalles, Cosette bgayait une parole. Son me tremblait  ses
lvres comme une goutte de rose  une fleur.

Peu  peu ils se parlrent. L'panchement succda au silence qui est la
plnitude. La nuit tait sereine et splendide au-dessus de leur tte.
Ces deux tres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
leurs ivresses, leurs extases, leurs chimres, leurs dfaillances, comme
ils s'taient adors de loin, comme ils s'taient souhaits, leur
dsespoir, quand ils avaient cess de s'apercevoir. Ils se confirent
dans une intimit idale, que rien dj ne pouvait plus accrotre, ce
qu'ils avaient de plus cach et de plus mystrieux. Ils se racontrent,
avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
pense. Ces deux coeurs se versrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
bout d'une heure, c'tait le jeune homme qui avait l'me de la jeune
fille et la jeune fille qui avait l'me du jeune homme. Ils se
pntrrent, ils s'enchantrent, ils s'blouirent.

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tte
sur son paule et lui demanda:

--Comment vous appelez-vous?

--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?

--Je m'appelle Cosette.




Livre sixime--Le petit Gavroche




Chapitre I

Mchante espiglerie du vent


Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et
s'engloutissait peu  peu, non dans l'abme d'une banqueroute, mais dans
le cloaque des petites dettes, les maris Thnardier avaient eu deux
autres enfants, mles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois
garons. C'tait beaucoup.

La Thnardier s'tait dbarrasse des deux derniers, encore en bas ge
et tout petits, avec un bonheur singulier.

Dbarrasse est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de
nature. Phnomne dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la
marchale de La Mothe-Houdancourt, la Thnardier n'tait mre que
jusqu' ses filles. Sa maternit finissait l. Sa haine du genre humain
commenait  ses garons. Du ct de ses fils sa mchancet tait  pic,
et son coeur avait  cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a
vu, elle dtestait l'an; elle excrait les deux autres. Pourquoi?
Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des
rponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaule d'enfants, disait
cette mre.

Expliquons comment les Thnardier taient parvenus  s'exonrer de leurs
deux derniers enfants, et mme  en tirer profit.

Cette fille Magnon, dont il a t question quelques pages plus haut,
tait la mme qui avait russi  faire renter par le bonhomme
Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des
Clestins,  l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce
qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renomme. On se
souvient de la grande pidmie de croup qui dsola, il y a trente-cinq
ans, les quartiers riverains de la Seine  Paris, et dont la science
profita pour exprimenter sur une large chelle l'efficacit des
insufflations d'alun, si utilement remplaces aujourd'hui par la
teinture externe d'iode. Dans cette pidmie, la Magnon perdit, le mme
jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garons, encore en trs
bas ge. Ce fut un coup. Ces enfants taient prcieux  leur mre; ils
reprsentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs
taient fort exactement solds, au nom de M. Gillenormand, par son
receveur de rentes, M. Barge, huissier retir, rue du Roi-de-Sicile. Les
enfants morts, la rente tait enterre. La Magnon chercha un expdient.
Dans cette tnbreuse maonnerie du mal dont elle faisait partie, on
sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux
enfants  la Magnon; la Thnardier en avait deux. Mme sexe, mme ge.
Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits
Thnardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des
Clestins et alla demeurer rue Clocheperce.  Paris, l'identit qui lie
un individu  lui-mme se rompt d'une rue  l'autre.

L'tat civil, n'tant averti de rien, ne rclama pas, et la substitution
se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thnardier exigea, pour
ce prt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et mme
paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'excuter. Il
venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperut pas du
changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!

Thnardier,  qui les avatars taient aiss, saisit cette occasion de
devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient  peine eu le
temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frres.  un certain
degr de misre, on est gagn par une sorte d'indiffrence spectrale, et
l'on voit les tres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent
pour vous que de vagues formes de l'ombre,  peine distinctes du fond
nbuleux de la vie et facilement remles  l'invisible.

Le soir du jour o elle avait fait livraison de ses deux petits  la
Magnon, avec la volont bien expresse d'y renoncer  jamais, la
Thnardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait
dit  son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thnardier,
magistral et flegmatique, cautrisa le scrupule avec ce mot:
Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mre avait pass 
l'inquitude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous
avons fait l, monsieur Thnardier, dis donc, est-ce que c'est
permis?--Thnardier rpondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que
de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a
intrt  y regarder de prs.

La Magnon tait une sorte d'lgante du crime. Elle faisait de la
toilette. Elle partageait son logis, meubl d'une faon manire et
misrable, avec une savante voleuse anglaise francise. Cette Anglaise
naturalise parisienne, recommandable par des relations fort riches,
intimement lie avec les mdailles de la bibliothque et les diamants de
Mlle Mars, fut plus tard clbre dans les sommiers judiciaires. On
l'appelait _mamselle_ Miss.

Les deux petits chus  la Magnon n'eurent pas  se plaindre.
Recommands par les quatre-vingts francs, ils taient mnags, comme
tout ce qui est exploit; point mal vtus, point mal nourris, traits
presque comme de petits messieurs, mieux avec la fausse mre qu'avec
la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.

Ils passrent ainsi quelques annes. Le Thnardier en augurait bien. Il
lui arriva un jour de dire  la Magnon qui lui remettait ses dix francs
mensuels:--Il faudra que le pre leur donne de l'ducation.

Tout  coup, ces deux pauvres enfants, jusque-l assez protgs, mme
par leur mauvais sort, furent brusquement jets dans la vie, et forcs
de la commencer.

Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas
Jondrette, ncessairement complique de perquisitions et
d'incarcrations ultrieures, est un vritable dsastre pour cette
hideuse contre-socit occulte qui vit sous la socit publique; une
aventure de ce genre entrane toutes sortes d'croulements dans ce monde
sombre. La catastrophe des Thnardier produisit la catastrophe de la
Magnon.

Un jour, peu de temps aprs que la Magnon eut remis  ponine le billet
relatif  la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente
de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la
maisonne, qui tait suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux
petits garons jouaient pendant ce temps-l dans une arrire-cour et ne
virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvrent la
porte ferme et la maison vide. Un savetier d'une choppe en face les
appela et leur remit un papier que leur mre avait laiss pour eux.
Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue
du Roi-de-Sicile, n 8. L'homme de l'choppe leur dit:--Vous ne demeurez
plus ici. Allez l. C'est tout prs. La premire rue  gauche. Demandez
votre chemin avec ce papier-ci.

Les enfants partirent, l'an menant le cadet, et tenant  la main le
papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts
engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au dtour de la rue
Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait,
l'enfant ne put le retrouver.

Ils se mirent  errer au hasard dans les rues.




Chapitre II

O le petit Gavroche tire parti de Napolon le Grand


Le printemps  Paris est assez souvent travers par des bises aigres et
dures dont on est, non pas prcisment glac, mais gel; ces bises, qui
attristent les plus belles journes, font exactement l'effet de ces
souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes
d'une fentre ou d'une porte mal ferme. Il semble que la sombre porte
de l'hiver soit reste entrebille et qu'il vienne du vent par l. Au
printemps de 1832, poque o clata la premire grande pidmie de ce
sicle en Europe, ces bises taient plus pres et plus poignantes que
jamais. C'tait une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui
tait entr'ouverte. C'tait la porte du spulcre. On sentait dans ces
bises le souffle du cholra.

Au point de vue mtorologique, ces vents froids avaient cela de
particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension lectrique. De
frquents orages, accompagns d'clairs et de tonnerres, clatrent 
cette poque.

Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier
semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le
petit Gavroche, toujours grelottant gament sous ses loques, se tenait
debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des
environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il tait orn d'un chle de femme en
laine, cueilli on ne sait o, dont il s'tait fait un cache-nez. Le
petit Gavroche avait l'air d'admirer profondment une marie en cire,
dcollete et coiffe de fleurs d'oranger, qui tournait derrire la
vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en
ralit il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas
chiper dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite
revendre un sou  un coiffeur de la banlieue. Il lui arrivait souvent
de djeuner d'un de ces pains-l. Il appelait ce genre de travail, pour
lequel il avait du talent, faire la barbe aux barbiers.

Tout en contemplant la marie et tout en lorgnant le pain de savon, il
grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce
mardi?--C'est peut-tre mardi.--Oui, c'est mardi.

On n'a jamais su  quoi avait trait ce monologue.

Si, par hasard, ce monologue se rapportait  la dernire fois o il
avait dn, il y avait trois jours, car on tait au vendredi.

Le barbier, dans sa boutique chauffe d'un bon pole, rasait une
pratique et jetait de temps en temps un regard de ct  cet ennemi, 
ce gamin gel et effront qui avait les deux mains dans ses poches, mais
l'esprit videmment hors du fourreau.

Pendant que Gavroche examinait la marie, le vitrage et les
Windsor-soaps, deux enfants de taille ingale, assez proprement vtus,
et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq,
tournrent timidement le bec-de-cane et entrrent dans la boutique en
demandant on ne sait quoi, la charit peut-tre, dans un murmure
plaintif et qui ressemblait plutt  un gmissement qu' une prire. Ils
parlaient tous deux  la fois, et leurs paroles taient inintelligibles
parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid
faisait claquer les dents de l'an. Le barbier se tourna avec un visage
furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'an de la main gauche
et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa
porte en disant:

--Venir refroidir le monde pour rien!

Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nue
tait venue; il commenait  pleuvoir.

Le petit Gavroche courut aprs eux et les aborda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?

--Nous ne savons pas o coucher, rpondit l'an.

--C'est a? dit Gavroche. Voil grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour
a? Sont-ils serins donc!

Et prenant,  travers sa supriorit un peu goguenarde, un accent
d'autorit attendrie et de protection douce:

--Momacques, venez avec moi.

--Oui, monsieur, fit l'an.

Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevque.
Ils avaient cess de pleurer.

Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la
Bastille.

Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indign et rtrospectif
 la boutique du barbier.

--a n'a pas de coeur, ce merlan-l, grommela-t-il. C'est un angliche.

Une fille, les voyant marcher  la file tous les trois, Gavroche en
tte, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.

--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.

Un instant aprs, le perruquier lui revenant, il ajouta:

--Je me trompe de bte; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent.
Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une
sonnette  la queue.

Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un
ruisseau, une portire barbue et digne de rencontrer Faust sur le
Brocken, laquelle avait son balai  la main.

--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?

Et sur ce, il claboussa les bottes vernies d'un passant.

--Drle! cria le passant furieux.

Gavroche leva le nez par-dessus son chle.

--Monsieur se plaint?

--De toi! fit le passant.

--Le bureau est ferm, dit Gavroche, je ne reois plus de plaintes.

Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glace sous
une porte cochre, une mendiante de treize ou quatorze ans, si
court-vtue qu'on voyait ses genoux. La petite commenait  tre trop
grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe
devient courte au moment o la nudit devient indcente.

--Pauvre fille! dit Gavroche. a n'a mme pas de culotte. Tiens, prends
toujours a.

Et, dfaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la
jeta sur les paules maigres et violettes de la mendiante, o le
cache-nez redevint chle.

La petite le considra d'un air tonn et reut le chle en silence. 
un certain degr de dtresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gmit plus
du mal et ne remercie plus du bien.

Cela fait:

--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du
moins, avait gard la moiti de son manteau.

Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais
ciels-l punissent les bonnes actions.

--Ah ! s'cria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon
Dieu, si cela continue, je me dsabonne.

Et il se remit en marche.

--C'est gal, reprit-il en jetant un coup d'oeil  la mendiante qui se
pelotonnait sous le chle, en voil une qui a une fameuse pelure.

Et, regardant la nue, il cria:

--Attrap!

Les deux enfants embotaient le pas derrire lui.

Comme ils passaient devant un de ces pais treillis grills qui
indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or
derrire des grillages de fer, Gavroche se tourna:

--Ah , mmes, avons-nous dn?

--Monsieur, rpondit l'an, nous n'avons pas mang depuis tantt ce
matin.

--Vous tes donc sans pre ni mre? reprit majestueusement Gavroche.

--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons
pas o ils sont.

--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui tait un
penseur.

--Voil, continua l'an, deux heures que nous marchons, nous avons
cherch des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.

--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.

Il reprit aprs un silence:

--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en
avons fait. a ne se doit pas, gamins. C'est bte d'garer comme a des
gens d'ge. Ah ! il faut licher pourtant.

Du reste il ne leur fit pas de questions. tre sans domicile, quoi de
plus simple?

L'an des deux mmes, presque entirement revenu  la prompte
insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:

--C'est drle tout de mme. Maman qui avait dit qu'elle nous mnerait
chercher du buis bnit le dimanche des rameaux.

--Neurs, rpondit Gavroche.

--Maman, reprit l'an, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.

--Tanflte, repartit Gavroche.

Cependant il s'tait arrt, et depuis quelques minutes il ttait et
fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.

Enfin il releva la tte d'un air qui ne voulait qu'tre satisfait, mais
qui tait en ralit triomphant.

--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.

Et il tira d'une de ses poches un sou.

Sans laisser aux deux petits le temps de s'bahir, il les poussa tous
deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le
comptoir en criant:

--Garon! cinque centimes de pain.

Le boulanger, qui tait le matre en personne, prit un pain et un
couteau.

--En trois morceaux, garon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignit:

--Nous sommes trois.

Et voyant que le boulanger, aprs avoir examin les trois soupeurs,
avait pris un pain bis, il plongea profondment son doigt dans son nez
avec une aspiration aussi imprieuse que s'il et eu au bout du pouce la
prise de tabac du grand Frdric, et jeta au boulanger en plein visage
cette apostrophe indigne:

--Kekseka?

Ceux de nos lecteurs qui seraient tents de voir dans cette
interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou
l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du
bord d'un fleuve  l'autre  travers les solitudes, sont prvenus que
c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui
tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger
comprit parfaitement et rpondit:

--Eh mais! c'est du pain, du trs bon pain de deuxime qualit.

--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et
froidement ddaigneux. Du pain blanc, garon! du larton savonn! je
rgale.

Le boulanger ne put s'empcher de sourire, et tout en coupant le pain
blanc, il les considrait d'une faon compatissante qui choqua Gavroche.

--Ah , mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc  nous toiser
comme a?

Mis tous trois bout  bout, ils auraient fait  peine une toise.

Quand le pain fut coup, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit
aux deux enfants:

--Morfilez.

Les petits garons le regardrent interdits.

Gavroche se mit  rire:

--Ah! tiens, c'est vrai, a ne sait pas encore, c'est si petit.

Et il reprit:

--Mangez.

En mme temps, il leur tendait  chacun un morceau de pain.

Et, pensant que l'an, qui lui paraissait plus digne de sa
conversation, mritait quelque encouragement spcial et devait tre
dbarrass de toute hsitation  satisfaire son apptit, il ajouta en
lui donnant la plus grosse part:

--Colle-toi a dans le fusil.

Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour
lui.

Les pauvres enfants taient affams, y compris Gavroche. Tout en
arrachant leur pain  belles dents, ils encombraient la boutique du
boulanger qui, maintenant qu'il tait pay, les regardait avec humeur.

--Rentrons dans la rue, dit Gavroche.

Ils reprirent la direction de la Bastille.

De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de
boutiques claires, le plus petit s'arrtait pour regarder l'heure 
une montre en plomb suspendue  son cou par une ficelle.

--Voil dcidment un fort serin, disait Gavroche.

Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:

--C'est gal, si j'avais des mmes, je les serrerais mieux que a.

Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de
cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperoit le guichet
bas et hostile de la Force:

--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.

--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.

C'tait un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'tait
autre que Montparnasse dguis, avec des besicles bleues, mais
reconnaissable pour Gavroche.

--Mtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de
graine de lin et des lunettes bleues comme un mdecin. Tu as du style,
parole de vieux!

--Chut, fit Montparnasse, pas si haut!

Et il entrana vivement Gavroche hors de la lumire des boutiques.

Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.

Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochre,  l'abri
des regards et de la pluie:

--Sais-tu o je vas? demanda Montparnasse.

-- l'abbaye de Monte--Regret, dit Gavroche.

--Farceur!

Et Montparnasse reprit:

--Je vas retrouver Babet.

--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.

Montparnasse baissa la voix.

--Pas elle, lui.

--Ah! Babet!

--Oui, Babet.

--Je le croyais boucl.

--Il a dfait la boucle, rpondit Montparnasse.

Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce mme jour o ils
taient, Babet, ayant t transfr  la Conciergerie, s'tait vad en
prenant  gauche au lieu de prendre  droite dans le corridor de
l'instruction.

Gavroche admira l'habilet.

--Quel dentiste! dit-il.

Montparnasse ajouta quelques dtails sur l'vasion de Babet, et termina
par:

--Oh! ce n'est pas tout.

Gavroche, tout en coutant, s'tait saisi d'une canne que Montparnasse
tenait  la main; il en avait machinalement tir la partie suprieure,
et la lame d'un poignard avait apparu.

--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmen ton
gendarme dguis en bourgeois.

Montparnasse cligna de l'oeil.

--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?

--On ne sait pas, rpondit Montparnasse d'un air indiffrent. Il est
toujours bon d'avoir une pingle sur soi.

Gavroche insista:

--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?

Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les
syllabes:

--Des choses.

Et, changeant brusquement de conversation:

-- propos!

--Quoi?

--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois.
Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets a dans ma poche.
Une minute aprs, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.

--Que le sermon, fit Gavroche.

--Mais toi, reprit Montparnasse, o vas-tu donc maintenant?

Gavroche montra ses deux protgs et dit:

--Je vas coucher ces enfants-l.

--O a, coucher?

--Chez moi.

--O a chez toi?

--Chez moi.

--Tu loges donc?

--Oui, je loge.

--Et o loges-tu?

--Dans l'lphant, dit Gavroche.

Montparnasse, quoique de sa nature peu tonn, ne put retenir une
exclamation:

--Dans l'lphant!

--Eh bien oui, dans l'lphant! repartit Gavroche. Kekaa?

Ceci est encore un mot de la langue que personne n'crit et que tout le
monde parle. Kekaa signifie: qu'est-ce que cela a?

L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon
sens. Il parut revenir  de meilleurs sentiments pour le logis de
Gavroche.

--Au fait! dit-il, oui, l'lphant. Y est-on bien?

--Trs bien, fit Gavroche. L, vrai, chenment. Il n'y a pas de vents
coulis comme sous les ponts.

--Comment y entres-tu?

--J'entre.

--E y a donc un trou? demanda Montparnasse.

--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de
devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.

--Et tu grimpes? Oui, je comprends.

--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.

Aprs un silence, Gavroche ajouta:

--Pour ces petits j'aurai une chelle.

Montparnasse se mit  rire.

--O diable as-tu pris ces mmes-l?

Gavroche rpondit avec simplicit:

--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.

Cependant Montparnasse tait devenu pensif.

--Tu m'as reconnu bien aisment, murmura-t-il.

Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'taient autre chose que
deux tuyaux de plume envelopps de coton et s'en introduisit un dans
chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.

--a te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder
toujours a.

Montparnasse tait joli garon, mais Gavroche tait railleur.

--Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu?

C'tait aussi un autre son de voix. En un clin d'oeil, Montparnasse
tait devenu mconnaissable.

--Oh! fais-nous Porrichinelle! s'cria Gavroche.

Les deux petits, qui n'avaient rien cout jusque-l, occups qu'ils
taient eux-mmes  fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approchrent 
ce nom et regardrent Montparnasse avec un commencement de joie et
d'admiration.

Malheureusement Montparnasse tait soucieux.

Il posa la main sur l'paule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les
mots:

--coute ce que je te dis, garon, si j'tais sur la place, avec mon
dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je
ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras.

Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se
tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux
brillants autour de lui, et aperut,  quelques pas, un sergent de ville
qui leur tournait le dos. Gavroche laissa chapper un: ah, bon! qu'il
rprima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse:

--Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas  mon lphant avec mes mmes.
Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me
trouver l. Je loge  l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu
demanderais monsieur Gavroche.

--C'est bon, dit Montparnasse.

Et ils se sparrent, Montparnasse cheminant vers la Grve et Gavroche
vers la Bastille. Le petit de cinq ans, tran par son frre que
tranait Gavroche, tourna plusieurs fois la tte en arrire pour voir
s'en aller Porrichinelle.

La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche
de la prsence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que
l'assonance _dig_ rpte cinq ou six fois sous des formes varies.
Cette syllabe _dig_, non prononce isolment, mais artistement mle aux
mots d'une phrase, veut dire:--_Prenons garde, on ne peut pas parler
librement_.--Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une
beaut littraire qui chappa  Gavroche, _c'est mon dogue, ma dague et,
ma digue_, locution de l'argot du Temple qui signifie, _mon chien, mon
couteau et ma femme,_ fort usit parmi les pitres et les queues-rouges
du grand sicle o Molire crivait et o Callot dessinait.

Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de
la Bastille prs de la gare du canal creuse dans l'ancien foss de la
prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effac dj de la
mmoire des Parisiens, et qui mritait d'y laisser quelque trace, car
c'tait une pense du membre de l'Institut, gnral en chef de l'arme
d'gypte.

Nous disons monument, quoique ce ne ft qu'une maquette. Mais cette
maquette elle-mme, bauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une ide de
Napolon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emporte et
jete  chaque fois plus loin de nous, tait devenue historique, et
avait pris je ne sais quoi de dfinitif qui contrastait avec son aspect
provisoire. C'tait un lphant de quarante pieds de haut, construit en
charpente et en maonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait
 une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque,
maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet
angle dsert et dcouvert de la place, le large front du colosse, sa
trompe, ses dfenses, sa tour, sa croupe norme, ses quatre pieds
pareils  des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel toil, une
silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait
dire. C'tait une sorte de symbole de la force populaire. C'tait
sombre, nigmatique et immense. C'tait on ne sait quel fantme
puissant, visible et debout  ct du spectre invisible de la Bastille.

Peu d'trangers visitaient cet difice, aucun passant ne le regardait.
Il tombait en ruine;  chaque saison, des pltras qui se dtachaient de
ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les diles, comme on dit
en patois lgant, l'avaient oubli depuis 1814. Il tait l dans son
coin, morne, malade, croulant, entour d'une palissade pourrie, souille
 chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lzardaient le
ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui
poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'levait
depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui
exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il tait dans un
creux et il semblait que la terre s'enfont sous lui. Il tait immonde,
mpris, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mlancolique
aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va
balayer et quelque chose d'une majest qu'on va dcapiter.

Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le
vritable milieu de tout ce qui est ombre. Ds que tombait le
crpuscule, le vieil lphant se transfigurait; il prenait une figure
tranquille et redoutable dans la formidable srnit des tnbres. tant
du pass, il tait de la nuit; et cette obscurit allait  sa grandeur.

Ce monument, rude, trapu, pesant, pre, austre, presque difforme, mais
 coup sr majestueux et empreint d'une sorte de gravit magnifique et
sauvage, a disparu pour laisser rgner en paix l'espce de pole
gigantesque, orn de son tuyau, qui a remplac la sombre forteresse 
neuf tours,  peu prs comme la bourgeoisie remplace la fodalit. Il
est tout simple qu'un pole soit le symbole d'une poque dont une
marmite contient la puissance. Cette poque passera, elle passe dj; on
commence  comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une
chaudire, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en
d'autres termes, que ce qui mne et entrane le monde, ce ne sont pas
les locomotives, ce sont les ides. Attelez les locomotives aux ides,
c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.

Quoi qu'il en soit, pour revenir  la place de la Bastille, l'architecte
de l'lphant avec du pltre tait parvenu  faire du grand;
l'architecte du tuyau de pole a russi  faire du petit avec du bronze.

Ce tuyau de pole, qu'on a baptis d'un nom sonore et nomm la colonne
de Juillet, ce monument manqu d'une rvolution avorte, tait encore
envelopp en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons
pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler
l'lphant.

Ce fut vers ce coin de la place,  peine clair du reflet d'un
rverbre loign, que le gamin dirigea les deux mmes.

Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous
sommes dans la simple ralit, et qu'il y a vingt ans les tribunaux
correctionnels eurent  juger, sous prvention de vagabondage et de bris
d'un monument public, un enfant qui avait t surpris couch dans
l'intrieur mme de l'lphant de la Bastille.

Ce fait constat, nous continuons.

En arrivant prs du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment
grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit:

--Moutards! n'ayez pas peur.

Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de
l'lphant et aida les mmes  enjamber la brche. Les deux enfants, un
peu effrays, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient  cette
petite providence en guenilles qui leur avait donn du pain et leur
avait promis un gte.

Il y avait l, couche le long de la palissade, une chelle qui servait
le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une
singulire vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de
l'lphant. Vers le point o l'chelle allait aboutir, on distinguait
une espce de trou noir dans le ventre du colosse.

Gavroche montra l'chelle et le trou  ses htes et leur dit:

--Montez et entrez.

Les deux petits garons se regardrent terrifis.

--Vous avez peur, mmes! s'cria Gavroche.

Et il ajouta:

--Vous allez voir.

Il treignit le pied rugueux de l'lphant, et en un clin d'oeil, sans
daigner se servir de l'chelle, il arriva  la crevasse. Il y entra
comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfona, et un
moment aprs les deux enfants virent vaguement apparatre, comme une
forme blanchtre et blafarde, sa tte ple au bord du trou plein de
tnbres.

--Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme
on est bien!--Monte, toi! dit-il  l'an, je te tends la main.

Les petits se poussrent de l'paule, le gamin leur faisait peur et les
rassurait  la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'an se risqua. Le
plus jeune, en voyant monter son frre et lui rest tout seul entre les
pattes de cette grosse bte, avait bien envie de pleurer, mais il
n'osait.

L'an gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'chelle;
Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de matre
d'armes  ses coliers ou de muletier  ses mules:

--Aye pas peur!

--C'est a!

--Va toujours!

--Mets ton pied l!

--Ta main ici.

--Hardi!

Et quand il fut  sa porte, il l'empoigna brusquement et vigoureusement
par le bras et le tira  lui.

--Gob! dit-il.

Le mme avait franchi la crevasse.

--Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de
vous asseoir.

Et, sortant de la crevasse comme il y tait entr, il se laissa glisser
avec l'agilit d'un ouistiti le long de la jambe de l'lphant, il tomba
debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans 
bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'chelle, puis il se mit 
monter derrire lui en criant  l'an:

--Je vas le pousser, tu vas le tirer.

En un instant le petit fut mont, pouss, tran, tir, bourr, fourr
dans le trou sans avoir eu le temps de se reconnatre, et Gavroche,
entrant aprs lui, repoussant d'un coup de talon l'chelle qui tomba sur
le gazon, se mit  battre des mains et cria:

--Nous y v'l! Vive le gnral Lafayette!

Cette explosion passe, il ajouta:

--Les mioches, vous tes chez moi.

Gavroche tait en effet chez lui.

 utilit inattendue de l'inutile! charit des grandes choses! bont des
gants! Ce monument dmesur qui avait contenu une pense de l'Empereur
tait devenu la bote d'un gamin. Le mme avait t accept et abrit
par le colosse. Les bourgeois endimanchs qui passaient devant
l'lphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de
mpris avec leurs yeux  fleur de tte:-- quoi cela sert-il?--Cela
servait  sauver du froid, du givre, de la grle, de la pluie, 
garantir du vent d'hiver,  prserver du sommeil dans la boue qui donne
la fivre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit tre
sans pre ni mre, sans pain, sans vtements, sans asile. Cela servait 
recueillir l'innocent que la socit repoussait. Cela servait  diminuer
la faute publique. C'tait une tanire ouverte  celui auquel toutes les
portes taient fermes. Il semblait que le vieux mastodonte misrable,
envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures
et d'ulcres, chancelant, vermoulu, abandonn, condamn, espce de
mendiant colossal demandant en vain l'aumne d'un regard bienveillant au
milieu du carrefour, avait eu piti, lui, de cet autre mendiant, du
pauvre pygme qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur
la tte, soufflant dans ses doigts, vtu de chiffons, nourri de ce qu'on
jette. Voil  quoi servait l'lphant de la Bastille. Cette ide de
Napolon, ddaigne par les hommes, avait t reprise par Dieu. Ce qui
n'et t qu'illustre tait devenu auguste. Il et fallu  l'Empereur,
pour raliser ce qu'il mditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le
marbre;  Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de pltras
suffisait. L'Empereur avait eu un rve de gnie; dans cet lphant
titanique, arm, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et
faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et
vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose
plus grande, il y logeait un enfant.

Le trou par o Gavroche tait entr tait une brche  peine visible du
dehors, cache qu'elle tait, nous l'avons dit, sous le ventre de
l'lphant, et si troite qu'il n'y avait gure que des chats et des
mmes qui pussent y passer.

--Commenons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas.

Et plongeant dans l'obscurit avec certitude comme quelqu'un qui connat
son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.

Gavroche replongea dans l'obscurit. Les enfants entendirent le
reniflement de l'allumette enfonce dans la bouteille phosphorique.
L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade
reprsentait  cette poque le progrs.

Une clart subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer
un de ces bouts de ficelle tremps dans la rsine qu'on appelle rats de
cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'clairait, rendait
confusment visible le dedans de l'lphant.

Les deux htes de Gavroche regardrent autour d'eux et prouvrent
quelque chose de pareil  ce qu'prouverait quelqu'un qui serait enferm
dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore  ce que dut
prouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette
gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue
poutre brune d'o partaient de distance en distance de massives
membrures cintres figurait la colonne vertbrale avec les ctes, des
stalactites de pltre y pendaient comme des viscres, et d'un ct 
l'autre de vastes toiles d'araigne faisaient des diaphragmes poudreux.
On voyait  et l dans les coins de grosses taches noirtres qui
avaient l'air de vivre et qui se dplaaient rapidement avec un
mouvement brusque et effar.

Les dbris tombs du dos de l'lphant sur son ventre en avaient combl
la concavit, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher.

Le plus petit se rencogna contre son frre et dit  demi-voix:

--C'est noir.

Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air ptrifi des deux mmes rendait une
secousse ncessaire.

--Qu'est-ce que vous me fichez? s'cria-t-il. Blaguons-nous?
faisons-nous les dgots? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous
des brutes? Dites-le. Je vous prviens que je ne suis pas du rgiment
des godiches. Ah , est-ce que vous tes les moutards du moutardier du
pape?

Un peu de rudoiement est bon dans l'pouvante. Cela rassure. Les deux
enfants se rapprochrent de Gavroche.

Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa du grave au
doux et s'adressant au plus petit:

--Bta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est
dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il
fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas
de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas mme la lune, ici
il y a ma chandelle, nom d'unch!

Les deux enfants commenaient  regarder l'appartement avec moins
d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de
la contemplation.

--Vite, dit-il.

Et il les poussa vers ce que nous sommes trs heureux de pouvoir appeler
le fond de la chambre.

L tait son lit.

Le lit de Gavroche tait complet. C'est--dire qu'il y avait un matelas,
une couverture et une alcve avec rideaux.

Le matelas tait une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne
de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'tait
que l'alcve:

Trois chalas assez longs enfoncs et consolids dans les gravois du
sol, c'est--dire du ventre de l'lphant, deux en avant, un en arrire,
et runis par une corde  leur sommet, de manire  former un faisceau
pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui
tait simplement pos dessus, mais artistement appliqu et maintenu par
des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait entirement les
trois chalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce
treillage sur le sol, de manire  ne rien laisser passer. Ce treillage
n'tait autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on
revt les volires dans les mnageries. Le lit de Gavroche tait sous ce
grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait  une tente
d'Esquimau.

C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.

Gavroche drangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage
par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre
s'cartrent.

--Mmes,  quatre pattes! dit Gavroche.

Il fit entrer avec prcaution ses htes dans la cage, puis il y entra
aprs eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermtiquement
l'ouverture.

Ils s'taient tendus tous trois sur la natte.

Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'et pu se tenir debout dans
l'alcve. Gavroche avait toujours le rat de cave  sa main.

--Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candlabre.

--Monsieur, demanda l'an des deux frres  Gavroche en montrant le
grillage, qu'est-ce que c'est donc que a?

--a, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.--Pioncez!

Cependant il se crut oblig d'ajouter quelques paroles pour
l'instruction de ces tres en bas ge, et il continua:

--C'est des choses du Jardin des plantes. a sert aux animaux froces.
_Gniena_ (il y en a) plein un magasin. _Gnia_ (il n'y a) qu' monter
par-dessus un mur, qu' grimper par une fentre et qu' passer sous une
porte. On en a tant qu'on veut.

Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit
qui murmura:

--Oh! c'est bon! c'est chaud!

Gavroche fixa un oeil satisfait sur la couverture.

--C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris a aux singes.

Et montrant  l'an la natte sur laquelle il tait couch, natte fort
paisse et admirablement travaille, il ajouta:

--a, c'tait  la girafe.

Aprs une pause, il poursuivit:

--Les btes avaient tout a. Je le leur ai pris. a ne les a pas
fches. Je leur ai dit: C'est pour l'lphant.

Il fit encore un silence et reprit:

--On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'l.

Les deux enfants considraient avec un respect craintif et stupfait cet
tre intrpide et inventif, vagabond comme eux, isol comme eux, chtif
comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui
leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes
les grimaces d'un vieux saltimbanque mles au plus naf et au plus
charmant sourire.

--Monsieur, fit timidement l'an, vous n'avez donc pas peur des
sergents de ville?

Gavroche se borna  rpondre:

--Mme! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes.

Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il
tait au bord de la natte, l'an tant au milieu, Gavroche lui borda la
couverture comme et fait une mre et exhaussa la natte sous sa tte
avec de vieux chiffons de manire  faire au mme un oreiller. Puis il
se tourna vers l'an.

--Hein? on est joliment bien, ici!

--Ah oui! rpondit l'an en regardant Gavroche avec une expression
d'ange sauv.

Les deux pauvres petits enfants tout mouills commenaient  se
rchauffer.

--Ah , continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez?

Et montrant le petit  son frre:

--Un mioche comme a, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer,
c'est crtin; on a l'air d'un veau.

--Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement o aller.

--Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une
piolle.

--Et puis nous avions peur d'tre tout seuls comme a la nuit.

--On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue.

--Merci, monsieur, dit l'enfant.

--coute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien.
J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L't, nous irons  la
Glacire avec Navet, un camarade  moi, nous nous baignerons  la Gare,
nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, a
fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu
savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il
est en vie. Aux Champs-lyses. Il est maigre comme tout, ce
paroissien-l. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous mnerai 
Frdrick-Lematre. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai mme
jou une fois dans une pice. Nous tions des mmes comme a, on courait
sous une toile, a faisait la mer. Je vous ferai engager  mon thtre.
Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-l. Ils
ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des
reprises en fil blanc. Aprs a, nous irons  l'Opra. Nous entrerons
avec les claqueurs. La claque  l'Opra est trs bien compose. Je
n'irais pas avec la claque sur les boulevards.  l'Opra, figure-toi, il
y en a qui payent vingt sous, mais c'est des btas. On les appelle des
lavettes.--Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le
bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une bote
aux lettres  la porte. Ah! on s'amuse fameusement!

En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le
rappela aux ralits de la vie.

--Bigre! dit-il, v'l la mche qui s'use. Attention! je ne peux pas
mettre plus d'un sou par mois  mon clairage. Quand on se couche, il
faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur
Paul de Kock. Avec a que la lumire pourrait passer par les fentes de
la porte cochre, et les cognes n'auraient qu' voir.

--Et puis, observa timidement l'an qui seul osait causer avec Gavroche
et lui donner la rplique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il
faut prendre garde de brler la maison.

--On ne dit pas brler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le
bocard.

L'orage redoublait. On entendait,  travers des roulements de tonnerre,
l'averse battre le dos du colosse.

--Enfonc, la pluie! dit Gavroche. a m'amuse d'entendre couler la
carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une bte; il perd sa
marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et a le
fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-l.

Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualit de philosophe
du dix-neuvime sicle, acceptait toutes les consquences, fut suivie
d'un large clair, si blouissant que quelque chose en entra par la
crevasse dans le ventre de l'lphant. Presque en mme temps la foudre
gronda, et trs furieusement. Les deux petits poussrent un cri, et se
soulevrent si vivement que le treillage en fut presque cart; mais
Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre
pour clater de rire.

--Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'difice. Voil du beau
tonnerre,  la bonne heure! Ce n'est pas l de la gnognotte d'clair.
Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu' l'Ambigu.

Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux
enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien tendre
tout de leur long et s'cria:

--Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne.
Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est trs mauvais de
ne pas dormir. a vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit
dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la
pelure! je vas teindre. Y tes-vous?

--Oui, murmura l'an, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la
tte.

--On ne dit pas la tte, cria Gavroche, on dit la tronche.

Les deux enfants se serrrent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de
les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux
oreilles, puis rpta pour la troisime fois l'injonction en langue
hiratique:

--Pioncez!

Et il souffla le lumignon.

 peine la lumire tait-elle teinte qu'un tremblement singulier
commena  branler le treillage sous lequel les trois enfants taient
couchs. C'tait une multitude de frottements sourds qui rendaient un
son mtallique, comme si des griffes et des dents grinaient sur le fil
de cuivre. Cela tait accompagn de toutes sortes de petits cris aigus.

Le petit garon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tte
et glac d'pouvante, poussa du coude son frre an, mais le frre an
pionait dj, comme Gavroche le lui avait ordonn. Alors le petit,
n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en
retenant son haleine:

--Monsieur?

--Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupires.

--Qu'est-ce que c'est donc que a?

--C'est les rats, rpondit Gavroche.

Et il remit sa tte sur la natte.

Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de
l'lphant et qui taient ces taches noires vivantes dont nous avons
parl, avaient t tenus en respect par la flamme de la bougie tant
qu'elle avait brill, mais ds que cette caverne, qui tait comme leur
cit, avait t rendue  la nuit, sentant l ce que le bon conteur
Perrault appelle de la chair frache, ils s'taient rus en foule sur
la tente de Gavroche, avaient grimp jusqu'au sommet, et en mordaient
les mailles comme s'ils cherchaient  percer cette zinzelire d'un
nouveau genre.

Cependant le petit ne s'endormait pas.

--Monsieur! reprit-il.

--Hein? fit Gavroche.

--Qu'est-ce que c'est donc que les rats?

--C'est des souris.

Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des
souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il leva encore
la voix:

--Monsieur?

--Hein? refit Gavroche.

--Pourquoi n'avez-vous pas un chat?

--J'en ai eu un, rpondit Gavroche, j'en ai apport un, mais ils me
l'ont mang.

Cette seconde explication dfit l'oeuvre de la premire, et le petit
recommena  trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la
quatrime fois.

--Monsieur!

--Hein?

--Qui a qui a t mang?

--Le chat.

--Qui a qui a mang le chat?

--Les rats.

--Les souris?

--Oui, les rats.

L'enfant, constern de ces souris qui mangent les chats, poursuivit:

--Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-l?

--Pardi! fit Gavroche.

La terreur de l'enfant tait au comble. Mais Gavroche ajouta:

--N'elle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis l!
Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce!

Gavroche en mme temps prit la main du petit par-dessus son frre.
L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassur. Le courage et
la force ont de ces communications mystrieuses. Le silence s'tait
refait autour d'eux, le bruit des voix avait effray et loign les
rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage,
les trois mmes, plongs dans le sommeil, n'entendaient plus rien.

Les heures de la nuit s'coulrent. L'ombre couvrait l'immense place de
la Bastille, un vent d'hiver qui se mlait  la pluie soufflait par
bouffes, les patrouilles furetaient les portes, les alles, les enclos,
les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient
silencieusement devant l'lphant; le monstre, debout, immobile, les
yeux ouverts dans les tnbres, avait l'air de rver comme satisfait de
sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres
enfants endormis.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu' cette poque
le corps de garde de la Bastille tait situ  l'autre extrmit de la
place, et que ce qui se passait prs de l'lphant ne pouvait tre ni
aperu, ni entendu par la sentinelle.

Vers la fin de cette heure qui prcde immdiatement le point du jour,
un homme dboucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place,
tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les
palissades jusque sous le ventre de l'lphant. Si une lumire
quelconque et clair cet homme,  la manire profonde dont il tait
mouill, on et devin qu'il avait pass la nuit sous la pluie. Arriv
sous l'lphant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient 
aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il
rpta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne  peine
quelque ide:

--Kirikikiou!

Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, rpondit du ventre de
l'lphant:

--Oui.

Presque immdiatement, la planche qui fermait le trou se drangea et
donna passage  un enfant qui descendit le long du pied de l'lphant et
vint lestement tomber prs de l'homme. C'tait Gavroche. L'homme tait
Montparnasse.

Quant  ce cri, _kirikikiou_, c'tait l sans doute ce que l'enfant
voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_.

En l'entendant, il s'tait rveill en sursaut, avait ramp hors de son
alcve, en cartant un peu le grillage qu'il avait ensuite referm
soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et tait descendu.

L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
Montparnasse se borna  dire:

--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.

Le gamin ne demanda pas d'autre claircissement.

--Me v'l, dit-il.

Et tous deux se dirigrent vers la rue Saint-Antoine, d'o sortait
Montparnasse, serpentant rapidement  travers la longue file des
charrettes de marachers qui descendent  cette heure-l vers la halle.

Les marachers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
lgumes,  demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulires 
cause de la pluie battante, ne regardaient mme pas ces tranges
passants.




Chapitre III

Les pripties de l'vasion


Voici ce qui avait eu lieu cette mme nuit  la Force:

Une vasion avait t concerte entre Babet, Brujon, Gueulemer et
Thnardier, quoique Thnardier ft au secret. Babet avait fait l'affaire
pour son compte, le jour mme, comme on a vu d'aprs le rcit de
Montparnasse  Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.

Brujon, ayant pass un mois dans une chambre de punition, avait eu le
temps, premirement, d'y tresser une corde, deuximement, d'y mrir un
plan. Autrefois ces lieux svres o la discipline de la prison livre le
condamn  lui-mme, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
plafond de pierre, d'un pav de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
grille, d'une porte double de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le
cachot a t jug trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
de fer, d'une lucarne grille, d'un lit de camp, d'un pav de dalles,
d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvnient
de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
laisser songer des tres qu'il faudrait faire travailler.

Brujon donc avait song, et il tait sorti de la chambre de punition
avec une corde. Comme on le rputait fort dangereux dans la cour
Charlemagne, on le mit dans le Btiment-Neuf. La premire chose qu'il
trouva dans le Btiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
clou; Gueulemer, c'est--dire le crime, un clou, c'est--dire la
libert.

Brujon, dont il est temps de se faire une ide complte, tait, avec une
apparence de complexion dlicate et une langueur profondment
prmdite, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
caressant et le sourire atroce. Son regard rsultait de sa volont et
son sourire rsultait de sa nature. Ses premires tudes dans son art
s'taient diriges vers les toits; il avait fait faire de grands progrs
 l'industrie des arracheurs de plomb qui dpouillent les toitures et
dpiautent les gouttires par le procd dit _au gras-double_.

Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
d'vasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
moment-l mme, une partie des ardoises de la prison. La cour
Saint-Bernard n'tait plus absolument isole de la cour Charlemagne et
de la cour Saint-Louis. Il y avait par l-haut des chafaudages et des
chelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du ct de la
dlivrance.

Le Btiment-Neuf, qui tait tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
lzard et de plus dcrpit, tait le point faible de la prison. Les
murs en taient  ce point rongs par le salptre qu'on avait t oblig
de revtir d'un parement de bois les votes des dortoirs, parce qu'il
s'en dtachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
lits. Malgr cette vtust, on faisait la faute d'enfermer dans le
Btiment-Neuf les accuss les plus inquitants, d'y mettre les fortes
causes, comme on dit en langage de prison.

Le Btiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposs et un comble qu'on
appelait le Bel-Air. Un large tuyau de chemine, probablement de quelque
ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chausse,
traversait les quatre tages, coupait en deux tous les dortoirs o il
figurait une faon de pilier aplati, et allait trouer le toit.

Gueulemer et Brujon taient dans le mme dortoir. On les avait mis par
prcaution dans l'tage d'en bas. Le hasard faisait que la tte de leurs
lits s'appuyait au tuyau de la chemine.

Thnardier se trouvait prcisment au-dessus de leur tte dans ce comble
qualifi le Bel-Air.

Le passant qui s'arrte rue Culture-Sainte-Catherine, aprs la caserne
des pompiers, devant la porte cochre de la maison des Bains, voit une
cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
dveloppe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche gaye par des
contrevents verts, le rve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'levait un mur noir, norme,
affreux, nu, auquel elle tait adosse. C'tait le mur du chemin de
ronde de la Force.

Ce mur derrire cette rotonde, c'tait Milton entrevu derrire Berquin.

Si haut qu'il ft, ce mur tait dpass par un toit plus noir encore
qu'on apercevait au del. C'tait le toit du Btiment-Neuf. On y
remarquait quatre lucarnes-mansardes armes de barreaux, c'taient les
fentres du Bel-Air. Une chemine perait ce toit; c'tait la chemine
qui traversait les dortoirs.

Le Bel-Air, ce comble du Btiment-Neuf, tait une espce de grande halle
mansarde, ferme de triples grilles et de portes doubles de tle que
constellaient des clous dmesurs. Quand on y entrait par l'extrmit
nord, on avait  sa gauche les quatre lucarnes, et  sa droite, faisant
face aux lucarnes, quatre cages carres assez vastes, espaces, spares
par des couloirs troits, construites jusqu' hauteur d'appui en
maonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.

Thnardier tait au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
fvrier. On n'a jamais pu dcouvrir comment, et par quelle connivence,
il avait russi  s'y procurer et  y cacher une bouteille de ce vin
invent, dit-on, par Desrues, auquel se mle un narcotique et que la
bande des _Endormeurs_ a rendu clbre.

Il y a dans beaucoup de prisons des employs tratres, mi-partis
geliers et voleurs, qui aident aux vasions, qui vendent  la police
une domesticit infidle, et qui font danser l'anse du panier  salade.

Dans cette mme nuit donc, o le petit Gavroche avait recueilli les deux
enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, vad le
matin mme, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
levrent doucement et se mirent  percer avec le clou que Brujon avait
trouv le tuyau de chemine auquel leurs lits touchaient. Les gravois
tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
giboules mles de tonnerre branlaient les portes sur leurs gonds et
faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
prisonniers qui se rveillrent firent semblant de se rendormir et
laissrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon tait adroit; Gueulemer
tait vigoureux. Avant qu'aucun bruit ft parvenu au surveillant couch
dans la cellule grille qui avait jour sur le dortoir, le mur tait
perc, la chemine escalade, le treillis de fer qui fermait l'orifice
suprieur du tuyau forc, et les deux redoutables bandits sur le toit.
La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.

--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.

Un abme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
les sparait du mur de ronde. Au fond de cet abme ils voyaient reluire
dans l'obscurit le fusil d'un factionnaire. Ils attachrent par un bout
aux tronons des barreaux de la chemine qu'ils venaient de tordre la
corde que Brujon avait file dans son cachot, lancrent l'autre bout
par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abme, se
cramponnrent au chevron du mur, l'enjambrent, se laissrent glisser
l'un aprs l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche  la
maison des Bains, ramenrent leur corde  eux, sautrent dans la cour
des Bains, la traversrent, poussrent le vasistas du portier, auprs
duquel pendait son cordon, tirrent le cordon, ouvrirent la porte
cochre, et se trouvrent dans la rue.

Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'taient levs debout sur
leurs lits dans les tnbres, leur clou  la main, leur projet dans la
tte.

Quelques instants aprs, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
rdaient dans les environs.

En tirant leur corde  eux, ils l'avaient casse, et il en tait rest
un morceau attach  la chemine sur le toit. Ils n'avaient du reste
d'autre avarie que de s'tre  peu prs entirement enlev la peau des
mains.

Cette nuit-l, Thnardier tait prvenu, sans qu'on ait pu claircir de
quelle faon, et ne dormait pas.

Vers une heure du matin, la nuit tant trs noire, il vit passer sur le
toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui tait
vis--vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrta  la lucarne le temps
d'un regard. C'tait Brujon. Thnardier le reconnut, et comprit. Cela
lui suffit.

Thnardier, signal comme escarpe et dtenu sous prvention de
guet-apens nocturne  main arme, tait gard  vue. Un factionnaire,
qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
charg devant sa cage. Le Bel-Air tait clair par une applique. Le
prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
livres. Tous les jours  quatre heures de l'aprs-midi, un gardien
escort de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi  cette
poque,--entrait dans sa cage, dposait prs de son lit un pain noir de
deux livres, une cruche d'eau et une cuelle pleine d'un bouillon assez
maigre o nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
nuit.

Thnardier avait obtenu la permission de conserver une espce de
cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
de la muraille, afin, disait-il, de le prserver des rats. Comme on
gardait Thnardier  vue, on n'avait point trouv d'inconvnient  cette
cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il
vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.

 deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui tait un
vieux soldat, et on le remplaa par un conscrit. Quelques instants
aprs, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
remarqu, si ce n'est la trop grande jeunesse et l'air paysan du
tourlourou. Deux heures aprs,  quatre heures, quand on vint relever
le conscrit, on le trouva endormi et tomb  terre comme un bloc prs de
la cage de Thnardier. Quant  Thnardier, il n'y tait plus. Ses fers
briss taient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
t arrache et sans doute emporte, car on ne la retrouva point. On
saisit aussi dans la cellule une bouteille  moiti vide qui contenait
le reste du vin stupfiant avec lequel le soldat avait t endormi. La
bayonnette du soldat avait disparu.

Au moment o ceci fut dcouvert, on crut Thnardier hors de toute
atteinte. La ralit est qu'il n'tait plus dans le Btiment-Neuf, mais
qu'il tait encore fort en danger. Son vasion n'tait point consomme.

Thnardier, en arrivant sur le toit du Btiment-Neuf, avait trouv le
reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
suprieure de la chemine, mais ce bout cass tant beaucoup trop court,
il n'avait pu s'vader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
Brujon et Gueulemer.

Quand on dtourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
rencontre presque tout de suite  droite un enfoncement sordide. Il y
avait l au sicle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
de fond, vritable mur de masure qui s'lve  la hauteur d'un troisime
tage entre les btiments voisins. Cette ruine est reconnaissable  deux
grandes fentres carres qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
proche du pignon de droite, est barre d'une solive vermoulue ajuste en
chevron d'tai.  travers ces fentres on distinguait autrefois une
haute muraille lugubre qui tait un morceau de l'enceinte du chemin de
ronde de la Force.

Le vide que la maison dmolie a laiss sur la rue est  moiti rempli
par une palissade en planches pourries contrebute de cinq bornes de
pierre. Dans cette clture se cache une petite baraque appuye  la
ruine reste debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
annes, n'tait ferme que d'un loquet.

C'est sur la crte de cette ruine que Thnardier tait parvenu un peu
aprs trois heures du matin.

Comment tait-il arriv l? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
comprendre. Les clairs avaient d tout ensemble le gner et l'aider.
S'tait-il servi des chelles et des chafaudages des couvreurs pour
gagner de toit en toit, de clture en clture, de compartiment en
compartiment, les btiments de la cour Charlemagne, puis les btiments
de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de l la masure sur la rue
du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
continuit qui semblaient le rendre impossible. Avait-il pos la planche
de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
et s'tait-il mis  ramper  plat ventre sur le chevron du mur de ronde
tout autour de la prison jusqu' la masure? Mais le mur du chemin de
ronde de la Force dessinait une ligne crnele et ingale, il montait et
descendait, il s'abaissait  la caserne des pompiers, il se relevait 
la maison des Bains, il tait coup par des constructions, il n'avait
pas la mme hauteur sur l'htel Lamoignon que sur la rue Pave, il avait
partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
auraient d voir la sombre silhouette du fugitif; de cette faon encore
le chemin fait par Thnardier reste  peu prs inexplicable. Des deux
manires, fuite impossible. Thnardier, illumin par cette effrayante
soif de la libert qui change les prcipices en fosss, les grilles de
fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlte, un podagre en oiseau,
la stupidit en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
en gnie, Thnardier avait-il invent et improvis une troisime
manire? On ne l'a jamais su.

On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'vasion.
L'homme qui s'chappe, rptons-le, est un inspir; il y a de l'toile
et de l'clair dans la mystrieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
dlivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
sublime; et l'on dit d'un voleur vad: Comment a-t-il fait pour
escalader ce toit? de mme qu'on dit de Corneille: O a-t-il trouv
_Qu'il mourt?_

Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, tremp par la pluie, les
vtements en lambeaux, les mains corches, les coudes en sang, les
genoux dchirs, Thnardier tait arriv sur ce que les enfants, dans
leur langue figure, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y
tait couch tout de son long, et l, la force lui avait manqu. Un
escarpement  pic de la hauteur d'un troisime tage le sparait du pav
de la rue.

La corde qu'il avait tait trop courte.

Il attendait l, ple, puis, dsespr de tout l'espoir qu'il avait
eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
pouvant de l'ide d'entendre avant quelques instants sonner 
l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure o l'on viendrait
relever la sentinelle et o on la trouverait endormie sous le toit
perc, regardant avec stupeur,  une profondeur terrible,  la lueur des
rverbres, le pav mouill et noir, ce pav dsir et effroyable qui
tait la mort et qui tait la libert.

Il se demandait si ses trois complices d'vasion avaient russi, s'ils
l'avaient attendu, et s'ils viendraient  son aide. Il coutait. Except
une patrouille, personne n'avait pass dans la rue depuis qu'il tait
l. Presque toute la descente des marachers de Montreuil, de Charonne,
de Vincennes et de Bercy  la halle se fait par la rue Saint-Antoine.

Quatre heures sonnrent. Thnardier tressaillit, peu d'instants aprs,
cette rumeur effare et confuse qui suit une vasion dcouverte clata
dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
pav des cours, arrivaient jusqu' lui. Des lumires montaient et
descendaient aux fentres grilles des dortoirs, une torche courait sur
le comble du Btiment-Neuf, les pompiers de la caserne d' ct avaient
t appels. Leurs casques, que la torche clairait dans la pluie,
allaient et venaient le long des toits. En mme temps Thnardier voyait
du ct de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
du ciel.

Lui tait sur le haut d'un mur de dix pouces de large, tendu sous
l'averse, avec deux gouffres  droite et  gauche, ne pouvant bouger, en
proie au vertige d'une chute possible et  l'horreur d'une arrestation
certaine, et sa pense, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
de ces ides  l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste.

Dans cette angoisse, il vit tout  coup, la rue tant encore tout  fait
obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
ct de la rue Pave s'arrter dans le renfoncement au-dessus duquel
Thnardier tait comme suspendu. Cet homme ft rejoint par un second qui
marchait avec la mme prcaution, puis par un troisime, puis par un
quatrime. Quand ces hommes furent runis, l'un d'eux souleva le loquet
de la porte de la palissade, et ils entrrent tous quatre dans
l'enceinte o est la baraque. Ils se trouvaient prcisment au-dessous
de Thnardier. Ces hommes avaient videmment choisi ce renfoncement pour
pouvoir causer sans tre vus des passants ni de la sentinelle qui garde
le guichet de la Force  quelques pas de l. Il faut dire aussi que la
pluie tenait cette sentinelle bloque dans sa gurite. Thnardier, ne
pouvant distinguer leurs visages, prta l'oreille  leurs paroles avec
l'attention dsespre d'un misrable qui se sent perdu.

Thnardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait 
l'esprance, ces hommes parlaient argot.

Le premier disait, bas, mais distinctement:

--Dcarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?

Le second rpondit:

--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?

--Il lansquine  teindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
passer, il y a l un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
emballer icicaille.

Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici,
et qui appartiennent, le premier  l'argot des barrires, le second 
l'argot du Temple, furent des traits de lumire pour Thnardier.  icigo
il reconnut Brujon, qui tait rdeur de barrires, et  icicaille Babet,
qui, parmi tous ses mtiers, avait t revendeur au Temple.

L'antique argot du grand sicle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
tait le seul mme qui le parlt bien purement. Sans _icicaille_,
Thnardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout  fait dnatur
sa voix.

Cependant le troisime tait intervenu:

--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
n'a pas besoin de nous?

 ceci, qui n'tait que du franais, Thnardier reconnut Montparnasse,
lequel mettait son lgance  entendre tous les argots et  n'en parler
aucun.

Quant au quatrime, il se taisait, mais ses vastes paules le
dnonaient. Thnardier n'hsita pas. C'tait Gueulemer.

Brujon rpliqua presque imptueusement, mais toujours  voix basse:

--Qu'est-ce que tu nous bonis l? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut tre mariol! Le
vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!

Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
Poulailler et Cartouche, et qui est  l'argot hardi, nouveau, color et
risqu dont usait Brujon ce que la langue de Racine est  la langue
d'Andr Chnier:

--Ton orgue tapissier aura t fait marron dans l'escalier. Il faut tre
arcasien. C'est un galifard. Il se sera laiss jouer l'harnache par un
roussin, peut-tre mme par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prte
l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collge? Tu as
vu toutes ces camoufles. Il est tomb, va! Il en sera quitte pour tirer
ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
colomb, mais il n'y a plus qu' faire les lzards, ou autrement on nous
la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
une rouillarde encible.

--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.

--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon.  l'heure qui toque, le
tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Dcarrons. Je
crois  tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!

Montparnasse ne rsistait plus que faiblement; le fait est que ces
quatre hommes, avec cette fidlit qu'ont les bandits de ne jamais
s'abandonner entre eux, avaient rd toute la nuit autour de la Force,
quel que ft le pril, dans l'esprance de voir surgir au haut de
quelque muraille Thnardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
belle, c'tait une averse  rendre toutes les rues dsertes, le froid
qui les gagnait, leurs vtements tremps, leurs chaussures perces, le
bruit inquitant qui venait d'clater dans la prison, les heures
coules, les patrouilles rencontres, l'espoir qui s'en allait, la peur
qui revenait, tout cela les poussait  la retraite. Montparnasse
lui-mme, qui tait peut-tre un peu le gendre de Thnardier, cdait. Un
moment de plus, ils taient partis. Thnardier haletait sur son mur
comme les naufrags de la _Mduse_ sur leur radeau en voyant le navire
apparu s'vanouir  l'horizon.

Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
ide, une dernire, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
de Brujon qu'il avait dtach de la chemine du Btiment-Neuf, et le
jeta dans l'enceinte de la palissade.

Cette corde tomba  leurs pieds.

--Une veuve, dit Babet.

--Ma tortouse! dit Brujon.

--L'aubergiste est l, dit Montparnasse.

Ils levrent les yeux. Thnardier avana un peu la tte.

--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?

--Oui.

--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
fixera au mur, il en aura assez pour descendre.

Thnardier se risqua  lever la voix.

--Je suis transi.

--On te rchauffera.

--Je ne puis plus bouger.

--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.

--J'ai les mains gourdes.

--Noue seulement la corde au mur.

--Je ne pourrai pas.

--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.

--Trois tages! fit Brujon.

Un ancien conduit en pltre, lequel avait servi  un pole qu'on
allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
presque jusqu' l'endroit o l'on apercevait Thnardier. Ce tuyau, alors
fort lzard et tout crevass, est tomb depuis, mais on en voit encore
les traces. Il tait fort troit.

--On pourrait monter par l, fit Montparnasse.

--Par ce tuyau? s'cria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.

--Il faudrait un mme, reprit Brujon.

--O trouver un moucheron? dit Gueulemer.

--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.

Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun
passant ne traversait la rue, sortit avec prcaution, referma la porte
derrire lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.

Sept ou huit minutes s'coulrent, huit mille sicles pour Thnardier;
Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se
rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essouffl, et amenant Gavroche. La
pluie continuait de faire la rue compltement dserte.

Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de
bandits d'un air tranquille. L'eau lui dgouttait des cheveux. Gueulemer
lui adressa la parole:

--Mioche, es-tu un homme?

Gavroche haussa les paules et rpondit:

--Un mme comme mzig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont
des mmes.

--Comme le mion joue du crachoir! s'cria Babet.

--Le mme pantinois n'est pas maquill de fertille lansquine, ajouta
Brujon.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.

Montparnasse rpondit:

--Grimper par ce tuyau.

--Avec cette veuve, ft Babet.

--Et ligoter la tortouse, continua Brujon.

--Au mont du montant, reprit Babet.

--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.

--Et puis? dit Gavroche.

--Voil! dit Gueulemer.

Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fentres, et fit cet
inexprimable et ddaigneux bruit des lvres qui signifie:

--Que a!

--Il y a un homme l-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.

--Veux-tu? reprit Brujon.

--Serin! rpondit l'enfant comme si la question lui paraissait inoue;
et il ta ses souliers.

Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,
dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui
remit la corde que Brujon avait renoue pendant l'absence de
Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau o il tait facile
d'entrer grce  une large crevasse qui touchait au toit. Au moment o
il allait monter, Thnardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,
se pencha au bord du mur; la premire lueur du jour blanchissait son
front inond de sueur, ses pommettes livides, son nez effil et sauvage,
sa barbe grise toute hrisse, et Gavroche le reconnut.

--Tiens! dit-il, c'est mon pre!... Oh! cela n'empche pas.

Et prenant la corde dans ses dents, il commena rsolment l'escalade.

Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,
et noua solidement la corde  la traverse suprieure de la fentre.

Un moment aprs, Thnardier tait dans la rue.

Ds qu'il eut touch le pav, ds qu'il se sentit hors de danger, il ne
fut plus ni fatigu, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont
il sortait s'vanouirent comme une fume, toute cette trange et froce
intelligence se rveilla, et se trouva debout et libre, prte  marcher
devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:

--Maintenant, qui allons-nous manger?

Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent
qui signifie tout  la fois tuer, assassiner et dvaliser. _Manger_,
sens vrai: _dvorer_.

--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous
nous sparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air
bonne rue Plumet, une rue dserte, une maison isole, une vieille grille
pourrie sur un jardin, des femmes seules.

--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thnardier.

--Ta fe, ponine, a t voir la chose, rpondit Babet.

--Et elle a apport un biscuit  Magnon, ajouta Gueulemer. Rien 
maquiller l.

--La fe n'est pas loffe, fit Thnardier. Pourtant il faudra voir.

--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.

Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,
pendant ce colloque, s'tait assis sur une des bornes de la palissade;
il attendit quelques instants, peut-tre que son pre se tournt vers
lui, puis il remit ses souliers, et dit:

--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voil
tirs d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mmes.

Et il s'en alla.

Les cinq hommes sortirent l'un aprs l'autre de la palissade.

Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit
Thnardier  part:

--As-tu regard ce mion? lui demanda-t-il.

--Quel mion?

--Le mion qui a grimp au mur et t'a port la corde.

--Pas trop.

--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.

--Bah! dit Thnardier, crois-tu?

Et il s'en alla.




Livre septime--L'argot




Chapitre I

Origine


_Pigritia_ est un mot terrible.

Il engendre un monde, _la pgre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la
pgrenne_, lisez: _la faim_.

Ainsi la paresse est mre.

Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.

O sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.

Qu'est-ce que l'argot? C'est tout  la fois la nation et l'idiome; c'est
le vol sous ses deux espces, peuple et langue.

Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre
histoire introduisait au milieu d'un ouvrage crit dans le mme but que
celui-ci un voleur parlant argot, il y eut bahissement et
clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est
la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la
socit a de plus abominable! etc., etc., etc.

Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.

Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur
du coeur humain, l'autre un intrpide ami du peuple, Balzac et Eugne
Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme
l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamn_, les mmes
rclamations se sont leves. On a rpt:--Que nous veulent les
crivains avec ce rvoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait
frmir!

Qui le nie? Sans doute.

Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une socit, depuis
quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous
avions toujours pens que c'tait quelquefois un acte de courage, et
tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention
sympathique que mrite le devoir accept et accompli. Ne pas tout
explorer, ne pas tout tudier, s'arrter en chemin, pourquoi? S'arrter
est le fait de la sonde et non du sondeur.

Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, l o la
terre finit et o la boue commence, fouiller dans ces vagues paisses,
poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pav cet idiome abject
qui ruisselle de fange ainsi tir au jour, ce vocabulaire pustuleux dont
chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des
tnbres, ce n'est ni une tche attrayante, ni une tche aise. Rien
n'est plus lugubre que de contempler ainsi  nu,  la lumire de la
pense, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que
ce soit une sorte d'horrible bte faite pour la nuit qu'on vient
d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille
vivante et hrisse qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,
menace et regarde. Tel mot ressemble  une griffe, tel autre  un oeil
teint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.
Tout cela vit de cette vitalit hideuse des choses qui se sont
organises dans la dsorganisation.

Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'tude? depuis quand la
maladie chasse-t-elle le mdecin? Se figure-t-on un naturaliste qui
refuserait d'tudier la vipre, la chauve-souris, le scorpion, la
scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs tnbres en
disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se dtournerait de l'argot
ressemblerait  un chirurgien qui se dtournerait d'un ulcre ou d'une
verrue. Ce serait un philologue hsitant  examiner un fait de la
langue, un philosophe hsitant  scruter un fait de l'humanit. Car, il
faut bien le dire  ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un
phnomne littraire et un rsultat social. Qu'est-ce que l'argot
proprement dit? L'argot est la langue de la misre.

Ici on peut nous arrter; on peut gnraliser le fait, ce qui est
quelquefois une manire de l'attnuer, on peut nous dire que tous les
mtiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les
accidents de la hirarchie sociale et toutes les formes de
l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier
disponible; Marseille belle qualit_, l'agent de change qui dit:
_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait
de pique_, l'huissier des les normandes qui dit: _l'affieffeur
s'arrtant  son fonds ne peut clmer les fruits de ce fonds pendant la
saisie hrditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui
dit: _on a gay l'ours_, le comdien qui dit: _j'ai fait four_, le
philosophe qui dit: _triplicit phnomnale_, le chasseur qui dit:
_voileci allais, voileci fuyant_, le phrnologue qui dit: _amativit,
combativit, scrtivit_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le
cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le matre d'armes qui dit:_
tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous,
imprimeur, matre d'armes, cavalier, fantassin, phrnologue, chasseur,
philosophe, comdien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,
marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui
dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le
savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot.  la rigueur, et si on le
veut absolument, toutes ces faons diverses de dire la droite et la
gauche, le matelot _bbord_ et _tribord_, le machiniste, _ct cour_ et
_ct jardin_, le bedeau, _ct de l'ptre_ et _ct de l'vangile_,
sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaures comme il y a eu l'argot
des prcieuses. L'htel de Rambouillet confinait quelque peu  la Cour
des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, tmoin cette phrase crite
dans un billet doux par une trs grande dame et trs jolie femme de la
Restauration: Vous trouverez dans ces potains-l une foultitude de
raisons pour que je me libertise. Les chiffres diplomatiques sont de
l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome,
grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de
Modne_, parle argot. Les mdecins du moyen ge qui, pour dire carotte,
radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus,
dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de
sucre qui dit: _vergeoise, tte, clairc, tape, lumps, mlis, btarde,
commun, brl, plaque_, cet honnte manufacturier parle argot. Une
certaine cole de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moiti de
Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le pote et
l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency un
bourgeois, s'il ne se connat pas en vers et en statues, parlent argot.
L'acadmicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits
_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beaut _les appas_,
un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de
Bellone_, le chapeau  trois cornes _le triangle de Mars_, l'acadmicien
classique parle argot. L'algbre, la mdecine, la botanique, ont leur
argot. La langue qu'on emploie  bord, cette admirable langue de la mer,
si complte et si pittoresque, qu'ont parle Jean Bart, Duquesne,
Suffren et Duperr, qui se mle au sifflement des agrs, au bruit des
porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent,  la
rafale, au canon, est tout un argot hroque et clatant qui est au
farouche argot de la pgre ce que le lion est au chacal.

Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette faon de comprendre
le mot argot est une extension, que tout le monde mme n'admettra pas.
Quant  nous, nous conservons  ce mot sa vieille acception prcise,
circonscrite et dtermine, et nous restreignons l'argot  l'argot.
L'argot vritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent
s'accoupler, l'immmorial argot qui tait un royaume, n'est autre chose,
nous le rptons, que la langue laide, inquite, sournoise, tratre,
venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misre. Il y
a,  l'extrmit de tous les abaissements et de toutes les infortunes,
une dernire misre qui se rvolte et qui se dcide  entrer en lutte
contre l'ensemble des faits heureux et des droits rgnants; lutte
affreuse o, tantt ruse, tantt violente,  la fois malsaine et
froce, elle attaque l'ordre social  coups d'pingle par le vice et 
coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misre
a invent une langue de combat qui est l'argot.

Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,
ne ft-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parle et
qui se perdrait, c'est--dire un des lments, bons ou mauvais, dont la
civilisation se compose ou se complique, c'est tendre les donnes de
l'observation sociale, c'est servir la civilisation mme. Ce service,
Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le
phnicien  deux soldats carthaginois; ce service, Molire l'a rendu en
faisant parler le levantin et toutes sortes de patois  tant de ses
personnages. Ici les objections se raniment. Le phnicien,  merveille!
le levantin,  la bonne heure! mme le patois, passe! ce sont des
langues qui ont appartenu  des nations ou  des provinces; mais
l'argot?  quoi bon conserver l'argot?  quoi bon faire surnager
l'argot?

 cela nous ne rpondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parle
une nation ou une province est digne d'intrt, il est une chose plus
digne encore d'attention et d'tude, c'est la langue qu'a parle une
misre.

C'est la langue qu'a parle en France, par exemple, depuis plus de
quatre sicles, non seulement une misre, mais la misre, toute la
misre humaine possible.

Et puis, nous y insistons, tudier les difformits et les infirmits
sociales et les signaler pour les gurir, ce n'est point une besogne o
le choix soit permis. L'historien des moeurs et des ides n'a pas une
mission moins austre que l'historien des vnements. Celui-ci a la
surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de
princes, les mariages de rois, les batailles, les assembles, les grands
hommes publics, les rvolutions au soleil, tout le dehors; l'autre
historien a l'intrieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre
et qui attend, la femme accable, l'enfant qui agonise, les guerres
sourdes d'homme  homme, les frocits obscures, les prjugs, les
iniquits convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les
volutions secrtes des mes, les tressaillements indistincts des
multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les
dshrits, les orphelins, les malheureux et les infmes, toutes les
larves qui errent dans l'obscurit. Il faut qu'il descende, le coeur
plein de charit et de svrit  la fois, comme un frre et comme un
juge, jusqu' ces casemates impntrables o rampent ple-mle ceux qui
saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,
ceux qui jenent et ceux qui dvorent, ceux qui endurent le mal et ceux
qui le font. Ces historiens des coeurs et des mes ont-ils des devoirs
moindres que les historiens des faits extrieurs? Croit-on qu'Alighieri
ait moins de choses  dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,
pour tre plus profond et plus sombre, est-il moins important que le
dessus? Connat-on bien la montagne quand on ne connat pas la caverne?

Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui prcde on
pourrait infrer entre les deux classes d'historiens une sparation
tranche qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de
la vie patente, visible, clatante et publique des peuples s'il n'est en
mme temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et
cache; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait tre, toutes
les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et
des ides pntre l'histoire des vnements, et rciproquement. Ce sont
deux ordres de faits diffrents qui se rpondent, qui s'enchanent
toujours et s'engendrent souvent. Tous les linaments que la providence
trace  la surface d'une nation ont leurs parallles sombres, mais
distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent
des soulvements  la surface. La vraie histoire tant mle  tout, le
vritable historien se mle de tout.

L'homme n'est pas un cercle  un seul centre; c'est une ellipse  deux
foyers. Les faits sont l'un, les ides sont l'autre.

L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire o la langue, ayant quelque
mauvaise action  faire, se dguise. Elle s'y revt de mots masques et
de mtaphores haillons.

De la sorte elle devient horrible.

On a peine  la reconnatre. Est-ce bien la langue franaise, la grande
langue humaine? La voil prte  entrer en scne et  donner au crime la
rplique, et propre  tous les emplois du rpertoire du mal. Elle ne
marche plus, elle clopine; elle boite sur la bquille de la Cour des
miracles, bquille mtamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;
tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grime; elle se trane et se
dresse, double allure du reptile. Elle est apte  tous les rles
dsormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grise par
l'empoisonneur, charbonne de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier
lui met son rouge.

Quand on coute, du ct des honntes gens,  la porte de la socit, on
surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes
et des rponses. On peroit, sans le comprendre, un murmure hideux,
sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que
de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on
ne sait quelle bestialit fantastique. On croit entendre des hydres
parler.

C'est l'inintelligible dans le tnbreux. Cela grince et cela chuchote,
compltant le crpuscule par l'nigme. Il fait noir dans le malheur, il
fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgames
composent l'argot. Obscurit dans l'atmosphre, obscurit dans les
actes, obscurit dans les voix. pouvantable langue crapaude qui va,
vient, sautle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette
immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de
mensonge, d'injustice, de nudit, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des
misrables.

Ayons compassion des chtis. Hlas! qui sommes-nous nous-mmes? qui
suis-je, moi qui vous parle? qui tes-vous, vous qui m'coutez? d'o
venons-nous? et est-il bien sr que nous n'ayons rien fait avant d'tre
ns? La terre n'est point sans ressemblance avec une gele. Qui sait si
l'homme n'est pas un repris de justice divine?

Regardez la vie de prs. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la
punition.

tes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous tes triste tous
les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,
vous trembliez pour une sant qui vous est chre, aujourd'hui vous
craignez pour la vtre, demain ce sera une inquitude d'argent,
aprs-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre aprs-demain le
malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cass
ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertbrale
vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans
compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un
autre se reforme.  peine un jour sur cent de pleine joie et de plein
soleil. Et vous tes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux
autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.

Les esprits rflchis usent peu de cette locution: les heureux et les
malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre videmment, il n'y a pas
d'heureux.

La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les tnbreux.

Diminuer le nombre des tnbreux, augmenter le nombre des lumineux,
voil le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!
Apprendre  lire, c'est allumer du feu; toute syllabe pele tincelle.

Du reste qui dit lumire ne dit pas ncessairement joie. On souffre dans
la lumire; l'excs brle. La flamme est ennemie de l'aile. Brler sans
cesser de voler, c'est l le prodige du gnie.

Quand vous connatrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le
jour nat en larmes. Les lumineux pleurent, ne ft-ce que sur les
tnbreux.

L'argot, est la langue des tnbreux.




Chapitre II

Racines


La pense est mue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie
sociale est sollicite  ses mditations les plus poignantes, en
prsence de cet nigmatique dialecte  la fois fltri et rvolt. C'est
l qu'il y a du chtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marque. Les
mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncs et racornis sous
le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle
phrase vous fait l'effet de l'paule fleurdelyse d'un voleur
brusquement mise  nu. L'ide refuse presque de se laisser exprimer par
ces substantifs repris de justice. La mtaphore y est parfois si
effronte qu'on sent qu'elle a t au carcan.

Du reste, malgr tout cela et  cause de tout cela, ce patois trange a
de droit son compartiment dans ce grand casier impartial o il y a place
pour le liard oxyd comme pour la mdaille d'or, et qu'on nomme la
littrature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa
posie. C'est une langue. Si,  la difformit de certains vocables, on
reconnat qu'elle a t mche par Mandrin,  la splendeur de certaines
mtonymies, on sent que Villon l'a parle.

Ce vers si exquis et si clbre:

_Mais o sont les neiges d'antan?_

est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de
Thunes qui signifiait l'_an pass_ et par extension _autrefois_. On
pouvait encore lire il y a trente-cinq ans,  l'poque du dpart de la
grande chane de 1827, dans un des cachots de Bictre, cette maxime
grave au clou sur le mur par un roi de Thunes condamn aux galres:
_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Cosre_. Ce qui
veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_.
Dans la pense de ce roi-l, le sacre, c'tait le bagne.

Le mot _dcarade_, qui exprime le dpart d'une lourde voiture au galop,
est attribu  Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des
quatre pieds, rsume dans une onomatope magistrale tout l'admirable
vers de La Fontaine:

_Six forts chevaux tiraient un coche._

Au point de vue purement littraire, peu d'tudes seraient plus
curieuses et plus fcondes que celle de l'argot. C'est toute une langue
dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine
qui a produit une vgtation, un parasite qui a ses racines dans le
vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un ct
de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,
l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui tudient la langue
ainsi qu'il faut l'tudier, c'est--dire comme les gologues tudient la
terre, l'argot apparat comme une vritable alluvion. Selon qu'on y
creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux
franais populaire, le provenal, l'espagnol, de l'italien, du levantin,
cette langue des ports de la Mditerrane, de l'anglais et de
l'allemand, du roman dans ses trois varits, roman franais, roman
italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation
profonde et bizarre. difice souterrain bti en commun par tous les
misrables. Chaque race maudite a dpos sa couche, chaque souffrance a
laiss tomber sa pierre, chaque coeur a donn son caillou. Une foule
d'mes mauvaises, basses ou irrites, qui ont travers la vie et sont
alles s'vanouir dans l'ternit, sont l presque entires et en
quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.

Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici
_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fentre (plus
tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato;
acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici
_spade_, pe, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de
_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'vque, qui
vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_,
coquin; _pilcker_, tui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de
l'allemand? Voici le _caleur_, le garon, _kellner;_ le _hers_, le
matre, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser,
_frangere; affurer_, voler, _fur; cadne_, chane, _catena_. Il y a un
mot qui reparat dans toutes les langues du continent avec une sorte de
puissance et d'autorit mystrieuse, c'est le mot _magnus_; l'cosse en
fait son _mac_, qui dsigne le chef du clan, Mac-Farlane,
Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait
le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est--dire Dieu. Veut-on du basque?
Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaztoa_, mauvais; _sorgabon_,
bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici
_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _mnesse_,
femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres;
_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de
_goff_, forgeron; la _gudouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_,
blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les cus
_les maltses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galres
de Malte.

Outre les origines philologiques qui viennent d'tre indiques, l'argot
a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire
de l'esprit mme de l'homme:

Premirement, la cration directe des mots. L est le mystre des
langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,
des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on
en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots
immdiats, crs de toute pice on ne sait o ni par qui, sans
tymologies, sans analogies, sans drivs, mots solitaires, barbares,
quelquefois hideux, qui ont une singulire puissance d'expression et qui
vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la fort, _le sabri;_ la peur, la
fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le gnral, le prfet, le
ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus trange
que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_,
par exemple, sont en mme temps grotesques et terribles, et vous font
l'effet d'une grimace cyclopenne.

Deuximement, la mtaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et
tout cacher, c'est d'abonder en figures. La mtaphore est une nigme o
se rfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une
vasion. Aucun idiome n'est plus mtaphorique que l'argot.--_Dvisser le
coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_tre gerb_, tre
jug;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille
figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui
assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques paisses et
penches des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la
mtonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois,  mesure
que l'argot va de la premire poque  la seconde, des mots passent de
l'tat sauvage et primitif au sens mtaphorique. Le diable cesse d'tre
_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus
spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine aprs Corneille,
comme Euripide aprs Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent
des deux poques et ont  la fois le caractre barbare et le caractre
mtaphorique, ressemblent  des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont
sollicer des gails  la lune_ (les rdeurs vont voler des chevaux la
nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne
sait ce qu'on voit.

Troisimement, l'expdient. L'argot vit sur la langue. Il en use  sa
fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin
surgit,  la dnaturer sommairement et grossirement. Parfois, avec les
mots usuels ainsi dforms, et compliqus de mots d'argot pur, il
compose des locutions pittoresques o l'on sent le mlange des deux
lments prcdents, la cration directe et la mtaphore:--_Le cab
jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le
chien aboie, je souponne que la diligence de Paris passe dans le
bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussire, la fe est
bative_; le bourgeois est bte, la bourgeoise est ruse, la fille est
jolie.--Le plus souvent, afin de drouter les couteurs, l'argot se
borne  ajouter indistinctement  tous les mots de la langue une sorte
de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en
uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous
ce gigot bon? Phrase adresse par Cartouche  un guichetier, afin de
savoir si la somme offerte pour l'vasion lui convenait.--La terminaison
en _mar_ a t ajoute assez rcemment.

L'argot, tant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,
comme il cherche toujours  se drober, sitt qu'il se sent compris, il
se transforme. Au rebours de toute autre vgtation, tout rayon de jour
y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se dcomposant et se
recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrte jamais.
Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix sicles. Ainsi le
larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la
fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la
chique, l'grugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord
gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prtre est le ratichon,
puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le
lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des
rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des
cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le
becquillard. Au dix-septime sicle, se battre, c'tait _se donner du
tabac;_ au dix-neuvime, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions
diffrentes ont pass entre ces deux extrmes. Cartouche parlerait
hbreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont
perptuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.

Cependant, de temps en temps, et  cause de ce mouvement mme, l'ancien
argot reparat et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux o il se
maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septime sicle; Bictre,
lorsqu'il tait prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la
terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)?
_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perptuel n'en reste pas
moins la loi.

Si le philosophe parvient  fixer un moment, pour l'observer, cette
langue qui s'vapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles
mditations. Aucune tude n'est plus efficace et plus fconde en
enseignements. Pas une mtaphore, pas une tymologie de l'argot qui ne
contienne une leon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on
_bat_ une maladie; la ruse est leur force.

Pour eux l'ide de l'homme ne se spare pas de l'ide de l'ombre. La
nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un driv de la
nuit.

Ils ont pris l'habitude de considrer la socit comme une atmosphre
qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur libert
comme on parlerait de sa sant. Un homme arrt est un _malade;_ un
homme condamn est un _mort_.

Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de
pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chastet glaciale; il
appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funbre, c'est toujours
sous son aspect le plus riant que la vie extrieure apparat. Le
prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-tre qu'il songe que
c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les
pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne  scier ses fers, sa premire
ide est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un
_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le
bandit a deux ttes, l'une qui raisonne ses actions et le mne pendant
toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses paules, le jour de sa mort; il
appelle la tte qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tte
qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles
sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arriv  cette
double dgradation matrielle et morale que caractrise dans ses deux
acceptions le mot _gueux_, il est  point pour le crime, il est comme un
couteau bien affil; il a deux tranchants, sa dtresse et sa mchancet;
aussi l'argot ne dit pas un gueux; il dit un _rguis_.--Qu'est-ce que
le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forat s'appelle un
_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils  la prison? _le
collge_. Tout un systme pnitentiaire peut sortir de ce mot.

Le voleur a lui aussi sa chair  canon, la matire volable, vous, moi,
quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.)

Veut-on savoir o sont closes la plupart des chansons de bagne, ces
refrains appels dans le vocabulaire spcial les _lirlonfa_? Qu'on
coute ceci:

Il y avait au Chtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave tait
 huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle
n'avait ni fentres ni soupiraux, l'unique ouverture tait la porte; les
hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une
vote de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait t
dalle; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'tait pourri et
crevass.  huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive
traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de
distance en distance, des chanes de trois pieds de long, et 
l'extrmit de ces chanes il y avait des carcans. On mettait dans cette
cave les hommes condamns aux galres jusqu'au jour du dpart pour
Toulon. On les poussait sous cette poutre o chacun avait son serrement
oscillant dans les tnbres qui l'attendait. Les chanes, ces bras
pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misrables
par le cou. On les rivait et on les laissait l. La chane tant trop
courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette
cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligs  des
efforts inous pour atteindre au pain ou  la cruche, la vote sur la
tte, la boue jusqu' mi-jambe, leurs excrments coulant sur leurs
jarrets, cartels de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,
s'accrochant par les mains  la chane pour se reposer, ne pouvant
dormir que debout, et rveills  chaque instant par l'tranglement du
carcan; quelques-uns ne se rveillaient pas. Pour manger, ils faisaient
monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu' leur main leur pain
qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?
Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une anne. C'tait
l'antichambre des galres. On tait mis l pour un livre vol au roi.
Dans ce spulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un
spulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils
chantaient. Car o il n'y a plus l'esprance, le chant reste. Dans les
eaux de Malte, quand une galre approchait, on entendait le chant avant
d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait travers
la prison-cave du Chtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont
soutenu_. Inutilit de la posie.  quoi bon la rime? C'est dans cette
cave que sont nes presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce
cachot du Grand-Chtelet de Paris que vient le mlancolique refrain de
la galre de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de
ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:

          _Icicaille est le thtre_
          _Du petit dardant._

Vous aurez beau faire, vous n'anantirez pas cet ternel reste du coeur
de l'homme, l'amour.

Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,
c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misrables, c'est l'unit
qui sert de base  l'union. Rompre le secret, c'est arracher  chaque
membre de cette communaut farouche quelque chose de lui-mme. Dnoncer,
dans l'nergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme
si le dnonciateur tirait  lui un peu de la substance de tous et se
nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.

Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La mtaphore banale rpond: _C'est
voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend:
_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour
synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pntration de bas en haut,
la mtaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de
la caverne  l'acadmie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_,
fait crire  Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mrite cent
camouflets_.

Une fouille dans l'argot, c'est la dcouverte  chaque pas. L'tude et
l'approfondissement de cet trange idiome mnent au mystrieux point
d'intersection de la socit rgulire avec la socit maudite.

L'argot, c'est le verbe devenu forat.

Que le principe pensant de l'homme puisse tre refoul si bas, qu'il
puisse tre tran et garrott l par les obscures tyrannies de la
fatalit, qu'il puisse tre li  on ne sait quelles attaches dans ce
prcipice, cela consterne.

 pauvre pense des misrables!

Hlas! personne ne viendra-t-il au secours de l'me humaine dans cette
ombre? Sa destine est-elle d'y attendre  jamais l'esprit, le
librateur, l'immense chevaucheur des pgases et des hippogriffes, le
combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le
radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain  son
secours la lance de lumire de l'idal? Est-elle condamne  entendre
venir pouvantablement dans l'paisseur du gouffre le Mal, et 
entrevoir, de plus en plus prs d'elle, sous l'eau hideuse, cette tte
draconienne, cette gueule mchant l'cume, et cette ondulation
serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle
reste l, sans une lueur, sans espoir, livre  cette approche
formidable, vaguement flaire du monstre, frissonnante, chevele, se
tordant les bras,  jamais enchane au rocher de la nuit, sombre
Andromde blanche et nue dans les tnbres!




Chapitre III

Argot qui pleure et argot qui rit


Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans
comme l'argot d'aujourd'hui, est pntr de ce sombre esprit symbolique
qui donne  tous les mots tantt une allure dolente, tantt un air
menaant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la
Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux  eux, dont
quelques-uns nous ont t conservs. Le huit de trfle, par exemple,
reprsentait un grand arbre portant huit normes feuilles de trfle,
sorte de personnification fantastique de la fort. Au pied de cet arbre
on voyait un feu allum o trois livres faisaient rtir un chasseur 
la broche, et derrire, sur un autre feu, une marmite fumante d'o
sortait la tte du chien. Rien de plus lugubre que ces reprsailles en
peinture, sur un jeu de cartes, en prsence des bchers  rtir les
contrebandiers et de la chaudire  bouillir les faux monnayeurs. Les
diverses formes que prenait la pense dans le royaume d'argot, mme la
chanson, mme la raillerie, mme la menace, avaient toutes ce caractre
impuissant et accabl. Tous les chants, dont quelques mlodies ont t
recueillies, taient humbles et lamentables  pleurer. Le pgre
s'appelle _le pauvre pgre_, et il est toujours le livre qui se cache,
la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit.  peine rclame-t-il, il
se borne  soupirer; un de ses gmissements est venu jusqu' nous:--_Je
n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses
mmes et ses momignards et les locher criblant sans tre atig
lui-mme_.--Le misrable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se
fait petit devant la loi et chtif devant la socit; il se couche 
plat ventre, il supplie, il se tourne du ct de la piti; on sent qu'il
se sait dans son tort.

Vers le milieu du dernier sicle, un changement se fit. Les chants de
prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un
geste insolent et jovial. Le plaintif _malur_ fut remplac par
_larifla_. On retrouve au dix-huitime sicle, dans presque toutes les
chansons des galres, des bagnes et des chiourmes, une gat diabolique
et nigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait
clair d'une lueur phosphorescente et qui semble jet dans la fort par
un feu follet jouant du fifre:

          _Mirlababi, surlababo,_
          _Mirliton ribon ribette,_
          _Surlababi, mirlababo,_
          _Mirliton ribon ribo._

Cela se chantait en gorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un
bois.

Symptme srieux. Au dix-huitime sicle l'antique mlancolie de ces
classes mornes se dissipe. Elles se mettent  rire. Elles raillent le
grand meg et le grand dab. Louis XV tant donn, elles appellent le roi
de France le marquis de Pantin. Les voil presque gaies. Une sorte de
lumire lgre sort de ces misrables comme si la conscience ne leur
pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement
l'audace dsespre des actions, elles ont l'audace insouciante de
l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalit, et
qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais
quels appuis qui s'ignorent eux-mmes. Indice que le vol et le pillage
commencent  s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de
manire  perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux
sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,
de quelque closion prodigieuse et prochaine.

Arrtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitime
sicle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitime
sicle est saine et bonne. Les encyclopdistes, Diderot en tte, les
physiocrates, Turgot en tte, les philosophes, Voltaire en tte, les
utopistes, Rousseau en tte, ce sont l quatre lgions sacres.
L'immense avance de l'humanit vers la lumire leur est due. Ce sont les
quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux
du progrs, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le
vrai, Rousseau vers le juste. Mais,  ct et au-dessous des
philosophes, il y avait les sophistes, vgtation vnneuse mle  la
croissance salubre, cigu dans la fort vierge. Pendant que le bourreau
brlait sur le matre-escalier du palais de justice les grands livres
librateurs du sicle, des crivains aujourd'hui oublis publiaient,
avec privilge du roi, on ne sait quels crits trangement
dsorganisateurs, avidement lus des misrables. Quelques-unes de ces
publications, dtail bizarre, patronnes par un prince, se retrouvent
dans la _Bibliothque secrte_. Ces faits, profonds mais ignors,
taient inaperus  la surface. Parfois c'est l'obscurit mme d'un fait
qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous
ces crivains, celui peut-tre qui creusa alors dans les masses la
galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.

Ce travail, propre  toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que
partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine priode, rsume
par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage
s'rigeaient en protestation contre la proprit et le travail,
s'assimilaient de certaines ides lmentaires, spcieuses et fausses,
justes en apparence, absurdes en ralit, s'enveloppaient de ces ides,
y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et
passaient  l'tat de thorie, et de cette faon circulaient dans les
foules laborieuses, souffrantes et honntes,  l'insu mme des chimistes
imprudents qui avaient prpar la mixture,  l'insu mme des masses qui
l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est
grave. La souffrance engendre la colre; et tandis que les classes
prospres s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les
yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche  quelque
esprit chagrin ou mal fait qui rve dans un coin, et elle se met 
examiner la socit. L'examen de la haine, chose terrible!

De l, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on
nommait jadis _jacqueries_, prs desquelles les agitations purement
politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprim
contre l'oppresseur, mais la rvolte du malaise contre le bien-tre.
Tout s'croule alors.

Les jacqueries sont des tremblements de peuple.

C'est  ce pril, imminent peut-tre en Europe vers la fin du
dix-huitime sicle, que vint couper court la Rvolution franaise, cet
immense acte de probit.

La Rvolution franaise, qui n'est pas autre chose que l'idal arm du
glaive, se dressa, et, du mme mouvement brusque, ferma la porte du mal
et ouvrit la porte du bien.

Elle dgagea la question, promulgua la vrit, chassa le miasme,
assainit le sicle, couronna le peuple.

On peut dire qu'elle a cr l'homme une deuxime fois, en lui donnant
une seconde me, le droit.

Le dix-neuvime sicle hrite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui
la catastrophe sociale que nous indiquions tout  l'heure est simplement
impossible. Aveugle qui la dnonce! niais qui la redoute! la rvolution
est la vaccine de la jacquerie.

Grce  la rvolution, les conditions sociales sont changes. Les
maladies fodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a
plus de moyen ge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps
o d'effroyables fourmillements intrieurs faisaient irruption, o l'on
entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, o
apparaissaient  la surface de la civilisation on ne sait quels
soulvements de galeries de taupes, o le sol se crevassait, o le
dessus des cavernes s'ouvrait, et o l'on voyait tout  coup sortir de
terre des ttes monstrueuses.

Le sens rvolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,
dvelopp, dveloppe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la
libert, qui finit o commence la libert d'autrui, selon l'admirable
dfinition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate
dans l'individu sublim; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,
n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honntet de la France;
la dignit du citoyen est une armure intrieure; qui est libre est
scrupuleux; qui vote rgne. De l l'incorruptibilit; de l l'avortement
des convoitises malsaines; de l les yeux hroquement baisss devant
les tentations. L'assainissement rvolutionnaire est tel qu'un jour de
dlivrance, un 14 juillet, un 10 aot, il n'y a plus de populace. Le
premier cri des foules illumines et grandissantes c'est: mort aux
voleurs! Le progrs est honnte homme; l'idal et l'absolu ne font pas
le mouchoir. Par qui furent escorts en 1848 les fourgons qui
contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du
faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trsor. La
vertu fit ces dguenills resplendissants. Il y avait l, dans ces
fourgons, dans des caisses  peine fermes quelques-unes mme
entr'ouvertes, parmi cent crins blouissants, cette vieille couronne de
France toute en diamants, surmonte de l'escarboucle de la royaut, du
rgent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette
couronne.

Donc plus de jacquerie. J'en suis fch pour les habiles. C'est l de la
vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus
dsormais tre employe en politique. Le grand ressort du spectre rouge
est cass. Tout le monde le sait maintenant. L'pouvantail n'pouvante
plus. Les oiseaux prennent des familiarits avec le mannequin, les
stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.




Chapitre IV

Les deux devoirs: veiller et esprer


Cela tant, tout danger social est-il dissip? non certes. Point de
jacquerie. La socit peut se rassurer de ce ct, le sang ne lui
portera plus  la tte; mais qu'elle se proccupe de la faon dont elle
respire. L'apoplexie n'est plus  craindre, mais la phtisie est l. La
phtisie sociale s'appelle misre.

On meurt min aussi bien que foudroy.

Ne nous lassons pas de le rpter, songer, avant tout aux foules
dshrites et douloureuses, les soulager, les arer, les clairer, les
aimer, leur largir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes
les formes l'ducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais
l'exemple de l'oisivet, amoindrir le poids du fardeau individuel en
accroissant la notion du but universel, limiter la pauvret sans limiter
la richesse, crer de vastes champs d'activit publique et populaire,
avoir comme Briare cent mains  tendre de toutes parts aux accabls et
aux faibles, employer la puissance collective  ce grand devoir d'ouvrir
des ateliers  tous les bras, des coles  toutes les aptitudes et des
laboratoires  toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer
la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est--dire proportionner la
jouissance  l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire
dgager  l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux
qui ignorent, plus de clart et plus de bien-tre, c'est l, que les
mes sympathiques ne l'oublient pas, la premire des obligations
fraternelles, c'est, que les coeurs gostes le sachent, la premire des
ncessits politiques.

Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie
question, c'est celle-ci: le travail ne peut tre une loi sans tre un
droit.

Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.

Si la nature s'appelle providence, la socit doit s'appeler prvoyance.

La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que
l'amlioration matrielle. Savoir est un viatique; penser est de
premire ncessit; la vrit est nourriture comme le froment. Une
raison,  jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons,  l'gal
des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de
plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une me qui
meurt de la faim de la lumire.

Le progrs tout entier tend du ct de la solution. Un jour on sera
stupfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout
naturellement de la zone de dtresse. L'effacement de la misre se fera
par une simple lvation de niveau.

Cette solution bnie, on aurait tort d'en douter.

Le pass, il est vrai, est trs fort  l'heure o nous sommes. Il
reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui
marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conqurant. Il
arrive avec sa lgion, les superstitions, avec son pe, le despotisme,
avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagn dix
batailles. Il avance, il menace, il rit, il est  nos portes. Quant 
nous, ne dsesprons pas. Vendons le champ o campe Annibal.

Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?

Il n'y a pas plus de reculs d'ides que de reculs de fleuves.

Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y rflchissent. En disant
non au progrs, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est
eux-mmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le pass.
Il n'y a qu'une manire de refuser Demain, c'est de mourir.

Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'me
jamais, c'est l ce que nous voulons.

Oui, l'nigme dira son mot, le sphinx parlera, le problme sera rsolu.
Oui, le Peuple, bauch par le dix-huitime sicle, sera achev par le
dix-neuvime. Idiot qui en douterait! L'closion future, l'closion
prochaine du bien-tre universel, est un phnomne divinement fatal.

D'immenses pousses d'ensemble rgissent les faits humains et les
amnent tous dans un temps donn  l'tat logique, c'est--dire 
l'quilibre, c'est--dire  l'quit. Une force compose de terre et de
ciel rsulte de l'humanit et la gouverne; cette force-l est une
faiseuse de miracles; les dnoments merveilleux ne lui sont pas plus
difficiles que les pripties extraordinaires. Aide de la science qui
vient de l'homme et de l'vnement qui vient d'un autre, elle
s'pouvante peu de ces contradictions dans la pose des problmes, qui
semblent au vulgaire impossibilits. Elle n'est pas moins habile  faire
jaillir une solution du rapprochement des ides qu'un enseignement du
rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre  tout de la part de
cette mystrieuse puissance du progrs qui, un beau jour, confronte
l'orient et l'occident au fond d'un spulcre et fait dialoguer les imans
avec Bonaparte dans l'intrieur de la grande pyramide.

En attendant, pas de halte, pas d'hsitation, pas de temps d'arrt dans
la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est
essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir
pour rsultat de dissoudre les colres par l'tude des antagonismes.
Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle
procde par voie de rduction, retranchant de tout la haine.

Qu'une socit s'abme au vent qui se dchane sur les hommes, cela
s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples
et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,
l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de
la Chalde, de la Perse, de l'Assyrie, de l'gypte, ont disparu l'une
aprs l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces
dsastres? nous ne le savons pas. Ces socits auraient-elles pu tre
sauves? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstines dans quelque
vice fatal qui les a perdues? quelle quantit de suicide y a-t-il dans
ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans rponse.
L'ombre couvre ces civilisations condamnes. Elles faisaient eau
puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus  dire; et c'est
avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer
qu'on appelle le pass, derrire ces vagues colossales, les sicles,
sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thbes, Rome,
sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des tnbres.
Mais tnbres l, clart ici. Nous ignorons les maladies des
civilisations antiques, nous connaissons les infirmits de la ntre.
Nous avons partout sur elle le droit de lumire; nous contemplons ses
beauts et nous mettons  nu ses difformits. L o est le mal, nous
sondons; et, une fois la souffrance constate, l'tude de la cause mne
 la dcouverte du remde. Notre civilisation, oeuvre de vingt sicles,
en est  la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'tre
sauve. Elle le sera. La soulager, c'est dj beaucoup; l'clairer,
c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale
moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand
devoir, ausculter la civilisation.

Nous le rptons, cette auscultation encourage; et c'est par cette
insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques
pages, entr'acte austre d'un drame douloureux. Sous la mortalit
sociale on sent l'imprissabilit humaine. Pour avoir  et l ces
plaies, les cratres, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui
aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de
peuple ne tuent pas l'homme.

Et nanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tte par
instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs
heures de dfaillance.

L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette
question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face--face des
gostes et des misrables. Chez les gostes, les prjugs, les
tnbres de l'ducation riche, l'apptit croissant par l'enivrement, un
tourdissement de prosprit qui assourdit, la crainte de souffrir qui,
dans quelques-uns, va jusqu' l'aversion des souffrants, une
satisfaction implacable, le moi si enfl qu'il ferme l'me; chez les
misrables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,
les profondes secousses de la bte humaine vers les assouvissements, les
coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalit,
l'ignorance impure et simple.

Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux
qu'on y distingue est-il de ceux qui s'teignent? L'idal est effrayant
 voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isol, imperceptible,
brillant, mais entour de toutes ces grandes menaces noires
monstrueusement amonceles autour de lui; pourtant pas plus en danger
qu'une toile dans les gueules des nuages.




Livre huitime--Les enchantements et les dsolations




Chapitre I

Pleine lumire


Le lecteur a compris qu'ponine, ayant reconnu  travers la grille
l'habitante de cette rue Plumet o Magnon l'avait envoye, avait
commenc par carter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit
Marius, et qu'aprs plusieurs jours d'extase devant cette grille,
Marius, entran par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et
l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il
aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Romo dans
le jardin de Juliette. Cela mme lui avait t plus facile qu' Romo;
Romo tait oblig d'escalader un mur, Marius n'eut qu' forcer un peu
un des barreaux de la grille dcrpite qui vacillait dans son alvole
rouill,  la manire des dents des vieilles gens. Marius tait mince et
passa aisment.

Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius
ne pntrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'tre vu.

 partir de cette heure bnie et sainte o un baiser fiana ces deux
mes, Marius vint l tous les soirs. Si,  ce moment de sa vie, Cosette
tait tombe dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle
tait perdue; car il y a des natures gnreuses qui se livrent, et
Cosette en tait une. Une des magnanimits de la femme, c'est de cder.
L'amour,  cette hauteur o il est absolu, se complique d'on ne sait
quel cleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,
 nobles mes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps.
Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frmissant.
L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la
destine humaine est ce dilemme-l. Ce dilemme, perte ou salut, aucune
fatalit ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,
s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le mme sentiment dit
oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,
le coeur humain est celle qui dgage le plus de lumire, hlas! et le
plus de nuit.

Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra ft un de ces amours qui
sauvent.

Tant que dura le mois de mai de cette anne 1832, il y eut l, toutes
les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque
jour plus odorante et plus paissie, deux tres composs de toutes les
chastets et de toutes les innocences, dbordant de toutes les flicits
du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honntes,
enivrs, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les
tnbres. Il semblait  Cosette que Marius avait une couronne et 
Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se
regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre
l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non
qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrire,
la puret de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyaut de Marius.
Le premier baiser avait t aussi le dernier. Marius, depuis, n'tait
pas all au-del d'effleurer de ses lvres la main, ou le fichu, ou une
boucle de cheveux de Cosette. Cosette tait pour lui un parfum et non
une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait
rien. Cosette tait heureuse, et Marius tait satisfait. Ils vivaient
dans ce ravissant tat qu'on pourrait appeler l'blouissement d'une me
par une me. C'tait cet ineffable premier embrassement de deux
virginits dans l'idal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.

 cette heure-l de l'amour, heure o la volupt se tait absolument sous
la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et sraphique Marius, et
t plutt capable de monter chez une fille publique que de soulever la
robe de Cosette  la hauteur de la cheville. Une fois,  un clair de
lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose  terre, son corsage
s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius dtourna
les yeux.

Que se passait-il entre ces deux tres? Rien. Ils s'adoraient.

La nuit, quand ils taient l, ce jardin semblait un lieu vivant et
sacr. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de
l'encens; eux, ils ouvraient leurs mes et les rpandaient dans les
fleurs. La vgtation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sve
et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles
d'amour dont les arbres frissonnaient.

Qu'taient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles
suffisaient pour troubler et pour mouvoir toute cette nature. Puissance
magique qu'on aurait peine  comprendre si on lisait dans un livre ces
causeries faites pour tre emportes et dissipes comme des fumes par
le vent sous les feuilles. tez  ces murmures de deux amants cette
mlodie qui sort de l'me et qui les accompagne comme une lyre, ce qui
reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh
oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des
inutilits, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime
et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'tre dites
et d'tre coutes!

Ces niaiseries-l, ces pauvrets-l, l'homme qui ne les a jamais
entendues, l'homme qui ne les a jamais prononces, est un imbcile et un
mchant homme.

Cosette disait  Marius:

--Sais-tu?...

(Dans tout cela, et  travers cette cleste virginit, et sans qu'il ft
possible  l'un et  l'autre de dire comment, le tutoiement tait venu.)

--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.

--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.

--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donn comme cela quand
j'tais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes
pas ce nom-l, Euphrasie?

--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain.

--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?

--Mais...--oui.

--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.
Appelle-moi Cosette.

Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne
d'un bois qui serait dans le ciel.

Une autre fois elle le regardait fixement et s'criait:

--Monsieur, vous tes beau, vous tes joli, vous avez de l'esprit, vous
n'tes pas bte du tout, vous tes bien plus savant que moi, mais je
vous dfie  ce mot-l: je t'aime!

Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chante par une
toile.

Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle
lui disait:

--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma
permission. C'est trs laid de tousser et de m'inquiter. Je veux que tu
te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je
serais trs malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?

Et cela tait tout simplement divin.

Une fois Marius dit  Cosette:

--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.

Ceci les fit rire toute la soire.

Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'crier:

--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un
invalide!

Mais il s'arrta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler 
Cosette de sa jarretire, et cela lui tait impossible. Il y avait l un
ctoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte
d'effroi sacr, cet immense amour innocent.

Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;
venir tous les soirs rue Plumet, dranger le vieux barreau complaisant
de la grille du prsident, s'asseoir coude  coude sur ce banc, regarder
 travers les arbres la scintillation de la nuit commenante, faire
cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de
Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un aprs
l'autre la mme fleur,  jamais, indfiniment. Pendant ce temps-l les
nuages passaient au-dessus de leur tte. Chaque fois que le vent
souffle, il emporte plus de rves de l'homme que de nues du ciel.

Que ce chaste amour presque farouche ft absolument sans galanterie,
non.Faire des compliments  celle qu'on aime est la premire faon de
faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est
quelque chose comme le baiser  travers le voile. La volupt y met sa
douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupt le coeur recule,
pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes satures de chimre,
taient, pour ainsi dire, azures. Les oiseaux, quand ils volent l-haut
du ct des anges, doivent entendre de ces paroles-l. Il s'y mlait
pourtant la vie, l'humanit, toute la quantit de positif dont Marius
tait capable. C'tait ce qui se dit dans la grotte, prlude de ce qui
se dira dans l'alcve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet
mls, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements
de l'adoration arrangs en bouquet et exhalant un subtil parfum cleste,
un ineffable gazouillement de coeur  coeur.

--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est
ce qui fait que je te contemple. Tu es une grce. Je ne sais pas ce que
j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me
bouleverse. Et puis quelle lueur enchante quand ta pense s'entr'ouvre!
Tu parles raison tonnamment. Il me semble par moments que tu es un
songe. Parle, je t'coute, je t'admire.  Cosette! comme c'est trange
et charmant! je suis vraiment fou. Vous tes adorable, mademoiselle.
J'tudie tes pieds au microscope et ton me au tlescope.

Et Cosette rpondait:

--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est coul depuis ce
matin.

Demandes et rponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,
tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau
sur le clou.

Toute la personne de Cosette tait navet, ingnuit, transparence,
blancheur, candeur, rayon. On et pu dire de Cosette qu'elle tait
claire. Elle faisait  qui la voyait une sensation d'avril et de point
du jour. Il y avait de la rose dans ses yeux. Cosette tait une
condensation de lumire aurorale en forme de femme.

Il tait tout simple que Marius, l'adorant, l'admirt. Mais la vrit
est que cette petite pensionnaire, frache moulue du couvent, causait
avec une pntration exquise et disait par moments toutes sortes de
paroles vraies et dlicates. Son babil tait de la conversation. Elle ne
se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le
tendre instinct du coeur, cette infaillibilit. Personne ne sait comme
une femme dire des choses  la fois douces et profondes. La douceur et
la profondeur, c'est l toute la femme; c'est l tout le ciel.

En cette pleine flicit, il leur venait  chaque instant des larmes aux
yeux. Une bte  bon Dieu crase, une plume tombe d'un nid, une
branche d'aubpine casse, les apitoyait, et leur extase, doucement
noye de mlancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le
plus souverain symptme de l'amour, c'est un attendrissement parfois
presque insupportable.

Et,  ct de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'clairs de
l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une libert ravissante, et si
familirement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garons.
Cependant, l'insu mme des coeurs ivres de chastet, la nature
inoubliable est toujours l. Elle est l, avec son but brutal et
sublime, et, quelle que soit l'innocence des mes, on sent, dans le
tte--tte le plus pudique, l'adorable et mystrieuse nuance qui spare
un couple d'amants d'une paire d'amis.

Ils s'idoltraient.

Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se
rit, on se fait des petites moues avec le bout des lvres, on
s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empche pas
l'ternit. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crpuscule,
dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent
l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs
yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-l d'immenses
balancements d'astres emplissent l'infini.




Chapitre II

L'tourdissement du bonheur complet


Ils existaient vaguement, effars de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas
du cholra qui dcimait Paris prcisment en ce mois-l. Ils s'taient
fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas t
bien loin au-del de leurs noms. Marius avait dit  Cosette qu'il tait
orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il tait avocat, qu'il
vivait d'crire des choses pour les libraires, que son pre tait
colonel, que c'tait un hros, et que lui Marius tait brouill avec son
grand-pre qui tait riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il tait
baron; mais cela n'avait fait aucun effet  Cosette. Marius baron? elle
n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.
Marius tait Marius. De son ct elle lui avait confi qu'elle avait t
leve au couvent du Petit-Picpus, que sa mre tait morte comme  lui,
que son pre s'appelait M. Fauchelevent, qu'il tait trs bon, qu'il
donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il tait pauvre lui-mme, et qu'il
se privait de tout en ne la privant de rien.

Chose bizarre, dans l'espce de symphonie o Marius vivait depuis qu'il
voyait Cosette, le pass, mme le plus rcent, tait devenu tellement
confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit
pleinement. Il ne songea mme pas  lui parler de l'aventure nocturne de
la masure, des Thnardier, de la brlure, et de l'trange attitude et de
la singulire fuite de son pre. Marius avait momentanment oubli tout
cela; il ne savait mme pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni o
il avait djeun, ni qui lui avait parl; il avait des chants dans
l'oreille qui le rendaient sourd  toute autre pense, il n'existait
qu'aux heures o il voyait Cosette. Alors, comme il tait dans le ciel,
il tait tout simple qu'il oublit la terre. Tous deux portaient avec
langueur le poids indfinissables des volupts immatrielles. Ainsi
vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.

Hlas! qui n'a prouv toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure o
l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle aprs?

Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.
Demandez donc de la logique  la passion. Il n'y a pas plus
d'enchanement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure
gomtrique parfaite dans la mcanique cleste. Pour Cosette et Marius
rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux tait
tomb dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien
devant, rien derrire. C'est  peine si Marius songeait que Cosette
avait un pre. Il y avait dans son cerveau l'effacement de
l'blouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des
fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de
toutes les choses importantes. Ils s'taient dit tout, except tout. Le
tout des amoureux, c'est le rien. Mais le pre, les ralits, ce bouge,
ces bandits, cette aventure,  quoi bon? et tait-il bien sr que ce
cauchemar et exist? On tait deux, on s'adorait, il n'y avait que
cela. Toute autre chose n'tait pas. Il est probable que cet
vanouissement de l'enfer derrire nous est inhrent  l'arrive au
paradis. Est-ce qu'on a vu des dmons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on
a trembl? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nue
rose est l-dessus.

Donc ces deux tres vivaient ainsi, trs haut, avec toute
l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au znith,
entre l'homme et le sraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
l'ther, dans le nuage;  peine os et chair, me et extase de la tte
aux pieds; dj trop sublims pour marcher  terre, encore trop chargs
d'humanit pour disparatre dans le bleu, en suspension comme des atomes
qui attendent le prcipit; en apparence hors du destin; ignorant cette
ornire, hier, aujourd'hui, demain; merveills, pms, flottants, par
moments, assez allgs pour la fuite dans l'infini; presque prts 
l'envolement ternel.

Ils dormaient veills dans ce bercement.  lthargie splendide du rel
accabl d'idal!

Quelquefois, si belle que ft Cosette, Marius fermait les yeux devant
elle. Les yeux ferms, c'est la meilleure manire de regarder l'me.

Marius et Cosette ne se demandaient pas o cela les conduirait. Ils se
regardaient comme arrivs. C'est une trange prtention des hommes de
vouloir que l'amour conduise quelque part.




Chapitre III

Commencement d'ombre


Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.

Cosette, un peu moins rveuse que Marius, tait gaie, et cela suffisait
 Jean Valjean pour tre heureux. Les penses que Cosette avait, ses
proccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'me,
n'taient rien  la puret incomparable de son beau front chaste et
souriant. Elle tait dans l'ge o la vierge porte son amour comme
l'ange porte son lys. Jean Valjean tait donc tranquille. Et puis, quand
deux amants s'entendent, cela va toujours trs bien, le tiers quelconque
qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait
aveuglement par un petit nombre de prcautions toujours les mmes pour
tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette  Jean Valjean.
Voulait-il promener? Oui, mon petit pre. Voulait-il rester? Trs bien.
Voulait-il passer la soire prs de Cosette? Elle tait ravie. Comme il
se retirait toujours  dix heures du soir, ces fois-l Marius ne venait
au jardin que pass cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette
ouvrir la porte-fentre du perron. Il va sans dire que le jour on ne
rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait mme plus que Marius
existt. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire 
Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrire le dos! La veille au
soir, Marius, dans un transport, avait press Cosette contre le mur.

La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'
dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.

Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il tait avec
Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement prs du perron afin de ne
pouvoir tre vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient l, se
contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains
vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces
instants-l, le tonnerre ft tomb  trente pas d'eux qu'ils ne s'en
fussent pas douts, tant la rverie de l'un s'absorbait et plongeait
profondment dans la rverie de l'autre.

Purets limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce
genre d'amours-l est une collection de feuilles de lys et de plumes de
colombe.

Tout le jardin tait entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait
ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de
manire qu'aucun drangement ne ft visible.

Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez
Courfeyrac. Courfeyrac disait  Bahorel:

--Croirais-tu? Marius rentre  prsent  des une heure du matin!

Bahorel rpondait:

--Que veux-tu? il y a toujours un ptard dans un sminariste.

Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air srieux, et
disait  Marius:

--Vous vous drangez, jeune homme!

Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un
paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions
indites, il s'en impatientait, et il faisait par instants  Marius des
sommations de rentrer dans le rel.

Un matin, il lui jeta cette admonition:

--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'tre situ dans la lune,
royaume du rve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.
Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?

Mais rien ne pouvait faire parler Marius. On lui et arrach les
ongles plutt qu'une des trois syllabes sacres dont se composait ce nom
ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et
silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci
de chang en Marius, qu'il avait une taciturnit rayonnante.

Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses
bonheurs:

Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;

Se parler longuement, et dans les plus minutieux dtails, de gens qui ne
les intressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce
ravissant opra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;

Pour Marius, couter Cosette parler chiffons;

Pour Cosette, couter Marius parler politique;

Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;

Considrer la mme plante dans l'espace ou le mme ver luisant dans
l'herbe;

Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;

Etc., etc.

Cependant diverses complications approchaient.

Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des
Invalides; il marchait habituellement le front baiss; comme il allait
tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout prs de
lui:

--Bonsoir, monsieur Marius.

Il leva la tte, et reconnut ponine.

Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas song une seule fois 
cette fille depuis le jour o elle l'avait amen rue Plumet, il ne
l'avait point revue, et elle lui tait compltement sortie de l'esprit.
Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son
bonheur prsent, et pourtant il lui tait gnant de la rencontrer.

C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et
pure, conduit l'homme  un tat de perfection; elle le conduit
simplement, nous l'avons constat,  un tat d'oubli. Dans cette
situation, l'homme oublie d'tre mauvais, mais il oublie aussi d'tre
bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et
importuns, s'vanouissent. En tout autre temps Marius et t bien autre
pour ponine. Absorb par Cosette, il ne s'tait mme pas clairement
rendu compte que cette ponine s'appelait ponine Thnardier, et qu'elle
portait un nom crit dans le testament de son pre, ce nom pour lequel
il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dvou. Nous
montrons Marius tel qu'il tait. Son pre lui-mme disparaissait un peu
dans son me sous la splendeur de son amour.

Il rpondit avec quelque embarras:

--Ah! c'est vous, ponine?

--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?

--Non, rpondit-il.

Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de l. Seulement, il sentait
qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu  Cosette,
que de dire vous  ponine.

Comme il se taisait, elle s'cria:

--Dites donc....

Puis elle s'arrta. Il semblait que les paroles manquaient  cette
crature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire
et ne put. Elle reprit:

--Eh bien!...

Puis elle se tut encore et resta les yeux baisss.

--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout  coup brusquement, et elle
s'en alla.




Chapitre IV

Cab roule en anglais et jappe en argot


Le lendemain, c'tait le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut
indiquer  cause des vnements graves qui taient  cette poque
suspendus sur l'horizon de Paris  l'tat de nuages chargs, Marius  la
nuit tombante suivait le mme chemin que la veille avec les mmes
penses de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperut, entre les
arbres du boulevard, ponine qui venait  lui. Deux jours de suite,
c'tait trop. Il se dtourna vivement, quitta le boulevard, changea de
route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.

Cela fit qu'ponine le suivit jusqu' la rue Plumet, chose qu'elle
n'avait point faite encore. Elle s'tait contente jusque-l de
l'apercevoir  son passage sur le boulevard sans mme chercher  le
rencontrer. La veille seulement, elle avait essay de lui parler.

ponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutt. Elle le vit dranger le
barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.

--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!

Elle s'approcha de la grille, tta les barreaux l'un aprs l'autre et
reconnut facilement celui que Marius avait drang.

Elle murmura  demi-voix, avec un accent lugubre:

--Pas de a, Lisette!

Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout  ct du barreau,
comme si elle le gardait. C'tait prcisment le point o la grille
venait toucher le mur voisin. Il y avait l un angle obscur o ponine
disparaissait entirement.

Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en
proie  ses ides.

Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,
vieux bourgeois attard qui se htait dans ce lieu dsert et mal fam,
ctoyant la grille du jardin, et arriv  l'angle que la grille faisait
avec le mur, entendit une voix sourde et menaante qui disait:

--Je ne m'tonne plus s'il vient tous les soirs!

Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas
regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.

Ce passant eut raison de se hter, car, trs peu d'instants aprs, six
hommes qui marchaient spars et  quelque distance les uns des autres,
le long des murs, et qu'on et pu prendre pour une patrouille grise,
entrrent dans la rue Plumet.

Le premier qui arriva  la grille du jardin s'arrta, et attendit les
autres; une seconde aprs, ils taient tous les six runis.

Ces hommes se mirent  parler  voix basse.

--C'est icicaille, dit l'un d'eux.

--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.

--Je ne sais pas. En tout cas j'ai lev une boulette que nous lui ferons
morfiler.

--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?

--Oui.

--La grille est vieille, reprit un cinquime qui avait une voix de
ventriloque.

--Tant mieux, dit le second qui avait parl. Elle ne criblera pas tant
sous la bastringue et ne sera pas si dure  faucher.

Le sixime, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit  visiter la
grille comme avait fait ponine une heure auparavant, empoignant
successivement chaque barreau et les branlant avec prcaution. Il
arriva ainsi au barreau que Marius avait descell. Comme il allait
saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur
son bras, il se sentit vivement repouss par le milieu de la poitrine,
et une voix enroue lui dit sans crier:

--Il y a un cab.

En mme temps il vit une fille ple debout devant lui.

L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se
hrissa hideusement; rien n'est formidable  voir comme les btes
froces inquites; leur air effray est effrayant. Il recula, et bgaya:

--Quelle est cette drlesse?

--Votre fille.

C'tait en effet ponine qui parlait  Thnardier.

 l'apparition d'ponine, les cinq autres, c'est--dire Claquesous,
Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'taient approchs sans
bruit, sans prcipitation, sans dire une parole, avec la lenteur
sinistre propre  ces hommes de nuit.

On leur distinguait je ne sais quels hideux outils  la main. Gueulemer
tenait une de ces pinces courbes que les rdeurs appellent fanchons.

--Ah , qu'est-ce que tu fais l? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu
folle? s'cria Thnardier, autant qu'on peut s'crier en parlant bas.
Qu'est-ce que tu viens nous empcher de travailler?

ponine se mit  rire et lui sauta au cou.

--Je suis l, mon petit pre, parce que je suis l. Est-ce qu'il n'est
pas permis de s'asseoir sur les pierres,  prsent? C'est vous qui ne
devriez pas y tre. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un
biscuit? Je l'avais dit  Magnon. Il n'y a rien  faire ici. Mais
embrassez-moi donc, mon bon petit pre! Comme il y a longtemps que je ne
vous ai vu! Vous tes dehors, donc?

Le Thnardier essaya de se dbarrasser des bras d'ponine et grommela:

--C'est bon. Tu m'as embrass. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas
dedans.  prsent, va-t'en.

Mais ponine ne lchait pas prise et redoublait ses caresses.

--Mon petit pre, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez
bien de l'esprit pour vous tre tir de l.

Contez-moi a! Et ma mre? o est ma mre? Donnez-moi donc des nouvelles
de maman.

Thnardier rpondit:

--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.

--Je ne veux pas m'en aller justement, fit ponine avec une minauderie
d'enfant gt, vous me renvoyez que voil quatre mois que je ne vous ai
vu et que j'ai  peine eu le temps de vous embrasser.

Et elle reprit son pre par le cou.

--Ah  mais, c'est bte! dit Babet.

--Dpchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.

La voix de ventriloque scanda ce distique:


          _Nous n'sommes pas le jour de l'an,_
          _ bcoter papa maman._


ponine se tourna vers les cinq bandits.

--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,
monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur
Gueulemer?--Comment a va, Montparnasse?

--Si, on te reconnat! fit Thnardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!
laisse-nous tranquilles.

--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.

--Tu vois bien que nous avons  goupiner icigo, ajouta Babet.

ponine prit la main de Montparnasse.

--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.

--Mon petit Montparnasse, rpondit ponine trs doucement, il faut avoir
confiance dans les gens. Je suis la fille de mon pre peut-tre.
Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a charge d'clairer
l'affaire.

Il est remarquable qu'ponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle
connaissait Marius, cette affreuse langue lui tait devenue impossible.

Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un
squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:

--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.
Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des
renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous
jure qu'il n'y a rien  faire dans cette maison-ci.

--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.

--Non. Les personnes sont dmnages.

--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.

Et il montra  ponine,  travers le haut des arbres, une lumire qui se
promenait dans la mansarde du pavillon. C'tait Toussaint qui avait
veill pour tendre du linge  scher.

ponine tenta un dernier effort.

--Eh bien, dit-elle, c'est du monde trs pauvre, et une baraque o ils
n'ont pas le sou.

--Va-t'en au diable! cria Thnardier. Quand nous aurons retourn la
maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,
nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds
ou des broques.

Et il la poussa pour passer outre.

--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit ponine, je vous en prie, vous
qui tes bon enfant, n'entrez pas!

--Prends donc garde, tu vas te couper! rpliqua Montparnasse.

Thnardier reprit avec l'accent dcisif qu'il avait:

--Dcampe, la fe, et laisse les hommes faire leurs affaires.

ponine lcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:

--Vous voulez donc entrer dans cette maison?

--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.

Alors elle s'adossa  la grille, fit face aux six bandits arms
jusqu'aux dents et  qui la nuit donnait des visages de dmons, et dit
d'une voix ferme et basse:

--Eh bien, moi, je ne veux pas.

Ils s'arrtrent stupfaits. Le ventriloque pourtant acheva son
ricanement. Elle reprit:

--Les amis! coutez bien. Ce n'est pas a. Maintenant je parle. D'abord,
si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez  cette grille, je crie,
je cogne aux portes, je rveille le monde, je vous fais empoigner tous
les six, j'appelle les sergents de ville.

--Elle le ferait, dit Thnardier bas  Brujon et au ventriloque.

Elle secoua la tte et ajouta:

-- commencer par mon pre.

Thnardier s'approcha.

--Pas si prs, bonhomme! dit-elle.

Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc?
Et il ajouta:

--Chienne!

Elle se mit  rire d'une faon terrible.

--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au
chien, puisque je suis la fille au loup. Vous tes six, qu'est-ce que
cela me fait? Vous tes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne
me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans
cette maison, parce que cela ne me plat pas. Si vous approchez,
j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de
vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez o vous voudrez, mais
ne venez pas ici, je vous le dfends! Vous  coups de couteau, moi 
coups de savate, a m'est gal, avancez donc!

Elle fit un pas vers les bandits, elle tait effrayante, elle se remit 
rire.

--Pardine! je n'ai pas peur. Cet t, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai
froid. Sont-ils farces, ces btas d'hommes de croire qu'ils font peur 
une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des
chipies de matresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la
grosse voix, voil-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!

Elle appuya sur Thnardier son regard fixe, et dit:

--Pas mme de vous, mon pre!

Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes
prunelles de spectre:

--Qu'est-ce que a me fait  moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur
le pav, tue  coups de surin par mon pre, ou bien qu'on me trouve
dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou  l'le des Cygnes au
milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noys!

Force lui fut de s'interrompre, une toux sche la prit, son souffle
sortait comme un rle de sa poitrine troite et dbile.

Elle reprit:

--Je n'ai qu' crier, on vient, patatras. Vous tes six; moi je suis
tout le monde.

Thnardier fit un mouvement vers elle.

--Prochez pas cria-t-elle.

Il s'arrta, et lui dit avec douceur:

--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma
fille, tu veux donc nous empcher de travailler? Il faut pourtant que
nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amiti pour ton pre?

--Vous m'embtez, dit ponine.

--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....

--Crevez.

Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:

          _Mon bras si dodu,_
          _Ma jambe bien faite,_
          _Et le temps perdu._

Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle
balanait son pied d'un air d'indiffrence. Sa robe troue laissait voir
ses clavicules maigres. Le rverbre voisin clairait son profil et son
attitude. On ne pouvait rien voir de plus rsolu et de plus surprenant.

Les six escarpes, interdits et sombres d'tre tenus en chec par une
fille, allrent sous l'ombre porte de la lanterne et tinrent conseil
avec des haussements d'paule humilis et furieux.

Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.

--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est
amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer a. Deux femmes, un
vieux qui loge dans une arrire-cour; il y a des rideaux pas mal aux
fentres. Le vieux doit tre un guinal. Je crois l'affaire bonne.

--Eh bien, entrez, vous autres, s'cria Montparnasse. Faites l'affaire.
Je resterai l avec la fille, et si elle bronche....

Il fit reluire au rverbre le couteau qu'il tenait ouvert dans sa
manche.

Thnardier ne disait mot et semblait prt  ce qu'on voudrait.

Brujon, qui tait un peu oracle et qui avait, comme on sait, donn
l'affaire, n'avait pas encore parl. Il paraissait pensif. Il passait
pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour
dvalis, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre
il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande
autorit.

Babet le questionna.

--Tu ne dis rien, Brujon?

Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tte de
plusieurs faons varies, et se dcida enfin  lever la voix.

--Voici: j'ai rencontr ce matin deux moineaux qui se battaient; ce
soir, je me cogne  une femme qui querelle. Tout a est mauvais.
Allons-nous-en.

Ils s'en allrent.

Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:

--C'est gal, si on avait voulu, j'aurais donn le coup de pouce.

Babet lui rpondit:

--Moi pas. Je ne tape pas une dame.

Au coin de la rue, ils s'arrtrent et changrent  voix sourde ce
dialogue nigmatique:

--O irons-nous coucher ce soir?

--Sous Pantin.

--As-tu sur toi la clef de la grille, Thnardier?

--Pardi.

ponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin
par o ils taient venus. Elle se leva et se mit  ramper derrire eux
le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au
boulevard. L, ils se sparrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer
dans l'obscurit o ils semblrent fondre.




Chapitre V

Choses de la nuit


Aprs le dpart des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect
nocturne.

Ce qui venait de se passer dans cette rue n'et point tonn une fort.
Les futaies, les taillis, les bruyres, les branches prement
entre-croises, les hautes herbes, existent d'une manire sombre; le
fourmillement sauvage entrevoit l les subites apparitions de
l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue  travers la
brume ce qui est au-del de l'homme; et les choses ignores de nous
vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hrisse et fauve
s'effare  de certaines approches o elle croit sentir le surnaturel.
Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystrieux
quilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La
bestialit buveuse de sang, les voraces apptits affams en qute de la
proie, les instincts arms d'ongles et de mchoires qui n'ont pour
source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquitude
l'impassible linament spectral rdant sous un suaire, debout dans sa
vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et
terrible. Ces brutalits, qui ne sont que matire, craignent confusment
d'avoir affaire  l'immense obscurit condense dans un tre inconnu.
Une figure noire barrant le passage arrte net la bte farouche. Ce qui
sort du cimetire intimide et dconcerte ce qui sort de l'antre; le
froce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule
rencontre.




Chapitre VI

Marius redevient rel au point de donner son adresse  Cosette


Pendant que cette espce de chienne  figure humaine montait la garde
contre la grille et que les six bandits lchaient pied devant une fille,
Marius tait prs de Cosette.

Jamais le ciel n'avait t plus constell et plus charmant, les arbres
plus tremblants, la senteur des herbes plus pntrante; jamais les
oiseaux ne s'taient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;
jamais toutes les harmonies de la srnit universelle n'avaient mieux
rpondu aux musiques intrieures de l'amour; jamais Marius n'avait t
plus pris, plus heureux, plus extasi. Mais il avait trouv Cosette
triste. Cosette avait pleur. Elle avait les yeux rouges.

C'tait le premier nuage dans cet admirable rve.

Le premier mot de Marius avait t:

--Qu'as-tu?

Et elle avait rpondu:

--Voil.

Puis elle s'tait assise sur le banc prs du perron, et pendant qu'il
prenait place tout tremblant auprs d'elle, elle avait poursuivi:

--Mon pre m'a dit ce matin de me tenir prte, qu'il avait des affaires,
et que nous allions peut-tre partir.

Marius frissonna de la tte aux pieds.

Quand on est  la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on
est au commencement, partir, cela veut dire mourir.

Depuis six semaines, Marius, peu  peu, lentement, par degrs, prenait
chaque jour possession de Cosette. Possession tout idale, mais
profonde. Comme nous l'avons expliqu dj, dans le premier amour, on
prend l'me bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant
l'me, quelquefois on ne prend pas l'me du tout; les Faublas et les
Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par
bonheur un blasphme. Marius donc possdait Cosette, comme les esprits
possdent; mais il l'enveloppait de toute son me et la saisissait
jalousement avec une incroyable conviction. Il possdait son sourire,
son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,
la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe
qu'elle avait au cou, toutes ses penses. Ils taient convenus de ne
jamais dormir sans rver l'un de l'autre, et ils s'taient tenus parole.
Il possdait donc tous les rves de Cosette. Il regardait sans cesse et
il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle
avait  la nuque, et il se dclarait qu'il n'y avait pas un de ces
petits cheveux qui ne lui appartint  lui Marius. Il contemplait et il
adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses
manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrs dont il tait le
matre. Il songeait qu'il tait le seigneur de ces jolis peignes
d'caille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait mme, sourds
et confus bgayements de la volupt qui se faisait jour, qu'il n'y avait
pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son
corset, qui ne ft  lui.  ct de Cosette, il se sentait prs de son
bien, prs de sa chose, prs de son despote et de son esclave. Il
semblait qu'ils eussent tellement ml leurs mes que, s'ils eussent
voulu les reprendre, il leur et t impossible de les
reconnatre.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je
t'assure que tu te trompes. Voil bien moi.--Ce que tu prends pour toi,
c'est moi.--Marius tait quelque chose qui faisait partie de Cosette et
Cosette tait quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait
Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, possder Cosette, cela pour lui
n'tait pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet
enivrement, de cette possession virginale, inoue et absolue, de cette
souverainet, que ces mots: Nous allons partir, tombrent tout  coup,
et que la voix brusque de la ralit lui cria: Cosette n'est pas  toi!

Marius se rveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons
dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.

Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main tait
trs froide. Elle lui dit  son tour:

--Qu'as-tu?

Il rpondit, si bas que Cosette l'entendait  peine:

--Je ne comprends pas ce que tu as dit.

Elle reprit:

--Ce matin mon pre m'a dit de prparer toutes mes petites affaires et
de me tenir prte, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une
malle, qu'il tait oblig de faire un voyage, que nous allions partir,
qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,
de prparer tout cela d'ici  une semaine, et que nous irions peut-tre
en Angleterre.

--Mais c'est monstrueux! s'cria Marius.

Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de
pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus
prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibre ou de Henri VIII
n'galait en frocit celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en
Angleterre parce qu'il a des affaires.

Il demanda d'une voix faible:

--Et quand partirais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

--Et quand reviendrais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

Marius se leva, et dit froidement:

--Cosette, irez-vous?

Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et rpondit
avec une sorte d'garement:

--O?

--En Angleterre? irez-vous?

--Pourquoi me dis-tu vous?

--Je vous demande si vous irez?

--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.

--Ainsi vous irez?

--Si mon pre y va?

--Ainsi, vous irez?

Cosette prit la main de Marius et l'treignit sans rpondre.

--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.

Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle
plit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurit. Elle
balbutia:

--Que veux-tu dire?

Marius la regarda, puis leva lentement ses yeux vers le ciel et
rpondit:

--Rien.

Quand sa paupire s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire
d'une femme qu'on aime a une clart qu'on voit la nuit.

--Que nous sommes btes! Marius, j'ai une ide.

--Quoi?

--Pars si nous partons! Je te dirai o. Viens me rejoindre o je serai!

Marius tait maintenant un homme tout  fait rveill. Il tait retomb
dans la ralit. Il cria  Cosette:

--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai
pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus
de dix louis  Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais
j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit o il
manque des boutons par devant, ma chemise est toute dchire; j'ai les
coudes percs, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y
pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misrable. Tu
ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le
jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de
quoi payer le passeport!

Il se jeta contre un arbre qui tait l, debout, les deux bras au-dessus
de sa tte, le front contre l'corce, ne sentant ni le bois qui lui
corchait la peau ni la fivre qui lui martelait les tempes, immobile,
et prt  tomber, comme la statue du dsespoir.

Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'ternit dans ces abmes-l.
Enfin il se retourna. Il entendait derrire lui un petit bruit touff,
doux et triste.

C'tait Cosette qui sanglotait.

Elle pleurait depuis plus de deux heures  ct de Marius qui songeait.

Il vint  elle, tomba  genoux, et, se prosternant lentement, il prit le
bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.

Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments o la femme accepte,
comme une desse sombre et rsigne, la religion de l'amour.

--Ne pleure pas, dit-il.

Elle murmura:

--Puisque je vais peut-tre m'en aller, et que tu ne peux pas venir!

Lui reprit:

--M'aimes-tu?

Elle lui rpondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus
charmant qu' travers les larmes:

--Je t'adore!

Il poursuivit avec un son de voix qui tait une inexprimable caresse:

--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?

--M'aimes-tu, toi? dit-elle.

Il lui prit la main.

--Cosette, je n'ai jamais donn ma parole d'honneur  personne, parce
que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon pre est  ct.
Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacre que, si tu t'en
vas, je mourrai.

Il y eut dans l'accent dont il pronona ces paroles une mlancolie si
solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid
que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle
cessa de pleurer.

--Maintenant coute, dit-il. Ne m'attends pas demain.

--Pourquoi?

--Ne m'attends qu'aprs-demain.

--Oh! pourquoi?

--Tu verras.

--Un jour sans te voir! mais c'est impossible.

--Sacrifions un jour pour avoir peut-tre toute la vie.

Et Marius ajouta  demi-voix et en apart:

--C'est un homme qui ne change rien  ses habitudes, et il n'a jamais
reu personne que le soir.

--De quel homme parles-tu? demanda Cosette.

--Moi? je n'ai rien dit.

--Qu'est-ce que tu espres donc?

--Attends jusqu' aprs-demain.

--Tu le veux?

--Oui, Cosette.

Elle lui prit la tte dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des
pieds pour tre  sa taille, et cherchant  voir dans ses yeux son
esprance.

Marius reprit:

--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des
choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appel Courfeyrac, rue
de la Verrerie, numro 16.

Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame
crivit sur le pltre du mur:

_16, rue de la Verrerie_.

Cosette cependant s'tait remise  lui regarder dans les yeux.

--Dis-moi ta pense. Marius, tu as une pense. Dis-la-moi. Oh!
dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!

--Ma pense, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous
sparer. Attends-moi aprs-demain.

--Qu'est-ce que je ferai jusque-l? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu
vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester
toute seule. Oh! que je vais tre triste! Qu'est-ce que tu feras donc
demain soir, dis?

--J'essayerai une chose.

--Alors je prierai Dieu et je penserai  toi d'ici l pour que tu
russisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon
matre. Je passerai ma soire demain  chanter cette musique
_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrire
mon volet. Mais aprs-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai
 la nuit,  neuf heures prcises, je t'en prviens. Mon Dieu! que c'est
triste que les jours soient longs! Tu entends,  neuf heures sonnant je
serai dans le jardin.

--Et moi aussi.

Et sans se l'tre dit, mus par la mme pense, entrans par ces
courants lectriques qui mettent deux amants en communication
continuelle, tous deux enivrs de volupt jusque dans leur douleur, ils
tombrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs
lvres s'taient jointes pendant que leurs regards levs, dbordant
d'extase et pleins de larmes, contemplaient les toiles.

Quand Marius sortit, la rue tait dserte. C'tait le moment o ponine
suivait les bandits jusque sur le boulevard.

Tandis que Marius rvait, la tte appuye contre l'arbre, une ide lui
avait travers l'esprit; une ide, hlas! qu'il jugeait lui-mme
insense et impossible. Il avait pris un parti violent.




Chapitre VII

Le vieux coeur et le jeune coeur en prsence


Le pre Gillenormand avait  cette poque ses quatre-vingt-onze ans bien
sonns. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des
Filles-du-Calvaire, n 6, dans cette vieille maison qui tait  lui.
C'tait, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent
la mort tout droits, que l'ge charge sans les faire plier, et que le
chagrin mme ne courbe pas.

Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon pre baisse. Il ne
souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec
autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait  lui
ouvrir. La Rvolution de Juillet l'avait  peine exaspr pendant six
mois. Il avait vu presque avec tranquillit dans le _Moniteur_ cet
accouplement de mots: M. Humblot-Cont, pair de France. Le fait est que
le vieillard tait rempli d'accablement. Il ne flchissait pas, il ne se
rendait pas, ce n'tait pas plus dans sa nature physique que dans sa
nature morale; mais il se sentait intrieurement dfaillir. Depuis
quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec
la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait  la porte un
jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures
mornes,  se dire que pour peu que Marius se ft encore attendre...--Ce
n'tait pas la mort qui lui tait insupportable, c'tait l'ide que
peut-tre il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci
n'tait pas entr un seul instant dans son cerveau jusqu' ce jour; 
prsent cette ide commenait  lui apparatre, et le glaait.
L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et
vrais, n'avait fait qu'accrotre son amour de grand-pre pour l'enfant
ingrat qui s'en tait all comme cela. C'est dans les nuits de dcembre,
par dix degrs de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand
tait ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui
l'aeul, vers son petit-fils;--je crverais plutt, disait-il. Il ne se
trouvait aucun tort, mais il ne songeait  Marius qu'avec un
attendrissement profond et le muet dsespoir d'un vieux bonhomme qui
s'en va dans les tnbres.

Il commenait  perdre ses dents, ce qui s'ajoutait  sa tristesse.

M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer  lui-mme, car il en eut t
furieux et honteux, n'avait jamais aim une matresse comme il aimait
Marius.

Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme
la premire chose qu'il voulait voir en s'veillant, un ancien portrait
de son autre fille, celle qui tait morte, madame Pontmercy, portrait
fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce
portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considrant:

--Je trouve qu'il lui ressemble.

-- ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.

Le vieillard ajouta:

--Et  lui aussi.

Une fois, comme il tait assis, les deux genoux l'un contre l'autre et
l'oeil presque ferm, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua
 lui dire:

--Mon pre, est-ce que vous en voulez toujours autant?...

Elle s'arrta, n'osant aller plus loin.

-- qui? demanda-t-il.

-- ce pauvre Marius?

Il souleva sa vieille tte, posa son poing amaigri et rid sur la table,
et cria de son accent le plus irrit et le plus vibrant:

--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drle, un mauvais gueux,
un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans me, un orgueilleux, un
mchant homme!

Et il se dtourna pour que sa fille ne vt pas une larme qu'il avait
dans les yeux.

Trois jours aprs, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre
heures pour dire  sa fille  brle-pourpoint:

--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais
m'en parler.

La tante Gillenormand renona  toute tentative et porta ce diagnostic
profond:--Mon pre n'a jamais beaucoup aim ma soeur depuis sa sottise.
Il est clair qu'il dteste Marius.

Depuis sa sottise, signifiait: depuis qu'elle avait pous le colonel.

Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait
chou dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de
lanciers,  Marius. Le remplaant Thodule n'avait point russi. M.
Gillenormand n'avait pas accept le quiproquo. Le vide du coeur ne
s'accommode point d'un bouche-trou. Thodule, de son ct, tout en
flairant l'hritage, rpugnait  la corve de plaire. Le bonhomme
ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant
Thodule tait gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon
vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des matresses, c'est vrai,
et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.
Toutes ses qualits avaient un dfaut. M. Gillenormand tait excd de
l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de
sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait
quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout
bonnement impossible. Le pre Gillenormand avait fini par dire  sa
fille:--J'en ai assez, du Thodule. J'ai peu de got pour les gens de
guerre en temps de paix. Reois-les si tu veux. Je ne sais pas si je
n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traneurs de sabre. Le
cliquetis des lames dans la bataille est moins misrable, aprs tout,
que le tapage des fourreaux sur le pav. Et puis, se cambrer comme un
matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une
cuirasse, c'est tre ridicule deux fois. Quand on est un vritable
homme, on se tient  gale distance de la fanfaronnade et de la
mivrerie. Ni fier--bras, ni joli coeur. Garde ton Thodule pour toi.

Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se
trouva que M. Gillenormand, qui tait grand-pre jusqu'au bout des
ongles, n'tait pas grand-oncle du tout.

Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Thodule n'avait
servi qu' lui faire mieux regretter Marius.

Un soir, c'tait le 4 juin, ce qui n'empchait pas que le pre
Gillenormand n'et un trs bon feu dans sa chemine, il avait congdi
sa fille qui cousait dans la pice voisine. Il tait seul dans sa
chambre  bergerades, les pieds sur ses chenets,  demi envelopp dans
son vaste paravent de Coromandel  neuf feuilles, accoud  sa table o
brlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son
fauteuil de tapisserie, un livre  la main, mais ne lisant pas. Il tait
vtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait  un antique
portrait de Garat. Cela l'et fait suivre dans les rues, mais sa fille
le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette
d'vque, qui cachait ses vtements. Chez lui, except pour se lever et
se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air
vieux_, disait-il.

Le pre Gillenormand songeait  Marius amoureusement et amrement, et,
comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait
toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en tait  ce
point o l'on cherche  prendre son parti et  accepter ce qui dchire.
Il tait en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de
raison pour que Marius revnt, que s'il avait d revenir, il l'aurait
dj fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer  l'ide
que c'tait fini, et qu'il mourrait sans revoir ce monsieur. Mais
toute sa nature se rvoltait; sa vieille paternit n'y pouvait
consentir.--Quoi! disait-il, c'tait son refrain douloureux, il ne
reviendra pas!--Sa tte chauve tait tombe sur sa poitrine, et il
fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et
irrit.

Au plus profond de cette rverie, son vieux domestique, Basque, entra et
demanda:

--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?

Le vieillard se dressa sur son sant, blme et pareil  un cadavre qui
se lve sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflu  son
coeur. Il bgaya:

--Monsieur Marius quoi?

--Je ne sais pas, rpondit Basque intimid et dcontenanc par l'air du
matre, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a
l un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.

Le pre Gillenormand balbutia  voix basse:

--Faites entrer.

Et il resta dans la mme attitude, la tte branlante, l'oeil fix sur la
porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'tait Marius.

Marius s'arrta  la porte comme attendant qu'on lui dt d'entrer.

Son vtement presque misrable ne s'apercevait pas dans l'obscurit que
faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,
mais trangement triste.

Le pre Gillenormand, hbt de stupeur et de joie, resta quelques
instants sans voir autre chose qu'une clart comme lorsqu'on est devant
une apparition. Il tait prt  dfaillir; il apercevait Marius 
travers un blouissement. C'tait bien lui, c'tait bien Marius!

Enfin! aprs quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un
coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingu, grandi, homme fait,
l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,
de l'appeler, de se prcipiter, ses entrailles se fondirent en
ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et dbordaient de sa
poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux
lvres, et par le contraste qui tait le fond de sa nature, il en sortit
une duret. Il dit brusquement:

--Qu'est-ce que vous venez faire ici?

Marius rpondit avec embarras:

--Monsieur....

M. Gillenormand et voulu que Marius se jett dans ses bras. Il fut
mcontent de Marius et de lui-mme. Il sentit qu'il tait brusque et que
Marius tait froid. C'tait pour le bonhomme une insupportable et
irritante anxit de se sentir si tendre et si plor au dedans et de ne
pouvoir tre que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit
Marius avec un accent bourru:

--Alors pourquoi venez-vous?

Cet alors signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius
regarda son aeul  qui la pleur faisait un visage de marbre.

--Monsieur....

Le vieillard reprit d'une voix svre:

--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?

Il croyait mettre Marius sur la voie et que l'enfant allait flchir.
Marius frissonna; c'tait le dsaveu de son pre qu'on lui demandait; il
baissa les yeux et rpondit:

--Non, monsieur.

--Et alors, s'cria imptueusement le vieillard avec une douleur
poignante et pleine de colre, qu'est-ce que vous me voulez?

Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui
tremblait:

--Monsieur, ayez piti de moi.

Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tt, il l'et attendri, mais il
venait trop tard. L'aeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses
deux mains, ses lvres taient blanches, son front vacillait, mais sa
haute taille dominait Marius inclin.

--Piti de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la piti au
vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;
vous allez au spectacle, au bal, au caf, au billard, vous avez de
l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous tes joli garon; moi je crache
en plein t sur mes tisons; vous tes riche des seules richesses qu'il
y ait, moi j'ai toutes les pauvrets de la vieillesse, l'infirmit,
l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil
vif, la force, l'apptit, la sant, la gat, une fort de cheveux
noirs; moi je n'ai mme plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je
perds mes jambes, je perds la mmoire, il y a trois noms de rues que je
confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue
Saint-Claude, j'en suis l; vous avez devant vous tout l'avenir plein de
soleil, moi je commence  n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la
nuit; vous tes amoureux, a va sans dire, moi, je ne suis aim de
personne au monde, et vous me demandez de la piti! Parbleu, Molire a
oubli ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,
messieurs les avocats, je vous fais mon sincre compliment. Vous tes
drles.

Et l'octognaire reprit d'une voix courrouce et grave:

--Ah , qu'est-ce que vous me voulez?

--Monsieur, dit Marius, je sais que ma prsence vous dplat, mais je
viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller
tout de suite.

Vous tes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en
aller?

Ceci tait la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du
coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc  mon cou_! M.
Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le
quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa duret le chassait,
il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa
douleur se tournait immdiatement en colre, sa duret en augmentait. Il
et voulu que Marius comprt, et Marius ne comprenait pas; ce qui
rendait le bonhomme furieux. Il reprit:

--Comment! vous m'avez manqu,  moi, votre grand-pre, vous avez quitt
ma maison pour aller on ne sait o, vous avez dsol votre tante, vous
avez t, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garon,
faire le muscadin, rentrer  toutes les heures, vous amuser, vous ne
m'avez pas donn signe de vie, vous avez fait des dettes sans mme me
dire de les payer, vous vous tes fait casseur de vitres et tapageur,
et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre
chose  me dire que cela!

Cette faon violente de pousser le petit-fils  la tendresse ne
produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,
geste qui, chez lui, tait particulirement imprieux, et apostropha
Marius amrement:

--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien
quoi? qu'est-ce? Parlez.

--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va
tomber dans un prcipice, je viens vous demander la permission de me
marier.

M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.

--Faites venir ma fille.

Une seconde aprs, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand
n'entra pas, mais se montra; Marius tait debout, muet, les bras
pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait
en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui
dit:

--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se
marier. Voil. Allez-vous-en.

Le son de voix bref et rauque du vieillard annonait une trange
plnitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effar, parut
 peine le reconnatre, ne laissa pas chapper un geste ni une syllabe,
et disparut au souffle de son pre plus vite qu'un ftu devant
l'ouragan.

Cependant le pre Gillenormand tait revenu s'adosser  la chemine.

--Vous marier!  vingt et un ans! Vous avez arrang cela! Vous n'avez
plus qu'une permission  demander! une formalit. Asseyez-vous,
monsieur. Eh bien, vous avez eu une rvolution depuis que je n'ai eu
l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez d tre
content. N'tes-vous pas rpublicain depuis que vous tes baron? Vous
accommodez cela. La rpublique fait une sauce  la baronnie. tes-vous
dcor de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici
tout prs, rue Saint-Antoine, vis--vis la rue des Nonaindires, un
boulet incrust dans le mur au troisime tage d'une maison avec cette
inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!
ils font de jolies choses, vos amis!  propos, ne font-ils pas une
fontaine  la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez
vous marier?  qui? peut-on sans indiscrtion demander  qui?

Il s'arrta, et, avant que Marius et eu le temps de rpondre, il ajouta
violemment:

--Ah , vous avez un tat? une fortune faite? combien gagnez-vous dans
votre mtier d'avocat?

--Rien, dit Marius avec une sorte de fermet et de rsolution presque
farouche.

--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous
fais?

Marius ne rpondit point. M. Gillenormand continua:

--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?

--Comme moi.

--Quoi! pas de dot?

--Non.

--Des esprances?

--Je ne crois pas.

--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le pre?

--Je ne sais pas.

--Et comment s'appelle-t-elle?

--Mademoiselle Fauchelevent.

--Fauchequoi?

--Fauchelevent.

--Pttt! fit le vieillard.

--Monsieur! s'cria Marius.

M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle  lui-mme.

--C'est cela, vingt et un ans, pas d'tat, douze cents livres par an,
madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la
fruitire.

--Monsieur, reprit Marius, dans l'garement de la dernire esprance qui
s'vanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, 
mains jointes, monsieur, je me mets  vos pieds, permettez-moi de
l'pouser.

Le vieillard poussa un clat de rire strident et lugubre  travers
lequel il toussait et parlait.

--Ah! ah! ah! vous vous tes dit: Pardine! je vais aller trouver cette
vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas
mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation
respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est gal, je lui dirai:
Vieux crtin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,
j'ai envie d'pouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe
quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, a va, j'ai
envie de jeter  l'eau ma carrire, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,
j'ai envie de faire un plongeon dans la misre avec une femme au cou,
c'est mon ide, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile
consentira. Va, mon garon, comme tu voudras, attache-toi ton pav,
pouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais!

--Mon pre!

--Jamais!

 l'accent dont ce jamais fut prononc, Marius perdit tout espoir. Il
traversa la chambre  pas lents, la tte ploye, chancelant, plus
semblable encore  quelqu'un qui se meurt qu' quelqu'un qui s'en va. M.
Gillenormand le suivait des yeux, et au moment o la porte s'ouvrait et
o Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacit snile
des vieillards imprieux et gts, saisit Marius au collet, le ramena
nergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:

--Conte-moi a!

C'tait ce seul mot, _mon pre_, chapp  Marius, qui avait fait cette
rvolution.

Marius le regarda gar. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait
plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aeul avait fait place au
grand-pre.

--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!
Sapristi! que les jeunes gens sont btes!

--Mon pre! reprit Marius.

Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.

--Oui, c'est a! appelle-moi ton pre, et tu verras!

Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,
de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du
dcouragement  l'esprance, en fut comme tourdi et enivr. Il tait
assis prs de la table, la lumire des bougies faisait saillir le
dlabrement de son costume que le pre Gillenormand considrait avec
tonnement.

--Eh bien, mon pre, dit Marius.

--Ah , interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?
Tu es mis comme un voleur.

Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:

--Tiens, voil cent louis, achte-toi un chapeau.

--Mon pre, poursuivit Marius, mon bon pre, si vous saviez! je l'aime.
Vous ne vous figurez pas, la premire fois que je l'ai vue, c'tait au
Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande
attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis
devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois
maintenant, tous les jours, chez elle, son pre ne sait pas, imaginez
qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,
son pre veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais
aller voir mon grand-pre et lui conter la chose. Je deviendrais fou
d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais  l'eau. Il
faut absolument que je l'pouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voil
toute la vrit, je ne crois pas que j'aie oubli quelque chose. Elle
demeure dans un jardin o il y a une grille, rue Plumet. C'est du ct
des Invalides.

Le pre Gillenormand s'tait assis radieux prs de Marius. Tout en
l'coutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en mme temps
une longue prise de tabac.  ce mot, rue Plumet, il interrompit son
aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.

--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une
caserne par l?--Mais oui, c'est a. Ton cousin Thodule m'en a parl.
Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une
fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la
rue Blomet.--Voil que a me revient. J'en ai entendu parler de cette
petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Pamla. Tu
n'as pas mauvais got. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce
dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'o
cela a t. Enfin a ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.
Il se vante. Marius! je trouve a trs bien qu'un jeune homme comme toi
soit amoureux. C'est de ton ge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.
Je t'aime mieux pris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de
monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en
fait de sans-culottes, je n'ai jamais aim que les femmes. Les jolies
filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection 
a. Quant  la petite, elle te reoit en cachette du papa. C'est dans
l'ordre. J'ai eu des histoires comme a, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu
ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec frocit; on ne se
prcipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et 
monsieur le maire avec son charpe. On est tout btement un garon
d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'pousez pas. On vient
trouver le grand-pre qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours
quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-pre,
voil. Et le grand-pre dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se
passe et que vieillesse se casse. J'ai t jeune, tu seras vieux. Va,
mon garon, tu rendras a  ton petit-fils. Voil deux cents pistoles.
Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se
passer. On n'pouse point, mais a n'empche pas. Tu me comprends?

Marius, ptrifi et hors d'tat d'articuler une parole, fit de la tte
signe que non.

Le bonhomme clata de rire, cligna sa vieille paupire, lui donna une
tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystrieux et
rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'paules:

--Bta! fais-en ta matresse.

Marius plit. Il n'avait rien compris  tout ce que venait de dire son
grand-pre. Ce rabchage de rue Blomet, de Pamla, de caserne, de
lancier, avait pass devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout
cela ne pouvait se rapporter  Cosette qui tait un lys. Le bonhomme
divaguait. Mais cette divagation avait abouti  un mot que Marius avait
compris et qui tait une mortelle injure  Cosette. Ce mot, _fais-en ta
matresse_, entra dans le coeur du svre jeune homme comme une pe.

Il se leva, ramassa son chapeau qui tait  terre, et marcha vers la
porte d'un pas assur et ferme. L il se retourna, s'inclina
profondment devant son grand-pre, redressa la tte, et dit:

--Il y a cinq ans, vous avez outrag mon pre; aujourd'hui vous outragez
ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.

Le pre Gillenormand, stupfait, ouvrit la bouche, tendit les bras,
essaya de se lever, et, avant qu'il et pu prononcer un mot, la porte
s'tait referme et Marius avait disparu.

Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroy sans
pouvoir parler ni respirer, comme si un poing ferm lui serrait le
gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut  la porte autant
qu'on peut courir  quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:

--Au secours! au secours!

Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un rle lamentable:

--Courez aprs lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est
fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra
plus!

Il alla  la fentre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles
mains chevrotantes, se pencha plus d' mi-corps pendant que Basque et
Nicolette le retenaient par-derrire, et cria:

--Marius! Marius! Marius! Marius!

Mais Marius ne pouvait dj plus entendre, et tournait en ce moment-l
mme l'angle de la rue Saint-Louis.

L'octognaire porta deux ou trois fois ses deux mains  ses tempes avec
une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un
fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tte et
agitant les lvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et
dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait 
la nuit.




Livre neuvime--O vont-ils?




Chapitre I

Jean Valjean


Ce mme jour, vers quatre heures de l'aprs-midi, Jean Valjean tait
assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ
de Mars. Soit prudence, soit dsir de se recueillir, soit tout
simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui
s'introduisent peu  peu dans toutes les existences, il sortait
maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et
un pantalon de toile grise, et sa casquette  longue visire lui cachait
le visage. Il tait  prsent calme et heureux du ct de Cosette; ce
qui l'avait quelque peu effray et troubl s'tait dissip; mais, depuis
une semaine ou deux, des anxits d'une autre nature lui taient venues.
Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperu Thnardier;
grce  son dguisement, Thnardier ne l'avait point reconnu; mais
depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait
maintenant la certitude que Thnardier rdait dans le quartier. Ceci
avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thnardier l,
c'taient tous les prils  la fois. En outre Paris n'tait pas
tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvnient pour
quiconque avait quelque chose  cacher dans sa vie que la police tait
devenue trs inquite et trs ombrageuse, et qu'en cherchant  dpister
un homme comme Ppin ou Morey, elle pouvait fort bien dcouvrir un homme
comme Jean Valjean. Jean Valjean s'tait dcid  quitter Paris, et mme
la France, et  passer en Angleterre. Il avait prvenu Cosette. Avant
huit jours il voulait tre parti. Il s'tait assis sur le Champ de Mars,
roulant dans son esprit toutes sortes de penses, Thnardier, la police,
le voyage, et la difficult de se procurer un passeport.

 tous ces points de vue, il tait soucieux.

Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il tait
encore tout chaud, avait ajout  son veil. Le matin de ce mme jour,
seul lev dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les
volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperu tout  coup cette
ligne grave sur la muraille, probablement avec un clou.

_16, rue de la Verrerie_.

Cela tait tout rcent, les entailles taient blanches dans le vieux
mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur tait poudre de fin
pltre frais. Cela probablement avait t crit l dans la nuit.
Qu'tait-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour
lui? Dans tous les cas, il tait vident que le jardin tait viol, et
que des inconnus y pntraient. Il se rappela les incidents bizarres qui
avaient dj alarm la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il
se garda bien de parler  Cosette de la ligne crite au clou sur le mur,
de peur de l'effrayer.

Au milieu de ces proccupations, il s'aperut,  une ombre que le soleil
projetait, que quelqu'un venait de s'arrter sur la crte du talus
immdiatement derrire lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier
pli en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'et lch
au-dessus de sa tte. Il prit le papier, le dplia, et y lut ce mot
crit en grosses lettres au crayon:

DMNAGEZ.

Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;
il chercha autour de lui et aperut une espce d'tre plus grand qu'un
enfant, plus petit qu'un homme, vtu d'une blouse grise et d'un pantalon
de velours de coton couleur poussire, qui enjambait le parapet et se
laissait glisser dans le foss du Champ de Mars.

Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.




Chapitre II

Marius


Marius tait parti dsol de chez M. Gillenormand. Il y tait entr avec
une esprance bien petite; il en sortait avec un dsespoir immense.

Du reste, et ceux qui ont observ les commencements du coeur humain le
comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Thodule,
n'avait laiss aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le pote
dramatique pourrait en apparence esprer quelques complications de cette
rvlation faite  brle-pourpoint au petit-fils par le grand-pre. Mais
ce que le drame y gagnerait, la vrit le perdrait. Marius tait dans
l'ge o, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'ge o
l'on croit tout. Les soupons ne sont autre chose que des rides. La
premire jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur
Candide. Souponner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius et
faits plus aisment.

Il se mit  marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il
ne pensa  rien dont il pt se souvenir.  deux heures du matin il
rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habill sur son matelas. Il
faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant
qui laisse aller et venir les ides dans le cerveau. Quand il se
rveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tte, tout
prts  sortir et trs affairs, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et
Combeferre.

Courfeyrac lui dit:

--Viens-tu  l'enterrement du gnral Lamarque?

Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.

Il sortit quelque temps aprs eux. Il mit dans sa poche les pistolets
que Javert lui avait confis lors de l'aventure du 3 fvrier et qui
taient rests entre ses mains. Ces pistolets taient encore chargs. Il
serait difficile de dire quelle pense obscure il avait dans l'esprit en
les emportant.

Toute la journe il rda sans savoir o; il pleuvait par instants, il ne
s'en apercevait point; il acheta pour son dner une flte d'un sou chez
un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il parat qu'il prit un
bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments o l'on
a une fournaise sous le crne. Marius tait dans un de ces moments-l.
Il n'esprait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas
depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fivreuse, il
n'avait plus qu'une ide claire,--c'est qu' neuf heures il verrait
Cosette. Ce dernier bonheur tait maintenant tout son avenir; aprs,
l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus
dserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits tranges. Il
sortait la tte hors de sa rverie et disait: Est-ce qu'on se bat?

 la nuit tombante,  neuf heures prcises, comme il l'avait promis 
Cosette, il tait rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia
tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il
allait la revoir; toute autre pense s'effaa et il n'eut plus qu'une
joie inoue et profonde. Ces minutes o l'on vit des sicles ont
toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment o elles passent
elles emplissent entirement le coeur.

Marius drangea la grille et se prcipita dans le jardin. Cosette
n'tait pas  la place o elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le
fourr et alla  l'enfoncement prs du perron.--Elle m'attend l,
dit-il.--Cosette n'y tait pas. Il leva les yeux et vit que les volets
de la maison taient ferms. Il fit le tour du jardin, le jardin tait
dsert. Alors il revint  la maison, et, insens d'amour, ivre,
pouvant, exaspr de douleur et d'inquitude, comme un matre qui
rentre chez lui  une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,
il frappa encore, au risque de voir la fentre s'ouvrir et la face
sombre du pre apparatre et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'tait
plus rien auprs de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frapp, il leva
la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! rpta-t-il
imprieusement. On ne rpondit pas. C'tait fini. Personne dans le
jardin; personne dans la maison.

Marius fixa ses yeux dsesprs sur cette maison lugubre, aussi noire,
aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de
pierre o il avait pass tant d'adorables heures prs de Cosette. Alors
il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de
rsolution, il bnit son amour dans le fond de sa pense, et il se dit
que, puisque Cosette tait partie, il n'avait plus qu' mourir.

Tout  coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui
criait  travers les arbres:

--Monsieur Marius!

Il se dressa.

--Hein? dit-il.

--Monsieur Marius, tes-vous l?

--Oui.

--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent  la
barricade de la rue de la Chanvrerie.

Cette voix ne lui tait pas entirement inconnue. Elle ressemblait  la
voix enroue et rude d'ponine. Marius courut  la grille, carta le
barreau mobile, passa sa tte au travers et vit quelqu'un, qui lui parut
tre un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crpuscule.




Chapitre III

M. Mabeuf


La bourse de Jean Valjean fut inutile  M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa
vnrable austrit enfantine, n'avait point accept le cadeau des
astres; il n'avait point admis qu'une toile pt se monnayer en louis
d'or. Il n'avait pas devin que ce qui tombait du ciel venait de
Gavroche. Il avait port la bourse au commissaire de police du quartier,
comme objet perdu mis par le trouveur  la disposition des rclamants.
La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la
rclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.

Du reste, M. Mabeuf avait continu de descendre.

Les expriences sur l'indigo n'avaient pas mieux russi au Jardin des
plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'anne d'auparavant, il
devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les
termes de son loyer. Le mont-de-pit, au bout des treize mois couls,
avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait
fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus complter
mme les exemplaires dpareills de sa _Flore_ qu'il possdait encore,
il avait cd  vil prix  un libraire-brocanteur planches et texte,
comme _dfets._ Il ne lui tait plus rien rest de l'oeuvre de toute sa
vie. Il se mit  manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que
cette chtive ressource s'puisait, il renona  son jardin et le laissa
en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renonc aux
deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il
dnait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers
meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de
vtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il
avait encore ses livres les plus prcieux, parmi lesquels plusieurs
d'une haute raret, entre autres _les Quadrains historiques de la
Bible_, dition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse,
_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec ddicace  la
reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignit de l'ambassadeur_
par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un
Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus
Manutianis;_ enfin un Diogne Larce, imprim  Lyon en 1644, et o se
trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizime sicle, du
Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si
fructueusement consults par Henri Estienne, et tous les passages en
dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le clbre manuscrit du
douzime sicle de la bibliothque de Naples. M. Mabeuf ne faisait
jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas
brler de chandelle. Il semblait qu'il n'et plus de voisins, on
l'vitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misre d'un enfant
intresse une mre, la misre d'un jeune homme intresse une jeune
fille, la misre d'un vieillard n'intresse personne. C'est de toutes
les dtresses la plus froide. Cependant le pre Mabeuf n'avait pas
entirement perdu sa srnit d'enfant. Sa prunelle prenait quelque
vivacit lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il
considrait le Diogne Larce, qui tait un exemplaire unique. Son
armoire vitre tait le seul meuble qu'il et conserv en dehors de
l'indispensable.

Un jour la mre Plutarque lui dit:

--Je n'ai pas de quoi acheter le dner.

Ce qu'elle appelait le dner, c'tait un pain et quatre ou cinq pommes
de terre.

-- crdit? fit M. Mabeuf.

--Vous savez bien qu'on me refuse.

M. Mabeuf ouvrit sa bibliothque, regarda longtemps tous ses livres l'un
aprs l'autre, comme un pre oblig de dcimer ses enfants les
regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son
bras, et sortit. Il rentra deux heures aprs n'ayant plus rien sous le
bras, posa trente sous sur la table et dit:

--Vous ferez  dner.

 partir de ce moment, la mre Plutarque vit s'abaisser sur le candide
visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.

Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.
Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pice d'argent. Comme
les libraires brocanteurs le voyaient forc de vendre, ils lui
rachetaient vingt sous ce qu'il avait pay vingt francs, quelquefois aux
mmes libraires. Volume  volume, toute la bibliothque y passait. Il
disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je
ne sais quelle arrire-esprance d'arriver  la fin de ses jours avant
d'arriver  la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois
pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit
trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait
achet quarante sous rue des Grs.--Je dois cinq sous, dit-il tout
rayonnant  la mre Plutarque. Ce jour-l il ne dna point.

Il tait de la Socit d'horticulture. On y savait son dnment. Le
prsident de cette socit le vint voir, lui promit de parler de lui au
ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc!
s'cria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un
bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain
M. Mabeuf reut une invitation  dner chez le ministre. Il montra en
tremblant de joie la lettre  la mre Plutarque.--Nous sommes sauvs!
dit-il. Au jour fix, il alla chez le ministre. Il s'aperut que sa
cravate chiffonne, son grand vieil habit carr et ses souliers cirs 
l'oeuf tonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas mme le
ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une
parole, il entendit la femme du ministre, belle dame dcollete dont il
n'avait os s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?
Il s'en retourna chez lui  pied,  minuit, par une pluie battante. Il
avait vendu un Elzvir pour payer son fiacre en allant.

Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire
quelques pages de son Diogne Larce. Il savait assez de grec pour jouir
des particularits du texte qu'il possdait. Il n'avait plus maintenant
d'autre joie. Quelques semaines s'coulrent. Tout  coup la mre
Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas
de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi
acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le mdecin avait
ordonn une potion fort chre. Et puis, la maladie s'aggravait, il
fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothque, il n'y avait plus
rien. Le dernier volume tait parti. Il ne lui restait que le Diogne
Larce.

Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'tait le 4 juin
1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint
avec cent francs. Il posa la pile de pices de cinq francs sur la table
de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une
parole.

Le lendemain, ds l'aube, il s'assit sur la borne renverse dans son
jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matine immobile,
le front baiss, l'oeil vaguement fix sur ses plates-bandes fltries.
Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.
Dans l'aprs-midi, des bruits extraordinaires clatrent dans Paris.
Cela ressemblait  des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.

Le pre Mabeuf leva la tte. Il aperut un jardinier qui passait, et
demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Le jardinier rpondit, sa bche sur le dos, et de l'accent le plus
paisible:

--Ce sont des meutes.

--Comment! des meutes?

--Oui. On se bat.

--Pourquoi se bat-on?

--Ah! dame! fit le jardinier.

--De quel ct? reprit M. Mabeuf.

--Du ct de l'Arsenal.

Le pre Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement
un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est
vrai et s'en alla d'un air gar.




Livre dixime--Le 5 juin 1832




Chapitre I

La surface de la question


De quoi se compose l'meute? De rien et de tout. D'une lectricit
dgage peu  peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui
erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des ttes qui
parlent, des cerveaux qui rvent, des mes qui souffrent, des passions
qui brlent, des misres qui hurlent, et les emporte.

O?

Au hasard.  travers l'tat,  travers les lois,  travers la prosprit
et l'insolence des autres.

Les convictions irrites, les enthousiasmes aigris, les indignations
mues, les instincts de guerre comprims, les jeunes courages exalts,
les aveuglements gnreux; la curiosit, le got du changement, la soif
de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plat  lire l'affiche
d'un nouveau spectacle et qu'on aime au thtre le coup de sifflet du
machiniste; les haines vagues, les rancunes, les dsappointements, toute
vanit qui croit que la destine lui a fait faillite; les malaises, les
songes creux, les ambitions entoures d'escarpements; quiconque espre
d'un croulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue
qui prend feu, tels sont les lments de l'meute.

Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les tres qui
rdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohmes, gens sans
aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un dsert
de maisons sans autre toit que les froides nues du ciel, ceux qui
demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les
inconnus de la misre et du nant, les bras nus, les pieds nus,
appartiennent  l'meute.

Quiconque a dans l'me une rvolte secrte contre un fait quelconque de
l'tat, de la vie ou du sort, confine  l'meute, et, ds qu'elle
parat, commence  frissonner et  se sentir soulev par le tourbillon.

L'meute est une sorte de trombe de l'atmosphre sociale qui se forme
brusquement dans de certaines conditions de temprature, et qui, dans
son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, crase, dmolit,
dracine, entranant avec elle les grandes natures et les chtives,
l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.

Malheur  celui qu'elle emporte comme  celui qu'elle vient heurter!
Elle les brise l'un contre l'autre.

Elle communique  ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance
extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des vnements;
elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et
d'un portefaix un gnral.

Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point
de vue du pouvoir, un peu d'meute est souhaitable. Systme: l'meute
raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle prouve
l'arme; elle concentre la bourgeoisie; elle tire les muscles de la
police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une
gymnastique; c'est presque de l'hygine. Le pouvoir se porte mieux aprs
une meute comme l'homme aprs une friction.

L'meute, il y a trente ans, tait envisage  d'autres points de vue
encore.

Il y a pour toute chose une thorie qui se proclame elle-mme le bon
sens; Philinte contre Alceste; mdiation offerte entre le vrai et le
faux; explication, admonition, attnuation un peu hautaine qui, parce
qu'elle est mlange de blme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est
souvent que la pdanterie. Toute une cole politique, appele juste
milieu, est sortie de l. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le
parti de l'eau tide. Cette cole, avec sa fausse profondeur, toute de
surface, qui dissque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du
haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.

 entendre cette cole: Les meutes qui compliqurent le fait de 1830
trent  ce grand vnement une partie de sa puret. La rvolution de
Juillet avait t un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du
ciel bleu. Elles firent reparatre le ciel nbuleux. Elles firent
dgnrer en querelle cette rvolution d'abord si remarquable par
l'unanimit. Dans la rvolution de Juillet, comme dans tout progrs par
saccades, il y avait eu des fractures secrtes; l'meute les rendit
sensibles. On put dire: Ah! ceci est cass. Aprs la rvolution de
Juillet, on ne sentait que la dlivrance; aprs les meutes, on sentit
la catastrophe.

Toute meute ferme les boutiques, dprime le fonds, consterne la
bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, prcipite les
faillites; plus d'argent; les fortunes prives inquites, le crdit
public branl, l'industrie dconcerte, les capitaux reculant, le
travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les
villes. De l des gouffres. On a calcul que le premier jour d'meute
cote  la France vingt millions, le deuxime quarante, le troisime
soixante. Une meute de trois jours cote cent vingt millions,
c'est--dire,  ne voir que le rsultat financier, quivaut  un
dsastre, naufrage ou bataille perdue, qui anantirait une flotte de
soixante vaisseaux de ligne.

Sans doute, historiquement, les meutes eurent leur beaut; la guerre
des pavs n'est pas moins grandiose et pas moins pathtique que la
guerre des buissons; dans l'une il y a l'me des forts, dans l'autre le
coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les meutes
clairrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus
originales du caractre parisien, la gnrosit, le dvouement, la gat
orageuse, les tudiants prouvant que la bravoure fait partie de
l'intelligence, la garde nationale inbranlable, des bivouacs de
boutiquiers, des forteresses de gamins, le mpris de la mort chez des
passants. coles et lgions se heurtaient. Aprs tout, entre les
combattants, il n'y avait qu'une diffrence d'ge; c'est la mme race;
ce sont les mmes hommes stoques qui meurent  vingt ans pour leurs
ides,  quarante ans pour leurs familles. L'arme, toujours triste dans
les guerres civiles, opposait la prudence  l'audace. Les meutes, en
mme temps qu'elles manifestrent l'intrpidit populaire, firent
l'ducation du courage bourgeois.

C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang vers? Et au sang vers
ajoutez l'avenir assombri, le progrs compromis, l'inquitude parmi les
meilleurs, les libraux honntes dsesprant, l'absolutisme tranger
heureux de ces blessures faites  la rvolution par elle-mme, les
vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez
Paris grandi peut-tre, mais  coup sr la France diminue. Ajoutez, car
il faut tout dire, les massacres qui dshonoraient trop souvent la
victoire de l'ordre devenu froce sur la libert devenue folle. Somme
toute, les meutes ont t funestes.

Ainsi parle cet  peu prs de sagesse dont la bourgeoisie, cet  peu
prs de peuple, se contente si volontiers.

Quant  nous, nous rejetons ce mot trop large et par consquent trop
commode: les meutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement
populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une meute
cote autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la
question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins flau que
l'meute n'est calamit? Et puis, toutes les meutes sont-elles
calamits? Et quand le 14 juillet coterait cent vingt millions?
L'tablissement de Philippe V en Espagne a cot  la France deux
milliards. Mme  prix gal, nous prfrerions le 14 juillet. D'ailleurs
nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont
que des mots. Une meute tant donne, nous l'examinons en elle-mme.
Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire expose plus haut, il n'est
question que de l'effet, nous cherchons la cause.

Nous prcisons.




Chapitre II

Le fond de la question


Il y a l'meute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colres; l'une a
tort, l'autre a droit. Dans les tats dmocratiques, les seuls fonds en
justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
lve, et la ncessaire revendication de son droit peut aller jusqu' la
prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent  la
souverainet collective, la guerre du tout contre la fraction est
insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est meute; selon
que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
sont justement ou injustement attaques. Le mme canon braqu contre la
foule a tort le 10 aot et raison le 14 vendmiaire. Apparence
semblable, fond diffrent; les Suisses dfendent le faux, Bonaparte
dfend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa libert et
dans sa souverainet, ne peut tre dfait par la rue. De mme dans les
choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
peut demain tre trouble. La mme furie est lgitime contre Terray et
absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepts,
les ruptures de rails, les dmolitions de docks, les fausses routes des
multitudes, les dnis de justice du peuple au progrs, Ramus assassin
par les coliers, Rousseau chass de Suisse  coups de pierre, c'est
l'meute. Isral contre Mose, Athnes contre Phocion, Rome contre
Scipion, c'est l'meute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
c'est la mme rvolte; rvolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
pour l'Asie avec l'pe ce que Christophe Colomb fait pour l'Amrique
avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
d'un monde  la civilisation sont de tels accroissements de lumire que
toute rsistance, l, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
fidlit  lui-mme. La foule est tratre au peuple. Est-il, par
exemple, rien de plus trange que cette longue et sanglante protestation
des faux saulniers, lgitime rvolte chronique, qui, au moment dcisif,
au jour du salut,  l'heure de la victoire populaire, pouse le trne,
tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait meute pour!
Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier chappe aux
potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
Saint-Barthlemy, gorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jhu, chevaliers du
brassard, voil l'meute. La Vende est une grande meute catholique. Le
bruit du droit en mouvement se reconnat, il ne sort pas toujours du
tremblement des masses bouleverses; il y a des rages folles, il y a des
cloches fles; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
progrs. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel ct
vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre leve est
mauvaise. Tout pas violent en arrire est meute; reculer est une voie
de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accs de fureur de
la vrit; les pavs que l'insurrection remue jettent l'tincelle du
droit. Ces pavs ne laissent  l'meute que leur boue. Danton contre
Louis XVI, c'est l'insurrection; Hbert contre Danton, c'est l'meute.

De l vient que, si l'insurrection, dans des cas donns, peut tre,
comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'meute peut tre le
plus fatal des attentats.

Il y a aussi quelque diffrence dans l'intensit de calorique;
l'insurrection est souvent volcan, l'meute est souvent feu de paille.

La rvolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
est un meutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.

Parfois, insurrection, c'est rsurrection.

La solution de tout par le suffrage universel tant un fait absolument
moderne, et toute l'histoire antrieure  ce fait tant, depuis quatre
mille ans, remplie du droit viol et de la souffrance des peuples,
chaque poque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
est possible. Sous les Csars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
y avait Juvnal.

Le _facit indignatio_ remplace les Gracques.

Sous les Csars il y a l'exil de Syne; il y a aussi l'homme des
_Annales_.

Nous ne parlons pas de l'immense exil de Pathmos qui, lui aussi,
accable le monde rel d'une protestation au nom du monde idal, fait de
la vision une satire norme, et jette sur Rome-Ninive, sur
Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante rverbration de
l'Apocalypse.

Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son pidestal; on peut ne pas
le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hbreu; mais l'homme qui
crit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain.

Comme les Nrons rgnent  la manire noire, ils doivent tre peints de
mme. Le travail au burin tout seul serait ple; il faut verser dans
l'entaille une prose concentre qui morde.

Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
enchane, c'est parole terrible. L'crivain double et triple son style
quand le silence est impos par un matre au peuple. Il sort de ce
silence une certaine plnitude mystrieuse qui filtre et se fige en
airain dans la pense. La compression dans l'histoire produit la
concision dans l'historien. La solidit granitique de telle prose
clbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.

La tyrannie contraint l'crivain  des rtrcissements de diamtre qui
sont des accroissements de force. La priode cicronienne,  peine
suffisante sur Verrs, s'mousserait sur Caligula. Moins d'envergure
dans la phrase, plus d'intensit dans le coup. Tacite pense  bras
raccourci.

L'honntet d'un grand coeur, condense en justice et en vrit,
foudroie.

Soit dit en passant, il est  remarquer que Tacite n'est pas
historiquement superpos  Csar. Les Tibres lui sont rservs. Csar
et Tacite sont deux phnomnes successifs dont la rencontre semble
mystrieusement vite par celui qui, dans la mise en scne des sicles,
rgle les entres et les sorties. Csar est grand, Tacite est grand;
Dieu pargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
l'autre. Le justicier, frappant Csar, pourrait frapper trop, et tre
injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
les pirates de Cilicie dtruits, la civilisation introduite en Gaule, en
Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a l
une sorte de dlicatesse de la justice divine, hsitant  lcher sur
l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant  Csar grce de
Tacite, et accordant les circonstances attnuantes au gnie.

Certes, le despotisme reste le despotisme, mme sous le despote de
gnie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
est plus hideuse encore sous les tyrans infmes. Dans Ces rgnes-l rien
ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvnal,
soufflettent plus utilement, en prsence du genre humain, cette
ignominie sans rplique.

Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
sous Domitien, il y a une difformit de bassesse correspondante  la
laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies o se reflte le
matre; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les
consciences sont plates, les mes sont punaises; cela est ainsi sous
Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Hliogabale,
tandis qu'il ne sort du snat romain sous Csar que l'odeur de fiente
propre aux aires d'aigle.

De l la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvnal; c'est 
l'heure de l'vidence que le dmonstrateur parat.

Mais Juvnal et Tacite, de mme qu'Isae aux temps bibliques, de mme
que Dante au moyen ge, c'est l'homme; l'meute et l'insurrection, c'est
la multitude, qui tantt a tort, tantt a raison.

Dans les cas les plus gnraux, l'meute sort d'un fait matriel;
l'insurrection est toujours un phnomne moral. L'meute, c'est
Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine 
l'esprit, l'meute  l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'meute,
Buzanais, par exemple, a un point de dpart vrai, pathtique et juste.
Pourtant elle reste meute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
quoique forte, elle a frapp au hasard; elle a march comme l'lphant
aveugle, en crasant; elle a laiss derrire elle des cadavres de
vieillards, de femmes et d'enfants; elle a vers, sans savoir pourquoi,
le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
but, le massacrer est un mauvais moyen.

Toutes les protestations armes, mme les plus lgitimes, mme le 10
aot, mme le 14 juillet, dbutent par le mme trouble. Avant que le
droit se dgage, il y a tumulte et cume. Au commencement l'insurrection
est meute, de mme que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
aboutit  cet ocan: rvolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idal, aprs une
longue chute de roche en roche, aprs avoir reflt le ciel dans sa
transparence et s'tre grossie de cent affluents dans la majestueuse
allure du triomphe, l'insurrection se perd tout  coup dans quelque
fondrire bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.

Tout ceci est du pass, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
d'admirable qu'il dissout l'meute dans son principe, et qu'en donnant
le vote  l'insurrection, il lui te l'arme. L'vanouissement des
guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontires, tel
est l'invitable progrs. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
Demain.

Du reste, insurrection, meute, en quoi la premire diffre de la
seconde, le bourgeois, proprement dit, connat peu ces nuances. Pour lui
tout est sdition, rbellion pure et simple, rvolte du dogue contre le
matre, essai de morsure qu'il faut punir de la chane et de la niche,
aboiement, jappement; jusqu'au jour o la tte du chien, grossie tout 
coup, s'bauche vaguement dans l'ombre en face de lion.

Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!

Cette explication donne, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
juin 1832? est-ce une meute? est-ce une insurrection?

C'est une insurrection.

Il pourra nous arriver, dans cette mise en scne d'un vnement
redoutable, de dire parfois l'meute, mais seulement pour qualifier les
faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
forme meute et le fond insurrection.

Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-l mmes qui n'y voient
qu'une meute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
reste de 1830. Les imaginations mues, disent-ils, ne se calment pas en
un jour. Une rvolution ne se coupe pas  pic. Elle a toujours
ncessairement quelques ondulations avant de revenir  l'tat de paix
comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
d'Alpes sans Jura, ni de Pyrnes sans Asturies.

Cette crise pathtique de l'histoire contemporaine que la mmoire des
Parisiens appelle _l'poque des meutes_, est  coup sr une heure
caractristique parmi les heures orageuses de ce sicle.

Un dernier mot avant d'entrer dans le rcit.

Les faits qui vont tre raconts appartiennent  cette ralit
dramatique et vivante que l'histoire nglige quelquefois, faute de temps
et d'espace. L pourtant, nous y insistons, l est la vie, la
palpitation, le frmissement humain. Les petits dtails, nous croyons
l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands vnements
et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'poque dite _des
meutes_ abonde en dtails de ce genre. Les instructions judiciaires,
par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout rvl, ni peut-tre
tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumire, parmi les
particularits connues et publies, des choses qu'on n'a point sues, des
faits sur lesquels a pass l'oubli des uns, la mort des autres. La
plupart des acteurs de ces scnes gigantesques ont disparu; ds le
lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
raconte et ne dnonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
les conditions du livre que nous crivons, nous ne montrerons qu'un ct
et qu'un pisode, et  coup sr le moins connu, des journes des 5 et 6
juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
sombre voile que nous allons soulever, la figure relle de cette
effrayante aventure publique.




Chapitre III

Un enterrement: occasion de renatre


Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le cholra et glac les
esprits et jet sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement,
Paris tait ds longtemps prt pour une commotion. Ainsi que nous
l'avons dit, la grande ville ressemble  une pice de canon; quand elle
est charge, il suffit d'une tincelle qui tombe, le coup part. En juin
1832, l'tincelle fut la mort du gnral Lamarque.

Lamarque tait un homme de renomme et d'action. Il avait eu
successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux
bravoures ncessaires aux deux poques, la bravoure des champs de
bataille et la bravoure de la tribune. Il tait loquent comme il avait
t vaillant; on sentait une pe dans sa parole. Comme Foy, son
devancier, aprs avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la
libert. Il sigeait entre la gauche et l'extrme gauche, aim du peuple
parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aim de la foule parce
qu'il avait bien servi l'Empereur. Il tait, avec les comtes Grard et
Drouet, un des marchaux _in petto_ de Napolon. Les traits de 1815 le
soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une
haine directe qui plaisait  la multitude; et depuis dix-sept ans, 
peine attentif aux vnements intermdiaires, il avait majestueusement
gard la tristesse de Waterloo. Dans son agonie,  sa dernire heure, il
avait serr contre sa poitrine une pe que lui avaient dcerne les
officiers des Cent-Jours. Napolon tait mort en prononant le mot
_arme_, Lamarque en prononant le mot _patrie_.

Sa mort, prvue, tait redoute du peuple comme une perte et du
gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce
qui est amer, le deuil peut se tourner en rvolte. C'est ce qui arriva.

La veille et le matin du 5 juin, jour fix pour l'enterrement de
Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher,
prit un aspect redoutable. Ce tumultueux rseau de rues s'emplit de
rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le
valet de leur tabli pour enfoncer les portes. Un d'eux s'tait fait
un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en
aiguisant le tronon. Un autre, dans la fivre d'attaquer, couchait
depuis trois jours tout habill. Un charpentier nomm Lombier
rencontrait un camarade qui lui demandait: O vas-tu?--Eh bien! je n'ai
pas d'armes.--Et puis? Je vais  mon chantier chercher mon compas.--Pour
quoi faire?--Je ne sais pas, disait Lombier. Un nomm Jacqueline, homme
d'expdition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:--Viens,
toi!--Il payait dix sous de vin, et disait:--As-tu de
l'ouvrage?--Non.--Va chez Filspierre, entre la barrire Montreuil et la
barrire Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez
Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus _faisaient
la poste_, c'est--dire couraient chez l'un et chez l'autre pour
rassembler leur monde. Chez Barthlemy, prs la barrire du Trne, chez
Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On
les entendait se dire:--_O as-tu ton pistolet?--Sous ma blouse. Et
toi?--Sous ma chemise_, Rue Traversire, devant l'atelier Roland, et
cour de la Maison-Brle devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des
groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain
Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les
matres le renvoyant parce qu'il fallait tous les jours se disputer
avec lui. Mavot fut tu le lendemain dans la barricade de la rue
Mnilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait
Mavot, et  cette question: Quel est ton but?
rpondait:--_L'insurrection_. Des ouvriers rassembls au coin de la rue
de Bercy attendaient un nomm Lemarin, agent rvolutionnaire pour le
faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'changeaient presque
publiquement.

Le 5 juin donc, par une journe mle de pluie et de soleil, le convoi
du gnral Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle,
un peu accrue par les prcautions. Deux bataillons, tambours draps,
fusils renverss, dix mille gardes nationaux, le sabre au ct, les
batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le
cercueil. Le corbillard tait tran par des jeunes gens. Les officiers
des Invalides le suivaient immdiatement, portant des branches de
laurier. Puis venait une multitude innombrable, agite, trange, les
sectionnaires des Amis du Peuple, l'cole de droit, l'cole de mdecine,
les rfugis de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens,
allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les
bannires possibles, des enfants agitant des branches vertes, des
tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grve en ce
moment-l mme, des imprimeurs reconnaissables  leurs bonnets de
papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris,
agitant presque tous des btons, quelques-uns des sabres, sans ordre et
pourtant avec une seule me, tantt une cohue, tantt une colonne. Des
pelotons se choisissaient des chefs; un homme, arm d'une paire de
pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue
dont les files s'cartaient devant lui. Sur les contre-alles des
boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fentres, sur
les toits, les ttes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux
taient pleins d'anxit. Une foule arme passait, une foule effare
regardait.

De son ct le gouvernement observait. Il observait, la main sur la
poigne de l'pe. On pouvait voir, tout prts  marcher, gibernes
pleines, fusils et mousquetons chargs, place Louis XV, quatre escadrons
de carabiniers, en selle et clairons en tte, dans le pays latin et au
Jardin des plantes, la garde municipale, chelonne de rue en rue,  la
Halle-aux-vins un escadron de dragons,  la Grve une moiti du 12me
lger, l'autre moiti  la Bastille, le 6me dragons aux Clestins, de
l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes tait
consign dans les casernes, sans compter les rgiments des environs de
Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaante
vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la
banlieue.

Divers bruits circulaient dans le cortge. On parlait de menes
lgitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la
mort  cette minute mme o la foule le dsignait pour l'empire. Un
personnage rest inconnu annonait qu' l'heure dite deux contrematres
gagns ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui
dominait sur les fronts dcouverts de la plupart des assistants, c'tait
un enthousiasme ml d'accablement. On voyait aussi  et l, dans cette
multitude en proie  tant d'motions violentes, mais nobles, de vrais
visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il
y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font
monter dans l'eau des nuages de boue. Phnomne auquel ne sont point
trangres les polices bien faites.

Le cortge chemina, avec une lenteur fbrile, de la maison mortuaire par
les boulevards jusqu' la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la
pluie ne faisait rien  cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil
promen autour de la colonne Vendme, des pierres jetes au duc de
Fitz-James aperu  un balcon le chapeau sur la tte, le coq gaulois
arrach d'un drapeau populaire et tran dans la boue, un sergent de
ville bless d'un coup d'pe  la Porte Saint-Martin, un officier du
12me lger disant tout haut: Je suis rpublicain, l'cole polytechnique
survenant aprs sa consigne force, les cris: vive l'cole
polytechnique! vive la Rpublique! marqurent le trajet du convoi.  la
Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du
faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortge et un
certain bouillonnement terrible commena  soulever la foule.

On entendit un homme qui disait  un autre:--Tu vois bien celui-l avec
sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il parat
que cette mme barbiche rouge s'est retrouve plus tard avec la mme
fonction dans une autre meute, l'affaire Qunisset.

Le corbillard dpassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit
pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. L il s'arrta. En
ce moment cette foule vue  vol d'oiseau et offert l'aspect d'une
comte dont la tte tait  l'esplanade et dont la queue dveloppe sur
le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard
jusqu' la porte Saint-Martin. Un cercle se traa autour du corbillard.
La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu  Lamarque. Ce
fut un instant touchant et auguste, toutes les ttes se dcouvrirent,
tous les coeurs battaient. Tout  coup un homme  cheval, vtu de noir,
parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec
une pique surmonte d'un bonnet rouge. Lafayette dtourna la tte.
Excelmans quitta le cortge.

Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au
pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent  des houles remua
la multitude. Deux cris prodigieux s'levrent:--_Lamarque au
Panthon!--Lafayette  l'htel de ville_!--Des jeunes gens, aux
acclamations de la foule, s'attelrent et se mirent  traner Lamarque
dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre
par le quai Morland.

Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et
l'on se montrait un Allemand nomm Ludwig Snyder, mort centenaire
depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait
combattu  Trenton sous Washington, et sous Lafayette  Brandywine.

Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'branlait et
venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des
Clestins et se dployaient le long du quai Morland. Le peuple qui
tranait Lafayette les aperut brusquement au coude du quai et cria: les
dragons! les dragons! Les dragons s'avanaient au pas, en silence,
pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux
porte-crosse, avec un air d'attente sombre.

 deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre o tait
Lafayette chemina jusqu' eux, ils ouvrirent les rangs, le laissrent
passer, et se refermrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule
se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur.

Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire.
C'est le moment tnbreux o deux nues se mlent. Les uns racontent
qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du ct de l'Arsenal, les
autres qu'un coup de poignard fut donn par un enfant  un dragon. Le
fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le
chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa
fentre rue Contrescarpe, le troisime brla l'paulette d'un officier;
une femme cria: _On commence trop tt!_ et tout  coup on vit du ct
oppos au quai Morland un escadron de dragons qui tait rest dans la
caserne dboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le
boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.

Alors tout est dit, la tempte se dchane, les pierres pleuvent, la
fusillade clate, beaucoup se prcipitent au bas de la berge et passent
le petit bras de la Seine aujourd'hui combl; les chantiers de l'le
Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hrissent de
combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une
barricade s'bauche, les jeunes gens refouls passent le pont
d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde
municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se
disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins
de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on rsiste.
La colre emporte l'meute comme le vent emporte le feu.




Chapitre IV

Les bouillonnements d'autrefois


Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une
meute. Tout clate partout  la fois. tait-ce prvu? oui. tait-ce
prpar? non. D'o cela sort-il? des pavs. D'o cela tombe-t-il? des
nues. Ici l'insurrection a le caractre d'un complot; l d'une
improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le
mne o il veut. Dbut plein d'pouvante o se mle une sorte de gat
formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les
talages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isols; des
gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochres; on
entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: _Il va y
avoir du train!_

Un quart d'heure n'tait pas coul, voici ce qui se passait presque en
mme temps sur vingt points de Paris diffrents.

Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, 
barbes et  cheveux longs, entraient dans un estaminet et en
ressortaient un moment aprs, portant un drapeau tricolore horizontal
couvert d'un crpe et ayant  leur tte trois hommes arms, l'un d'un
sabre, l'autre d'un fusil, le troisime d'une pique.

Rue des Nonaindires, un bourgeois bien vtu, qui avait du ventre, la
voix sonore, le crne chauve, le front lev, la barbe noire et une de
ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement
des cartouches aux passants.

Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un
drapeau noir o on lisait ces mots en lettres blanches: _Rpublique ou
la mort_. Rue des Jeneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar,
apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on
distinguait des lettres d'or, le mot _section_ avec un numro. Un de ces
drapeaux tait rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.

On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois
boutiques d'armuriers, la premire rue Beaubourg, la deuxime rue
Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille
mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils,
presque tous  deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois
pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la
bayonnette.

Vis--vis le quai de la Grve, des jeunes gens arms de mousquets,
s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet
 rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient  faire des
cartouches. Une de ces femmes a racont: _Je ne savais pas ce que
c'tait que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit_.

Un rassemblement enfonait une boutique de curiosits rue des
Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.

Le cadavre d'un maon tu d'un coup de fusil gisait rue de la Perle.

Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards,
dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants,
ouvriers, tudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations,
criaient: aux armes! brisaient les rverbres, dtelaient les voitures,
dpavaient les rues, enfonaient les portes des maisons, dracinaient
les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient
pavs, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.

On forait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur
faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on crivait
avec du blanc d'Espagne sur la porte: _les armes sont livres_.
Quelques-uns signaient de leurs noms des reus du fusil et du sabre,
et disaient: _envoyez-les chercher demain  la mairie_. On dsarmait
dans les rues les sentinelles isoles et les gardes nationaux allant 
leur municipalit. On arrachait les paulettes aux officiers. Rue du
Cimetire-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi
par une troupe arme de btons et de fleurets, se rfugia  grand'peine
dans une maison d'o il ne put sortir qu' la nuit, et dguis.

Dans le quartier Saint-Jacques, les tudiants sortaient par essaims de
leurs htels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au caf du Progrs ou
descendaient au caf des Sept-Billards, rue des Mathurins. L, devant
les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des
armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des
barricades. Sur un seul point, les habitants rsistaient,  l'angle des
rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc o ils dtruisaient eux-mmes la
barricade. Sur un seul point, les insurgs pliaient; ils abandonnaient
une barricade commence rue du Temple aprs avoir fait feu sur un
dtachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la
Corderie. Le dtachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un
paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes
nationaux dchirrent le drapeau et en remportrent les lambeaux  la
pointe de leurs bayonnettes.

Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait 
la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte,
comme une foule d'clairs dans un seul roulement de tonnerre.

En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le
seul quartier des halles. Au centre tait cette fameuse maison n 50,
qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui,
flanque d'un ct par une barricade  Saint-Merry et de l'autre par une
barricade  la rue Maubue, commandait trois rues, la rue des Arcis, la
rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front.
Deux barricades en querre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur
la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue
Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres
quartiers de Paris, au Marais,  la montagne Sainte-Genevive; une, rue
Mnilmontant, o l'on voyait une porte cochre arrache de ses gonds;
une autre prs du petit pont de l'Htel-Dieu faite avec une cossaise
dtele et renverse,  trois cents pas de la prfecture de police.

 la barricade de la rue des Mntriers, un homme bien mis distribuait
de l'argent aux travailleurs.  la barricade de la rue Greneta, un
cavalier parut et remit  celui qui paraissait le chef de la barricade
un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.--_Voil_, dit-il,
_pour payer les dpenses, le vin, et coetera_. Un jeune homme blond,
sans cravate, allait d'une barricade  l'autre portant des mots d'ordre.
Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tte, posait des
sentinelles. Dans l'intrieur, en de barricades, les cabarets et les
loges de portiers taient convertis en corps de garde. Du reste l'meute
se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues
troites, ingales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, taient
admirablement choisies; les environs des halles en particulier, rseau
de rues plus embrouill qu'une fort. La socit des Amis du Peuple
avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier
Sainte-Avoye. Un homme tu rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un
plan de Paris.

Ce qui avait rellement pris la direction de l'meute, c'tait une sorte
d'imptuosit inconnue qui tait dans l'air. L'insurrection,
brusquement, avait bti les barricades d'une main et de l'autre saisi
presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme
une trane de poudre qui s'allume, les insurgs avaient envahi et
occup, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale,
tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le
Chteau-d'Eau, toutes les rues prs des halles; sur la rive gauche, la
caserne des Vtrans, Sainte-Plagie, la place Maubert, la poudrire des
Deux-Moulins, toutes les barrires.  cinq heures du soir ils taient
matres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs
claireurs touchaient la place des Victoires, et menaaient la Banque,
la caserne des Petits-Pres, l'htel des Postes. Le tiers de Paris tait
 l'meute.

Sur tous les points la lutte tait gigantesquement engage; et, des
dsarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers
vivement envahies, il rsultait ceci que le combat commenc  coups de
pierres continuait  coups de fusil.

Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de
bataille. L'meute tait  un bout, la troupe au bout oppos. On se
fusillait d'une grille  l'autre. Un observateur, un rveur, l'auteur de
ce livre, qui tait all voir le volcan de prs, se trouva dans le
passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles
que le renflement des demi-colonnes qui sparent les boutiques; il fut
prs d'une demi-heure dans cette situation dlicate.

Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et
s'armaient en hte, les lgions sortaient des mairies, les rgiments
sortaient des casernes. Vis--vis le passage de l'Ancre un tambour
recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, tait assailli par
une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui
prenaient son sabre. Un autre tait tu rue Grenier-Saint-Lazare. Rue
Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un aprs l'autre.
Plusieurs gardes municipaux, blesss rue des Lombards, rtrogradaient.

Devant la Cour-Batave, un dtachement de gardes nationaux trouvait un
drapeau rouge portant cette inscription: _Rvolution rpublicaine_, n
127. tait-ce une rvolution en effet?

L'insurrection s'tait fait du centre de Paris une sorte de citadelle
inextricable, tortueuse, colossale.

L tait le foyer, l tait videmment la question. Tout le reste
n'tait qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se dciderait l,
c'est qu'on ne s'y battait pas encore.

Dans quelques rgiments, les soldats taient incertains, ce qui ajoutait
 l'obscurit effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation
populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralit du 53me de
ligne. Deux hommes intrpides et prouvs par les grandes guerres, le
marchal de Lobau et le gnral Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous
Lobau. D'normes patrouilles, composes de bataillons de la ligne
enferms dans des compagnies entires de garde nationale, et prcdes
d'un commissaire de police en charpe, allaient reconnatre les rues
insurges. De leur ct, les insurgs posaient des vedettes au coin des
carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des
barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une
arme dans la main, hsitait; la nuit allait venir et l'on commenait 
entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le
marchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre.

Ces vieux matelots-l, habitus  la manoeuvre correcte et n'ayant pour
ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles,
sont tout dsorients en prsence de cette immense cume qu'on appelle
la colre publique. Le vent des rvolutions n'est pas maniable.

Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hte et en dsordre.
Un bataillon du 12me lger venait au pas de course de Saint-Denis, le
14me de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'cole
militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de
Vincennes.

La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe tait plein de
srnit.




Chapitre V

Originalit de Paris


Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une
insurrection. Hors des quartiers insurgs, rien n'est d'ordinaire plus
trangement calme que la physionomie de Paris pendant une meute. Paris
s'accoutume trs vite  tout,--ce n'est qu'une meute,--et Paris a tant
d'affaires qu'il ne se drange pas pour si peu. Ces villes colossales
peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent
seules contenir en mme temps la guerre civile et on ne sait quelle
bizarre tranquillit. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand
on entend le tambour, le rappel, la gnrale, le boutiquier se borne 
dire:

--Il parat qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.

Ou:

--Faubourg Saint-Antoine.

Souvent il ajoute avec insouciance:

--Quelque part par l.

Plus tard, quand on distingue le vacarme dchirant et lugubre de la
mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:

--a chauffe donc? Tiens, a chauffe?

Un moment aprs, si l'meute approche et gagne, il ferme prcipitamment
sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est--dire met ses
marchandises en sret et risque sa personne.

On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on
prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille
crible les faades des maisons, les balles tuent les gens dans leur
alcve, les cadavres encombrent le pav.  quelques rues de l, on
entend le choc des billes de billard dans les cafs.

Les curieux causent et rient  deux pas de ces rues pleines de guerre;
les thtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres
cheminent; les passants vont dner en ville. Quelquefois dans le
quartier mme o l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour
laisser passer une noce.

Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux
homme infirme tranant une charrette  bras surmonte d'un chiffon
tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide
quelconque, allait et venait de la barricade  la troupe et de la troupe
 la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantt au
gouvernement, tantt  l'anarchie.

Rien n'est plus trange; et c'est l le caractre propre des meutes de
Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela
deux choses, la grandeur de Paris, et sa gat. Il faut la ville de
Voltaire et de Napolon.

Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande
ville sentit quelque chose qui tait peut-tre plus fort qu'elle. Elle
eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les
plus dsintresss, les portes, les fentres et les volets ferms en
plein jour. Les courageux s'armrent, les poltrons se cachrent. Le
passant insouciant et affair disparut. Beaucoup de ces rues taient
vides comme  quatre heures du matin. On colportait des dtails
alarmants, on rpandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ taient matres
de la Banque;--que, rien qu'au clotre de Saint-Merry, ils taient six
cents, retranchs et crnels dans l'glise;--que la ligne n'tait pas
sre;--qu'Armand Carrel avait t voir le marchal Clausel, et que le
marchal avait dit: _Ayez d'abord un rgiment;_--que Lafayette tait
malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis  vous. Je vous
suivrai partout o il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se
tenir sur ses gardes; qu' la nuit il y aurait des gens qui pilleraient
les maisons isoles dans les coins dserts de Paris (ici on
reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mle au
gouvernement);--qu'une batterie avait t tablie rue
Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu' minuit,
ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient  la fois
sur le centre de l'meute, la premire venant de la Bastille, la
deuxime de la porte Saint-Martin, la troisime de la Grve, la
quatrime des halles;--que peut-tre aussi les troupes vacueraient
Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui
arriverait, mais qu' coup sr, cette fois, c'tait grave.--On se
proccupait des hsitations du marchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il
pas tout de suite?--Il est certain qu'il tait profondment absorb. Le
vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.

Le soir vint, les thtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient
d'un air irrit; on fouillait les passants; on arrtait les suspects. Il
y avait  neuf heures plus de huit cents personnes arrtes; la
prfecture de police tait encombre, la Conciergerie encombre, la
Force encombre.  la Conciergerie, en particulier, le long souterrain
qu'on nomme la rue de Paris tait jonch de bottes de paille sur
lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,
Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remue par tous
ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers
couchaient en plein air dans les praux les uns sur les autres.
L'anxit tait partout, et un certain tremblement, peu habituel 
Paris.

On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mres
s'inquitaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas
rentr!_ Il y avait  peine au loin quelques rares roulements de
voitures. On coutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les
tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:
_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les
clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de
Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes arms
surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez
vous! Et l'on se htait de verrouiller les portes. On disait: Comment
cela finira-t-il? D'instant en instant,  mesure que la nuit tombait,
Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de
l'meute.




Livre onzime--L'atome fraternise avec l'ouragan




Chapitre I

Quelques claircissements sur les origines de la posie de Gavroche.
Influence d'un acadmicien sur cette posie


 l'instant o l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la
troupe devant l'Arsenal, dtermina un mouvement d'avant en arrire dans
la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des
boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tte du convoi, ce fut un
effrayant reflux. La cohue s'branla, les rangs se rompirent, tous
coururent, partirent, s'chapprent, les uns avec les cris de l'attaque,
les autres avec la pleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les
boulevards se divisa en un clin d'oeil, dborda  droite et  gauche et
se rpandit en torrents dans deux cents rues  la fois avec le
ruissellement d'une cluse lche. En ce moment un enfant dguenill qui
descendait par la rue Mnilmontant, tenant  la main une branche de
faux-bnier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de
Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de
bric--brac un vieux pistolet d'aron. Il jeta sa branche fleurie sur le
pav, et cria:

--Mre chose, je vous emprunte votre machin.

Et il se sauva avec le pistolet.

Deux minutes aprs, un flot de bourgeois pouvants qui s'enfuyait par
la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son
pistolet et qui chantait:

          _La nuit on ne voit rien,_
          _Le jour on voit trs bien,_
          _D'un crit apocryphe_
          _Le bourgeois s'bouriffe,_
          _Pratiquez la vertu,_
          _Tutu chapeau pointu!_

C'tait le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.

Sur le boulevard il s'aperut que le pistolet n'avait pas de chien.

De qui tait ce couplet qui lui servait  ponctuer sa marche, et toutes
les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous
l'ignorons. Qui sait? de lui peut-tre. Gavroche d'ailleurs tait au
courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mlait
son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri
des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le rpertoire
des oiseaux avec le rpertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,
tribu contigu  la sienne. Il avait,  ce qu'il parat, t trois mois
apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur
Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche tait un gamin de lettres.

Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit
pluvieuse o il avait offert  deux mioches l'hospitalit de son
lphant, c'tait pour ses propres frres qu'il avait fait office de
providence. Ses frres le soir, son pre le matin; voil quelle avait
t sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il tait
retourn en hte  l'lphant, en avait artistement extrait les deux
mmes, avait partag avec eux le djeuner quelconque qu'il avait
invent, puis s'en tait all, les confiant  cette bonne mre la rue
qui l'avait  peu prs lev lui-mme. En les quittant, il leur avait
donn rendez-vous pour le soir au mme endroit, et leur avait laiss
pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je
m'esbigne, ou, comme on dit  la cour, je file. Les mioches, si vous ne
retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai  souper
et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramasss par quelque sergent de
ville et mis au dpt, ou vols par quelque saltimbanque, ou simplement
gars dans l'immense casse-tte chinois parisien, n'taient pas
revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces
perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines
s'taient coules depuis cette nuit-l. Il lui tait arriv plus d'une
fois de se gratter le dessus de la tte et de dire: O diable sont mes
deux enfants?

Cependant, il tait parvenu, son pistolet au poing, rue du
Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une
boutique ouverte, et, chose digne de rflexion, une boutique de
ptissier. C'tait une occasion providentielle de manger encore un
chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrta,
tta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva
rien, pas un sou, et se mit  crier: Au secours!

Il est dur de manquer le gteau suprme.

Gavroche n'en continua pas moins son chemin.

Deux minutes aprs, il tait rue Saint-Louis. En traversant la rue du
Parc-Royal il sentit le besoin de se ddommager du chausson de pommes
impossible, et il se donna l'immense volupt de dchirer en plein jour
les affiches de spectacle.

Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'tres bien portants qui lui
parurent des propritaires, il haussa les paules et cracha au hasard
devant lui cette gorge de bile philosophique:

--Ces rentiers, comme c'est gras! a se gave. a patauge dans les bons
dners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent
rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.




Chapitre II

Gavroche en marche


L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient  la main en pleine rue
est une telle fonction publique que Gavroche sentait crotre sa verve 
chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il
chantait:

--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cass
mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'
se bien tenir, je vas leur ternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce
que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons
pas de respect aux chiens. Avec a que je voudrais bien en avoir un 
mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, a chauffe, a jette un
petit bouillon, a mijote. Il est temps d'cumer le pot. En avant les
hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la
patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais
c'est gal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du
despotisme.

En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait
s'tant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pav, et releva
l'homme, puis il aida  relever le cheval. Aprs quoi il ramassa son
pistolet et reprit son chemin.

Rue de Thorigny, tout tait paix et silence. Cette apathie, propre au
Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commres
causaient sur le pas d'une porte. L'cosse a des trios de sorcires,
mais Paris a des quatuor de commres; et le tu seras roi serait tout
aussi lugubrement jet  Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'
Macbeth dans la bruyre d'Armuyr. Ce serait  peu prs le mme
croassement.

Les commres de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs
affaires. C'taient trois portires et une chiffonnire avec sa hotte et
son crochet.

Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la
vieillesse qui sont la caducit, la dcrpitude, la ruine et la
tristesse.

La chiffonnire tait humble. Dans ce monde en plein vent, la
chiffonnire salue, la portire protge. Cela tient au coin de la borne
qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la
fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bont dans le
balai.

Cette chiffonnire tait une hotte reconnaissante, et elle souriait,
quel sourire! aux trois portires. Il se disait des choses comme ceci:

--Ah , votre chat est donc toujours mchant?

--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des
chiens. C'est les chiens qui se plaignent.

--Et le monde aussi.

--Pourtant les puces de chat ne vont pas aprs le monde.

--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle
une anne o il y avait tant de chiens qu'on a t oblig de le mettre
dans les journaux. C'tait du temps qu'il y avait aux Tuileries de
grands moutons qui tranaient la petite voiture du roi de Rome. Vous
rappelez-vous le roi de Rome?

--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.

--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.

--C'est la viande qui est chre, mame Patagon!

--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur
horrible. On n'a plus que de la rjouissance.

Ici la chiffonnire intervint:

--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On
ne jette plus rien. On mange tout.

--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulme.

--Ah, a C'est vrai, rpondit la chiffonnire avec dfrence, moi j'ai
un tat.

Il y eut une pause, et la chiffonnire, cdant  ce besoin d'talage qui
est le fond de l'homme, ajouta:

--Le matin en rentrant, j'pluche l'hotte, je fais mon treillage
(probablement triage). a fait des tas dans ma chambre. Je mets les
chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans
mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le
coin de la fentre, les choses bonnes  manger dans mon cuelle, les
morceaux de verre dans la chemine, les savates derrire la porte, et
les os sous mon lit.

Gavroche, arrt derrire, coutait:

--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc  parler politique?

Une borde l'assaillit, compose d'une hue quadruple.

--En voil encore un sclrat!

--Qu'est-ce qu'il a donc  son moignon? Un pistolet?

--Je vous demande un peu, ce gueux de mme!

--a n'est pas tranquille si a ne renverse pas l'autorit.

Gavroche, ddaigneux, se borna, pour toute reprsaille,  soulever le
bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.

La chiffonnire cria:

--Mchant va-nu-pattes!

Celle qui rpondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une
contre l'autre avec scandale:

--Il va y avoir des malheurs, c'est sr. Le galopin d' ct qui a une
barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en
bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le
bras  un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passe une
rvolution ... ... ...--o est le veau!-- Pontoise. Et puis le
voyez-vous l avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il parat
qu'il y a des canons tout plein les Clestins. Comment voulez-vous que
fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour
dranger le monde, quand on commenait  tre un peu tranquille aprs
tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine
que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout a va encore faire
renchrir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir
guillotiner, malfaiteur!

--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.

Et il passa outre.

Quand il fut rue Pave, la chiffonnire lui revint  l'esprit, et il eut
ce soliloque:

--Tu as tort d'insulter les rvolutionnaires, mre Coin-de-la-Borne. Ce
pistolet-l, c'est dans ton intrt. C'est pour que tu aies dans ta
hotte plus de choses bonnes  manger.

Tout  coup il entendit du bruit derrire lui; c'tait la portire
Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en
criant:

--Tu n'es qu'un btard!

--a, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manire profonde.

Peu aprs, il passait devant l'htel Lamoignon. L il poussa cet appel:

--En route pour la bataille!

Et il fut pris d'un accs de mlancolie. Il regarda son pistolet d'un
air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.

--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.

Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche trs maigre vint 
passer. Gavroche s'apitoya.

--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc aval un tonneau qu'on te
voit tous les cerceaux.

Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.




Chapitre III

Juste indignation d'un perruquier


Le digne perruquier qui avait chass les deux petits auxquels Gavroche
avait ouvert l'intestin paternel de l'lphant, tait en ce moment dans
sa boutique occup  raser un vieux soldat lgionnaire qui avait servi
sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parl au
vtran de l'meute, puis du gnral Lamarque, et de Lamarque on tait
venu  l'Empereur. De l une conversation de barbier  soldat, que
Prudhomme, s'il et t prsent, et enrichie d'arabesques, et qu'il et
intitule: _Dialogue du rasoir et du sabre_.

--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il 
cheval?

--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.

--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?

Le jour o il m'a donn la croix, j'ai remarqu sa bte. C'tait une
jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles trs cartes,
la selle profonde, une fine tte marque d'une toile noire, le cou trs
long, les genoux fortement articuls, les ctes saillantes, les paules
obliques, l'arrire-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de
haut.

--Joli cheval, fit le perruquier.

--C'tait la bte de sa majest.

Le perruquier sentit qu'aprs ce mot, un peu de silence tait
convenable, il s'y conforma, puis reprit:

--L'Empereur n'a t bless qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux soldat rpondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui
y a t.

--Au talon.  Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce
jour-l. Il tait propre comme un sou.

--Et vous, monsieur le vtran, vous avez d tre souvent bless?

--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reu  Marengo deux
coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit  Austerlitz,
une autre dans la hanche gauche  Ina,  Friedland un coup de
bayonnette l,-- la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe o, 
Lutzen un clat d'obus qui m'a cras un doigt...--Ah! et puis 
Waterloo un biscaen dans la cuisse. Voil tout.

--Comme c'est beau, s'cria le perruquier avec un accent pindarique, de
mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutt que de
crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec
les drogues, les cataplasmes, la seringue et le mdecin, j'aimerais
mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!

--Vous n'tes pas dgot, fit le soldat.

Il achevait  peine qu'un effroyable fracas branla la boutique. Une
vitre de la devanture venait de s'toiler brusquement.

Le perruquier devint blme.

--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!

--Quoi?

--Un boulet de canon.

--Le voici, dit le soldat.

Et il ramassa quelque chose qui roulait  terre. C'tait un caillou.

Le perruquier courut  la vitre brise et vit Gavroche qui s'enfuyait 
toutes jambes vers le march Saint-Jean. En passant devant la boutique
du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mmes sur le coeur, n'avait
pu rsister au dsir de lui dire bonjour, et lui avait jet une pierre
dans ses carreaux.

--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc tait devenu bleu, cela
fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait  ce gamin-l?




Chapitre IV

L'enfant s'tonne du vieillard


Cependant Gavroche, au march Saint-Jean, dont le poste tait dj
dsarm, venait--d'oprer sa jonction--avec une bande conduite par
Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils taient  peu prs
arms. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvs et grossissaient
le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse  deux coups, Combeferre un
fusil de garde national portant un numro de lgion, et dans sa ceinture
deux pistolets que sa redingote dboutonne laissait voir, Jean
Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;
Courfeyrac agitait une canne  pe dgaine. Feuilly, un sabre nu au
poing, marchait en avant en criant: Vive la Pologne!

Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,
essouffls, mouills par la pluie, l'clair dans les yeux. Gavroche les
aborda avec calme.

--O allons-nous?

--Viens, dit Courfeyrac.

Derrire Feuilly marchait, ou plutt bondissait Bahorel, poisson dans
l'eau de l'meute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent
tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout perdu:

--Voil les rouges!

--Le rouge, les rouges! rpliqua Bahorel. Drle de peur, bourgeois.
Quant  moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon
rouge ne m'inspire aucune pouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la
peur du rouge aux btes  cornes.

Il avisa un coin de mur o tait placarde la plus pacifique feuille de
papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de
carme adress par l'archevque de Paris  ses ouailles.

Bahorel s'cria:

--Ouailles; manire polie de dire oies.

Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche.  partir de
cet instant, Gavroche se mit  tudier Bahorel.

--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais d laisser ce
mandement tranquille, ce n'est pas  lui que nous avons affaire, tu
dpenses inutilement de la colre. Garde ta provision. On ne fait pas
feu hors des rangs, pas plus avec l'me qu'avec le fusil.

--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'vque me
choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le
genre froid brlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dpense pas,
je prends de l'lan; et si j'ai dchir ce mandement, Hercle! c'est pour
me mettre en apptit.

Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de
s'instruire, et ce dchireur d'affiches-l avait son estime. Il lui
demanda:

--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_?

Bahorel rpondit:

--Cela veut dire sacr nom d'un chien en latin.

Ici Bahorel reconnut  une fentre un jeune homme ple  barbe noire qui
les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:

--Vite, des cartouches! _para bellum_.

--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le
latin.

Un cortge tumultueux les accompagnait, tudiants, artistes, jeunes gens
affilis  la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, arms de btons
et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets
entrs dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait trs vieux,
marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se htait pour ne
point rester en arrire, quoiqu'il et l'air pensif. Gavroche l'aperut:

--Kekseka? dit-il  Courfeyrac.

--C'est un vieux.

C'tait M. Mabeuf.




Chapitre V

Le vieillard


Disons ce qui s'tait pass:

Enjolras et ses amis taient sur le boulevard Bourdon prs des greniers
d'abondance au moment o les dragons avaient charg. Enjolras,
Courfeyrac et Combeferre taient de ceux qui avaient pris par la rue
Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguires ils avaient
rencontr un vieillard qui cheminait.

Ce qui avait appel leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en
zigzag comme s'il tait ivre. En outre il avait son chapeau  la main,
quoiqu'il et plu toute la matine et qu'il plt assez fort en ce
moment-l mme. Courfeyrac avait reconnu le pre Mabeuf. Il le
connaissait pour avoir maintes fois accompagn Marius jusqu' sa porte.
Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier
bouquiniste, et stupfait de le voir au milieu de ce tumulte,  deux pas
des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, dcoiff
sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abord, et
l'meutier de vingt-cinq ans et l'octognaire avaient chang ce
dialogue:

--Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous.

--Pourquoi?

--Il va y avoir du tapage.

--C'est bon.

--Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf.

--C'est bon.

--Des coups de canon.

--C'est bon. O allez-vous, vous autres?

--Nous allons flanquer le gouvernement par terre.

--C'est bon.

Et il s'tait mis  les suivre. Depuis ce moment-l, il n'avait pas
prononc une parole. Son pas tait devenu ferme tout  coup, des
ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refus d'un signe de tte.
Il s'avanait presque au premier rang de la colonne, ayant tout  la
fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui
dort.

--Quel bonhomme enrag! murmuraient les tudiants. Le bruit courait dans
l'attroupement que c'tait--un ancien conventionnel,--un vieux rgicide.

Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche
marchait en avant avec ce chant  tue-tte qui faisait de lui une espce
de clairon. Il chantait:

          _Voici la lune qui parat,_
          _Quand irons-nous dans la fort?_
          _Demandait Charlot  Charlotte._

          _Tou tou tou_
          _Pour Chatou._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _Pour avoir bu de grand matin_
          _La rose  mme le thym,_
          _Deux moineaux taient en ribote._

          _Zi zi zi_
          _Pour Passy._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _Et ces deux pauvres petits loups_
          _Comme deux grives taient sols;_
          _Un tigre en riait dans sa grotte._

          _Don don don_
          _Pour Meudon._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _L'un jurait et l'autre sacrait._
          _Quand irons-nous dans la fort?_
          _Demandait Charlot  Charlotte._

          _Tin tin tin_
          _Pour Pantin._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

Ils se dirigeaient vers Saint-Merry.




Chapitre VI

Recrues


La bande grossissait  chaque instant. Vers la rue des Billettes, un
homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et
Combeferre remarqurent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne
connaissait, se joignit  eux. Gavroche occup de chanter, de siffler,
de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques
avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention  cet
homme.

Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils passrent devant la porte de
Courfeyrac.

--Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oubli ma bourse, et j'ai
perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre 
quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand
coffre carr de la dimension d'une grosse valise qui tait cach dans
son linge sale. Comme il redescendait en courant, la portire le hla.

--Monsieur de Courfeyrac!

--Portire, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac.

La portire demeura bahie.

--Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la mre
Veuvain.

--Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous
appelle mre de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce?

--Il y a l quelqu'un qui veut vous parler.

--Qui a?

--Je ne sais pas.

--O a?

--Dans ma loge.

--Au diable! fit Courfeyrac.

--Mais a attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la
portire.

En mme temps, une espce de jeune ouvrier, maigre, blme, petit, marqu
de taches de rousseur, vtu d'une blouse troue et d'un pantalon de
velours  ctes rapic, et qui avait plutt l'air d'une fille accoutre
en garon que d'un homme, sortit de la loge et dit  Courfeyrac d'une
voix qui, par exemple, n'tait pas le moins du monde une voix de femme:

--Monsieur Marius, s'il vous plat?

--Il n'y est pas.

--Rentrera-t-il ce soir?

--Je n'en sais rien.

Et Courfeyrac ajouta:--Quant  moi, je ne rentrerai pas.

Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda:

--Pourquoi cela?

--Parce que.

--O allez-vous donc?

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Voulez-vous que je vous porte votre coffre?

--Je vais aux barricades.

--Voulez-vous que j'aille avec vous?

--Si tu veux! rpondit Courfeyrac. La rue est libre, les pavs sont 
tout le monde.

Et il s'chappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut
rejoints, il donna le coffre  porter  l'un d'eux. Ce ne fut qu'un
grand quart d'heure aprs qu'il s'aperut que le jeune homme les avait
en effet suivis.

Un attroupement ne va pas prcisment o il veut. Nous avons expliqu
que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils dpassrent Saint-Merry et
se trouvrent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis.




Livre douzime--Corinthe




Chapitre I

Histoire de Corinthe depuis sa fondation


Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du ct
des halles, remarquent  leur droite, vis--vis la rue Mondtour, une
boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de
l'empereur Napolon le Grand avec cette inscription:

          NAPOLEON EST
          FAIT TOUT EN OSIER

ne se doutent gure des scnes terribles que ce mme emplacement a vues,
il y a  peine trente ans.

C'est l qu'taient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres
crivent Chanverrerie, et le cabaret clbre appel Corinthe.

On se rappelle tout ce qui a t dit sur la barricade leve en cet
endroit et clipse d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur
cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tombe
dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumire.

Qu'on nous permette de recourir, pour la clart du rcit, au moyen
simple dj employ par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront
se reprsenter d'une manire assez exacte les pts de maisons qui se
dressaient  cette poque prs la pointe Saint-Eustache,  l'angle
nord-est des halles de Paris, o est aujourd'hui l'embouchure de la rue
Rambuteau, n'ont qu' se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le
sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux
seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et
dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La
vieille rue Mondtour coupait les trois jambages selon les angles les
plus tortus. Si bien que l'enchevtrement ddalen de ces quatre rues
suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carres, entre les
halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue
des Prcheurs d'autre part, sept lots de maisons, bizarrement taills,
de grandeurs diverses, poss de travers et comme au hasard, et spars 
peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes
troites.

Nous disons fentes troites, et nous ne pouvons pas donner une plus
juste ide de ces ruelles obscures, resserres, anguleuses, bordes de
masures  huit tages. Ces masures taient si dcrpites que, dans les
rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les faades
s'tayaient de poutres allant d'une maison  l'autre. La rue tait
troite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pav
toujours mouill, ctoyant des boutiques pareilles  des caves, de
grosses bornes cercles de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes
d'alles armes d'normes grilles sculaires. La rue Rambuteau a dvast
tout cela.

Le nom Mondtour peint  merveille les sinuosits de toute cette voirie.
Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprimes par la _rue
Pirouette_ qui se jetait dans la rue Mondtour.

Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la
Chanvrerie la voyait peu  peu se rtrcir devant lui, comme s'il ft
entr dans un entonnoir allong. Au bout de la rue, qui tait fort
courte, il trouvait le passage barr du ct des halles par une haute
range de maisons, et il se ft cru dans un cul-de-sac, s'il n'et
aperu  droite et  gauche deux tranches noires par o il pouvait
s'chapper. C'tait la rue Mondtour, laquelle allait rejoindre d'un
ct la rue des Prcheurs, de l'autre la rue du Cygne et la
Petite-Truanderie. Au fond de cette espce de cul-de-sac,  l'angle de
la tranche de droite, on remarquait une maison moins leve que les
autres et formant une sorte de cap sur la rue.

C'est dans cette maison, de deux tages seulement, qu'tait allgrement
install depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait
un bruit de joie au lieu mme que le vieux Thophile a signal dans ces
deux vers:

          _L branle le squelette horrible_
          _D'un pauvre amant qui se pendit._

L'endroit tant bon, les cabaretiers s'y succdaient de pre en fils.

Du temps de Mathurin Rgnier, ce cabaret s'appelait le _Pot-aux-Roses_,
et comme la mode tait aux rbus, il avait pour enseigne un poteau peint
en rose. Au sicle dernier, le digne Natoire, l'un des matres
fantasques aujourd'hui ddaigns par l'cole roide, s'tant gris
plusieurs fois dans ce cabaret  la table mme o s'tait sol Rgnier,
avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le
poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait chang son enseigne et
avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: _au Raisin de
Corinthe_. De l ce nom, _Corinthe_. Rien n'est plus naturel aux
ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase.
Corinthe avait peu  peu dtrn le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier
de la dynastie, le pre Hucheloup, ne sachant mme plus la tradition,
avait fait peindre le poteau en bleu.

Une salle en bas o tait le comptoir, une salle au premier o tait le
billard, un escalier de bois en spirale perant le plafond, le vin sur
les tables, la fume sur les murs, des chandelles en plein jour, voil
quel tait le cabaret. Un escalier  trappe dans la salle d'en bas
conduisait  la cave. Au second tait le logis des Hucheloup. On y
montait par un escalier, chelle plutt qu'escalier, n'ayant pour entre
qu'une porte drobe dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux
greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le
rez-de-chausse avec la salle du comptoir.

Le pre Hucheloup tait peut-tre n chimiste, le fait est qu'il fut
cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait.
Hucheloup avait invent une chose excellente qu'on ne mangeait que chez
lui, c'taient des carpes farcies qu'il appelait _carpes au gras_. On
mangeait cela  la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du
temps de Louis XVI sur des tables o tait cloue une toile cire en
guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin,
avait jug  propos d'avertir les passants de sa spcialit; il avait
tremp un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe
 lui, de mme qu'une cuisine  lui, il avait improvis sur son mur
cette inscription remarquable:

          CARPES HO GRAS

Un hiver, les averses et les giboules avaient eu la fantaisie d'effacer
l'S qui terminait le premier mot et le G qui commenait le troisime; et
il tait rest ceci:

          CARPE HO RAS

Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique tait
devenue un conseil profond.

De la sorte il s'tait trouv que, ne sachant pas le franais, le pre
Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la
philosophie, et que, voulant simplement effacer Carme, il avait gal
Horace. Et ce qui tait frappant, c'est que cela aussi voulait dire:
entrez dans mon cabaret.

Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le ddale Mondtour tait
ventr et largement ouvert ds 1847, et probablement n'est plus 
l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous
le pav de la rue Rambuteau.

Comme nous l'avons dit, Corinthe tait un des lieux de runion, sinon de
ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait
dcouvert Corinthe. Il y tait entr  cause de _Carpe Horas_ et y tait
retourn  cause des _Carpes au Gras_. On y buvait, on y mangeait, on y
criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on tait
toujours bienvenu. Le pre Hucheloup tait un bonhomme.

Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, tait un gargotier 
moustaches; varit amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise
humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens
qui entraient chez lui, et avait l'air plus dispos  leur chercher
querelle qu' leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot,
on tait toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achaland sa
boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir
_maronner_ le pre Hucheloup. Il avait t matre d'armes. Tout  coup
il clatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'tait un fond comique
avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire
peur;  peu prs comme ces tabatires qui ont la forme d'un pistolet. La
dtonation ternue.

Il avait pour femme la mre Hucheloup, un tre barbu, fort laid.

Vers 1830, le pre Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des
carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la
cuisine dgnra et devint excrable, le vin, qui avait toujours t
mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continurent pourtant
d'aller  Corinthe,--par pit, disait Bossuet.

La veuve Hucheloup tait essouffle et difforme avec des souvenirs
champtres. Elle leur tait la fadeur par la prononciation. Elle avait
une faon  elle de dire les choses qui assaisonnait ses rminiscences
villageoises et printanires. 'avait t jadis son bonheur,
affirmait-elle, d'entendre les loups-de-gorge chanter dans les
ogrpines.

La salle du premier, o tait le restaurant tait une grande longue
pice encombre de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de
tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en
spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle  un trou carr pareil
 une coutille de navire.

Cette salle, claire d'une seule fentre troite et d'un quinquet
toujours allum, avait un air de galetas. Tous les meubles  quatre
pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis 
la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de
mame Hucheloup:

          _Elle tonne  dix pas, elle pouvante  deux._
          _Une verrue habite en son nez hasardeux;_
          _On tremble  chaque instant qu'elle ne vous la mouche,_
          _Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche._

Cela tait charbonn sur la muraille.

Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant
ce quatrain, avec une parfaite tranquillit. Deux servantes, appeles
Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms,
aidaient mame Hucheloup  poser sur les tables les cruchons de vin bleu
et les brouets varis qu'on servait aux affams dans des cuelles de
poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane
favorite du dfunt Hucheloup, tait laide, plus que n'importe quel
monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne
toujours en arrire de la matresse, elle tait moins laide que mame
Hucheloup. Gibelotte, longue, dlicate, blanche d'une blancheur
lymphatique, les yeux cerns, les paupires tombantes, toujours puise
et accable, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude
chronique, leve la premire, couche la dernire, servait tout le
monde, mme l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant
sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi.

Il y avait un miroir au-dessus du comptoir.

Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers
crit  la craie par Courfeyrac:

          _Rgale si tu peux et mange si tu l'oses._




Chapitre II

Gats pralables


Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutt chez Joly qu'ailleurs. Il
avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient
ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur tait
commun, mme un peu Musichetta. Ils taient ce que, chez les frres
chapeaux, on appelle _bini_. Le matin du 5 juin, ils s'en allrent
djeuner  Corinthe. Joly, enchifren, avait un fort coryza que Laigle
commenait  partager. L'habit de Laigle tait rp, mais Joly tait
bien mis.

Il tait environ neuf heures du matin quand ils poussrent la porte de
Corinthe.

Ils montrent au premier.

Matelote et Gibelotte les reurent.

--Hutres, fromage et jambon, dit Laigle.

Et ils s'attablrent.

Le cabaret tait vide; il n'y avait qu'eux deux.

Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la
table.

Comme ils taient aux premires hutres, une tte apparut  l'coutille
de l'escalier, et une voix dit:

--Je passais. J'ai senti, de la rue, une dlicieuse odeur de fromage de
Brie. J'entre.

C'tait Grantaire.

Grantaire prit un tabouret et s'attabla.

Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table.

Cela fit trois.

--Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle 
Grantaire.

Grantaire rpondit:

--Tous sont ingnieux, toi seul es ingnu. Deux bouteilles n'ont jamais
tonn un homme.

Les autres avaient commenc par manger, Grantaire commena par boire.
Une demi-bouteille fut vivement engloutie.

--Tu as donc un trou  l'estomac? reprit Laigle.

--Tu en as bien un au coude, dit Grantaire.

Et, aprs avoir vid son verre, il ajouta:

--Ah a, Laigle des oraisons funbres, ton habit est vieux.

--Je l'espre, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon mnage,
mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gne en rien, il
s'est moul sur mes difformits, il est complaisant  tous mes
mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux
habits, c'est la mme chose que les vieux amis.

--C'est vrai, s'cria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est
un vieil abi.

--Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifren.

--Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard?

--Non.

--Nous venons de voir passer la tte du cortge, Joly et moi.

--C'est un spectacle berveilleux, dit Joly.

--Comme cette rue est tranquille! s'cria Laigle. Qui est-ce qui se
douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'tait
jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et
l'abb Lebeuf. Il y en avait tout autour, a fourmillait, des chausss,
des dchausss, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs,
des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits
augustins, des grands augustins, des vieux augustins...--a pullulait.

--Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de
se gratter.

Puis il s'exclama:

--Bouh! je viens d'avaler une mauvaise hutre. Voil l'hypocondrie qui
me reprend. Les hutres sont gtes, les servantes sont laides. Je hais
l'espce humaine. J'ai pass tout  l'heure rue Richelieu devant la
grosse librairie publique. Ce tas d'cailles d'hutres qu'on appelle une
bibliothque me dgote de penser. Que de papier! que d'encre! que de
griffonnage! On a crit tout a! quel maroufle a donc dit que l'homme
tait un bipde sans plume? Et puis, j'ai rencontr une jolie fille que
je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Floral, et
ravie, transporte, heureuse, aux anges, la misrable, parce que hier un
pouvantable banquier tigr de petite vrole a daign vouloir d'elle!
Hlas! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes
chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux
mois qu'elle tait sage dans une mansarde, elle ajustait des petits
ronds de cuivre  des oeillets de corset, comment appelez-vous a? elle
cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait auprs d'un pot de
fleurs, elle tait contente. La voil banquire. Cette transformation
s'est faite cette nuit. J'ai rencontr cette victime ce matin, toute
joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la drlesse tait tout aussi jolie
aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les
roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que
leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale
sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier,
symbole de la guerre, l'olivier, ce bta, symbole de la paix, le
pommier, qui a failli trangler Adam avec son ppin, et le figuier,
grand-pre des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est
que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome protge Cluse, et leur
demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus rpond:--Le tort que vous a
fait Albe, le tort que vous a fait Fidrie, le tort que vous ont fait
les ques, les Volsques et les Sabins. Ils taient vos voisins. Les
Clusiens sont les ntres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous
avez vol Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas
Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: _Voe victis_! Voil ce qu'est le
droit. Ah! dans ce monde, que de btes de proie! que d'aigles! J'en ai
la chair de poule.

Il tendit son verre  Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit,
sans presque avoir t interrompu par ce verre de vin dont personne ne
s'aperut, pas mme lui:

--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la
grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que l. Donc ne croyons 
rien. Il n'y a qu'une ralit: boire. Quelle que soit votre opinion,
soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme
le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du
cortge, et caetera. Ah , il va donc encore y avoir une rvolution?
Cette indigence de moyens m'tonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'
tout moment il se remette  suifer la rainure des vnements. a
accroche, a ne marche pas. Vite une rvolution. Le bon Dieu a toujours
les mains noires de ce vilain cambouis-l.  sa place, je serais plus
simple, je ne remonterais pas  chaque instant ma mcanique, je mnerais
le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille  maille sans
casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de rpertoire
extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrs marche par deux
moteurs, les hommes et les vnements. Mais, chose triste, de temps en
temps, l'exceptionnel est ncessaire. Pour les vnements comme pour les
hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des
gnies, et parmi les vnements des rvolutions. Les grands accidents
sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et,  voir les
apparitions de comtes, on serait tent de croire que le ciel lui-mme a
besoin d'acteurs en reprsentation. Au moment o l'on s'y attend le
moins, Dieu placarde un mtore sur la muraille du firmament. Quelque
toile bizarre survient, souligne par une queue norme. Et cela fait
mourir Csar. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de
comte. Crac, voil une aurore borale, voil une rvolution, voil un
grand homme; 93 en grosses lettres, Napolon en vedette, la comte de
1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constelle
de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez
les yeux, badauds. Tout est chevel, l'astre comme le drame. Bon Dieu,
c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans
l'exception, semblent magnificence et sont pauvret. Mes amis, la
providence en est aux expdients. Une rvolution, qu'est-ce que cela
prouve? Que Dieu est  court. Il fait un coup d'tat, parce qu'il y a
solution de continuit entre le prsent et l'avenir, et parce que, lui
Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme
dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jhovah; et  voir
tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie
et de ladrerie et de dtresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau
qui n'a pas un grain de mil jusqu' moi qui n'ai pas cent mille livres
de rente,  voir la destine humaine, qui est fort use, et mme la
destine royale, qui montre la corde, tmoin le prince de Cond pendu, 
voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une dchirure au znith par
o le vent souffle,  voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve
du matin au sommet des collines,  voir les gouttes de rose, ces perles
fausses,  voir le givre, ce strass,  voir l'humanit dcousue et les
vnements rapics, et tant de taches au soleil, et tant de trous  la
lune,  voir tant de misre partout, je souponne que Dieu n'est pas
riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gne. Il donne
une rvolution, comme un ngociant dont la caisse est vide donne un bal.
Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel
j'entrevois un univers pauvre. Dans la cration il y a de la faillite.
C'est pourquoi je suis mcontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait
presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas
venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journe. C'est une
inexactitude de commis mal pay. Oui, tout est mal arrang, rien ne
s'ajuste  rien, ce vieux monde est tout djet, je me range dans
l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme
les enfants, ceux qui en dsirent n'en ont pas, ceux qui n'en dsirent
pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,
m'afflige  voir. Cela m'humilie de penser que je suis du mme ge que
ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce
qu'il est. Je parle ici sans mchante intention et pour l'acquit de ma
conscience. Recevez, Pre ternel, l'assurance de ma considration
distingue. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du
paradis, je n'tais pas fait pour tre Parisien, c'est--dire pour
ricocher  jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des
flneurs au groupe des tapageurs! J'tais fait pour tre Turc, regardant
toute la journe des pronnelles orientales excuter ces exquises danses
d'gypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan
beauceron, ou gentilhomme vnitien entour de gentilles-donnes, ou petit
prince allemand fournissant la moiti d'un fantassin  la confdration
germanique, et occupant ses loisirs  faire scher ses chaussettes sur
sa haie, c'est--dire sur sa frontire! Voil pour quels destins j'tais
n! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en ddis point. Je ne comprends pas
qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;
respect  l'inventeur des srails  houris et des paradis  odalisques!
N'insultons pas le mahomtisme, la seule religion qui soit orne d'un
poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse
btise. Et il parat qu'ils vont se battre, tous ces imbciles, se faire
casser le profil, se massacrer, en plein t, au mois de juin, quand ils
pourraient s'en aller, avec une crature sous le bras, respirer dans les
champs l'immense tasse de th des foins coups! Vraiment, on fait trop
de sottises. Une vieille lanterne casse que j'ai vue tout  l'heure
chez un marchand de bric--brac me suggre une rflexion: Il serait
temps d'clairer le genre humain. Oui, me revoil triste! Ce que c'est
que d'avaler une hutre et une rvolution de travers! Je redeviens
lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y vertue, on s'y destitue, on
s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!

Et Grantaire, aprs cette quinte d'loquence, eut une quinte de toux,
mrite.

-- propos de rvolution, dit Joly, il parat que dcidbent Barius est
aboureux.

--Sait-on de qui? demanda Laigle.

--Don.

--Non?

--Don! je te dis!

--Les amours de Marius! s'cria Grantaire. Je vois a d'ici. Marius est
un brouillard, et il aura trouv une vapeur. Marius est de la race
pote. Qui dit pote dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou
sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drles
d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases o l'on
oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.
Ce sont des mes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les
toiles.

Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-tre sa seconde
harangue quand un nouvel tre mergea du trou carr de l'escalier.
C'tait un garon de moins de dix ans, dguenill, trs petit, jaune, le
visage en museau, l'oeil vif, normment chevelu, mouill de pluie,
l'air content.

L'enfant, choisissant sans hsiter parmi les trois, quoiqu'il n'en
connt videmment aucun, s'adressa  Laigle de Meaux.

--Est-ce que vous tes monsieur Bossuet? demanda-t-il.

--C'est mon petit nom, rpondit Laigle. Que me veux-tu?

--Voil. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mre
Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:
Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:
A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donn dix
sous.

--Joly, prte-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:
Grantaire, prte-moi dix sous.

Cela fit vingt sous que Laigle donna  l'enfant.

--Merci, monsieur, dit le petit garon.

--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.

--Navet, l'ami  Gavroche.

--Reste avec nous, dit Laigle.

--Djeune avec nous, dit Grantaire.

L'enfant rpondit:

--Je ne peux pas, je suis du cortge, c'est moi qui crie  bas Polignac.

Et tirant le pied longuement derrire lui, ce qui est le plus
respectueux des saluts possibles, il s'en alla.

L'enfant parti, Grantaire prit la parole:

--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de varits dans le genre
gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier
s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin
laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin
soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin
ngociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le
gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.

Cependant Laigle mditait; il dit  demi-voix:

--A-B-C, c'est--dire: Enterrement de Lamarque.

--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.

--Irons-nous? fit Bossuet.

--Il pleut, dit Joly. J'ai jur d'aller au feu, pas  l'eau. Je de veux
pas b'enrhuber.

--Je reste ici, dit Grantaire. Je prfre un djeuner  un corbillard.

--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.
D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'meute.

--Ah! l'beute, j'en suis, s'cria Joly.

Laigle se frotta les mains:

--Voil donc qu'on va retoucher  la rvolution de 1830. Au fait elle
gne le peuple aux entournures.

--Cela m'est  peu prs gal, votre rvolution, dit Grantaire. Je
n'excre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempre par le
bonnet de coton. C'est un sceptre termin en parapluie. Au fait,
aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra
utiliser sa royaut  deux fins, tendre le bout sceptre contre le
peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.

La salle tait obscure, de grosses nues achevaient de supprimer le
jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le
monde tant all voir les vnements.

--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de
la lumire!

Grantaire, triste, buvait.

--Enjolras me ddaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,
Grantaire est ivre. C'est  Bossuet qu'il a envoy Navet. S'il tait
venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai
pas  son enterrement.

Cette rsolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougrent plus du
cabaret. Vers deux heures de l'aprs-midi, la table o ils s'accoudaient
tait couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brlaient, l'une
dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot
d'une carafe fle. Grantaire avait entran Joly et Bossuet vers le
vin; Bossuet et Joly avaient ramen Grantaire vers la joie.

Quant  Grantaire, depuis midi, il avait dpass le vin, mdiocre source
de rves. Le vin, prs des ivrognes srieux, n'a qu'un succs d'estime.
Il y a, en fait d'brit, la magie noire et la magie blanche; le vin
n'est que la magie blanche. Grantaire tait un aventureux buveur de
songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,
loin de l'arrter l'attirait. Il avait laiss l les bouteilles et pris
la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni
haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crpuscule, il avait eu
recours  cet effrayant mlange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,
qui produit des lthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,
bire, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'me. Ce sont
trois tnbres; le papillon cleste s'y noie; et il s'y forme, dans une
fume membraneuse vaguement condense en aile de chauve-souris, trois
furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de
Psych endormie.

Grantaire n'en tait point encore  cette phase lugubre; loin de l. Il
tai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la rplique.
Ils trinquaient. Grantaire ajoutait  l'accentuation excentrique des
mots et des ides la divagation du geste, il appuyait avec dignit son
poing gauche sur son genou, son bras faisant l'querre, et, la cravate
dfaite,  cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,
il jetait  la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:

--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Acadmie
franaise, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.

Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:

--Femme antique et consacre par l'usage, approche que je te contemple!

Et Joly s'criait:

--Batelote et Gibelotte, de doddez plus  boire  Grantaire. Il bange
des argents fous. Il a dj dvor depuis ce batin en prodigalits
perdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.

Et Grantaire reprenait:

--Qui donc a dcroch les toiles sans ma permission pour les mettre sur
la table en guise de chandelles?

Bossuet, fort ivre, avait conserv son calme.

Il s'tait assis sur l'appui de la fentre ouverte, mouillant son dos 
la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.

Tout  coup il entendit derrire lui un tumulte, des pas prcipits, des
cris _aux armes_! Il se retourna, et aperut, rue Saint-Denis, au bout
de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine  la main,
et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec
son pe, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,
Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement arm et orageux qui les
suivait.

La rue de la Chanvrerie n'tait gure longue que d'une porte de
carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de
sa bouche, et cria:

--Courfeyrac! Courfeyrac! hohe!

Courfeyrac entendit l'appel, aperut Bossuet, et fit quelques pas dans
la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec
un: o vas-tu?

--Faire une barricade, rpondit Courfeyrac.

--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!

--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.

Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se prcipita rue de la
Chanvrerie.




Chapitre III

La nuit commence  se faire sur Grantaire


La place tait en fait admirablement indique, l'entre de la rue
vase, le fond rtrci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un
tranglement, la rue Mondtour facile  barrer  droite et  gauche,
aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est--dire de
front et  dcouvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal 
jeun.

 l'irruption du rassemblement, l'pouvante avait pris toute la rue. Pas
un passant qui ne se ft clips. Le temps d'un clair, au fond, 
droite,  gauche, boutiques, tablis, portes d'alles, fentres,
persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'taient ferms
depuis les rez-de-chausse jusque sur les toits. Une vieille femme
effraye avait fix un matelas devant sa fentre  deux perches  scher
le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret tait
seule reste ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que
l'attroupement s'y tait ru.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame
Hucheloup.

Bossuet tait descendu au-devant de Courfeyrac.

Joly, qui s'tait mis  la fentre, cria:

--Courfeyrac, tu aurais d prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.

Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient t
arraches de la devanture grille du cabaret, dix toises de rue avaient
t dpaves; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renvers
le haquet d'un fabricant de chaux appel Anceau, ce haquet contenait
trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient places sous des piles
de pavs; Enjolras avait lev la trappe de la cave, et toutes les
futailles vides de la veuve Hucheloup taient alles flanquer les
barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitus  enluminer les
lames dlicates des ventails, avait contre-but les barriques et le
haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improviss comme le
reste, et pris on ne sait o. Des poutres d'tai avaient t arraches 
la faade d'une maison voisine et couches sur les futailles. Quand
Bossuet et Courfeyrac se retournrent, la moiti de la rue tait dj
barre d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main
populaire pour btir tout ce qui se btit en dmolissant.

Matelote et Gibelotte s'taient mles aux travailleurs. Gibelotte
allait et venait charge de gravats. Sa lassitude aidait  la barricade.
Elle servait des pavs comme elle et servi du vin, l'air endormi.

Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.

Bossuet enjamba les pavs, courut, arrta le cocher, fit descendre les
voyageurs, donna la main aux dames, congdia le conducteur et revint
ramenant voiture et chevaux par la bride.

--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet
omnibus adire Corinthum_.

Un instant aprs, les chevaux dtels s'en allaient au hasard par la rue
Mondtour, et l'omnibus couch sur le flanc compltait le barrage de la
rue.

Mame Hucheloup, bouleverse, s'tait rfugie au premier tage.

Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses
cris pouvants n'osaient sortir de son gosier.

--C'est la fin du monde, murmurait-elle.

Joly dposait un baiser sur le gros cou rouge et rid de mame Hucheloup
et disait  Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considr le cou d'une
femme comme une chose infiniment dlicate.

Mais Grantaire atteignait les plus hautes rgions du dithyrambe.
Matelote tant remonte au premier, Grantaire l'avait saisie par la
taille et poussait  la fentre de longs clats de rire.

--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rve! Matelote
est une chimre. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique
qui faisait des gargouilles de cathdrales tomba un beau matin amoureux
de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et
cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur
chromate de plomb comme la matresse du Titien, et c'est une bonne
fille. Je vous rponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille
contient un hros. Quant  la mre Hucheloup, c'est une vieille brave.
Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a hrites de son mari. Une
housarde, quoi! Elle se battra aussi.  elles deux elles feront peur 
la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il
est vrai qu'il existe quinze acides intermdiaires entre l'acide
margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement gal.
Messieurs, mon pre m'a toujours dtest parce que je ne pouvais
comprendre les mathmatiques. Je ne comprends que l'amour et la libert.
Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai
pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqu; mais si
j'avais t riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!
si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!
Je me figure Jsus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il
ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous tes voluptueuse et timide! vous
avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lvres qui
rclament le baiser d'un amant!

--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.

Grantaire rpondit:

--Je suis capitoul et matre s jeux floraux!

Enjolras qui tait debout sur la crte du barrage, le fusil au poing,
leva son beau visage austre. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate
et du puritain. Il ft mort aux Thermopyles avec Lonidas et et brl
Drogheda avec Cromwell.

--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place
de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne dshonore pas la barricade!

Cette parole irrite produisit sur Grantaire un effet singulier. On et
dit qu'il recevait un verre d'eau froide  travers le visage. Il parut
subitement dgris. Il s'assit, s'accouda sur une table prs de la
croise, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:

--Tu sais que je crois en toi.

--Va-t'en.

--Laisse-moi dormir ici.

--Va dormir ailleurs, cria Enjolras.

Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,
rpondit:

--Laisse-moi y dormir--jusqu' ce que j'y meure.

Enjolras le considra d'un oeil ddaigneux:

--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,
et de mourir.

Grantaire rpliqua d'une voix grave:

--Tu verras.

Il bgaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tte tomba
pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la
seconde priode de l'brit o Enjolras l'avait rudement et brusquement
pouss, un instant aprs il tait endormi.




Chapitre IV

Essai de consolation sur la veuve Hucheloup


Bahorel, extasi de la barricade, criait:

Voil la rue dcollete! comme cela fait bien!

Courfeyrac, tout en dmolissant un peu le cabaret, cherchait  consoler
la veuve cabaretire.

--Mre Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous
avait signifi procs-verbal et mise en contravention parce que
Gibelotte avait secou un tapis de lit par votre fentre?

--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez
me mettre aussi cette table-l dans votre horreur? Et mme que, pour le
tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui tait tomb de la mansarde
dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est
pas une abomination!

--Eh bien! mre Hucheloup, nous vous vengeons.

La mre Hucheloup, dans cette rparation qu'on lui faisait, ne semblait
pas comprendre beaucoup son bnfice. Elle tait satisfaite  la manire
de cette femme arabe qui, ayant reu un soufflet de son mari, s'alla
plaindre  son pre, criant vengeance et disant:--Pre, tu dois  mon
mari affront pour affront. Le pre demanda:--Sur quelle joue as-tu reu
le soufflet? Sur la joue gauche. Le pre souffleta la joue droite et
dit:--Te voil contente. Va dire  ton mari qu'il a soufflet ma fille,
mais que j'ai soufflet sa femme.

La pluie avait cess. Des recrues taient arrives. Des ouvriers avaient
apport sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des
bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une
bourriche pleine de lampions rests de la fte du roi. Laquelle fte
tait toute rcente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces
munitions venaient de la part d'un picier du faubourg Saint-Antoine
nomm Ppin. On brisait l'unique rverbre de la rue de la Chanvrerie,
la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les
lanternes des rues circonvoisines, de Mondtour, du Cygne, des
Prcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.

Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux
barricades se construisaient en mme temps, toutes deux appuyes  la
maison de Corinthe et faisant querre; la plus grande fermait la rue de
la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondtour du ct de la rue du
Cygne. Cette dernire barricade, trs troite, n'tait construite que de
tonneaux et de pavs. Ils taient l environ cinquante travailleurs; une
trentaine arms de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un
emprunt en bloc  une boutique d'armurier.

Rien de plus bizarre et de plus bigarr que cette troupe. L'un avait un
habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'aron, un autre
tait en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire  poudre
pendue au ct, un troisime plastronn de neuf feuilles de papier gris
et arm d'une alne de sellier. Il y en avait un qui criait.
_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_
Celui-l n'avait pas de bayonnette. Un autre talait par-dessus sa
redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le
couvre-giberne orn de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_.
Force fusils portant des numros de lgions, peu de chapeaux, point de
cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez  cela tous les
ges, tous les visages, de petits jeunes gens ples, des ouvriers du
port bronzs. Tous se htaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait
des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du
matin,--qu'on tait sr d'un rgiment,--que Paris se soulverait. Propos
terribles auxquels se mlait une sorte de jovialit cordiale. On et dit
des frres; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands
prils ont cela de beau qu'ils mettent en lumire la fraternit des
inconnus.

Un feu avait t allum dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule
 balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'tain du
cabaret. On buvait  travers tout cela. Les capsules et les chevrotines
tranaient ple-mle sur les tables avec les verres de vin. Dans la
salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement
modifies par la terreur, dont l'une tait abrutie, l'autre essouffle,
l'autre veille, dchiraient de vieux torchons et faisaient de la
charpie; trois insurgs les assistaient, trois gaillards chevelus,
barbus et moustachus, qui pluchaient la toile avec des doigts de
lingre et qui les faisaient trembler.

L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient
remarqu  l'instant o il abordait l'attroupement au coin de la rue des
Billettes, travaillait  la petite barricade et s'y rendait utile.
Gavroche travaillait  la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu
Courfeyrac chez lui et lui avait demand monsieur Marius, il avait
disparu  peu prs vers le moment o l'on avait renvers l'omnibus.

Gavroche, compltement envol et radieux, s'tait charg de la mise en
train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,
tincelait. Il semblait tre l pour l'encouragement de tous. Avait-il
un aiguillon? oui, certes, sa misre; avait-il des ailes? oui, certes,
sa joie. Gavroche tait un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on
l'entendait toujours. Il remplissait l'air, tant partout  la fois.
C'tait une espce d'ubiquit presque irritante; pas d'arrt possible
avec lui. L'norme barricade le sentait sur sa croupe. Il gnait les
flneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigus, il
impatientait les pensifs, mettait les uns en gat, les autres en
haleine, les autres en colre, tous en mouvement, piquait un tudiant,
mordait un ouvrier; se posait, s'arrtait, repartait, volait au-dessus
du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci  ceux-l, murmurait,
bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche
rvolutionnaire.

Le mouvement perptuel tait dans ses petits bras et la clameur
perptuelle dans ses petits poumons:

--Hardi! encore des pavs! encore des tonneaux! encore des machins! o y
en a-t-il? Une hotte de pltras pour me boucher ce trou-l. C'est tout
petit, votre barricade. Il faut que a monte. Mettez-y tout, flanquez-y
tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le th de la
mre Gibou. Tenez, voil une porte vitre.

Ceci fit exclamer les travailleurs.

--Une porte vitre! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte
vitre, tubercule?

--Hercules vous-mmes! riposta Gavroche. Une porte vitre dans une
barricade, c'est excellent. a n'empche pas de l'attaquer, mais a gne
pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chip des pommes pardessus un
mur o il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitre, a coupe les
cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la
barricade. Pardi! le verre est tratre. Ah , vous n'avez pas une
imagination effrne, mes camarades!

Du reste, il tait furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un
 l'autre, rclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me
donne-t-on pas un fusil?

--Un fusil  toi! dit Combeferre.

--Tiens! rpliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830
quand on s'est disput avec Charles X!

Enjolras haussa les paules.

--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.

Gavroche se tourna firement, et lui rpondit:

--Si tu es tu avant moi, je te prends le tien.

--Gamin! dit Enjolras.

--Blanc-bec! dit Gavroche.

Un lgant fourvoy qui flnait au bout de la rue, fit diversion.

Gavroche lui cria:

--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne
fait donc rien pour elle?

L'lgant s'enfuit.




Chapitre V

Les prparatifs


Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la
Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils
l'appellent, atteignait au niveau d'un premier tage, se sont tromps.
Le fait est qu'elle ne dpassait pas une hauteur moyenne de six ou sept
pieds. Elle tait btie de manire que les combattants pouvaient, 
volont, ou disparatre derrire, ou dominer le barrage et mme en
escalader la crte au moyen d'une quadruple range de pavs superposs
et arrangs en gradins  l'intrieur. Au dehors le front de la
barricade, compos de piles de pavs et de tonneaux relis par des
poutres et des planches qui s'enchevtraient dans les roues de la
charrette Anceau et de l'omnibus renvers, avait un aspect hriss et
inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pt passer avait
t mnage entre le mur des maisons et l'extrmit de la barricade la
plus loigne du cabaret, de faon qu'une sortie tait possible. La
flche de l'omnibus tait dresse droite et maintenue avec des cordes,
et un drapeau rouge, fix  cette flche, flottait sur la barricade.

La petite barricade Mondtour, cache derrire la maison du cabaret, ne
s'apercevait pas. Les deux barricades runies formaient une vritable
redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jug  propos de
barricader l'autre tronon de la rue Mondtour qui ouvre par la rue des
Prcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une
communication possible avec le dehors et redoutant peu d'tre attaqus
par la dangereuse et difficile ruelle des Prcheurs.

 cela prs de cette issue reste libre, qui constituait ce que Folard,
dans son style stratgique, et appel un boyau, et en tenant compte
aussi de la coupure exigu mnage sur la rue de la Chanvrerie,
l'intrieur de la barricade, o le cabaret faisait un angle saillant,
prsentait un quadrilatre irrgulier ferm de toutes parts. Il y avait
une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes
maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que
la barricade tait adosse  ces maisons, toutes habites, mais closes
du haut en bas.

Tout ce travail se fit sans empchement en moins d'une heure et sans que
cette poigne d'hommes hardis vt surgir un bonnet  poil ni une
bayonnette. Les bourgeois peu frquents qui se hasardaient encore  ce
moment de l'meute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue
de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.

Les deux barricades termines, le drapeau arbor, on trana une table
hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le
coffre carr et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre tait rempli de
cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement
parmi les plus braves et un moment de silence.

Courfeyrac les distribua en souriant.

Chacun reut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se
mirent  en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril
de poudre, il tait sur une table  part, prs de la porte, et on le
rserva.

Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela
avait fini par ne plus tre qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient
plus attention. Ce bruit tantt s'loignait, tantt s'approchait, avec
des ondulations lugubres.

On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans
prcipitation, avec une gravit solennelle. Enjolras alla placer trois
sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde
rue des Prcheurs, la troisime au coin de la Petite-Truanderie.

Puis, les barricades bties, les postes assigns, les fusils chargs,
les vedettes poses, seuls dans ces rues redoutables o personne ne
passait plus, entours de ces maisons muettes et comme mortes o ne
palpitait aucun mouvement humain, envelopps des ombres croissantes du
crpuscule qui commenait, au milieu de cette obscurit et de ce silence
o l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi
de tragique et de terrifiant, isols, arms, dtermins, tranquilles,
ils attendirent.




Chapitre VI

En attendant


Dans ces heures d'attente, que firent-ils?

Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.

Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la
charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'tain et de plomb fondu
destins au moule  balles, fumait sur un rchaud ardent, pendant que
les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant
qu'Enjolras, impossible  distraire, veillait sur les vedettes,
Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,
quelques autres encore, se cherchrent et se runirent, comme aux plus
paisibles jours de leurs causeries d'coliers, et dans un coin de ce
cabaret chang en casemate,  deux pas de la redoute qu'ils avaient
leve, leurs carabines amorces et charges appuyes au dossier de leur
chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprme, se mirent
 dire des vers d'amour.

Quels vers? Les voici:

          _Vous rappelez-vous notre douce vie,_
          _Lorsque nous tions si jeunes tous deux,_
          _Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_
          _Que d'tre bien mis et d'tre amoureux!_

          _Lorsqu'en ajoutant votre ge  mon ge,_
          _Nous ne comptions pas  deux quarante ans,_
          _Et que, dans notre humble et petit mnage,_
          _Tout, mme l'hiver, nous tait printemps!_

          _Beaux jours! Manuel tait fier et sage,_
          _Paris s'asseyait  de saints banquets,_
          _Foy lanait la foudre, et votre corsage_
          _Avait une pingle o je me piquais._

          _Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_
          _Quand je vous menais au Prado dner,_
          _Vous tiez jolie au point que les roses_
          _Me faisaient l'effet de se retourner;_

          _Je les entendais dire: Est-elle belle!_
          _Comme elle sent bon! quels cheveux  flots!_
          _Sous son mantelet elle cache une aile;_
          _Son bonnet charmant est  peine clos._

          _J'errais avec toi, pressant ton bras souple._
          _Les passants croyaient que l'amour charm_
          _Avait mari, dans notre heureux couple,_
          _Le doux mois d'avril au beau mois de mai._

          _Nous vivions cachs, contents, porte close,_
          _Dvorant l'amour, bon fruit dfendu;_
          _Ma bouche n'avait pas dit une chose_
          _Que dj ton coeur avait rpondu._

          _Sorbonne tait l'endroit bucolique_
          _O je t'adorais du soir au matin._
          _C'est ainsi qu'une me amoureuse applique_
          _La carte du Tendre au pays latin._

          _ place Maubert!  place Dauphine_
          _Quand, dans le taudis frais et printanier,_
          _Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_
          _Je voyais un astre au fond du grenier._

          _J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_
          _Mieux que Malebranche et que Lamennais,_
          _Tu me dmontrais la bont cleste_
          _Avec une fleur que tu me donnais._

          _Je t'obissais, tu m'tais soumise._
          _ grenier dor! te lacer! te voir_
          _Aller et venir ds l'aube en chemise,_
          _Mirant ton front jeune  ton vieux miroir!_

          _Et qui donc pourrait perdre la mmoire_
          _De ces temps d'aurore et de firmament,_
          _De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_
          _O l'amour bgaye un argot charmant?_

          _Nos jardins taient un pot de tulipe;_
          _Tu masquais la vitre avec un jupon;_
          _Je prenais le bol de terre de pipe,_
          _Et je te donnais la tasse en japon._

          _Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_
          _Ton manchon brl, ton boa perdu!_
          _Et ce cher portrait du divin Shakespeare_
          _Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_

          _J'tais mendiant, et toi charitable._
          _Je baisais au vol tes bras frais et ronds._
          _Dante in-folio nous servait de table_
          _Pour manger gament un cent de marrons._

          _La premire fois qu'en mon joyeux bouge_
          _Je pris un baiser  ta lvre en feu,_
          _Quand tu t'en allas dcoiffe et rouge,_
          _Je restai tout ple et je crus en Dieu_

          _Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_
          _Et tous ces fichus changs en chiffons?_
          _Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_
          _Se sont envols dans les cieux profonds!_

L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappels, quelques toiles
qui commenaient  briller au ciel, le repos funbre de ces rues
dsertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se prparait,
donnaient un charme pathtique  ces vers murmurs  demi-voix dans le
crpuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, tait un doux
pote.

Cependant on avait allum un lampion dans la petite barricade, et, dans
la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi
gras en avant des voitures charges de masques qui vont  la Courtille.
Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.

La torche avait t place dans une espce de cage de pavs ferme de
trois cts pour l'abriter du vent, et dispose de faon que toute la
lumire tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient
plonges dans l'obscurit, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge
formidablement clair comme par une norme lanterne sourde.

Cette lumire ajoutait  l'carlate du drapeau je ne sais quelle pourpre
terrible.




Chapitre VII

L'homme recrut rue des Billettes


La nuit tait tout  fait tombe, rien ne venait. On n'entendait que des
rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu
nourries et lointaines. Ce rpit, qui se prolongeait, tait signe que le
gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante
hommes en attendaient soixante mille.

Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les mes fortes
au seuil des vnements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui
s'tait mis  fabriquer des cartouches dans la salle basse  la clart
douteuse de deux chandelles, poses sur le comptoir par prcaution 
cause de la poudre rpandue sur les tables. Ces deux chandelles ne
jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgs en outre avaient eu
soin de ne point allumer de lumire dans les tages suprieurs.

Gavroche en ce moment tait fort proccup, non pas prcisment de ses
cartouches.

L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et
tait all s'asseoir  la table la moins claire. Il lui tait chu un
fusil de munition grand modle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche
jusqu' cet instant, distrait par cent choses amusantes, n'avait pas
mme vu cet homme.

Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son
fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.
Ceux qui auraient pi l'homme jusqu' ce moment l'auraient vu tout
observer dans la barricade et dans la bande des insurgs avec une
attention singulire; mais depuis qu'il tait entr dans la salle, il
avait t pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien
voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif
et se mit  tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche
auprs de quelqu'un qu'on craint de rveiller. En mme temps, sur son
visage enfantin,  la fois si effront et si srieux, si vapor et si
profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux
qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je
rve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non!
etc. Gavroche se balanait sur ses talons crispait ses deux poings dans
ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dpensait en une lippe
dmesure toute la sagacit de sa lvre infrieure. Il tait stupfait,
incertain, incrdule, convaincu, bloui. Il avait la mine du chef des
eunuques au march des esclaves dcouvrant une Vnus parmi des dondons,
et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphal dans un tas de crotes.
Tout chez lui tait en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence
qui combine. Il tait vident qu'il arrivait un vnement  Gavroche.

C'est au plus fort de cette proccupation qu'Enjolras l'aborda.

--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,
glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et
reviens me dire ce qui se passe.

Gavroche se haussa sur ses hanches.

--Les petits sont donc bons  quelque chose! c'est bien heureux! J'y
vas. En attendant fiez-vous aux petits, mfiez-vous des grands...--Et
Gavroche, levant la tte et baissant la voix, ajouta, en dsignant
l'homme de la rue des Billettes:

--Vous voyez bien ce grand-l?

--Eh bien?

--C'est un mouchard.

--Tu es sr?

--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlev par l'oreille de la
corniche du pont Royal o je prenais l'air.

Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots trs bas  un
ouvrier du port aux vins qui se trouvait l. L'ouvrier sortit de la
salle et y rentra presque tout de suite accompagn de trois autres. Ces
quatre hommes, quatre portefaix aux larges paules, allrent se placer,
sans rien faire qui pt attirer son attention, derrire la table o
tait accoud l'homme de la rue des Billettes. Ils taient visiblement
prts  se jeter sur lui.

Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:

--Qui tes-vous?

 cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son
regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir
sa pense. Il sourit d'un sourire qui tait tout ce qu'on peut voir au
monde de plus ddaigneux, de plus nergique et de plus rsolu, et
rpondit avec une gravit hautaine:

--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!

--Vous tes mouchard?

--Je suis agent de l'autorit.

--Vous vous appelez?

--Javert.

Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que
Javert et eu le temps de se retourner, il fut collet, terrass,
garrott, fouill.

On trouva sur lui une petite carte ronde colle entre deux verres et
portant d'un ct les armes de France, graves, avec cette lgende:
_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT,
inspecteur de police, g de cinquante-deux ans; et la signature du
prfet de police d'alors, M. Gisquet.

Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pices
d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrire la montre, au fond
du gousset, on tta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras
dplia et o il lut ces cinq lignes crites de la main mme du prfet de
police:

Sitt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par
une surveillance spciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des
allures sur la berge de la rive droite de la Seine, prs le pont
d'Ina.

Le fouillage termin, on redressa Javert, on lui noua les bras derrire
le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse  ce poteau clbre
qui avait jadis donn son nom au cabaret.

Gavroche, qui avait assist  toute la scne et tout approuv d'un
hochement de tte silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:

--C'est la souris qui a pris le chat.

Tout cela s'tait excut si rapidement que c'tait fini quand on s'en
aperut autour du cabaret. Javert n'avait pas jet un cri. En voyant
Javert li au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les
hommes disperss dans les deux barricades, accoururent.

Javert, adoss au poteau, et si entour de cordes qu'il ne pouvait faire
un mouvement, levait la tte avec la srnit intrpide de l'homme qui
n'a jamais menti.

--C'est un mouchard, dit Enjolras.

Et se tournant vers Javert:

--Vous serez fusill deux minutes avant que la barricade soit prise.

Javert rpliqua de son accent le plus imprieux:

--Pourquoi pas tout de suite?

--Nous mnageons la poudre.

--Alors finissez-en d'un coup de couteau.

--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des
assassins.

Puis il appela Gavroche.

--Toi! va  ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.

--J'y vas, cria Gavroche.

Et s'arrtant au moment de partir:

-- propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le
musicien, mais je veux la clarinette.

Le gamin fit le salut militaire et franchit gament la coupure de la
grande barricade.




Chapitre VIII

Plusieurs points d'interrogation  propos d'un nomm Le Cabuc qui ne se
nommait peut-tre pas Le Cabuc


La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complte,
le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et rel ces grandes
minutes de gsine sociale et d'enfantement rvolutionnaire o il y a de
la convulsion mle  l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse
bauche ici, un incident plein d'une horreur pique et farouche qui
survint presque aussitt aprs le dpart de Gavroche.

Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomrent en
roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre
eux d'o ils viennent. Parmi les passants qui s'taient runis au
rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait
un tre portant la veste du portefaix use aux paules, qui gesticulait
et vocifrait et avait la mine d'une espce d'ivrogne sauvage. Cet
homme, un nomm ou surnomm Le Cabuc, et du reste tout  fait inconnu de
ceux qui prtendaient le connatre, trs ivre, ou faisant semblant,
s'tait attabl avec quelques autres  une table qu'ils avaient tire en
dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient
tte, semblait considrer d'un air de rflexion la grande maison du fond
de la barricade dont les cinq tages dominaient toute la rue et
faisaient face  la rue Saint-Denis. Tout  coup il s'cria:

--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-l qu'il faudrait tirer.
Quand nous serons l aux croises, du diable si quelqu'un avance dans la
rue!

--Oui, mais la maison est ferme, dit un des buveurs.

--Cognons!

--On n'ouvrira pas.

--Enfonons la porte!

Le Cabuc court  la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.
La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne rpond.
Un troisime coup. Mme silence.

--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.

Rien ne bouge.

Alors il saisit un fusil et commence  battre la porte  coups de
crosse. C'tait une vieille porte d'alle, cintre, basse, troite,
solide, toute en chne, double  l'intrieur d'une feuille de tle et
d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de
crosse faisaient trembler la maison, mais n'branlaient pas la porte.

Toutefois il est probable que les habitants s'taient mus, car on vit
enfin s'clairer et s'ouvrir une petite lucarne carre au troisime
tage, et apparatre  cette lucarne une chandelle et la tte bate et
effraye d'un bonhomme en cheveux gris qui tait le portier.

L'homme qui cognait s'interrompit.

--Messieurs, demanda le portier, que dsirez-vous?

--Ouvre! dit Le Cabuc.

--Messieurs, cela ne se peut pas.

--Ouvre toujours!

--Impossible, messieurs!

Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il
tait en bas, et qu'il faisait trs noir, le portier ne le vit point.

--Oui ou non, veux-tu ouvrir?

--Non, messieurs!

--Tu dis non?

--Je dis non, mes bons....

Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil tait lch; la balle lui
tait entre sous le menton et tait sortie par la nuque aprs avoir
travers la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-mme sans pousser
un soupir. La chandelle tomba et s'teignit, et l'on ne vit plus rien
qu'une tte immobile pose au bord de la lucarne et un peu de fume
blanchtre qui s'en allait vers le toit.

--Voil! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pav la crosse de son
fusil.

Il avait  peine prononc ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur
son paule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une
voix qui lui disait:

-- genoux.

Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide
d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet  la main.

 la dtonation, il tait arriv.

Il avait empoign de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et
la bretelle du Cabuc.

-- genoux, rpta-t-il.

Et d'un mouvement souverain le frle jeune homme de vingt ans plia comme
un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.
Le Cabuc essaya de rsister, mais il semblait qu'il et t saisi par un
poing surhumain.

Ple, le col nu, les cheveux pars, Enjolras, avec son visage de femme,
avait en ce moment je ne sais quoi de la Thmis antique. Ses narines
gonfles, ses yeux baisss donnaient  son implacable profil grec cette
expression de colre et cette expression de chastet qui, au point de
vue de l'ancien monde, conviennent  la justice.

Toute la barricade tait accourue, puis tous s'taient rangs en cercle
 distance, sentant qu'il tait impossible de prononcer une parole
devant la chose qu'ils allaient voir.

Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se dbattre et tremblait de tous
ses membres. Enjolras le lcha et tira sa montre.

--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.

--Grce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tte et balbutia
quelques jurements inarticuls.

Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,
puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les
cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui
appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes
intrpides, qui taient si tranquillement entrs dans la plus effrayante
des aventures, dtournrent la tte.

On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pav le front en avant,
et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et
svre.

Puis il poussa du pied le cadavre et dit:

--Jetez cela dehors.

Trois hommes soulevrent le corps du misrable qu'agitaient les
dernires convulsions machinales de la vie expire, et le jetrent
par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondtour.

Enjolras tait demeur pensif. On ne sait quelles tnbres grandioses se
rpandaient lentement sur sa redoutable srnit. Tout  coup il leva
la voix. On fit silence.

--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce
que j'ai fait est horrible. Il a tu, c'est pourquoi je l'ai tu. J'ai
d le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat
est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de
la rvolution, nous sommes les prtres de la rpublique, nous sommes les
hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre
combat. J'ai donc jug et condamn  mort cet homme. Quant  moi,
contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jug
aussi, et vous verrez tout  l'heure  quoi je me suis condamn.

Ceux qui coutaient tressaillirent.

--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.

--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En excutant cet homme, j'ai
obi  la ncessit; mais la ncessit est un monstre du vieux monde; la
ncessit s'appelle Fatalit. Or, la loi du progrs, c'est que les
monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalit s'vanouisse
devant la fraternit. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot
amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as
l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y
aura dans l'avenir ni tnbres, ni coups de foudre, ni ignorance froce,
ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de
Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le
genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour o tout sera
concorde, harmonie, lumire, joie et vie, il viendra. Et c'est pour
qu'il vienne que nous allons mourir.

Enjolras se tut. Ses lvres de vierge se refermrent; et il resta
quelque temps debout  l'endroit o il avait vers le sang, dans une
immobilit de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de
lui.

Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,
appuys l'un sur l'autre  l'angle de la barricade, considraient avec
une admiration o il y avait de la compassion ce grave jeune homme,
bourreau et prtre, de lumire comme le cristal, et de roche aussi.

Disons tout de suite que plus tard, aprs l'action, quand les cadavres
furent ports  la morgue et fouills, on trouva sur Le Cabuc une carte
d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,
le rapport spcial fait  ce sujet au prfet de police de 1832.

Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police trange, mais
probablement fonde, Le Cabuc, c'tait Claquesous. Le fait est qu'
partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.
Claquesous n'a laiss nulle trace de sa disparition; il semblerait
s'tre amalgam  l'invisible. Sa vie avait t tnbres; sa fin fut
nuit.

Tout le groupe insurg tait encore sous l'motion de ce procs tragique
si vite instruit et si vite termin, quand Courfeyrac revit dans la
barricade le petit jeune homme qui le matin avait demand chez lui
Marius.

Ce garon, qui avait l'air hardi et insouciant, tait venu  la nuit
rejoindre les insurgs.




Livre treizime--Marius entre dans l'ombre




Chapitre I

De la rue Plumet au quartier Saint-Denis


Cette voix qui  travers le crpuscule avait appel Marius  la
barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix
de la destine. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait 
la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces
lugubres ouvertures qui se font dans les tnbres devant le dsespoir
sont tentantes, Marius carta la grille qui l'avait tant de fois laiss
passer, sortit du jardin et dit: allons!

Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le
cerveau, incapable de rien accepter dsormais du sort aprs ces deux
mois passs dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accabl 
la fois par toutes les rveries du dsespoir, il n'avait plus qu'un
dsir, en finir bien vite.

Il se mit  marcher rapidement. Il se trouvait prcisment qu'il tait
arm, ayant sur lui les pistolets de Javert.

Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'tait perdu  ses yeux dans
les rues.

Marius, qui tait sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa
l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-lyses, la place Louis
XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y taient ouverts, le gaz y
brlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on
prenait des glaces au caf Laiter, on mangeait des petits gteaux  la
ptisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au
galop de l'htel des Princes et de l'htel Meurice.

Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honor. Les
boutiques y taient fermes, les marchands causaient devant leurs portes
entr'ouvertes, les passants circulaient, les rverbres taient allums,
 partir du premier tage toutes les croises taient claires comme 
l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.

Marius suivit la rue Saint-Honor.  mesure qu'il s'loignait du
Palais-Royal, il y avait moins de fentres claires; les boutiques
taient tout  fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue
s'assombrissait et en mme temps la foule s'paississait. Car les
passants maintenant taient une foule. On ne voyait personne parler dans
cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et
profond.

Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait des rassemblements,
espces de groupes immobiles et sombres qui taient parmi les allants et
venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.

 l'entre de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'tait
un bloc rsistant, massif, solide, compact, presque impntrable, de
gens entasss qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait l presque plus
d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des
casquettes, des ttes hrisses et terreuses. Cette multitude ondulait
confusment dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent
rauque d'un frmissement. Quoique pas un ne marcht, on entendait un
pitinement dans la boue. Au-del de cette paisseur de foule, dans la
rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la
rue Saint-Honor, il n'y avait plus une seule vitre o brillt une
chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et
dcroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-l ressemblaient
 de grosses toiles rouges pendues  des cordes et jetaient sur le pav
une ombre qui avait la forme d'une grande araigne. Ces rues n'taient
pas dsertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes
remues et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dpassait cette
limite. L cessait la circulation. L finissait la foule et commenait
l'arme.

Marius voulait avec la volont de l'homme qui n'espre plus. On l'avait
appel, il fallait qu'il allt. Il trouva le moyen de traverser la foule
et de traverser le bivouac des troupes, il se droba aux patrouilles, il
vita les sentinelles. Il fit un dtour, gagna la rue de Bthisy, et se
dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait
plus de lanternes.

Aprs avoir franchi la zone de la foule, il avait dpass la lisire des
troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,
plus un soldat, plus une lumire; personne. La solitude, le silence, la
nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'tait
entrer dans une cave.

Il continua d'avancer.

Il fit quelques pas. Quelqu'un passa prs de lui en courant. tait-ce un
homme? une femme? taient-ils plusieurs? Il n'et pu le dire. Cela avait
pass et s'tait vanoui.

De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea tre la rue
de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta  un
obstacle. Il tendit les mains. C'tait une charrette renverse; son
pied reconnut des flaques d'eau, des fondrires, des pavs pars et
amoncels. Il y avait l une barricade bauche et abandonne. Il
escalada les pavs et se trouva de l'autre ct du barrage. Il marchait
trs prs des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au
del de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose
de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'taient deux chevaux
blancs; les chevaux de l'omnibus dtel le matin par Bossuet, qui
avaient err au hasard de rue en rue toute la journe et avaient fini
par s'arrter l, avec cette patience accable des brutes qui ne
comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les
actions de la providence.

Marius laissa les chevaux derrire lui. Comme il abordait une rue qui
lui faisait l'effet d'tre la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,
venu on ne sait d'o et qui traversait l'obscurit au hasard, siffla
tout prs de lui, et la balle pera au-dessus de sa tte un plat  barbe
de cuivre suspendu  la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en
1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat 
barbe trou.

Ce coup de fusil, c'tait encore de la vie.  partir de cet instant, il
ne rencontra plus rien.

Tout cet itinraire ressemblait  une descente de marches noires.

Marius n'en alla pas moins en avant.




Chapitre II

Paris  vol de hibou


Un tre qui et plan sur Paris en ce moment avec l'aile de la
chauve-souris ou de la chouette et eu sous les yeux un spectacle morne.

Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la
ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, o se
croisent mille ruelles et dont les insurgs avaient fait leur redoute et
leur place d'armes, lui et apparu comme un norme trou sombre creus au
centre de Paris. L le regard tombait dans un abme. Grce aux
rverbres briss, grce aux fentres fermes, l cessait tout
rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police
de l'meute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est--dire la
nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurit, multiplier chaque
combattant par les possibilits que cette obscurit contient, c'est la
tactique ncessaire de l'insurrection.  la chute du jour, toute croise
o une chandelle s'allumait avait reu une balle. La lumire tait
teinte, quelquefois l'habitant tu. Aussi rien ne bougeait. Il n'y
avait rien l que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans
les rues une sorte d'horreur sacre. On n'y apercevait mme pas les
longues ranges de fentres et d'tages, les dentelures des chemines et
des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pav boueux et mouill.
L'oeil qui et regard d'en haut dans cet amas d'ombre et entrevu
peut-tre  et l, de distance en distance, des clarts indistinctes
faisant saillir des lignes brises et bizarres, des profils de
constructions singulires, quelque chose de pareil  des lueurs allant
et venant dans des ruines; c'est l qu'taient les barricades. Le reste
tait un lac d'obscurit, brumeux, pesant, funbre, au-dessus duquel se
dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,
l'glise Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands difices
dont l'homme fait des gants et dont la nuit fait des fantmes.

Tout autour de ce labyrinthe dsert et inquitant, dans les quartiers o
la circulation parisienne n'tait pas anantie et o quelques rares
rverbres brillaient, l'observateur arien et pu distinguer la
scintillation mtallique des sabres et des bayonnettes, le roulement
sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux
grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et
se fermait lentement autour de l'meute.

Le quartier investi n'tait plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;
tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,
chacune des rues o l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.

Ombre farouche, pleine de piges, pleine de chocs inconnus et
redoutables, o il tait effrayant de pntrer et pouvantable de
sjourner, o ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les
attendaient, o ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui
allaient venir. Des combattants invisibles retranchs  chaque coin de
rue; les embches du spulcre caches dans les paisseurs de la nuit.
C'tait fini. Plus d'autre clart  esprer l dsormais que l'clair
des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de
la mort. O? comment? quand? On ne savait, mais c'tait certain et
invitable. L, dans ce lieu marqu pour la lutte, le gouvernement et
l'insurrection, la garde nationale et les socits populaires, la
bourgeoisie et l'meute, allaient s'aborder  ttons. Pour les uns comme
pour les autres, la ncessit tait la mme. Sortir de l tus ou
vainqueurs, seule issue possible dsormais. Situation tellement extrme,
obscurit tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris
de rsolution et les plus hardis de terreur.

Du reste, des deux cts, furie, acharnement, dtermination gale. Pour
les uns, avancer, c'tait mourir, et personne ne songeait  reculer;
pour les autres, rester, c'tait mourir, et personne ne songeait  fuir.

Il tait ncessaire que le lendemain tout ft termin, que le triomphe
ft ici ou l, que l'insurrection ft une rvolution ou une
chauffoure. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre
bourgeois le sentait. De l une pense d'angoisse qui se mlait 
l'ombre impntrable de ce quartier o tout allait se dcider; de l un
redoublement d'anxit autour de ce silence d'o allait sortir une
catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit dchirant comme un
rle, menaant comme une maldiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien
n'tait glaant comme la clameur de cette cloche perdue et dsespre
se lamentant dans les tnbres.

Comme il arrive souvent, la nature semblait s'tre mise d'accord avec ce
que les hommes allaient faire. Rien ne drangeait les funestes harmonies
de cet ensemble. Les toiles avaient disparu; des nuages lourds
emplissaient tout l'horizon de leurs plis mlancoliques. Il y avait un
ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se dployait
sur cet immense tombeau.

Tandis qu'une bataille encore toute politique se prparait dans ce mme
emplacement qui avait vu dj tant d'vnements rvolutionnaires, tandis
que la jeunesse, les associations secrtes, les coles, au nom des
principes, et la classe moyenne, au nom des intrts, s'approchaient
pour se heurter, s'treindre et se terrasser, tandis que chacun htait
et appelait l'heure dernire et dcisive de la crise, au loin et en
dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavits insondables de
ce vieux Paris misrable qui disparat sous la splendeur du Paris
heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du
peuple.

Voix effrayante et sacre qui se compose du rugissement de la brute et
de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,
qui vient tout  la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut
comme la voix du tonnerre.




Chapitre III

L'extrme bord


Marius tait arriv aux halles.

L tout tait plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans
les rues voisines. On et dit que la paix glaciale du spulcre tait
sortie de terre et s'tait rpandue sous le ciel.

Une rougeur pourtant dcoupait sur ce fond noir la haute toiture des
maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du ct de Saint-Eustache.
C'tait le reflet de la torche qui brlait dans la barricade de
Corinthe. Marius s'tait dirig sur cette rougeur. Elle l'avait amen au
March-aux-Poires, et il entrevoyait l'embouchure tnbreuse de la rue
des Prcheurs. Il y entra. La vedette des insurgs qui guettait 
l'autre bout ne l'aperut pas. Il se sentait tout prs de ce qu'il tait
venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au
coude de ce court tronon de la ruelle Mondtour qui tait, on s'en
souvient, la seule communication conserve par Enjolras avec le dehors.
Au coin de la dernire maison,  sa gauche, il avana la tte, et
regarda dans le tronon Mondtour.

Un peu au del de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la
Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre o il tait lui-mme
enseveli, il aperut quelque lueur sur les pavs, un peu du cabaret, et,
derrire, un lampion clignotant dans une espce de muraille informe, et
des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela tait
 dix toises de lui. C'tait l'intrieur de la barricade.

Les maisons qui bordaient la ruelle  droite lui cachaient le reste du
cabaret, la grande barricade et le drapeau.

Marius n'avait plus qu'un pas  faire.

Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,
et songea  son pre.

Il songea  cet hroque colonel Pontmercy qui avait t un si fier
soldat, qui avait gard sous la Rpublique la frontire de France et
touch sous l'empereur la frontire d'Asie, qui avait vu Gnes,
Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui
avait laiss sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de
ce mme sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi
avant l'ge dans la discipline et le commandement, qui avait vcu le
ceinturon boucl, les paulettes tombant sur la poitrine, la cocarde
noircie par la poudre, le front pliss par le casque, sous la baraque,
au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans tait
revenu des grandes guerres la joue balafre, le visage souriant, simple,
tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la
France et rien contre elle.

Il se dit que son jour  lui tait venu aussi, que son heure avait enfin
sonn, qu'aprs son pre il allait, lui aussi, tre brave, intrpide,
hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,
verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire
la guerre  son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce
champ de bataille o il allait descendre, c'tait la rue, et que cette
guerre qu'il allait faire, c'tait la guerre civile!

Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que
c'tait l qu'il allait tomber.

Alors il frissonna.

Il songea  cette pe de son pre que son aeul avait vendue  un
brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrette. Il se dit
qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste pe, de lui chapper
et de s'en aller irrite dans les tnbres; que si elle s'tait enfuie
ainsi, c'est qu'elle tait intelligente et qu'elle prvoyait l'avenir;
c'est qu'elle pressentait l'meute, la guerre des ruisseaux, la guerre
des pavs, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donns
et reus par derrire; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,
elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'aprs ce
qu'elle avait fait avec le pre, elle ne voulait pas faire cela avec le
fils! Il se dit que si cette pe tait l, si, l'ayant recueillie au
chevet de son pre mort, il avait os la prendre et l'emporter pour ce
combat de nuit entre Franais dans un carrefour,  coup sr elle lui
brlerait les mains et se mettrait  flamboyer devant lui comme l'pe
de l'ange! Il se dit qu'il tait heureux qu'elle n'y ft pas et qu'elle
et disparu, que cela tait bien, que cela tait juste, que son aeul
avait t le vrai gardien de la gloire de son pre, et qu'il valait
mieux que l'pe du colonel et t crie  l'encan, vendue au fripier,
jete aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la
patrie.

Et puis il se mit  pleurer amrement.

Cela tait horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le
pouvait. Puisqu'elle tait partie, il fallait bien qu'il mourt. Ne lui
avait-il pas donn sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle tait partie
sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourt. Et puis il
tait clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en tait alle
ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son
adresse!  quoi bon vivre et pourquoi vivre  prsent? Et puis, quoi!
tre venu jusque-l et reculer! s'tre approch du danger, et s'enfuir!
tre venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout
tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela
suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui
l'attendaient! qui avaient peut-tre besoin de lui! qui taient une
poigne contre une arme! Manquer  tout  la fois,  l'amour, 
l'amiti,  sa parole! Donner  sa poltronnerie le prtexte du
patriotisme! Mais cela tait impossible, et si le fantme de son pre
tait l dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins
du plat de son pe et lui crierait: Marche donc, lche!

En proie au va-et-vient de ses penses, il baissait la tte.

Tout  coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait
de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pense propre au
voisinage de la tombe; tre prs de la mort, cela fait voir vrai. La
vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-tre sur le point
d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la
rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'me
intrieur, devant l'oeil de sa pense. Tous les tumultueux points
d'interrogation de la rverie lui revinrent en foule, mais sans le
troubler. Il n'en laissa aucun sans rponse.

Voyons, pourquoi son pre s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des
cas o l'insurrection monte  la dignit de devoir? qu'y aurait-il donc
de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui
s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il
ne s'agit plus d'un territoire sacr, mais d'une ide sainte. La patrie
se plaint, soit; mais l'humanit applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que
la patrie se plaigne? La France saigne, mais la libert sourit; et
devant le sourire de la libert, la France oublie sa plaie. Et puis, 
voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre
civile?

La guerre civile? qu'est-ce  dire? Est-ce qu'il y a une guerre
trangre? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre
entre frres? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni
guerre trangre, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la
guerre juste. Jusqu'au jour o le grand concordat humain sera conclu, la
guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se hte contre
le pass qui s'attarde, peut tre ncessaire. Qu'a-t-on  reprocher 
cette guerre-l? La guerre ne devient honte, l'pe ne devient poignard
que lorsqu'elle assassine le droit, le progrs, la raison, la
civilisation, la vrit. Alors, guerre civile ou guerre trangre, elle
est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la
justice, de quel droit une forme de la guerre en mpriserait-elle une
autre? de quel droit l'pe de Washington renierait-elle la pique de
Camille Desmoulins? Lonidas contre l'tranger, Timolon contre le
tyran, lequel est le plus grand? l'un est le dfenseur, l'autre est le
librateur. Fltrira-t-on, sans s'inquiter du but, toute prise d'armes
dans l'intrieur de la cit? alors notez d'infamie Brutus, Marcel,
Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues?
Pourquoi pas? c'tait la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de
Plage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France,
Marnix contre l'Espagne, Plage contre les Maures; tous contre
l'tranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'tranger; l'oppression, c'est
l'tranger; le droit divin, c'est l'tranger. Le despotisme viole la
frontire morale, comme l'invasion viole la frontire gographique.
Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas,
reprendre son territoire. Il vient une heure o protester ne suffit
plus; aprs la philosophie il faut l'action; la vive force achve ce que
l'ide a bauch; _Promthe enchan_ commence, Aristogiton finit;
l'Encyclopdie claire les mes, le 10 aot les lectrise. Aprs
Eschyle, Thrasybule; aprs Diderot, Danton. Les multitudes ont une
tendance  accepter le matre. Leur masse dpose de l'apathie. Une foule
se totalise aisment en obissance. Il faut les remuer, les pousser,
rudoyer les hommes par le bienfait mme de leur dlivrance, leur blesser
les yeux par le vrai, leur jeter la lumire  poignes terribles. Il
faut qu'ils soient eux-mmes un peu foudroys par leur propre salut; cet
blouissement les rveille. De l la ncessit des tocsins et des
guerres. Il faut que de grands combattants se lvent, illuminent les
nations par l'audace, et secouent cette triste humanit que couvrent
d'ombre le droit divin, la gloire csarienne, la force, le fanatisme, le
pouvoir irresponsable et les majests absolues; cohue stupidement
occupe  contempler, dans leur splendeur crpusculaire, ces sombres
triomphes de la nuit.  bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous?
appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont
tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les
principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le
propre de la vrit c'est de manquer de complaisance; pas de concession
donc; tout empitement sur l'homme doit tre rprim; il y a le droit
divin dans Louis XVI, il y a le _parce que Bourbon_ dans Louis-Philippe;
tous deux reprsentent dans une certaine mesure la confiscation du
droit, et pour dblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre;
il le faut, la France tant toujours ce qui commence. Quand le matre
tombe en France, il tombe partout. En somme, rtablir la vrit sociale,
rendre son trne  la libert, rendre le peuple au peuple, rendre 
l'homme la souverainet, replacer la pourpre sur la tte de la France,
restaurer dans leur plnitude la raison et l'quit, supprimer tout
germe d'antagonisme en restituant chacun  lui-mme, anantir l'obstacle
que la royaut fait  l'immense concorde universelle, remettre le genre
humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par
consquent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-l construisent la
paix. Une norme forteresse de prjugs, de privilges, de
superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences,
d'iniquits, de tnbres, est encore debout sur le monde avec ses tours
de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse
monstrueuse. Vaincre  Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille,
c'est immense.

Il n'est personne qui ne l'ait remarqu sur soi-mme, l'me, et c'est l
la merveille de son unit complique d'ubiquit, a cette aptitude
trange de raisonner presque froidement dans les extrmits les plus
violentes, et il arrive souvent que la passion dsole et le profond
dsespoir, dans l'agonie mme de leurs monologues les plus noirs,
traitent des sujets et discutent des thses. La logique se mle  la
convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage
lugubre de la pense. C'tait l la situation d'esprit de Marius.

Tout en songeant ainsi, accabl, mais rsolu, hsitant pourtant, et, en
somme, frmissant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans
l'intrieur de la barricade. Les insurgs y causaient  demi-voix, sans
remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la dernire phase
de l'attente. Au-dessus d'eux,  une lucarne d'un troisime tage,
Marius distinguait une espce de spectateur ou de tmoin qui lui
semblait singulirement attentif. C'tait le portier tu par Le Cabuc.
D'en bas,  la rverbration de la torche enfouie dans les pavs, on
apercevait cette tte vaguement. Rien n'tait plus trange,  cette
clart sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, tonne,
avec ses cheveux hrisss, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche
bante, penche sur la rue dans une attitude de curiosit.

On et dit que celui qui tait mort considrait ceux qui allaient
mourir. Une longue trane de sang qui avait coul de cette tte
descendait en filets rougetres de la lucarne jusqu' la hauteur du
premier tage o elle s'arrtait.




Livre quatorzime--Les grandeurs du dsespoir




Chapitre I

Le drapeau--Premier acte


Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonn  Saint-Merry, Enjolras
et Combeferre taient alls s'asseoir, la carabine  la main, prs de la
coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils coutaient,
cherchant  saisir mme le bruit de marche le plus sourd et le plus
lointain.

Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie,
qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'leva et se mit  chanter
distinctement sur le vieil air populaire _Au clair de la lune_ cette
posie termine par une sorte de cri pareil au chant du coq:

          _Mon nez est en larmes._
          _Mon ami Bugeaud,_
          _Prt'-moi tes gendarmes_
          _Pour leur dire un mot._
          _En capote bleue,_
          _La poule au shako,_
          _Voici la banlieue!_
          _Co-cocorico!_

Ils se serrrent la main.

--C'est Gavroche, dit Enjolras.

--Il nous avertit, dit Combeferre.

Une course prcipite troubla la rue dserte, on vit un tre plus agile
qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la
barricade tout essouffl, en disant:

--Mon fusil! Les voici.

Un frisson lectrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le
mouvement des mains cherchant les fusils.

--Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin.

--Je veux le grand fusil, rpondit Gavroche.

Et il prit le fusil de Javert.

Deux sentinelles s'taient replies et taient rentres presque en mme
temps que Gavroche. C'tait la sentinelle du bout de la rue et la
vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Prcheurs
tait reste  son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du ct
des ponts et des halles.

La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavs  peine taient visibles au
reflet de la lumire qui se projetait sur le drapeau, offrait aux
insurgs l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une
fume.

Chacun avait pris son poste de combat.

Quarante-trois insurgs, parmi lesquels Enjolras, Combeferre,
Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, taient agenouills
dans la grande barricade, les ttes  fleur de la crte du barrage, les
canons des fusils et des carabines braqus sur les pavs comme  des
meurtrires, attentifs, muets, prts  faire feu. Six, commands par
Feuilly, s'taient installs, le fusil en joue, aux fentres des deux
tages de Corinthe.

Quelques instants s'coulrent encore, puis un bruit de pas, mesur,
pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du ct de Saint-Leu. Ce
bruit, d'abord faible, puis prcis, puis lourd et sonore, s'approchait
lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuit tranquille
et terrible. On n'entendait rien que cela. C'tait tout ensemble le
silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre
avait on ne sait quoi d'norme et de multiple qui veillait l'ide d'une
foule en mme temps que l'ide d'un spectre. On croyait entendre marcher
l'effrayante statue Lgion. Ce pas approcha; il approcha encore, et
s'arrta. Il sembla qu'on entendt au bout de la rue le souffle de
beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait
tout au fond, dans cette paisse obscurit, une multitude de fils
mtalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui
s'agitaient, pareils  ces indescriptibles rseaux phosphoriques qu'au
moment de s'endormir on aperoit, sous ses paupires fermes, dans les
premiers brouillards du sommeil. C'taient les bayonnettes et les canons
de fusils confusment clairs par la rverbration lointaine de la
torche.

Il y eut encore une pause, comme si des deux cts on attendait. Tout 
coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne
voyait personne, et qu'il semblait que c'tait l'obscurit elle-mme qui
parlait, cria:

--Qui vive?

En mme temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent.

Enjolras rpondit d'un accent vibrant et altier:

--Rvolution franaise.

--Feu! dit la voix.

Un clair empourpra toutes les faades de la rue comme si la porte d'une
fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.

Une effroyable dtonation clata sur la barricade. Le drapeau rouge
tomba. La dcharge avait t si violente et si dense qu'elle en avait
coup la hampe; c'est--dire la pointe mme du timon de l'omnibus. Des
balles, qui avaient ricoch sur les corniches des maisons, pntrrent
dans la barricade et blessrent plusieurs hommes.

L'impression de cette premire dcharge fut glaante. L'attaque tait
rude, et de nature  faire songer les plus hardis. Il tait vident
qu'on avait au moins affaire  un rgiment tout entier.

--Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour
riposter qu'ils soient engags dans la rue.

--Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau!

Il ramassa le drapeau qui tait prcisment tomb  ses pieds.

On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe
rechargeait les armes.

Enjolras reprit:

--Qui est-ce qui a du coeur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur
la barricade?

Pas un ne rpondit. Monter sur la barricade au moment o sans doute elle
tait couche en joue de nouveau, c'tait simplement la mort. Le plus
brave hsite  se condamner. Enjolras lui-mme avait un frmissement. Il
rpta:

--Personne ne se prsente?




Chapitre II

Le drapeau--Deuxime acte


Depuis qu'on tait arriv  Corinthe et qu'on avait commenc 
construire la barricade, on n'avait plus gure fait attention au pre
Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitt l'attroupement. Il tait
entr dans le rez-de-chausse du cabaret et s'tait assis derrire le
comptoir. L, il s'tait pour ainsi dire ananti en lui-mme. Il
semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres
l'avaient deux ou trois fois accost, l'avertissant du pril,
l'engageant  se retirer, sans qu'il part les entendre. Quand on ne lui
parlait pas, sa bouche remuait comme s'il rpondait  quelqu'un, et ds
qu'on lui adressait la parole, ses lvres devenaient immobiles et ses
yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la
barricade ft attaque, il avait pris une posture qu'il n'avait plus
quitte, les deux poings sur ses deux genoux et la tte penche en avant
comme s'il regardait dans un prcipice. Rien n'avait pu le tirer de
cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit ft dans la
barricade. Quand chacun tait all prendre sa place de combat, il
n'tait plus rest dans la salle basse que Javert li au poteau, un
insurg le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de
l'attaque,  la dtonation, la secousse physique l'avait atteint et
comme rveill, il s'tait lev brusquement, il avait travers la salle,
et  l'instant o Enjolras rpta son appel:--Personne ne se prsente?
on vit le vieillard apparatre sur le seuil du cabaret.

Sa prsence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'leva:

--C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le reprsentant du
peuple!

Il est probable qu'il n'entendait pas.

Il marcha droit  Enjolras, les insurgs s'cartaient devant lui avec
une crainte religieuse, il arracha le drapeau  Enjolras qui reculait
ptrifi, et alors, sans que personne ost ni l'arrter ni l'aider, ce
vieillard de quatre-vingts ans, la tte branlante, le pied ferme, se mit
 gravir lentement l'escalier de pavs pratiqu dans la barricade. Cela
tait si sombre et si grand que tous autour de lui crirent: Chapeau
bas!  chaque marche qu'il montait, c'tait effrayant, ses cheveux
blancs, sa face dcrpite, son grand front chauve et rid, ses yeux
caves, sa bouche tonne et ouverte, son vieux bras levant la bannire
rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clart sanglante
de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le
drapeau de la terreur  la main.

Quand il fut au haut de la dernire marche, quand ce fantme tremblant
et terrible, debout sur ce monceau de dcombres en prsence de douze
cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il
tait plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les tnbres une
figure surnaturelle et colossale.

Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges.

Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria:

--Vive la Rvolution! vive la Rpublique! fraternit! galit! et la
mort!

On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au
murmure d'un prtre press qui dpche une prire. C'tait probablement
le commissaire de police qui faisait les sommations lgales  l'autre
bout de la rue.

Puis la mme voix clatante qui avait cri: qui vive? cria:

--Retirez-vous!

M. Mabeuf, blme, hagard, les prunelles illumines des lugubres flammes
de l'garement, leva le drapeau au-dessus de son front et rpta:

--Vive la Rpublique!

--Feu! dit la voix.

Une seconde dcharge, pareille  une mitraille, s'abattit sur la
barricade.

Le vieillard flchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa chapper
le drapeau et tomba en arrire  la renverse sur le pav, comme une
planche, tout de son long et les bras en croix.

Des ruisseaux de sang coulrent de dessous lui. Sa vieille tte, ple et
triste, semblait regarder le ciel.

Une de ces motions suprieures  l'homme qui font qu'on oublie mme de
se dfendre, saisit les insurgs, et ils s'approchrent du cadavre avec
une pouvante respectueuse.

--Quels hommes que ces rgicides! dit Enjolras.

Courfeyrac se pencha  l'oreille d'Enjolras:

--Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme.
Mais ce n'tait rien moins qu'un rgicide. Je l'ai connu. Il s'appelait
le pre Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'tait
une brave ganache. Regarde-moi sa tte.

--Tte de ganache et coeur de Brutus, rpondit Enjolras.

Puis il leva la voix:

--Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous
hsitions, il est venu! nous reculions, il a avanc! Voil ce que ceux
qui tremblent de vieillesse enseignent  ceux qui tremblent de peur! Cet
aeul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une
magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous
dfende ce vieillard mort comme il dfendrait son pre vivant, et que sa
prsence au milieu de nous fasse la barricade imprenable!

Un murmure d'adhsion morne et nergique suivit ces paroles.

Enjolras se courba, souleva la tte du vieillard, et, farouche, le baisa
au front, puis, lui cartant les bras, et maniant ce mort avec une
prcaution tendre, comme s'il et craint de lui faire du mal, il lui ta
son habit, en montra  tous les trous sanglants, et dit:

--Voil maintenant notre drapeau.




Chapitre III

Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras


On jeta sur le pre Mabeuf un long chle noir de la veuve Hucheloup. Six
hommes firent de leurs fusils une civire, on y posa le cadavre, et on
le porta, ttes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table
de la salle basse.

Ces hommes, tout entiers  la chose grave et sacre qu'ils faisaient, ne
songeaient plus  la situation prilleuse o ils taient.

Quand le cadavre passa prs de Javert toujours impassible, Enjolras dit
 l'espion:

--Toi! tout  l'heure.

Pendant ce temps-l, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitt son
poste et tait rest en observation, croyait voir des hommes s'approcher
 pas de loup de la barricade. Tout  coup il cria:

--Mfiez-vous!

Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel,
Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'tait dj presque
plus temps. On apercevait une tincelante paisseur de bayonnettes
ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute
taille, pntraient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la
coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.

L'instant tait critique. C'tait cette premire redoutable minute de
l'inondation, quand le fleuve se soulve an niveau de la leve et que
l'eau commence  s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde
encore, et la barricade tait prise.

Bahorel s'lana sur le premier garde municipal qui entrait et le tua 
bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de
bayonnette. Un autre avait dj terrass Courfeyrac qui criait:  moi!
Le plus grand de tous, une espce de colosse, marchait sur Gavroche la
bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'norme fusil
de Javert, coucha rsolment en joue le gant, et lcha son coup. Rien
ne partit. Javert n'avait pas charg son fusil. Le garde municipal
clata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant.

Avant que la bayonnette et touch Gavroche, le fusil chappait des
mains du soldat, une balle avait frapp le garde municipal au milieu du
front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine
poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur
le pav.

C'tait Marius qui venait d'entrer dans la barricade.




Chapitre IV

Le baril de poudre


Marius, toujours cach dans le coude de la rue Mondtour, avait assist
 la premire phase du combat, irrsolu et frissonnant. Cependant il
n'avait pu rsister longtemps  ce vertige mystrieux et souverain qu'on
pourrirait nommer l'appel de l'abme. Devant l'imminence du pril,
devant la mort de M. Mabeuf, cette funbre nigme, devant Bahorel tu,
Courfeyrac criant:  moi! cet enfant menac, ses amis  secourir ou 
venger, toute hsitation s'tait vanouie, et il s'tait ru dans la
mle ses deux pistolets  la main. Du premier coup il avait sauv
Gavroche et du second dlivr Courfeyrac.

Aux coups de feu, aux cris des gardes frapps, les assaillants avaient
gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se
dresser plus d' mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des
soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au
poing. Ils couvraient dj plus des deux tiers du barrage, mais ils ne
sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balanaient, craignant
quelque pige. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on
regarderait dans une tanire de lions. La lueur de la torche n'clairait
que les bayonnettes, les bonnets  poil et le haut des visages inquiets
et irrits.

Marius n'avait plus d'armes, il avait jet ses pistolets dchargs, mais
il avait aperu le baril de poudre dans la salle basse prs de la porte.

Comme il se tournait  demi, regardant de ce ct, un soldat le coucha
en joue. Au moment o le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le
bout du canon du fusil, et le boucha. C'tait quelqu'un qui s'tait
lanc, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit,
traversa la main, et peut-tre aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la
balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fume, plutt entrevu
que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aperut  peine.
Cependant il avait confusment vu ce canon de fusil dirig sur lui et
cette main qui l'avait bouch, et il avait entendu le coup. Mais dans
des minutes comme celle-l, les choses qu'on voit vacillent et se
prcipitent, et l'on ne s'arrte  rien. On se sent obscurment pouss
vers plus d'ombre encore, et tout est nuage.

Les insurgs, surpris, mais non effrays, s'taient rallis. Enjolras
avait cri: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la premire confusion
en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart taient
monts  la fentre du premier tage et aux mansardes d'o ils
dominaient les assaillants. Les plus dtermins, avec Enjolras,
Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'taient firement adosss
aux maisons du fond,  dcouvert et faisant face aux ranges de soldats
et de gardes qui couronnaient la barricade.

Tout cela s'accomplit sans prcipitation, avec cette gravit trange et
menaante qui prcde les mles. Des deux parts on se couchait en joue,
 bout portant, on tait si prs qu'on pouvait se parler  porte de
voix. Quand on fut  ce point o l'tincelle va jaillir, un officier en
hausse-col et  grosses paulettes tendit son pe et dit:

--Bas les armes!

--Feu! dit Enjolras.

Les deux dtonations partirent en mme temps, et tout disparut dans la
fume.

Fume cre et touffante o se tranaient, avec des gmissements faibles
et sourds, des mourants et des blesss.

Quand la fume se dissipa, on vit des deux cts les combattants,
claircis, mais toujours aux mmes places, qui rechargeaient les armes
en silence.

Tout  coup, on entendit une voix tonnante qui criait:

--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!

Tous se retournrent du ct d'o venait la voix.

Marius tait entr dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre,
puis il avait profit de la fume et de l'espce de brouillard obscur
qui emplissait l'enceinte retranche, pour se glisser le long de la
barricade jusqu' cette cage de pavs o tait fixe la torche. En
arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de
pavs sous le baril, qui s'tait sur-le-champ dfonc, avec une sorte
d'obissance terrible, tout cela avait t pour Marius le temps de se
baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes
municipaux, officiers, soldats, pelotonns  l'autre extrmit de la
barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavs, la torche
 la main, son fier visage clair par une rsolution fatale, penchant
la flamme de la torche vers ce monceau redoutable o l'on distinguait le
baril de poudre bris, et poussant ce cri terrifiant:

--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!

Marius sur cette barricade aprs l'octognaire, c'tait la vision de la
jeune rvolution aprs l'apparition de la vieille.

--Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi!

Marius rpondit:

--Et moi aussi.

Et il approcha la torche du baril de poudre.

Mais il n'y avait dj plus personne sur le barrage. Les assaillants,
laissant leurs morts et leurs blesss, refluaient ple-mle et en
dsordre vers l'extrmit de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la
nuit. Ce fut un sauve-qui-peut.

La barricade tait dgage.




Chapitre V

Fin des vers de Jean Prouvaire


Tous entourrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.

--Te voil!

--Quel bonheur! dit Combeferre.

--Tu es venu  propos! fit Bossuet.

--Sans toi j'tais mort! reprit Courfeyrac.

--Sans vous j'tais gob! ajouta Gavroche.

Marius demanda:

--O est le chef?

--C'est toi, dit Enjolras.

Marius avait eu toute la journe une fournaise dans le cerveau,
maintenant c'tait un tourbillon. Ce tourbillon qui tait en lui lui
faisait l'effet d'tre hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait
qu'il tait dj  une distance immense de la vie. Ses deux lumineux
mois de joie et d'amour aboutissant brusquement  cet effroyable
prcipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se
faisant tuer pour la Rpublique, lui-mme chef d'insurgs, toutes ces
choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il tait oblig de
faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait
tait rel. Marius avait trop peu vcu encore pour savoir que rien n'est
plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours prvoir,
c'est l'imprvu. Il assistait  son propre drame comme  une pice qu'on
ne comprend pas.

Dans cette brume o tait sa pense, il ne reconnut pas Javert qui, li
 son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la tte pendant l'attaque
de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la rvolte avec
la rsignation d'un martyr et la majest d'un juge. Marius ne l'aperut
mme pas.

Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher
et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit
qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur
cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgs
avaient pos des sentinelles, et quelques-uns qui taient tudiants en
mdecine s'taient mis  panser les blesss.

On avait jet les tables hors du cabaret  l'exception de deux tables
rserves  la charpie et aux cartouches, et de la table o gisait le
pre Mabeuf; on les avait ajoutes  la barricade, et on les avait
remplaces dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve
Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait tendu les blesss.
Quant aux trois pauvres cratures qui habitaient Corinthe, on ne savait
ce qu'elles taient devenues. On finit pourtant par les retrouver
caches dans la cave.

Une motion poignante vint assombrir la joie de la barricade dgage.

On fit l'appel. Un des insurgs manquait. Et qui? Un des plus chers, un
des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blesss, il
n'y tait pas. On le chercha parmi les morts, il n'y tait pas. Il tait
videmment prisonnier.

Combeferre dit  Enjolras:

--Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu  la mort de
ce mouchard?

--Oui, rpondit Enjolras, mais moins qu' la vie de Jean Prouvaire.

Ceci se passait dans la salle basse prs du poteau de Javert.

--Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir  ma canne,
et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le
ntre.

--coute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre.

Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.

On entendit une voix mle crier:

--Vive la France! vive l'avenir!

On reconnut la voix de Prouvaire.

Un clair passa et une dtonation clata.

Le silence se refit.

--Ils l'ont tu, s'cria Combeferre.

Enjolras regarda Javert et lui dit:

--Tes amis viennent de te fusiller.




Chapitre VI

L'agonie de la mort aprs l'agonie de la vie


Une singularit de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
barricades se fait presque toujours de front, et qu'en gnral les
assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
rues tortueuses. Toute l'attention des insurgs se portait donc du ct
de la grande barricade qui tait videmment le point toujours menac et
o devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea 
la petite barricade et y alla. Elle tait dserte et n'tait garde que
par le lampion qui tremblait entre les pavs. Du reste la ruelle
Mondtour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
taient profondment calmes.

Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
prononc faiblement dans l'obscurit:

--Monsieur Marius!

Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appel deux heures
auparavant  travers la grille de la rue Plumet.

Seulement cette voix maintenant semblait n'tre plus qu'un souffle.

Il regarda autour de lui et ne vit personne.

Marius crut s'tre tromp, et que c'tait une illusion ajoute par son
esprit aux ralits extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
fit un pas pour sortir de l'enfoncement recul o tait la barricade.

--Monsieur Marius! rpta la voix.

Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
regarda, et ne vit rien.

-- vos pieds, dit la voix.

Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se tranait vers lui.
Cela rampait sur le pav. C'tait cela qui lui parlait.

Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
velours dchir, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait  une
mare de sang. Marius entrevit une tte ple qui se dressait vers lui et
qui lui dit:

--Vous ne me reconnaissez pas?

--Non.

--ponine.

Marius se baissa vivement. C'tait en effet cette malheureuse enfant.
Elle tait habille en homme.

--Comment tes-vous ici? que faites-vous l?

--Je meurs, lui dit-elle.

Il y a des mots et des incidents qui rveillent les tres accabls.
Marius s'cria comme en sursaut:

--Vous tes blesse! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
faire mal? o souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'tes-vous
venue faire ici?

Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.

En la soulevant il rencontra sa main.

Elle poussa un cri faible.

--Vous ai-je fait mal? demanda Marius.

--Un peu.

--Mais je n'ai touch que votre main.

Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
main vit un trou noir.

--Qu'avez-vous donc  la main? dit-il.

--Elle est perce.

--Perce!

--Oui.

--De quoi?

--D'une balle.

--Comment?

--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?

--Oui, et une main qui l'a bouch.

--C'tait la mienne.

Marius eut un frmissement:

--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
pas d'une main perce.

Elle murmura:

--La balle a travers la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
inutile de m'ter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous prs de moi sur cette
pierre.

Il obit; elle posa sa tte sur les genoux de Marius, et, sans le
regarder, elle dit:

--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voil! Je ne souffre plus.

Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
effort et regarda Marius.

--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
ce jardin, c'tait bte, puisque c'tait moi qui vous avais montr la
maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
vous....

Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui taient
sans doute dans son esprit, elle reprit avec un dchirant sourire:

--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?

Elle continua:

--Voyez-vous, vous tes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
barricade. C'est moi qui vous ai amen ici, tiens! Vous allez mourir.
J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drle! Mais c'est
que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reu cette balle, je me
suis trane ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramasse. Je vous
attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
rappelez-vous le jour o je suis entre dans votre chambre et o je me
suis mire dans votre miroir, et le jour o je vous ai rencontr sur le
boulevard prs des femmes en journe? Comme les oiseaux chantaient! Il
n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donn cent sous, et je vous ai
dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramass votre pice au
moins? Vous n'tes pas riche. Je n'ai pas pens  vous dire de la
ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
mourir.

Elle avait un air insens, grave et navrant. Sa blouse dchire montrait
sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main perce sur sa poitrine o
il y avait un autre trou, et d'o il sortait par instants un flot de
sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.

Marius considrait cette crature infortune avec une profonde
compassion.

--Oh! reprit-elle tout  coup, cela revient. J'touffe!

Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
pav.

En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
barricade. L'enfant tait mont sur une table pour charger son fusil et
chantait gament la chanson alors si populaire:

          _En voyant Lafayette,_
          _Le gendarme rpte:_
          _Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_

ponine se souleva, et couta, puis elle murmura:

--C'est lui.

Et se tournant vers Marius:

--Mon frre est l. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.

--Votre frre? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
douloureux de son coeur aux devoirs que son pre lui avait lgus envers
les Thnardier, qui est votre frre?

--Ce petit.

--Celui qui chante?

--Oui.

Marius fit un mouvement.

--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long  prsent.

Elle tait presque sur son sant, mais sa voix tait trs basse et
coupe de hoquets. Par intervalles le rle l'interrompait. Elle
approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
ajouta avec une expression trange:

--coutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre  la poste.
Je l'ai garde. Je ne voulais pas qu'elle vous parvnt. Mais vous m'en
voudriez peut-tre quand nous allons nous revoir tout  l'heure. On se
revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.

Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main troue, mais
elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.

--Prenez, dit-elle.

Marius prit la lettre.

Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.

--Maintenant pour ma peine, promettez-moi....

Et elle s'arrta.

--Quoi? demanda Marius.

--Promettez-moi!

--Je vous promets.

--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
morte.--Je le sentirai.

Elle laissa retomber sa tte sur les genoux de Marius et ses paupires
se fermrent. Il crut cette pauvre me partie. ponine restait immobile;
tout  coup,  l'instant o Marius la croyait  jamais endormie, elle
ouvrit lentement ses yeux o apparaissait la sombre profondeur de la
mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait dj venir d'un
autre monde:

--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'tais un peu amoureuse
de vous.

Elle essaya encore de sourire et expira.




Chapitre VII

Gavroche profond calculateur des distances


Marius tint sa promesse. Il dposa un baiser sur ce front livide o
perlait une sueur glace. Ce n'tait pas une infidlit  Cosette;
c'tait un adieu pensif et doux  une malheureuse me.

Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'ponine lui
avait donne. Il avait tout de suite senti l un vnement. Il tait
impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortune
enfant avait  peine ferm les yeux que Marius songeait  dplier ce
papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.

Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'tait un petit
billet pli et cachet avec ce soin lgant des femmes. L'adresse tait
d'une criture de femme et portait:

-- monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
Verrerie, n 16.

Il dfit le cachet, et lut:

Mon bien-aim, hlas! mon pre veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Arm, n 7. Dans huit jours nous
serons  Londres. COSETTE, 4 juin.

Telle tait l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait mme pas
l'criture de Cosette.

Ce qui s'tait pass peut tre dit en quelques mots. ponine avait tout
fait. Aprs la soire du 3 juin, elle avait eu une double pense,
djouer les projets de son pre et des bandits sur la maison de la rue
Plumet, et sparer Marius de Cosette. Elle avait chang de guenilles
avec le premier jeune drle venu qui avait trouv amusant de s'habiller
en femme pendant qu'ponine se dguisait en homme. C'tait elle qui au
Champ de Mars avait donn  Jean Valjean l'avertissement expressif:
_Dmnagez_. Jean Valjean tait rentr en effet et avait dit  Cosette:
_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Arm avec Toussaint.
La semaine prochaine nous serons  Londres_. Cosette, atterre de ce
coup inattendu, avait crit en hte deux lignes  Marius. Mais comment
faire mettre la lettre  la poste? Elle ne sortait pas seule, et
Toussaint, surprise d'une telle commission, et  coup sr montr la
lettre  M. Fauchelevent. Dans cette anxit, Cosette avait aperu 
travers la grille ponine en habits d'homme, qui rdait maintenant sans
cesse autour du jardin. Cosette avait appel ce jeune ouvrier et lui
avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
tout de suite  son adresse. ponine avait mis la lettre dans sa poche.
Le lendemain 5 juin, elle tait alle chez Courfeyrac demander Marius,
non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute me jalouse et
aimante comprendra, pour voir. L elle avait attendu Marius, ou au
moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit:
nous allons aux barricades, une ide lui avait travers l'esprit. Se
jeter dans cette mort-l comme elle se serait jete dans toute autre, et
y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'tait assure de
l'endroit o l'on construisait la barricade; et bien sre, puisque
Marius n'avait reu aucun avis et qu'elle avait intercept la lettre,
qu'il serait  la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
tait alle rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoy, au
nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener  la
barricade. Elle comptait sur le dsespoir de Marius quand il ne
trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle tait retourne de
son ct rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
Elle tait morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui
entranent l'tre aim dans leur mort, et qui disent: personne ne
l'aura!

Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
eut un instant l'ide qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
part. Son pre l'emmne en Angleterre et mon grand-pre se refuse au
mariage. Rien n'est chang dans la fatalit. Les rveurs comme Marius
ont de ces accablements suprmes, et il en sort des partis pris
dsesprs. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
tt fait.

Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs  accomplir: informer
Cosette de sa mort et lui envoyer un suprme adieu, et sauver de la
catastrophe imminente qui se prparait ce pauvre enfant, frre d'ponine
et fils de Thnardier.

Il avait sur lui un portefeuille; le mme qui avait contenu le cahier o
il avait crit tant de penses d'amour pour Cosette. Il en arracha une
feuille et crivit au crayon ces quelques lignes:

Notre mariage tait impossible. J'ai demand  mon grand-pre, il a
refus; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
t'ai plus trouve, tu sais la parole que je t'avais donne, je la tiens.
Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon me sera prs de toi, et
te sourira.

N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna  plier le papier
en quatre et y mit cette adresse:

_ Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Arm, n 7._

La lettre plie, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
l'ouvrit, et crivit avec le mme crayon sur la premire page ces quatre
lignes:

Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-pre,
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, n 6, au Marais.

Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
Gavroche. Le gamin,  la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
et dvoue.

--Veux-tu faire quelque chose pour moi?

--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'tais cuit.

--Tu vois bien cette lettre?

--Oui.

--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
commena  se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras  son
adresse,  mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Arm, n 7.

L'hroque enfant rpondit:

--Ah bien mais! pendant ce temps-l, on prendra la barricade, et je n'y
serai pas.

--La barricade ne sera plus attaque qu'au point du jour selon toute
apparence et ne sera pas prise avant demain midi.

Le nouveau rpit que les assaillants laissaient  la barricade se
prolongeait en effet. C'tait une de ces intermittences, frquentes dans
les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
d'acharnement.

--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?

--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloque, toutes les
rues seront gardes, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.

Gavroche ne trouva rien  rpliquer, il restait l, indcis, et se
grattant l'oreille tristement. Tout  coup, avec un de ces mouvements
d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.

--C'est bon, dit-il.

Et il partit en courant par la ruelle Mondtour.

Gavroche avait eu une ide qui l'avait dtermin, mais qu'il n'avait pas
dite, de peur que Marius n'y ft quelque objection.

Cette ide, la voici:

--Il est  peine minuit, la rue de l'Homme-Arm n'est pas loin, je vais
porter la lettre tout de suite, et je serai revenu  temps.




Livre quinzime--La rue de l'Homme-Arm




Chapitre I

Buvard, bavard


Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprs des meutes de l'me?
L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
Valjean, en ce moment-l mme, tait en proie  un soulvement
effrayants. Tous les gouffres s'taient rouverts en lui. Lui aussi
frissonnait, comme Paris, au seuil d'une rvolution formidable et
obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destine et sa conscience
s'taient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
on pouvait dire: les deux principes sont en prsence. L'ange blanc et
l'ange noir vont se saisir corps  corps sur le pont de l'abme. Lequel
des deux prcipitera l'autre? Qui l'emportera?

La veille de ce mme jour 5 juin, Jean Valjean, accompagn de Cosette et
de Toussaint, s'tait install rue de l'Homme-Arm. Une priptie l'y
attendait.

Cosette n'avait pas quitt la rue Plumet sans un essai de rsistance.
Pour la premire fois depuis qu'ils existaient cte  cte, la volont
de Cosette et la volont de Jean Valjean s'taient montres distinctes,
et s'taient, sinon heurtes, du moins contredites. Il y avait eu
objection d'un ct et inflexibilit de l'autre. Le brusque conseil:
_dmnagez_, jet par un inconnu  Jean Valjean, l'avait alarm au point
de le rendre absolu. Il se croyait dpist et poursuivi. Cosette avait
d cder.

Tous deux taient arrivs rue de l'Homme-Arm sans desserrer les dents
et sans se dire un mot, absorbs chacun dans leur proccupation
personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquitude de Jean
Valjean.

Jean Valjean avait emmen Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
ses prcdentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-tre
pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrire lui, ni
lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dvoue et sre. De
domestique  matre, la trahison commence par la curiosit. Or,
Toussaint, comme si elle et t prdestine  tre la servante de Jean
Valjean, n'tait pas curieuse. Elle disait  travers son bgayement,
dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de mme de mme; je
chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)

Dans ce dpart de la rue Plumet, qui avait t presque une fuite, Jean
Valjean n'avait rien emport que la petite valise embaume baptise par
Cosette _l'insparable_. Des malles pleines eussent exig des
commissionnaires, et des commissionnaires sont des tmoins. On avait
fait venir un fiacre  la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
tait all.

C'est  grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
d'empaqueter un peu de linge et de vtements et quelques objets de
toilette. Cosette, elle, n'avait emport que sa papeterie et son buvard.

Jean Valjean, pour accrotre la solitude et l'ombre de cette
disparition, s'tait arrang de faon  ne quitter le pavillon de la rue
Plumet qu' la chute du jour, ce qui avait laiss  Cosette le temps
d'crire son billet  Marius. On tait arriv rue de l'Homme-Arm  la
nuit close.

On s'tait couch silencieusement.

Le logement de la rue de l'Homme-Arm tait situ dans une arrire-cour,
 un deuxime tage, et compos de deux chambres  coucher, d'une salle
 manger et d'une cuisine attenante  la salle  manger, avec soupente
o il y avait un lit de sangle qui chut  Toussaint. La salle  manger
tait en mme temps l'antichambre et sparait les deux chambres 
coucher. L'appartement tait pourvu des ustensiles ncessaires.

On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquite; la nature
humaine est ainsi.  peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Arm que
son anxit s'claircit, et, par degrs, se dissipa. Il y a des lieux
calmants qui agissent en quelque sorte mcaniquement sur l'esprit. Rue
obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
contagion de tranquillit dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
troite qu'elle est barre aux voitures par un madrier transversal pos
sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
crpusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'motions
entre ses deux ranges de hautes maisons centenaires qui se taisent
comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pt le trouver l?

Son premier soin fut de mettre _l'insparable_  ct de lui.

Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
lendemain matin, il s'veilla presque gai. Il trouva charmante la salle
 manger qui tait hideuse, meuble d'une vieille table ronde, d'un
buffet bas que surmontait un miroir pench, d'un fauteuil vermoulu et de
quelques chaises encombres des paquets de Toussaint. Dans un de ces
paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
Jean Valjean.

Quant  Cosette, elle s'tait fait apporter par Toussaint un bouillon
dans sa chambre, et ne parut que le soir.

Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, trs occupe de ce
petit emmnagement, avait mis sur la table de la salle  manger une
volaille froide que Cosette, par dfrence pour son pre, avait consenti
 regarder.

Cela fait, Cosette, prtextant une migraine persistante, avait dit
bonsoir  Jean Valjean et s'tait enferme dans sa chambre  coucher.
Jean Valjean avait mang une aile de poulet avec apptit, et accoud sur
la table, rassrn peu  peu, rentrait en possession de sa scurit.

Pendant qu'il faisait ce sobre dner, il avait peru confusment,  deux
ou trois reprises, le bgayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur,
il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorb dans une foule de
combinaisons intrieures, il n'y avait point pris garde.  vrai dire, il
n'avait pas entendu.

Il se leva, et se mit  marcher de la fentre  la porte et de la porte
 la fentre, de plus en plus apais.

Avec le calme, Cosette, sa proccupation unique, revenait dans sa
pense. Non qu'il s'mt de cette migraine, petite crise de nerfs,
bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paratrait pas dans
un jour ou deux; mais il songeait  l'avenir, et, comme d'habitude, il y
songeait avec douceur. Aprs tout, il ne voyait aucun obstacle  ce que
la vie heureuse reprt son cours.  de certaines heures, tout semble
impossible;  d'autres heures, tout parat ais; Jean Valjean tait dans
une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire aprs les
mauvaises, comme le jour aprs la nuit, par cette loi de succession et
de contraste qui est le fond mme de la nature et que les esprits
superficiels appellent antithse. Dans cette paisible rue o il se
rfugiait, Jean Valjean se dgageait de tout ce qui l'avait troubl
depuis quelque temps. Par cela mme qu'il avait vu beaucoup de tnbres,
il commenait  apercevoir un peu d'azur. Avoir quitt la rue Plumet
sans complication et sans incident, c'tait dj un bon pas de fait.
Peut-tre serait-il sage de se dpayser, ne ft-ce que pour quelques
mois, et d'aller  Londres. Eh bien, on irait. tre en France, tre en
Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il et prs de lui
Cosette? Cosette tait sa nation. Cosette suffisait  son bonheur;
l'ide qu'il ne suffisait peut-tre pas, lui, au bonheur de Cosette,
cette ide, qui avait t autrefois sa fivre et son insomnie, ne se
prsentait mme pas  son esprit. Il tait dans le collapsus de toutes
ses douleurs passes, et en plein optimisme. Cosette, tant prs de lui,
lui semblait  lui; effet d'optique que tout le monde a prouv. Il
arrangeait en lui-mme, et avec toutes sortes de facilits, le dpart
pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa flicit se reconstruire
n'importe o dans les perspectives de sa rverie.

Tout en marchant de long en large  pas lents, son regard rencontra tout
 coup quelque chose d'trange.

Il aperut en face de lui, dans le miroir inclin qui surmontait le
buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:

Mon bien-aim, hlas! mon pre veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Arm, n 7. Dans huit jours nous
serons  Londres. COSETTE. 4 juin.

Jean Valjean s'arrta hagard.

Cosette en arrivant avait pos son buvard sur le buffet devant le
miroir, et, toute  sa douloureuse angoisse, l'avait oubli l, sans
mme remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert prcisment 
la page sur laquelle elle avait appuy, pour les scher, les quatre
lignes crites par elle et dont elle avait charg le jeune ouvrier
passant rue Plumet. L'criture s'tait imprime sur le buvard.

Le miroir refltait l'criture.

Il en rsultait ce qu'on appelle en gomtrie l'image symtrique; de
telle sorte que l'criture renverse sur le buvard s'offrait redresse
dans le miroir et prsentait son sens naturel; et Jean Valjean avait
sous les yeux la lettre crite la veille par Cosette  Marius.

C'tait simple et foudroyant.

Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y
crut point. Elles lui faisaient l'effet d'apparatre dans de la lueur
d'clair. C'tait une hallucination. Cela tait impossible. Cela n'tait
pas.

Peu  peu sa perception devint plus prcise; il regarda le buvard de
Cosette, et le sentiment du fait rel lui revint. Il prit le buvard et
dit: Cela vient de l. Il examina fivreusement les quatre lignes
imprimes sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un
griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais
cela ne signifie rien, il n'y a rien d'crit l. Et il respira  pleine
poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies
btes dans les instants horribles? L'me ne se rend pas au dsespoir
sans avoir puis toutes les illusions.

Il tenait le buvard  la main et le contemplait, stupidement heureux,
presque prt  rire de l'hallucination dont il avait t dupe. Tout 
coup ses yeux retombrent sur le miroir, et il revit la vision. Les
quatre lignes s'y dessinaient avec une nettet inexorable. Cette fois ce
n'tait pas un mirage. La rcidive d'une vision est une ralit, c'tait
palpable, c'tait l'criture redresse dans le miroir. Il comprit.

Jean Valjean chancela, laissa chapper le buvard, et s'affaissa dans le
vieux fauteuil  ct du buffet, la tte tombante, la prunelle vitreuse,
gar. Il se dit que c'tait vident, et que la lumire du monde tait 
jamais clipse, et que Cosette avait crit cela  quelqu'un. Alors il
entendit son me, redevenue terrible, pousser dans les tnbres un sourd
rugissement. Allez donc ter au lion le chien qu'il a dans sa cage!

Chose bizarre et triste, en ce moment-l, Marius n'avait pas encore la
lettre de Cosette; le hasard l'avait porte en tratre  Jean Valjean
avant de la remettre  Marius.

Jean Valjean jusqu' ce jour n'avait pas t vaincu par l'preuve. Il
avait t soumis  des essais affreux; pas une voie de fait de la
mauvaise fortune ne lui avait t pargne; la frocit du sort, arme
de toutes les vindictes et de toutes les mprises sociales, l'avait pris
pour sujet et s'tait acharne sur lui. Il n'avait recul ni flchi
devant rien. Il avait accept, quand il l'avait fallu, toutes les
extrmits; il avait sacrifi son inviolabilit d'homme reconquise,
livr sa libert, risqu sa tte, tout perdu, tout souffert, et il tait
rest dsintress et stoque, au point que par moments on aurait pu le
croire absent de lui-mme comme un martyr. Sa conscience, aguerrie 
tous les assauts possibles de l'adversit, pouvait sembler  jamais
imprenable. Eh bien, quelqu'un qui et vu son for intrieur et t
forc de constater qu' cette heure elle faiblissait.

C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue
question que lui donnait la destine, celle-ci tait la plus redoutable.
Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement
mystrieux de toutes les sensibilits latentes. Il sentit le pincement
de la fibre inconnue. Hlas, l'preuve suprme, disons mieux, l'preuve
unique, c'est la perte de l'tre aim.

Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que
comme un pre; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette
paternit la viduit mme de sa vie avait introduit tous les amours; il
aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa mre, et il
l'aimait comme sa soeur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni
pouse, comme la nature est un crancier qui n'accepte aucun prott, ce
sentiment-l aussi, le plus imperdable de tous, tait ml aux autres,
vague, ignorant, pur de la puret de l'aveuglement, inconscient,
cleste, anglique, divin; moins comme un sentiment que comme un
instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et
invisible, mais rel; et l'amour proprement dit tait dans sa tendresse
norme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, tnbreux
et vierge.

Qu'on se rappelle cette situation de coeur que nous avons indique dj.
Aucun mariage n'tait possible entre eux, pas mme celui des mes; et
cependant il est certain que leurs destines s'taient pouses. Except
Cosette, c'est--dire except une enfance, Jean Valjean n'avait, dans
toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et
les amours qui se succdent n'avaient point fait en lui de ces verts
successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les
feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la
cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insist, toute
cette fusion intrieure, tout cet ensemble, dont la rsultante tait une
haute vertu, aboutissait  faire de Jean Valjean un pre pour Cosette.
Pre trange forg de l'aeul, du fils, du frre et du mari qu'il y
avait dans Jean Valjean; pre dans lequel il y avait mme une mre; pre
qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour
lumire, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis.

Aussi, quand il vit que c'tait dcidment fini, qu'elle lui chappait,
qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se drobait, que c'tait du
nuage, que c'tait de l'eau, quand il eut devant les yeux cette vidence
crasante: un autre est le but de son coeur, un autre est le souhait de
sa vie; il y a le bien-aim, je ne suis que le pre; je n'existe plus;
quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi!
la douleur qu'il prouva dpassa le possible. Avoir fait tout ce qu'il
avait fait pour en venir l! et, quoi donc! n'tre rien! Alors, comme
nous venons de le dire, il eut de la tte aux pieds un frmissement de
rvolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense rveil
de l'gosme, et le moi hurla dans l'abme de cet homme.

Il y a des effondrements intrieurs. La pntration d'une certitude
dsesprante dans l'homme ne se fait point sans carter et rompre de
certains lments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-mme. La
douleur, quand elle arrive  ce degr, est un sauve-qui-peut de toutes
les forces de la conscience. Ce sont l des crises fatales. Peu d'entre
nous en sortent semblables  eux-mmes et fermes dans le devoir. Quand
la limite de la souffrance est dborde, la vertu la plus imperturbable
se dconcerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de
nouveau; il resta pench et comme ptrifi sur les quatre lignes
irrcusables, l'oeil fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on et pu
croire que tout le dedans de cette me s'croulait.

Il examina cette rvlation,  travers les grossissements de la rverie,
avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable
quand le calme de l'homme arrive  la froideur de la statue.

Il mesura le pas pouvantable que sa destine avait fait sans qu'il s'en
doutt; il se rappela ses craintes de l'autre t, si follement
dissipes; il reconnut le prcipice; c'tait toujours le mme; seulement
Jean Valjean n'tait plus au seuil, il tait au fond.

Chose inoue et poignante, il y tait tomb sans s'en apercevoir. Toute
la lumire de sa vie s'en tait alle, lui croyant voir toujours le
soleil.

Son instinct n'hsita point. Il rapprocha certaines circonstances,
certaines dates, certaines rougeurs et certaines pleurs de Cosette, et
il se dit: C'est lui. La divination du dsespoir est une sorte d'arc
mystrieux qui ne manque jamais son coup. Ds sa premire conjecture, il
atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite
l'homme. Il aperut distinctement, au fond de l'implacable vocation du
souvenir, le rdeur inconnu du Luxembourg, ce misrable chercheur
d'amourettes, ce fainant de romance, cet imbcile, ce lche, car c'est
une lchet de venir faire les yeux doux  des filles qui ont  ct
d'elles leur pre qui les aime.

Aprs qu'il eut bien constat qu'au fond de cette situation il y avait
ce jeune homme, et que tout venait de l, lui, Jean Valjean, l'homme
rgnr, l'homme qui avait tant travaill  son me, l'homme qui avait
fait tant d'efforts pour rsoudre toute la vie, toute la misre et tout
le malheur en amour, il regarda en lui-mme et il y vit un spectre, la
Haine.

Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles dcouragent
d'tre. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer
de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est
sinistre. Hlas, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs,
quand la tte est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau,
quand le rouleau de la destine a encore presque toute son paisseur,
quand le coeur, plein d'un amour dsirable, a encore des battements
qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de rparer, quand
toutes les femmes sont l, et tous les sourires, et tout l'avenir, et
tout l'horizon, quand la force de la vie est complte, si c'est une
chose effroyable que le dsespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse,
quand les annes se prcipitent de plus en plus blmissantes,  cette
heure crpusculaire o l'on commence  voir les toiles de la tombe!

Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui
demanda:

--De quel ct est-ce? savez-vous?

Toussaint, stupfaite, ne put que lui rpondre:

--Plat-il?

Jean Valjean reprit:

--Ne m'avez-vous pas dit tout  l'heure qu'on se bat?

--Ah! oui, monsieur, rpondit Toussaint. C'est du ct de Saint-Merry.

Il y a tel mouvement machinal qui nous vient,  notre insu mme, de
notre pense la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un
mouvement de ce genre, et dont il avait  peine conscience, que Jean
Valjean se trouva cinq minutes aprs dans la rue.

Il tait nu-tte, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il
semblait couter.

La nuit tait venue.




Chapitre II

Le gamin ennemi des lumires


Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux
de cette mditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ploy?
avait-il t courb jusqu' tre bris? pouvait-il se redresser encore
et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il
n'aurait probablement pu le dire lui-mme.

La rue tait dserte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient
rapidement chez eux l'aperurent  peine. Chacun pour soi dans les temps
de pril. L'allumeur de nuit vint comme  l'ordinaire allumer le
rverbre, qui tait prcisment plac en face de la porte du n 7, et
s'en alla. Jean Valjean,  qui l'et examin dans cette ombre, n'et pas
sembl un homme vivant. Il tait l, assis sur la borne de sa porte,
immobile comme une larve de glace. Il y a de la conglation dans le
dsespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au
milieu de toutes ces convulsions de la cloche mle  l'meute,
l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se hter;
car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure
ne fit rien  Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant,  peu
prs vers ce moment-l, une brusque dtonation clata du ct des
halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'tait
probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie
que nous venons de voir repousse par Marius.  cette double dcharge,
dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean
tressaillit; il se dressa du ct d'o le bruit venait; puis il retomba
sur la borne, il croisa les bras, et sa tte revint lentement se poser
sur sa poitrine.

Il reprit son tnbreux dialogue avec lui-mme.

Tout  coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des
pas prs de lui, il regarda, et,  la lueur du rverbre, du ct de la
rue qui aboutit aux Archives, il aperut une figure livide, jeune et
radieuse.

Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Arm.

Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait
parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas.

Gavroche, aprs avoir regard en l'air, regardait en bas; il se haussait
sur la pointe des pieds et ttait les portes et les fentres des
rez-de-chausse; elles taient toutes fermes, verrouilles et
cadenasses. Aprs avoir constat cinq ou six devantures de maisons
barricades de la sorte, le gamin haussa les paules, et entra en
matire avec lui-mme en ces termes:

--Pardi!

Puis il se remit  regarder en l'air.

Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'me o il
tait, n'et parl ni mme rpondu  personne, se sentit
irrsistiblement pouss  adresser la parole  cet enfant.

--Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as?

--J'ai que j'ai faim, rpondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit
vous-mme.

Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pice de cinq
francs.

Mais Gavroche, qui tait de l'espce du hoche-queue et qui passait vite
d'un geste  l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aperu le
rverbre.

--Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'tes pas en
rgle, mes amis. C'est du dsordre. Cassez-moi a.

Et il jeta la pierre dans le rverbre dont la vitre tomba avec un tel
fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en
face, crirent: Voil Quatre-vingt-treize!

Le rverbre oscilla violemment et s'teignit. La rue devint brusquement
noire.

--C'est a, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit.

Et se tournant vers Jean Valjean:

--Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez
l au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me
chiffonner un peu ces grosses btes de colonnes-l, et en faire
gentiment une barricade.

Jean Valjean s'approcha de Gavroche.

--Pauvre tre, dit-il  demi-voix et se parlant  lui-mme, il a faim.

Et il lui mit la pice de cent sous dans la main.

Gavroche leva le nez, tonn de la grandeur de ce gros sou; il le
regarda dans l'obscurit, et la blancheur du gros sou l'blouit. Il
connaissait les pices de cinq francs par ou-dire; leur rputation lui
tait agrable; il fut charm d'en voir une de prs. Il dit: contemplons
le tigre.

Il le considra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers
Jean Valjean, il lui tendit la pice et lui dit majestueusement:

--Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre bte
froce. On ne me corrompt point. a a cinq griffes; mais a ne
m'gratigne pas.

--As-tu une mre? demanda Jean Valjean.

Gavroche rpondit:

--Peut-tre plus que vous.

--Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta mre.

Gavroche se sentit remu. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme
qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance.

--Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'empcher de casser les rverbres?

--Casse tout ce que tu voudras.

--Vous tes un brave homme, dit Gavroche.

Et il mit la pice de cinq francs dans une de ses poches.

Sa confiance croissant, il ajouta:

--tes-vous de la rue?

--Oui, pourquoi?

--Pourriez-vous m'indiquer le numro 7?

--Pourquoi faire le numro 7?

Ici l'enfant s'arrta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea
nergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna  rpondre:

--Ah! voil.

Une ide traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces
lucidits-l. Il dit  l'enfant:

--Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends?

--Vous? dit Gavroche. Vous n'tes pas une femme.

--La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas?

--Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce drle de
nom-l.

--Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la
lettre. Donne.

--En ce cas, vous devez savoir que je suis envoy de la barricade?

--Sans doute, dit Jean Valjean.

Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un
papier pli en quatre.

Puis il fit le salut militaire.

--Respect  la dpche, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire.

--Donne, dit Jean Valjean.

Gavroche tenait le papier lev au-dessus de sa tte.

--Ne vous imaginez pas que c'est l un billet doux. C'est pour une
femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et
nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde o
il y a des lions qui envoient des poulets  des chameaux.

--Donne.

--Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme.

--Donne vite.

--Tenez.

Et il remit le papier  Jean Valjean.

--Et dpchez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend.

Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot.

Jean Valjean reprit:

--Est-ce  Saint-Merry qu'il faudra porter la rponse?

--Vous feriez l, s'cria Gavroche, une de ces ptisseries vulgairement
nommes brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la
Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen.

Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu
d'o il venait son vol d'oiseau chapp. Il se replongea dans
l'obscurit comme s'il y faisait un trou, avec la rapidit rigide d'un
projectile; la ruelle de l'Homme-Arm redevint silencieuse et solitaire;
en un clin d'oeil, cet trange enfant, qui avait de l'ombre et du rve
en lui, s'tait enfonc dans la brume de ces ranges de maisons noires,
et s'y tait perdu comme de la fume dans des tnbres; et l'on et pu
le croire dissip et vanoui, si, quelques minutes aprs sa disparition,
une clatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un rverbre
croulant sur le pav n'eussent brusquement rveill de nouveau les
bourgeois indigns. C'tait Gavroche qui passait rue du Chaume.




Chapitre III

Pendant que Cosette et Toussaint dorment


Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius.

Il monta l'escalier  ttons, satisfait des tnbres comme le hibou qui
tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, couta s'il
n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et
Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois
ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'tincelle, tant sa
main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin,
sa chandelle fut allume, il s'accouda sur la table, dplia le papier,
et lut.

Dans les motions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire
le papier qu'on tient, on l'treint comme une victime, on le froisse, on
enfonce dedans les ongles de sa colre ou de son allgresse; on court 
la fin, on saute au commencement; l'attention a la fivre; elle comprend
en gros,  peu prs, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste
disparat. Dans le billet de Marius  Cosette, Jean Valjean ne vit que
ces mots:

...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon me sera prs de toi.

En prsence de ces deux lignes, il eut un blouissement horrible; il
resta un moment comme cras du changement d'motion qui se faisait en
lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'tonnement ivre;
il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'tre ha.

Il poussa un affreux cri de joie intrieure.--Ainsi, c'tait fini. Le
dnouement arrivait plus vite qu'on n'et os l'esprer. L'tre qui
encombrait sa destine disparaissait. Il s'en allait de lui-mme,
librement, de bonne volont. Sans que lui, Jean Valjean, et rien fait
pour cela, sans qu'il y et de sa faute, cet homme allait mourir.
Peut-tre mme tait-il dj mort.--Ici sa fivre fit des calculs.--Non.
Il n'est pas encore mort. La lettre a t visiblement crite pour tre
lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux dcharges qu'on a
entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne
sera srieusement attaque qu'au point du jour; mais c'est gal, du
moment o cet homme est ml  cette guerre, il est perdu; il est pris
dans l'engrenage.--Jean Valjean se sentait dlivr. Il allait donc, lui,
se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir
recommenait. Il n'avait qu' garder ce billet dans sa poche. Cosette ne
saurait jamais ce que cet homme tait devenu. Il n'y a qu' laisser
les choses s'accomplir. Cet homme ne peut chapper. S'il n'est pas mort
encore, il est sr qu'il va mourir. Quel bonheur!

Tout cela dit en lui-mme, il devint sombre.

Puis il descendit et rveilla le portier.

Environ une heure aprs, Jean Valjean sortait en habit complet de garde
national et en armes. Le portier lui avait aisment trouv dans le
voisinage de quoi complter son quipement. Il avait un fusil charg et
une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du ct des halles.




Chapitre IV

Les excs de zle de Gavroche


Cependant il venait d'arriver une aventure  Gavroche.

Gavroche, aprs avoir consciencieusement lapid le rverbre de la rue
du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas un
chat, trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il
tait capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en
acclrait. Il se mit  semer le long des maisons endormies ou
terrifies ces couplets incendiaires:

          _L'oiseau mdit dans les charmilles_
          _Et prtend qu'hier Atala_
          _Avec un Russe s'en alla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Mon ami pierrot, tu babilles,_
          _Parce que l'autre jour Mila_
          _Cogna sa vitre, et m'appela._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Les drlesses sont fort gentilles;_
          _Leur poison qui m'ensorcela_
          _Griserait monsieur Orfila._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _J'aime l'amour et ses bisbilles,_
          _J'aime Agns, j'aime Pamla,_
          _Lise en m'allumant se brla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Jadis, quand je vis les mantilles_
          _De Suzette et de Zla,_
          _Mon me  leurs plis se mla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Amour, quand, dans l'ombre o tu brilles,_
          _Tu coiffes de roses Lola,_
          _Je me damnerais pour cela._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Jeanne,  ton miroir tu t'habilles!_
          _Mon coeur un beau jour s'envola;_
          _Je crois que c'est Jeanne qui l'a._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Le soir en sortant des quadrilles,_
          _Je montre aux toiles Stella_
          _Et je leur dis: regardez-la._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le
point d'appui du refrain. Son visage, inpuisable rpertoire de masques,
faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches
d'un linge trou dans un grand vent. Malheureusement, comme il tait
seul et dans la nuit, cela n'tait ni vu, ni visible. Il y a de ces
richesses perdues.

Soudain il s'arrta court.

--Interrompons la romance, dit-il.

Sa prunelle fline venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte
cochre ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est--dire un tre
et une chose; la chose tait une charrette  bras, l'tre tait un
Auvergnat qui dormait dedans.

Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pav et la tte de
l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se
pelotonnait sur ce plan inclin et ses pieds touchaient la terre.

Gavroche, avec son exprience des choses de ce monde, reconnut un
ivrogne.

C'tait quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait
trop.

--Voil, pensa Gavroche,  quoi servent les nuits d't. L'Auvergnat
s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la Rpublique et
on laisse l'Auvergnat  la monarchie.

Son esprit venait d'tre illumin par la clart que voici:

--Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.

L'Auvergnat ronflait.

Gavroche tira doucement la charrette par l'arrire et l'Auvergnat par
l'avant, c'est--dire par les pieds, et, au bout d'une minute,
l'Auvergnat, imperturbable, reposait  plat sur le pav.

La charrette tait dlivre.

Gavroche, habitu  faire face de toutes parts  l'imprvu, avait
toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un
chiffon de papier et un bout de crayon rouge chip  quelque
charpentier.

Il crivit:

          _Rpublique franaise._

          Reu ta charrette.

Et il signa: Gavroche.

Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de
l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,
et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la
charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.

Ceci tait prilleux. Il y avait un poste  l'Imprimerie royale.
Gavroche n'y songeait pas. Ce poste tait occup par des gardes
nationaux de la banlieue. Un certain veil commenait  mouvoir
l'escouade, et les ttes se soulevaient sur les lits de camp. Deux
rverbres briss coup sur coup, cette chanson chante  tue-tte, cela
tait beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au
coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur teignoir sur
leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet
arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le
sergent de la banlieue coutait. Il attendait. C'tait un homme prudent.

Le roulement forcen de la charrette combla la mesure de l'attente
possible, et dtermina le sergent  tenter une reconnaissance.

--Ils sont l toute une bande! dit-il, allons doucement.

Il tait clair que l'Hydre de l'Anarchie tait sortie de sa bote et
qu'elle se dmenait dans le quartier.

Et le sergent se hasarda hors du poste  pas sourds.

Tout  coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment o il allait
dboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face  face avec
un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.

Pour la seconde fois, il s'arrta net.

--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.

Les tonnements de Gavroche taient courts et dgelaient vite.

--O vas-tu, voyou? cria le sergent.

--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appel bourgeois.
Pourquoi m'insultez-vous?

--O vas-tu, drle?

--Monsieur, reprit Gavroche, vous tiez peut-tre hier un homme
d'esprit, mais vous avez t destitu ce matin.

--Je te demande o tu vas, gredin?

Gavroche rpondit:

--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre ge. Vous
devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pice. Cela vous ferait
cinq cents francs.

--O vas-tu? o vas-tu? o vas-tu, bandit?

Gavroche repartit:

--Voil de vilains mots. La premire fois qu'on vous donnera  tter, il
faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.

Le sergent croisa la bayonnette.

--Me diras-tu o tu vas,  la fin, misrable?

--Mon gnral, dit Gavroche, je vas chercher le mdecin pour mon pouse
qui est en couches.

--Aux armes! cria le sergent.

Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est l le chef-d'oeuvre des hommes
forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'tait la
charrette qui l'avait compromis, c'tait  la charrette de le protger.

Au moment o le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,
devenue projectile et lance  tour de bras, roulait sur lui avec furie,
et le sergent, atteint en plein ventre, tombait  la renverse dans le
ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.

Au cri du sergent, les hommes du poste taient sortis ple-mle; le coup
de fusil dtermina une dcharge gnrale au hasard, aprs laquelle on
rechargea les armes et l'on recommena.

Cette mousquetade  colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua
quelques carreaux de vitre.

Cependant Gavroche, qui avait perdument rebrouss chemin, s'arrtait 
cinq ou six rues de l, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le
coin des Enfants-Rouges.

Il prtait l'oreille.

Aprs avoir souffl quelques instants, il se tourna du ct o la
fusillade faisait rage, leva sa main gauche  la hauteur de son nez, et
la lana trois fois en avant en se frappant de la main droite le
derrire de la tte; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne
a condens l'ironie franaise, et qui est videmment efficace, puisqu'il
a dj dur un demi-sicle.

Cette gat fut trouble par une rflexion amre.

--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds
ma route, il va falloir faire un dtour. Pourvu que j'arrive  temps 
la barricade!

L-dessus, il reprit sa course.

Et tout en courant:

--Ah , o en tais-je donc? dit-il.

Il se remit  chanter sa chanson en s'enfonant rapidement dans les
rues, et ceci dcrut dans les tnbres:

          _Mais il reste encor des bastilles,_
          _Et je vais mettre le hol_
          _Dans l'ordre public que voil._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_
          _Tout l'ancien monde s'croula_
          _Quand la grosse boule roula._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Vieux bon peuple,  coups de bquilles_
          _Cassons ce Louvre o s'tala_
          _La monarchie en falbala._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Nous en avons forc les grilles;_
          _Le roi Charles Dix ce jour-l_
          _Tenait mal et se dcolla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

La prise d'armes du poste ne fut point sans rsultat. La charrette fut
conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrire;
l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre
comme complice. Le ministre public d'alors fit preuve en cette
circonstance de son zle infatigable pour la dfense de la socit.

L'aventure de Gavroche, reste dans la tradition du quartier du Temple,
est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,
et est intitule dans leur mmoire: Attaque nocturne du poste de
l'Imprimerie royale.



Livre premier--La guerre entre quatre murs




Chapitre I

La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple


Les deux plus mmorables barricades que l'observateur des maladies
sociales puisse mentionner n'appartiennent point  la priode o est
place l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
deux, sous deux aspects diffrents, d'une situation redoutable,
sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.

Il arrive quelquefois que, mme contre les principes, mme contre la
libert, l'galit et la fraternit, mme contre le vote universel, mme
contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
ses dcouragements, de ses dnments, de ses fivres, de ses dtresses,
de ses miasmes, de ses ignorances, de ses tnbres, cette grande
dsespre, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
peuple.

Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
dmos.

Ce sont l des journes lugubres; car il y a toujours une certaine
quantit de droit mme dans cette dmence, il y a du suicide dans ce
duel; et ces mots, qui veulent tre des injures, gueux, canaille,
ochlocratie, populace, constatent, hlas! plutt la faute de ceux qui
rgnent que la faute de ceux qui souffrent; plutt la faute des
privilgis que la faute des dshrits.

Quant  nous, ces mots-l, nous ne les prononons jamais sans douleur
et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs  ct des
misres. Athnes tait une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
la populace a plus d'une fois sauv Rome; et la canaille suivait
Jsus-Christ.

Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contempl les magnificences
d'en bas.

C'est  cette canaille que songeait sans doute saint Jrme, et  tous
ces pauvres gens, et  tous ces vagabonds, et  tous ces misrables d'o
sont sortis les aptres et les martyrs, quand il disait cette parole
mystrieuse: _Fex urbis, lex orbis._

Les exasprations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
violences  contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
fait contre le droit, sont des coups d'tat populaires, et doivent tre
rprims. L'homme probe s'y dvoue, et, par amour mme pour cette foule,
il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tte!
comme il la vnre tout en lui rsistant! C'est l un de ces moments
rares o, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
dconcerte et qui dconseillerait presque d'aller plus loin; on
persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.

Juin 1848 fut, htons-nous de le dire, un fait  part, et presque
impossible  classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
que nous venons de prononcer doivent tre carts quand il s'agit de
cette meute extraordinaire o l'on sentit la sainte anxit du travail
rclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'tait le devoir, car
elle attaquait la Rpublique. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
rvolte du peuple contre lui-mme.

L o le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
qu'il nous soit donc permis d'arrter un moment l'attention du lecteur
sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
qui ont caractris cette insurrection.

L'une encombrait l'entre du faubourg Saint-Antoine; l'autre dfendait
l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dresss, sous
l'clatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la
guerre civile, ne les oublieront jamais.

La barricade Saint-Antoine tait monstrueuse; elle tait haute de trois
tages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle  l'autre
la vaste embouchure du faubourg, c'est--dire trois rues; ravine,
dchiquete, dentele, hache, crnele d'une immense dchirure,
contre-bute de monceaux qui taient eux-mmes des bastions, poussant
des caps  et l, puissamment adosse aux deux grands promontoires de
maisons du faubourg, elle surgissait comme une leve cyclopenne au fond
de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
s'tageaient dans la profondeur des rues derrire cette barricade mre.
Rien qu' la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
agonisante arrive  cette minute extrme o une dtresse veut devenir
une catastrophe. De quoi tait faite cette barricade? De l'croulement
de trois maisons  six tages, dmolies exprs, disaient les uns. Du
prodige de toutes les colres, disaient les autres. Elle avait l'aspect
lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
dire: qui a bti cela? On pouvait dire aussi: qui a dtruit cela?
C'tait l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
grille! cet auvent! ce chambranle! ce rchaud bris! cette marmite
fle! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, dmantelez,
bouleversez, croulez tout! C'tait la collaboration du pav, du
moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
dfonc, de la chaise dpaille, du trognon de chou, de la loque, de la
guenille, et de la maldiction. C'tait grand et c'tait petit. C'tait
l'abme parodi sur place par le tohu-bohu. La masse prs de l'atome; le
pan de mur arrach et l'cuelle casse; une fraternisation menaante de
tous les dbris; Sisyphe avait jet l son rocher et Job son tesson. En
somme, terrible. C'tait l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
renverses accidentaient le talus; un immense haquet y tait tal en
travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette faade
tumultueuse, un omnibus, hiss gament  force de bras tout au sommet
de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
voulu ajouter la gaminerie  l'pouvante, offrait son timon dtel  on
ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
l'meute, figurait  l'esprit un Ossa sur Plion de toutes les
rvolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 aot, le 18 brumaire
sur le 21 janvier, vendmiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
valait la peine, et cette barricade tait digne d'apparatre  l'endroit
mme o la Bastille avait disparu. Si l'ocan faisait des digues, c'est
ainsi qu'il les btirait. La furie du flot tait empreinte sur cet
encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
ptrifi. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
comme si elles eussent t l sur leur ruche, les normes abeilles
tnbreuses du progrs violent. tait-ce une broussaille? tait-ce une
bacchanale? tait-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
cela  coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un ple-mle plein
de dsespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
papier peint, des chssis de fentres avec toutes leurs vitres plants
dans les dcombres, attendant le canon, des chemines descelles, des
armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
mille choses indigentes, rebuts mme du mendiant, qui contiennent  la
fois de la fureur et du nant. On et dit que c'tait le haillon d'un
peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
faubourg Saint-Antoine l'avait pouss l  sa porte d'un colossal coup
de balai, faisant de sa misre sa barricade. Des blocs pareils  des
billots, des chanes disloques, des charpentes  tasseaux ayant forme
de potences, des roues horizontales sortant des dcombres, amalgamaient
 cet difice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
tout; tout ce que la guerre civile peut jeter  la tte de la socit
sortait de l; ce n'tait pas du combat, c'tait du paroxysme; les
carabines qui dfendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
quelques espingoles, envoyaient des miettes de faence, des osselets,
des boutons d'habit, jusqu' des roulettes de tables de nuit,
projectiles dangereux  cause du cuivre. Cette barricade tait forcene;
elle jetait dans les nues une clameur inexprimable;  de certains
moments, provoquant l'arme, elle se couvrait de foule et de tempte,
une cohue de ttes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
l'emplissait; elle avait une crte pineuse de fusils, de sabres, de
btons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
et l'clat de rire tnbreux des meurt-de-faim. Elle tait dmesure et
vivante; et, comme du dos d'une bte lectrique, il en sortait un
ptillement de foudres. L'esprit de rvolution couvrait de son nuage ce
sommet o grondait cette voix du peuple qui ressemble  la voix de Dieu;
une majest trange se dgageait de cette titanique hotte de gravats.
C'tait un tas d'ordures et c'tait le Sina.

Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
Rvolution, quoi? la Rvolution. Elle, cette barricade, le hasard, le
dsordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
d'elle l'assemble constituante, la souverainet du peuple, le suffrage
universel, la nation, la Rpublique; et c'tait la _Carmagnole_ dfiant
la _Marseillaise_.

Dfi insens, mais hroque, car ce vieux faubourg est un hros.

Le faubourg et sa redoute se prtaient main-forte. Le faubourg
s'paulait  la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
barricade s'talait comme une falaise o venait se briser la stratgie
des gnraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
ses gibbosits, grimaaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
fume. La mitraille s'y vanouissait dans l'informe; les obus s'y
enfonaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
russissaient qu' trouer des trous;  quoi bon canonner le chaos? Et
les rgiments, accoutums aux plus farouches visions de la guerre,
regardaient d'un oeil inquiet cette espce de redoute bte fauve, par le
hrissement sanglier, et par l'normit montagne.

 un quart de lieue de l, de l'angle de la rue du Temple qui dbouche
sur le boulevard prs du Chteau-d'Eau, si l'on avanait hardiment la
tte en dehors de la pointe forme par la devanture du magasin
Dallemagne, on apercevait au loin, au del du canal, dans la rue qui
monte les rampes de Belleville, au point culminant de la monte, une
muraille trange atteignant au deuxime tage des faades, sorte de
trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
rue avait repli d'elle-mme son plus haut mur pour se fermer
brusquement. Ce mur tait bti avec des pavs. Il tait droit, correct,
froid, perpendiculaire, nivel  l'querre, tir au cordeau, align au
fil  plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme  de certains
murs romains, sans troubler sa rigide architecture.  sa hauteur on
devinait sa profondeur. L'entablement tait mathmatiquement parallle
au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
grise, des meurtrires presque invisibles qui ressemblaient  des fils
noirs. Ces meurtrires taient spares les unes des autres par des
intervalles gaux. La rue tait dserte  perte de vue. Toutes les
fentres et toutes les portes fermes. Au fond se dressait ce barrage
qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
souffle. Un spulcre.

L'blouissant soleil de juin inondait de lumire cette chose terrible.

C'tait la barricade du faubourg du Temple.

Ds qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il tait
impossible, mme aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
apparition mystrieuse. C'tait ajust, embot, imbriqu, rectiligne,
symtrique, et funbre. Il y avait l de la science et des tnbres. On
sentait que le chef de cette barricade tait un gomtre ou un spectre.
On regardait cela et l'on parlait bas.

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou reprsentant du
peuple, se hasardait  traverser la chausse solitaire, on entendait un
sifflement aigu et faible, et le passant tombait bless ou mort, ou,
s'il chappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet ferm, dans un
entre-deux de moellons, dans le pltre d'un mur, une balle. Quelquefois
un biscaen. Car les hommes de la barricade s'taient fait de deux
tronons de tuyaux de fonte du gaz bouchs  un bout avec de l'toupe et
de la terre  pole, deux petits canons. Pas de dpense de poudre
inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres  et
l, et des flaques de sang sur les pavs. Je me souviens d'un papillon
blanc qui allait et venait dans la rue. L't n'abdique pas.

Aux environs, le dessous des portes cochres tait encombr de blesss.

On se sentait l vis par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
comprenait que toute la longueur de la rue tait couche en joue.

Masss derrire l'espce de dos d'ne que fait  l'entre du faubourg du
Temple le pont cintr du canal, les soldats de la colonne d'attaque
observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
immobilit, cette impassibilit, d'o la mort sortait. Quelques-uns
rampaient  plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
que leurs shakos ne passassent point.

Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
frmissement.--_Comme c'est bti!_ disait-il  un reprsentant. _Pas un
pav ne dborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une
balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.

--Les lches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple,
dfendue par quatre-vingts hommes, attaque par dix mille, tint trois
jours. Le quatrime, on fit comme  Zaatcha et  Constantine, on pera
les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
quatre-vingts lches ne songea  fuir; tous y furent tus, except le
chef, Barthlemy, dont nous parlerons tout  l'heure.

La barricade Saint-Antoine tait le tumulte des tonnerres; la barricade
du Temple tait le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
diffrence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
un masque.

En admettant que la gigantesque et tnbreuse insurrection de juin ft
compose d'une colre et d'une nigme, on sentait dans la premire
barricade le dragon et derrire la seconde le sphinx.

Ces deux forteresses avaient t difies par deux hommes nomms, l'un
Cournet, l'autre Barthlemy. Cournet avait fait la barricade
Saint-Antoine; Barthlemy la barricade du Temple. Chacune d'elles tait
l'image de celui qui l'avait btie.

Cournet tait un homme de haute stature; il avait les paules larges, la
face rouge, le poing crasant, le coeur hardi, l'me loyale, l'oeil
sincre et terrible. Intrpide, nergique, irascible, orageux; le plus
cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
lutte, la mle, taient son air respirable et le mettaient de belle
humeur. Il avait t officier de marine, et,  ses gestes et  sa voix,
on devinait qu'il sortait de l'ocan et qu'il venait de la tempte; il
continuait l'ouragan dans la bataille. Au gnie prs, il y avait en
Cournet quelque chose de Danton, comme,  la divinit prs, il y avait
en Danton quelque chose d'Hercule.

Barthlemy, maigre, chtif, ple, taciturne, tait une espce de gamin
tragique qui, soufflet par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
et le tua, et,  dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et ft
cette barricade.

Plus tard, chose fatale,  Londres, proscrits tous deux, Barthlemy tua
Cournet. Ce fut un duel funbre. Quelque temps aprs, pris dans
l'engrenage d'une de ces mystrieuses aventures o la passion est mle,
catastrophes o la justice franaise voit des circonstances attnuantes
et o la justice anglaise ne voit que la mort, Barthlemy fut pendu. La
sombre construction sociale est ainsi faite que, grce au dnment
matriel, grce  l'obscurit morale, ce malheureux tre qui contenait
une intelligence, ferme  coup sr, grande peut-tre, commena par le
bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthlemy, dans
les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.




Chapitre II

Que faire dans l'abme  moins que l'on ne cause?


Seize ans comptent dans la souterraine ducation de l'meute, et juin
1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
la Chanvrerie n'tait-elle qu'une bauche et qu'un embryon, compare aux
deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
l'poque, elle tait redoutable.

Les insurgs, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
avaient mis la nuit  profit. La barricade avait t non seulement
rpare, mais augmente. On l'avait exhausse de deux pieds. Des barres
de fer plantes dans les pavs ressemblaient  des lances en arrt.
Toutes sortes de dcombres ajouts et apports de toutes parts
compliquaient l'enchevtrement extrieur. La redoute avait t savamment
refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.

On avait rtabli l'escalier de pavs qui permettait d'y monter comme 
un mur de citadelle.

On avait fait le mnage de la barricade, dsencombr la salle basse,
pris la cuisine pour ambulance, achev le pansement des blesss,
recueilli la poudre parse  terre et sur les tables, fondu des balles,
fabriqu des cartouches, pluch de la charpie, distribu les armes
tombes, nettoy l'intrieur de la redoute, ramass les dbris, emport
les cadavres.

On dposa les morts en tas dans la ruelle Mondtour dont on tait
toujours matre. Le pav a t longtemps rouge  cet endroit. Il y avait
parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
mettre de ct leurs uniformes.

Enjolras avait conseill deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
tait une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitrent.
Feuilly employa ces deux heures  la gravure de cette inscription sur le
mur qui faisait face au cabaret:

          VIVENT LES PEUPLES!

Ces trois mots, creuss dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
sur cette muraille en 1848.

Les trois femmes avaient profit du rpit de la nuit pour disparatre
dfinitivement; ce qui faisait respirer les insurgs plus  l'aise.

Elles avaient trouv moyen de se rfugier dans quelque maison voisine.

La plupart des blesss pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
avait, sur une litire de matelas et de bottes de paille, dans la
cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
gardes municipaux. Les gardes municipaux furent panss les premiers.

Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
Javert li au poteau.

--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.

Dans l'intrieur de cette salle,  peine claire d'une chandelle, tout
au fond, la table mortuaire tant derrire le poteau comme une barre
horizontale, une sorte de grande croix vague rsultait de Javert debout
et de Mabeuf couch.

Le timon de l'omnibus, quoique tronqu par la fusillade, tait encore
assez debout pour qu'on pt y accrocher un drapeau.

Enjolras, qui avait cette qualit d'un chef, de toujours faire ce qu'il
disait, attacha  cette hampe l'habit trou et sanglant du vieillard
tu.

Aucun repas n'tait plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils taient l,
avaient eu vite puis les maigres provisions du cabaret.  un instant
donn, toute barricade qui tient devient invitablement le radeau de la
Mduse. Il fallut se rsigner  la faim. On tait aux premires heures
de cette journe spartiate du 6 juin o, dans la barricade Saint-Merry,
Jeanne, entour d'insurgs qui demandaient du pain,  tous ces
combattants criant:  manger! rpondait: Pourquoi? il est trois heures.
 quatre heures nous serons morts.

Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras dfendit de boire. Il interdit
le vin et rationna l'eau-de-vie.

On avait trouv dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
hermtiquement cachetes. Enjolras et Combeferre les examinrent.
Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du pre Hucheloup qui
a commenc par tre picier.--Cela doit tre du vrai vin, observa
Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il tait debout, on
aurait de la peine  sauver ces bouteilles-l.--Enjolras, malgr les
murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
n'y toucht et qu'elles fussent comme sacres, il les fit placer sous la
table o gisait le pre Mabeuf.

Vers deux heures du matin, on se compta. Ils taient encore trente-sept.

Le jour commenait  paratre. On venait d'teindre la torche qui avait
t replace dans son alvole de pavs. L'intrieur de la barricade,
cette espce de petite cour prise sur la rue, tait noy de tnbres et
ressemblait,  travers la vague horreur crpusculaire, au pont d'un
navire dsempar. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les tages
des maisons muettes s'bauchaient lividement; tout en haut les chemines
blmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indcise qui est
peut-tre le blanc et peut-tre le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
tant tourne vers le levant, avait sur son toit un reflet rose.  la
lucarne du troisime tage, le vent du matin agitait les cheveux gris
sur la tte de l'homme mort.

--Je suis charm qu'on ait teint la torche, disait Courfeyrac 
Feuilly. Cette torche effare au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
d'avoir peur. La lumire des torches ressemble  la sagesse des lches;
elle claire mal, parce qu'elle tremble.

L'aube veille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.

Joly, voyant un chat rder sur une gouttire, en extrayait la
philosophie.

--Qu'est-ce que le chat? s'criait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une btise. Et il a fait
le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
c'est l'preuve revue et corrige de la cration.

Combeferre, entour d'tudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et mme du Cabuc, et de la
tristesse svre d'Enjolras. Il disait:

--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chras, Stephanus, Cromwell,
Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, aprs le coup, leur moment
d'angoisse. Notre coeur est si frmissant et la vie humaine est un tel
mystre que, mme dans un meurtre civique, mme dans un meurtre
librateur, s'il y en a, le remords d'avoir frapp un homme dpasse la
joie d'avoir servi le genre humain.

Et, ce sont l les mandres de la parole change, une minute aprs, par
une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
entre eux les traducteurs des Gorgiques, Raux  Cournand, Cournand 
Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfiltre,
particulirement les prodiges de la mort de Csar; et par ce mot, Csar,
la causerie revenait  Brutus.

--Csar, dit Combeferre, est tomb justement. Cicron a t svre pour
Csar, et il a eu raison. Cette svrit-l n'est point la diatribe.
Quand Zole insulte Homre, quand Mvius insulte Virgile, quand Vis
insulte Molire, quand Pope insulte Shakespeare, quand Frron insulte
Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'excute; les
gnies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
aboys. Mais Zole et Cicron, c'est deux. Cicron est un justicier par
la pense de mme que Brutus est un justicier par l'pe. Je blme,
quant  moi, cette dernire justice-l, le glaive; mais l'antiquit
l'admettait. Csar, violateur du Rubicon, confrant, comme venant de
lui, les dignits qui venaient du peuple, ne se levant pas  l'entre du
snat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'tait un grand homme; tant pis, ou
tant mieux; la leon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
touchent moins que le crachat au front de Jsus-Christ. Csar est
poignard par les snateurs; Christ est soufflet par les valets.  plus
d'outrage, on sent le dieu.

Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavs, s'criait, la
carabine  la main:

-- Cydathenum,  Myrrhinus,  Probalinthe,  grces de l'AEantide! Oh!
qui me donnera de prononcer les vers d'Homre comme un Grec de Laurium
ou d'dapton!




Chapitre III

claircissement et assombrissement


Enjolras tait all faire une reconnaissance. Il tait sorti par la
ruelle Mondtour en serpentant le long des maisons.

Les insurgs, disons-le, taient pleins d'espoir. La faon dont ils
avaient repouss l'attaque de la nuit leur faisait presque ddaigner
d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
Ils ne doutaient pas plus de leur succs que de leur cause. D'ailleurs
un secours allait videmment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
facilit de prophtie triomphante qui est une des forces du Franais
combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journe qui
allait s'ouvrir:  six heures du matin, un rgiment, qu'on avait
travaill, tournerait;  midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
du soleil, la rvolution.

On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'tait pas tu une minute
depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
Jeanne, tenait toujours.

Toutes ces esprances s'changeaient d'un groupe  l'autre dans une
sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
de guerre d'une ruche d'abeilles.

Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
l'obscurit extrieure. Il couta un instant toute cette joie les bras
croiss, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
grandissante du matin, il dit:

--Toute l'arme de Paris donne. Un tiers de cette arme pse sur la
barricade o vous tes. De plus la garde nationale. J'ai distingu les
shakos du cinquime de ligne et les guidons de la sixime lgion. Vous
serez attaqus dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonn hier,
mais ce matin il ne bouge pas. Rien  attendre, rien  esprer. Pas plus
un faubourg qu'un rgiment. Vous tes abandonns.

Ces paroles tombrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
l'effet que fait sur un essaim la premire goutte de l'orage. Tous
restrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse o l'on et
entendu voler la mort.

Ce moment fut court.

Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria  Enjolras:

--Soit. levons la barricade  vingt pieds de haut, et restons-y tous.
Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
abandonne les rpublicains, les rpublicains n'abandonnent pas le
peuple.

Cette parole dgageait du pnible nuage des anxits individuelles la
pense de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.

On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parl ainsi; c'tait
quelque porte-blouse ignor, un inconnu, un oubli, un passant hros, ce
grand anonyme toujours ml aux crises humaines et aux genses sociales
qui,  un instant donn, dit d'une faon suprme le mot dcisif, et qui
s'vanouit dans les tnbres aprs avoir reprsent une minute, dans la
lumire d'un clair, le peuple et Dieu.

Cette rsolution inexorable tait tellement dans l'air du 6 juin 1832
que, presque  la mme heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
insurgs poussaient cette clameur demeure historique et consigne au
procs: Qu'on vienne  notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.

Comme on voit, les deux barricades, quoique matriellement isoles,
communiquaient.




Chapitre IV

Cinq de moins, un de plus


Aprs que l'homme quelconque, qui dcrtait la protestation des
cadavres, eut parl et donn la formule de l'me commune, de toutes les
bouches sortit un cri trangement satisfait et terrible, funbre par le
sens et triomphal par l'accent:

--Vive la mort! Restons ici tous.

--Pourquoi tous? dit Enjolras.

--Tous! tous!

Enjolras reprit:

--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?

Ils rpliqurent:

--Parce que pas un ne voudra s'en aller.

--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
presque irrite, la Rpublique n'est pas assez riche en hommes pour
faire des dpenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-l doit tre fait
comme un autre.

Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
de toute-puissance qui se dgage de l'absolu. Cependant, quelle que ft
cette omnipotence, on murmura.

Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
insista. Il reprit avec hauteur:

--Que ceux qui craignent de n'tre plus que trente le disent.

Les murmures redoublrent.

--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
 dire. La barricade est cerne.

--Pas du ct des halles, dit Enjolras. La rue Mondtour est libre, et
par la rue des Prcheurs on peut gagner le march des Innocents.

--Et l, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
homme en blouse et en casquette. D'o viens-tu, toi? serais-tu pas de la
barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusill.

Enjolras, sans rpondre, toucha l'paule de Combeferre, et tous deux
entrrent dans la salle basse.

Ils ressortirent un moment aprs. Enjolras tenait dans ses deux mains
tendues les quatre uniformes qu'il avait fait rserver. Combeferre le
suivait portant les buffleteries et les shakos.

--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mle aux rangs et l'on
s'chappe. Voici toujours pour quatre.

Et il jeta sur le sol dpav les quatre uniformes.

Aucun branlement ne se faisait dans le stoque auditoire. Combeferre
prit la parole.

--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de piti. Savez-vous de quoi il
est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
non, des mres, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
nourrice lve la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantmes de
femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
sublimes, mais le suicide est troit, et ne veut pas d'extension; et ds
qu'il touche  vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
petites ttes blondes, et songez aux cheveux blancs. coutez, tout 
l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
Cygne une croise claire, une chandelle  une pauvre fentre, au
cinquime, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tte de vieille
femme qui avait l'air d'avoir pass la nuit et d'attendre. C'est
peut-tre la mre de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-l,
et qu'il se dpche d'aller dire  sa mre: Mre, me voil! Qu'il soit
tranquille, on fera la besogne ici tout de mme. Quand on soutient ses
proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
dserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voil morts,
c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants tres si
gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
jasent, qui emplissent la maison de chastet, qui sont comme un parfum
vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la puret
des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
adorables et honntes cratures qui sont votre bndiction et votre
orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
dise? Il y a un march de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
d'ombres, frmissantes autour d'elles, que vous les empcherez d'y
entrer! Songez  la rue, songez au pav couvert de passants, songez aux
boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent dcolletes et
dans la boue. Ces femmes-l aussi ont t pures. Songez  vos soeurs,
ceux qui en ont. La misre, la prostitution, les sergents de ville,
Saint-Lazare, voil o vont tomber ces dlicates belles filles, ces
fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beaut, plus
fraches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous tes fait tuer! ah!
vous n'tes plus l! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple 
la royaut, vous donnez vos filles  la police. Amis, prenez garde, ayez
de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
pas reu l'ducation des hommes, on les empche de lire, on les empche
de penser, on les empche de s'occuper de politique; les empcherez-vous
d'aller ce soir  la morgue et de reconnatre vos cadavres? Voyons, il
faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
une poigne de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est mritoire.
On dit: J'ai un fusil, je suis  la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
pis, c'est bientt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
pas  ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonn? J'en ai vu
un, tout petit, haut comme cela. Son pre tait mort. De pauvres gens
l'avaient recueilli par charit, mais ils n'avaient pas de pain pour
eux-mmes. L'enfant avait toujours faim. C'tait l'hiver. Il ne pleurait
pas. On le voyait aller prs du pole o il n'y avait jamais de feu et
dont le tuyau, vous savez, tait mastiqu avec de la terre jaune.
L'enfant dtachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
rpondait pas. Il est mort. On l'a apport mourir  l'hospice Necker, o
je l'ai vu. J'tais interne  cet hospice-l. Maintenant, s'il y a des
pres parmi vous, des pres qui ont pour bonheur de se promener le
dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
enfant, que chacun de ces pres se figure que cet enfant-l est le sien.
Ce pauvre mme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
a t nu sur la table d'anatomie, ses ctes faisaient saillie sous sa
peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetire. On lui a trouv une
espce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
Allons, ttons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les
statistiques constatent que la mortalit des enfants abandonns est de
cinquante-cinq pour cent. Je le rpte, il s'agit des femmes, il s'agit
des mres, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous tes; on sait bien
que vous tes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
dans l'me la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
cause; on sait bien que vous vous sentez lus pour mourir utilement et
magnifiquement, et que chacun de vous tient  sa part du triomphe.  la
bonne heure. Mais vous n'tes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
tres auxquels il faut penser. Il ne faut pas tre gostes.

Tous baissrent la tte d'un air sombre.

tranges contradictions du coeur humain  ses moments les plus sublimes!
Combeferre, qui parlait ainsi, n'tait pas orphelin. Il se souvenait des
mres des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
tait goste.

Marius,  jeun, fivreux, successivement sorti de toutes les esprances,
chou dans la douleur, le plus sombre des naufrages, satur d'motions
violentes, et sentant la fin venir, s'tait de plus en plus enfonc dans
cette stupeur visionnaire qui prcde toujours l'heure fatale
volontairement accepte.

Un physiologiste et pu tudier sur lui les symptmes croissants de
cette absorption fbrile connue et classe par la science, et qui est 
la souffrance ce que la volupt est au plaisir. Le dsespoir aussi a
son extase. Marius en tait l. Il assistait  tout comme du dehors;
ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
point les dtails. Il voyait les allants et venants  travers un
flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abme.

Cependant ceci l'mut. Il y avait dans cette scne une pointe qui pera
jusqu' lui, et qui le rveilla. Il n'avait plus qu'une ide, mourir, et
il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
funbre, qu'en se perdant, il n'est pas dfendu de sauver quelqu'un.

Il leva la voix:

--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
Je me joins  eux, et il faut se hter. Combeferre vous a dit les choses
dcisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mres, des
soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-l sortent des rangs.

Personne ne bougea.

--Les hommes maris et les soutiens de famille hors des rangs! rpta
Marius.

Son autorit tait grande. Enjolras tait bien le chef de la barricade,
mais Marius en tait le sauveur.

--Je l'ordonne! cria Enjolras.

--Je vous en prie, dit Marius.

Alors, remus par la parole de Combeferre, branls par l'ordre
d'Enjolras, mus par la prire de Marius, ces hommes hroques
commencrent  se dnoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un
jeune  un homme fait. Tu es pre de famille. Va-t'en.--C'est plutt
toi, rpondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une
lutte inoue clatait. C'tait  qui ne se laisserait pas mettre  la
porte du tombeau.

--Dpchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
temps.

--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la Rpublique, et le suffrage
universel rgne. Dsignez vous-mmes ceux qui doivent s'en aller.

On obit. Au bout de quelques minutes, cinq taient unanimement
dsigns, et sortaient des rangs.

--Ils sont cinq! s'cria Marius.

Il n'y avait que quatre uniformes.

--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.

Et ce fut  qui resterait, et  qui trouverait aux autres des raisons de
ne pas rester. La gnreuse querelle recommena.

--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mre.--Toi,
tu n'as plus ni pre ni mre, qu'est-ce que tes trois petits frres vont
devenir?--Toi, tu es pre de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de
vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tt.

Ces grandes barricades rvolutionnaires taient des rendez-vous
d'hrosmes. L'invraisemblable y tait simple. Ces hommes ne
s'tonnaient pas les uns les autres.

--Faites vite, rptait Courfeyrac.

On cria des groupes  Marius:

--Dsignez, vous, celui qui doit rester.

--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obirons.

Marius ne croyait plus  une motion possible. Cependant  cette ide,
choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il
et pli, s'il et pu plir encore.

Il s'avana vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de
cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
Thermopyles, lui criait.

--Moi! moi! moi!

Et Marius, stupidement, les compta; ils taient toujours cinq! Puis son
regard s'abaissa sur les quatre uniformes.

En cet instant, un cinquime uniforme tomba, comme du ciel, sur les
quatre autres.

Le cinquime homme tait sauv.

Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.

Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.

Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
ruelle Mondtour. Grce  son habit de garde national, il avait pass
aisment.

La vedette place par les insurgs dans la rue Mondtour, n'avait point
 donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
laiss s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment tait trop grave
pour que la sentinelle pt se distraire de son devoir et de son poste
d'observation.

Au moment o Jean Valjean tait entr dans la redoute, personne ne
l'avait remarqu, tous les yeux tant fixs sur les cinq choisis et sur
les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
silencieusement, il s'tait dpouill de son habit et l'avait jet sur
le tas des autres.

L'motion fut indescriptible.

--Quel est cet homme? demanda Bossuet.

--C'est, rpondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.

Marius ajouta d'une voix grave:

--Je le connais.

Cette caution suffisait  tous.

Enjolras se tourna vers Jean Valjean.

--Citoyen, soyez le bienvenu.

Et il ajouta:

--Vous savez qu'on va mourir.

Jean Valjean, sans rpondre, aida l'insurg qu'il sauvait  revtir son
uniforme.




Chapitre V

Quel horizon on voit du haut de la barricade


La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
inexorable, avait comme rsultante et comme sommet la mlancolie suprme
d'Enjolras.

Enjolras avait en lui la plnitude de la rvolution; il tait incomplet
pourtant, autant que l'absolu peut l'tre; il tenait trop de Saint-Just,
et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la socit
des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
ides de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu  peu de la
forme troite du dogme et se laissait aller aux largissements du
progrs, et il en tait venu  accepter, comme volution dfinitive et
magnifique, la transformation de la grande rpublique franaise en
immense rpublique humaine. Quant aux moyens immdiats, une situation
violente tant donne, il les voulait violents; en cela, il ne variait
pas; et il tait rest de cette cole pique et redoutable que rsume ce
mot: Quatre-vingt-treize.

Enjolras tait debout sur l'escalier de pavs, un de ses coudes sur le
canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme  des
passages de souffles; les endroits o est la mort ont de ces effets de
trpieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intrieur, des
espces de feux touffs. Tout  coup, il dressa la tte, ses cheveux
blonds se renversrent en arrire comme ceux de l'ange sur le sombre
quadrige fait d'toiles, ce fut comme une crinire de lion effare en
flamboiement d'aurole, et Enjolras s'cria:

--Citoyens, vous reprsentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondes
de lumires, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les
hommes justes, les vieillards bnissant les enfants, le pass aimant le
prsent, les penseurs en pleine libert, les croyants en pleine galit,
pour religion le ciel, Dieu prtre direct, la conscience humaine devenue
l'autel, plus de haines, la fraternit de l'atelier et de l'cole, pour
pnalit et pour rcompense la notorit,  tous le travail, pour tous
le droit, sur tous la paix, plus de sang vers, plus de guerres, les
mres heureuses! Dompter la matire, c'est le premier pas; raliser
l'idal, c'est le second. Rflchissez  ce qu'a dj fait le progrs.
Jadis les premires races humaines voyaient avec terreur passer devant
leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
du feu, le griffon qui tait le monstre de l'air et qui volait avec les
ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; btes effrayantes qui
taient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses piges, les
piges sacrs de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
monstres.

Nous avons dompt l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
dompt le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
point de dompter le griffon, nous le tenons dj, et il s'appelle le
ballon. Le jour o cette oeuvre promthenne sera termine et o l'homme
aura dfinitivement attel  sa volont la triple Chimre antique,
l'hydre, le dragon et le griffon, il sera matre de l'eau, du feu et de
l'air, et il sera pour le reste de la cration anime ce que les anciens
dieux taient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, o
allons-nous?  la science faite gouvernement,  la force des choses
devenue seule force publique,  la loi naturelle ayant sa sanction et sa
pnalit en elle-mme et se promulguant par l'vidence,  un lever de
vrit correspondant au lever du jour. Nous allons  l'union des
peuples; nous allons  l'unit de l'homme. Plus de fictions; plus de
parasites. Le rel gouvern par le vrai, voil le but. La civilisation
tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
pareil s'est vu dj. Les amphictyons avaient deux sances par an, l'une
 Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des hros.
L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est l la gestation du
dix-neuvime sicle. Ce qu'avait bauch la Grce est digne d'tre
achev par la France. coute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
du peuple, hommes des peuples. Je te vnre. Oui, tu vois nettement les
temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni pre ni mre, Feuilly; tu
as adopt pour mre l'humanit et pour pre le droit. Tu vas mourir ici,
c'est--dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
notre dfaite aussi bien que par notre victoire, c'est une rvolution
que nous allons faire. De mme que les incendies clairent toute la
ville, les rvolutions clairent tout le genre humain. Et quelle
rvolution ferons-nous? Je viens de le dire, la rvolution du Vrai. Au
point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souverainet de
l'homme sur lui-mme. Cette souverainet de moi sur moi s'appelle
Libert. L o deux ou plusieurs de ces souverainets s'associent
commence l'tat. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
Chaque souverainet concde une certaine quantit d'elle-mme pour
former le droit commun. Cette quantit est la mme pour tous. Cette
identit de concession que chacun fait  tous s'appelle galit. Le
droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
Fraternit. Le point d'intersection de toutes ces souverainets qui
s'agrgent s'appelle Socit. Cette intersection tant une jonction, ce
point est un noeud. De l ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
disent contrat social, ce qui est la mme chose, le mot contrat tant
tymologiquement form avec l'ide de lien. Entendons-nous sur
l'galit; car, si la libert est le sommet, l'galit est la base.
L'galit, citoyens, ce n'est pas toute la vgtation  niveau, une
socit de grands brins d'herbe et de petits chnes; un voisinage de
jalousies s'entre-chtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
ayant la mme ouverture; politiquement, tous les votes ayant le mme
poids; religieusement, toutes les consciences ayant le mme droit.
L'galit a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit 
l'alphabet, c'est par l qu'il faut commencer. L'cole primaire impose
 tous, l'cole secondaire offerte  tous, c'est l la loi. De l'cole
identique sort la socit gale. Oui, enseignement! Lumire! lumire!
tout vient de la lumire et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvime
sicle est grand, mais le vingtime sicle sera heureux. Alors plus rien
de semblable  la vieille histoire; on n'aura plus  craindre, comme
aujourd'hui, une conqute, une invasion, une usurpation, une rivalit de
nations  main arme, une interruption de civilisation dpendant d'un
mariage de rois, une naissance dans les tyrannies hrditaires, un
partage de peuples par congrs, un dmembrement par croulement de
dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus 
craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par dtresse, la
misre par chmage, et l'chafaud, et le glaive, et les batailles, et
tous les brigandages du hasard dans la fort des vnements. On pourrait
presque dire: il n'y aura plus d'vnements. On sera heureux. Le genre
humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
l'harmonie se rtablira entre l'me et l'astre. L'me gravitera autour
de la vrit comme l'astre autour de la lumire. Amis, l'heure o nous
sommes et o je vous parle est une heure sombre; mais ce sont l les
achats terribles de l'avenir. Une rvolution est un page. Oh! le genre
humain sera dlivr, relev et consol! Nous le lui affirmons sur cette
barricade. D'o poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
sacrifice?  mes frres, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
pavs, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
un monceau d'ides et un monceau de douleurs. La misre y rencontre
l'idal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
et tu vas renatre avec moi. De l'treinte de toutes les dsolations
jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les ides
leur immortalit. Cette agonie et cette immortalit vont se mler et
composer notre mort. Frres, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pntre d'aurore.

Enjolras s'interrompit plutt qu'il ne se tut; ses lvres remuaient
silencieusement comme s'il continuait de se parler  lui-mme, ce qui
fit qu'attentifs, et pour tcher de l'entendre encore, ils le
regardrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
longtemps. La parole tant souffle, les frmissements d'intelligences
ressemblent  des frmissements de feuilles.




Chapitre VI

Marius hagard, Javert laconique


Disons ce qui se passait dans la pense de Marius.

Qu'on se souvienne de sa situation d'me. Nous venons de le rappeler,
tout n'tait plus pour lui que vision. Son apprciation tait trouble.
Marius, insistons-y, tait sous l'ombre des grandes ailes tnbreuses
ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entr dans le tombeau, il lui
semblait qu'il tait dj de l'autre ct de la muraille, et il ne
voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.

Comment M. Fauchelevent tait-il l? Pourquoi y tait-il? Qu'y venait-il
faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
dsespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
nous-mmes, il lui semblait logique que tout le monde vnt mourir.

Seulement il songea  Cosette avec un serrement de coeur.

Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
pas mme l'air d'entendre lorsque Marius leva la voix pour dire: Je le
connais.

Quant  Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
dirions, lui plaisait. Il s'tait toujours senti une impossibilit
absolue d'adresser la parole  cet homme nigmatique qui tait  la fois
pour lui quivoque et imposant. Il y avait en outre trs longtemps qu'il
ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et rserve de Marius,
augmentait encore l'impossibilit.

Les cinq hommes dsigns sortirent de la barricade par la ruelle
Mondtour; ils ressemblaient parfaitement  des gardes nationaux. Un
d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassrent ceux qui
restaient.

Quand les cinq hommes renvoys  la vie furent partis, Enjolras pensa au
condamn  mort. Il entra dans la salle basse. Javert, li au pilier,
songeait.

--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.

Javert rpondit:

--Quand me tuerez-vous?

--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.

--Alors, donnez-moi  boire, dit Javert.

Enjolras lui prsenta lui-mme un verre d'eau, et, comme Javert tait
garrott, il l'aida  boire.

--Est-ce l tout? reprit Enjolras.

--Je suis mal  ce poteau, rpondit Javert. Vous n'tes pas tendres de
m'avoir laiss passer la nuit l. Liez-moi comme il vous plaira, mais
vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.

Et d'un mouvement de tte il dsignait le cadavre de M. Mabeuf.

Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
Toutes les cartouches tant faites et toute la poudre tant employe,
cette table tait libre.

Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgs dlirent Javert du poteau.
Tandis qu'on le dliait, un cinquime lui tenait une bayonnette appuye
sur la poitrine. On lui laissa les mains attaches derrire le dos, on
lui mit aux pieds une corde  fouet mince et solide qui lui permettait
de faire des pas de quinze pouces comme  ceux qui vont monter 
l'chafaud, et on le fit marcher jusqu' la table au fond de la salle o
on l'tendit, troitement li par le milieu du corps.

Pour plus de sret, au moyen d'une corde fixe au cou, on ajouta au
systme de ligatures qui lui rendaient toute vasion impossible cette
espce de lien, appel dans les prisons martingale, qui part de la
nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains aprs
avoir pass entre les jambes.

Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
considrait avec une attention singulire. L'ombre que faisait cet homme
fit tourner la tte  Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
Il ne tressaillit mme pas, abaissa firement la paupire, et se borna 
dire: C'est tout simple.




Chapitre VII

La situation s'aggrave


Le jour croissait rapidement. Mais pas une fentre ne s'ouvrait, pas une
porte ne s'entre-billait; c'tait l'aurore, non le rveil. L'extrmit
de la rue de la Chanvrerie oppose  la barricade avait t vacue par
les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
aux passants avec une tranquillit sinistre. La rue Saint-Denis tait
muette comme l'avenue des Sphinx  Thbes. Pas un tre vivant dans les
carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
comme cette clart des rues dsertes.

On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait  une certaine
distance un mouvement mystrieux. Il tait vident que l'instant
critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replirent;
mais cette fois toutes.

La barricade tait plus forte que lors de la premire attaque. Depuis le
dpart des cinq, on l'avait exhausse encore.

Sur l'avis de la vedette qui avait observ la rgion des halles,
Enjolras, de peur d'une surprise par derrire, prit une rsolution
grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondtour rest
libre jusqu'alors. On dpava pour cela quelques longueurs de maisons de
plus. De cette faon, la barricade, mure sur trois rues, en avant sur
la rue de la Chanvrerie,  gauche sur la rue du Cygne et de la
Petite-Truanderie,  droite sur la rue Mondtour, tait vraiment presque
inexpugnable; il est vrai qu'on y tait fatalement enferm. Elle avait
trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricire,
dit Courfeyrac en riant.

Enjolras fit entasser prs de la porte du cabaret une trentaine de
pavs, arrachs de trop, disait Bossuet.

Le silence tait maintenant si profond du ct d'o l'attaque devait
venir qu'Enjolras fit reprendre  chacun le poste de combat.

On distribua  tous une ration d'eau-de-vie.

Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prpare  un assaut.
Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
on s'paule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavs. Voil un
coin de mur qui gne, on s'en loigne; voici un redan qui peut protger,
on s'y abrite. Les gauchers sont prcieux; ils prennent les places
incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
veut tre  l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
funeste guerre de juin 1848, un insurg qui avait un tir redoutable et
qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y tait fait
apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.

Sitt que le chef a command le branle-bas de combat, tous les
mouvements dsordonns cessent; plus de tiraillements de l'un  l'autre;
plus de coteries; plus d'apart; plus de bande  part; tout ce qui est
dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le pril
fait l'ordre.

Ds qu'Enjolras eut pris sa carabine  deux coups et se fut plac  une
espce de crneau qu'il s'tait rserv, tous se turent. Un ptillement
de petits bruits secs retentit confusment le long de la muraille de
pavs. C'tait les fusils qu'on armait.

Du reste, les attitudes taient plus fires et plus confiantes que
jamais; l'excs du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
l'esprance, mais ils avaient le dsespoir. Le dsespoir, dernire arme,
qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
suprmes sortent des rsolutions extrmes. S'embarquer dans la mort,
c'est parfois le moyen d'chapper au naufrage; et le couvercle du
cercueil devient une planche de salut.

Comme la veille au soir, toutes les attentions taient tournes, et on
pourrait presque dire appuyes, sur le bout de la rue, maintenant
clair et visible.

L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommena distinctement du
ct de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
premire attaque. Un clapotement de chanes, le cahotement inquitant
d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pav, une sorte de
fracas solennel, annoncrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
paisibles, perces et bties pour la circulation fconde des intrts et
des ides, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
roues de la guerre.

La fixit des prunelles de tous les combattants sur l'extrmit de la
rue devint farouche.

Une pice de canon apparut.

Les artilleurs poussaient la pice; elle tait dans son encastrement de
tir; l'avant-train avait t dtach; deux soutenaient l'afft, quatre
taient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
mche allume.

--Feu! cria Enjolras.

Toute la barricade fit feu, la dtonation fut effroyable; une avalanche
de fume couvrit et effaa la pice et les hommes; aprs quelques
secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
servants de la pice achevaient de la rouler en face de la barricade
lentement, correctement, et sans se hter. Pas un n'tait atteint. Puis
le chef de pice, pesant sur la culasse pour lever le tir, se mit 
pointer le canon avec la gravit d'un astronome qui braque une lunette.

--Bravo les canonniers! cria Bossuet.

Et toute la barricade battit des mains.

Un moment aprs, carrment pose au beau milieu de la rue,  cheval sur
le ruisseau, la pice tait en batterie. Une gueule formidable tait
ouverte sur la barricade.

--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voil le brutal. Aprs la chiquenaude, le
coup de poing. L'arme tend vers nous sa grosse patte. La barricade va
tre srieusement secoue. La fusillade tte, le canon prend.

--C'est une pice de huit, nouveau modle, en bronze, ajouta
Combeferre. Ces pices-l, pour peu qu'on dpasse la proportion de dix
parties d'tain sur cent de cuivre, sont sujettes  clater. L'excs
d'tain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
des chambres dans la lumire. Pour obvier  ce danger et pouvoir forcer
la charge, il faudrait peut-tre en revenir au procd du quatorzime
sicle, le cerclage, et menaucher extrieurement la pice d'une suite
d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
attendant, on remdie comme on peut au dfaut; on parvient  reconnatre
o sont les trous et les caves dans la lumire d'un canon au moyen du
chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'toile mobile de
Gribeauval.

--Au seizime sicle, observa Bossuet, on rayait les canons.

--Oui, rpondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir  courte distance, la
trajectoire n'a pas toute la roideur dsirable, la parabole s'exagre,
le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
frapper tous les objets intermdiaires, ncessit de combat pourtant,
dont l'importance crot avec la proximit de l'ennemi et la
prcipitation du tir. Ce dfaut de tension de la courbe du projectile
dans les canons rays du seizime sicle tenait  la faiblesse de la
charge; les faibles charges, pour cette espce d'engins, sont imposes
par des ncessits balistiques, telles, par exemple, que la conservation
des affts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
six cents lieues par heure; la lumire fait soixante-dix mille lieues
par seconde. Telle est la supriorit de Jsus-Christ sur Napolon.

--Rechargez les armes, dit Enjolras.

De quelle faon le revtement de la barricade allait-il se comporter
sous le boulet? Le coup ferait-il brche? L tait la question. Pendant
que les insurgs rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
canon.

L'anxit tait profonde dans la redoute.

Le coup partit, la dtonation clata.

--Prsent! cria une voix joyeuse.

Et en mme temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
dedans.

Il arrivait du ct de la rue du Cygne et il avait lestement enjamb la
barricade accessoire qui faisait front au ddale de la
Petite-Truanderie.

Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.

Le boulet s'tait perdu dans le fouillis des dcombres. Il avait tout au
plus bris une roue de l'omnibus, et achev la vieille charrette Anceau.
Ce que voyant, la barricade se mit  rire.

--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.




Chapitre VIII

Les artilleurs se font prendre au srieux


On entoura Gavroche.

Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit 
part.

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Tiens! dit l'enfant. Et vous?

Et il regarda fixement Marius avec son effronterie pique. Ses deux yeux
s'agrandissaient de la clart fire qui tait dedans.

Ce fut avec un accent svre que Marius continua:

--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre 
son adresse?

Gavroche n'tait point sans quelque remords  l'endroit de cette lettre.
Dans sa hte de revenir  la barricade, il s'en tait dfait plutt
qu'il ne l'avait remise. Il tait forc de s'avouer  lui-mme qu'il
l'avait confie un peu lgrement  cet inconnu dont il n'avait mme pu
distinguer le visage. Il est vrai que cet homme tait nu-tte, mais cela
ne suffisait pas. En somme, il se faisait  ce sujet de petites
remontrances intrieures et il craignait les reproches de Marius. Il
prit, pour se tirer d'affaire, le procd le plus simple; il mentit
abominablement.

--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
la lettre en se rveillant.

Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu  Cosette
et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moiti de ce qu'il
voulait.

L'envoi de sa lettre, et la prsence de M. Fauchelevent dans la
barricade, ce rapprochement s'offrit  son esprit. Il montra  Gavroche
M. Fauchelevent:

--Connais-tu cet homme?

--Non, dit Gavroche.

Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
que la nuit.

Les conjectures troubles et maladives qui s'taient bauches dans
l'esprit de Marius se dissiprent. Connaissait-il les opinions de M.
Fauchelevent? M. Fauchelevent tait rpublicain peut-tre. De l sa
prsence toute simple dans ce combat.

Cependant Gavroche tait dj  l'autre bout de la barricade criant: mon
fusil!

Courfeyrac le lui fit rendre.

Gavroche prvint les camarades, comme il les appelait, que la
barricade tait bloque. Il avait eu grand'peine  arriver. Un bataillon
de ligne, dont les faisceaux taient dans la Petite-Truanderie,
observait le ct de la rue du Cygne; du ct oppos, la garde
municipale occupait la rue des Prcheurs. En face, on avait le gros de
l'arme.

Ce renseignement donn, Gavroche ajouta:--Je vous autorise  leur
flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras  son crneau, l'oreille
tendue, piait.

Les assaillants, peu contents sans doute du coup  boulet, ne l'avaient
pas rpt.

Une compagnie d'infanterie de ligne tait venue occuper l'extrmit de
la rue, en arrire de la pice. Les soldats dpavaient la chausse et y
construisaient avec les pavs une petite muraille basse, une faon
d'paulement qui n'avait gure plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
faisait front  la barricade.  l'angle de gauche de cet paulement, on
voyait la tte de colonne d'un bataillon de la banlieue, mass rue
Saint-Denis.

Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
quand on retire des caissons les botes  mitraille, et il vit le chef
de pice changer le pointage et incliner lgrement la bouche du canon 
gauche. Puis les canonniers se mirent  charger la pice. Le chef de
pice saisit lui-mme le boutefeu et l'approcha de la lumire.

--Baissez la tte, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous  genoux le
long de la barricade!

Les insurgs, pars devant le cabaret et qui avaient quitt leur poste
de combat  l'arrive de Gavroche, se rurent ple-mle vers la
barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras ft excut, la dcharge
se fit avec le rle effrayant d'un coup de mitraille. C'en tait un en
effet.

La charge avait t dirige sur la coupure de la redoute, y avait
ricoch sur le mur, et ce ricochet pouvantable avait fait deux morts et
trois blesss.

Si cela continuait, la barricade n'tait plus tenable. La mitraille
entrait.

Il y eut une rumeur de consternation.

--Empchons toujours le second coup, dit Enjolras.

Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pice qui, en ce moment,
pench sur la culasse du canon, rectifiait et fixait dfinitivement le
pointage.

Ce chef de pice tait un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
 la figure trs douce, avec l'air intelligent propre  cette arme
prdestine et redoutable qui,  force de se perfectionner dans
l'horreur, doit finir par tuer la guerre.

Combeferre, debout prs d'Enjolras, considrait ce jeune homme.

--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
c'est un charmant jeune homme, il est intrpide, on voit qu'il pense,
c'est trs instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un pre, une
mre, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
ans, il pourrait tre ton frre.

--Il l'est, dit Enjolras.

--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.

--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.

Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.

En mme temps il pressa la dtente de sa carabine. L'clair jaillit.
L'artilleur tourna deux fois sur lui-mme, les bras tendus devant lui
et la tte leve comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
la pice et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait travers la
poitrine de part en part. Il tait mort.

Il fallut l'emporter et le remplacer. C'taient en effet quelques
minutes de gagnes.




Chapitre IX

Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influ sur la condamnation 1796


Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pice allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il tait absolument ncessaire d'amortir les coups.

Enjolras jeta ce commandement:

--Il faut mettre l un matelas.

--On n'en a pas, dit Combeferre, les blesss sont dessus.

Jean Valjean, assis  l'cart sur une borne,  l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu' cet instant pris part  rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voil un fusil qui ne fait rien.

 l'ordre donn par Enjolras, il se leva.

On se souvient qu' l'arrive du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prvoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fentre. Cette fentre, fentre de grenier, tait sur le toit d'une
maison  six tages situe un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
pos en travers, appuy par le bas sur deux perches  scher le linge,
tait soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient  des clous plants dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.

--Quelqu'un peut-il me prter une carabine  deux coups? dit Jean
Valjean.

Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.

Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.

Une des deux cordes du matelas tait coupe.

Le matelas ne pendait plus que par un fil.

Jean Valjean lcha le second coup. La deuxime corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.

La barricade applaudit.

Toutes les voix crirent:

--Voil un matelas.

--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?

Le matelas en effet tait tomb en dehors de la barricade, entre les
assigs et les assigeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspr la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'taient
couchs  plat ventre derrire la ligne de pavs qu'ils avaient leve,
et, pour suppler au silence forc de la pice qui se taisait en
attendant que son service ft rorganis, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgs ne rpondaient pas  cette
mousqueterie, pour pargner les munitions. La fusillade se brisait  la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, tait terrible.

Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.

Lui-mme mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
faon que les artilleurs ne le vissent pas.

Cela fait, on attendit le coup de mitraille.

Il ne tarda pas.

Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prvu tait obtenu. La barricade tait prserve.

--Citoyen, dit Enjolras  Jean Valjean, la Rpublique vous remercie.

Bossuet admirait et riait. Il s'cria:

--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est gal, gloire au matelas qui annule
un canon!




Chapitre X

Aurore


En ce moment-l, Cosette se rveillait.

Sa chambre tait troite, propre, discrte, avec une longue croise au
levant sur l'arrire-cour de la maison.

Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'tait
point l la veille et elle tait dj rentre dans sa chambre quand
Toussaint avait dit: Il parat qu'il y a du train.

Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
rves, ce qui tenait peut-tre un peu  ce que son petit lit tait trs
blanc. Quelqu'un qui tait Marius lui tait apparu dans de la lumire.
Elle se rveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
l'effet de la continuation du songe.

Sa premire pense sortant de ce rve fut riante. Cosette se sentit
toute rassure. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
auparavant, cette raction de l'me qui ne veut absolument pas du
malheur. Elle se mit  esprer de toutes ses forces sans savoir
pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voil trois jours
qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reu sa
lettre, qu'il savait o elle tait, et qu'il avait tant d'esprit, et
qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu' elle.--Et cela certainement
aujourd'hui, et peut-tre ce matin mme.--Il faisait grand jour, mais le
rayon de lumire tait trs horizontal, elle pensa qu'il tait de trs
bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.

Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par consquent
cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'tait
recevable. Tout cela tait certain. C'tait dj assez monstrueux
d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'tait
horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
tait une preuve traverse. Marius allait arriver, et apporterait une
bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-mme. Il lui est
naturel d'tre heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
d'esprance.

Du reste, Cosette ne pouvait parvenir  se rappeler ce que Marius lui
avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
quelle explication il lui en avait donne. Tout le monde a remarqu avec
quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber  terre court se cacher,
et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des penses qui nous
jouent le mme tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mmoire
dessus. Cosette se dpitait quelque peu du petit effort inutile que
faisait son souvenir. Elle se disait que c'tait bien mal  elle et
bien coupable d'avoir oubli des paroles prononces par Marius.

Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'me et du corps, sa
prire et sa toilette.

On peut  la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait  peine, la prose ne
le doit pas.

C'est l'intrieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis ferm qui ne doit pas tre
regard par l'homme tant qu'il n'a pas t regard par le soleil. La
femme en bouton est sacre. Ce lit innocent qui se dcouvre, cette
adorable demi-nudit qui a peur d'elle-mme, ce pied blanc qui se
rfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
comme si ce miroir tait une prunelle, cette chemise qui se hte de
remonter et de cacher l'paule pour un meuble qui craque ou pour une
voiture qui passe, ces cordons nous, ces agrafes accroches, ces lacets
tirs, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquitude
presque aile l o rien n'est  craindre, les phases successives du
vtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
que tout cela soit racont, et c'est dj trop de l'indiquer.

L'oeil de l'homme doit tre plus religieux encore devant le lever d'une
jeune fille que devant le lever d'une toile. La possibilit d'atteindre
doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pche, la cendre
de la prune, le cristal radi de la neige, l'aile du papillon poudre de
plumes, sont des choses grossires auprs de cette chastet qui ne sait
pas mme qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rve
et n'est pas encore une statue. Son alcve est cache dans la partie
sombre de l'idal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
pnombre. Ici, contempler, c'est profaner.

Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-mnage du
rveil de Cosette.

Un conte d'orient dit que la rose avait t faite par Dieu blanche, mais
qu'Adam l'ayant regarde au moment o elle s'entrouvrait, elle eut honte
et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
jeunes filles et les fleurs, les trouvant vnrables.

Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui tait fort
simple en ce temps-l o les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fentre et
promena ses yeux partout autour d'elle, esprant dcouvrir quelque peu
de la rue, un angle de maison, un coin de pavs, et pouvoir guetter l
Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrire-cour tait
enveloppe de murs assez hauts, et n'avait pour chappe que quelques
jardins. Cosette dclara ces jardins hideux; pour la premire fois de sa
vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
carrefour et t bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de l.

Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce ft mobilit d'me; mais,
des esprances coupes d'accablement, c'tait sa situation. Elle sentit
confusment on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
en effet. Elle se dit qu'elle n'tait sre de rien, que se perdre de
vue, c'tait se perdre; et l'ide que Marius pourrait bien lui revenir
du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.

Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.

Tout le monde tait encore couch dans la maison. Un silence provincial
rgnait. Aucun volet n'tait pouss. La loge du portier tait ferme.
Toussaint n'tait pas leve, et Cosette pensa tout naturellement que son
pre dormait. Il fallait qu'elle et bien souffert, et qu'elle souffrit
bien encore, car elle se disait que son pre avait t mchant; mais
elle comptait sur Marius. L'clipse d'une telle lumire tait dcidment
impossible. Elle pria. Par instants elle entendait  une certaine
distance des espces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochres de si bonne
heure. C'taient les coups de canon qui battaient la barricade.

Il y avait,  quelques pieds au-dessous de la croise de Cosette, dans
la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-del de la corniche
si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
mre y tait, ouvrant ses ailes en ventail sur sa couve; le pre
voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
la grande loi Multipliez tait l souriante et auguste, et ce doux
mystre s'panouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
dans le soleil, l'me dans les chimres, claire par l'amour au dedans
et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
presque oser s'avouer qu'elle pensait en mme temps  Marius, se mit 
regarder ces oiseaux, cette famille, ce mle et cette femelle, cette
mre et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne  une
vierge.




Chapitre XI

Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne


Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
alternaient, sans grand ravage  la vrit. Le haut de la faade de
Corinthe souffrait seul; la croise du premier tage et les mansardes
du toit, cribles de chevrotines et de biscayens, se dformaient
lentement. Les combattants qui s'y taient posts avaient d s'effacer.
Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
longtemps, afin d'puiser les munitions des insurgs, s'ils font la
faute de rpliquer. Quand on s'aperoit, au ralentissement de leur feu,
qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
n'tait pas tomb dans ce pige; la barricade ne ripostait point.

 chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
signe de haut ddain.

--C'est bon, disait-il, dchirez de la toile. Nous avons besoin de
charpie.

Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
canon:

--Tu deviens diffus, mon bonhomme.

Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
silence de la redoute commenait  inquiter les assigeants et  leur
faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
de voir clair  travers ce tas de pavs et de savoir ce qui se passait
derrire cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
rpondre. Les insurgs aperurent subitement un casque qui brillait au
soleil sur un toit voisin. Un pompier tait adoss  une haute chemine
et semblait l en sentinelle. Son regard plongeait  pic dans la
barricade.

--Voil un surveillant gnant, dit Enjolras.

Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
fusil.

Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde aprs, le
casque, frapp d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
effar se hta de disparatre.

Un deuxime observateur prit sa place. Celui-ci tait un officier. Jean
Valjean, qui avait recharg son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
n'insista pas, et se retira trs vite. Cette fois l'avis fut compris.
Personne ne reparut sur le toit; et l'on renona  espionner la
barricade.

--Pourquoi n'avez-vous pas tu l'homme? demanda Bossuet  Jean Valjean.


Jean Valjean ne rpondit pas.




Chapitre XII

Le dsordre partisan de l'ordre


Bossuet murmura  l'oreille de Combeferre:

--Il n'a pas rpondu  ma question.

--C'est un homme qui fait de la bont  coups de fusil, dit Combeferre.

Ceux qui ont gard quelque souvenir de cette poque dj lointaine
savent que la garde nationale de la banlieue tait vaillante contre les
insurrections. Elle fut particulirement acharne et intrpide aux
journes de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
Cunette, dont l'meute faisait chmer l'tablissement, devenait lonin
en voyant sa salle de danse dserte, et se faisait tuer pour sauver
l'ordre reprsent par la guinguette. Dans ce temps  la fois bourgeois
et hroque, en prsence des ides qui avaient leurs chevaliers, les
intrts avaient leurs paladins. Le prosasme du mobile n'tait rien 
la bravoure du mouvement. La dcroissance d'une pile d'cus faisait
chanter  des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son
sang pour le comptoir; et l'on dfendait avec un enthousiasme
lacdmonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.

Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de trs
srieux. C'taient les lments sociaux qui entraient en lutte, en
attendant le jour o ils entreront en quilibre.

Un autre signe de ce temps, c'tait l'anarchie mle au
gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On tait pour l'ordre
avec indiscipline. Le tambour battait inopinment, sur le commandement
de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
d'ide, et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
journes, on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
Il y avait dans l'arme de l'ordre de vritables gurilleros, les uns
d'pe comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrde.

La civilisation, malheureusement reprsente  cette poque plutt par
une agrgation d'intrts que par un groupe de principes, tait ou se
croyait en pril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
centre, la dfendait, la secourait et la protgeait,  sa tte; et le
premier venu prenait sur lui de sauver la socit.

Le zle parfois allait jusqu' l'extermination. Tel peloton de gardes
nationaux se constituait de son autorit prive conseil de guerre, et
jugeait et excutait en cinq minutes un insurg prisonnier. C'est une
improvisation de cette sorte qui avait tu Jean Prouvaire. Froce loi de
Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
applique par la rpublique en Amrique comme par la monarchie en
Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de mprises. Un jour d'meute,
un jeune pote, nomm Paul-Aim Garnier, fut poursuivi place Royale, la
bayonnette aux reins, et n'chappa qu'en se rfugiant sous la porte
cochre du numro 6. On criait:--_En voil encore un de ces
Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
volume des mmoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu
sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait cri:  mort!

Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
commande par le capitaine Fannicot, nomm plus haut, se fit, par
fantaisie et bon plaisir, dcimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
singulier qu'il soit, a t constat par l'instruction judiciaire
ouverte  la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
bourgeois impatient et hardi, espce de condottiere de l'ordre, de ceux
que nous venons de caractriser, gouvernementaliste fanatique et
insoumis, ne put rsister  l'attrait de faire feu avant l'heure et 
l'ambition de prendre la barricade  lui tout seul, c'est--dire avec
sa compagnie. Exaspr par l'apparition successive du drapeau rouge et
du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blmait tout haut les
gnraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
pas que le moment de l'assaut dcisif ft venu, et laissaient, suivant
une expression clbre de l'un d'eux, l'insurrection cuire dans son
jus. Quant  lui, il trouvait la barricade mre, et, comme ce qui est
mr doit tomber, il essaya.

Il commandait  des hommes rsolus comme lui,  des enrags, a dit un
tmoin. Sa compagnie, celle-l mme qui avait fusill le pote Jean
Prouvaire, tait la premire du bataillon post  l'angle de la rue. Au
moment o l'on s'y attendait le moins, le capitaine lana ses hommes
contre la barricade. Ce mouvement, excut avec plus de bonne volont
que de stratgie, cota cher  la compagnie Fannicot. Avant qu'elle ft
arrive aux deux tiers de la rue, une dcharge gnrale de la barricade
l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tte, furent
foudroys  bout portant au pied mme de la redoute, et cette courageuse
cohue de gardes nationaux, gens trs braves, mais qui n'avaient point la
tnacit militaire, dut se replier, aprs quelque hsitation, en
laissant quinze cadavres sur le pav. L'instant d'hsitation donna aux
insurgs le temps de recharger les armes, et une seconde dcharge, trs
meurtrire, atteignit la compagnie avant qu'elle et pu regagner l'angle
de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
elle reut la vole de la pice en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
n'avait pas discontinu son feu. L'intrpide et imprudent Fannicot fut
un des morts de cette mitraille. Il fut tu par le canon, c'est--dire
par l'ordre.

Cette attaque, plus furieuse que srieuse, irrita Enjolras.

--Les imbciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
nos munitions, pour rien.

Enjolras parlait comme un vrai gnral d'meute qu'il tait.
L'insurrection et la rpression ne luttent point  armes gales.
L'insurrection, promptement puisable, n'a qu'un nombre de coups  tirer
et qu'un nombre de combattants  dpenser. Une giberne vide, un homme
tu, ne se remplacent pas. La rpression, ayant l'arme, ne compte pas
les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La rpression
a autant de rgiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
que la barricade a de cartouchires. Aussi sont-ce l des luttes d'un
contre cent, qui finissent toujours par l'crasement des barricades; 
moins que la rvolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
lve, les pavs entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dgage,
un 10 aot est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
lumire apparat, la gueule bante de la force recule, et l'arme, ce
lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophte, la France.




Chapitre XIII

Lueurs qui passent


Dans le chaos de sentiments et de passions qui dfendent une barricade,
il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idal, de la conviction, de
l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.

Une de ces intermittences, un de ces vagues frmissements d'esprance
traversa subitement,  l'instant le plus inattendu, la barricade de la
Chanvrerie.

--coutez, s'cria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
semble que Paris s'veille.

Il est certain que, dans la matine du 6 juin, l'insurrection eut,
pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
tocsin de Saint-Merry ranima quelques vellits. Rue du Poirier, rue des
Gravilliers, des barricades s'bauchrent. Devant la porte
Saint-Martin, un jeune homme, arm d'une carabine, attaqua seul un
escadron de cavalerie.  dcouvert, en plein boulevard, il mit un genou
 terre, paula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
en disant: _En voil encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut
sabr. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
derrire une jalousie baisse. On voyait  chaque coup trembler les
feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrt rue de la
Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
furent attaqus.  l'entre de la rue Bertin-Poire, une fusillade trs
vive et tout  fait imprvue accueillit un rgiment de cuirassiers, en
tte duquel marchait le gnral Cavaignac de Baragne. Rue
Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
de vaisselle et des ustensiles de mnage; mauvais signe; et quand on
rendit compte de ce fait au marchal Soult, le vieux lieutenant de
Napolon devint rveur, se rappelant le mot de Suchet  Saragosse:
_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
chambre sur la tte_.

Ces Symptmes gnraux qui se manifestaient au moment o l'on croyait
l'meute localise, cette fivre de colre qui reprenait le dessus, ces
flammches qui volaient  et l au-dessus de ces masses profondes de
combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
inquita les chefs militaires. On se hta d'teindre ces commencements
d'incendie. On retarda, jusqu' ce que ces ptillements fussent
touffs, l'attaque des barricades Maubue, de la Chanvrerie et de
Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu' elles, et de pouvoir tout
finir d'un coup. Des colonnes furent lances dans les rues en
fermentation, balayant les grandes, sondant les petites,  droite, 
gauche, tantt avec prcaution et lentement, tantt au pas de charge. La
troupe enfonait les portes des maisons d'o l'on avait tir; en mme
temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des
boulevards. Cette rpression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
tumultueux propre aux chocs d'arme et de peuple. C'tait l ce
qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blesss
sur des civires, et il disait  Courfeyrac:--Ces blesss-l ne viennent
pas de chez nous.

L'espoir dura peu; la lueur s'clipsa vite. En moins d'une demi-heure,
ce qui tait dans l'air s'vanouit, ce fut comme un clair sans foudre,
et les insurgs sentirent retomber sur eux cette espce de chape de
plomb que l'indiffrence du peuple jette sur les obstins abandonns.

Le mouvement gnral qui semblait s'tre vaguement dessin avait avort;
et l'attention du ministre de la guerre et la stratgie des gnraux
pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades
restes debout.

Le soleil montait sur l'horizon.

Un insurg interpella Enjolras:

--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme a sans
manger?

Enjolras, toujours accoud  son crneau, sans quitter des yeux
l'extrmit de la rue, fit un signe de tte affirmatif.




Chapitre XIV

O on lira le nom de la matresse d'Enjolras


Courfeyrac, assis sur un pav  ct d'Enjolras, continuait d'insulter
le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette
sombre nue de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait
par une bouffe d'ironie.

--Tu t'poumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu
perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, a. C'est de la toux.

Et l'on riait autour de lui.

Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le
pril, remplaaient, comme madame Scarron, la nourriture par la
plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient  tous de la gat.

--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa tmrit impassible
m'merveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-tre un peu triste;
Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,
nous avons tous plus ou moins des matresses qui nous rendent fous,
c'est--dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
moins qu'on se batte comme un lion. C'est une faon de nous venger des
traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour
faire bisquer Anglique. Tous nos hrosmes viennent de nos femmes. Un
homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait
partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas
amoureux, et il trouve le moyen d'tre intrpide. C'est une chose
inoue qu'on puisse tre froid comme la glace et hardi comme le feu.

Enjolras ne paraissait pas couter, mais quelqu'un qui et t prs de
lui l'et entendu murmurer  demi-voix: _Patria_.

Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'cria:

--Du nouveau!

Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:

--Je m'appelle Pice de Huit.

En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scne. C'tait une
deuxime bouche  feu.

Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette
seconde pice en batterie prs de la premire.

Ceci bauchait le dnoment.

Quelques instants aprs, les deux pices, vivement servies, tiraient de
front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la
banlieue soutenaient l'artillerie.

On entendait une autre canonnade  quelque distance. En mme temps que
deux pices s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,
deux autres bouches  feu, braques, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue
Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons
se faisaient lugubrement cho.

Les aboiements des sombres chiens de la guerre se rpondaient.

Des deux pices qui battaient maintenant la barricade de la rue de la
Chanvrerie, l'une tirait  mitraille, l'autre  boulet.

La pice qui tirait  boulet tait pointe un peu haut et le tir tait
calcul de faon que le boulet frappait le bord extrme de l'arte
suprieure de la barricade, l'crtait, et miettait les pavs sur les
insurgs en clats de mitraille.

Ce procd de tir avait pour but d'carter les combattants du sommet de
la redoute, et de les contraindre  se pelotonner dans l'intrieur;
c'est--dire que cela annonait l'assaut.

Une fois les combattants chasss du haut de la barricade par le boulet
et des fentres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque
pourraient s'aventurer dans la rue sans tre vises, peut-tre mme sans
tre aperues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au
soir, et, qui sait? la prendre par surprise.

--Il faut absolument diminuer l'incommodit de ces pices, dit Enjolras,
et il cria: Feu sur les artilleurs! Tous taient prts. La barricade,
qui se taisait depuis si longtemps, fit feu perdument, sept ou huit
dcharges se succdrent avec une sorte de rage et de joie, la rue
s'emplit d'une fume aveuglante, et, au bout de quelques minutes, 
travers cette brume toute raye de flamme, on put distinguer confusment
les deux tiers des ailleurs couchs sous les roues des canons. Ceux qui
taient rests debout continuaient de servir les pices avec une
tranquillit svre; mais le feu tait ralenti.

--Voil qui va bien, dit Bossuet  Enjolras. Succs.

Enjolras hocha la tte et rpondit:

--Encore un quart d'heure de ce succs, et il n'y aura plus dix
cartouches dans la barricade.

Il parat que Gavroche entendit ce mot.




Chapitre XV

Gavroche dehors


Courfeyrac tout  coup aperut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,
dans la rue, sous les balles.

Gavroche avait pris un panier  bouteilles, dans le cabaret, tait sorti
par la coupure, et tait paisiblement occup  vider dans son panier les
gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tus sur le talus de
la redoute.

--Qu'est-ce que tu fais l? dit Courfeyrac.

Gavroche leva le nez:

--Citoyen, j'emplis mon panier.

--Tu ne vois donc pas la mitraille?

Gavroche rpondit:

--Eh bien, il pleut. Aprs?

Courfeyrac cria:

--Rentre!

--Tout  l'heure, fit Gavroche.

Et, d'un bond, il s'enfona dans la rue.

On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laiss
derrire elle une trane de cadavres.

Une vingtaine de morts gisaient  et l dans toute la longueur de la
rue sur le pav. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision
de cartouches pour la barricade.

La fume tait dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage
tomb dans une gorge de montagnes entre deux escarpements  pic, peut se
figurer cette fume resserre et comme paissie par deux sombres lignes
de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;
de l un obscurcissement graduel qui blmissait mme le plein jour.
C'est  peine si, d'un bout  l'autre de la rue, pourtant fort courte,
les combattants s'apercevaient.

Cet obscurcissement, probablement voulu et calcul par les chefs qui
devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile  Gavroche.

Sous les plis de ce voile de fume, et grce  sa petitesse, il put
s'avancer assez loin dans la rue sans tre vu. Il dvalisa les sept ou
huit premires gibernes sans grand danger.

Il rampait  plat ventre, galopait  quatre pattes, prenait son panier
aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort 
l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchire comme un singe ouvre
une noix.

De la barricade, dont il tait encore assez prs, on n'osait lui crier
de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui tait un caporal, il trouva une poire  poudre.

--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.  force d'aller en
avant, il parvint au point o le brouillard de la fusillade devenait
transparent.

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangs et  l'afft derrire
leur leve de pavs, et les tirailleurs de la banlieue masss  l'angle
de la rue, se montrrent soudainement quelque chose qui remuait dans la
fume.

Au moment o Gavroche dbarrassait de ses cartouches un sergent gisant
prs d'une borne, une balle frappa le cadavre.

--Fichtre! fit Gavroche. Voil qu'on me tue mes morts.

Une deuxime balle fit tinceler le pav  ct de lui. Une troisime
renversa son panier.

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
hanches, l'oeil fix sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
chanta:

On est laid  Nanterre,

C'est la faute  Voltaire,

Et bte  Palaiseau,

C'est la faute  Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
cartouches qui en taient tombes, et, avanant vers la fusillade, alla
dpouiller une autre giberne. L une quatrime balle le manqua encore.
Gavroche chanta:

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute  Voltaire,

Je suis petit oiseau,

C'est la faute  Rousseau.

Une cinquime balle ne russit qu' tirer de lui un troisime couplet:

Joie est mon caractre,

C'est la faute  Voltaire,

Misre est mon trousseau,

C'est la faute  Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle tait pouvantable et charmant. Gavroche, fusill,
taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'tait le
moineau becquetant les chasseurs. Il rpondait  chaque dcharge par un
couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se
redressait, s'effaait dans un coin de porte, puis bondissait,
disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait  la
mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgs, haletants
d'anxit, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il
chantait. Ce n'tait pas un enfant, ce n'tait pas un homme; c'tait un
trange gamin fe. On et dit le nain invulnrable de la mle. Les
balles couraient aprs lui, il tait plus leste qu'elles. Il jouait on
ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que
la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une
pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajuste ou plus tratre que les autres, finit
par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Ante
dans ce pygme; pour le gamin toucher le pav, c'est comme pour le
gant toucher la terre; Gavroche n'tait tomb que pour se redresser; il
resta assis sur son sant, un long filet de sang rayait son visage, il
leva ses deux bras en l'air, regarda du ct d'o tait venu le coup,
et se mit  chanter.

Je suis tomb par terre,

C'est la faute  Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C'est la faute ....

Il n'acheva point. Une seconde balle du mme tireur l'arrta court.
Cette fois il s'abattit la face contre le pav, et ne remua plus. Cette
petite grande me venait de s'envoler.




Chapitre XVI

Comment de frre on devient pre


Il y avait en ce moment-l mme dans le jardin du Luxembourg--car le
regard du drame doit tre prsent partout,--deux enfants qui se tenaient
par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les
ayant mouills, ils marchaient dans les alles du ct du soleil; l'an
conduisait le petit; ils taient en haillons et ples; ils avaient un
air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.

L'an, dj un peu protecteur, conduisait son frre de la main gauche
et avait une baguette dans sa main droite.

Ils taient seuls dans le jardin. Le jardin tait dsert, les grilles
taient fermes par mesure de police  cause de l'insurrection. Les
troupes qui y avaient bivouaqu en taient sorties pour les besoins du
combat.

Comment ces enfants taient-ils l? Peut-tre s'taient-ils vads de
quelque corps de garde entrebill; peut-tre aux environs,  la
barrire d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
carrefour voisin domin par le fronton o on lit: _invenerunt parvulum
pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils
s'taient enfuis; peut-tre avaient-ils, la veille au soir, tromp
l'oeil des inspecteurs du jardin  l'heure de la clture, et avaient-ils
pass la nuit dans quelqu'une de ces gurites o on lit les journaux? Le
fait est qu'ils taient errants et qu'ils semblaient libres. tre errant
et sembler libre, c'est tre perdu. Ces pauvres petits taient perdus en
effet.

Ces deux enfants taient ceux-l mmes dont Gavroche avait t en peine,
et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thnardier, en location chez
la Magnon, attribus  M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombes
de toutes ces branches sans racines, et roules sur la terre par le
vent.

Leurs vtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de
prospectus vis--vis de M. Gillenormand, taient devenus guenilles.

Ces tres appartenaient dsormais  la statistique des Enfants
Abandonns que la police constate, ramasse, gare et retrouve sur le
pav de Paris.

Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misrables
fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperus, ils
eussent chass ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont
droit aux fleurs.

Ceux-ci taient l, grce aux grilles fermes. Ils taient en
contravention. Ils s'taient glisss dans le jardin, et ils y taient
rests. Les grilles fermes ne donnent pas cong aux inspecteurs, la
surveillance est cense continuer, mais elle s'amollit et se repose; et
les inspecteurs, mus eux aussi par l'anxit publique et plus occups
du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas
vu les deux dlinquants.

Il avait plu la veille, et mme un peu le matin. Mais en juin les ondes
ne comptent pas. C'est  peine si l'on s'aperoit, une heure aprs un
orage, que cette belle journe blonde a pleur. La terre en t est
aussi vite sche que la joue d'un enfant.

 cet instant du solstice, la lumire du plein midi est, pour ainsi
dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose  la
terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
tout ruisselait, l'aprs-midi tout poudroie.

Rien n'est admirable comme une verdure dbarbouille par la pluie et
essuye par le rayon; c'est de la fracheur chaude. Les jardins et les
prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
parfums  la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide  faire
patienter l'homme.

Il y a des tres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbs dans le prodige,
puisant dans l'idoltrie de la nature l'indiffrence du bien et du mal,
contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne
comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de
ceux-l, de la nudit du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique
d'une petite pine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des
haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rver sous les
arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.
Chose trange, l'infini leur sufft. Ce grand besoin de l'homme, le
fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
progrs, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indfini, qui nat
de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
chappe. Pourvu qu'ils soient face  face avec l'immensit, ils
sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abmer, voil leur vie.
L'histoire de l'humanit pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y
est pas; le vrai Tout reste en dehors;  quoi bon s'occuper de ce
dtail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
Aldebaran qui se lve! La mre n'a plus de lait, le nouveau-n se meurt,
je n'en sais rien, mais considrez donc cette rosace merveilleuse que
fait une rondelle de l'aubier du sapin examine au microscope!
comparez-moi la plus belle malines  cela! Ces penseurs oublient
d'aimer. Le zodiaque russit sur eux au point de les empcher de voir
l'enfant qui pleure. Dieu leur clipse l'me. C'est l une famille
d'esprits,  la fois petits et grands. Horace en tait, Goethe en tait,
La Fontaine peut-tre; magnifiques gostes de l'infini, spectateurs
tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Nron s'il fait beau,
auxquels le soleil cache le bcher, qui regarderaient guillotiner en y
cherchant un effet de lumire, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,
ni le rle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois
de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus
de leur tte, se dclarent contents, et qui sont dtermins  tre
heureux jusqu' puisement du rayonnement des astres et du chant des
oiseaux.

Ce sont de radieux tnbreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont 
plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait
un tre  la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils
et qui aurait un astre au milieu du front.

L'indiffrence de ces penseurs, c'est l, selon quelques-uns, une
philosophie suprieure. Soit; mais dans cette supriorit il y a de
l'infirmit. On peut tre immortel et boiteux; tmoin Vulcain. On peut
tre plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?

Mais alors, quoi!  qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_?
Ainsi de certains gnies eux-mmes, de certains Trs-Hauts humains, des
hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est l-haut, au fate, au
sommet, au znith, ce qui envoie sur la terre tant de clart, verrait
peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas dsesprant? Non.
Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.

Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
dpeupl, tait charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient
dans la lumire des baumes et des blouissements. Les branches, folles 
la clart de midi, semblaient chercher  s'embrasser. Il y avait dans
les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,
les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits
coups de bec dans les trous de l'corce. Les plates-bandes acceptaient
la royaut lgitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui
qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivre des oeillets. Les
vieilles corneilles de Marie de Mdicis taient amoureuses dans les
grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,
qui ne sont autre chose que toutes les varits de la flamme, faites
fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,
tincelles de ces fleurs flammes. Tout tait grce et gat, mme la
pluie prochaine; cette rcidive, dont les muguets et les chvrefeuilles
devaient profiter, n'avait rien d'inquitant; les hirondelles faisaient
la charmante menace de voler bas. Qui tait l aspirait du bonheur; la
vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
l'assistance, la paternit, la caresse, l'aurore. Les penses qui
tombaient du ciel taient douces comme une petite main d'enfant qu'on
baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre
troues de lumire; ces desses taient toutes dguenilles de soleil;
il leur pendait des rayons de tous les cts. Autour du grand bassin, la
terre tait dj sche au point d'tre presque brle. Il faisait assez
de vent pour soulever  et l de petites meutes de poussire. Quelques
feuilles jaunes, restes du dernier automne, se poursuivaient
joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clart avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sve,
chaleur, effluves, dbordaient; on sentait sous la cration l'normit
de la source; dans tous ces souffles pntrs d'amour, dans ce
va-et-vient de rverbrations et de reflets, dans cette prodigieuse
dpense de rayons, dans ce versement indfini d'or fluide, on sentait la
prodigalit de l'inpuisable; et, derrire cette splendeur comme
derrire un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
d'toiles.

Grce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grce  la pluie, il
n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;
tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui
sortent de la terre sous forme de fleurs, taient irrprochables. Cette
magnificence tait propre. Le grand silence de la nature heureuse
emplissait le jardin. Silence cleste compatible avec mille musiques,
roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.
Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;
les entres et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;
les lilas finissaient, les jasmins commenaient; quelques fleurs taient
attardes, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons
rouges de juin fraternisait avec l'arrire-garde des papillons blancs de
mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des
ondulations dans l'normit magnifique des marronniers. C'tait
splendide. Un vtran de la caserne voisine qui regardait  travers la
grille disait: Voil le printemps au port d'armes et en grande tenue.

Toute la nature djeunait; la cration tait  table; c'tait l'heure;
la grande nappe bleue tait mise au ciel et la grande nappe verte sur la
terre; le soleil clairait  giorno. Dieu servait le repas universel.
Chaque tre avait sa pture ou sa pte. Le ramier trouvait du chnevis,
le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le
rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche
trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait
bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystre du mal ml au
bien; mais pas une bte n'avait l'estomac vide.

Les deux petits abandonns taient parvenus prs du grand bassin, et, un
peu troubls par toute cette lumire, ils tchaient de se cacher,
instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, mme
impersonnelle; et ils se tenaient derrire la baraque des cygnes.

 et l, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
confusment des cris, une rumeur, des espces de rles tumultueux qui
taient des fusillades, et des frappements sourds qui taient des coups
de canon. Il y avait de la fume au-dessus des toits du ct des halles.
Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit rptait de
temps en temps  demi-voix: J'ai faim.

Presque au mme instant que les deux enfants, un autre couple
s'approchait du grand bassin. C'tait un bonhomme de cinquante ans qui
menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le pre avec son
fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

 cette poque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires
quand les grilles taient fermes, tolrance supprime depuis. Ce pre
et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-l.

Les deux petits pauvres regardrent venir ce monsieur et se cachrent
un peu plus.

Celui-ci tait un bourgeois. Le mme peut-tre qu'un jour Marius, 
travers sa fivre d'amour, avait entendu, prs de ce mme grand bassin,
conseillant  son fils d'viter les excs. Il avait l'air affable et
altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce
sourire mcanique, produit par trop de mchoire et trop peu de peau,
montre les dents plutt que l'me. L'enfant, avec sa brioche mordue
qu'il n'achevait pas, semblait gav. L'enfant tait vtu en garde
national  cause de l'meute, et le pre tait rest habill en
bourgeois  cause de la prudence.

Le pre et le fils s'taient arrts prs du bassin o s'battaient les
deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
admiration spciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme
eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,
et ils taient superbes.

Si les deux petits pauvres eussent cout et eussent t d'ge 
comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
pre disait au fils:

--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrs d'or et de
pierreries; je laisse ce faux clat aux mes mal organises.

Ici les cris profonds qui venaient du ct des halles clatrent avec un
redoublement de cloche et de rumeur.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.

Le pre rpondit:

--Ce sont des saturnales.

Tout  coup, il aperut les deux petits dguenills, immobiles derrire
la maisonnette verte des cygnes.

--Voil le commencement, dit-il.

Et aprs un silence il ajouta:

--L'anarchie entre dans ce jardin.

Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit
 pleurer.

--Pourquoi pleures-tu? demanda le pre.

--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.

Le sourire du pre s'accentua.

--On n'a pas besoin de faim pour manger un gteau.

--Mon gteau m'ennuie. Il est rassis.

--Tu n'en veux plus?

--Non.

Le pre lui montra les cygnes.

--Jette-le  ces palmipdes.

L'enfant hsita. On ne veut plus de son gteau; ce n'est pas une raison
pour le donner.

Le pre poursuivit:

--Sois humain. Il faut avoir piti des animaux.

Et, prenant  son fils le gteau, il le jeta dans le bassin.

Le gteau tomba assez prs du bord.

Les cygnes taient loin, au centre du bassin, et occups  quelque
proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.

Le bourgeois, sentant que le gteau risquait de se perdre, et mu de ce
naufrage inutile, se livra  une agitation tlgraphique qui finit par
attirer l'attention des cygnes.

Ils aperurent quelque chose qui surnageait, virrent de bord comme des
navires qu'ils sont, et se dirigrent vers la brioche lentement, avec la
majest bate qui convient  des btes blanches.

--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir
de l'esprit.

En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement
subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffes de vent qui
parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet
instant-l apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,
des feux de peloton, et les rpliques lugubres du tocsin et du canon.
Ceci concida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.

Les cygnes n'taient pas encore arrivs  la brioche.

--Rentrons, dit le pre, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main
de son fils. Puis il continua:

--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui spare la
royaut de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
pleuvoir.

Il regarda le nuage.

--Et peut-tre aussi la pluie elle-mme va pleuvoir; le ciel s'en mle;
la branche cadette est condamne. Rentrons vite.

--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.

Le pre rpondit:

--Ce serait une imprudence.

Et il emmena son petit bourgeois.

Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tte vers le bassin jusqu' ce
qu'un coude des quinconces le lui et cach.

Cependant, en mme temps que les cygnes, les deux petits errants
s'taient approchs de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
petit regardait le gteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en
allait.

Le pre et le fils entrrent dans le labyrinthe d'alles qui mne au
grand escalier du massif d'arbres du ct de la rue Madame.

Ds qu'ils ne furent plus en vue, l'an se coucha vivement  plat
ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
gauche, pench sur l'eau, presque prt  y tomber, tendit avec sa main
droite sa baguette vers le gteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se
htrent, et en se htant firent un effet de poitrail utile au petit
pcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette
de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gteau.
L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,
saisit le gteau, et se redressa. Le gteau tait mouill; mais ils
avaient faim et soif. L'an fit deux parts de la brioche, une grosse et
une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse  son petit frre,
et lui dit:

--Colle-toi a dans le fusil.





Chapitre XVII

_Mortuus pater filium moriturum expectat_


Marius s'tait lanc hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.
Mais il tait trop tard. Gavroche tait mort. Combeferre rapporta le
panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.

Hlas! pensait-il, ce que le pre avait fait pour son pre, il le
rendait au fils; seulement Thnardier avait rapport son pre vivant;
lui, il rapportait l'enfant mort.

Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il
avait, comme l'enfant, le visage inond de sang.

 l'instant o il s'tait baiss pour ramasser Gavroche, une balle lui
avait effleur le crne; il ne s'en tait pas aperu.

Courfeyrac dfit sa cravate et en banda le front de Marius.

On dposa Gavroche sur la mme table que Mabeuf, et l'on tendit sur les
deux corps le chle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour
l'enfant.

Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapport.

Cela donnait  chaque homme quinze coups  tirer.

Jean Valjean tait toujours  la mme place, immobile sur sa borne.
Quand Combeferre lui prsenta ses quinze cartouches, il secoua la tte.

--Voil un rare excentrique, dit Combeferre bas  Enjolras. Il trouve
moyen de ne pas se battre dans cette barricade.

--Ce qui ne l'empche pas de la dfendre, rpondit Enjolras.

--L'hrosme a ses originaux, reprit Combeferre.

Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:

--C'est un autre genre que le pre Mabeuf.

Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait 
peine l'intrieur. Ceux qui n'ont jamais travers le tourbillon de ces
sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune ide des singuliers moments
de tranquillit mls  ces convulsions. On va et vient, on cause, on
plaisante, on flne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un
combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme 
un djeuner de garons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
rptons, semblait au dedans fort calme. Toutes les pripties et toutes
les phases avaient t ou allaient tre puises. La position, de
critique, tait devenue menaante, et, de menaante, allait probablement
devenir dsespre.  mesure que la situation s'assombrissait, la lueur
hroque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la
dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dvouant son glaive nu au
sombre gnie Epidotas.

Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blesss; Bossuet et
Feuilly faisaient des cartouches avec la poire  poudre cueillie par
Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait  Feuilly: _Nous allons
bientt prendre la diligence pour une autre plante_; Courfeyrac, sur
les quelques pavs qu'il s'tait rservs prs d'Enjolras, disposait et
rangeait tout un arsenal, sa canne  pe, son fusil, deux pistolets
d'aron et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en
ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face
de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tte avec une ficelle un
large chapeau de paille de la mre Hucheloup, de _peur des coups de
soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient
gament entre eux, comme s'ils avaient hte de parler patois une
dernire fois. Joly, qui avait dcroch le miroir de la veuve Hucheloup,
y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant dcouvert des crotes
de pain,  peu prs moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.
Marius tait inquiet de ce que son pre allait lui dire.




Chapitre XVIII

Le vautour devenu proie


Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce
qui caractrise cette surprenante guerre des rues ne doit tre omis.

Quelle que soit cette trange tranquillit intrieure dont nous venons
de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins
vision.

Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de
l'inconnu se mlent  ces flamboiements farouches, les rvolutions sont
sphinx, et quiconque a travers une barricade croit avoir travers un
songe.

Ce qu'on ressent dans ces lieux-l, nous l'avons indiqu  propos de
Marius, et nous en verrons les consquences, c'est plus et c'est moins
que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.
On a t terrible, on l'ignore. On a t entour d'ides combattantes
qui avaient des faces humaines; on a eu la tte dans de la lumire
d'avenir. Il y avait des cadavres couchs et des fantmes debout. Les
heures taient colossales et semblaient des heures d'ternit. On a vcu
dans la mort. Des ombres ont pass. Qu'tait-ce? On a vu des mains o il
y avait du sang; c'tait un assourdissement pouvantable, c'tait aussi
un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et
d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on tait dans de la fume,
dans de la nuit peut-tre. On croit avoir touch au suintement sinistre
des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a
dans les ongles. On ne se souvient plus.

Revenons  la rue de la Chanvrerie.

Tout  coup, entre deux dcharges, on entendit le son lointain d'une
heure qui sonnait.

--C'est midi, dit Combeferre.

Les douze coups n'taient pas sonns qu'Enjolras se dressait tout
debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:

--Montez des pavs dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fentre
et des mansardes. La moiti des hommes aux fusils, l'autre moiti aux
pavs. Pas une minute  perdre.

Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache  l'paule, venait d'apparatre
en ordre de bataille  l'extrmit de la rue.

Ceci ne pouvait tre qu'une tte de colonne; et de quelle colonne? de la
colonne d'attaque videmment; les sapeurs-pompiers chargs de dmolir la
barricade devant toujours prcder les soldats chargs de l'escalader.

On touchait videmment  l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,
appelait le coup de collier.

L'ordre d'Enjolras fut excut avec la hte correcte propre aux navires
et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'o l'vasion soit
impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavs qu'Enjolras
avait fait entasser  la porte de Corinthe furent monts au premier
tage et au grenier, et, avant qu'une deuxime minute ft coule, ces
pavs, artistement poss l'un sur l'autre, muraient jusqu' moiti de la
hauteur la fentre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques
intervalles, mnags soigneusement par Feuilly, principal constructeur,
pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fentres
put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cess. Les
deux pices tiraient maintenant  boulet sur le centre du barrage afin
d'y faire une troue, et, s'il tait possible, une brche, pour
l'assaut.

Quand les pavs, destins  la dfense suprme, furent en place,
Enjolras fit porter au premier tage les bouteilles qu'il avait places
sous la table o tait Mabeuf.

--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.

--Eux, rpondit Enjolras.

Puis on barricada la fentre d'en bas, et l'on tint toutes prtes les
traverses de fer qui servaient  barrer intrieurement la nuit la porte
du cabaret.

La forteresse tait complte. La barricade tait le rempart, le cabaret
tait le donjon.

Des pavs qui restaient, on boucha la coupure.

Comme les dfenseurs d'une barricade sont toujours obligs de mnager
les munitions, et que les assigeants le savent, les assigeants
combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,
s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en ralit,
et prennent leurs aises. Les apprts d'attaque se font toujours avec une
certaine lenteur mthodique; aprs quoi, la foudre.

Cette lenteur permit  Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.
Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait
tre un chef-d'oeuvre.

Il dit  Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les
derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.

Marius se posta en observation sur la crte de la barricade.

Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, tait
l'ambulance.

--Pas d'claboussures sur les blesss, dit-il.

Il donna ses dernires instructions dans la salle basse d'une voix
brve, mais profondment tranquille; Feuilly coutait et rpondait au
nom de tous.

--Au premier tage, tenez des haches prtes pour couper l'escalier. Les
a-t-on?

--Oui, dit Feuilly.

--Combien?

--Deux haches et un merlin.

--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il
de fusils?

--Trente-quatre.

--Huit de trop. Tenez ces fusils chargs comme les autres, et sous la
main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes  la
barricade. Six embusqus aux mansardes et  la fentre du premier pour
faire feu sur les assaillants  travers les meurtrires des pavs. Qu'il
ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout  l'heure, quand le
tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se prcipitent  la
barricade. Les premiers arrivs seront les mieux placs.

Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:

--Je ne t'oublie pas.

Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:

--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tte  cet espion.

--Ici? demanda une voix.

--Non, ne mlons pas ce cadavre aux ntres. On peut enjamber la petite
barricade sur la ruelle Mondtour. Elle n'a que quatre pieds de haut.
L'homme est bien garrott. On l'y mnera, et on l'y excutera.

Quelqu'un, en ce moment-l, tait plus impassible qu'Enjolras; c'tait
Javert.

Ici Jean Valjean apparut.

Il tait confondu dans le groupe des insurgs. Il en sortit, et dit 
Enjolras:

--Vous tes le commandant?

--Oui.

--Vous m'avez remerci tout  l'heure.

--Au nom de la Rpublique. La barricade a deux sauveurs: Marius
Pontmercy et vous.

--Pensez-vous que je mrite une rcompense?

--Certes.

--Eh bien, j'en demande une.

--Laquelle?

--Brler moi-mme la cervelle  cet homme-l.

Javert leva la tte, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,
et dit:

--C'est juste.

Quant  Enjolras, il s'tait mis  recharger sa carabine; il promena ses
yeux autour de lui:

--Pas de rclamations?

Et il se tourna vers Jean Valjean:

--Prenez le mouchard.

Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur
l'extrmit de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis
annona qu'il venait de l'armer.

Presque au mme instant, on entendit une sonnerie de clairons.

--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.

Javert se mit  rire de ce rire sans bruit qui lui tait propre, et,
regardant fixement les insurgs, leur dit:

--Vous n'tes gure mieux portants que moi.

--Tous dehors! cria Enjolras.

Les insurgs s'lancrent en tumulte, et, en sortant, reurent dans le
dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:

-- tout  l'heure!




Chapitre XIX

Jean Valjean se venge


Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il dfit la corde qui
assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud
tait sous la table. Aprs quoi, il lui fit signe de se lever.

Javert obit, avec cet indfinissable sourire o se condense la
suprmatie de l'autorit enchane.

Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bte
de somme par la bricole, et, l'entranant aprs lui, sortit du cabaret,
lentement, car Javert, entrav aux jambes, ne pouvait faire que de trs
petits pas.

Jean Valjean avait le pistolet au poing.

Ils franchirent ainsi le trapze intrieur de la barricade. Les
insurgs, tout  l'attaque imminente, tournaient le dos.

Marius, seul, plac de ct  l'extrmit gauche du barrage, les vit
passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'claira de la lueur
spulcrale qu'il avait dans l'me.

Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine,  Javert garrott, mais
sans le lcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle
Mondtour.

Quand ils eurent enjamb ce barrage, ils se trouvrent seuls tous les
deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons
les cachait aux insurgs. Les cadavres retirs de la barricade faisaient
un monceau terrible  quelques pas.

On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure
dnoue, une main perce, et un sein de femme demi-nu. C'tait ponine.

Javert considra obliquement cette morte, et, profondment calme, dit 
demi-voix:

--Il me semble que je connais cette fille-l.

Puis il se tourna vers Jean Valjean.

Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard
qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.

Javert rpondit:

--Prends ta revanche.

Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.

--Un surin! s'cria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.

Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa
les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la
ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:

--Vous tes libre.

Javert n'tait pas facile  tonner. Cependant, tout matre qu'il tait
de lui, il ne put se soustraire  une commotion. Il resta bant et
immobile.

Jean Valjean poursuivit:

--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en
sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Arm,
numro sept.

Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la
bouche, et il murmura entre ses dents:

--Prends garde.

--Allez, dit Jean Valjean.

Javert reprit:

--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Arm?

--Numro sept.

Javert rpta  demi-voix:--Numro sept.

Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux
paules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une
de ses mains, et se mit  marcher dans la direction des halles. Jean
Valjean le suivait des yeux. Aprs quelques pas, Javert se retourna, et
cria  Jean Valjean:

--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutt.

Javert ne s'apercevait pas lui-mme qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:

--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.

Javert s'loigna  pas lents. Un moment aprs, il tourna l'angle de la
rue des Prcheurs.

Quand Javert eut disparu, Jean Valjean dchargea le pistolet en l'air.

Puis il rentra dans la barricade et dit:

--C'est fait.

Cependant voici ce qui s'tait pass:

Marius, plus occup du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-l
regard attentivement l'espion garrott au fond obscur de la salle
basse.

Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,
il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela
l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui
avait remis et dont il s'tait servi lui Marius, dans cette barricade
mme; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le
nom.

Ce souvenir pourtant tait brumeux et trouble comme toutes ses ides. Ce
ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il
s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas l cet inspecteur de police qui m'a
dit s'appeler Javert?

Peut-tre tait-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il
fallait d'abord savoir si c'tait bien ce Javert.

Marius interpella Enjolras qui venait de se placer  l'autre bout de la
barricade.

--Enjolras?

--Quoi?

--Comment s'appelle cet homme-l?

--Qui?

--L'agent de police. Sais-tu son nom?

--Sans doute. Il nous l'a dit.

--Comment s'appelle-t-il?

--Javert.

Marius se dressa.

En ce moment on entendit le coup de pistolet.

Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.

Un froid sombre traversa le coeur de Marius.




Chapitre XX

Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort


L'agonie de la barricade allait commencer.

Tout concourait  la majest tragique de cette minute suprme; mille
fracas mystrieux dans l'air, le souffle des masses armes mises en
mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
cavalerie, le lourd branlement des artilleries en marche, les feux de
peloton et les canonnades se croisant dans le ddale de Paris, les
fumes de la bataille montant toutes dores au-dessus des toits, on ne
sait quels cris lointains vaguement terribles, des clairs de menace
partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
et de nuages, la beaut du jour et l'pouvantable silence des maisons.

Car, depuis la veille, les deux ranges de maisons de la rue de la
Chanvrerie taient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
fermes, fentres fermes, volets ferms.

Dans ces temps-l, si diffrents de ceux o nous sommes, quand l'heure
tait venue o le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
trop dur, avec une charte octroye ou avec un pays lgal, quand la
colre universelle tait diffuse dans l'atmosphre, quand la ville
consentait au soulvement de ses pavs, quand l'insurrection faisait
sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre  l'oreille,
alors l'habitant, pntr d'meute, pour ainsi dire, tait l'auxiliaire
du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvise
qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'tait pas mre, quand
l'insurrection n'tait dcidment pas consentie, quand la masse
dsavouait le mouvement, c'en tait fait des combattants, la ville se
changeait en dsert autour de la rvolte, les mes se glaaient, les
asiles se muraient, et la rue se faisait dfil pour aider l'arme 
prendre la barricade.

On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
Malheur  qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
faire. Alors il abandonne l'insurrection  elle-mme. Les insurgs
deviennent des pestifrs. Une maison est un escarpement, une porte est
un refus, une faade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
fermes! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
heures, mais personne n'y manque. Dans l'intrieur de cette roche, on
va, on vient, on se couche, on se lve; on y est en famille; on y boit
et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
inhospitalit redoutable; elle y mle l'effarement, circonstance
attnuante. Quelquefois mme, et cela s'est vu, la peur devient passion;
l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de l ce
mot si profond: _Les enrags de modrs_. Il y a des flamboiements
d'pouvante suprme d'o sort, comme une fume lugubre, la colre.--Que
veulent ces gens-l? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de rvolutions comme
cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils mritent. Cela
ne nous regarde pas. Voil notre pauvre rue crible de balles. C'est un
tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une
figure de tombe. L'insurg devant cette porte agonise; il voit arriver
la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'coute, mais
qu'on ne viendra pas; il y a l des murs qui pourraient le protger, il
y a l des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.

Qui accuser?

Personne, et tout le monde.

Les temps incomplets o nous vivons.

C'est toujours  ses risques et prils que l'utopie se transforme en
insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
arme, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient meute
sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tt. Alors elle
se rsigne, et accepte stoquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant mme, ceux qui la
renient, et sa magnanimit est de consentir  l'abandon. Elle est
indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.

Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?

Oui, au point de vue du genre humain.

Non, au point de vue de l'individu.

Le progrs est le mode de l'homme. La vie gnrale du genre humain
s'appelle le Progrs; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrs. Le progrs marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
vers le cleste et le divin; il a ses haltes o il rallie le troupeau
attard; il a ses stations o il mdite, en prsence de quelque Chanaan
splendide dvoilant tout  coup son horizon; il a ses nuits o il dort;
et c'est une des poignantes anxits du penseur de voir l'ombre sur
l'me humaine et de tter dans les tnbres, sans pouvoir le rveiller,
le progrs endormi.

--_Dieu est peut-tre mort_, disait un jour  celui qui crit ces lignes
Grard de Nerval, confondant le progrs avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'tre.

Qui dsespre a tort. Le progrs se rveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il a march mme endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. tre toujours
paisible, cela ne dpend pas plus du progrs que du fleuve; n'y levez
point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait cumer l'eau
et bouillonner l'humanit. De l des troubles; mais aprs ces troubles,
on reconnat qu'il y a du chemin de fait. Jusqu' ce que l'ordre, qui
n'est autre chose que la paix universelle, soit tabli, jusqu' ce que
l'harmonie et l'unit rgnent, le progrs aura pour tapes les
rvolutions.

Qu'est-ce donc que le Progrs? Nous venons de le dire. La vie permanente
des peuples.

Or, il arrive quelquefois que la vie momentane des individus fait
rsistance  la vie ternelle du genre humain.

Avouons-le sans amertume, l'individu a son intrt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intrt et le dfendre; le prsent a
sa quantit excusable d'gosme; la vie momentane a son droit, et n'est
pas tenue de se sacrifier sans cesse  l'avenir. La gnration qui a
actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas force de
l'abrger pour les gnrations, ses gales aprs tout, qui auront leur
tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
suis pre de famille, je travaille, je prospre, je fais de bonnes
affaires, j'ai des maisons  louer, j'ai de l'argent sur l'tat, je suis
heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je dsire vivre,
laissez-moi tranquille.--De l,  de certaines heures, un froid profond
sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphre radieuse en faisant
la guerre. Elle, la vrit de demain, elle emprunte son procd, la
bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le pass.
Elle, l'ide pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
hrosme d'une violence dont il est juste qu'elle rponde; violence
d'occasion et d'expdient, contraire aux principes, et dont elle est
fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
au poing; elle fusille les espions, elle excute les tratres, elle
supprime des tres vivants et les jette dans les tnbres inconnues.
Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
foi dans le rayonnement, sa force irrsistible et incorruptible. Elle
frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute pe a deux
tranchants; qui blesse avec l'un se blesse  l'autre.

Cette rserve faite, et faite en toute svrit, il nous est impossible
de ne pas admirer, qu'ils russissent ou non, les glorieux combattants
de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Mme quand ils avortent, ils
sont vnrables, et c'est peut-tre dans l'insuccs qu'ils ont plus de
majest. La victoire, quand elle est selon le progrs, mrite
l'applaudissement des peuples; mais une dfaite hroque mrite leur
attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
qui prfrons le martyre au succs, John Brown est plus grand que
Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.

Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.

On accuse les rvolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
attentat. On incrimine leurs thories, on suspecte leur but, on redoute
leur arrire-pense, on dnonce leur conscience. On leur reproche
d'lever, d'chafauder et d'entasser contre le fait social rgnant un
monceau de misres, de douleurs, d'iniquits, de griefs, de dsespoirs,
et d'arracher des bas-fonds des blocs de tnbres pour s'y crneler et y
combattre. On leur crie: Vous dpavez l'enfer! Ils pourraient rpondre:
C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.

Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
lorsqu'on voit le pav, on songe  l'ours, et c'est une bonne volont
dont la socit s'inquite. Mais il dpend de la socit de se sauver
elle-mme; c'est  sa propre bonne volont que nous faisons appel. Aucun
remde violent n'est ncessaire. tudier le mal  l'amiable, le
constater, puis le gurir. C'est  cela que nous la convions.

Quoi qu'il en soit, mme tombs, surtout tombs, ils sont augustes, ces
hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fix sur la France,
luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idal; ils
donnent leur vie en pur don pour le progrs; ils accomplissent la
volont de la providence; ils font un acte religieux.  l'heure dite,
avec autant de dsintressement qu'un acteur qui arrive  sa rplique,
obissant au scnario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
sans esprance, et cette disparition stoque, ils l'acceptent pour
amener  ses splendides et suprmes consquences universelles le
magnifique mouvement humain irrsistiblement commenc le 14 juillet
1789. Ces soldats sont des prtres. La Rvolution franaise est un geste
de Dieu.

Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions dj indiques dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptes qui s'appellent rvolutions; il y a les
rvolutions refuses qui s'appellent meutes. Une insurrection qui
clate, c'est une ide qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'ide est fruit sec,
l'insurrection est chauffoure.

L'entre en guerre  toute sommation et chaque fois que l'utopie le
dsire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
 toute heure le temprament des hros et des martyrs.

Elles sont positives.  priori, l'insurrection leur rpugne;
premirement, parce qu'elle a souvent pour rsultat une catastrophe,
deuximement, parce qu'elle a toujours pour point de dpart une
abstraction.

Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idal, et pour l'idal seul
que se dvouent ceux qui se dvouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colre; de l les prises
d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
un rgime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'tait pas
prcisment Louis-Philippe. La plupart, causant  coeur ouvert,
rendaient justice aux qualits de ce roi mitoyen  la monarchie et  la
rvolution; aucun ne le hassait. Mais ils attaquaient la branche
cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqu
la branche ane dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
renversant la royaut en France, nous l'avons expliqu, c'tait
l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilge sur le droit dans
l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but tait lointain sans
doute, vague peut-tre, et reculant devant l'effort; mais grand.

Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifis, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mle. L'insurg
potise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on russira peut-tre. On est
le petit nombre; on a contre soi toute une arme; mais on dfend le
droit, la loi naturelle, la souverainet de chacun sur soi-mme qui n'a
pas d'abdication possible, la justice, la vrit, et au besoin on mourra
comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas  Don Quichotte, mais
 Lonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engag, on ne recule
plus, et l'on se prcipite tte baisse, ayant pour esprance une
victoire inoue, la rvolution complte, le progrs remis en libert,
l'agrandissement du genre humain, la dlivrance universelle; et pour pis
aller les Thermopyles.

Ces passes d'armes pour le progrs chouent souvent, et nous venons de
dire pourquoi. La foule est rtive  l'entranement des paladins. Ces
lourdes masses, les multitudes, fragiles  cause de leur pesanteur mme,
craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idal.

D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intrts sont l, peu amis de
l'idal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

La grandeur et la beaut de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisment la corde aux
reins. Elle est la premire veille, la dernire endormie. Elle va en
avant. Elle est chercheuse.

Cela tient  ce qu'elle est artiste.

L'idal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de mme
que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
sont aussi les peuples consquents. Aimer la beaut, c'est voir la
lumire. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est--dire de
la civilisation, a t port d'abord par la Grce, qui l'a pass 
l'Italie, qui l'a pass  la France. Divins peuples claireurs! _Vita
lampada tradunt_.

Chose admirable, la posie d'un peuple est l'lment de son progrs. La
quantit de civilisation se mesure  la quantit d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effmine s'abtardit. Il ne faut tre ni
dilettante, ni virtuose; mais il faut tre artiste. En matire de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer.  cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idal.

L'idal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on ralisera cette vision auguste des potes: le
beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point o la civilisation est
parvenue, l'exact est un lment ncessaire du splendide, et le
sentiment artiste est non seulement servi, mais complt par l'organe
scientifique; le rve doit calculer. L'art, qui est le conqurant, doit
avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidit de
la monture importe. L'esprit moderne, c'est le gnie de la Grce ayant
pour vhicule le gnie de l'Inde; Alexandre sur l'lphant.

Les races ptrifies dans le dogme ou dmoralises par le lucre sont
impropres  la conduite de la civilisation. La gnuflexion devant
l'idole ou devant l'cu atrophie le muscle qui marche et la volont qui
va. L'absorption hiratique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
intelligence  la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idal; Carthage n'a pas
d'idal. Athnes et Rome ont et gardent, mme  travers toute
l'paisseur nocturne des sicles, des auroles de civilisation.

La France est de la mme qualit de peuple que la Grce et l'Italie.
Elle est athnienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dvouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est l le grand pril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrter. La France a ses rechutes de matrialisme, et,  de certains
instants, les ides qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
rappelle la grandeur franaise et sont de la dimension d'un Missouri et
d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La gante joue la naine; l'immense
France a ses fantaisies de petitesse. Voil tout.

 cela rien  dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'clipse.
Et tout est bien, pourvu que la lumire revienne et que l'clipse ne
dgnre pas en nuit. Aube et rsurrection sont synonymes. La
rapparition de la lumire est identique  la persistance du moi.

Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
dans l'exil, c'est pour le dvouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
du dvouement, c'est dsintressement. Que les abandonns se laissent
abandonner, que les exils se laissent exiler, et bornons-nous 
supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
reculent. Il ne faut pas, sous prtexte de retour  la raison, aller
trop avant dans la descente.

La matire existe, la minute existe, les intrts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
momentane a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
sien. Hlas! tre mont, cela n'empche pas de tomber. On voit ceci dans
l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
gote  l'idal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
et si on lui demande d'o vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
elle rpond: C'est que j'aime les hommes d'tat.

Un mot encore avant de rentrer dans la mle.

Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idal. Le progrs entrav est maladif, et
il a de ces tragiques pilepsies. Cette maladie du progrs, la guerre
civile, nous avons d la rencontrer sur notre passage. C'est l une des
phases fatales,  la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
est un damn social, et dont le titre vritable est: _le Progrs_.

Le Progrs!

Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pense; et, au point de
ce drame o nous sommes, l'ide qu'il contient ayant encore plus d'une
preuve  subir, il nous est permis peut-tre, sinon d'en soulever le
voile, du moins d'en laisser transparatre nettement la lueur.

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout 
l'autre, dans son ensemble et dans ses dtails, quelles que soient les
intermittences, les exceptions ou les dfaillances, la marche du mal au
bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
l'apptit  la conscience, de la pourriture  la vie, de la bestialit
au devoir, de l'enfer au ciel, du nant  Dieu. Point de dpart: la
matire, point d'arrive: l'me. L'hydre au commencement, l'ange  la
fin.




Chapitre XXI

Les hros


Tout  coup le tambour battit la charge.

L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurit, la barricade avait
t approche silencieusement comme par un boa.  prsent, en plein
jour, dans cette rue vase, la surprise tait dcidment impossible, la
vive force d'ailleurs s'tait dmasque, le canon avait commenc le
rugissement, l'arme se rua sur la barricade. La furie tait maintenant
l'habilet. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupe 
intervalles gaux de garde nationale et de garde municipale  pied, et
appuye sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, dboucha
dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,
bayonnettes croises, sapeurs en tte, et, imperturbable sous les
projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre
d'airain sur un mur.

Le mur tint bon.

Les insurgs firent feu imptueusement. La barricade escalade eut une
crinire d'clairs. L'assaut fut si forcen qu'elle fut un moment
inonde d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion
les chiens, et elle ne se couvrit d'assigeants que comme la falaise
d'cume, pour reparatre l'instant d'aprs, escarpe, noire et
formidable.

La colonne, force de se replier, resta masse dans la rue,  dcouvert,
mais terrible, et riposta  la redoute par une mousqueterie effrayante.
Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un
croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se reprsente ce
bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une
chevrotine ou un biscaen  la pointe de chacun de ses jets de feu, et
grenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade tait
l-dessous.

Des deux parts rsolution gale. La bravoure tait l presque barbare et
se compliquait d'une sorte de frocit hroque qui commenait par le
sacrifice de soi-mme. C'tait l'poque o un garde national se battait
comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait
lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine sant
fait de l'intrpidit une frnsie. Chacun dans cette mle avait le
grandissement de l'heure suprme. La rue se joncha de cadavres.

La barricade avait  l'une de ses extrmits Enjolras et  l'autre
Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tte, se
rservait et s'abritait; trois soldats tombrent l'un aprs l'autre sous
son crneau sans l'avoir mme aperu; Marius combattait  dcouvert. Il
se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'
mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le
mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un
songeur. Marius tait formidable et pensif. Il tait dans la bataille
comme dans un rve. On et dit un fantme qui fait le coup de fusil.

Les cartouches des assigs s'puisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce
tourbillon du spulcre o ils taient, ils riaient.

Courfeyrac tait nu-tte.

--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.

Courfeyrac rpondit:

--Ils ont fini par me l'emporter  coups de canon.

Ou bien ils disaient des choses hautaines.

--Comprend-on, s'criait amrement Feuilly, ces hommes--(et il citait
les noms, des noms connus, clbres mme, quelques-uns de l'ancienne
arme)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous
aider, et qui s'y taient engags d'honneur, et qui sont nos gnraux,
et qui nous abandonnent!

Et Combeferre se bornait  rpondre avec un grave sourire:

--Il y a des gens qui observent les rgles de l'honneur comme on observe
les toiles, de trs loin.

L'intrieur de la barricade tait tellement sem de cartouches dchires
qu'on et dit qu'il y avait neig.

Les assaillants avaient le nombre; les insurgs avaient la position. Ils
taient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient  bout portant les
soldats trbuchant dans les morts et les blesss et emptrs dans
l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'tait et
admirablement contre-bute, tait vraiment une de ces situations o une
poigne d'hommes tient en chec une lgion. Cependant, toujours recrute
et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se
rapprochait inexorablement, et maintenant, peu  peu, pas  pas, mais
avec certitude, l'amene serrait la barricade comme la vis le pressoir.

Les assauts se succdrent. L'horreur alla grandissant.

Alors clata, sur ce tas de pavs, dans cette rue de la Chanvrerie, une
lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hves, dguenills,
puiss, qui n'avaient pas mang depuis vingt-quatre heures, qui
n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups  tirer, qui
ttaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blesss, la tte
ou le bras band d'un linge rouill et noirtre, ayant dans leurs habits
des trous d'o le sang coulait,  peine arms de mauvais fusils et de
vieux sabres brchs, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois
aborde, assaillie, escalade, et jamais prise.

Pour se faire une ide de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis
 un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'tait
pas un combat, c'tait le dedans d'une fournaise; les bouches y
respiraient de la flamme; les visages y taient extraordinaires, la
forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et
c'tait formidable de voir aller et venir dans cette fume rouge ces
salamandres de la mle. Les scnes successives et simultanes de cette
tuerie grandiose, nous renonons  les peindre. L'pope seule a le
droit de remplir douze mille vers avec une bataille.

On et dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept
abmes, que le Vda appelle la Fort des pes.

On se battait corps  corps, pied  pied,  coups de pistolet,  coups
de sabre,  coups de poing, de loin, de prs, d'en haut, d'en bas, de
partout, des toits de la maison, des fentres du cabaret, des soupiraux
des caves o quelques-uns s'taient glisss. Ils taient un contre
soixante. La faade de Corinthe,  demi dmolie, tait hideuse. La
fentre, tatoue de mitraille, avait perdu vitres et chssis, et n'tait
plus qu'un trou informe, tumultueusement bouch avec des pavs. Bossuet
fut tu; Feuilly fut tu; Courfeyrac fut tu; Joly fut tu; Combeferre,
travers de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment o il
relevait un soldat bless, n'eut que le temps de regarder le ciel, et
expira.

Marius, toujours combattant, tait si cribl de blessures,
particulirement  la tte, que son visage disparaissait dans le sang et
qu'on et dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.

Enjolras seul n'tait pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il
tendait la main  droite ou  gauche et un insurg lui mettait une lame
quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronon de quatre pes; une
de plus que Franois Ier  Marignan.

Homre dit: Diomde gorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait
l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mciste, extermine Drsos, et
Opheltios, spe, et ce Pdasus que la naade Abarbare conut de
l'irrprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,
Ablre; Polypts, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllne, et Teucer,
Artaon. Mganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,
roi des hros, terrasse latos n dans la ville escarpe que baigne le
sonore fleuve Satnos. Dans nos vieux pomes de gestes, Esplandian
attaque avec une bisaigu de feu le marquis gant Swantibore, lequel se
dfend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il dracine. Nos
anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de
Bourbon, arms, armoris et timbrs en guerre,  cheval, et s'abordant,
la hache d'armes  la main, masqus de fer, botts de fer, gants de
fer, l'un caparaonn d'hermine, l'autre drap d'azur; Bretagne avec son
lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqu d'une
monstrueuse fleur de lys  visire. Mais pour tre superbe, il n'est pas
ncessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,
comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phyls, pre de
Polydamas, d'avoir rapport d'phyre une bonne armure, prsent du roi
des hommes Euphte; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou
pour une loyaut. Ce petit soldat naf, hier paysan de la Beauce ou du
Limousin, qui rde, le coupe-chou au ct, autour des bonnes d'enfants
dans le Luxembourg, ce jeune tudiant ple pench sur une pice
d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des
ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,
mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans
le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et
que l'autre combatte pour son idal, et qu'ils s'imaginent tous les deux
combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que
feront, dans le grand champ pique o se dbat l'humanit, ce pioupiou
et ce carabin aux prises, galera l'ombre que jette Mgaryon, roi de la
Lycie pleine de tigres, treignant corps  corps l'immense Ajax, gal
aux dieux.




Chapitre XXII

Pied  pied


Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux
extrmits de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu
Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans
faire de brche praticable, avait assez largement chancr le milieu de
la redoute; l, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,
et s'tait croul; et les dbris, qui taient tombs, tantt 
l'intrieur, tantt  l'extrieur, avaient fini, en s'amoncelant, par
faire, des deux cts du barrage, deux espces de talus, l'un au dedans,
l'autre au dehors. Le talus extrieur offrait  l'abordage un plan
inclin.

Un suprme assaut y fut tent et cet assaut russit. La masse hrisse
de bayonnettes et lance au pas gymnastique arriva irrsistible, et
l'pais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fume
au haut de l'escarpement. Cette fois c'tait fini. Le groupe d'insurgs
qui dfendait le centre recula ple-mle.

Alors le sombre amour de la vie se rveilla chez quelques-uns. Couchs
en joue par cette fort de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.
C'est l une minute o l'instinct de la conservation pousse des
hurlements et o la bte reparat dans l'homme. Ils taient acculs  la
haute maison  six tages qui faisait le fond de la redoute. Cette
maison pouvait tre le salut. Cette maison tait barricade et comme
mure du haut en bas. Avant que la troupe de ligne ft dans l'intrieur
de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la
dure d'un clair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,
entre-bille brusquement et referme tout de suite, pour ces dsesprs
c'tait la vie. En arrire de cette maison, il y avait les rues, la
fuite possible, l'espace. Ils se mirent  frapper contre cette porte 
coups de crosse et  coups de pied, appelant, criant, suppliant,
joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisime tage,
la tte morte les regardait.

Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit rallis autour d'eux, s'taient
lancs et les protgeaient. Enjolras avait cri aux soldats: N'avancez
pas! et un officier n'ayant pas obi, Enjolras avait tu l'officier. Il
tait maintenant dans la petite cour intrieure de la redoute, adoss 
la maison de Corinthe, l'pe d'une main, la carabine de l'autre, tenant
ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux
dsesprs:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant
de son corps, faisant  lui seul face  un bataillon, il les fit passer
derrire lui. Tous s'y prcipitrent. Enjolras, excutant avec sa
carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les
btonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour
de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant
horrible, les soldats voulant pntrer, les insurgs voulant fermer. La
porte fut close avec une telle violence qu'en se rembotant dans son
cadre, elle laissa voir coups et colls  son chambranle les cinq
doigts d'un soldat qui s'y tait cramponn.

Marius tait rest dehors. Un coup de feu venait de lui casser la
clavicule; il sentit qu'il s'vanouissait et qu'il tombait. En ce
moment, les yeux dj ferms, il eut la commotion d'une main vigoureuse
qui le saisissait, et son vanouissement, dans lequel il se perdit, lui
laissa  peine le temps de cette pense mle au suprme souvenir de
Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusill.

Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les rfugis du cabaret, eut la
mme ide. Mais ils taient  cet instant o chacun n'a que le temps de
songer  sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la
verrouilla, et en ferma  double tour la serrure et le cadenas, pendant
qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats  coups de crosse,
les sapeurs  coups de hache. Les assaillants s'taient groups sur
cette porte. C'tait maintenant le sige du cabaret qui commenait.

Les soldats, disons-le, taient pleins de colre.

La mort du sergent d'artillerie les avait irrits, et puis, chose plus
funeste, pendant les quelques heures qui avaient prcd l'attaque, il
s'tait dit parmi eux que les insurgs mutilaient les prisonniers, et
qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tte. Ce genre
de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,
et ce fut un faux bruit de cette espce qui causa plus tard la
catastrophe de la rue Transnonain.

Quand la porte fut barricade, Enjolras dit aux autres:

--Vendons-nous cher.

Puis il s'approcha de la table o taient tendus Mabeuf et Gavroche. On
voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,
l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les
plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait
vers la terre. C'tait celle du vieillard.

Enjolras se pencha et baisa cette main vnrable, de mme que la veille
il avait bais le front.

C'taient les deux seuls baisers qu'il et donns dans sa vie.

Abrgeons. La barricade avait lutt comme une porte de Thbes, le
cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces rsistances-l sont
bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir
pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox rpond: Aprs
la guerre au canon, la guerre au couteau. Rien ne manqua  la prise
d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavs pleuvant de la fentre et du
toit sur les assigeants et exasprant les soldats par d'horribles
crasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la
fureur de l'attaque, ni la rage de la dfense, ni enfin, quand la porte
cda, les dmences frntiques de l'extermination. Les assaillants, en
se ruant dans le cabaret, les pieds embarrasss dans les panneaux de la
porte enfonce et jete  terre, n'y trouvrent pas un combattant.
L'escalier en spirale, coup  coups de hache, gisait au milieu de la
salle basse, quelques blesss achevaient d'expirer, tout ce qui n'tait
pas tu tait au premier tage, et l, par le trou du plafond, qui avait
t l'entre de l'escalier, un feu terrifiant clata. C'taient les
dernires cartouches. Quand elles furent brles, quand ces agonisants
redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit  la main
deux de ces bouteilles rserves par Enjolras et dont nous avons parl,
et ils tinrent tte  l'escalade avec ces massues effroyablement
fragiles. C'taient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles
qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assig, hlas, fait arme
de tout. Le feu grgeois n'a pas dshonor Archimde; la poix bouillante
n'a pas dshonor Bayard. Toute la guerre est de l'pouvante, et il n'y
a rien  y choisir. La mousqueterie des assigeants, quoique gne et de
bas en haut, tait meurtrire. Le rebord du trou du plafond fut bientt
entour de ttes mortes d'o ruisselaient de longs fils rouges et
fumants. Le fracas tait inexprimable; une fume enferme et brlante
faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
l'horreur arrive  ce degr. Il n'y avait plus d'hommes dans cette
lutte maintenant infernale. Ce n'taient plus des gants contre des
colosses. Cela ressemblait plus  Milton et  Dante qu' Homre. Des
dmons attaquaient, des spectres rsistaient.

C'tait l'hrosme monstre.




Chapitre XXIII

Oreste  jeun et Pylade ivre


Enfin, se faisant la courte chelle, s'aidant du squelette de
l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, charpant, au
bord de la trappe mme, les derniers qui rsistaient, une vingtaine
d'assigeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, ple-mle,
la plupart dfigurs par des blessures au visage dans cette ascension
redoutable, aveugls par le sang, furieux, devenus sauvages, firent
irruption dans la salle du premier tage. Il n'y avait plus l qu'un
seul qui ft debout, Enjolras. Sans cartouches, sans pe, il n'avait
plus  la main que le canon de sa carabine dont il avait bris la crosse
sur la tte de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les
assaillants et lui; il avait recul  l'angle de la salle, et l, l'oeil
fier, la tte haute, ce tronon d'arme au poing, il tait encore assez
inquitant pour que le vide se ft fait autour de lui. Un cri s'leva:

--C'est le chef. C'est lui qui a tu l'artilleur. Puisqu'il s'est mis
l, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.

--Fusillez-moi, dit Enjolras.

Et, jetant le tronon de sa carabine, et croisant les bras, il prsenta
sa poitrine.

L'audace de bien mourir meut toujours les hommes. Ds qu'Enjolras eut
crois les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa
dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de
solennit spulcrale. Il semblait que la majest menaante d'Enjolras
dsarm et immobile pest sur ce tumulte, et que, rien que par
l'autorit de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait
pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indiffrent comme un
invulnrable, contraignt cette cohue sinistre  le tuer avec respect.
Sa beaut, en ce moment-l augmente de sa fiert, tait un
resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus tre fatigu que
bless, aprs les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de
s'couler, il tait vermeil et rose. C'tait de lui peut-tre que
parlait le tmoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: Il
y avait un insurg que j'ai entendu nommer Apollon. Un garde national
qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: Il me semble que je
vais fusiller une fleur.

Douze hommes se formrent en peloton  l'angle oppos  Enjolras, et
apprtrent leurs fusils en silence.

Puis un sergent cria:--Joue.

Un officier intervint.

--Attendez.

Et s'adressant  Enjolras:

--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?

--Non.

--Est-ce bien vous qui avez tu le sergent d'artillerie?

--Oui.

Depuis quelques instants Grantaire s'tait rveill.

Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle
haute du cabaret, assis sur une chaise, affaiss sur une table.

Il ralisait, dans toute son nergie, la vieille mtaphore: ivre mort.
Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jet en lthargie. Sa
table tant petite et ne pouvant servir  la barricade, on la lui avait
laisse. Il tait toujours dans la mme posture, la poitrine plie sur
la table, la tte appuye  plat sur les bras, entour de verres, de
chopes et de bouteilles. Il dormait de cet crasant sommeil de l'ours
engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,
ni les boulets, ni la mitraille qui pntrait par la croise dans la
salle o il tait, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il
rpondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre
l qu'une balle vnt lui pargner la peine de se rveiller. Plusieurs
cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le
distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.

Le bruit n'veille pas un ivrogne, le silence le rveille. Cette
singularit a t plus d'une fois observe. La chute de tout, autour de
lui, augmentait l'anantissement de Grantaire; l'croulement le
berait.--L'espce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une
secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop
qui s'arrte court. Les assoupis s'y rveillent. Grantaire se dressa en
sursaut, tendit les bras, se frotta les yeux, regarda, billa, et
comprit.

L'ivresse qui finit ressemble  un rideau qui se dchire. On voit, en
bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre
subitement  la mmoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est
pass depuis vingt-quatre heures, n'a pas achev d'ouvrir les paupires,
qu'il est au fait. Les ides lui reviennent avec une lucidit brusque;
l'effacement de l'ivresse, sorte de bue qui aveuglait le cerveau, se
dissipe, et fait place  la claire et nette obsession des ralits.

Relgu qu'il tait dans son coin et comme abrit derrire le billard,
les soldats, l'oeil fix sur Enjolras, n'avaient pas mme aperu
Grantaire, et le sergent se prparait  rpter l'ordre: En joue! quand
tout  coup ils entendirent une voix forte crier  ct d'eux:

--Vive la Rpublique! J'en suis.

Grantaire s'tait lev.

L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqu, et dont il n'avait
pas t, apparut dans le regard clatant de l'ivrogne transfigur.

Il rpta: Vive la Rpublique! traversa la salle d'un pas ferme, et alla
se placer devant les fusils debout prs d'Enjolras.

--Faites-en deux d'un coup, dit-il.

Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:

--Permets-tu?

Enjolras lui serra la main en souriant.

Ce sourire n'tait pas achev que la dtonation clata.

Enjolras, travers de huit coups de feu, resta adoss au mur comme si
les balles l'y eussent clou. Seulement il pencha la tte.

Grantaire, foudroy, s'abattit  ses pieds.

Quelques instants aprs, les soldats dlogeaient les derniers insurgs
rfugis au haut de la maison. Ils tiraillaient  travers un treillis de
bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des
corps par les fentres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui
essayaient de relever l'omnibus fracass, taient tus de deux coups de
carabine tirs des mansardes. Un homme en blouse en tait prcipit, un
coup de bayonnette dans le ventre, et rlait  terre. Un soldat et un
insurg glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne
voulaient pas se lcher, et tombaient, se tenant embrasss d'un
embrassement froce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,
pitinement farouche. Puis le silence. La barricade tait prise.

Les soldats commencrent la fouille des maisons d'alentour et la
poursuite des fuyards.




Chapitre XXIV

Prisonnier


Marius tait prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.

La main qui l'avait treint par derrire au moment o il tombait, et
dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, tait
celle de Jean Valjean.

Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.
Sans lui,  cette phase suprme de l'agonie, personne n'et song aux
blesss. Grce  lui, partout prsent dans le carnage comme une
providence, ceux qui tombaient taient relevs, transports dans la
salle basse, et panss. Dans les intervalles, il rparait la barricade.
Mais rien qui pt ressembler  un coup,  une attaque, ou mme  une
dfense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.
Du reste, il avait  peine quelques gratignures. Les balles n'avaient
pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rv en
venant dans ce spulcre, de ce ct-l il n'avait point russi. Mais
nous doutons qu'il et song au suicide, acte irrligieux.

Jean Valjean, dans la nue paisse du combat, n'avait pas l'air de voir
Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de
feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilit de tigre,
s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.

Le tourbillon de l'attaque tait en cet instant-l si violemment
concentr sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit
Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius vanoui, traverser le champ
dpav de la barricade et disparatre derrire l'angle de la maison de
Corinthe.

On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il
garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,
quelques pieds carrs de terrain. Il y a ainsi parfois dans les
incendies une chambre qui ne brle point, et dans les mers les plus
furieuses, en de d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac
d'cueils, un petit coin tranquille. C'tait dans cette espce de repli
du trapze intrieur de la barricade qu'ponine avait agonis.

L Jean Valjean s'arrta, il laissa glisser  terre Marius, s'adossa au
mur et jeta les yeux autour de lui.

La situation tait pouvantable.

Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-tre, ce pan de muraille
tait un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait
l'angoisse o il s'tait trouv rue Polonceau, huit ans auparavant, et
de quelle faon il tait parvenu  s'chapper; c'tait difficile alors,
aujourd'hui c'tait impossible. Il avait devant lui cette implacable et
sourde maison  six tages qui ne semblait habite que par l'homme mort
pench  sa fentre; il avait  sa droite la barricade assez basse qui
fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,
mais on voyait au-dessus de la crte du barrage une range de pointes de
bayonnettes. C'tait la troupe de ligne, poste au del de cette
barricade, et aux aguets. Il tait vident que franchir la barricade
c'tait aller chercher un feu de peloton, et que toute tte qui se
risquerait  dpasser le haut de la muraille de pavs servirait de cible
 soixante coups de fusil. Il avait  sa gauche le champ du combat. La
mort tait derrire l'angle du mur.

Que faire?

Un oiseau seul et pu se tirer de l.

Et il fallait se dcider sur-le-champ, trouver un expdient, prendre un
parti. On se battait  quelques pas de lui; par bonheur tous
s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un
soldat, un seul, et l'ide de tourner la maison, ou de l'attaquer en
flanc, tout tait fini.

Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade 
ct de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrmit
suprme, perdu, et comme s'il et voulu y faire un trou avec ses yeux.

 force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une
telle agonie se dessina et prit forme  ses pieds, comme si c'tait une
puissance du regard de faire clore la chose demande. Il aperut 
quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gard et
guett au dehors, sous un croulement de pavs qui la cachait en partie,
une grille de fer pose  plat et de niveau avec le sol. Cette grille,
faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrs.
L'encadrement de pavs qui la maintenait avait t arrach, et elle
tait comme descelle.  travers les barreaux on entrevoyait une
ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une chemine ou
au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'lana. Sa vieille science des
vasions lui monta au cerveau comme une clart. carter les pavs,
soulever la grille, charger sur ses paules Marius inerte comme un corps
mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes
et des genoux, dans cette espce de puits heureusement peu profond,
laisser retomber au-dessus de sa tte la lourde trappe de fer sur
laquelle les pavs branls croulrent de nouveau, prendre pied sur une
surface dalle  trois mtres au-dessous du sol, cela fut excut comme
ce qu'on fait dans le dlire, avec une force de gant et une rapidit
d'aigle; cela dura quelques minutes  peine.

Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours vanoui, dans une sorte de
long corridor souterrain.

L, paix profonde, silence absolu, nuit.

L'impression qu'il avait autrefois prouve en tombant de la rue dans le
couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce
n'tait plus Cosette; c'tait Marius.

C'est  peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague
murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.




Livre deuxime--L'intestin de Lviathan




Chapitre I

La terre appauvrie par la mer


Paris jette par an vingt-cinq millions  l'eau. Et ceci sans mtaphore.
Comment, et de quelle faon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun
but. Avec quelle pense? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au
moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?
c'est son gout.

Vingt-cinq millions, c'est le plus modr des chiffres approximatifs que
donnent les valuations de la science spciale.

La science, aprs avoir longtemps ttonn, sait aujourd'hui que le plus
fcondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les
Chinois, disons-le  notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan
chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va  la ville sans rapporter, aux
deux extrmits de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons
immondices. Grce  l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi
jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu' cent vingt
fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilit au
dtritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des
stercoraires. Employer la ville  fumer la plaine, ce serait une
russite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est
or.

Que fait-on de cet or fumier? On le balaye  l'abme.

On expdie  grands frais des convois de navires afin de rcolter au
ple austral la fiente des ptrels et des pingouins, et l'incalculable
lment d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie  la mer. Tout
l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu  la terre au lieu
d'tre jet  l'eau, suffirait  nourrir le monde.

Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahots la
nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces ftides
coulements de fange souterraine que le pav vous cache, savez-vous ce
que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est
du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du btail,
c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin
parfum, c'est du bl dor, c'est du pain sur votre table, c'est du sang
chaud dans vos veines, c'est de la sant, c'est de la joie, c'est de la
vie. Ainsi le veut cette cration mystrieuse qui est la transformation
sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition
des plaines fait la nourriture des hommes.

Vous tes matres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule
par-dessus le march. Ce sera l le chef-d'oeuvre de votre ignorance.

La statistique a calcul que la France  elle seule fait tous les ans 
l'Atlantique par la bouche de ses rivires un versement d'un
demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le
quart des dpenses du budget. L'habilet de l'homme est telle qu'il aime
mieux se dbarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est
la substance mme du peuple qu'emportent, ici goutte  goutte, l 
flots, le misrable vomissement de nos gouts dans les fleuves et le
gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'ocan. Chaque hoquet de
nos cloaques nous cote mille francs.  cela deux rsultats: la terre
appauvrie et l'eau empeste. La faim sortant du sillon et la maladie
sortant du fleuve.

Il est notoire, par exemple, qu' cette heure, la Tamise empoisonne
Londres.

Pour ce qui est de Paris, on a d, dans ces derniers temps, transporter
la plupart des embouchures d'gouts en aval au-dessous du dernier pont.

Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'cluses de chasse,
aspirant et refoulant, un systme de drainage lmentaire, simple comme
le poumon de l'homme, et qui est dj en pleine fonction dans plusieurs
communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure
des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et
ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous
les cinq cents millions jets dehors. On pense  autre chose.

Le procd actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est
bonne, le rsultat est triste. On croit expurger la ville, on tiole la
population. Un gout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec
sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplac l'gout,
simple lavage appauvrissant, alors, ceci tant combin avec les donnes
d'une conomie sociale nouvelle, le produit de la terre sera dcupl, et
le problme de la misre sera singulirement attnu. Ajoutez la
suppression des parasitismes, il sera rsolu.

En attendant, la richesse publique s'en va  la rivire, et le coulage a
lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par puisement.

Quant  la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant
le vingt-cinquime de la population franaise totale, et le guano
parisien tant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vrit
en valuant  vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le
demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq
millions, employs en assistance et en jouissance, doubleraient la
splendeur de Paris. La ville les dpense en cloaques. De sorte qu'on
peut dire que la grande prodigalit de Paris, sa fte merveilleuse, sa
Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or  pleines mains, son
faste, son luxe, sa magnificence, c'est son gout.

C'est de cette faon que, dans la ccit d'une mauvaise conomie
politique, on noie et on laisse aller  vau-l'eau et se perdre dans les
gouffres le bien-tre de tous. Il devrait y avoir des filets de
Saint-Cloud pour la fortune publique.

conomiquement, le fait peut se rsumer ainsi: Paris panier perc.

Paris, cette cit modle, ce patron des capitales bien faites dont
chaque peuple tche d'avoir une copie, cette mtropole de l'idal, cette
patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre
et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce
compos merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue
que nous venons de signaler, hausser les paules  un paysan du Fo-Kian.

Imitez Paris, vous vous ruinerez.

Au reste, particulirement en ce gaspillage immmorial et insens, Paris
lui-mme imite.

Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point l de la
sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. Les cloaques
de Rome, dit Liebig, ont absorb tout le bien-tre du paysan romain.
Quand la campagne de Rome fut ruine par l'gout romain, Rome puisa
l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa
la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'gout de Rome a
engouffr le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement  la cit et
 l'univers. _Urbi et orbi_. Ville ternelle, gout insondable.

Pour ces choses-l comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.

Cet exemple, Paris le suit, avec toute la btise propre aux villes
d'esprit.

Pour les besoins de l'opration sur laquelle nous venons de nous
expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'gouts; lequel a
ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artres, et sa
circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.

Car il ne faut rien flatter, pas mme un grand peuple; l o il y a
tout, il y a l'ignominie  ct de la sublimit; et, si Paris contient
Athnes, la ville de lumire, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la
ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutce,
la ville de boue.

D'ailleurs le cachet de sa puissance est l aussi, et la titanique
sentine de Paris ralise, parmi les monuments, cet idal trange ralis
dans l'humanit par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et
Mirabeau, le grandiose abject.

Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pntrer la surface,
prsenterait l'aspect d'un madrpore colossal. Une ponge n'a gure plus
de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour
sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,
qui sont une cave  part, sans parler de l'inextricable treillis des
conduits du gaz, sans compter le vaste systme tubulaire de la
distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les gouts 
eux seuls font sous les deux rives un prodigieux rseau tnbreux;
labyrinthe qui a pour fil sa pente.

L apparat, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de
l'accouchement de Paris.




Chapitre II

L'histoire ancienne de l'gout


Qu'on s'imagine Paris t comme un couvercle, le rseau souterrain des
gouts, vu  vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espce de
grosse branche greffe au fleuve. Sur la rive droite l'gout de ceinture
sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les
rameaux et les impasses seront les ramuscules.

Cette figure n'est que sommaire et  demi exacte, l'angle droit, qui est
l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, tant trs
rare dans la vgtation.

On se fera une image plus ressemblante de cet trange plan gomtral en
supposant qu'on voie  plat sur un fond de tnbres quelque bizarre
alphabet d'orient brouill comme un fouillis, et dont les lettres
difformes seraient soudes les unes aux autres, dans un ple-mle
apparent et comme au hasard, tantt par leurs angles, tantt par leurs
extrmits.

Les sentines et les gouts jouaient un grand rle au Moyen-ge, au
Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y
mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte
religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La
fosse aux vermines de Bnars n'est pas moins vertigineuse que la fosse
aux lions de Babylone. Tglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,
jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'gout de Munster que Jean de
Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de
Kekhscheb que son mnechme oriental, Mokann, le prophte voil du
Khorassan, faisait sortir son faux soleil.

L'histoire des hommes se reflte dans l'histoire des cloaques. Les
gmonies racontaient Rome. L'gout de Paris a t une vieille chose
formidable. Il a t spulcre, il a t asile. Le crime, l'intelligence,
la protestation sociale, la libert de conscience, la pense, le vol,
tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est cach
dans ce trou; les maillotins au quatorzime sicle, les tire-laine au
quinzime, les huguenots au seizime, les illumins de Morin au
dix-septime, les chauffeurs au dix-huitime. Il y a cent ans, le coup
de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois
avait la caverne, Paris avait l'gout. La truanderie, cette _picareria_
gauloise, acceptait l'gout comme succursale de la Cour des Miracles, et
le soir, narquoise et froce, rentrait sous le vomitoire Maubue comme
dans une alcve.

Il tait tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien
le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile
nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De l un
fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantmes hantent ces longs
corridors solitaires; partout la putridit et le miasme;  et l un
soupirail o Villon dedans cause avec Rabelais dehors.

L'gout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les puisements
et de tous les essais. L'conomie politique y voit un dtritus, la
philosophie sociale y voit un rsidu.

L'gout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y
confronte. Dans ce lieu livide, il y a des tnbres, mais il n'y a plus
de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme
dfinitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La
navet s'est rfugie l. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en
voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il
est accentu d'une boue honnte. Le faux nez de Scapin l'avoisine.
Toutes les malproprets de la civilisation, une fois hors de service,
tombent dans cette fosse de vrit o aboutit l'immense glissement
social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y talent. Ce ple-mle
est une confession. L, plus de fausse apparence, aucun pltrage
possible, l'ordure te sa chemise, dnudation absolue, droute des
illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre
figure de ce qui finit. Ralit et disparition. L, un cul de bouteille
avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticit; l, le
trognon de pomme qui a eu des opinions littraires redevient le trognon
de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat
de Caphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort
du tripot heurte le clou o pend le bout de corde du suicide, un foetus
livide roule envelopp dans des paillettes qui ont dans le mardi gras
dernier  l'Opra, une toque qui a jug les hommes se vautre prs d'une
pourriture qui a t la jupe de Margoton; c'est plus que de la
fraternit, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille.
Le dernier voile est arrach. Un gout est un cynique. Il dit tout.

Cette sincrit de l'immondice nous plat, et repose l'me. Quand on a
pass son temps  subir sur la terre le spectacle des grands airs que
prennent la raison d'tat, le serment, la sagesse politique, la justice
humaine, les probits professionnelles, les austrits de situation, les
robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un gout et de voir de
la fange qui en convient.

Cela enseigne en mme temps. Nous l'avons dit tout  l'heure, l'histoire
passe par l'gout. Les Saint-Barthlemy y filtrent goutte  goutte entre
les pavs. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et
religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent
leurs cadavres. Pour l'oeil du songeur, tous les meurtriers historiques
sont l, dans la pnombre hideuse,  genoux, avec un pan de leur suaire
pour tablier, pongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec
Tristan, Franois Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mre,
Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hbert
et Maillard y sont, grattant les pierres et tchant de faire disparatre
la trace de leurs actions. On entend sous ces votes le balai de ces
spectres. On y respire la ftidit norme des catastrophes sociales. On
voit dans des coins des miroitements rougetres. Il coule l une eau
terrible o se sont laves des mains sanglantes.

L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de
son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pense. Tout
veut la fuir, mais rien ne lui chappe. Tergiverser est inutile. Quel
ct de soi montre-t-on en tergiversant? le ct honte. La philosophie
poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'vader
dans le nant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le
rapetissement des choses qui s'vanouissent, elle reconnat tout. Elle
reconstruit la pourpre d'aprs le haillon et la femme d'aprs le
chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait
les moeurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle
reconnat  une empreinte d'ongle sur un parchemin la diffrence qui
spare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle
retrouve dans ce qui reste ce qui a t, le bien, le mal, le faux, le
vrai, la tache de sang du palais, le pt d'encre de la caverne, la
goutte de suif du lupanar, les preuves subies, les tentations bien
venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractres en
s'abaissant, la trace de la prostitution dans les mes que leur
grossiret en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome
la marque du coup de coude de Messaline.




Chapitre III

Bruneseau


L'gout de Paris, au moyen ge, tait lgendaire. Au seizime sicle
Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le
cloaque, Mercier l'atteste, tait abandonn  lui-mme et devenait ce
qu'il pouvait.

Tel tait cet ancien Paris, livr aux querelles, aux indcisions et aux
ttonnements. Il fut longtemps assez bte. Plus tard, 89 montra comment
l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait
peu de tte; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni
matriellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout
tait obstacle, tout faisait question. L'gout, par exemple, tait
rfractaire  tout itinraire. On ne parvenait pas plus  s'orienter
dans la voirie qu' s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible,
en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la
confusion des caves; Ddale doublait Babel.

Quelquefois, l'gout de Paris se mlait de dborder, comme si ce Nil
mconnu tait subitement pris de colre. Il y avait, chose infme, des
inondations d'gout. Par moments, cet estomac de la civilisation
digrait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris
avait l'arrire-got de sa fange. Ces ressemblances de l'gout avec le
remords avaient du bon; c'taient des avertissements; fort mal pris du
reste; la ville s'indignait que sa boue et tant d'audace, et
n'admettait pas que l'ordure revnt. Chassez-la mieux.

L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de
quatre-vingts ans. La fange se rpandit en croix place des Victoires, o
est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honor par les deux
bouches d'gout des Champs-lyses, rue Saint-Florentin par l'gout
Saint-Florentin, rue Pierre--Poisson par l'gout de la Sonnerie, rue
Popincourt par l'gout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'gout de
la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-lyses
jusqu' une hauteur de trente-cinq centimtres; et, au midi, par le
vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pntra
rue Mazarine, rue de l'chaud, et rue des Marais, o elle s'arrta 
une longueur de cent neuf mtres, prcisment  quelques pas de la
maison qu'avait habite Racine, respectant, dans le dix-septime sicle,
le pote plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue
Saint-Pierre o elle s'leva  trois pieds au-dessus des dalles de la
gargouille, et son maximum d'tendue rue Saint-Sabin o elle s'tala sur
une longueur de deux cent trente-huit mtres.

Au commencement de ce sicle, l'gout de Paris tait encore un lieu
mystrieux. La boue ne peut jamais tre bien fame; mais ici le mauvais
renom allait jusqu' l'effroi. Paris savait confusment qu'il avait sous
lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille
de Thbes o fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et
qui et pu servir de baignoire  Bhmoth. Les grosses bottes des
goutiers ne s'aventuraient jamais au del de certains points connus. On
tait encore trs voisin du temps o les tombereaux des boueurs, du haut
desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Crqui, se
dchargeaient tout simplement dans l'gout. Quant au curage, on confiait
cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne
balayaient. Rome laissait encore quelque posie  son cloaque et
l'appelait Gmonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou
punais. La science et la superstition taient d'accord pour l'horreur.
Le Trou punais ne rpugnait pas moins  l'hygine qu' la lgende. Le
Moine bourru tait clos sous la voussure ftide de l'gout Mouffetard;
les cadavres des Marmousets avaient t jets dans l'gout de la
Barillerie; Fagon avait attribu la redoutable fivre maligne de 1685 au
grand hiatus de l'gout du Marais qui resta bant jusqu'en 1833 rue
Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche
d'gout de la rue de la Mortellerie tait clbre par les pestes qui en
sortaient; avec sa grille de fer  pointes qui simulait une range de
dents, elle tait dans cette rue fatale comme une gueule de dragon
soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait
le sombre vier parisien d'on ne sait quel hideux mlange d'infini.
L'gout tait sans fond. L'gout, c'tait le barathrum. L'ide
d'explorer ces rgions lpreuses ne venait pas mme  la police. Tenter
cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller  la dcouverte dans
cet abme, qui l'et os? C'tait effrayant. Quelqu'un se prsenta
pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.

Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur
faisait  Paris, le ministre de l'intrieur, un Decrs ou un Crtet
quelconque, vint au petit lever du matre. On entendait dans le
Carrousel le tranement des sabres de tous ces soldats extraordinaires
de la grande rpublique et du grand empire; il y avait encombrement de
hros  la porte de Napolon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et
du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de
Klber; arostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de
Gnes, hussards que les Pyramides avaient regards, artilleurs qu'avait
clabousss le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la
flotte  l'ancre dans le Zuyderze; les uns avaient suivi Bonaparte sur
le pont de Lodi, les autres avaient accompagn Murat dans la tranche de
Mantoue, les autres avaient devanc Lannes dans le chemin creux de
Montebello. Toute l'arme d'alors tait l, dans la cour des Tuileries,
reprsente par une escouade ou par un peloton, et gardant Napolon au
repos; et c'tait l'poque splendide o la grande arme avait derrire
elle Marengo et devant elle Austerlitz.--Sire, dit le ministre de
l'intrieur  Napolon, j'ai vu hier l'homme le plus intrpide de votre
empire.--Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et
qu'est-ce qu'il a fait?--Il veut faire une chose,
sire.--Laquelle?--Visiter les gouts de Paris.

Cet homme existait et se nommait Bruneseau.




Chapitre IV

Dtails ignors


La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille
nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en mme temps un voyage
de dcouvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier
intelligent, trs jeune alors, en racontait encore il y a quelques
annes les curieux dtails que Bruneseau crut devoir omettre dans son
rapport au prfet de police, comme indignes du style administratif. Les
procds dsinfectants taient  cette poque trs rudimentaires. 
peine Bruneseau eut-il franchi les premires articulations du rseau
souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusrent d'aller plus
loin. L'opration tait complique; la visite entranait le curage; il
fallait donc curer, et en mme temps arpenter: noter les entres d'eau,
compter les grilles et les bouches, dtailler les branchements, indiquer
les courants  points de partage, reconnatre les circonscriptions
respectives des divers bassins, sonder les petits gouts greffs sur
l'gout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la
largeur, tant  la naissance des votes qu' fleur du radier, enfin
dterminer les ordonnes du nivellement au droit de chaque entre d'eau,
soit du radier de l'gout, soit du sol de la rue. On avanait
pniblement. Il n'tait pas rare que les chelles de descente
plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans
les miasmes. De temps en temps on emportait un goutier vanoui.  de
certains endroits, prcipice. Le sol s'tait effondr, le dallage avait
croul, l'gout s'tait chang en puits perdu; on ne trouvait plus le
solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine  le retirer.
Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans
les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'toupe
imbibe de rsine. La muraille, par places, tait couverte de fongus
difformes, et l'on et dit des tumeurs, la pierre elle-mme semblait
malade dans ce milieu irrespirable.

Bruneseau, dans son exploration, procda d'amont en aval. Au point de
partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il dchiffra sur une
pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite o
s'tait arrt Philibert Delorme, charg par Henri II de visiter la
voirie souterraine de Paris. Cette pierre tait la marque du seizime
sicle  l'gout. Bruneseau retrouva la main-d'oeuvre du dix-septime
dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue
Vieille-du-Temple, vots entre 1600 et 1650, et la main-d'oeuvre du
dix-huitime dans la section ouest du canal collecteur, encaisse et
vote en 1740. Ces deux votes, surtout la moins ancienne, celle de
1740, taient plus lzardes et plus dcrpites que la maonnerie de
l'gout de ceinture, laquelle datait de 1412, poque o le ruisseau
d'eau vive de Mnilmontant fut lev  la dignit de grand gout de
Paris, avancement analogue  celui d'un paysan qui deviendrait premier
valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transform en
Lebel.

On crut reconnatre  et l, notamment sous le Palais de justice, des
alvoles d'anciens cachots pratiqus dans l'gout mme. _In pace_
hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura
toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette
d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition
probablement connexe  la fameuse et incontestable apparition du diable
rue des Bernardins dans la dernire anne du dix-huitime sicle. Le
pauvre diable avait fini par se noyer dans l'gout.

Sous le long couloir cintr qui aboutit  l'Arche-Marion, une hotte de
chiffonnier, parfaitement conserve, fit l'admiration des connaisseurs.
Partout, la vase, que les goutiers en taient venus  manier
intrpidement, abondait en objets prcieux, bijoux d'or et d'argent,
pierreries, monnaies. Un gant qui et filtr ce cloaque et eu dans son
tamis la richesse des sicles. Au point de partage des deux branchements
de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulire
mdaille huguenote en cuivre, portant d'un ct un porc coiff d'un
chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tte.

La rencontre la plus surprenante fut  l'entre du Grand gout. Cette
entre avait t autrefois ferme par une grille dont il ne restait plus
que les gonds.  l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et
souille qui, sans doute arrte l au passage, y flottait dans l'ombre
et achevait de s'y dchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et
examina ce lambeau. C'tait de la batiste trs fine, et l'on distinguait
 l'un des coins moins rong que le reste une couronne hraldique brode
au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne tait une couronne
de marquis et les sept lettres signifiaient _Laubespine_. On reconnut
que ce qu'on avait sous les yeux tait un morceau du linceul de Marat.
Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'tait quand il faisait
partie de la maison du comte d'Artois en qualit de mdecin des curies.
De ces amours, historiquement constats, avec une grande dame, il lui
tait rest ce drap de lit. pave ou souvenir.  sa mort, comme c'tait
le seul linge un peu fin qu'il et chez lui, on l'y avait enseveli. De
vieilles femmes avaient emmaillot pour la tombe, dans ce lange o il y
avait eu de la volupt, le tragique Ami du Peuple.

Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille o elle tait; on ne
l'acheva pas. Fut-ce mpris ou respect? Marat mritait les deux. Et
puis, la destine y tait assez empreinte pour qu'on hsitt  y
toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du spulcre la place
qu'elles choisissent. En somme, la relique tait trange. Une marquise y
avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait travers le Panthon pour
aboutir aux rats d'gout. Ce chiffon d'alcve, dont Watteau et jadis
joyeusement dessin tous les plis, avait fini par tre digne du regard
fixe de Dante.

La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura
sept ans, de 1805  1812. Tout en cheminant, Bruneseau dsignait,
dirigeait et mettait  fin des travaux considrables; en 1808, il
abaissait le radier du Ponceau, et, crant partout des lignes nouvelles,
il poussait l'gout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu' la
fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la
Salptrire, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pres, sous la rue du
Mail, sous la rue de l'charpe, sous la place Royale, en 1812, sous la
rue de la Paix et sous la chausse d'Antin. En mme temps, il faisait
dsinfecter et assainir tout le rseau. Ds la deuxime anne, Bruneseau
s'tait adjoint son gendre Nargaud.

C'est ainsi qu'au commencement de ce sicle la vieille socit cura son
double-fond et fit la toilette de son gout. Ce fut toujours cela de
nettoy.

Tortueux, crevass, dpav, craquel, coup de fondrires, cahot par
des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, ftide,
sauvage, farouche, submerg d'obscurit, avec des cicatrices sur ses
dalles et des balafres sur ses murs, pouvantable, tel tait, vu
rtrospectivement, l'antique gout de Paris. Ramifications en tous sens,
croisements de tranches, branchements, pattes d'oie, toiles comme dans
les sapes, ccums, culs-de-sac, votes salptres, puisards infects,
suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds,
tnbres; rien n'galait l'horreur de cette vieille crypte exutoire,
appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre perc de rues,
taupinire titanique o l'esprit croit voir rder  travers l'ombre,
dans de l'ordure qui a t de la splendeur, cette norme taupe aveugle,
le pass.

Ceci, nous le rptons, c'tait l'gout d'autrefois.




Chapitre V

Progrs actuel


Aujourd'hui l'gout est propre, froid, droit, correct. Il ralise
presque l'idal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot
respectable. Il est convenable et gristre; tir au cordeau; on
pourrait presque dire  quatre pingles. Il ressemble  un fournisseur
devenu conseiller d'tat. On y voit presque clair. La fange s'y comporte
dcemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces
corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de
monarques et de princes, dans cet ancien bon temps o le peuple aimait
ses rois. L'gout actuel est un bel gout; le style pur y rgne; le
classique alexandrin rectiligne qui, chass de la posie, parat s'tre
rfugi dans l'architecture, semble ml  toutes les pierres de cette
longue vote tnbreuse et blanchtre; chaque dgorgeoir est une arcade;
la rue de Rivoli fait cole jusque dans le cloaque. Au reste, si la
ligne gomtrique est quelque part  sa place, c'est  coup sr dans la
tranche stercoraire d'une grande ville. L, tout doit tre subordonn
au chemin le plus court. L'gout a pris aujourd'hui un certain aspect
officiel. Les rapports mmes de police dont il est quelquefois l'objet
ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractrisent dans le
langage administratif sont relevs et dignes. Ce qu'on appelait boyau,
on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard.
Villon ne reconnatrait plus son antique logis en-cas. Ce rseau de
caves a bien toujours son immmoriale population de rongeurs, plus
pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache,
risque sa tte  la fentre de l'gout et examine les Parisiens; mais
cette vermine elle-mme s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son
palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa frocit primitive. La
pluie, qui salissait l'gout d'autrefois, lave l'gout d' prsent. Ne
vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est
plutt hypocrite qu'irrprochable. La prfecture de police et la
commission de salubrit ont eu beau faire. En dpit de tous les procds
d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe
aprs la confession.

Convenons-en, comme,  tout prendre, le balayage est un hommage que
l'gout rend  la civilisation, et comme,  ce point de vue, la
conscience de Tartuffe est un progrs sur l'table d'Augias, il est
certain que l'gout de Paris s'est amlior.

C'est plus qu'un progrs; c'est une transmutation. Entre l'gout ancien
et l'gout actuel, il y a une rvolution. Qui a fait cette rvolution?

L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nomm, Bruneseau.




Chapitre VI

Progrs futur


Le creusement de l'gout de Paris n'a pas t une petite besogne. Les
dix derniers sicles y ont travaill sans le pouvoir terminer, pas plus
qu'ils n'ont pu finir Paris. L'gout, en effet, reoit tous les
contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte
de polype tnbreux aux mille antennes qui grandit dessous en mme temps
que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'gout
allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois
mille trois cents mtres d'gouts; c'est l que Paris en tait le 1er
janvier 1806.  partir de cette poque, dont nous reparlerons tout 
l'heure, l'oeuvre a t utilement et nergiquement reprise et continue;
Napolon a bti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent
quatre mtres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix
mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille
vingt; la Rpublique de 1848, vingt-trois mille trois cent
quatre-vingt-un; le rgime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en
tout,  l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix
mtres, soixante lieues d'gout; entrailles normes de Paris.
Ramification obscure, toujours en travail; construction ignore et
immense.

Comme on le voit, le ddale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que
dcuple de ce qu'il tait au commencement du sicle. On se figure
malaisment tout ce qu'il a fallu de persvrance et d'efforts pour
amener ce cloaque au point de perfection relative o il est maintenant.
C'tait  grand'peine que la vieille prvt monarchique et, dans les
dix dernires annes du dix-huitime sicle, la mairie rvolutionnaire
taient parvenues  forer les cinq lieues d'gouts qui existaient avant
1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opration, les uns
propres  la nature du sol, les autres inhrents aux prjugs mmes de
la population laborieuse de Paris. Paris est bti sur un gisement
trangement rebelle  la pioche,  la houe,  la sonde, au maniement
humain. Rien de plus difficile  percer et  pntrer que cette
formation gologique  laquelle se superpose la merveilleuse formation
historique nomme Paris; ds que, sous une forme quelconque, le travail
s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les rsistances
souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives,
des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science
spciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames
calcaires alternes de filets de glaises trs minces et de couches
schisteuses aux feuillets incrusts d'cailles d'hutres contemporaines
des ocans pradamites. Parfois un ruisseau crve brusquement une vote
commence et inonde les travailleurs; ou c'est une coule de marne qui
se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme
verre les plus grosses poutres de soutnement. Tout rcemment,  la
Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider
le canal, faire passer l'gout collecteur sous le canal Saint-Martin,
une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abond
subitement dans le chantier souterrain, au del de toute la puissance
des pompes d'puisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la
fissure qui tait dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point
bouche sans peine. Ailleurs, prs de la Seine, et mme assez loin du
fleuve, comme par exemple  Belleville, Grande-Rue et passage Lumire,
on rencontre des sables sans fond o l'on s'enlise et o un homme peut
fondre  vue d'oeil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes,
l'ensevelissement par les boulements, les effondrements subits. Ajoutez
le typhus, dont les travailleurs s'imprgnent lentement. De nos jours,
aprs avoir creus la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir
une conduite matresse d'eau de l'Ourcq, travail excut en tranche, 
dix mtres de profondeur; aprs avoir,  travers les boulements, 
l'aide des fouilles, souvent putrides, et des trsillonnements, vot
la Bivre du boulevard de l'Hpital jusqu' la Seine; aprs avoir, pour
dlivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner
coulement  cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait prs
de la barrire des Martyrs; aprs avoir, disons-nous, construit la ligne
d'gouts de la barrire Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre
mois, jour et nuit,  une profondeur de onze mtres; aprs avoir, chose
qu'on n'avait pas vue encore, excut souterrainement un gout rue
Barre-du-Bec, sans tranche,  six mtres au-dessous du sol, le
conducteur Monnot est mort. Aprs avoir vot trois mille mtres
d'gouts sur tous les points de la ville, de la rue
Traversire-Saint-Antoine  la rue de Lourcine, aprs avoir, par le
branchement de l'Arbalte, dcharg des inondations pluviales le
carrefour Censier-Mouffetard, aprs avoir bti l'gout Saint-Georges sur
enrochement et bton dans des sables fluides, aprs avoir dirig le
redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth,
l'ingnieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de
bravoure-l, plus utiles pourtant que la tuerie bte des champs de
bataille.

Les gouts de Paris, en 1832, taient loin d'tre ce qu'ils sont
aujourd'hui. Bruneseau avait donn le branle, mais il fallait le cholra
pour dterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est
surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'gout de
ceinture, dit Grand Canal, comme  Venise, croupissait encore  ciel
ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a
trouv dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts
francs six centimes ncessaires  la couverture de cette turpitude. Les
trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mand, avec
leurs dgorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements
dpuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a
t refaite  neuf et, comme nous l'avons dit, plus que dcuple depuis
un quart de sicle.

Il y a trente ans,  l'poque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'tait
encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien gout. Un trs grand
nombre de rues, aujourd'hui bombes, taient alors des chausses
fendues. On voyait trs souvent, au point dclive o les versants d'une
rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carres  gros
barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses
et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue
officielle des ponts et chausses donnait  ces points dclives et  ces
grilles le nom expressif de _cassis_. En 1832, dans une foule de rues,
rue de l'toile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple,
rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Mricourt, quai aux Fleurs, rue du
Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais,
faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg
Montmartre, rue Grange-Batelire, aux Champs-lyses, rue Jacob, rue de
Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses
gueules. C'taient d'normes hiatus de pierre  cagnards, quelquefois
entours de bornes, avec une effronterie monumentale.

Paris, en 1806, en tait encore presque au chiffre d'gouts constat en
mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Aprs Bruneseau, le
1er janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mtres. De 1806
 1831, on avait bti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante
mtres; depuis on a construit tous les ans huit et mme dix mille mtres
de galeries, en maonnerie de petits matriaux  bain de chaux
hydraulique sur fondation de bton.  deux cents francs le mtre, les
soixante lieues d'gouts du Paris actuel reprsentent quarante-huit
millions.

Outre le progrs conomique que nous avons indiqu en commenant, de
graves problmes d'hygine publique se rattachent  cette immense
question: l'gout de Paris.

Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La
nappe d'eau, gisante  une assez grande profondeur souterraine, mais
dj tte par deux forages, est fournie par la couche de grs vert
situe entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut tre
reprsente par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de
rivires et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne,
l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre
d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du
ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle
vient de l'gout. Tous les miasmes du cloaque se mlent  la respiration
de la ville; de l cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un
fumier, ceci a t scientifiquement tabli, est plus pur que l'air pris
au-dessus de Paris. Dans un temps donn, le progrs aidant, les
mcanismes se perfectionnant, et la clart se faisant, on emploiera la
nappe d'eau  purifier la nappe d'air. C'est--dire  laver l'gout. On
sait que par lavage de l'gout, nous entendons restitution de la fange 
la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura,
par ce simple fait, pour toute la communaut sociale, diminution de
misre et augmentation de sant.  l'heure o nous sommes, le
rayonnement des maladies de Paris va  cinquante lieues autour du
Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.

On pourrait dire que, depuis dix sicles, le cloaque est la maladie de
Paris. L'gout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct
populaire ne s'y est jamais tromp. Le mtier d'goutier tait autrefois
presque aussi prilleux, et presque aussi rpugnant au peuple, que le
mtier d'quarrisseur si longtemps frapp d'horreur et abandonn au
bourreau. Il fallait une haute paye pour dcider un maon  disparatre
dans cette sape ftide; l'chelle du puisatier hsitait  s'y plonger;
on disait proverbialement: _descendre dans l'gout, c'est entrer dans la
fosse_; et toutes sortes de lgendes hideuses, nous l'avons dit,
couvraient d'pouvante ce colossal vier; sentine redoute qui a la
trace des rvolutions du globe comme des rvolutions des hommes, et o
l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du
dluge jusqu'au haillon de Marat.




Livre troisime--La boue, mais l'me




Chapitre I

Le cloaque et ses surprises


C'est dans l'gout de Paris que se trouvait Jean Valjean.

Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'ocan, le
plongeur peut y disparatre.

La transition tait inoue. Au milieu mme de la ville, Jean Valjean
tait sorti de la ville; et, en un clin d'oeil, le temps de lever un
couvercle et de le refermer, il avait pass du plein jour  l'obscurit
complte, de midi  minuit, du fracas au silence, du tourbillon des
tonnerres  la stagnation de la tombe, et, par une priptie bien plus
prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrme pril
 la scurit la plus absolue.

Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris;
quitter cette rue o la mort tait partout pour cette espce de spulcre
o il y avait la vie; ce fut un instant trange. Il resta quelques
secondes comme tourdi; coutant, stupfait. La chausse-trape du salut
s'tait subitement ouverte sous lui. La bont cleste l'avait en quelque
sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!

Seulement le bless ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si
ce qu'il emportait dans cette fosse tait un vivant ou un mort.

Sa premire sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus
rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il tait devenu sourd. Il
n'entendait plus rien. Le frntique orage de meurtre qui se dchanait
 quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu' lui, nous l'avons
dit, grce  l'paisseur de terre qui l'en sparait, qu'teint et
indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que
c'tait solide sous ses pieds; voil tout; mais cela suffisait. Il
tendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux cts, et
reconnut que le couloir tait troit; il glissa, et reconnut que la
dalle tait mouille. Il avana un pied avec prcaution, craignant un
trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se
prolongeait. Une bouffe de ftidit l'avertit du lieu o il tait.

Au bout de quelques instants, il n'tait plus aveugle. Un peu de lumire
tombait du soupirail par o il s'tait gliss, et son regard s'tait
fait  cette cave. Il commena  distinguer quelque chose. Le couloir o
il s'tait terr, nul autre mot n'exprime mieux la situation, tait mur
derrire lui. C'tait un de ces culs-de-sac que la langue spciale
appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de
nuit. La clart du soupirail expirait  dix ou douze pas du point o
tait Jean Valjean, et faisait  peine une blancheur blafarde sur
quelques mtres de la paroi humide de l'gout. Au del l'opacit tait
massive; y pntrer paraissait horrible, et l'entre y semblait un
engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de
brume, et il le fallait. Il fallait mme se hter. Jean Valjean songea
que cette grille, aperue par lui sous les pavs, pouvait l'tre par les
soldats, et que tout tenait  ce hasard. Ils pouvaient descendre eux
aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute 
perdre. Il avait dpos Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est
encore le mot vrai, le reprit sur ses paules et se mit en marche. Il
entra rsolument dans cette obscurit.

La ralit est qu'ils taient moins sauvs que Jean Valjean ne le
croyait. Des prils d'un autre genre et non moins grands les attendaient
peut-tre. Aprs le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des
miasmes et des piges; aprs le chaos, le cloaque. Jean Valjean tait
tomb d'un cercle de l'enfer dans l'autre.

Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrter. Une question se
prsenta. Le couloir aboutissait  un autre boyau qu'il rencontrait
transversalement. L s'offraient deux voies. Laquelle prendre?
fallait-il tourner  gauche ou  droite? Comment s'orienter dans ce
labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil;
c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller  la rivire.

Jean Valjean le comprit sur-le-champ.

Il se dit qu'il tait probablement dans l'gout des Halles; que, s'il
choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart
d'heure  quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le
Pont-Neuf, c'est--dire  une apparition en plein jour sur le point le
plus peupl de Paris. Peut-tre aboutirait-il  quelque cagnard de
carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de
terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes
du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'tre sorti. Il valait
mieux s'enfoncer dans le ddale, se fier  cette noirceur, et s'en
remettre  la providence quant  l'issue.

Il remonta la pente et prit  droite.

Quand il eut tourn l'angle de la galerie, la lointaine lueur du
soupirail disparut, le rideau d'obscurit retomba sur lui et il redevint
aveugle. Il n'en avana pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les
deux bras de Marius taient passs autour de son cou et les pieds
pendaient derrire lui. Il tenait les deux bras d'une main et ttait le
mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait,
tant sanglante. Il sentait couler sur lui et pntrer sous ses
vtements un ruisseau tide qui venait de Marius. Cependant une chaleur
humide  son oreille que touchait la bouche du bless indiquait de la
respiration, et par consquent de la vie. Le couloir o Jean Valjean
cheminait maintenant tait moins troit que le premier. Jean Valjean y
marchait assez pniblement. Les pluies de la veille n'taient pas encore
coules et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il tait
forc de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau.
Il allait ainsi tnbreusement. Il ressemblait aux tres de nuit
ttonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de
l'ombre.

Pourtant, peu  peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu
de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux
s'accoutumassent  l'obscurit, il lui revint quelque vision vague, et
il recommena  se rendre confusment compte, tantt de la muraille 
laquelle il touchait, tantt de la vote sous laquelle il passait. La
pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de mme
que l'me se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.

Se diriger tait malais.

Le trac des gouts rpercute, pour ainsi dire, le trac des rues qui
lui est superpos. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux
cents rues. Qu'on se figure l-dessous cette fort de branches
tnbreuses qu'on nomme l'gout. Le systme d'gouts existant  cette
poque, mis bout  bout, et donn une longueur de onze lieues. Nous
avons dit plus haut que le rseau actuel, grce  l'activit spciale
des trente dernires annes, n'a pas moins de soixante lieues.

Jean Valjean commena par se tromper. Il crut tre sous la rue
Saint-Denis, et il tait fcheux qu'il n'y ft pas. Il y a sous la rue
Saint-Denis un vieil gout en pierre qui date de Louis XIII et qui va
droit  l'gout collecteur dit Grand gout, avec un seul coude, 
droite,  la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul
embranchement, l'gout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en
croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entre tait prs du
cabaret de Corinthe n'a jamais communiqu avec le souterrain de la rue
Saint-Denis; il aboutit  l'gout Montmartre et c'est l que Jean
Valjean tait engag. L, les occasions de se perdre abondaient. L'gout
Montmartre est un des plus ddalens du vieux rseau. Heureusement Jean
Valjean avait laiss derrire lui l'gout des Halles dont le plan
gomtral figure une foule de mts de perroquet enchevtrs; mais il
avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de
rue--car ce sont des rues--s'offrant dans l'obscurit comme un point
d'interrogation: premirement,  sa gauche, le vaste gout Pltrire,
espce de casse-tte chinois, poussant et brouillant son chaos de T et
de Z sous l'htel des Postes et sous la rotonde de la halle aux bls
jusqu' la Seine o il se termine en Y; deuximement,  sa droite, le
corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant
d'impasses; troisimement,  sa gauche, l'embranchement du Mail,
compliqu, presque  l'entre, d'une espce de fourche, et allant de
zigzag en zigzag aboutir  la grande crypte exutoire du Louvre
trononne et ramifie dans tous les sens; enfin,  droite, le couloir
cul-de-sac de la rue des Jeneurs, sans compter de petits rduits  et
l, avant d'arriver  l'gout de ceinture, lequel seul pouvait le
conduire  quelque issue assez lointaine pour tre sre.

Si Jean Valjean et eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici,
il se ft vite aperu, rien qu'en ttant la muraille, qu'il n'tait pas
dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille
pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale
jusque dans l'gout, avec radier et assises courantes en granit et
mortier de chaux grasse, laquelle cotait huit cents livres la toise, il
et senti sous sa main le bon march contemporain, l'expdient
conomique, la meulire  bain de mortier hydraulique sur couche de
bton qui cote deux cents francs le mtre, la maonnerie bourgeoise
dite  _petits matriaux_; mais il ne savait rien de tout cela.

Il allait devant lui, avec anxit, mais avec calme, ne voyant rien, ne
sachant rien, plong dans le hasard, c'est--dire englouti dans la
providence.

Par degrs, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui
l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une nigme. Cet
aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.
C'est une chose lugubre d'tre pris dans ce Paris de tnbres. Jean
Valjean tait oblig de trouver et presque d'inventer sa route sans la
voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait tre le
dernier. Comment sortirait-il de l? Trouverait-il une issue? La
trouverait-il  temps? Cette colossale ponge souterraine aux alvoles
de pierre se laisserait-elle pntrer et percer? Y rencontrerait-on
quelque noeud inattendu d'obscurit? Arriverait-on  l'inextricable et 
l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hmorragie, et lui de faim?
Finiraient-ils par se perdre l tous les deux, et par faire deux
squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait
tout cela et ne pouvait se rpondre. L'intestin de Paris est un
prcipice. Comme le prophte, il tait dans le ventre du monstre.

Il eut brusquement une surprise.  l'instant le plus imprvu, et sans
avoir cess de marcher en ligne droite, il s'aperut qu'il ne montait
plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur
la pointe des pieds. L'gout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il
donc arriver soudainement  la Seine? Ce danger tait grand, mais le
pril de reculer l'tait plus encore. Il continua d'avancer.

Ce n'tait point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'ne que fait le
sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et
l'autre dans le Grand gout. La crte de ce dos d'ne qui dtermine la
division des eaux dessine une ligne trs capricieuse. Le point
culminant, qui est le lieu de partage des coulements, est, dans l'gout
Sainte-Avoye, au del de la rue Michel-le-Comte, dans l'gout du Louvre,
prs des boulevards, et dans l'gout Montmartre, prs des Halles. C'est
 ce point culminant que Jean Valjean tait arriv. Il se dirigeait vers
l'gout de ceinture; il tait dans le bon chemin. Mais il n'en savait
rien.

Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en ttait les angles,
et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor
o il tait, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec
raison que toute voie plus troite devait aboutir  un cul-de-sac et ne
pouvait que l'loigner du but, c'est--dire de l'issue. Il vita ainsi
le quadruple pige qui lui tait tendu dans l'obscurit par les quatre
ddales que nous venons d'numrer.

 un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris
ptrifi par l'meute, o les barricades avaient supprim la circulation
et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement
au-dessus de sa tte comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.
C'tait le roulement des voitures.

Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il
faisait en lui-mme, et n'avait pas encore song  se reposer; seulement
il avait chang la main qui soutenait Marius. L'obscurit tait plus
profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.

Tout  coup il vit son ombre devant lui. Elle se dcoupait sur une
faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier 
ses pieds et la vote sur sa tte, et qui glissait  sa droite et  sa
gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupfait, il se
retourna.

Derrire lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dpasser,  une
distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'paisseur obscure,
une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.

C'tait la sombre toile de la police qui se levait dans l'gout.

Derrire cette toile remuaient confusment huit ou dix formes noires,
droites, indistinctes, terribles.




Chapitre II

Explication


Dans la journe du 6 juin, une battue des gouts avait t ordonne. On
craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le
prfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le gnral
Bugeaud balayait le Paris public; double opration connexe qui exigea
une double stratgie de la force publique reprsente en haut par
l'arme et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'goutiers
explorrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le
deuxime, rive gauche, le troisime, dans la Cit.

Les agents taient arms de carabines, de casse-tte, d'pes et de
poignards.

Ce qui tait en ce moment dirig sur Jean Valjean, c'tait la lanterne
de la ronde de la rive droite.

Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses
qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au
fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontr sur son chemin
l'entre de la galerie, l'avait reconnue plus troite que le couloir
principal et n'y avait point pntr. Il avait pass outre. Les hommes
de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre
un bruit de pas dans la direction de l'gout de ceinture. C'taient les
pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait lev sa
lanterne, et l'escouade s'tait mise  regarder dans le brouillard du
ct d'o tait venu le bruit.

Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.

Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.
Elle tait la lumire et il tait l'ombre. Il tait trs loin, et ml 
la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrta.

Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait l derrire
lui. L'insomnie, le dfaut de nourriture, les motions, l'avaient fait
passer, lui aussi,  l'tat visionnaire. Il voyait un flamboiement, et
autour de ce flamboiement, des larves. Qu'tait-ce? Il ne comprenait
pas.

Jean Valjean s'tant arrt, le bruit avait cess.

Les hommes de la ronde coutaient et n'entendaient rien, ils regardaient
et ne voyaient rien. Ils se consultrent.

Il y avait  cette poque sur ce point de l'gout Montmartre une espce
de carrefour dit _de service_ qu'on a supprim depuis  cause du petit
lac intrieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le
torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce
carrefour.

Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces ttes de
dogues se rapprochrent et chuchotrent.

Le rsultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'tait
tromp, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait l personne,
qu'il tait inutile de s'engager dans l'gout de ceinture, que ce serait
du temps perdu, mais qu'il fallait se hter d'aller vers Saint-Merry,
que s'il y avait quelque chose  faire et quelque bousingot 
dpister, c'tait dans ce quartier-l.

De temps en temps les partis remettent des semelles neuves  leurs
vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intrim entre le
mot _jacobin_ qui tait cul, et le mot _dmagogue_ alors presque
inusit et qui a fait depuis un si excellent service.

Le sergent donna l'ordre d'obliquer  gauche vers le versant de la
Seine. S'ils eussent eu l'ide de se diviser en deux escouades et
d'aller dans les deux sens, Jean Valjean tait saisi. Cela tint  ce
fil. Il est probable que les instructions de la prfecture, prvoyant un
cas de combat et les insurgs en nombre, dfendaient  la ronde de se
morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrire elle Jean
Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perut rien, sinon
l'clipse de la lanterne qui se retourna subitement.

Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la
police, dchargea sa carabine du ct qu'on abandonnait, dans la
direction de Jean Valjean. La dtonation roula d'cho en cho dans la
crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un pltras qui tomba
dans le ruisseau et fit clapoter l'eau  quelques pas de Jean Valjean,
l'avertit que la balle avait frapp la vote au-dessus de sa tte.

Des pas mesurs et lents rsonnrent quelque temps sur le radier, de
plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'loignement, le
groupe des formes noires s'enfona, une lueur oscilla et flotta, faisant
 la vote un cintre rougetre qui dcrut, puis disparut, le silence
redevint profond, l'obscurit redevint complte, la ccit et la surdit
reprirent possession des tnbres; et Jean Valjean, n'osant encore
remuer, demeura longtemps adoss au mur, l'oreille tendue, la prunelle
dilate, regardant l'vanouissement de cette patrouille de fantmes.




Chapitre III

L'homme fil


Il faut rendre  la police de ce temps-l cette justice que, mme dans
les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait
imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une meute
n'tait point  ses yeux un prtexte pour laisser aux malfaiteurs la
bride sur le cou, et pour ngliger la socit par la raison que le
gouvernement tait en pril. Le service ordinaire se faisait
correctement  travers le service extraordinaire, et n'en tait pas
troubl. Au milieu d'un incalculable vnement politique commenc, sous
la pression d'une rvolution possible, sans se laisser distraire par
l'insurrection et la barricade, un agent filait un voleur.

C'tait prcisment quelque chose de pareil qui se passait dans
l'aprs-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive
droite, un peu au del du pont des Invalides.

Il n'y a plus l de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a chang.

Sur cette berge, deux hommes spars par une certaine distance
semblaient s'observer, l'un vitant l'autre. Celui qui allait en avant
tchait de s'loigner, celui qui venait par derrire tchait de se
rapprocher.

C'tait comme une partie d'checs qui se jouait de loin et
silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils
marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de
faire par trop de hte doubler le pas  son partenaire.

On et dit un apptit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire
exprs. La proie tait sournoise et se tenait sur ses gardes.

Les proportions voulues entre la fouine traque et le dogue traqueur
taient observes. Celui qui tchait d'chapper avait peu d'encolure et
une chtive mine; celui qui tchait d'empoigner, gaillard de haute
stature, tait de rude aspect et devait tre de rude rencontre.

Le premier, se sentant le plus faible, vitait le second; mais il
l'vitait d'une faon profondment furieuse; qui et pu l'observer et
vu dans ses yeux la sombre hostilit de la fuite, et toute la menace
qu'il y a dans la crainte.

La berge tait solitaire; il n'y avait point de passant; pas mme de
batelier ni de dbardeur dans les chalands amarrs  et l.

On ne pouvait apercevoir aisment ces deux hommes que du quai en face,
et pour qui les et examins  cette distance, l'homme qui allait devant
et apparu comme un tre hriss, dguenill et oblique, inquiet et
grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne
classique et officielle, portant la redingote de l'autorit boutonne
jusqu'au menton.

Le lecteur reconnatrait peut-tre ces deux hommes, s'il les voyait de
plus prs.

Quel tait le but du dernier?

Probablement d'arriver  vtir le premier plus chaudement.

Quand un homme habill par l'tat poursuit un homme en guenilles, c'est
afin d'en faire aussi un homme habill par l'tat. Seulement la couleur
est toute la question. tre habill de bleu, c'est glorieux; tre
habill de rouge, c'est dsagrable.

Il y a une pourpre d'en bas.

C'est probablement quelque dsagrment et quelque pourpre de ce genre
que le premier dsirait esquiver.

Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,
c'tait, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir 
quelque rendez-vous significatif et  quelque groupe de bonne prise.
Cette opration dlicate s'appelle la filature.

Ce qui rend cette conjecture tout  fait probable, c'est que l'homme
boutonn, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait 
vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut videmment  qui
il avait affaire, tourna bride et se mit  suivre au pas du haut du quai
les deux hommes. Ceci ne fut pas aperu du personnage louche et dchir
qui allait en avant.

Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-lyses. On voyait
passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet  la main.

Une des instructions secrtes de la police aux agents contient cet
article:--Avoir toujours  porte une voiture de place, en cas.

Tout en manoeuvrant chacun de leur ct avec une stratgie
irrprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai
descendant jusqu' la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre
arrivant de Passy de venir  la rivire faire boire leurs chevaux. Cette
rampe a t supprime depuis, pour la symtrie; les chevaux crvent de
soif, mais l'oeil est flatt.

Il tait vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette
rampe afin d'essayer de s'chapper dans les Champs-lyses, lieu orn
d'arbres, mais en revanche fort crois d'agents de police, et o l'autre
aurait aisment main-forte.

Ce point du quai est fort peu loign de la maison apporte de Moret 
Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de Franois Ier. Un
corps de garde est l tout prs.

 la grande surprise de son observateur, l'homme traqu ne prit point
par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le
long du quai.

Sa position devenait visiblement critique.

 moins de se jeter  la Seine, qu'allait-il faire?

Aucun moyen dsormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas
d'escalier; et l'on tait tout prs de l'endroit, marqu par le coude de
la Seine vers le pont d'Ina, o la berge, de plus en plus rtrcie,
finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. L, il allait
invitablement se trouver bloqu entre le mur  pic  sa droite, la
rivire  gauche et en face, et l'autorit sur ses talons.

Il est vrai que cette fin de la berge tait masque au regard par un
monceau de dblais de six  sept pieds de haut, produit d'on ne sait
quelle dmolition. Mais cet homme esprait-il se cacher utilement
derrire ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expdient et
t puril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne
va point jusque-l.

Le tas de dblais faisait au bord de l'eau une sorte d'minence qui se
prolongeait en promontoire jusqu' la muraille du quai.

L'homme suivi arriva  cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il
cessa d'tre aperu par l'autre.

Celui-ci, ne voyant pas, n'tait pas vu; il en profita pour abandonner
toute dissimulation et pour marcher trs rapidement. En quelques
instants il fut au monceau de dblais et le tourna. L, il s'arrta
stupfait. L'homme qu'il chassait n'tait plus l.

clipse totale de l'homme en blouse.

La berge n'avait gure  partir du monceau de dblais qu'une longueur
d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre
le mur du quai.

Le fuyard n'aurait pu se jeter  la Seine ni escalader le quai sans tre
vu par celui qui le suivait. Qu'tait-il devenu?

L'homme  la redingote boutonne marcha jusqu' l'extrmit de la berge,
et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant.
Tout  coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point o
finissait la terre et o l'eau commenait, une grille de fer large et
basse, cintre, garnie d'une paisse serrure et de trois gonds massifs.
Cette grille, sorte de porte perce au bas du quai, s'ouvrait sur la
rivire autant que sur la berge. Un ruisseau noirtre passait dessous.
Ce ruisseau se dgorgeait dans la Seine.

Au del de ses lourds barreaux rouills on distinguait une sorte de
corridor vot et obscur.

L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.

Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle
rsista solidement. Il tait probable qu'elle venait d'tre ouverte,
quoiqu'on n'et entendu aucun bruit, chose singulire d'une grille si
rouille; mais il tait certain qu'elle avait t referme. Cela
indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non
un crochet, mais une clef.

Cette vidence clata tout de suite  l'esprit de l'homme qui
s'efforait d'branler la grille et lui arracha cet piphonme indign:

--Voil qui est fort! une clef du gouvernement!

Puis, se calmant immdiatement, il exprima tout un monde d'ides
intrieures par cette bouffe de monosyllabes accentus presque
ironiquement:

--Tiens! tiens! tiens! tiens!

Cela dit, esprant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en
voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrire le tas de dblais,
avec la rage patiente du chien d'arrt.

De son ct, le fiacre, qui se rglait sur toutes ses allures, avait
fait halte au-dessus de lui prs du parapet. Le cocher, prvoyant une
longue station, embota le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine
humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit
dit par parenthse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont
d'Ina, avant de s'loigner, tournaient la tte pour regarder un moment
ces deux dtails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre
sur le quai.




Chapitre IV

Lui aussi porte sa croix


Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'tait plus arrt. Cette
marche tait de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces votes varie;
la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a t
calcule pour la taille d'un homme; Jean Valjean tait forc de se
courber pour ne pas heurter Marius  la vote; il fallait  chaque
instant se baisser, puis se redresser, tter sans cesse le mur. La
moiteur des pierres et la viscosit du radier en faisaient de mauvais
points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trbuchait dans
le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux
n'apparaissaient qu' de trs longs intervalles, et si blmes que le
plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste tait brouillard,
miasme, opacit, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif
surtout; et c'est l, comme la mer, un lieu plein d'eau o l'on ne peut
boire.

Sa force, qui tait prodigieuse, on le sait, et fort peu diminue par
l'ge, grce  sa vie chaste et sobre, commenait pourtant  flchir. La
fatigue lui venait, et la force en dcroissant faisait crotre le poids
du fardeau. Marius, mort peut-tre, pesait comme psent les corps
inertes. Jean Valjean le soutenait de faon que la poitrine ne ft pas
gne et que la respiration pt toujours passer le mieux possible. Il
sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut
effar au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les
bavettes des bouches de l'gout un souffle d'air frais qui le ranimait.

Il pouvait tre trois heures de l'aprs-midi quand il arriva  l'gout
de ceinture.

Il fut d'abord tonn de cet largissement subit. Il se trouva
brusquement dans une galerie dont ses mains tendues n'atteignaient
point les deux murs et sous une vote que sa tte ne touchait pas. Le
Grand gout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.

Au point o l'gout Montmartre rejoint le Grand gout, deux autres
galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de
l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un
moins sagace et t indcis. Jean Valjean prit la plus large,
c'est--dire l'gout de ceinture. Mais ici revenait la question:
descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il
fallait,  tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,
descendre. Il tourna  gauche.

Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'gout de
ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il
est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la
rive droite. Le Grand gout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre
chose que l'ancien ruisseau Mnilmontant, aboutit, si on le remonte, 
un cul-de-sac, c'est--dire  son ancien point de dpart, qui fut sa
source, au pied de la butte Mnilmontant. Il n'a point de communication
directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris  partir du
quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'gout Amelot
au-dessus de l'ancienne le Louviers. Ce branchement, qui complte
l'gout collecteur, en est spar, sous la rue Mnilmontant mme, par un
massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si
Jean Valjean et remont la galerie, il ft arriv, aprs mille efforts,
puis de fatigue, expirant, dans les tnbres,  une muraille. Il tait
perdu.

 la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le
couloir des Filles-du-Calvaire,  la condition de ne pas hsiter  la
patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor
Saint-Louis, puis,  gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant 
droite et en vitant la galerie Saint-Sbastien, il et pu gagner
l'gout Amelot, et de l, pourvu qu'il ne s'gart point dans l'espce
d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine prs de
l'Arsenal. Mais, pour cela, il et fallu connatre  fond, et dans
toutes ses ramifications et dans toutes ses perces, l'norme madrpore
de l'gout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette
voirie effrayante o il cheminait; et, si on lui et demand dans quoi
il tait, il et rpondu: dans de la nuit.

Son instinct le servit bien. Descendre, c'tait en effet le salut
possible.

Il laissa  sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de
griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor
bifurqu de la chausse d'Antin.

Un peu au-del d'un affluent qui tait vraisemblablement le branchement
de la Madeleine, il fit halte. Il tait trs las. Un soupirail assez
large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumire
presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un
frre pour son frre bless, dposa Marius sur la banquette de l'gout.
La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail
comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux ferms, les cheveux
appliqus aux tempes comme des pinceaux schs dans de la couleur rouge,
les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagul au
coin des lvres. Un caillot de sang s'tait amass dans le noeud de la
cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait
les coupures bantes de la chair vive. Jean Valjean, cartant du bout
des doigts les vtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur
battait encore. Jean Valjean dchira sa chemise, banda les plaies le
mieux qu'il put et arrta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce
demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,
il le regarda avec une inexprimable haine.

En drangeant les vtements de Marius, il avait trouv dans les poches
deux choses, le pain qui y tait oubli depuis la veille, et le
portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur
la premire page, il trouva les quatre lignes crites par Marius. On
s'en souvient:

Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-pre
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.

Jean Valjean lut,  la clart du soupirail, ces quatre lignes, et resta
un moment comme absorb en lui-mme, rptant  demi-voix: Rue des
Filles-du-Calvaire, numro six, monsieur Gillenormand. Il replaa le
portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mang, la force lui tait
revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tte
sur son paule droite, et se remit  descendre l'gout.

Le Grand gout, dirig selon le thalweg de la valle de Mnilmontant, a
prs de deux lieues de long. Il est pav sur une notable partie de son
parcours.

Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous clairons pour le lecteur
la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien
ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il
avait fait. Seulement la pleur croissante des flaques de lumire qu'il
rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du
pav et que le jour ne tarderait pas  dcliner; et le roulement des
voitures au-dessus de sa tte, tant devenu de continu intermittent,
puis ayant presque cess, il en conclut qu'il n'tait plus sous le Paris
central et qu'il approchait de quelque rgion solitaire, voisine des
boulevards extrieurs ou des quais extrmes. L o il y a moins de
maisons et moins de rues, l'gout a moins de soupiraux. L'obscurit
s'paississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins
d'avancer, ttonnant dans l'ombre.

Cette ombre devint brusquement terrible.




Chapitre V

Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie


Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non
plus du pav, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines ctes de Bretagne ou d'cosse, qu'un
homme, un voyageur ou un pcheur, cheminant  mare basse sur la grve
loin du rivage, s'aperoit soudainement que depuis plusieurs minutes il
marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix;
la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La
grve est parfaitement sche, mais  tous les pas qu'on fait, ds qu'on
a lev le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'oeil, du
reste, ne s'est aperu d'aucun changement; l'immense plage est unie et
tranquille, tout le sable a le mme aspect, rien ne distingue le sol qui
est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nue joyeuse des pucerons
de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant.
L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tche de se
rapprocher de la cte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement
il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait 
chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou
trois pouces. Dcidment il n'est pas dans la bonne route; il s'arrte
pour s'orienter. Tout  coup il regarde  ses pieds. Ses pieds ont
disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut
revenir sur ses pas, il retourne en arrire; il enfonce plus
profondment. Le sable lui vient  la cheville, il s'en arrache et se
jette  gauche, le sable lui vient  mi-jambe, il se jette  droite, le
sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnat avec une indicible
terreur qu'il est engag dans de la grve mouvante, et qu'il a sous lui
le milieu effroyable o l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson
n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allge comme un
navire en dtresse; il n'est dj plus temps, le sable est au-dessus de
ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de
plus en plus; si la grve est dserte, si la terre est trop loin, si le
banc de sable est trop mal fam, s'il n'y a pas de hros dans les
environs, c'est fini, il est condamn  l'enlisement. Il est condamn 
cet pouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible 
retarder ni  hter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous
prend debout, libre et en pleine sant, qui vous tire par les pieds,
qui,  chaque effort que vous tentez,  chaque clameur que vous poussez,
vous entrane un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre
rsistance par un redoublement d'treinte, qui fait rentrer lentement
l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder
l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumes des villages
dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui
volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le
spulcre qui se fait mare et qui monte du fond de la terre vers un
vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misrable
essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il
fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il
hurle, implore, crie aux nues, se tord les bras, dsespre. Le voil
dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est
plus qu'un buste. Il lve les mains, jette des gmissements furieux,
crispe ses ongles sur la grve, veut se retenir  cette cendre, s'appuie
sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote
frntiquement; le sable monte. Le sable atteint les paules, le sable
atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le
sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme;
nuit. Puis le front dcrot, un peu de chevelure frissonne au-dessus du
sable; une main sort, troue la surface de la grve, remue et s'agite, et
disparat. Sinistre effacement d'un homme.

Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le
charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grve. C'est
le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La
terre, pntre d'ocan, devient pige. Elle s'offre comme une plaine et
s'ouvre comme une onde. L'abme a de ces trahisons.

Cette funbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la
mer, tait possible aussi, il y a trente ans, dans l'gout de Paris.

Avant les importants travaux commencs en 1833, la voirie souterraine de
Paris tait sujette  des effondrements subits.

L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents,
particulirement friables; le radier, qu'il ft de pav, comme dans les
anciens gouts, ou de chaux hydraulique sur bton, comme dans les
nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans
un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est
l'croulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette
crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue
spciale _fontis_. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des
bords de la mer tout  coup rencontr sous terre; c'est la grve du mont
Saint-Michel dans un gout. Le sol, dtremp, est comme en fusion;
toutes ses molcules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas
de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois trs
grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine,
la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort
est lente, il y a enlisement.

Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une
grve de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la
pleine lumire, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes
bruits, de ces libres nuages d'o pleut la vie, de ces barques aperues
au loin, de cette esprance sous toutes les formes, des passants
probables, du secours possible jusqu' la dernire minute, au lieu de
tout cela, la surdit, l'aveuglement, une vote noire, un dedans de
tombe dj tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle!
l'touffement lent par l'immondice, une bote de pierre o l'asphyxie
ouvre sa griffe dans la fange et vous prend  la gorge; la ftidit
mle au rle; la vase au lieu de la grve, l'hydrogne sulfur au lieu
de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'ocan! et appeler, et grincer des
dents, et se tordre, et se dbattre, et agoniser, avec cette ville
norme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tte!

Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachte quelquefois son
atrocit par une certaine dignit terrible. Sur le bcher, dans le
naufrage, on peut tre grand; dans la flamme comme dans l'cume, une
attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abmant. Mais
ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les
suprmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte.
C'est petit, laid, infme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme
Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est
horrible. Se dbattre l-dedans est hideux; en mme temps qu'on agonise,
on patauge. Il y a assez de tnbres pour que ce soit l'enfer, et assez
de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas
s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.

Partout ailleurs le spulcre est sinistre; ici il est difforme.

La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densit, en
raison de la plus ou moins mauvaise qualit du sous-sol. Parfois un
fontis tait profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix;
quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase tait ici presque
solide, l presque liquide. Dans le fontis Lunire, un homme et mis un
jour  disparatre, tandis qu'il et t dvor en cinq minutes par le
bourbier Phlippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou
moins de densit. Une enfant se sauve o un homme se perd. La premire
loi de salut, c'est de se dpouiller de toute espce de chargement.
Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'tait par l que
commenait tout goutier qui sentait le sol flchir sous lui.

Les fontis avaient des causes diverses: friabilit du sol; quelque
boulement  une profondeur hors de la porte de l'homme; les violentes
averses de l't; l'onde incessante de l'hiver; les longues petites
pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain
marneux ou sablonneux chassait les votes des galeries souterraines et
les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier clatait et se
fendait sous cette crasante pousse. Le tassement du Panthon a
oblitr de cette faon, il y a un sicle, une partie des caves de la
montagne Sainte-Genevive. Quand un gout s'effondrait sous la pression
des maisons, le dsordre, dans certaines occasions, se traduisait en
haut dans la rue par une espce d'carts en dents de scie entre les
pavs; cette dchirure se dveloppait en ligne serpentante dans toute la
longueur de la vote lzarde, et alors, le mal tant visible, le remde
pouvait tre prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intrieur
ne se rvlait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-l, malheur
aux goutiers. Entrant sans prcaution dans l'gout dfonc, ils
pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques
puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs
noms; entre autres celui de l'goutier qui s'enlisa dans un effondrement
sous le cagnard de la rue Carme-Prenant, un nomm Blaise Poutrain; ce
Blaise Poutrain tait frre de Nicolas Poutrain qui fut le dernier
fossoyeur du cimetire dit charnier des Innocents en 1785, poque o ce
cimetire mourut.

Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous
venons de parler, l'un des hros du sige de Lrida o l'on donna
l'assaut en bas de soie, violons en tte. D'Escoubleau, surpris une nuit
chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrire de
l'gout Beautreillis o il s'tait rfugi pour chapper au duc. Madame
de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et
oublia de pleurer  force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a
pas d'amour qui tienne; le cloaque l'teint. Hro refuse de laver le
cadavre de Landre. Thisb se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!




Chapitre VI

Le fontis


Jean Valjean se trouvait en prsence d'un fontis.

Ce genre d'croulement tait alors frquent dans le sous-sol des
Champs-lyses, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu
conservateur des constructions souterraines  cause de son excessive
fluidit. Cette fluidit dpasse l'inconsistance des sables mme du
quartier Saint-Georges, qui n'ont pu tre vaincus que par un enrochement
sur bton, et des couches glaiseuses infectes de gaz du quartier des
Martyrs, si liquides que le passage n'a pu tre pratiqu sous la galerie
des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a dmoli
sous le faubourg Saint-Honor, pour le reconstruire, le vieil gout en
pierre o nous voyons en ce moment Jean Valjean engag, le sable
mouvant, qui est le sous-sol des Champs-lyses jusqu' la Seine, fit
obstacle au point que l'opration dura prs de six mois, au grand rcri
des riverains, surtout des riverains  htels et  carrosses. Les
travaux furent plus que malaiss; ils furent dangereux. Il est vrai
qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.

Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la
veille. Un flchissement du pav mal soutenu par le sable sous-jacent
avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'tant
faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqu, s'tait affaiss
dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurit
tait l plus paisse que partout ailleurs. C'tait un trou de boue dans
une caverne de nuit.

Jean Valjean sentit le pav se drober sous lui. Il entra dans cette
fange. C'tait de l'eau  la surface, de la vase au fond. Il fallait
bien passer. Revenir sur ses pas tait impossible. Marius tait
expirant, et Jean Valjean extnu. O aller d'ailleurs? Jean Valjean
avana. Du reste la fondrire parut peu profonde aux premiers pas. Mais
 mesure qu'il avanait, ses pieds plongeaient. Il eut bientt de la
vase jusqu' mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait,
exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de
l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau  la ceinture.
Il ne pouvait dj plus reculer. Il enfonait de plus en plus. Cette
vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait videmment en
porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer,
isolment. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui
tait un cadavre peut-tre.

L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est  peine
s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe o il tait. La
densit, qui tait le soutien, tait aussi l'obstacle. Il soulevait
toujours Marius, et, avec une dpense de force inoue, il avanait; mais
il enfonait. Il n'avait plus que la tte hors de l'eau, et ses deux
bras levant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du dluge, une
mre qui fait ainsi de son enfant.

Il enfona encore, il renversa sa face en arrire pour chapper  l'eau
et pouvoir respirer; qui l'et vu dans cette obscurit et cru voir un
masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui
la tte pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort
dsespr, et lana son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi
de solide. Un point d'appui. Il tait temps.

Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce
point d'appui. Cela lui fit l'effet de la premire marche d'un escalier
remontant  la vie.

Ce point d'appui, rencontr dans la vase au moment suprme, tait le
commencement de l'autre versant du radier, qui avait pli sans se briser
et s'tait courb sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les
pavages bien construits font vote et ont de ces fermets-l. Ce
fragment de radier, submerg en partie, mais solide, tait une vritable
rampe, et, une fois sur cette rampe, on tait sauv. Jean Valjean
remonta ce plan inclin et arriva de l'autre ct de la fondrire.

En sortant de l'eau, il se heurta  une pierre et tomba sur les genoux.
Il trouva que c'tait juste, et y resta quelque temps, l'me abme dans
on ne sait quelle parole  Dieu.

Il se redressa, frissonnant, glac, infect, courb sous ce mourant qu'il
tranait, tout ruisselant de fange, l'me pleine d'une trange clart.




Chapitre VII

Quelque fois on choue o l'on croit dbarquer


Il se remit en route encore une fois.

Du reste, s'il n'avait pas laiss sa vie dans le fontis, il semblait y
avoir laiss sa force. Ce suprme effort l'avait puis. Sa lassitude
tait maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il tait
oblig de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut
s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il
crut qu'il demeurerait l. Mais si sa vigueur tait morte, son nergie
ne l'tait point. Il se releva.

Il marcha dsesprment, presque vite, fit ainsi une centaine de pas,
sans dresser la tte, presque sans respirer, et tout  coup se cogna au
mur. Il tait parvenu  un coude de l'gout, et, en arrivant tte basse
au tournant, il avait rencontr la muraille. Il leva les yeux, et 
l'extrmit du souterrain, l-bas, devant lui, loin, trs loin, il
aperut une lumire. Cette fois, ce n'tait pas la lumire terrible;
c'tait la lumire bonne et blanche. C'tait le jour.

Jean Valjean voyait l'issue.

Une me damne qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout  coup
la sortie de la ghenne, prouverait ce qu'prouva Jean Valjean. Elle
volerait perdument avec le moignon de ses ailes brles vers la porte
radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le
poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il
ne marcha.  mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en
plus distinctement. C'tait une arche cintre, moins haute que la vote
qui se restreignait par degrs et moins large que la galerie qui se
resserrait en mme temps que la vote s'abaissait. Le tunnel finissait
en intrieur d'entonnoir; rtrcissement vicieux, imit des guichets de
maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un gout, et
qui a t corrig depuis.

Jean Valjean arriva  l'issue. L, il s'arrta.

C'tait bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.

L'arche tait ferme d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute
apparence, tournait rarement sur ses gonds oxyds, tait assujettie 
son chambranle de pierre par une serrure paisse qui, rouge de rouille,
semblait une norme brique. On voyait le trou de la clef, et le pne
robuste profondment plong dans la gche de fer. La serrure tait
visiblement ferme  double tour. C'tait une de ces serrures de
bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.

Au del de la grille, le grand air, la rivire, le jour, la berge trs
troite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce
gouffre o l'on se drobe si aisment, le large horizon, la libert. On
distinguait  droite, en aval, le pont d'Ina, et  gauche, en amont, le
pont des Invalides; l'endroit et t propice pour attendre la nuit et
s'vader. C'tait un des points les plus solitaires de Paris; la berge
qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient 
travers les barreaux de la grille.

Il pouvait tre huit heures et demie du soir. Le jour baissait.

Jean Valjean dposa Marius le long du mur sur la partie sche du radier,
puis marcha  la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la
secousse fut frntique, l'branlement nul. La grille ne bougea pas.
Jean Valjean saisit les barreaux l'un aprs l'autre, esprant pouvoir
arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte
ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre
ne sont pas plus solides dans leurs alvoles. Pas de levier; pas de
pese possible. L'obstacle tait invincible. Aucun moyen d'ouvrir la
porte.

Fallait-il donc finir l? Que faire? que devenir? Rtrograder;
recommencer le trajet effrayant qu'il avait dj parcouru; il n'en avait
pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrire
d'o l'on ne s'tait tir que par miracle? Et aprs la fondrire, n'y
avait-il pas cette ronde de police  laquelle, certes, on n'chapperait
pas deux fois? Et puis, o aller? quelle direction prendre? Suivre la
pente, ce n'tait point aller au but. Arrivt-on  une autre issue, on
la trouverait obstrue d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties
taient indubitablement closes de cette faon. Le hasard avait descell
la grille par laquelle on tait entr, mais videmment toutes les autres
bouches de l'gout taient fermes. On n'avait russi qu' s'vader dans
une prison.

C'tait fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean tait inutile.
L'puisement aboutissait  l'avortement.

Ils taient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la
mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant
dans les tnbres l'pouvantable araigne.

Il tourna le dos  la grille, et tomba sur le pav, plutt terrass
qu'assis, prs de Marius, toujours sans mouvement et sa tte s'affaissa
entre ses genoux. Pas d'issue. C'tait la dernire goutte de l'angoisse.

 qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni  lui-mme, ni 
Marius. Il pensait  Cosette.




Chapitre VIII

Le pan de l'habit dchir


Au milieu de cet anantissement, une main se posa sur son paule, et une
voix qui parlait bas lui dit:

--Part  deux.

Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rve comme le
dsespoir. Jean Valjean crut rver. Il n'avait point entendu de pas.
tait-ce possible? Il leva les yeux.

Un homme tait devant lui.

Cet homme tait vtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses
souliers dans sa main gauche; il les avait videmment ts pour pouvoir
arriver jusqu' Jean Valjean, sans qu'on l'entendt marcher.

Jean Valjean n'eut pas un moment d'hsitation. Si imprvue que ft la
rencontre, cet homme lui tait connu. Cet homme tait Thnardier.

Quoique rveill, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitu aux
alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit
possession sur-le-champ de toute sa prsence d'esprit. D'ailleurs la
situation ne pouvait empirer, un certain degr de dtresse n'est plus
capable de crescendo, et Thnardier lui-mme ne pouvait ajouter de la
noirceur  cette nuit.

Il y eut un instant d'attente.

Thnardier, levant sa main droite  la hauteur de son front, s'en fit
un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce
qui, avec un lger pincement de la bouche, caractrise l'attention
sagace d'un homme qui cherche  en reconnatre un autre. Il n'y russit
point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et
tait d'ailleurs si dfigur, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi
il et t mconnaissable. Au contraire, clair de face par la lumire
de la grille, clart de cave, il est vrai, livide, mais prcise dans sa
lividit, Thnardier, comme dit l'nergique mtaphore banale, sauta tout
de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette ingalit de conditions
suffisait pour assurer quelque avantage  Jean Valjean dans ce
mystrieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les
deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voil et
Thnardier dmasqu.

Jean Valjean s'aperut tout de suite que Thnardier ne le reconnaissait
pas.

Ils se considrrent un moment dans cette pnombre, comme s'ils se
prenaient mesure. Thnardier rompit le premier le silence.

--Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne rpondit pas.

Thnardier continua:

--Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles
d'ici.

--C'est vrai, dit Jean Valjean.

--Eh bien, part  deux.

--Que veux-tu dire?

--Tu as tu l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thnardier montrait
du doigt Marius. Il poursuivit:

--Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois tre un ami.

Jean Valjean commena  comprendre. Thnardier le prenait pour un
assassin.

Thnardier reprit:

--coute, camarade. Tu n'as pas tu cet homme sans regarder ce qu'il
avait dans ses poches. Donne-moi ma moiti. Je t'ouvre la porte.

Et, tirant  demi une grosse clef de dessous sa blouse toute troue, il
ajouta:

--Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voil.

Jean Valjean demeura stupide, le mot est du vieux Corneille, au point
de douter que ce qu'il voyait ft rel. C'tait la providence
apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de
Thnardier.

Thnardier fourra son poing dans une large poche cache sous sa blouse,
en tira une corde et la tendit  Jean Valjean.

--Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le march.

--Pourquoi faire, une corde?

--Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a l un
tas de gravats.

--Pourquoi faire, une pierre?

--Imbcile, puisque tu vas jeter le pantre  la rivire, il te faut une
pierre et une corde, sans quoi a flotterait sur l'eau.

Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces
acceptations machinales.

Thnardier fit claquer ses doigts comme  l'arrive d'une ide subite:

--Ah , camarade, comment as-tu fait pour te tirer l-bas de la
fondrire? je n'ai pas os m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.

Aprs une pause, il ajouta:

--Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y rpondre.
C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge
d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de
parler trop haut. C'est gal, parce que je ne vois pas ta figure et
parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne
sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cass ce
monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la
rivire, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un
bon garon dans la peine, a me botte.

Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement 
le faire parler. Il lui poussa l'paule, de faon  tcher de le voir de
profil, et s'cria sans sortir pourtant du mdium o il maintenait sa
voix:

-- propos de la fondrire, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas
jet l'homme?

Jean Valjean garda le silence.

Thnardier reprit en haussant jusqu' sa pomme d'Adam la loque qui lui
servait de cravate, geste qui complte l'air capable d'un homme srieux:

--Au fait, tu as peut-tre agi sagement. Les ouvriers demain en venant
boucher le trou auraient,  coup sr, trouv le pantinois oubli l, et
on aurait pu, fil  fil, brin  brin, pincer ta trace, et arriver
jusqu' toi. Quelqu'un a pass par l'gout. Qui? par o est-il sorti?
l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'gout est tratre,
et vous dnonce. Une telle trouvaille est une raret, cela appelle
l'attention, peu de gens se servent de l'gout pour leurs affaires,
tandis que la rivire est  tout le monde. La rivire, c'est la vraie
fosse. Au bout d'un mois, on vous repche l'homme aux filets de
Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne,
quoi! Qui a tu cet homme? Paris. Et la justice n'informe mme pas. Tu
as bien fait.

Plus Thnardier tait loquace, plus Jean Valjean tait muet, Thnardier
lui secoua de nouveau l'paule.

--Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef,
montre-moi ton argent.

Thnardier tait hagard, fauve, louche, un peu menaant, pourtant
amical.

Il y avait une chose trange; les allures de Thnardier n'taient pas
simples; il n'avait pas l'air tout  fait  son aise; tout en
n'affectant pas d'air mystrieux, il parlait bas; de temps en temps, il
mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il tait difficile
de deviner pourquoi. Il n'y avait l personne qu'eux deux. Jean Valjean
pensa que d'autres bandits taient peut-tre cachs dans quelque recoin,
pas trs loin, et que Thnardier ne se souciait pas de partager avec
eux.

Thnardier reprit:

--Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?

Jean Valjean se fouilla.

C'tait, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent
sur lui. La sombre vie d'expdients  laquelle il tait condamn lui en
faisait une loi. Cette fois pourtant il tait pris au dpourvu. En
mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait
oubli, lugubrement absorb qu'il tait, d'emporter son portefeuille. Il
n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se
montait  une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempe
de fange, et tala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pices
de cinq francs et cinq ou six gros sous.

Thnardier avana la lvre infrieure avec une torsion de cou
significative.

--Tu l'as tu pour pas cher, dit-il.

Il se mit  palper, en toute familiarit, les poches de Jean Valjean et
les poches de Marius. Jean Valjean, proccup surtout de tourner le dos
au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius,
Thnardier, avec une dextrit d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher,
sans que Jean Valjean s'en apert, un lambeau qu'il cacha sous sa
blouse, pensant probablement que ce morceau d'toffe pourrait lui servir
plus tard  reconnatre l'homme assassin et l'assassin. Il ne trouva du
reste rien de plus que les trente francs.

--C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que a.

Et, oubliant son mot: _part  deux_, il prit tout.

Il hsita un peu devant les gros sous. Rflexion faite, il les prit
aussi en grommelant:

--N'importe! c'est suriner les gens  trop bon march.

Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.

--Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme  la foire,
on paye en sortant. Tu as pay, sors.

Et il se mit  rire.

Avait-il, en apportant  un inconnu l'aide de cette clef et en faisant
sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et
dsintresse de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de
douter.

Thnardier aida Jean Valjean  replacer Marius sur ses paules, puis il
se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe
 Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa
bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection
faite, il mit la clef dans la serrure. Le pne glissa et la porte
tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit trs
doucement. Il tait visible que cette grille et ces gonds, huils avec
soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'et pens. Cette douceur tait
sinistre; on y sentait les alles et venues furtives, les entres et les
sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime.
L'gout tait videmment en complicit avec quelque bande mystrieuse.
Cette grille taciturne tait une receleuse.

Thnardier entre-billa la porte, livra tout juste passage  Jean
Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et
replongea dans l'obscurit, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il
semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment aprs,
cette hideuse providence tait rentre dans l'invisible.

Jean Valjean se trouva dehors.




Chapitre IX

Marius fait l'effet d'tre mort  quelqu'un qui s'y connat


Il laissa glisser Marius sur la berge.

Ils taient dehors!

Les miasmes, l'obscurit, l'horreur, taient derrire lui. L'air
salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout
autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couch en
plein azur. Le crpuscule s'tait fait; la nuit venait, la grande
libratrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre
pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un
calme norme. La rivire arrivait  ses pieds avec le bruit d'un baiser.
On entendait le dialogue arien des nids qui se disaient bonsoir dans
les ormes des Champs-lyses. Quelques toiles, piquant faiblement le
bleu ple du znith et visibles  la seule rverie, faisaient dans
l'immensit de petits resplendissements imperceptibles. Le soir
dployait sur la tte de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.

C'tait l'heure indcise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait
dj assez de nuit pour qu'on pt s'y perdre  quelque distance, et
encore assez de jour pour qu'on pt s'y reconnatre de prs.

Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrsistiblement vaincu par
toute cette srnit auguste et caressante; il y a de ces minutes
d'oubli; la souffrance renonce  harceler le misrable; tout s'clipse
dans la pense; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le
crpuscule qui rayonne, et  l'imitation du ciel qui s'illumine, l'me
s'toile. Jean Valjean ne put s'empcher de contempler cette vaste ombre
claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le
majestueux silence du ciel ternel un bain d'extase et de prire. Puis,
vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba
vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en
jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupires de Marius
ne se soulevrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.

Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivire, quand
tout  coup il sentit je ne sais quelle gne, comme lorsqu'on a, sans le
voir, quelqu'un derrire soi.

Nous avons dj indiqu ailleurs cette impression, que tout le monde
connat.

Il se retourna.

Comme tout  l'heure, quelqu'un en effet tait derrire lui.

Un homme de haute stature, envelopp d'une longue redingote, les bras
croiss, et portant dans son poing droit un casse-tte dont on voyait la
pomme de plomb, se tenait debout  quelques pas en arrire de Jean
Valjean accroupi sur Marius.

C'tait, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en et
eu peur  cause du crpuscule, et un homme rflchi  cause du
casse-tte.

Jean Valjean reconnut Javert.

Le lecteur a devin sans doute que le traqueur de Thnardier n'tait
autre que Javert. Javert, aprs sa sortie inespre de la barricade,
tait all  la prfecture de police, avait rendu verbalement compte au
prfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris
immdiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note
saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite
aux Champs-lyses, laquelle depuis quelque temps veillait l'attention
de la police. L, il avait aperu Thnardier et l'avait suivi. On sait
le reste.

On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean
Valjean, tait une habilet de Thnardier. Thnardier sentait Javert
toujours l; l'homme guett a un flair qui ne le trompe pas; il fallait
jeter un os  ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'tait la part du
feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thnardier, en mettant dehors Jean
Valjean  sa place, donnait une proie  la police, lui faisait lcher sa
piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, rcompensait
Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente
francs, et comptait bien, quant  lui, s'chapper  l'aide de cette
diversion.

Jean Valjean tait pass d'un cueil  l'autre.

Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thnardier en Javert,
c'tait rude.

Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se
ressemblait plus  lui-mme. Il ne dcroisa pas les bras, assura son
casse-tte dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une
voix brve et calme:

--Qui tes-vous?

--Moi.

--Qui, vous?

--Jean Valjean.

Javert mit le casse-tte entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le
torse, posa ses deux mains puissantes sur les paules de Jean Valjean,
qui s'y embotrent comme dans deux taux, l'examina, et le reconnut.
Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert tait terrible.

Jean Valjean demeura inerte sous l'treinte de Javert comme un lion qui
consentirait  la griffe d'un lynx.

--Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin
je me considre comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donn mon
adresse pour chercher  vous chapper. Prenez-moi. Seulement,
accordez-moi une chose.

Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa
prunelle fixe. Son menton fronc poussait ses lvres vers son nez, signe
de rverie farouche. Enfin, il lcha Jean Valjean, se dressa tout d'une
pice, reprit  plein poignet le casse-tte, et, comme dans un songe,
murmura plutt qu'il ne pronona cette question:

--Que faites-vous l? et qu'est-ce que c'est que cet homme?

Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.

Jean Valjean rpondit, et le son de sa voix parut rveiller Javert:

--C'est de lui prcisment que je voulais vous parler. Disposez de moi
comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord  le rapporter chez lui. Je
ne vous demande que cela.

La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois
qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit
pas non.

Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans
l'eau, et essuya le front ensanglant de Marius.

--Cet homme tait  la barricade, dit-il  demi-voix et comme se parlant
 lui-mme. C'est celui qu'on appelait Marius.

Espion de premire qualit, qui avait tout observ, tout cout, tout
entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui piait mme dans
l'agonie, et qui, accoud sur la premire marche du spulcre, avait pris
des notes.

Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.

--C'est un bless, dit Jean Valjean.

--C'est un mort, dit Javert.

Jean Valjean rpondit:

--Non. Pas encore.

--Vous l'avez donc apport de la barricade ici? observa Javert.

Il fallait que sa proccupation ft profonde pour qu'il n'insistt point
sur cet inquitant sauvetage par l'gout, et pour qu'il ne remarqut
mme pas le silence de Jean Valjean aprs sa question.

Jean Valjean, de son ct, semblait avoir une pense unique. Il reprit:

--Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son
aeul....--Je ne sais plus le nom.

Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille,
l'ouvrit  la page crayonne par Marius, et le tendit  Javert.

Il y avait encore dans l'air assez de clart flottante pour qu'on pt
lire. Javert, en outre, avait dans l'oeil la phosphorescence fline des
oiseaux de nuit. Il dchiffra les quelques lignes crites par Marius, et
grommela:

--Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numro 6.

Puis il cria:

--Cocher!

On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.

Javert garda le portefeuille de Marius.

Un moment aprs, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir,
tait sur la berge, Marius tait dpos sur la banquette du fond, et
Javert s'asseyait prs de Jean Valjean sur la banquette de devant.

La portire referme, le fiacre s'loigna rapidement, remontant les
quais dans la direction de la Bastille.

Ils quittrent les quais et entrrent dans les rues. Le cocher,
silhouette noire sur son sige, fouettait ses chevaux maigres. Silence
glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adoss au coin du
fond, la tte abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes
roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean
semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine
de nuit, dont l'intrieur, chaque fois qu'elle passait devant un
rverbre, apparaissait lividement blmi comme par un clair
intermittent, le hasard runissait et semblait confronter lugubrement
les trois immobilits tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.




Chapitre X

Rentre de l'enfant prodigue de sa vie


 chaque cahot du pav, une goutte de sang tombait des cheveux de
Marius.

Il tait nuit close quand le fiacre arriva au numro 6 de la rue des
Filles-du-Calvaire.

Javert mit pied  terre le premier, constata d'un coup d'oeil le numro
au-dessus de la porte cochre, et, soulevant le lourd marteau de fer
battu, histori  la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui
s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et
Javert le poussa. Le portier se montra  demi, billant, vaguement
rveill, une chandelle  la main.

Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais;
surtout les jours d'meute. Ce bon vieux quartier, effarouch par la
rvolution, se rfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils
entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tte sous leur
couverture.

Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean
Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.

Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les
vtements qui taient largement dchirs, tta la poitrine et s'assura
que le coeur battait encore. Il battait mme un peu moins faiblement,
comme si le mouvement de la voiture avait dtermin une certaine reprise
de la vie.

Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en
prsence du portier d'un factieux.

--Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?

--C'est ici. Que lui voulez-vous?

--On lui rapporte son fils.

--Son fils? dit le portier avec hbtement.

--Il est mort.

Jean Valjean, qui venait, dguenill et souill, derrire Javert, et que
le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tte que
non.

Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean
Valjean.

Javert continua:

--Il est all  la barricade, et le voil.

-- la barricade! s'cria le portier.

--Il s'est fait tuer. Allez rveiller le pre.

Le portier ne bougeait pas.

--Allez donc! reprit Javert.

Et il ajouta:

--Demain il y aura ici de l'enterrement.

Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique taient classs
catgoriquement, ce qui est le commencement de la prvoyance et de la
surveillance, et chaque ventualit avait son compartiment; les faits
possibles taient en quelque sorte dans des tiroirs d'o ils sortaient,
selon l'occasion, en quantits variables; il y avait, dans la rue, du
tapage, de l'meute, du carnaval, de l'enterrement.

Le portier se borna  rveiller Basque. Basque rveilla Nicolette;
Nicolette rveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-pre, on le
laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tt.

On monta Marius au premier tage, sans que personne, du reste, s'en
apert dans les autres parties de la maison, et on le dposa sur un
vieux canap dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que
Basque allait chercher un mdecin et que Nicolette ouvrait les armoires
 linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'paule. Il
comprit, et redescendit, ayant derrire lui le pas de Javert qui le
suivait.

Le portier les regarda partir comme il les avait regards arriver, avec
une somnolence pouvante.

Ils remontrent dans le fiacre, et le cocher sur son sige.

--Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.

--Laquelle? demanda rudement Javert.

--Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce
que vous voudrez.

Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentr dans le
collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.

--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Arm, numro 7.




Chapitre XI

branlement dans l'absolu


Ils ne desserrrent plus les dents de tout le trajet.

Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commenc; avertir
Cosette, lui dire o tait Marius, lui donner peut-tre quelque autre
indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions
suprmes. Quant  lui, quant  ce qui le concernait personnellement,
c'tait fini; il tait saisi par Javert et n'y rsistait pas; un autre
que lui, en une telle situation, et peut tre vaguement song  cette
corde que lui avait donne Thnardier et aux barreaux du premier cachot
o il entrerait; mais, depuis l'vque, il y avait dans Jean Valjean
devant tout attentat, ft-ce contre lui-mme, insistons-y, une profonde
hsitation religieuse.

Le suicide, cette mystrieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut
contenir dans une certaine mesure la mort de l'me, tait impossible 
Jean Valjean.

 l'entre de la rue de l'Homme-Arm, le fiacre s'arrta, cette rue
tant trop troite pour que les voitures puissent y pntrer. Javert et
Jean Valjean descendirent.

Le cocher reprsenta humblement  monsieur l'inspecteur que le velours
d'Utrecht de sa voiture tait tout tach par le sang de l'homme
assassin et par la boue de l'assassin. C'tait l ce qu'il avait
compris. Il ajouta qu'une indemnit lui tait due. En mme temps, tirant
de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bont
de lui crire dessus un petit bout d'attestation comme quoi.

Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:

--Combien te faut-il, y compris ta station et la course?

--Il y a sept heures et quart, rpondit le cocher, et mon velours tait
tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.

Javert tira de sa poche quatre napolons et congdia le fiacre.

Jean Valjean pensa que l'intention de Javert tait de le conduire  pied
au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout
prs.

Ils s'engagrent dans la rue. Elle tait, comme d'habitude, dserte.
Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivrent au numro 7. Jean Valjean
frappa. La porte s'ouvrit.

--C'est bien, dit Javert. Montez.

Il ajouta avec une expression trange et comme s'il faisait effort en
parlant de la sorte:

--Je vous attends ici.

Jean Valjean regarda Javert. Cette faon de faire tait peu dans les
habitudes de Javert. Cependant, que Javert et maintenant en lui une
sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde  la
souris une libert de la longueur de sa griffe, rsolu qu'tait Jean
Valjean  se livrer et  en finir, cela ne pouvait le surprendre
beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui
tait couch et qui avait tir le cordon de son lit: C'est moi! et monta
l'escalier.

Parvenu au premier tage, il fit une pause. Toutes les voies
douloureuses ont des stations. La fentre du palier, qui tait une
fentre-guillotine, tait ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes
maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le rverbre
de la rue, situ prcisment en face, jetait quelque lumire sur les
marches, ce qui faisait une conomie d'clairage.

Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tte 
cette fentre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le rverbre
l'clairait d'un bout  l'autre. Jean Valjean eut un blouissement de
stupeur; il n'y avait plus personne.

Javert s'en tait all.




Chapitre XII

L'aeul


Basque et le portier avaient transport dans le salon Marius toujours
tendu sans mouvement sur le canap o on l'avait dpos en arrivant. Le
mdecin, qu'on avait t chercher, tait accouru. La tante Gillenormand
s'tait leve.

La tante Gillenormand allait et venait, pouvante, joignant les mains,
et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible!
Elle ajoutait par moments: Tout va tre confondu de sang! Quand la
premire horreur fut passe, une certaine philosophie de la situation se
fit jour jusqu' son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela
devait finir comme a! Elle n'alla point jusqu'au: _Je l'avais bien
dit!_ qui est d'usage dans les occasions de ce genre.

Sur l'ordre du mdecin, un lit de sangle avait t dress prs du
canap. Le mdecin examina Marius et, aprs avoir constat que le pouls
persistait, que le bless n'avait  la poitrine aucune plaie pntrante,
et que le sang du coin des lvres venait des fosses nasales, il le fit
poser  plat sur le lit, sans oreiller, la tte sur le mme plan que le
corps, et mme un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la
respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on dshabillait
Marius, se retira. Elle se mit  dire son chapelet dans sa chambre.

Le torse n'tait atteint d'aucune lsion intrieure; une balle, amortie
par le portefeuille, avait dvi et fait le tour des ctes avec une
dchirure hideuse, mais sans profondeur, et par consquent sans danger.
La longue marche souterraine avait achev la dislocation de la clavicule
casse, et il y avait l de srieux dsordres. Les bras taient sabrs.
Aucune balafre ne dfigurait le visage; la tte pourtant tait comme
couverte de hachures; que deviendraient ces blessures  la tte?
s'arrtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crne? On ne
pouvait le dire encore. Un symptme grave, c'est qu'elles avaient caus
l'vanouissement, et l'on ne se rveille pas toujours de ces
vanouissements-l. L'hmorragie, en outre, avait puis le bless. 
partir de la ceinture, le bas du corps avait t protg par la
barricade.

Basque et Nicolette dchiraient des linges et prparaient des bandes;
Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le
mdecin avait provisoirement arrt le sang des plaies avec des galettes
d'ouate.  ct du lit, trois bougies brlaient sur une table o la
trousse de chirurgie tait tale. Le mdecin lava le visage et les
cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un
instant. Le portier, sa chandelle  la main, clairait.

Le mdecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un
signe de tte ngatif, comme s'il rpondait  quelque question qu'il
s'adressait intrieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystrieux
dialogues du mdecin avec lui-mme.

Au moment o le mdecin essuyait la face et touchait lgrement du doigt
les paupires toujours fermes, une porte s'ouvrit au fond du salon, et
une longue figure ple apparut.

C'tait le grand-pre.

L'meute, depuis deux jours, avait fort agit, indign et proccup M.
Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit prcdente, et il avait eu la
fivre toute la journe. Le soir, il s'tait couch de trs bonne heure,
recommandant qu'on verrouillt tout dans la maison, et, de fatigue, il
s'tait assoupi.

Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand
tait contigu au salon, et, quelques prcautions qu'on et prises, le
bruit l'avait rveill. Surpris de la fente de lumire qu'il voyait  sa
porte, il tait sorti de son lit et tait venu  ttons.

Il tait sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte
entre-bille, la tte un peu penche en avant, et branlante, le corps
serr dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un
suaire, tonn; et il avait l'air d'un fantme qui regarde dans un
tombeau.

Il aperut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc
d'une blancheur de cire, les yeux ferms, la bouche ouverte, les lvres
blmes, nu jusqu' la ceinture, taillad partout de plaies vermeilles,
immobile, vivement clair.

L'aeul eut de la tte aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des
membres ossifis, ses yeux dont la corne tait jaune  cause du grand
ge se voilrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit
en un instant les angles terreux d'une tte de squelette, ses bras
tombrent pendants comme si un ressort s'y ft bris, et sa stupeur se
traduisit par l'cartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes
tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par
l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hrisses de
poils blancs, et il murmura:

--Marius!

--Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est all  la
barricade, et....

--Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!

Alors une sorte de transfiguration spulcrale redressa ce centenaire
droit comme un jeune homme.

--Monsieur, dit-il, c'est vous le mdecin. Commencez par me dire une
chose. Il est mort, n'est-ce pas?

Le mdecin, au comble de l'anxit, garda le silence.

M. Gillenormand se tordit les mains avec un clat de rire effrayant.

--Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine
de moi! C'est contre moi qu'il a fait a! Ah! buveur de sang! c'est
comme cela qu'il me revient! Misre de ma vie, il est mort!

Il alla  la fentre, l'ouvrit toute grande comme s'il touffait, et,
debout devant l'ombre, il se mit  parler dans la rue  la nuit:

--Perc, sabr, gorg, extermin, dchiquet, coup en morceaux!
voyez-vous a, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je
lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon
lit son portrait du temps qu'il tait petit enfant! Il savait bien qu'il
n'avait qu' revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je
restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant
que faire, et que j'en tais imbcile! Tu savais bien cela, que tu
n'avais qu' rentrer, et qu' dire: C'est moi, et que tu serais le
matre de la maison, et que je t'obirais, et que tu ferais tout ce que
tu voudrais de ta vieille ganache de grand-pre! Tu le savais bien, et
tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es all aux
barricades, et tu t'es fait tuer par mchancet! pour te venger de ce
que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est a qui
est infme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est
mort. Voil mon rveil.

Le mdecin, qui commenait  tre inquiet de deux cts, quitta un
moment Marius et alla  M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aeul se
retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants,
et lui dit avec calme:

--Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai
vu la mort de Louis XVI, je sais porter les vnements. Il y a une chose
qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout
le mal. Vous aurez des crivassiers, des parleurs, des avocats, des
orateurs, des tribunes, des discussions, des progrs, des lumires, des
droits de l'homme, de la libert de la presse, et voil comment on vous
rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable!
Tu! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous
demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois
de ma fentre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez
tort de croire que je suis en colre. On ne se met pas en colre contre
un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai lev. J'tais dj
vieux, qu'il tait encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa
petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne
grondassent pas, je bouchais  mesure avec ma canne les trous qu'il
faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a cri:  bas Louis
XVIII! et s'en est all. Ce n'est pas ma faute. Il tait tout rose et
tout blond. Sa mre est morte. Avez-vous remarqu que tous les petits
enfants sont blonds?  quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces
brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de
leurs pres. Je me le rappelle quand il tait haut comme ceci. Il ne
pouvait pas parvenir  prononcer les _d_. Il avait un parler si doux et
si obscur qu'on et cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant
l'Hercule Farnse, on faisait cercle pour s'merveiller et l'admirer,
tant il tait beau, cet enfant! C'tait une tte comme il y en a dans
les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma
canne, mais il savait bien que c'tait pour rire. Le matin, quand il
entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du
soleil. On ne peut pas se dfendre contre ces mioches-l. Ils vous
prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lchent plus. La vrit est
qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-l. Maintenant, qu'est-ce
que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos
Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! a ne peut pas passer comme a.

Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le
mdecin tait revenu, et il recommena  se tordre les bras. Les lvres
blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient
passer, comme des souffles dans un rle, des mots presque indistincts
qu'on entendait  peine:--Ah! sans coeur! Ah! clubiste! Ah! sclrat!
Ah! septembriseur!--Reproches  voix basse d'un agonisant  un cadavre.

Peu  peu, comme il faut toujours que les ruptions intrieures se
fassent jour, l'enchanement des paroles revint, mais l'aeul paraissait
n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix tait tellement sourde
et teinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abme:

--a m'est bien gal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas
dans Paris une drlesse qui n'et t heureuse de faire le bonheur de ce
misrable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est
all se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui,
pourquoi? Pour la rpublique! Au lieu d'aller danser  la Chaumire,
comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt
ans. La rpublique, belle fichue sottise! Pauvres mres, faites donc de
jolis garons! Allons, il est mort. a fera deux enterrements sous la
porte cochre. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux
du gnral Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce gnral Lamarque!
Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de
quoi rendre fou! Comprenez cela!  vingt ans! Et sans retourner la tte
pour regarder s'il ne laissait rien derrire lui! Voil maintenant les
pauvres vieux bonshommes qui sont forcs de mourir tout seuls. Crve
dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que
j'esprais, a va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai
cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'tre mort. De ce
coup-l, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur!  quoi bon lui faire
respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre
peine, imbcile de mdecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y
connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose  demi. Oui,
ce temps-ci est infme, infme, infme, et voil ce que je pense de
vous, de vos ides, de vos systmes, de vos matres, de vos oracles, de
vos docteurs, de vos garnements d'crivains, de vos gueux de
philosophes, et de toutes les rvolutions qui effarouchent depuis
soixante ans les nues de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as t
sans piti en te faisant tuer comme cela, je n'aurai mme pas de chagrin
de ta mort, entends-tu, assassin!

En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupires, et son regard,
encore voil par l'tonnement lthargique, s'arrta sur M. Gillenormand.

--Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon
fils bien-aim! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!

Et il tomba vanoui.




Livre quatrime--Javert draill




Chapitre I

Javert draill


Javert s'tait loign  pas lents de la rue de l'Homme-Arm.

Il marchait la tte baisse, pour la premire fois de sa vie, et, pour
la premire fois de sa vie galement, les mains derrire le dos.

Jusqu' ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de
Napolon, que celle qui exprime la rsolution, les bras croiss sur la
poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrire le dos,
lui tait inconnue. Maintenant, un changement s'tait fait; toute sa
personne, lente et sombre, tait empreinte d'anxit.

Il s'enfona dans les rues silencieuses.

Cependant, il suivait une direction.

Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes,
longea le quai, dpassa la Grve, et s'arrta,  quelque distance du
poste de la place du Chtelet,  l'angle du pont Notre-Dame. La Seine
fait l, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et
d'autre part entre le quai de la Mgisserie et le quai aux Fleurs, une
sorte de lac carr travers par un rapide.

Ce point de la Seine est redout des mariniers. Rien n'est plus
dangereux que ce rapide, resserr  cette poque et irrit par les
pilotis du moulin du pont, aujourd'hui dmoli. Les deux ponts, si
voisins l'un de l'autre, augmentent le pril; l'eau se hte
formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles;
elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des
ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les
hommes qui tombent l ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y
noient.

Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux
mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans
l'paisseur de ses favoris, il songea.

Une nouveaut, une rvolution, une catastrophe, venait de se passer au
fond de lui-mme; et il y avait de quoi s'examiner.

Javert souffrait affreusement.

Depuis quelques heures Javert avait cess d'tre simple. Il tait
troubl; ce cerveau, si limpide dans sa ccit, avait perdu sa
transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans
sa conscience le devoir se ddoubler, et il ne pouvait se le dissimuler.
Quand il avait rencontr si inopinment Jean Valjean sur la berge de la
Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie
et du chien qui retrouve son matre.

Il voyait devant lui deux routes galement droites toutes deux, mais il
en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans
sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes
taient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre.
Laquelle des deux tait la vraie?

Sa situation tait inexprimable.

Devoir la vie  un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser,
tre, en dpit de soi-mme, de plain-pied avec un repris de justice, et
lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et
lui dire  son tour: Sois libre; sacrifier  des motifs personnels le
devoir, cette obligation gnrale, et sentir dans ces motifs personnels
quelque chose de gnral aussi, et de suprieur peut-tre; trahir la
socit pour rester fidle  sa conscience; que toutes ces absurdits se
ralisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-mme, c'est ce
dont il tait atterr.

Une chose l'avait tonn, c'tait que Jean Valjean lui et fait grce,
et une chose l'avait ptrifi, c'tait que, lui Javert, il et fait
grce  Jean Valjean.

O en tait-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.

Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'tait mal; laisser Jean
Valjean libre, c'tait mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorit
tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forat montait
plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas,
dshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre,
il y avait de la chute. La destine a de certaines extrmits  pic sur
l'impossible, et au del desquelles la vie n'est plus qu'un prcipice.
Javert tait  une de ces extrmits-l.

Une de ses anxits, c'tait d'tre contraint de penser. La violence
mme de toutes ces motions contradictoires l'y obligeait. La pense,
chose inusite pour lui, et singulirement douloureuse.

Il y a toujours dans la pense une certaine quantit de rbellion
intrieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.

La pense, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle troit de ses
fonctions, et t pour lui, dans tous les cas, une inutilit et une
fatigue; mais la pense sur la journe qui venait de s'couler tait une
torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience aprs de
telles secousses, et se rendre compte de soi-mme  soi-mme.

Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert,
trouv bon de dcider, contre tous les rglements de police, contre
toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier,
une mise en libert; cela lui avait convenu; il avait substitu ses
propres affaires aux affaires publiques; n'tait-ce pas inqualifiable?
Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il
avait commise, il tremblait de la tte aux pieds.  quoi se rsoudre?
Une seule ressource lui restait: retourner en hte rue de l'Homme-Arm,
et faire crouer Jean Valjean. Il tait clair que c'tait cela qu'il
fallait faire. Il ne pouvait.

Quelque chose lui barrait le chemin de ce ct-l.

Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les
tribunaux, les sentences excutoires, la police et l'autorit? Javert
tait boulevers.

Un galrien sacr! un forat imprenable  la justice! et cela par le
fait de Javert!

Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour svir, l'homme fait pour
subir, que ces deux hommes, qui taient l'un et l'autre la chose de la
loi, en fussent venus  ce point de se mettre tous les deux au-dessus de
la loi, est-ce que ce n'tait pas effrayant?

Quoi donc! de telles normits arriveraient et personne ne serait puni!
Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et
lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!

Sa rverie devenait peu  peu terrible.

Il et pu  travers cette rverie se faire encore quelque reproche au
sujet de l'insurg rapport rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y
songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande.
D'ailleurs cet insurg tait videmment un homme mort, et, lgalement,
la mort teint la poursuite.

Jean Valjean, c'tait l le poids qu'il avait sur l'esprit.

Jean Valjean le dconcertait. Tous les axiomes qui avaient t les
points d'appui de toute sa vie s'croulaient devant cet homme. La
gnrosit de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres
faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traits de mensonges
et de folies, lui revenaient maintenant comme des ralits. M. Madeleine
reparaissait derrire Jean Valjean, et les deux figures se superposaient
de faon  n'en plus faire qu'une, qui tait vnrable. Javert sentait
que quelque chose d'horrible pntrait dans son me, l'admiration pour
un forat. Le respect d'un galrien, est-ce que c'est possible? Il en
frmissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se dbattre, il
tait rduit  confesser dans son for intrieur la sublimit de ce
misrable. Cela tait odieux.

Un malfaiteur bienfaisant, un forat compatissant, doux, secourable,
clment, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine,
prfrant la piti  la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre
son ennemi, sauvant celui qui l'a frapp, agenouill sur le haut de la
vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert tait contraint de
s'avouer que ce monstre existait.

Cela ne pouvait durer ainsi.

Certes, et nous y insistons, il ne s'tait pas rendu sans rsistance 
ce monstre,  cet ange infme,  ce hros hideux, dont il tait presque
aussi indign que stupfait. Vingt fois, quand il tait dans cette
voiture face  face avec Jean Valjean, le titre lgal avait rugi en lui.
Vingt fois, il avait t tent de se jeter sur Jean Valjean, de le
saisir et de le dvorer, c'est--dire de l'arrter. Quoi de plus simple
en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:--Voil un
repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur
dire:--Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser l ce damn,
ignorer le reste, et ne plus se mler de rien. Cet homme est  jamais le
prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus
juste? Javert s'tait dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir,
apprhender l'homme, et, alors comme  prsent, il n'avait pas pu; et
chaque fois que sa main s'tait convulsivement leve vers le collet de
Jean Valjean, sa main, comme sous un poids norme, tait retombe, et il
avait entendu au fond de sa pense une voix, une trange voix qui lui
criait:--C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la
cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.

Puis sa rflexion tombait sur lui-mme, et  ct de Jean Valjean
grandi, il se voyait, lui Javert, dgrad.

Un forat tait son bienfaiteur!

Mais aussi pourquoi avait-il permis  cet homme de le laisser vivre? Il
avait, dans cette barricade, le droit d'tre tu. Il aurait d user de
ce droit. Appeler les autres insurgs  son secours contre Jean Valjean,
se faire fusiller de force, cela valait mieux.

Sa suprme angoisse, c'tait la disparition de la certitude. Il se
sentait dracin. Le code n'tait plus qu'un tronon dans sa main. Il
avait affaire  des scrupules d'une espce inconnue. Il se faisait en
lui une rvlation sentimentale, entirement distincte de l'affirmation
lgale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honntet,
cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et
le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait  son me, le bienfait
accept et rendu, le dvouement, la misricorde, l'indulgence, les
violences faites par la piti  l'austrit, l'acception de personnes,
plus de condamnation dfinitive, plus de damnation, la possibilit d'une
larme dans l'oeil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant
en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les
tnbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait
l'horreur et l'blouissement. Hibou forc  des regards d'aigle.

Il se disait que c'tait donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que
l'autorit pouvait tre dcontenance, que la rgle pouvait rester court
devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que
l'imprvu se faisait obir, que la vertu d'un forat pouvait tendre un
pige  la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait tre
divin, que la destine avait de ces embuscades-l, et il songeait avec
dsespoir que lui-mme n'avait pas t  l'abri d'une surprise.

Il tait forc de reconnatre que la bont existait. Ce forat avait t
bon. Et lui-mme, chose inoue, il venait d'tre bon. Donc il se
dpravait.

Il se trouvait lche. Il se faisait horreur.

L'idal pour Javert, ce n'tait pas d'tre humain, d'tre grand, d'tre
sublime; c'tait d'tre irrprochable.

Or, il venait de faillir.

Comment en tait-il arriv l? comment tout cela s'tait-il pass? Il
n'aurait pu se le dire  lui-mme. Il prenait sa tte entre ses deux
mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas  se l'expliquer.

Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean 
la loi, dont Jean Valjean tait le captif, et dont lui, Javert, tait
l'esclave. Il ne s'tait pas avou un seul instant, pendant qu'il le
tenait, qu'il et la pense de le laisser aller. C'tait en quelque
sorte  son insu que sa main s'tait ouverte et l'avait lch.

Toutes sortes de nouveauts nigmatiques s'entr'ouvraient devant ses
yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des rponses, et
ses rponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forat, ce dsespr,
que j'ai poursuivi jusqu' le perscuter, et qui m'a eu sous son pied,
et qui pouvait se venger, et qui le devait tout  la fois pour sa
rancune et pour sa scurit, en me laissant la vie, en me faisant grce,
qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui
faisant grce  mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose
de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il
s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans
l'abme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins
d'pouvante de celui qui tait en haut que de celui qui tait en bas.
Sans tre le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe,
ou incrdule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'glise
tablie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de
l'ensemble social; l'ordre tait son dogme et lui suffisait; depuis
qu'il avait l'ge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police
 peu prs toute sa religion; tant, et nous employons ici les mots sans
la moindre ironie et dans leur acception la plus srieuse, tant, nous
l'avons dit, espion comme on est prtre. Il avait un suprieur, M.
Gisquet; il n'avait gure song jusqu' ce jour  cet autre suprieur,
Dieu.

Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinment, et en tait troubl.

Il tait dsorient de cette prsence inattendue; il ne savait que faire
de ce suprieur-l, lui qui n'ignorait pas que le subordonn est tenu de
se courber toujours, qu'il ne doit ni dsobir, ni blmer, ni discuter,
et que, vis--vis d'un suprieur qui l'tonne trop, l'infrieur n'a
d'autre ressource que sa dmission.

Mais comment s'y prendre pour donner sa dmission  Dieu?

Quoi qu'il en ft, et c'tait toujours l qu'il en revenait, un fait
pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction
pouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamn rcidiviste
en rupture de ban. Il venait d'largir un galrien. Il venait de voler
aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se
comprenait plus. Il n'tait pas sr d'tre lui-mme. Les raisons mmes
de son action lui chappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait
vcu jusqu' ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probit
tnbreuse. Cette foi le quittait, cette probit lui faisait dfaut.
Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vrits dont il ne voulait pas
l'obsdaient inexorablement. Il fallait dsormais tre un autre homme.
Il souffrait les tranges douleurs d'une conscience brusquement opre
de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui rpugnait de voir. Il se sentait
vid, inutile, disloqu de sa vie passe, destitu, dissous. L'autorit
tait morte en lui. Il n'avait plus de raison d'tre.

Situation terrible! tre mu.

tre le granit, et douter! tre la statue du chtiment fondue tout d'une
pice dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous
sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de dsobissant qui
ressemble presque  un coeur! en venir  rendre le bien pour le bien,
quoiqu'on se soit dit jusqu' ce jour que ce bien-l c'est le mal! tre
le chien de garde, et lcher! tre la glace, et fondre! tre la
tenaille, et devenir une main! se sentir tout  coup des doigts qui
s'ouvrent! lcher prise, chose pouvantable!

L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!

tre oblig de s'avouer ceci: l'infaillibilit n'est pas infaillible, il
peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code
a parl, la socit n'est pas parfaite, l'autorit est complique de
vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont
des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se mprendre!
voir une flure dans l'immense vitre bleue du firmament!

Ce qui se passait dans Javert, c'tait le Fampoux d'une conscience
rectiligne, la mise hors de voie d'une me, l'crasement d'une probit
irrsistiblement lance en ligne droite et se brisant  Dieu. Certes,
cela tait trange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mcanicien de
l'autorit, mont sur l'aveugle cheval de fer  voie rigide, puisse tre
dsaronn par un coup de lumire! que l'incommutable, le direct, le
correct, le gomtrique, le passif, le parfait, puisse flchir! qu'il y
ait pour la locomotive un chemin de Damas!

Dieu, toujours intrieur  l'homme, et rfractaire, lui la vraie
conscience,  la fausse, dfense  l'tincelle de s'teindre, ordre au
rayon de se souvenir du soleil, injonction  l'me de reconnatre le
vritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanit
imperdable, le coeur humain inamissible, ce phnomne splendide, le plus
beau peut-tre de nos prodiges intrieurs, Javert le comprenait-il?
Javert le pntrait-il? Javert s'en rendait-il compte? videmment non.
Mais sous la pression de cet incomprhensible incontestable, il sentait
son crne s'entr'ouvrir.

Il tait moins le transfigur que la victime de ce prodige. Il le
subissait, exaspr. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense
difficult d'tre. Il lui semblait que dsormais sa respiration tait
gne  jamais.

Avoir sur sa tte de l'inconnu, il n'tait pas accoutum  cela.

Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait t pour son regard
une surface nette, simple, limpide; l rien d'ignor, ni d'obscur; rien
qui ne ft dfini, coordonn, enchan, prcis, exact, circonscrit,
limit, ferm; tout prvu; l'autorit tait une chose plane; aucune
chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de
l'inconnu qu'en bas. L'irrgulier, l'inattendu, l'ouverture dsordonne
du chaos, le glissement possible dans un prcipice, c'tait l le fait
des rgions infrieures, des rebelles, des mauvais, des misrables.
Maintenant Javert se renversait en arrire, et il tait brusquement
effar par cette apparition inoue: un gouffre en haut.

Quoi donc! on tait dmantel de fond en comble! on tait dconcert,
absolument!  quoi se fier! Ce dont on tait convaincu s'effondrait!

Quoi! le dfaut de la cuirasse de la socit pouvait tre trouv par un
misrable magnanime! Quoi! un honnte serviteur de la loi pouvait se
voir tout  coup pris entre deux crimes, le crime de laisser chapper un
homme, et le crime de l'arrter! Tout n'tait pas certain dans la
consigne donne par l'tat au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des
impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela tait rel! tait-il vrai
qu'un ancien bandit, courb sous les condamnations, pt se redresser et
finir par avoir raison? tait-ce croyable? y avait-il donc des cas o la
loi devait se retirer devant le crime transfigur en balbutiant des
excuses?

Oui, cela tait! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non
seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'taient des
ralits. Il tait abominable que les faits rels pussent arriver  une
telle difformit.

Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient  tre les
preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie
allait-elle donc maintenant descendre de l-haut?

Ainsi,--et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion
d'optique de la consternation, tout ce qui et pu restreindre et
corriger son impression s'effaait, et la socit, et le genre humain,
et l'univers se rsumaient dsormais  ses yeux dans un linament simple
et terrible,--ainsi la pnalit, la chose juge, la force due  la
lgislation, les arrts des cours souveraines, la magistrature, le
gouvernement, la prvention et la rpression, la sagesse officielle,
l'infaillibilit lgale, le principe d'autorit, tous les dogmes sur
lesquels repose la scurit politique et civile, la souverainet, la
justice, la logique dcoulant du code, l'absolu social, la vrit
publique, tout cela, dcombre, monceau, chaos; lui-mme Javert, le
guetteur de l'ordre, l'incorruptibilit au service de la police, la
providence-dogue de la socit, vaincu et terrass; et sur toute cette
ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tte et l'aurole au front;
voil  quel bouleversement il en tait venu; voil la vision effroyable
qu'il avait dans l'me.

Que cela ft supportable. Non.

tat violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manires d'en sortir.
L'une d'aller rsolment  Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme
du bagne. L'autre....

Javert quitta le parapet, et, la tte haute cette fois, se dirigea d'un
pas ferme vers le poste indiqu par une lanterne  l'un des coins de la
place du Chtelet.

Arriv l, il aperut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien
qu' la faon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes
de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte
au sergent, et s'assit  la table du poste o brlait une chandelle. Il
y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas
pour les procs-verbaux ventuels et les consignations des rondes de
nuit.

Cette table, toujours complte par sa chaise de paille, est une
institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est
invariablement orne d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et
d'une grimace en carton pleine de pains  cacheter rouges, et elle est
l'tage infrieur du style officiel. C'est  elle que commence la
littrature de l'tat.

Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit  crire. Voici
ce qu'il crivit:

QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.

Premirement: je prie monsieur le prfet de jeter les yeux.

Deuximement: les dtenus arrivant de l'instruction tent leurs
souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille.
Plusieurs toussent en rentrant  la prison. Cela entrane des dpenses
d'infirmerie.

Troisimement: la filature est bonne, avec relais des agents de
distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions
importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu
que, si, pour une cause quelconque, un agent vient  faiblir dans le
service, l'autre le surveille et le supple.

Quatrimement: on ne s'explique pas pourquoi le rglement spcial de la
prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, mme
en la payant.

Cinquimement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux  la
cantine, ce qui permet  la cantinire de laisser toucher sa main aux
dtenus.

Siximement: les dtenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres
dtenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier
son nom distinctement. C'est un vol.

Septimement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier
dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque
la toile n'est pas moins bonne.

Huitimement: il est fcheux que les visitants de la Force aient 
traverser la cour des mmes pour se rendre au parloir de
Sainte-Marie-l'gyptienne.

Neuvimement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes
raconter dans la cour de la prfecture des interrogatoires de prvenus
par les magistrats. Un gendarme, qui devrait tre sacr, rpter ce
qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est l un dsordre
grave.

Diximement: Mme Henry est une honnte femme; sa cantine est fort
propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la
souricire du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une
grande civilisation.

Javert crivit ces lignes de son criture la plus calme et la plus
correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le
papier sous la plume. Au-dessous de la dernire ligne il signa:

Javert.

Inspecteur de 1re classe.

Au poste de la place du Chtelet.

7 juin 1832, environ une heure du matin.

Javert scha l'encre frache sur le papier, le plia comme une lettre, le
cacheta, crivit au dos: _Note pour l'administration_, le laissa sur la
table, et sortit du poste. La porte vitre et grille retomba derrire
lui.

Il traversa de nouveau diagonalement la place du Chtelet, regagna le
quai, et revint avec une prcision automatique au point mme qu'il avait
quitt un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans
la mme attitude sur la mme dalle du parapet. Il semblait qu'il n'et
pas boug.

L'obscurit tait complte. C'tait le moment spulcral qui suit minuit.
Un plafond de nuages cachait les toiles. Le ciel n'tait qu'une
paisseur sinistre. Les maisons de la Cit n'avaient plus une seule
lumire; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des
quais tait dsert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice
semblaient des linaments de la nuit. Un rverbre rougissait la
margelle du quai. Les silhouettes des ponts se dformaient dans la brume
les unes derrire les autres. Les pluies avaient grossi la rivire.

L'endroit o Javert s'tait accoud tait, on s'en souvient, prcisment
situ au-dessus du rapide de la Seine,  pic sur cette redoutable
spirale de tourbillons qui se dnoue et se renoue comme une vis sans
fin.

Javert pencha la tte et regarda. Tout tait noir. On ne distinguait
rien. On entendait un bruit d'cume; mais on ne voyait pas la rivire.
Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait
et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la
plus complte, de prendre la lumire on ne sait o et de la changer en
couleuvre. La lueur s'vanouissait, et tout redevenait indistinct.
L'immensit semblait ouverte l. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce
n'tait pas de l'eau, c'tait du gouffre. Le mur du quai, abrupt,
confus, ml  la vapeur, tout de suite drob, faisait l'effet d'un
escarpement de l'infini.

On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et
l'odeur fade des pierres mouilles. Un souffle farouche montait de cet
abme. Le grossissement du fleuve plutt devin qu'aperu, le tragique
chuchotement du flot, l'normit lugubre des arches du pont, la chute
imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre tait pleine
d'horreur.

Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de
tnbres; il considrait l'invisible avec une fixit qui ressemblait 
de l'attention. L'eau bruissait. Tout  coup, il ta son chapeau et le
posa sur le rebord du quai. Un moment aprs, une figure haute et noire,
que de loin quelque passant attard et pu prendre pour un fantme,
apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se
redressa, et tomba droite dans les tnbres; il y eut un clapotement
sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette
forme obscure disparue sous l'eau.




Livre cinquime--Le petit-fils et le grand-pre




Chapitre I

O l'on revoit l'arbre  l'empltre de zinc


Quelque temps aprs les vnements que nous venons de raconter, le sieur
Boulatruelle eut une motion vive.

Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a dj
entrevu dans les parties tnbreuses de ce livre.

Boulatruelle, on s'en souvient peut-tre, tait un homme occup de
choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des
voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rve,
il croyait aux trsors enfouis dans la fort de Montfermeil. Il esprait
quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en
attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.

Nanmoins, pour l'instant, il tait prudent. Il venait de l'chapper
belle. Il avait t, on le sait, ramass dans le galetas Jondrette avec
les autres bandits. Utilit d'un vice: son ivrognerie l'avait sauv. On
n'avait jamais pu claircir s'il tait l comme voleur ou comme vol.
Une ordonnance de non-lieu, fonde sur son tat d'ivresse bien constat
dans la soire du guet-apens, l'avait mis en libert. Il avait repris la
clef des bois. Il tait revenu  son chemin de Gagny  Lagny faire, sous
la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de
l'tat, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui
avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus
d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.

Quant  l'motion vive qu'il eut peu de temps aprs sa rentre sous le
toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:

Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude  son travail, et
 son afft peut-tre, un peu avant le point du jour, aperut parmi les
branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure,  ce
qui lui sembla,  travers la distance et le crpuscule, ne lui tait pas
tout  fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mmoire
correcte et lucide, arme dfensive indispensable  quiconque est un peu
en lutte avec l'ordre lgal.

--O diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-l? se demanda-t-il.

Mais il ne put rien se rpondre, sinon que cela ressemblait  quelqu'un
dont il avait confusment la trace dans l'esprit.

Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identit qu'il ne russissait
point  ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme
n'tait pas du pays. Il y arrivait.  pied, videmment. Aucune voiture
publique ne passe  ces heures-l  Montfermeil. Il avait march toute
la nuit. D'o venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni
paquet. De Paris sans doute. Pourquoi tait-il dans ce bois? pourquoi y
tait-il  pareille heure? qu'y venait-il faire?

Boulatruelle songea au trsor.  force de creuser dans sa mmoire, il se
rappela vaguement avoir eu dj, plusieurs annes auparavant, une
semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de
pouvoir tre cet homme-l.

Tout en mditant, il avait, sous le poids mme de sa mditation, baiss
la tte, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y
avait plus rien. L'homme s'tait effac dans la fort et dans le
crpuscule.

--Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.

Je dcouvrirai la paroisse de ce paroissien-l. Ce promeneur de
patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans
mon bois sans que je m'en mle.

Il prit sa pioche qui tait fort aigu.

--Voil, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.

Et, comme on rattache un fil  un autre fil, embotant le pas de son
mieux dans l'itinraire que l'homme avait d suivre, il se mit en marche
 travers le taillis.

Quand il eut fait une centaine d'enjambes, le jour, qui commenait  se
lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable  et l, des herbes
foules, des bruyres crases, de jeunes branches plies dans les
broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras
d'une jolie femme qui s'tire en se rveillant, lui indiqurent une
sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'coulait. Il
entra plus avant dans le bois et parvint sur une espce d'minence. Un
chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de
Guillery lui donna l'ide de grimper dans un arbre. Quoique vieux il
tait agile. Il y avait l un htre de grande taille, digne de Tityre et
de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le htre, le plus haut qu'il
put.

L'ide tait bonne. En explorant la solitude du ct o le bois est tout
 fait enchevtr et farouche, Boulatruelle aperut tout  coup l'homme.

 peine l'eut-il aperu qu'il le perdit de vue.

L'homme entra, ou plutt se glissa, dans une clairire assez loigne,
masque par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait trs
bien, pour y avoir remarqu prs d'un gros tas de pierres meulires, un
chtaignier malade pans avec une plaque de zinc cloue  mme sur
l'corce. Cette clairire est celle qu'on appelait autrefois le fonds
Blaru. Le tas de pierres, destin  on ne sait quel emploi, qu'on y
voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'gale la
longvit d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en
planches. C'est l provisoirement. Quelle raison pour durer!

Boulatruelle, avec la rapidit de la joie, se laissa tomber de l'arbre
plutt qu'il n'en descendit. Le gte tait trouv, il s'agissait de
saisir la bte. Ce fameux trsor rv tait probablement l.

Ce n'tait pas une petite affaire d'arriver  cette clairire. Par les
sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon
quart d'heure. En ligne droite, par le fourr, qui est l singulirement
pais, trs pineux et trs agressif, il fallait une grande demi-heure.
C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut 
la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup
d'hommes. Le fourr, si hriss qu'il ft, lui parut le bon chemin.

--Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.

Boulatruelle, accoutum  aller de travers, fit cette fois la faute
d'aller droit.

Il se jeta rsolument dans la mle des broussailles.

Il eut affaire  des houx,  des orties,  des aubpines,  des
glantiers,  des chardons,  des ronces fort irascibles. Il fut trs
gratign.

Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.

Il arriva enfin  la clairire Blaru, au bout de quarante minutes,
suant, mouill, essouffl, griff, froce.

Personne dans la clairire.

Boulatruelle courut au tas de pierres. Il tait  sa place. On ne
l'avait pas emport.

Quant  l'homme, il s'tait vanoui dans la fort. Il s'tait vad. O?
de quel ct? dans quel fourr? Impossible de le deviner.

Et, chose poignante, il y avait derrire le tas de pierres, devant
l'arbre  la plaque de zinc, de la terre toute frache remue, une
pioche oublie ou abandonne, et un trou.

Ce trou tait vide.

--Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings  l'horizon.




Chapitre II

Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprte  la guerre domestique


Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs
semaines une fivre accompagne de dlire, et d'assez graves symptmes
crbraux causs plutt encore par les commotions des blessures  la
tte que par les blessures elles-mmes.

Il rpta le nom de Cosette pendant des nuits entires dans la loquacit
lugubre de la fivre et avec la sombre opinitret de l'agonie. La
largeur de certaines lsions fut un srieux danger, la suppuration des
plaies larges pouvant toujours se rsorber, et par consquent tuer le
malade, sous de certaines influences atmosphriques;  chaque changement
de temps, au moindre orage, le mdecin tait inquiet.--Surtout que le
bless n'ait aucune motion, rptait-il. Les pansements taient
compliqus et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le
sparadrap n'ayant pas encore t imagine  cette poque. Nicolette
dpensa en charpie un drap de lit grand comme un plafond, disait-elle.
Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorures et le nitrate
d'argent vinrent  bout de la gangrne. Tant qu'il y eut pril, M.
Gillenormand, perdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni
mort ni vivant.

Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en
cheveux blancs, fort bien mis, tel tait le signalement donn par le
portier, venait savoir des nouvelles du bless, et dposait pour les
pansements un gros paquet de charpie.

Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, aprs la douloureuse
nuit o on l'avait rapport mourant chez son grand-pre, le mdecin
dclara qu'il rpondait de lui. La convalescence s'baucha. Marius dut
pourtant rester encore plus de deux mois tendu sur une chaise longue 
cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a
toujours comme cela une dernire plaie qui ne veut pas se fermer et qui
ternise les pansements, au grand ennui du malade.

Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le
sauvrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colre, mme
publique, que six mois n'teignent. Les meutes, dans l'tat o est la
socit, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies
d'un certain besoin de fermer les yeux.

Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux
mdecins de dnoncer les blesss, ayant indign l'opinion, et non
seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blesss furent
couverts et protgs par cette indignation; et,  l'exception de ceux
qui avaient t faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils
de guerre n'osrent en inquiter aucun. On laissa donc Marius
tranquille.

M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes
les extases. On eut beaucoup de peine  l'empcher de passer toutes les
nuits prs du bless; il fit apporter son grand fauteuil  ct du lit
de Marius; il exigea que sa fille prt le plus beau linge de la maison
pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et
ane, trouva moyen d'pargner le beau linge, tout en laissant croire 
l'aeul qu'il tait obi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui
expliqut que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse
toile, ni la toile neuve la toile use. Il assistait  tous les
pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand
on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: ae! ae! Rien
n'tait touchant comme de le voir tendre au bless une tasse de tisane
avec son doux tremblement snile. Il accablait le mdecin de questions.
Il ne s'apercevait pas qu'il recommenait toujours les mmes.

Le jour o le mdecin lui annona que Marius tait hors de danger, le
bonhomme fut en dlire. Il donna trois louis de gratification  son
portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en
faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une
chanson que voici:

          _Jeanne est ne  Fougre,_
          _Vrai nid d'une bergre;_
          _J'adore son jupon_
          _Fripon._

          _Amour, tu viens en elle,_
          _Car c'est dans sa prunelle_
          _Que tu mets ton carquois,_
          _Narquois!_

          _Moi, je la chante, et j'aime_
          _Plus que Diane mme_
          _Jeanne et ses durs ttons_
          _Bretons._

Puis il se mit  genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par
la porte entrouverte, crut tre sr qu'il priait.

Jusque-l, il n'avait gure cru en Dieu.

 chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en
plus, l'aeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales
pleines d'allgresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir
pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupfaite de recevoir
un matin un gros bouquet; c'tait M. Gillenormand qui le lui envoyait.
Le mari fit une scne de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre
Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il
criait: Vive la rpublique!

 chaque instant, il demandait au mdecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus
de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mre. Il le
couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait
plus, Marius tait le matre de la maison, il y avait de l'abdication
dans sa joie, il tait le petit-fils de son petit-fils.

Dans cette allgresse o il tait, c'tait le plus vnrable des
enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se
mettait derrire lui pour lui sourire. Il tait content, joyeux, ravi,
charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majest douce  la
lumire gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grce se mle aux
rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la
vieillesse panouie.

Quant  Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une ide
fixe, Cosette.

Depuis que la fivre et le dlire l'avaient quitt, il ne prononait
plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se
taisait, prcisment parce que son me tait l.

Il ne savait ce que Cosette tait devenue, toute l'affaire de la rue de
la Chanvrerie tait comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque
indistinctes flottaient dans son esprit, ponine, Gavroche, Mabeuf, les
Thnardier, tous ses amis lugubrement mls  la fume de la barricade;
l'trange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui
faisait l'effet d'une nigme dans une tempte; il ne comprenait rien 
sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait t sauv, et
personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire,
c'est qu'il avait t rapport la nuit dans un fiacre rue des
Filles-du-Calvaire; pass, prsent, avenir, tout n'tait plus en lui que
le brouillard d'une ide vague, mais il y avait dans cette brume un
point immobile, un linament net et prcis, quelque chose qui tait en
granit, une rsolution, une volont: retrouver Cosette. Pour lui, l'ide
de la vie n'tait pas distincte de l'ide de Cosette, il avait dcrt
dans son coeur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il tait
inbranlablement dcid  exiger de n'importe qui voudrait le forcer 
vivre, de son grand-pre, du sort, de l'enfer, la restitution de son
den disparu.

Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.

Soulignons ici un dtail: il n'tait point gagn et tait peu attendri
par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-pre.
D'abord il n'tait pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses
rveries de malade, encore fivreuses peut-tre, il se dfiait de ces
douceurs-l comme d'une chose trange et nouvelle ayant pour but de le
dompter. Il y restait froid. Le grand-pre dpensait en pure perte son
pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'tait bon tant que lui
Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il
s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la vritable
attitude de l'aeul se dmasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence
des questions de famille, confrontation des positions, tous les
sarcasmes et toutes les objections  la fois, Fauchelevent, Coupelevent,
la fortune, la pauvret, la misre, la pierre au cou, l'avenir.
Rsistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.

Et puis,  mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs
reparaissaient, les vieux ulcres de sa mmoire se rouvraient, il
resongeait au pass, le colonel Pontmercy se replaait entre M.
Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie
bont  esprer de qui avait t si injuste et si dur pour son pre. Et
avec la sant il lui revenait une sorte d'pret contre son aeul. Le
vieillard en souffrait doucement.

M. Gillenormand, sans en rien tmoigner d'ailleurs, remarquait que
Marius, depuis qu'il avait t rapport chez lui et qu'il avait repris
connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon pre. Il ne disait
point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un
ni l'autre, par une certaine manire de tourner ses phrases.

Une crise approchait videmment.

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer,
escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tter le terrain.
Un matin il advint que M. Gillenormand,  propos d'un journal qui lui
tait tomb sous la main, parla lgrement de la Convention et lcha un
piphonme royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.

--Les hommes de 93 taient des gants, dit Marius avec svrit. Le
vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journe.

Marius, qui avait toujours prsent  l'esprit l'inflexible grand-pre de
ses premires annes, vit dans ce silence une profonde concentration de
colre, en augura une lutte acharne, et augmenta dans les
arrire-recoins de sa pense ses prparatifs de combat.

Il arrta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait
sa clavicule, mettrait  nu et  vif ce qu'il lui restait de plaies, et
repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'taient ses munitions.
Avoir Cosette ou mourir.

Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.

Ce moment arriva.




Chapitre III

Marius attaque


Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les
fioles et les tasses sur le marbre de la commode, tait pench sur
Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:

--Vois-tu, mon petit Marius,  ta place je mangerais maintenant plutt
de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour
commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut
une bonne ctelette.

Marius, dont presque toutes les forces taient revenues, les rassembla,
se dressa sur son sant, appuya ses deux poings crisps sur les draps de
son lit, regarda son grand-pre en face, prit un air terrible et dit:

--Ceci m'amne  vous dire une chose.

--Laquelle?

--C'est que je veux me marier.

--Prvu, dit le grand-pre. Et il clata de rire.

--Comment, prvu?

--Oui, prvu. Tu l'auras, ta fillette.

Marius, stupfait et accabl par l'blouissement, trembla de tous ses
membres.

M. Gillenormand continua:

--Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les
jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis
que tu es bless, elle passe son temps  pleurer et  faire de la
charpie. Je me suis inform. Elle demeure rue de l'Homme-Arm, numro
sept. Ah, nous y voil! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. a
t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'tais dit:--Je vais lui
signifier cela carrment  ce grand-pre,  cette momie de la rgence et
du directoire,  cet ancien beau,  ce Dorante devenu Gronte; il a eu
ses lgrets aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses
Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mang du pain
du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir.
Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je
t'offre une ctelette, et tu me rponds:  propos, je veux me marier.
C'est a qui est une transition! Ah! tu avais compt sur de la bisbille.
Tu ne savais pas que j'tais un vieux lche. Qu'est-ce que tu dis de a?
Tu bisques. Trouver ton grand-pre encore plus bte que toi, tu ne t'y
attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur
l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu
veux, a te la coupe, imbcile! coute. J'ai pris des renseignements,
moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le
lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou;
elle t'adore. Si tu tais mort, nous aurions t trois; sa bire aurait
accompagn la mienne. J'avais bien eu l'ide, ds que tu as t mieux,
de te la camper tout bonnement  ton chevet, mais il n'y a que dans les
romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles prs du lit des
jolis blesss qui les intressent. a ne se fait pas. Qu'aurait dit ta
tante? Tu tais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande
 Nicolette, qui ne t'a pas quitt une minute, s'il y avait moyen qu'une
femme ft l. Et puis qu'aurait dit le mdecin? a ne gurit pas la
fivre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit,
c'est fait, c'est bcl, prends-la. Telle est ma frocit. Vois-tu, j'ai
vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc
faire pour que cet animal-l m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite
Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime
alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait
tempter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute
cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas
mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon
enfant bien-aim.

Cela dit, le vieillard clata en sanglots.

Et il prit la tte de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre
sa vieille poitrine, et tous deux se mirent  pleurer. C'est l une des
formes du bonheur suprme.

--Mon pre! s'cria Marius.

--Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.

Il y eut un moment ineffable. Ils touffaient et ne pouvaient parler.

Enfin le vieillard bgaya:

--Allons! le voil dbouch. Il m'a dit: Mon pre.

Marius dgagea sa tte des bras de l'aeul, et dit doucement:

--Mais, mon pre,  prsent que je me porte bien, il me semble que je
pourrais la voir.

--Prvu encore, tu la verras demain.

--Mon pre!

--Quoi?

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois mon
pre, a vaut bien a. Je vais m'en occuper. On te l'amnera. Prvu, te
dis-je. Ceci a dj t mis en vers. C'est le dnouement de l'lgie du
_Jeune malade_ d'Andr Chnier, d'Andr Chnier qui a t gorg par les
sclr...--par les gants de 93.

M. Gillenormand crut apercevoir un lger froncement du sourcil de
Marius, qui, en vrit, nous devons le dire, ne l'coutait plus, envol
qu'il tait dans l'extase, et pensant beaucoup plus  Cosette qu' 1793.
Le grand-pre, tremblant d'avoir introduit si mal  propos Andr
Chnier, reprit prcipitamment:

--gorg n'est pas le mot. Le fait est que les grands gnies
rvolutionnaires, qui n'taient pas mchants, cela est incontestable,
qui taient des hros, pardi! trouvaient qu'Andr Chnier les gnait un
peu, et qu'ils l'ont fait guillot....--C'est--dire que ces grands
hommes, le sept thermidor, dans l'intrt du salut public, ont pri
Andr Chnier de vouloir bien aller....

M. Gillenormand, pris  la gorge par sa propre phrase, ne put continuer;
ne pouvant ni la terminer, ni la rtracter, pendant que sa fille
arrangeait derrire Marius l'oreiller, boulevers de tant d'motions, le
vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son ge le lui permit,
hors de la chambre  coucher, en repoussa la porte derrire lui, et,
pourpre, tranglant, cumant, les yeux hors de la tte, se trouva nez 
nez avec l'honnte Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il
saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:--Par
les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassin!

--Qui, monsieur?

--Andr Chnier!

--Oui, monsieur, dit Basque pouvant.




Chapitre IV

Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M.
Fauchelevent soit entr avec quelque chose sous le bras


Cosette et Marius se revirent.

Ce que fut l'preuve, nous renonons  le dire. Il y a des choses qu'il
ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.

Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, tait runie dans la
chambre de Marius au moment o Cosette entra.

Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle tait dans un nimbe.

Prcisment  cet instant-l, le grand-pre allait se moucher, il resta
court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.

--Adorable! s'cria-t-il.

Puis il se moucha bruyamment.

Cosette tait enivre, ravie, effraye, au ciel. Elle tait aussi
effarouche qu'on peut l'tre par le bonheur. Elle balbutiait, toute
ple, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant
pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans piti pour les
amants heureux; on reste l quand ils auraient le plus envie d'tre
seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.

Avec Cosette et derrire elle, tait entr un homme en cheveux blancs,
grave, souriant nanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'tait
monsieur Fauchelevent; c'tait Jean Valjean.

Il tait _trs bien mis_, comme avait dit le portier, entirement vtu
de noir et de neuf et en cravate blanche.

Le portier tait  mille lieues de reconnatre dans ce bourgeois
correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui
avait surgi  sa porte dans la nuit du 7 juin, dguenill, fangeux,
hideux, hagard, la face masque de sang et de boue, soutenant sous les
bras Marius vanoui; cependant son flair de portier tait veill. Quand
M. Fauchelevent tait arriv avec Cosette, le portier n'avait pu
s'empcher de confier  sa femme cet apart: Je ne sais pourquoi je me
figure toujours que j'ai dj vu ce visage-l.

M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme  l'cart prs
de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable  un volume
in-octavo, envelopp dans du papier. Le papier de l'enveloppe tait
verdtre et semblait moisi.

--Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras?
demanda  voix basse  Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait
point les livres.

--Eh bien, rpondit du mme ton M. Gillenormand qui l'avait entendue,
c'est un savant. Aprs? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne
marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme
cela un bouquin contre son coeur.

Et, saluant, il dit  haute voix:

--Monsieur Tranchelevent....

Le pre Gillenormand ne le fit pas exprs, mais l'inattention aux noms
propres tait chez lui une manire aristocratique.

--Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon
petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.

Monsieur Tranchelevent s'inclina.

--C'est dit, fit l'aeul.

Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras tendus et
bnissant, il cria:

--Permission de vous adorer.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement
commena. Ils se parlaient bas, Marius accoud sur sa chaise longue,
Cosette debout prs de lui.-- mon Dieu! murmurait Cosette, je vous
revois. C'est toi, c'est vous! tre all se battre comme cela! Mais
pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai t morte. Oh! que
c'est mchant d'avoir t  cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais
fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout  l'heure,
quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais
mourir, mais c'tait de joie. J'tais si triste! Je n'ai pas pris le
temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents
diront de me voir une collerette toute chiffonne? Mais parlez donc!
Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de
l'Homme-Arm. Il parat que votre paule, c'tait terrible. On m'a dit
qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il parat qu'on a coup
les chairs avec des ciseaux. C'est a qui est affreux. J'ai pleur, je
n'ai plus d'yeux. C'est drle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre
grand-pre a l'air trs bon! Ne vous drangez pas, ne vous mettez pas
sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je
suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je
voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous
toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Arm. Il n'y a pas de jardin.
J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est
votre faute, j'ai un durillon aux doigts.--Ange! disait Marius.

_Ange_ est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre
mot ne rsisterait  l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.

Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent
plus un mot, se bornant  se toucher tout doucement la main.

M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui taient dans la chambre et
cria:

--Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons,
un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser  leur
aise.

Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:

--Tutoyez-vous. Ne vous gnez pas.

La tante Gillenormand assistait avec stupeur  cette irruption de
lumire dans son intrieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien
d'agressif; ce n'tait pas le moins du monde le regard scandalis et
envieux d'une chouette  deux ramiers; c'tait l'oeil bte d'une pauvre
innocente de cinquante-sept ans; c'tait la vie manque regardant ce
triomphe, l'amour.

--Mademoiselle Gillenormand ane, lui disait son pre, je t'avais bien
dit que cela t'arriverait.

Il resta un moment silencieux et ajouta:

--Regarde le bonheur des autres.

Puis il se tourna vers Cosette:

--Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc
avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'chappes belle
avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous
battrions  l'pe  qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous,
mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie
charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du
Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour
que vous vous pousiez  Saint-Paul. L'glise est mieux. C'est bti par
les jsuites. C'est plus coquet. C'est vis--vis la fontaine du cardinal
de Birague. Le chef-d'oeuvre de l'architecture jsuite est  Namur. a
s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez maris. Cela
vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout  fait de votre parti, je
veux que les filles se marient, c'est fait pour a. Il y a une certaine
sainte Catherine que je voudrais voir toujours dcoiffe. Rester fille,
c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le
peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la
mre Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas 
quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle  part dans
l'glise et qu'on se rabat sur la confrrie de la Vierge; mais,
sapristi, un joli mari, brave garon, et, au bout d'un an, un gros
mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de
graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein  poignes dans ses
petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux
que de tenir un _cierge_  vpres et de chanter _Turris eburnea_!

Le grand-pre fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans,
et se remit  parler, comme un ressort qui repart:

--Ainsi, bornant le cours de tes rvasseries, Alcippe, il est donc vrai,
dans peu tu te maries.

 propos!

--Quoi? mon pre?

--N'avais-tu pas un ami intime?

--Oui, Courfeyrac.

--Qu'est-il devenu?

--Il est mort.

--Ceci est bon.

Il s'assit prs d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains
dans ses vieilles mains rides.

--Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette
Cosette-l! Elle est trs petite fille et trs grande dame. Elle ne sera
que baronne, c'est droger; elle est ne marquise. Vous a-t-elle des
cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous tes dans
le vrai. Aimez-vous. Soyez-en btes. L'amour, c'est la btise des hommes
et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout 
coup, quel malheur! Voil que j'y pense! Plus de la moiti de ce que
j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais aprs ma
mort, dans une vingtaine d'annes d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous
n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront
au diable l'honneur de le tirer par la queue.

Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:

--Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.

C'tait la voix de Jean Valjean.

Il n'avait pas encore prononc une parole, personne ne semblait mme
plus savoir qu'il tait l, et il se tenait debout et immobile derrire
tous ces gens heureux.

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le
grand-pre effar.

--C'est moi, reprit Cosette.

--Six cent mille francs! rpondit Gillenormand.

--Moins quatorze ou quinze mille francs peut-tre, dit Jean Valjean.

Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris
pour un livre.

Jean Valjean ouvrit lui-mme le paquet; c'tait une liasse de billets de
banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets
de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent
quatre-vingt-quatre mille francs.

--Voil un bon livre, dit M. Gillenormand.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.

--Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand
ane, reprit l'aeul. Ce diable de Marius, il vous a dnich dans
l'arbre des rves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant
aux amourettes des jeunes gens! Les tudiants trouvent des tudiantes de
six cent mille francs. Chrubin travaille mieux que Rothschild.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! rptait  demi-voix
mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire
six cent mille, quoi!

Quant  Marius et  Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-l; ils
firent  peine attention  ce dtail.




Chapitre V

Dposez plutt votre argent dans telle fort que chez tel notaire


On a sans doute compris, sans qu'il soit ncessaire de l'expliquer
longuement, que Jean Valjean, aprs l'affaire Champmathieu, avait pu,
grce  sa premire vasion de quelques jours, venir  Paris, et retirer
 temps de chez Laffitte la somme gagne par lui, sous le nom de
monsieur Madeleine,  Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'tre
repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps aprs, il avait cach et
enfoui cette somme dans la fort de Montfermeil au lieu dit le fonds
Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de
banque, avait peu de volume et tenait dans une bote; seulement, pour
prserver la bote de l'humidit, il l'avait place dans un coffret en
chne plein de copeaux de chtaignier. Dans le mme coffret, il avait
mis son autre trsor, les chandeliers de l'vque. On se souvient qu'il
avait emport ces chandeliers en s'vadant de Montreuil-sur-mer. L'homme
aperu un soir une premire fois par Boulatruelle, c'tait Jean Valjean.
Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait
en chercher  la clairire Blaru. De l les absences dont nous avons
parl. Il avait une pioche quelque part dans les bruyres, dans une
cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant
que l'heure approchait o cet argent pourrait tre utile, il tait all
le chercher; et c'tait encore lui que Boulatruelle avait vu dans le
bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hrita de la
pioche.

La somme relle tait cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents
francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.--Nous
verrons aprs, pensa-t-il.

La diffrence entre cette somme et les six cent trente mille francs
retirs de chez Laffitte reprsentait la dpense de dix annes, de 1823
 1833. Les cinq annes de sjour au couvent n'avaient cot que cinq
mille francs.

Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la chemine o ils
resplendirent  la grande admiration de Toussaint.

Du reste, Jean Valjean se savait dlivr de Javert. On avait racont
devant lui, et il avait vrifi le fait dans le _Moniteur_, qui l'avait
publi, qu'un inspecteur de police nomm Javert avait t trouv noy
sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le
Pont-Neuf, et qu'un crit laiss par cet homme, d'ailleurs irrprochable
et fort estim de ses chefs, faisait croire  un accs d'alination
mentale et  un suicide.--Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me
tenant, il m'a laiss en libert, c'est qu'il fallait qu'il ft dj
fou.




Chapitre VI

Les deux vieillards font tout, chacun  leur faon, pour que Cosette
soit heureuse


On prpara tout pour le mariage. Le mdecin consult dclara qu'il
pourrait avoir lieu en fvrier. On tait en dcembre. Quelques
ravissantes semaines de bonheur parfait s'coulrent.

Le moins heureux n'tait pas le grand-pre. Il restait des quarts
d'heure en contemplation devant Cosette.

--L'admirable jolie fille! s'criait-il. Et elle a l'air si douce et si
bonne! Il n'y a pas  dire mamie mon coeur, c'est la plus charmante
fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, a vous aura des vertus avec
odeur de violette. C'est une grce, quoi! On ne peut que vivre noblement
avec une telle crature. Marius, mon garon, tu es baron, tu es riche,
n'avocasse pas, je t'en supplie.

Cosette et Marius taient passs brusquement du spulcre au paradis. La
transition avait t peu mnage, et ils en auraient t tourdis s'ils
n'en avaient t blouis.

--Comprends-tu quelque chose  cela? disait Marius  Cosette.

--Non, rpondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous
regarde.

Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile.
Il se htait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et,
en apparence, de joie, que Cosette elle-mme.

Comme il avait t maire, il sut rsoudre un problme dlicat, dans le
secret duquel il tait seul, l'tat civil de Cosette. Dire crment
l'origine, qui sait? cela et pu empcher le mariage. Il tira Cosette de
toutes les difficults. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen
sr de n'encourir aucune rclamation. Cosette tait ce qui restait d'une
famille teinte. Cosette n'tait pas sa fille  lui, mais la fille d'un
autre Fauchelevent. Deux frres Fauchelevent avaient t jardiniers au
couvent du Petit-Picpus. On alla  ce couvent; les meilleurs
renseignements et les plus respectables tmoignages abondrent; les
bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines  sonder les questions de
paternit, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au
juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette tait la fille.
Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zle. Un acte de
notorit fut dress. Cosette devint devant la loi mademoiselle
Euphrasie Fauchelevent. Elle fut dclare orpheline de pre et de mre.
Jean Valjean s'arrangea de faon  tre dsign, sous le nom de
Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme
subrog tuteur.

Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'tait un legs
fait  Cosette par une personne morte qui dsirait rester inconnue. Le
legs primitif avait t de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs;
mais dix mille francs avaient t dpenss pour l'ducation de
mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs pays au couvent mme. Ce
legs, dpos dans les mains d'un tiers, devait tre remis  Cosette  sa
majorit ou  l'poque de son mariage. Tout cet ensemble tait fort
acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un
demi-million. Il y avait bien  et l quelques singularits, mais on ne
les vit pas; un des intresss avait les yeux bands par l'amour, les
autres par les six cent mille francs.

Cosette apprit qu'elle n'tait pas la fille de ce vieux homme qu'elle
avait si longtemps appel pre. Ce n'tait qu'un parent; un autre
Fauchelevent tait son pre vritable. Dans tout autre moment, cela
l'et navre. Mais  l'heure ineffable o elle tait, ce ne fut qu'un
peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage
dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme
s'effaait; la vie est ainsi.

Et puis, Cosette tait habitue depuis de longues annes  voir autour
d'elle des nigmes; tout tre qui a eu une enfance mystrieuse est
toujours prt  de certains renoncements.

Elle continua pourtant de dire  Jean Valjean: Pre.

Cosette, aux anges, tait enthousiasme du pre Gillenormand. Il est
vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean
Valjean construisait  Cosette une situation normale dans la socit et
une possession d'tat inattaquable, M. Gillenormand veillait  la
corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'tre magnifique. Il avait
donn  Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa
propre grand'mre  lui.--Ces modes-l renaissent, disait-il, les
antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse
s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.

Il dvalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel  panse
bombe qui n'avaient pas t ouvertes depuis des ans.--Confessons ces
douairires, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il
violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes
ses femmes, de toutes ses matresses, et de toutes ses aeules. Pkins,
damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flamb, mouchoirs
des Indes brods d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en
pices, points de Gnes et d'Alenon, parures en vieille orfvrerie,
bonbonnires d'ivoire ornes de batailles microscopiques, nippes,
rubans, il prodiguait tout  Cosette. Cosette, merveille, perdue
d'amour pour Marius et effare de reconnaissance pour M. Gillenormand,
rvait un bonheur sans bornes vtu de satin et de velours. Sa corbeille
de noces lui apparaissait soutenue par les sraphins. Son me s'envolait
dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.

L'ivresse des amoureux n'tait gale, nous l'avons dit, que par
l'extase du grand-pre. Il y avait comme une fanfare dans la rue des
Filles-du-Calvaire.

Chaque matin, nouvelle offrande de bric--brac du grand-pre  Cosette.
Tous les falbalas possibles s'panouissaient splendidement autour
d'elle.

Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement  travers son
bonheur, dit  propos de je ne sais quel incident:

--Les hommes de la rvolution sont tellement grands, qu'ils ont dj le
prestige des sicles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux
semble une mmoire antique.

--Moire antique! s'cria le vieillard. Merci, Marius. C'est prcisment
l'ide que je cherchais.

Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur th
s'ajoutait  la corbeille de Cosette.

Le grand-pre extrayait de ces chiffons une sagesse.

--L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans
le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le ncessaire. Assaisonnez-le-moi
normment de superflu. Un palais et son coeur. Son coeur et le Louvre.
Son coeur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergre, et
tchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronne de bleuets et
ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique  perte
de vue sous une colonnade de marbre. Je consens  la bucolique et aussi
 la ferie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On
mange, mais on ne dne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de
l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert  rien. Je me souviens d'avoir
vu dans la cathdrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison 
trois tages qui marquait l'heure, qui avait la bont de marquer
l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, aprs avoir
sonn midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de
l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et
les toiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phbus et
Phb, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les
douze aptres, et l'empereur Charles-Quint, et ponine et Sabinus, et un
tas de petits bonshommes dors qui jouaient de la trompette, par-dessus
le march. Sans compter de ravissants carillons qu'elle parpillait dans
l'air  tout propos sans qu'on st pourquoi. Un mchant cadran tout nu
qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la
grosse horloge de Strasbourg, et je la prfre au coucou de la
Fort-Noire.

M. Gillenormand draisonnait spcialement  propos de la noce, et tous
les trumeaux du dix-huitime sicle passaient ple-mle dans ses
dithyrambes.

--Vous ignorez l'art des ftes. Vous ne savez pas faire un jour de joie
dans ce temps-ci, s'criait-il. Votre dix-neuvime sicle est veule. Il
manque d'excs. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose,
il est tondu ras. Votre tiers tat est insipide, incolore, inodore et
informe. Rves de vos bourgeoises qui s'tablissent, comme elles disent:
un joli boudoir frachement dcor, palissandre et calicot. Place!
place! le sieur Grigou pouse la demoiselle Grippesou. Somptuosit et
splendeur! on a coll un louis d'or  un cierge. Voil l'poque. Je
demande  m'enfuir au del des sarmates. Ah! ds 1787, j'ai prdit que
tout tait perdu, le jour o j'ai vu le duc de Rohan, prince de Lon,
duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars,
pair de France, aller  Longchamp en tapecul! Cela a port ses fruits.
Dans ce sicle on fait des affaires, on joue  la Bourse, on gagne de
l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est
tir  quatre pingles, lav, savonn, ratiss, ras, peign, cir,
liss, frott, bross, nettoy au dehors, irrprochable, poli comme un
caillou, discret, propret, et en mme temps, vertu de ma mie! on a au
fond de la conscience des fumiers et des cloaques  faire reculer une
vachre qui se mouche dans ses doigts. J'octroie  ce temps-ci cette
devise: Propret sale. Marius, ne te fche pas, donne-moi la permission
de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la
bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile 
la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis
tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah!
c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes moeurs. J'en
regrette tout. Cette lgance, cette chevalerie, ces faons courtoises
et mignonnes, ce luxe rjouissant que chacun avait, la musique faisant
partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses,
les joyeux visages attabls, les madrigaux alambiqus, les chansons, les
fuses d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros
noeuds de rubans. Je regrette la jarretire de la marie. La jarretire
de la marie est cousine de la ceinture de Vnus. Sur quoi roule la
guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretire d'Hlne. Pourquoi se
bat-on, pourquoi Diomde le divin fracasse-t-il sur la tte de Mrione
ce grand casque d'airain  dix pointes, pourquoi Achille et Hector se
pignochent-ils  grands coups de pique? Parce que Hlne a laiss
prendre  Pris sa jarretire. Avec la jarretire de Cosette, Homre
ferait l'_Iliade_. Il mettrait dans son pome un vieux bavard comme moi,
et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable
autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et
ensuite une bonne boustifaille. Sitt Cujas sorti, Gamache entrait.
Mais, dame! c'est que l'estomac est une bte agrable qui demande son
d, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait 
table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que
modrment! Oh! les larges bouches riantes, et comme on tait gai dans
ce temps-l! la jeunesse tait un bouquet; tout jeune homme se terminait
par une branche de lilas ou par une touffe de roses; ft-on guerrier, on
tait berger; et si, par hasard, on tait capitaine de dragons, on
trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait  tre joli. On se
brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un
marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on
n'avait pas de bottes. On tait pimpant, lustr, moir, mordor,
voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empchait pas d'avoir l'pe au
ct. Le colibri a bec et ongles. C'tait le temps des _Indes galantes_.
Un des cts du sicle tait le dlicat, l'autre tait le magnifique;
et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est srieux. Le
bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre sicle est
infortun. On chasserait les Grces comme trop dcolletes. Hlas! on
cache la beaut comme une laideur. Depuis la rvolution, tout a des
pantalons, mme les danseuses; une baladine doit tre grave; vos
rigodons sont doctrinaires. Il faut tre majestueux. On serait bien
fch de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idal d'un galopin de
vingt ans qui se marie, c'est de ressembler  monsieur Royer-Collard. Et
savez-vous  quoi l'on arrive avec cette majest l?  tre petit.
Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande.
Mais soyez donc amoureux gament, que diable! mariez-vous donc, quand
vous vous mariez, avec la fivre et l'tourdissement et le vacarme et le
tohu-bohu du bonheur! De la gravit  l'glise, soit. Mais, sitt la
messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour
de l'pouse. Un mariage doit tre royal et chimrique; il doit promener
sa crmonie de la cathdrale de Reims  la pagode de Chanteloup. J'ai
horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au
moins ce jour-l. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait tre des sylphes,
des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis,
tout nouveau mari doit tre le prince Aldobrandini. Profitez de cette
minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyre avec les cygnes
et les aigles, quitte  retomber le lendemain dans la bourgeoisie des
grenouilles. N'conomisez point sur l'hymne, ne lui rognez pas ses
splendeurs; ne liardez pas le jour o vous rayonnez. La noce n'est pas
le mnage. Oh! si je faisais  ma fantaisie, ce serait galant. On
entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de
ciel et argent. Je mlerais  la fte les divinits agrestes, je
convoquerais les dryades et les nrides. Les noces d'Amphitrite, une
nue rose, des nymphes bien coiffes et toutes nues, un acadmicien
offrant des quatrains  la desse, un char tran par des monstres
marins.

          _Triton trottait devant, et tirait de sa conque_
          _Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!_

--Voil un programme de fte, en voil un, ou je ne m'y connais pas, sac
 papier!

Pendant que le grand-pre, en pleine effusion lyrique, s'coutait
lui-mme, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.

La tante Gillenormand considrait tout cela avec sa placidit
imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine
quantit d'motions; Marius revenu, Marius rapport sanglant, Marius
rapport d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius rconcili,
Marius fianc, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant
avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient t sa dernire
surprise. Puis son indiffrence de premire communiante lui tait
revenue. Elle allait rgulirement aux offices, grenait son rosaire,
lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des _Ave_
pendant qu'on chuchotait dans l'autre des _I love you_, et, vaguement,
voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'tait elle.

Il y a un certain tat d'asctisme inerte o l'me, neutralise par
l'engourdissement, trangre  ce qu'on pourrait appeler l'affaire de
vivre, ne peroit,  l'exception des tremblements de terre et des
catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions
plaisantes, ni les impressions pnibles.--Cette dvotion-l, disait le
pre Gillenormand  sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens
rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.

Du reste, les six cent mille francs avaient fix les indcisions de la
vieille fille. Son pre avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il
ne l'avait pas consulte sur le consentement au mariage de Marius. Il
avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave,
qu'une pense, satisfaire Marius. Quant  la tante, que la tante
existt, et qu'elle pt avoir un avis, il n'y avait pas mme song, et,
toute moutonne qu'elle tait, ceci l'avait froisse. Quelque peu
rvolte dans son for intrieur, mais extrieurement impassible, elle
s'tait dit: Mon pre rsout la question du mariage sans moi; je
rsoudrai la question de l'hritage sans lui. Elle tait riche, en
effet, et le pre ne l'tait pas. Elle avait donc rserv l-dessus sa
dcision. Il est probable que si le mariage et t pauvre, elle l'et
laiss pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il pouse une gueuse,
qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut  la tante et
changea sa situation intrieure  l'endroit de cette paire d'amoureux.
On doit de la considration  six cent mille francs, et il tait vident
qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune  ces
jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.

Il fut arrang que le couple habiterait chez le grand-pre. M.
Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de
la maison.--_Cela me rajeunira_, dclarait-il. _C'est un ancien projet.
J'avais toujours eu l'ide de faire la noce dans ma chambre_. Il
meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit
plafonner et tendre d'une toffe extraordinaire qu'il avait en pice et
qu'il croyait d'Utrecht, fond satin bouton-d'or avec fleurs de velours
oreilles-d'ours.--C'est de cette toffe-l, disait-il, qu'tait drap
le lit de la duchesse d'Anville  La Roche-Guyon.--Il mit sur la
chemine une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.

La bibliothque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait
besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, tant exig par le conseil
de l'ordre.




Chapitre VII

Les effets de rve mls au bonheur


Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M.
Fauchelevent.--C'est le renversement des choses, disait mademoiselle
Gillenormand, que la future vienne  domicile se faire faire la cour
comme a.--Mais la convalescence de Marius avait fait prendre
l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs
aux tte--tte que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Arm,
l'avaient enracine. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se
parlaient pas. Il semblait que cela ft convenu. Toute fille a besoin
d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour
Marius, M. Fauchelevent tait la condition de Cosette. Il l'acceptait.
En mettant sur le tapis, vaguement et sans prciser, les matires de la
politique, au point de vue de l'amlioration gnrale du sort de tous,
ils parvenaient  se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet
de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multipli
sous toutes les formes, prodigu  tous comme l'air et le soleil, en un
mot, respirable au peuple tout entier, ils furent  l'unisson et
causrent presque. Marius remarqua  cette occasion que M. Fauchelevent
parlait bien, et mme avec une certaine lvation de langage. Il lui
manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose
de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.

Marius, intrieurement et au fond de sa pense, entourait de toutes
sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui tait pour lui
simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes
sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mmoire un trou, en
endroit noir, un abme creus par quatre mois d'agonie. Beaucoup de
choses s'y taient perdues. Il en tait  se demander s'il tait bien
rel qu'il et vu M. Fauchelevent, un tel homme si srieux et si calme,
dans la barricade.

Ce n'tait pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les
disparitions du pass lui eussent laisse dans l'esprit. Il ne faudrait
pas croire qu'il ft dlivr de toutes ces obsessions de la mmoire qui
nous forcent, mme heureux, mme satisfaits,  regarder mlancoliquement
en arrire. La tte qui ne se retourne pas vers les horizons effacs ne
contient ni pense ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans
ses mains et le pass tumultueux et vague traversait le crpuscule qu'il
avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche
chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lvre le froid du front
d'ponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet,
Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient.
Tous ces tres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques,
taient-ce des songes? avaient-ils en effet exist? L'meute avait tout
roul dans sa fume. Ces grandes fivres ont de grands rves. Il
s'interrogeait; il se ttait; il avait le vertige de toutes ces ralits
vanouies. O taient-ils donc tous? tait-ce bien vrai que tout ft
mort? Une chute dans les tnbres avait tout emport, except lui. Tout
cela lui semblait avoir disparu comme derrire une toile de thtre. Il
y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe  l'acte
suivant.

Et lui-mme, tait-il bien le mme homme? Lui, le pauvre, il tait
riche; lui, l'abandonn, il avait une famille; lui, le dsespr, il
pousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait travers une tombe, et
qu'il y tait entr noir, et qu'il en tait sorti blanc. Et cette tombe,
les autres y taient rests.  de certains instants, tous ces tres du
pass, revenus et prsents, faisaient cercle autour de lui et
l'assombrissaient; alors il songeait  Cosette, et redevenait serein;
mais il ne fallait rien moins que cette flicit pour effacer cette
catastrophe.

M. Fauchelevent avait presque place parmi ces tres vanouis. Marius
hsitait  croire que le Fauchelevent de la barricade ft le mme que ce
Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis prs de Cosette. Le
premier tait probablement un de ces cauchemars apports et remports
par ses heures de dlire. Du reste, leurs deux natures tant escarpes,
aucune question n'tait possible de Marius  M. Fauchelevent. L'ide ne
lui en ft pas mme venue. Nous avons indiqu dj ce dtail
caractristique.

Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord
tacite, n'changent pas une parole  ce sujet, cela est moins rare qu'on
ne pense.

Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la
conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M.
Fauchelevent, il lui dit:

--Vous connaissez bien cette rue-l?

--Quelle rue?

--La rue de la Chanvrerie?

--Je n'ai aucune ide du nom de cette rue-l, rpondit M. Fauchelevent
du ton le plus naturel du monde.

La rponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue
elle-mme, parut  Marius plus concluante qu'elle ne l'tait.

--Dcidment, pensa-t-il, j'ai rv. J'ai eu une hallucination. C'est
quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y tait pas.




Chapitre VIII

Deux hommes impossibles  retrouver


L'enchantement, si grand qu'il ft, n'effaa point dans l'esprit de
Marius d'autres proccupations.

Pendant que le mariage s'apprtait et en attendant l'poque fixe, il
fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rtrospectives.

Il devait de la reconnaissance de plusieurs cts; il en devait pour son
pre, il en devait pour lui-mme.

Il y avait Thnardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapport, lui
Marius, chez M. Gillenormand.

Marius tenait  retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier,
tre heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non
payes ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse dsormais. Il lui tait
impossible de laisser tout cet arrir en souffrance derrire lui, et il
voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du
pass.

Que Thnardier ft un sclrat, cela n'tait rien  ce fait qu'il avait
sauv le colonel Pontmercy. Thnardier tait un bandit pour tout le
monde, except pour Marius.

Et Marius, ignorant la vritable scne du champ de bataille de Waterloo,
ne savait pas cette particularit, que son pre tait vis--vis de
Thnardier dans cette situation trange de lui devoir la vie sans lui
devoir de reconnaissance.

Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint  saisir la piste
de Thnardier. L'effacement semblait complet de ce ct-l. La
Thnardier tait morte en prison pendant l'instruction du procs.
Thnardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce
groupe lamentable, avaient replong dans l'ombre. Le gouffre de
l'inconnu social s'tait silencieusement referm sur ces tres. On ne
voyait mme plus  la surface ce frmissement, ce tremblement, ces
obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tomb
l, et qu'on peut y jeter la sonde.

La Thnardier tant morte, Boulatruelle tant mis hors de cause,
Claquesous ayant disparu, les principaux accuss s'tant chapps de
prison, le procs du guet-apens de la masure Gorbeau avait  peu prs
avort. L'affaire tait reste assez obscure. Le banc des assises avait
d se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient t
condamns contradictoirement  dix ans de galres. Les travaux forcs 
perptuit avaient t prononcs contre leurs complices vads et
contumaces. Thnardier, chef et meneur, avait t, par contumace
galement, condamn  mort. Cette condamnation tait la seule chose qui
restt sur Thnardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre,
comme une chandelle  ct d'une bire.

Du reste, en refoulant Thnardier dans les dernires profondeurs par la
crainte d'tre ressaisi, cette condamnation ajoutait  l'paississement
tnbreux qui couvrait cet homme.

Quant  l'autre, quant  l'homme ignor qui avait sauv Marius, les
recherches eurent d'abord quelque rsultat, puis s'arrtrent court. On
russit  retrouver le fiacre qui avait rapport Marius rue des
Filles-du-Calvaire dans la soire du 6 juin. Le cocher dclara que le 6
juin, d'aprs l'ordre d'un agent de police, il avait stationn depuis
trois heures de l'aprs-midi jusqu' la nuit, sur le quai des
Champs-lyses, au-dessus de l'issue du Grand gout; que, vers neuf
heures du soir, la grille de l'gout qui donne sur la berge de la
rivire s'tait ouverte; qu'un homme en tait sorti, portant sur ses
paules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel tait en
observation sur ce point, avait arrt l'homme vivant et saisi l'homme
mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reu tout ce
monde-l dans son fiacre; qu'on tait all d'abord rue des
Filles-du-Calvaire; qu'on y avait dpos l'homme mort; que l'homme mort,
c'tait monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien,
quoiqu'il ft vivant cette fois-ci; qu'ensuite on tait remont dans
sa voiture, qu'il avait fouett ses chevaux, que,  quelques pas de la
porte des Archives, on lui avait cri de s'arrter, que l, dans la rue,
on l'avait pay et quitt, et que l'agent avait emmen l'autre homme;
qu'il ne savait rien de plus; que la nuit tait trs noire.

Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait
seulement d'avoir t saisi en arrire par une main nergique au moment
o il tombait  la renverse dans la barricade; puis tout s'effaait pour
lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.

Il se perdait en conjectures.

Il ne pouvait douter de sa propre identit. Comment se faisait-il
pourtant que, tomb rue de la Chanvrerie, il et t ramass par l'agent
de police sur la berge de la Seine, prs du pont des Invalides?
Quelqu'un l'avait emport du quartier des halles aux Champs-lyses. Et
comment? Par l'gout. Dvouement inou!

Quelqu'un? Qui?

C'tait cet homme que Marius cherchait.

De cet homme, qui tait son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre
indice.

Marius, quoique oblig de ce ct-l  une grande rserve, poussa ses
recherches jusqu' la prfecture de police. L, pas plus qu'ailleurs,
les renseignements pris n'aboutirent  aucun claircissement. La
prfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait
connaissance d'aucune arrestation opre le 6 juin  la grille du Grand
gout; on n'y avait reu aucun rapport d'agent sur ce fait qui,  la
prfecture, tait regard comme une fable. On y attribuait l'invention
de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de
tout, mme d'imagination. Le fait, pourtant, tait certain, et Marius
n'en pouvait douter,  moins de douter de sa propre identit, comme nous
venons de le dire.

Tout, dans cette trange nigme, tait inexplicable.

Cet homme, ce mystrieux homme, que le cocher avait vu sortir de la
grille du Grand gout portant sur son dos Marius vanoui, et que l'agent
de police aux aguets avait arrt en flagrant dlit de sauvetage d'un
insurg, qu'tait-il devenu? qu'tait devenu l'agent lui-mme? Pourquoi
cet agent avait-il gard le silence? l'homme avait-il russi  s'vader?
avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe
de vie  Marius qui lui devait tout? Le dsintressement n'tait pas
moins prodigieux que le dvouement. Pourquoi cet homme ne
reparaissait-il pas? Peut-tre tait-il au-dessus de la rcompense, mais
personne n'est au-dessus de la reconnaissance. tait-il mort? quel homme
tait-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher
rpondait: La nuit tait trs noire. Basque et Nicolette, ahuris,
n'avaient regard que leur jeune matre tout sanglant. Le portier, dont
la chandelle avait clair la tragique arrive de Marius, avait seul
remarqu l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait:
Cet homme tait pouvantable.

Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver
les vtements ensanglants qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait
ramen chez son aeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan tait
bizarrement dchir. Un morceau manquait.

Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette
singulire aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et
de l'inutilit de ses efforts. Le visage froid de monsieur
Fauchelevent l'impatientait. Il s'cria avec une vivacit qui avait
presque la vibration de la colre:

--Oui, cet homme-l, quel qu'il soit, a t sublime. Savez-vous ce qu'il
a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se
jett au milieu du combat, qu'il me drobt, qu'il ouvrt l'gout, qu'il
m'y trant, qu'il m'y portt! Il a fallu qu'il ft plus d'une lieue et
demie dans d'affreuses galeries souterraines, courb, ploy, dans les
tnbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un
cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce
cadavre. Et ce cadavre, c'tait moi. Il s'est dit: Il y a encore l
peut-tre une lueur de vie; je vais risquer mon existence  moi pour
cette misrable tincelle! Et son existence, il ne l'a pas risque une
fois, mais vingt! Et chaque pas tait un danger. La preuve, c'est qu'en
sortant de l'gout il a t arrt. Savez-vous, monsieur, que cet homme
a fait tout cela? Et aucune rcompense  attendre. Qu'tais-je? Un
insurg. Qu'tais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de
Cosette taient  moi....

--Ils sont  vous, interrompit Jean Valjean.

--Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!

Jean Valjean garda le silence.




Livre sixime--La nuit blanche




Chapitre I

Le 16 fvrier 1833


La nuit du 16 au 17 fvrier 1833 fut une nuit bnie. Elle eut au-dessus
de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de
Cosette.

La journe avait t adorable.

Ce n'avait pas t la fte bleue rve par le grand-pre, une ferie
avec une confusion de chrubins et de cupidons au-dessus de la tte des
maris, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait
t doux et riant.

La mode du mariage n'tait pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La
France n'avait pas encore emprunt  l'Angleterre cette dlicatesse
suprme d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'glise, de se
cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un
banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On
n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de
dcent  cahoter son paradis en chaise de poste,  entrecouper son
mystre de clic-clacs,  prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et 
laisser derrire soi, dans l'alcve banale  tant par nuit, le plus
sacr des souvenirs de la vie ple-mle avec le tte--tte du
conducteur de diligence et de la servante d'auberge.

Dans cette seconde moiti du dix-neuvime sicle o nous sommes, le
maire et son charpe, le prtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne
suffisent plus; il faut les complter par le postillon de Longjumeau;
veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en
brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands  la queue
noue, faux galons, chapeau cir, gros cheveux poudrs, fouet norme et
bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'lgance jusqu' faire,
comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calche de poste des maris
une grle de pantoufles cules et de vieilles savates, en souvenir de
Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son
mariage par une colre de tante qui lui porta bonheur. Les savates et
les pantoufles ne font point encore partie de nos clbrations
nuptiales; mais patience, le bon got continuant  se rpandre, on y
viendra.

En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.

On s'imaginait encore  cette poque, chose bizarre, qu'un mariage est
une fte intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gte point une
solennit domestique, que la gat, ft-elle excessive, pourvu qu'elle
soit honnte, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vnrable
et bon que la fusion de ces deux destines d'o sortira une famille
commence dans la maison, et que le mnage ait dsormais pour tmoin la
chambre nuptiale.

Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.

Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M.
Gillenormand.

Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les
bans  publier, les actes  dresser, la mairie, l'glise, ont toujours
quelque complication. On ne put tre prt avant le 16 fvrier.

Or, nous notons ce dtail pour la pure satisfaction d'tre exact, il se
trouva que le 16 tait un mardi gras. Hsitations, scrupules,
particulirement de la tante Gillenormand.

--Un mardi gras! s'cria l'aeul, tant mieux. Il y a un proverbe:

          _Mariage un mardi gras_
          _N'aura point d'enfants ingrats._

Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?

--Non, certes! rpondit l'amoureux.

--Marions-nous, fit le grand-pre.

Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gat publique. Il pleuvait
ce jour-l, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au
service du bonheur, que les amants voient, mme quand le reste de la
cration serait sous un parapluie.

La veille, Jean Valjean avait remis  Marius, en prsence de M.
Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.

Le mariage se faisant sous le rgime de la communaut, les actes avaient
t simples.

Toussaint tait dsormais inutile  Jean Valjean; Cosette en avait
hrit et l'avait promue au grade de femme de chambre.

Quant  Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle
chambre meuble exprs pour lui, et Cosette lui avait si
irrsistiblement dit: Pre, je vous en prie, qu'elle lui avait fait 
peu prs promettre qu'il viendrait l'habiter.

Quelques jours avant le jour fix pour le mariage, il tait arriv un
accident  Jean Valjean; il s'tait un peu cras le pouce de la main
droite. Ce n'tait point grave; et il n'avait pas permis que personne
s'en occupt, ni le panst, ni mme vit son mal, pas mme Cosette. Cela
pourtant l'avait forc de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter
le bras en charpe, et l'avait empch de rien signer. M. Gillenormand,
comme subrog tuteur de Cosette, l'avait suppl.

Nous ne mnerons le lecteur ni  la mairie ni  l'glise. On ne suit
gure deux amoureux jusque-l, et l'on a l'habitude de tourner le dos au
drame ds qu'il met  sa boutonnire un bouquet de mari. Nous nous
bornerons  noter un incident qui, d'ailleurs inaperu de la noce,
marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire  l'glise Saint-Paul.

On repavait  cette poque l'extrmit nord de la rue Saint-Louis. Elle
tait barre  partir de la rue du Parc-Royal. Il tait impossible aux
voitures de la noce d'aller directement  Saint-Paul. Force tait de
changer l'itinraire, et le plus simple tait de tourner par le
boulevard. Un des invits fit observer que c'tait le mardi gras, et
qu'il y aurait l encombrement de voitures.--Pourquoi? demanda M.
Gillenormand.-- cause des masques.-- merveille, dit le grand-pre.
Allons par l. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le
srieux de la vie. Cela les prparera de voir un peu de mascarade.

On prit par le boulevard. La premire des berlines de la noce contenait
Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean.
Marius, encore spar de sa fiance, selon l'usage, ne venait que dans
la seconde. Le cortge nuptial, au sortir de la rue des
Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui
faisait la chane sans fin de la Madeleine  la Bastille et de la
Bastille  la Madeleine.

Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par
intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne
humeur de cet hiver de 1833, Paris s'tait dguis en Venise. On ne voit
plus de ces mardis gras-l aujourd'hui. Tout ce qui existe tant un
carnaval rpandu, il n'y a plus de carnaval.

Les contre-alles regorgeaient de passants et les fentres de curieux.
Les terrasses qui couronnent les pristyles des thtres taient bordes
de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce dfil, propre au
mardi gras comme  Longchamps, de vhicules de toutes sortes, citadines,
tapissires, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement
rivs les uns aux autres par les rglements de police et comme embots
dans des rails. Quiconque est dans un de ces vhicules-l est tout  la
fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les
bas cts du boulevard ces deux interminables files parallles se
mouvant en mouvement contrari, et surveillaient, pour que rien
n'entravt leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant,
l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chausse d'Antin, l'autre
vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armories des pairs de
France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chausse, allant et
venant librement. De certains cortges magnifiques et joyeux, notamment
le Boeuf Gras, avaient le mme privilge. Dans cette gat de Paris,
l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord
Seymour, harcele d'un sobriquet populacier, passait  grand bruit.

Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux
galopaient comme des chiens de berger, d'honntes berlingots de famille,
encombrs de grand'tantes et d'aeules, talaient  leurs portires de
frais groupes d'enfants dguiss, pierrots de sept ans, pierrettes de
six ans, ravissants petits tres, sentant qu'ils faisaient
officiellement partie de l'allgresse publique, pntrs de la dignit
de leur arlequinade et ayant une gravit de fonctionnaires.

De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession
des vhicules; l'une ou l'autre des deux files latrales s'arrtait
jusqu' ce que le noeud ft dnou; une voiture empche suffisait pour
paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.

Les carrosses de la noce taient dans la file allant vers la Bastille et
longeant le ct droit du boulevard.  la hauteur de la rue du
Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrt. Presque au mme instant, sur
l'autre bas ct, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrta
galement. Il y avait  ce point-l de cette file une voiture de
masques.

Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretes de masques sont bien
connues des Parisiens. Si elles manquaient  un mardi gras ou  une
mi-carme, on y entendrait malice, et l'on dirait: _Il y a quelque chose
l-dessous. Probablement le ministre va changer_. Un entassement de
Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahot au-dessus des passants,
tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des
hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher
les oreilles  Rabelais de mme que les mnades faisaient baisser les
yeux  Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de
faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquins par un
papillon, cris jets aux pitons, poings sur les hanches, postures
hardies, paules nues, faces masques, impudeurs dmuseles; un chaos
d'effronteries promen par un cocher coiff de fleurs; voil ce que
c'est que cette institution.

La Grce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du
fiacre de Vad.

Tout peut tre parodi, mme la parodie. La saturnale, cette grimace de
la beaut antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi
gras; et la bacchanale, jadis couronne de pampres, inonde de soleil,
montrant des seins de marbre dans une demi-nudit divine, aujourd'hui
avachie sous la guenille mouille du nord, a fini par s'appeler la
chie-en-lit.

La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la
monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais vingt
sous tournois pour trois coches de mascarades s carrefours. De nos
jours, ces monceaux bruyants de cratures se font habituellement
charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impriale, ou
accablent de leur tumultueux groupe un landau de rgie dont les capotes
sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le
sige, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils
enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchs,
assis, jarrets recroquevills, jambes pendantes. Les femmes occupent les
genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des ttes leur
pyramide forcene. Ces carrosses font des montagnes d'allgresse au
milieu de la cohue. Coll, Panard et Piron en dcoulent, enrichis
d'argot. On crache de l-haut sur le peuple le catchisme poissard. Ce
fiacre, devenu dmesur par son chargement, a un air de conqute.
Brouhaha est  l'avant, Tohubohu est  l'arrire. On y vocifre, on y
vocalise, on y hurle, on y clate, on s'y tord de bonheur; la gat y
rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialit s'y tale comme une pourpre;
deux haridelles y tranent la farce panouie en apothose; c'est le char
du triomphe du Rire.

Rire trop cynique pour tre franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce
rire a une mission. Il est charg de prouver aux parisiens le carnaval.

Ces voitures poissardes, o l'on sent on ne sait quelles tnbres, font
songer le philosophe. Il y a du gouvernement l-dedans. On touche l du
doigt une affinit mystrieuse entre les hommes publics et les femmes
publiques.

Que des turpitudes chafaudes donnent un total de gat, qu'en tageant
l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage
servant de cariatide  la prostitution amuse les cohues en les
affrontant, que la foule aime  voir passer sur les quatre roues d'un
fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et
lumire, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains  cette gloire
faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fte pour les
multitudes si la police ne promne au milieu d'elles ces espces
d'hydres de joie  vingt ttes, certes, cela est triste. Mais qu'y
faire? Ces tombereaux de fange enrubanne et fleurie sont insults et
amnistis par le rire public. Le rire de tous est complice de la
dgradation universelle. De certaines ftes malsaines dsagrgent le
peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut
des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la
grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cit
sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le,
se laisse volontiers donner la comdie par l'infamie. Il ne demande 
ses matres,--quand il a des matres,--qu'une chose: fardez-moi la boue.
Rome tait de la mme humeur. Elle aimait Nron. Nron tait un
dbardeur titan.

Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes
grappes de femmes et d'hommes masqus, trimballs dans une vaste
calche, s'arrta  gauche du boulevard pendant que le cortge de la
noce s'arrtait  droite. D'un bord du boulevard  l'autre, la voiture
o taient les masques aperut vis--vis d'elle la voiture o tait la
marie.

--Tiens! dit un masque, une noce.

--Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.

Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le
hol des sergents de ville, les deux masques regardrent ailleurs.

Toute la carrosse masque eut fort  faire au bout d'un instant, la
multitude se mit  la huer, ce qui est la caresse de la foule aux
mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire
front  tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous
les projectiles du rpertoire des halles pour rpondre aux normes coups
de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un
effrayant change de mtaphores.

Cependant, deux autres masques de la mme voiture, un espagnol au nez
dmesur avec un air vieillot et d'normes moustaches noires, et une
poissarde maigre, et toute jeune fille, masque d'un loup, avaient
remarqu la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les
passants s'insultaient, avaient un dialogue  voix basse.

Leur apart tait couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffes de
pluie avaient mouill la voiture toute grande ouverte; le vent de
fvrier n'est pas chaud; tout en rpondant  l'Espagnol, la poissarde,
dcollete, grelottait, riait, et toussait.

Voici le dialogue:

--Dis donc.

--Quoi, daron?

--Vois-tu ce vieux?

--Quel vieux?

--L, dans la premire roulotte de la noce, de notre ct.

--Qui a le bras accroch dans une cravate noire?

--Oui.

--Eh bien?

--Je suis sr que je le connais.

--Ah!

--Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit
vousaille, tonorgue ni mzig, si je ne colombe pas ce pantinois-l.

--C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.

--Peux-tu voir la marie, en te penchant?

--Non.

--Et le mari?

--Il n'y a pas de mari dans cette roulotte-l.

--Bah!

-- moins que ce ne soit l'autre vieux.

--Tche donc de voir la marie en te penchant bien.

--Je ne peux pas.

--C'est gal, ce vieux qui a quelque chose  la patte, j'en suis sr, je
connais a.

--Et  quoi a te sert-il de le connatre?

--On ne sait pas. Des fois!

--Je me fiche pas mal des vieux, moi.

--Je le connais.

--Connais-le  ton aise.

--Comment diable est-il  la noce?

--Nous y sommes bien, nous.

--D'o vient-elle, cette noce?

--Est-ce que je sais?

--coute.

--Quoi?

--Tu devrais faire une chose.

--Quoi?

--Descendre de notre roulotte et filer cette noce-l.

--Pourquoi faire?

--Pour savoir o elle va, et ce qu'elle est. Dpche-toi de descendre,
cours, ma fe, toi qui es jeune.

--Je ne peux pas quitter la voiture.

--Pourquoi a?

--Je suis loue.

--Ah fichtre!

--Je dois ma journe de poissarde  la prfecture.

--C'est vrai.

--Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrte.
Tu sais bien.

--Oui, je sais.

--Aujourd'hui, je suis achete par Pharos.

--C'est gal. Ce vieux m'embte.

--Les vieux t'embtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.

--Il est dans la premire voiture.

--Eh bien?

--Dans la roulotte de la marie.

--Aprs?

--Donc il est le pre.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Je te dis qu'il est le pre.

--Il n'y a pas que ce pre-l.

--coute.

--Quoi?

--Moi, je ne peux gure sortir que masqu. Ici, je suis cach, on ne
sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est
mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans
mon trou. Toi, tu es libre.

--Pas trop.

--Plus que moi toujours.

--Eh bien, aprs?

--Il faut que tu tches de savoir o est alle cette noce-l?

--O elle va?

--Oui.

--Je le sais.

--O va-t-elle donc?

--Au Cadran Bleu.

--D'abord ce n'est pas de ce ct-l.

--Eh bien!  la Rpe.

--Ou ailleurs.

--Elle est libre. Les noces sont libres.

--Ce n'est pas tout a. Je te dis qu'il faut que tu tches de me savoir
ce que c'est que cette noce-l, dont est ce vieux, et o cette noce-l
demeure.

--Plus souvent! voil qui sera drle. C'est commode de retrouver, huit
jours aprs, une noce qui a pass dans Paris le mardi gras. Une tiquante
dans un grenier  foin! Est-ce que c'est possible?

--N'importe, il faudra tcher. Entends-tu, Azelma?

Les deux files reprirent des deux cts du boulevard leur mouvement en
sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue la roulotte de
la marie.




Chapitre II

Jean Valjean a toujours son bras en charpe


Raliser son rve.  qui cela est-il donn? Il doit y avoir des
lections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats  notre
insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient t lus.

Cosette,  la mairie et dans l'glise, tait clatante et touchante.
C'tait Toussaint, aide de Nicolette, qui l'avait habille.

Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de
Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une
couronne de fleurs d'oranger; tout cela tait blanc, et, dans cette
blancheur, elle rayonnait. C'tait une candeur exquise se dilatant et se
transfigurant dans la clart. On et dit une vierge en train de devenir
desse.

Les beaux cheveux de Marius taient lustrs et parfums; on entrevoyait
 et l, sous l'paisseur des boucles, des lignes ples qui taient les
cicatrices de la barricade.

Le grand-pre, superbe, la tte haute, amalgamant plus que jamais dans
sa toilette et dans ses manires toutes les lgances du temps de
Barras, conduisait Cosette. Il remplaait Jean Valjean qui,  cause de
son bras en charpe, ne pouvait donner la main  la marie.

Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.

--Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aeul, voil un beau jour. Je vote
la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de
tristesse nulle part dsormais. Pardieu! je dcrte la joie! Le mal n'a
pas le droit d'tre. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vrit, cela
est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au
fond, est bon. Toutes les misres humaines ont pour chef-lieu et pour
gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable.
Bon, voil que je dis des mots dmagogiques  prsent! Quant  moi, je
n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches,
c'est--dire joyeux, voil  quoi je me borne.

Quand,  l'issue de toutes les crmonies, aprs avoir prononc devant
le maire et devant le prtre tous les oui possibles, aprs avoir sign
sur les registres  la municipalit et  la sacristie, aprs avoir
chang leurs anneaux, aprs avoir t  genoux coude  coude sous le
pole de moire blanche dans la fume de l'encensoir, ils arrivrent se
tenant par la main, admirs et envis de tous, Marius en noir, elle en
blanc, prcds du suisse  paulettes de colonel frappant les dalles de
sa hallebarde, entre deux haies d'assistants merveills, sous le
portail de l'glise ouvert  deux battants, prts  remonter en voiture
et tout tant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait
Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait
qu'elle et peur de se rveiller. Son air tonn et inquiet lui ajoutait
on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montrent
ensemble dans la mme voiture, Marius prs de Cosette; M. Gillenormand
et Jean Valjean leur faisaient vis--vis. La tante Gillenormand avait
recul d'un plan, et tait dans la seconde voiture.--Mes enfants, disait
le grand-pre, vous voil monsieur le baron et madame la baronne avec
trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre
Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement anglique:--C'est donc
vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.

Ces deux tres resplendissaient. Ils taient  la minute irrvocable et
introuvable,  l'blouissant point d'intersection de toute la jeunesse
et de toute la joie. Ils ralisaient le vers de Jean Prouvaire;  eux
deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'tait le mariage sublim; ces
deux enfants taient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se
contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius
apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire,
les deux apothoses se mlant, au fond, on ne sait comment, derrire un
nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la
chose idale, la chose relle, le rendez-vous du baiser et du songe,
l'oreiller nuptial.

Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur
semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les
pouvantes, les dsespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus
charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses
taient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir
souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait aurole  leur bonheur.
La longue agonie de leur amour aboutissait  une ascension.

C'tait dans ces deux mes le mme enchantement, nuanc de volupt dans
Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons
revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de
Cosette taient sur Marius.

Un tel jour est un mlange ineffable de rve et de certitude. On possde
et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une
indicible motion ce jour-l d'tre  midi et de songer  minuit. Les
dlices de ces deux coeurs dbordaient sur la foule et donnaient de
l'allgresse aux passants.

On s'arrtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir  travers la
vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tte de
Cosette.

Puis ils rentrrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, cte 
cte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier o on
l'avait tran mourant. Les pauvres, attroups devant la porte et se
partageant leurs bourses, les bnissaient. Il y avait partout des
fleurs. La maison n'tait pas moins embaume que l'glise; aprs
l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans
l'infini; ils avaient Dieu dans le coeur; la destine leur apparaissait
comme un plafond d'toiles; ils voyaient au-dessus de leurs ttes une
lueur de soleil levant. Tout  coup l'horloge sonna. Marius regarda le
charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait
vaguement  travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le
regard de Marius, se mit  rougir jusqu'au blanc des yeux.

Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient t
invits; on s'empressait autour de Cosette. C'tait  qui l'appellerait
madame la baronne.

L'officier Thodule Gillenormand, maintenant capitaine, tait venu de
Chartres, o il tenait garnison, pour assister  la noce de son cousin
Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.

Lui, de son ct, habitu  tre trouv joli par les femmes, ne se
souvint pas plus de Cosette que d'une autre.

--Comme j'ai eu raison de ne pas croire  cette histoire du lancier!
disait  part soi le pre Gillenormand.

Cosette n'avait jamais t plus tendre avec Jean Valjean. Elle tait 
l'unisson du pre Gillenormand; pendant qu'il rigeait la joie en
aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bont comme un
parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.

Elle retrouvait, pour parler  Jean Valjean, des inflexions de voix du
temps qu'elle tait petite fille. Elle le caressait du sourire.

Un banquet avait t dress dans la salle  manger.

Un clairage  giorno est l'assaisonnement ncessaire d'une grande joie.
La brume et l'obscurit ne sont point acceptes par les heureux. Ils ne
consentent pas  tre noirs. La nuit, oui; les tnbres, non. Si l'on
n'a pas de soleil, il faut en faire un.

La salle  manger tait une fournaise de choses gaies. Au centre,
au-dessus de la table blanche et clatante, un lustre de Venise  lames
plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges,
verts, perchs au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles,
sur le mur des miroirs-appliques  triples et quintuples branches;
glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faences,
poteries, orfvreries, argenteries, tout tincelait et se rjouissait.
Les vides entre les candlabres taient combls par les bouquets, en
sorte que, l o il n'y avait pas une lumire, il y avait une fleur.

Dans l'antichambre trois violons et une flte jouaient en sourdine des
quatuors de Haydn.

Jean Valjean s'tait assis sur une chaise dans le salon derrire la
porte, dont le battant se repliait sur lui de faon  le cacher presque.
Quelques instants avant qu'on se mt  table, Cosette vint, comme par
coup de tte, lui faire une grande rvrence en talant de ses deux
mains sa toilette de marie, et, avec un regard tendrement espigle,
elle lui demanda:

--Pre, tes-vous content?

--Oui, dit Jean Valjean, je suis content.

--Eh bien, riez alors.

Jean Valjean se mit  rire.

Quelques instants aprs, Basque annona que le dner tait servi.

Les convives, prcds de M. Gillenormand donnant le bras  Cosette,
entrrent dans la salle  manger, et se rpandirent, selon l'ordre
voulu, autour de la table.

Deux grands fauteuils y figuraient,  droite et  gauche de la marie,
le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M.
Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.

On chercha des yeux monsieur Fauchelevent.

Il n'tait plus l.

M. Gillenormand interpella Basque.

--Sais-tu o est monsieur Fauchelevent?

--Monsieur, rpondit Basque. Prcisment. Monsieur Fauchelevent m'a dit
de dire  monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne
pourrait dner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait
qu'on l'excust. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.

Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais,
M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand tait l, et le grand-pre
rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se
coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'tait qu'un
bobo. Cette dclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin
obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius taient dans
un de ces moments gostes et bnis o l'on n'a pas d'autre facult que
de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une
ide.--Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante,
quoiqu'elle ait droit  toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi.
C'est lgal, et c'est gentil. Fortunatus prs de
Fortunata.--Applaudissement de toute la table. Marius prit prs de
Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangrent de telle
sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit
par en tre contente. Du moment o Marius tait le remplaant, Cosette
n'et pas regrett Dieu. Elle mit son doux petit pied chauss de satin
blanc sur le pied de Marius.

Le fauteuil occup, M. Fauchelevent fut effac; et rien ne manqua. Et,
cinq minutes aprs, la table entire riait d'un bout  l'autre avec
toute la verve de l'oubli.

Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en
main,  demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans
ne le ft pas dborder, porta la sant des maris.

--Vous n'chapperez pas  deux sermons, s'cria-t-il. Vous avez eu le
matin celui du cur, vous aurez le soir celui du grand-pre.
coutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas
un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la
cration d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent:
Modrez vos joies. Moi je dis: Lchez-leur la bride,  vos joies. Soyez
pris comme des diables. Soyez enrags. Les philosophes radotent. Je
voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce
qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts,
trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore
dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se
plaire l'un  l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends
garde, Nmorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut
trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut
trop tre vivant? est-ce qu'on peut trop tre heureux? Modrez vos
joies. Ah ouiche!  bas les philosophes! La sagesse, c'est la
jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes
bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy
s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu  Harlay de Sancy, ou
parce qu'il pse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine
de ces problmes-l; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur.
Soyons heureux sans chicaner. Obissons aveuglment au soleil. Qu'est-ce
que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voil
une toute-puissance, c'est la femme. Demandez  ce dmagogue de Marius
s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son
plein gr, le lche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne,
la femme rgne. Je ne suis plus royaliste que de cette royaut-l.
Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d've. Pas de 89 pour ve. Il y
avait le sceptre royal surmont d'une fleur de lys, il y avait le
sceptre imprial surmont d'un globe, il y avait le sceptre de
Charlemagne qui tait en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand
qui tait en or, la rvolution les a tordus entre son pouce et son
index, comme des ftus de paille de deux liards; c'est fini, c'est
cass, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc
des rvolutions contre ce petit mouchoir brod qui sent le patchouli! Je
voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est
un chiffon. Ah! vous tes le dix-neuvime sicle? Eh bien, aprs? Nous
tions le dix-huitime, nous! Et nous tions aussi btes que vous. Ne
vous imaginez pas que vous ayez chang grand'chose  l'univers, parce
que votre trousse-galant s'appelle le cholra morbus, et parce que votre
bourre s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer
les femmes. Je vous dfie de sortir de l. Ces diablesses sont nos
anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous
dfie de sortir; et, quant  moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de
vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle,
regardant les flots comme une femme, l'toile Vnus, la grande coquette
de l'abme, la Climne de l'ocan? L'ocan, voil un rude Alceste. Eh
bien, il a beau bougonner, Vnus parat, il faut qu'il sourie. Cette
bte brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colre, tempte, coups de
foudre, cume jusqu'au plafond. Une femme entre en scne, une toile se
lve;  plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie
aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez
raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours,
faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idoltrez-vous.
Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de flicit qu'il y a
sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, tre
aim, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous
ayez invent cela. Moi aussi, j'ai rv, j'ai song, j'ai soupir; moi
aussi, j'ai eu une me clair de lune. L'amour est un enfant de six mille
ans. L'amour a droit  une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin
prs de Cupidon. Depuis soixante sicles, l'homme et la femme se tirent
d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis  har l'homme;
l'homme, qui est plus malin, s'est mis  aimer la femme. De cette faon,
il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette
finesse-l a t trouve ds le paradis terrestre. Mes amis, l'invention
est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et
Chlo en attendant que vous soyiez Philmon et Baucis. Faites en sorte
que, quand vous tes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que
Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour
Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari;
Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve
jamais dans votre mnage. Vous avez chip  la loterie le bon numro,
l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien,
mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du
reste. Croyez ce que je dis l. C'est du bon sens. Bon sens ne peut
mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa faon
d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manire d'adorer Dieu, c'est
d'aimer sa femme. Je t'aime! voil mon catchisme. Quiconque aime est
orthodoxe. Le juron de Henri IV met la saintet entre la ripaille et
l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce
juron-l. La femme y est oublie. Cela m'tonne de la part du juron de
Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux,  ce qu'on dit; c'est
tonnant comme je me sens en train d'tre jeune. Je voudrais aller
couter des musettes dans les bois. Ces enfants-l qui russissent 
tre beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si
quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait
faits pour autre chose que ceci: idoltrer, roucouler, adoniser, tre
pigeon, tre coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans
sa petite femme, tre fier, tre triomphant, faire jabot; voil le but
de la vie. Voil, ne vous en dplaise, ce que nous pensions, nous
autres, dans notre temps dont nous tions les jeunes gens. Ah!
vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes,  cette
poque-l, et des minois, et des tendrons! J'y exerais mes ravages.
Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment  quoi
cela servirait qu'il y et un printemps; et, quant  moi, je prierais le
bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de
nous les reprendre, et de remettre dans sa bote les fleurs, les oiseaux
et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bndiction du vieux
bonhomme.

La soire fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du
grand-pre donna l'ut  toute la fte, et chacun se rgla sur cette
cordialit presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut
une noce bonne enfant. On et pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste
il y tait dans la personne du pre Gillenormand.

Il y eut tumulte, puis silence. Les maris disparurent.

Un peu aprs minuit la maison Gillenormand devint un temple.

Ici nous nous arrtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est
debout, souriant, un doigt sur la bouche.

L'me entre en contemplation devant ce sanctuaire o se fait la
clbration de l'amour.

Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-l. La joie qu'elles
contiennent doit s'chapper  travers les pierres des murs en clart et
rayer vaguement les tnbres. Il est impossible que cette fte sacre et
fatale n'envoie pas un rayonnement cleste  l'infini. L'amour, c'est le
creuset sublime o se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'tre
un, l'tre triple, l'tre final, la trinit humaine en soit. Cette
naissance de deux mes en une doit tre une motion pour l'ombre.
L'amant est prtre; la vierge ravie s'pouvante. Quelque chose de cette
joie va  Dieu. L o il y a vraiment mariage, c'est--dire o il y a
amour, l'idal s'en mle. Un lit nuptial fait dans les tnbres un coin
d'aurore. S'il tait donn  la prunelle de chair de percevoir les
visions redoutables et charmantes de la vie suprieure, il est probable
qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ails, les passants
bleus de l'invisible, se pencher, foule de ttes sombres, autour de la
maison lumineuse, satisfaits, bnissants, se montrant les uns aux autres
la vierge pouse, doucement effars, et ayant le reflet de la flicit
humaine sur leurs visages divins. Si,  cette heure suprme, les poux
blouis de volupt, et qui se croient seuls, coutaient, ils
entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le
bonheur parfait implique la solidarit des anges. Cette petite alcve
obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues
sacres par l'amour, se rapprochent pour crer, il est impossible
qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement
dans l'immense mystre des toiles.

Ces flicits sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-l.
L'amour, c'est l l'unique extase. Tout le reste pleure.

Aimer ou avoir aim, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas
d'autre perle  trouver dans les plis tnbreux de la vie. Aimer est un
accomplissement.




Chapitre III

L'insparable


Qu'tait devenu Jean Valjean?

Immdiatement aprs avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette,
personne ne faisant attention  lui, Jean Valjean s'tait lev, et,
inaperu, il avait gagn l'antichambre. C'tait cette mme salle o,
huit mois auparavant, il tait entr noir de boue, de sang et de poudre,
rapportant le petit-fils  l'aeul. La vieille boiserie tait
enguirlande de feuillages et de fleurs; les musiciens taient assis sur
le canap o l'on avait dpos Marius. Basque en habit noir, en culotte
courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de
roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui
avait montr son bras en charpe, l'avait charg d'expliquer son
absence, et tait sorti.

Les croises de la salle  manger donnaient sur la rue. Jean Valjean
demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurit sous ces
fentres radieuses. Il coutait. Le bruit confus du banquet venait
jusqu' lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-pre,
les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les clats de
rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix
joyeuse de Cosette.

Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de
l'Homme-Arm.

Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue
Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'tait un peu le plus
long, mais c'tait le chemin par o, depuis trois mois, pour viter les
encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume
de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Arm  la rue des
Filles-du-Calvaire, avec Cosette.

Ce chemin o Cosette avait pass excluait pour lui tout autre
itinraire.

Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta.
L'appartement tait vide. Toussaint elle-mme n'y tait plus. Le pas de
Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu' l'ordinaire.
Toutes les armoires taient ouvertes. Il pntra dans la chambre de
Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans
taie et sans dentelles, tait pos sur les couvertures plies au pied
des matelas dont on voyait la toile et o personne ne devait plus
coucher. Tous les petits objets fminins auxquels tenait Cosette avaient
t emports; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le
lit de Toussaint tait galement dgarni. Un seul lit tait fait et
semblait attendre quelqu'un; c'tait celui de Jean Valjean.

Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires,
alla et vint d'une chambre  l'autre.

Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une
table.

Il avait dgag son bras de l'charpe, et il se servait de la main
droite comme s'il n'en souffrait pas.

Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrtrent, fut-ce par hasard?
fut-ce avec intention? sur l'_insparable_, dont Cosette avait t
jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en
arrivant rue de l'Homme-Arm, il l'avait dpose sur un guridon prs de
son chevet. Il alla  ce guridon avec une sorte de vivacit, prit dans
sa poche une clef, et ouvrit la valise.

Il en tira lentement les vtements avec lesquels, dix ans auparavant,
Cosette avait quitt Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le
fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait
presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la
brassire de futaine bien paisse, puis le jupon de tricot, puis le
tablier  poches, puis les bas de laine. Ces bas, o tait encore
gracieusement marque la forme d'une petite jambe, n'taient gure plus
longs que la main de Jean Valjean. Tout cela tait de couleur noire.
C'tait lui qui avait apport ces vtements pour elle  Montfermeil. 
mesure qu'il les tait de la valise, il les posait sur le lit. Il
pensait. Il se rappelait. C'tait en hiver, un mois de dcembre trs
froid, elle grelottait  demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits
pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait
quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La
mre avait d tre contente dans sa tombe de voir sa fille porter son
deuil, et surtout de voir qu'elle tait vtue et qu'elle avait chaud. Il
pensait  cette fort de Montfermeil; ils l'avaient traverse ensemble,
Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans
feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est gal, c'tait
charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu prs du
jupon, les bas  ct des souliers, la brassire  ct de la robe, et
il les regarda l'une aprs l'autre. Elle n'tait pas plus haute que
cela, elle avait sa grande poupe dans ses bras, elle avait mis son
louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous
les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.

Alors sa vnrable tte blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoque
se brisa, sa face s'abma pour ainsi dire dans les vtements de Cosette,
et si quelqu'un et pass dans l'escalier en ce moment, on et entendu
d'effrayants sanglots.




Chapitre IV

_Immortale jecur_


La vieille lutte formidable, dont nous avons dj vu plusieurs phases,
recommena.

Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hlas! combien de fois
avons-nous vu Jean Valjean saisi corps  corps dans les tnbres par sa
conscience et luttant perdument contre elle!

Lutte inoue!  de certains moments, c'est le pied qui glisse; 
d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette
conscience, forcene au bien, l'avait-elle treint et accabl! Combien
de fois la vrit, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la
poitrine! Combien de fois, terrass par la lumire, lui avait-il cri
grce! Combien de fois cette lumire implacable, allume en lui et sur
lui par l'vque, l'avait-elle bloui de force alors qu'il souhaitait
tre aveugl! Combien de fois s'tait-il redress dans le combat, retenu
au rocher, adoss au sophisme, tran dans la poussire, tantt
renversant sa conscience sous lui, tantt renvers par elle! Combien de
fois, aprs une quivoque, aprs un raisonnement tratre et spcieux de
l'gosme, avait-il entendu sa conscience irrite lui crier  l'oreille:
Croc-en-jambe! misrable! Combien de fois sa pense rfractaire
avait-elle rl convulsivement sous l'vidence du devoir! Rsistance 
Dieu. Sueurs funbres. Que de blessures secrtes, que lui seul sentait
saigner! Que d'corchures  sa lamentable existence! Combien de fois
s'tait-il relev sanglant, meurtri, bris, clair, le dsespoir au
coeur, la srnit dans l'me? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,
aprs l'avoir disloqu, tenaill et rompu, sa conscience, debout
au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:
Maintenant, va en paix!

Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hlas!

Cette nuit-l pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier
combat.

Une question se prsentait, poignante.

Les prdestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se dveloppent
pas en avenue rectiligne devant le prdestin; elles ont des impasses,
des ccums, des tournants obscurs, des carrefours inquitants offrant
plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus
prilleux de ces carrefours.

Il tait parvenu au suprme croisement du bien et du mal. Il avait cette
tnbreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui
tait dj arriv dans d'autres pripties douloureuses, deux routes
s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle
prendre?

Celle qui effrayait tait conseille par le mystrieux doigt indicateur
que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur
l'ombre.

Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et
l'embche souriante.

Cela est-il donc vrai? l'me peut gurir; le sort, non. Chose affreuse!
une destine incurable!

La question qui se prsentait, la voici:

De quelle faon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de
Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'tait lui qui l'avait voulu, c'tait
lui qui l'avait fait; il se l'tait lui-mme enfonc dans les
entrailles, et  cette heure, en le considrant, il pouvait avoir
l'espce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnatrait sa
marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la
poitrine.

Cosette avait Marius, Marius possdait Cosette. Ils avaient tout, mme
la richesse. Et c'tait son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il
existait, maintenant qu'il tait l, qu'allait-il en faire, lui Jean
Valjean? S'imposerait-il  ce bonheur? Le traiterait-il comme lui
appartenant? Sans doute Cosette tait  un autre; mais lui Jean Valjean
retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?
Resterait-il l'espce de pre, entrevu, mais respect, qu'il avait t
jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?
Apporterait-il, sans dire mot, son pass  cet avenir? Se
prsenterait-il l comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voil,
 ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces
innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles
chenets du salon Gillenormand ses pieds qui tranaient derrire eux
l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances
avec Cosette et Marius? paissirait-il l'obscurit sur son front et le
nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux flicits sa
catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, prs de
ces deux tres heureux, le sinistre muet de la destine?

Il faut tre habitu  la fatalit et  ses rencontres pour oser lever
les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudit
horrible. Le bien ou le mal sont derrire ce svre point
d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.

Cette habitude de l'preuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx
fixement.

Il examina l'impitoyable problme sous toutes ses faces.

Cosette, cette existence charmante, tait le radeau de ce naufrag. Que
faire? S'y cramponner, ou lcher prise?

S'il s'y cramponnait, il sortait du dsastre, il remontait au soleil, il
laissait ruisseler de ses vtements et de ses cheveux l'eau amre, il
tait sauv, il vivait.

Allait-il lcher prise?

Alors, l'abme.

Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pense. Ou, pour mieux
dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-mme, tantt
contre sa volont, tantt contre sa conviction.

Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'claira
peut-tre. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempte, plus
furieuse que celle qui autrefois l'avait pouss vers Arras, se dchana
en lui. Le pass lui revenait en regard du prsent; il comparait et il
sanglotait. Une fois l'cluse des larmes ouvertes, le dsespr se
tordit.

Il se sentait arrt.

Hlas! dans ce pugilat  outrance entre notre gosme et notre devoir,
quand nous reculons ainsi pas  pas devant notre idal incommutable,
gars, acharns, exasprs de cder, disputant le terrain, esprant une
fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre
rsistance derrire nous que le pied du mur!

Sentir l'ombre sacre qui fait obstacle!

L'invisible inexorable, quelle obsession!

Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;
prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, tant Dieu. On jette
dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y
jette sa richesse, on y jette son succs, on y jette sa libert ou sa
patrie, on y jette son bien-tre, on y jette son repos, on y jette sa
joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y
jeter son coeur.

Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme
cela.

N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inpuisable peut
avoir un droit? Est-ce que les chanes sans fin ne sont pas au-dessus de
la force humaine? Qui donc blmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire:
c'est assez!

L'obissance de la matire est limite par le frottement; est-ce qu'il
n'y a pas une limite  l'obissance de l'me? Si le mouvement perptuel
est impossible, est-ce que le dvouement perptuel est exigible?

Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.
Qu'tait-ce que l'affaire Champmathieu  ct du mariage de Cosette et
de ce qu'il entranait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne,  ct
de ceci: entrer dans le nant?

 premire marche  descendre, que tu es sombre!  seconde marche, que
tu es noire!

Comment ne pas dtourner la tte cette fois?

Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture
qui sacre. On peut y consentir la premire heure; on s'assied sur le
trne de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on
accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il
reste encore  vtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment
o la chair misrable se rvolte, et o l'on abdique le supplice?

Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.

Il pesa, il songea, il considra les alternatives de la mystrieuse
balance de lumire et d'ombre.

Imposer son bagne  ces deux enfants blouissants, ou consommer lui-mme
son irrmdiable engloutissement. D'un ct le sacrifice de Cosette, de
l'autre le sien propre.

 quelle solution s'arrta-t-il?

Quelle dtermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-mme, sa
rponse dfinitive  l'incorruptible interrogatoire de la fatalit?
Quelle porte se dcida-t-il  ouvrir? Quel ct de sa vie prit-il le
parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables
qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrmit accepta-t-il?
Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tte?

Sa rverie vertigineuse dura toute la nuit.

Il resta l jusqu'au jour, dans la mme attitude, ploy en deux sur ce
lit, prostern sous l'normit du sort, cras peut-tre, hlas! les
poings crisps, les bras tendus  angle droit comme un crucifi dclou
qu'on aurait jet la face contre terre. Il demeura douze heures, les
douze heures d'une longue nuit d'hiver, glac, sans relever la tte et
sans prononcer une parole. Il tait immobile comme un cadavre, pendant
que sa pense se roulait  terre et s'envolait, tantt comme l'hydre,
tantt comme l'aigle.  le voir ainsi sans mouvement on et dit un mort;
tout  coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, colle aux
vtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.

Qui? on? puisque Jean Valjean tait seul et qu'il n'y avait personne l?

Le On qui est dans les tnbres.




Livre septime--La dernire gorge du calice




Chapitre I

Le septime cercle et le huitime ciel


Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des
heureux. Et aussi un peu leur sommeil attard. Le brouhaha des visites
et des flicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 fvrier,
il tait un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau
sous le bras, occup  faire son antichambre, entendit un lger
frappement  la porte. On n'avait point sonn, ce qui est discret un
pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans
le salon, encore encombr et sens dessus dessous, et qui avait l'air du
champ de bataille des joies de la veille.

--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes rveills tard.

--Votre matre est-il lev? demanda Jean Valjean.

--Comment va le bras de monsieur? rpondit Basque.

--Mieux. Votre matre est-il lev?

--Lequel? l'ancien ou le nouveau?

--Monsieur Pontmercy.

--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.

On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque
chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'claboussure du titre,
et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, rpublicain
militant, et il l'avait prouv, tait maintenant baron malgr lui. Une
petite rvolution s'tait faite dans la famille sur ce titre. C'tait 
prsent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en dtachait. Mais
le colonel Pontmercy avait crit: _Mon fils portera mon titre_. Marius
obissait. Et puis Cosette, en qui la femme commenait  poindre, tait
ravie d'tre baronne.

--Monsieur le baron? rpta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que
monsieur Fauchelevent est l.

--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande 
lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.

--Ah! fit Basque.

--Je veux lui faire une surprise.

--Ah! reprit Basque, se donnant  lui-mme son second ah! comme
explication du premier.

Et il sortit.

Jean Valjean resta seul.

Le salon, nous venons de le dire, tait tout en dsordre. Il semblait
qu'en prtant l'oreille on et pu y entendre encore la vague rumeur de
la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombes des
guirlandes et des coiffures. Les bougies brles jusqu'au tronon
ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un
meuble n'tait  sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,
rapprochs les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de
continuer une causerie. L'ensemble tait riant. Il y a encore une
certaine grce dans une fte morte. Cela a t heureux. Sur ces chaises
en dsarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumires teintes,
on a pens de la joie. Le soleil succdait au lustre, et entrait gament
dans le salon.

Quelques minutes s'coulrent. Jean Valjean tait immobile  l'endroit
o Basque l'avait quitt. Il tait trs ple. Ses yeux taient creux et
tellement enfoncs par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient
presque. Son habit noir avait les plis fatigus d'un vtement qui a
pass la nuit. Les coudes taient blanchis de ce duvet que laisse au
drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait  ses pieds la
fentre dessine sur le parquet par le soleil.

Un bruit se fit  la porte, il leva les yeux.

Marius entra, la tte haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumire
sur le visage, le front panoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait
pas dormi.

--C'est vous, pre! s'cria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet
imbcile de Basque qui avait un air mystrieux! Mais vous venez de trop
bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.

Ce mot: Pre, dit  M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Flicit
suprme. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et
contrainte entre eux; glace  rompre ou  fondre. Marius en tait  ce
point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se
dissolvait, et que M. Fauchelevent tait pour lui, comme pour Cosette,
un pre.

Il continua; les paroles dbordaient de lui, ce qui est propre  ces
divins paroxysmes de la joie:

--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez
manqu hier! Bonjour, pre. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?


Et, satisfait de la bonne rponse qu'il se faisait  lui-mme, il
poursuivit:

--Nous avons bien parl de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!
Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus
de la rue de l'Homme-Arm. Nous n'en voulons plus du tout. Comment
aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme a, qui est malade, qui
est grognon, qui est laide, qui a une barrire  un bout, o l'on a
froid, o l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et
ds aujourd'hui. Ou vous aurez affaire  Cosette. Elle entend nous mener
tous par le bout du nez, je vous en prviens. Vous avez vu votre
chambre, elle est tout prs de la ntre; elle donne sur des jardins; on
a fait arranger ce qu'il y avait  la serrure, le lit est fait, elle est
toute prte, vous n'avez qu' arriver. Cosette a mis prs de votre lit
une grande vieille bergre en velours d'Utrecht,  qui elle a dit:
tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est
en face de vos fentres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux
mois. Vous aurez son nid  votre gauche et le ntre  votre droite. La
nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein
midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,
et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,
une petite valise  laquelle vous tenez, j'ai dispos un coin d'honneur
pour elle. Vous avez conquis mon grand-pre, vous lui allez. Nous
vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-pre si
vous savez le whist. C'est vous qui mnerez promener Cosette mes jours
de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg
autrefois. Nous sommes absolument dcids  tre trs heureux. Et vous
en serez, de notre bonheur, entendez-vous, pre? Ah , vous djeunez
avec nous aujourd'hui?

--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose  vous dire. Je suis un
ancien forat.

La limite des sons aigus perceptibles peut tre tout aussi bien dpasse
pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forat_,
sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de
Marius, allaient au del du possible. Marius n'entendit pas. Il lui
sembla que quelque chose venait de lui tre dit; mais il ne sut quoi. Il
resta bant.

Il s'aperut alors que l'homme qui lui parlait tait effrayant. Tout 
son blouissement, il n'avait pas jusqu' ce moment remarqu cette
pleur terrible.

Jean Valjean dnoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,
dfit le linge roul autour de sa main, mit son pouce  nu et le montra
 Marius.

--Je n'ai rien  la main, dit-il.

Marius regarda le pouce.

--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.

Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.

Jean Valjean poursuivit:

--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait
absent le plus que j'ai pu. J'ai suppos cette blessure pour ne point
faire un faux, pour ne pas introduire de nullit dans les actes du
mariage, pour tre dispens de signer.

Marius bgaya:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, rpondit Jean Valjean, que j'ai t aux galres.

--Vous me rendez fou! s'cria Marius pouvant.

--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai t dix-neuf ans aux
galres. Pour vol. Puis j'ai t condamn  perptuit. Pour vol. Pour
rcidive.  l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.

Marius avait beau reculer devant la ralit, refuser le fait, rsister 
l'vidence, il fallait s'y rendre. Il commena  comprendre, et comme
cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au del. Il eut le
frisson d'un hideux clair intrieur; une ide, qui le fit frmir, lui
traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-mme, une
destine difforme.

--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous tes le pre de Cosette!

Et il fit deux pas en arrire avec un mouvement d'indicible horreur.

Jean Valjean redressa la tte dans une telle majest d'attitude qu'il
sembla grandir jusqu'au plafond.

--Il est ncessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre
serment  nous autres ne soit pas reu en justice....

Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorit souveraine et
spulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les
syllabes:

--...Vous me croirez. Le pre de Cosette, moi! devant Dieu, non.
Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais
ma vie  monder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je
m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien  Cosette. Rassurez-vous.

Marius balbutia:

--Qui me prouve?....

--Moi. Puisque je le dis.

Marius regarda cet homme. Il tait lugubre et tranquille. Aucun mensonge
ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glac est sincre. On
sentait le vrai dans cette froideur de tombe.

--Je vous crois, dit Marius.

Jean Valjean inclina la tte comme pour prendre acte, et continua:

--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas
qu'elle existt. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,
tant soi-mme dj vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent
grand-pre pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,
supposer que j'ai quelque chose qui ressemble  un coeur. Elle tait
orpheline. Sans pre ni mre. Elle avait besoin de moi. Voil pourquoi
je me suis mis  l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier
venu, mme un homme comme moi, peut tre leur protecteur. J'ai fait ce
devoir-l vis--vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment
appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne
action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette
circonstance attnuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux
chemins se sparent. Dsormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est
madame Pontmercy. Sa providence a chang. Et Cosette gagne au change.
Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,
mais je vais au-devant de votre pense, c'est un dpt. Comment ce dpt
tait-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dpt. On n'a rien de
plus  me demander. Je complte la restitution en disant mon vrai nom.
Ceci encore me regarde. Je tiens, moi,  ce que vous sachiez qui je
suis.

Et Jean Valjean regarda Marius en face.

Tout ce qu'prouvait Marius tait tumultueux et incohrent. De certains
coups de vent de la destine font de ces vagues dans notre me.

Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se
disperse en nous; nous disons les premires choses venues, lesquelles ne
sont pas toujours prcisment celles qu'il faudrait dire. Il y a des
rvlations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin
funeste. Marius tait stupfi de la situation nouvelle qui lui
apparaissait, au point de parler  cet homme presque comme quelqu'un qui
lui en aurait voulu de cet aveu.

--Mais enfin, s'cria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce
qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret  vous-mme. Vous
n'tes ni dnonc, ni poursuivi, ni traqu? Vous avez une raison pour
faire, de gat de coeur, une telle rvlation. Achevez. Il y a autre
chose.  quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?

--Pour quel motif? rpondit Jean Valjean d'une voix si basse et si
sourde qu'on et dit que c'tait  lui-mme qu'il parlait plus qu'
Marius. Pour quel motif, en effet, ce forat vient-il dire: Je suis un
forat? Eh bien oui! le motif est trange. C'est par honntet. Tenez,
ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai l dans le coeur et
qui me tient attach. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-l
sont solides. Toute la vie se dfait alentour; ils rsistent. Si j'avais
pu arracher ce fil, le casser, dnouer le noeud ou le couper, m'en aller
bien loin, j'tais sauv, je n'avais qu' partir; il y a des diligences
rue du Bouloy; vous tes heureux, je m'en vais. J'ai essay de le
rompre, ce fil, j'ai tir dessus, il a tenu bon, il n'a pas cass, je
m'arrachais le coeur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs
que l. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je
suis un imbcile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez
une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit  ce
fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-pre ne demande pas mieux que
de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun,
je donnerai le bras  Cosette...-- madame Pontmercy, pardon, c'est
l'habitude,--nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le mme
coin de chemine l'hiver, la mme promenade l't, c'est la joie cela,
c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En
famille!

 ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considra le
plancher  ses pieds comme s'il voulait y creuser un abme, et sa voix
fut tout  coup clatante:

--En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de
la vtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons o l'on est
entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour
moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un pre et une
mre? j'en doute presque. Le jour o j'ai mari cette enfant, cela a t
fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle tait avec l'homme qu'elle aime,
et qu'il y avait l un bon vieillard, un mnage de deux anges, toutes
les joies dans cette maison, et que c'tait bien, et je me suis dit:
Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous,
rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a t pour elle, j'ai pu
mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il
suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez
ce qui me force  parler? une drle de chose, ma conscience. Me taire,
c'tait pourtant bien facile. J'ai pass la nuit  tcher de me le
persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si
extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai pass la
nuit  me donner des raisons, je me suis donn de trs bonnes raisons,
j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses o je n'ai pas
russi; ni  casser le fil qui me tient par le coeur fix, riv et
scell ici, ni  faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis
seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou 
peu prs tout. Il y a de l'inutile  dire qui ne concerne que moi; je
le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon
mystre, et je vous l'ai apport. Et j'ai ventr mon secret sous vos
yeux. Ce n'tait pas une rsolution aise  prendre. Toute la nuit je me
suis dbattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'tait
point l l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de
mal  personne, que le nom de Fauchelevent m'avait t donn par
Fauchelevent lui-mme en reconnaissance d'un service rendu, et que je
pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que
vous m'offrez, que je ne gnerais rien, que je serais dans mon petit
coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'ide d'tre
dans la mme maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionn.
Continuer d'tre monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui,
except mon me. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon
me restait noir. Ce n'est pas assez d'tre heureux, il faut tre
content. Ainsi je serais rest monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai
visage, je l'aurais cach, ainsi, en prsence de votre panouissement,
j'aurais eu une nigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais
eu des tnbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais
introduit le bagne  votre foyer, je me serais assis  votre table avec
la pense que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me
serais laiss servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient
dit: Quelle horreur! Je vous aurais touch avec mon coude dont vous avez
droit de ne pas vouloir, je vous aurais filout vos poignes de main! Il
y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux
blancs vnrables et des cheveux blancs fltris;  vos heures les plus
intimes, quand tous les coeurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond
les uns pour les autres, quand nous aurions t tous quatre ensemble,
votre aeul, vous deux, et moi, il y aurait eu l un inconnu! J'aurais
t cte  cte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin
de ne jamais dranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un
mort, je me serais impos  vous qui tes des vivants. Elle, je l'aurais
condamne  moi  perptuit. Vous, Cosette et moi, nous aurions t
trois ttes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je
ne suis que le plus accabl des hommes, j'en aurais t le plus
monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce
mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je
l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma fltrissure, je vous
en aurais donn votre part tous les jours! tous les jours!  vous mes
bien-aims,  vous mes enfants,  vous mes innocents! Se taire n'est
rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un
silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignit, et ma
lchet, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte  goutte,
je l'aurais recrach, puis rebu, j'aurais fini  minuit et recommenc 
midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et
j'aurais dormi l-dessus, et j'aurais mang cela avec mon pain, et
j'aurais regard Cosette en face, et j'aurais rpondu au sourire de
l'ange par le sourire du damn, et j'aurais t un fourbe abominable!
Pourquoi faire? pour tre heureux. Pour tre heureux, moi! Est-ce que
j'ai le droit d'tre heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.

Jean Valjean s'arrta. Marius coutait. De tels enchanements d'ides et
d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de
nouveau, mais ce n'tait plus la voix sourde, c'tait la voix sinistre.

--Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dnonc, ni poursuivi,
ni traqu, dites-vous. Si! je suis dnonc! si! je suis poursuivi! si!
je suis traqu! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre  moi-mme le
passage, et je me trane, et je me pousse, et je m'arrte, et je
m'excute, et quand on se tient soi-mme, on est bien tenu.

Et, saisissant son propre habit  poigne-main et le tirant vers Marius:

--Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas
qu'il tient ce collet-l de faon  ne pas le lcher? Eh bien! c'est
bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut tre
heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, ds qu'on l'a
compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre;
mais non; il vous en rcompense; car il vous met dans un enfer o l'on
sent  ct de soi Dieu. On ne s'est pas sitt dchir les entrailles
qu'on est en paix avec soi-mme.

Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:

--Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnte
homme. C'est en me dgradant  vos yeux que je m'lve aux miens. Ceci
m'est dj arriv une fois, mais c'tait moins douloureux; ce n'tait
rien. Oui, un honnte homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma
faute, continu de m'estimer; maintenant que vous me mprisez, je le
suis. J'ai cette fatalit sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la
considration vole, cette considration m'humilie et m'accable
intrieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me
mprise. Alors je me redresse. Je suis un galrien qui obit  sa
conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que
voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers
moi-mme; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des
hasards qui nous entranent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur
Pontmercy, il m'est arriv des choses dans ma vie.

Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme
si ses paroles avaient un arrire-got amer, et il reprit:

--Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire
partager aux autres  leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer
sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son prcipice
sans qu'ils s'en aperoivent, on n'a pas le droit de laisser traner sa
casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de
sa misre le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les
toucher dans l'ombre avec son ulcre invisible, c'est hideux.
Fauchelevent a eu beau me prter son nom, je n'ai pas le droit de m'en
servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est
un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pens, j'ai un peu lu, quoique
je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je
m'exprime convenablement. Je me suis fait une ducation  moi. Eh bien
oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est dshonnte. Des
lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une
montre. tre une fausse signature en chair et en os, tre une fausse
clef vivante, entrer chez d'honntes gens en trichant leur serrure, ne
plus jamais regarder, loucher toujours, tre infme au dedans de moi,
non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher
la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits  se tordre dans
les angoisses, se ronger le ventre et l'me. Voil pourquoi je viens
vous raconter tout cela. De gat de coeur, comme vous dites.

Il respira pniblement, et jeta ce dernier mot:

--Pour vivre, autrefois, j'ai vol un pain; aujourd'hui, pour vivre, je
ne veux pas voler un nom.

--Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour
vivre?

--Ah! je m'entends, rpondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la
tte lentement plusieurs fois de suite.

Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abm dans un
gouffre de penses. Marius s'tait assis prs d'une table et appuyait le
coin de sa bouche sur un de ses doigts repli. Jean Valjean allait et
venait. Il s'arrta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis,
comme s'il rpondait  un raisonnement intrieur, il dit en regardant
cette glace o il ne se voyait pas:

--Tandis qu' prsent je suis soulag!

Il se remit  marcher et alla  l'autre bout du salon.  l'instant o il
se retourna, il s'aperut que Marius le regardait marcher. Alors il lui
dit avec un accent inexprimable:

--Je trane un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.

Puis il acheva de se tourner vers Marius:

--Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis
rest monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des
vtres, je suis dans ma chambre, je viens djeuner le matin, en
pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois,
j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et  la place Royale, nous
sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis
l, vous tes l, nous causons, nous rions, tout  coup vous entendez
une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voil que cette main
pouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque
brusquement!

Il se tut encore; Marius s'tait lev avec un frmissement. Jean Valjean
reprit:

--Qu'en dites-vous?

Le silence de Marius rpondait.

Jean Valjean continua:

--Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez
heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le
soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquitez pas de la manire
dont un pauvre damn s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son
devoir; vous avez un misrable homme devant vous, monsieur.

Marius traversa lentement le salon, et quand il fut prs de Jean
Valjean, lui tendit la main.

Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se prsentait point,
Jean Valjean se laissa faire, et il sembla  Marius qu'il treignait une
main de marbre.

--Mon grand-pre a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grce.

--C'est inutile, rpondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
Les morts ne sont pas soumis  la surveillance. Ils sont censs pourrir
tranquillement. La mort, c'est la mme chose que la grce.

Et, dgageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de
dignit inexorable:

--D'ailleurs, faire mon devoir, voil l'ami auquel j'ai recours; et je
n'ai besoin que d'une grce, celle de ma conscience.

En ce moment,  l'autre extrmit du salon, la porte s'entrouvrit
doucement et dans l'entre-billement la tte de Cosette apparut. On
n'apercevait que son doux visage, elle tait admirablement dcoiffe,
elle avait les paupires encore gonfles de sommeil. Elle fit le
mouvement d'un oiseau qui passe sa tte hors du nid, regarda d'abord son
mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un
sourire au fond d'une rose:

--Parions que vous parlez politique! Comme c'est bte, au lieu d'tre
avec moi!

Jean Valjean tressaillit.

--Cosette!... balbutia Marius.--Et il s'arrta. On et dit deux
coupables.

Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour  tour tous les
deux. Il y avait dans ses yeux comme des chappes de paradis.

--Je vous prends en flagrant dlit, dit Cosette. Je viens d'entendre 
travers la porte mon pre Fauchelevent qui disait:--La
conscience....--Faire son devoir....--C'est de la politique, a. Je ne
veux pas. On ne doit pas parler politique ds le lendemain. Ce n'est pas
juste.

--Tu te trompes, Cosette, rpondit Marius. Nous parlons affaires. Nous
parlons du meilleur placement  trouver pour tes six cent mille
francs....

--Ce n'est pas tout a, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi
ici?

Et, passant rsolment la porte, elle entra dans le salon. Elle tait
vtue d'un large peignoir blanc  mille plis et  grandes manches qui,
partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or
des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs  mettre un ange.

Elle se contempla de la tte aux pieds dans une grande glace, puis
s'cria avec une explosion d'extase ineffable:

--Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!

Cela dit, elle fit la rvrence  Marius et  Jean Valjean.

--Voil, dit-elle, je vais m'installer prs de vous sur un fauteuil, on
djeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je
sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.

Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:

--Nous parlons affaires.

-- propos, rpondit Cosette, j'ai ouvert ma fentre, il vient d'arriver
un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est
aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.

--Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette,
laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.

--Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous tes fort
coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.

--Je t'assure que cela t'ennuiera.

--Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous
couterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de
comprendre les mots qu'elles disent. tre l ensemble, c'est tout ce que
je veux. Je reste avec vous, bah!

--Tu es ma Cosette bien-aime! Impossible.

--Impossible!

--Oui.

--C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous
aurais dit que mon grand-pre dort encore, que votre tante est  la
messe, que la chemine de la chambre de mon pre Fauchelevent fume, que
Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont
dj disputes, que Nicolette se moque du bgayement de Toussaint. Eh
bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi,  mon tour,
vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera
attrap? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.

--Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.

--Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?

Jean Valjean ne prononait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:

--D'abord, pre, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce
que vous faites l  ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui
est-ce qui m'a donn un pre comme a? Vous voyez bien que je suis trs
malheureuse en mnage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de
suite.

Jean Valjean s'approcha.

Cosette se retourna vers Marius.

--Vous, je vous fais la grimace.

Puis elle tendit son front  Jean Valjean.

Jean Valjean fit un pas vers elle.

Cosette recula.

--Pre, vous tes ple. Est-ce que votre bras vous fait mal?

--Il est guri, dit Jean Valjean.

--Est-ce que vous avez mal dormi?

--Non.

--Est-ce que vous tes triste?

--Non.

--Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous
tes content, je ne vous gronderai pas.

Et de nouveau elle lui tendit son front.

Jean Valjean dposa un baiser sur ce front o il y avait un reflet
cleste.

--Souriez.

Jean Valjean obit. Ce fut le sourire d'un spectre.

--Maintenant, dfendez-moi contre mon mari.

--Cosette!... fit Marius.

--Fchez-vous, pre. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien
parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien
tonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent  une
banque, voil grand'chose. Les hommes font les mystrieux pour rien. Je
veux rester. Je suis trs jolie ce matin; regarde-moi, Marius.

Et avec un haussement d'paules adorable et on ne sait quelle bouderie
exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un clair entre ces deux
tres. Que quelqu'un ft l, peu importait.

--Je t'aime! dit Marius.

--Je t'adore! dit Cosette.

Et ils tombrent irrsistiblement dans les bras l'un de l'autre.

-- prsent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une
petite moue triomphante, je reste.

--Cela, non, rpondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque
chose  terminer.

--Encore non?

Marius prit une inflexion de voix grave:

--Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.

--Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va.
Vous, pre, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon
papa, vous tes des tyrans. Je vais le dire  grand-pre. Si vous croyez
que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je
suis fire. Je vous attends  prsent. Vous allez voir que c'est vous
qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.

Et elle sortit.

Deux secondes aprs, la porte se rouvrit, sa frache tte vermeille
passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:

--Je suis trs en colre.

La porte se referma et les tnbres se refirent.

Ce fut comme un rayon de soleil fourvoy qui, sans s'en douter, aurait
travers brusquement de la nuit.

Marius s'assura que la porte tait bien referme.

--Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....

 ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius
un oeil gar.

--Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela  Cosette. C'est
juste. Tiens, je n'y avais pas pens. On a de la force pour une chose,
on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en
supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacre, ne le lui
dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu
le dire de moi-mme sans y tre forc, je l'aurais dit  l'univers, 
tout le monde, a m'tait gal. Mais elle, elle ne sait pas ce que
c'est, cela l'pouvanterait. Un forat, quoi! on serait forc de lui
expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a t aux galres. Elle a vu
un jour passer la chane. Oh mon Dieu!

Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses paules, on voyait
qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.

Il y a de l'touffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le
prit, il se renversa en arrire sur le dossier du fauteuil comme pour
respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir  Marius sa face
inonde de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix
semblait tre dans une profondeur sans fond:--Oh, je voudrais mourir!

--Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.

Et, moins attendri peut-tre qu'il n'aurait d l'tre, mais oblig
depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant
par degrs un forat se superposer sous ses yeux  M. Fauchelevent,
gagn peu  peu par cette ralit lugubre, et amen par la pente
naturelle de la situation  constater l'intervalle qui venait de se
faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:

--Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dpt que vous
avez si fidlement et si honntement remis. C'est l un acte de
probit. Il est juste qu'une rcompense vous soit donne. Fixez la somme
vous-mme, elle vous sera compte. Ne craignez pas de la fixer trs
haut.

--Je vous en remercie, monsieur, rpondit Jean Valjean avec douceur.

Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index
sur l'ongle de son pouce, puis il leva la voix:

--Tout est  peu prs fini. Il me reste une dernire chose....

--Laquelle?

Jean Valjean eut comme une suprme hsitation, et, sans voix, presque
sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:

-- prsent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui tes le
matre, que je ne dois plus voir Cosette?

--Je crois que ce serait mieux, rpondit froidement Marius.

--Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.

Et il se dirigea vers la porte.

Il mit la main sur le bec-de-cane, le pne cda, la porte
s'entre-billa, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura
une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.

Il n'tait plus ple, il tait livide, il n'y avait plus de larmes dans
ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix tait redevenue
trangement calme.

--Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous
assure que je le dsire beaucoup. Si je n'avais pas tenu  voir Cosette,
je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti;
mais voulant rester dans l'endroit o est Cosette et continuer de la
voir, j'ai d honntement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement,
n'est-ce pas? c'est l une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a
neuf ans passs que je l'ai prs de moi. Nous avons demeur d'abord dans
cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite prs du
Luxembourg. C'est l que vous l'avez vue pour la premire fois. Vous
vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons t ensuite dans
le quartier des Invalides o il y avait une grille et un jardin. Rue
Plumet. J'habitais une petite arrire-cour d'o j'entendais son piano.
Voil ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a dur neuf ans et des
mois. J'tais comme son pre, et elle tait mon enfant. Je ne sais pas
si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller  prsent, ne
plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait
difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en
temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas
longtemps. Vous diriez qu'on me reoive dans la petite salle basse. Au
rez-de-chausse. J'entrerais bien par la porte de derrire, qui est pour
les domestiques, mais cela tonnerait peut-tre. Il vaut mieux, je
crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je
voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous
plaira. Mettez-vous  ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut
prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais
effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire,
c'est de venir le soir, quand il commence  tre nuit.

--Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.

--Vous tes bon, monsieur, dit Jean Valjean.

Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu' la porte le
dsespoir, et ces deux hommes se quittrent.




Chapitre II

Les obscurits que peut contenir une rvlation


Marius tait boulevers.

L'espce d'loignement qu'il avait toujours eu pour l'homme prs duquel
il voyait Cosette, lui tait dsormais expliqu. Il y avait dans ce
personnage un on ne sait quoi nigmatique dont son instinct
l'avertissait. Cette nigme, c'tait la plus hideuse des hontes, le
bagne. Ce M. Fauchelevent tait le forat Jean Valjean.

Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela
ressemble  la dcouverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.

Le bonheur de Marius et de Cosette tait-il condamn dsormais  ce
voisinage? tait-ce l un fait accompli? L'acceptation de cet homme
faisait-elle partie du mariage consomm? N'y avait-il plus rien  faire?

Marius avait-il pous aussi le forat?

On a beau tre couronn de lumire et de joie, on a beau savourer la
grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses
forceraient mme l'archange dans son extase, mme le demi-dieu dans sa
gloire, au frmissement.

Comme il arrive toujours dans les changements  vue de cette espce,
Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche  se faire  lui-mme?
Avait-il manqu de divination? Avait-il manqu de prudence? S'tait-il
tourdi involontairement? Un peu, peut-tre. S'tait-il engag, sans
assez de prcaution pour clairer les alentours, dans cette aventure
d'amour qui avait abouti  son mariage avec Cosette? Il
constatait,--c'est ainsi, par une srie de constatations successives de
nous-mmes sur nous-mmes, que la vie nous amende peu  peu,--il
constatait le ct chimrique et visionnaire de sa nature, sorte de
nuage intrieur propre  beaucoup d'organisations, et qui, dans les
paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la temprature de
l'me changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus
faire qu'une conscience baigne d'un brouillard. Nous avons plus d'une
fois indiqu cet lment caractristique de l'individualit de Marius.
Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant
ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas mme parl  Cosette
de ce drame nigmatique du bouge Gorbeau o la victime avait eu un si
trange parti pris de silence pendant la lutte et d'vasion aprs.
Comment se faisait-il qu'il n'en et point parl  Cosette? Cela
pourtant tait si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il
ne lui et pas mme nomm les Thnardier, et, particulirement, le jour
o il avait rencontr ponine? Il avait presque peine  s'expliquer
maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se
rappelait son tourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant
tout, cet enlvement de l'un par l'autre dans l'idal, et peut-tre
aussi, comme la quantit imperceptible de raison mle  cet tat
violent et charmant de l'me, un vague et sourd instinct de cacher et
d'abolir dans sa mmoire cette aventure redoutable dont il craignait le
contact, o il ne voulait jouer aucun rle,  laquelle il se drobait,
et o il ne pouvait tre ni narrateur ni tmoin sans tre accusateur.
D'ailleurs, ces quelques semaines avaient t un clair; on n'avait eu
le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pes, tout retourn, tout
examin, quand il et racont le guet-apens Gorbeau  Cosette, quand il
lui et nomm les Thnardier, quelles qu'eussent t les consquences,
quand mme il et dcouvert que Jean Valjean tait un forat, cela
l'et-il chang, lui Marius? cela l'et-il change, elle Cosette? Et-il
recul? L'et-il moins adore? L'et-il moins pouse? Non. Cela et-il
chang quelque chose  ce qui s'tait fait? Non. Rien donc  regretter,
rien  se reprocher. Tout tait bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes
qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il
et choisie clairvoyant. L'amour lui avait band les yeux, pour le mener
o? Au paradis.

Mais ce paradis tait compliqu dsormais d'un ctoiement infernal.

L'ancien loignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent
devenu Jean Valjean, tait  prsent ml d'horreur.

Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque piti, et mme une
certaine surprise.

Ce voleur, ce voleur rcidiviste, avait restitu un dpt. Et quel
dpt? Six cent mille francs. Il tait seul dans le secret du dpt. Il
pouvait tout garder, il avait tout rendu.

En outre, il avait rvl de lui-mme sa situation. Rien ne l'y
obligeait. Si l'on savait qui il tait, c'tait par lui. Il y avait dans
cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait
l'acceptation du pril. Pour un condamn, un masque n'est pas un masque,
c'est un abri. Il avait renonc  cet abri. Un faux nom, c'est de la
scurit; il avait rejet ce faux nom. Il pouvait, lui galrien, se
cacher  jamais dans une famille honnte; il avait rsist  cette
tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait
expliqu lui-mme avec l'irrsistible accent de la ralit. En somme,
quel que ft ce Jean Valjean, c'tait incontestablement une conscience
qui se rveillait. Il y avait l on ne sait quelle mystrieuse
rhabilitation commence; et, selon toute apparence, depuis longtemps
dj le scrupule tait matre de cet homme. De tels accs du juste et du
bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Rveil de conscience,
c'est grandeur d'me.

Jean Valjean tait sincre. Cette sincrit, visible, palpable,
irrfragable, vidente mme par la douleur qu'elle lui faisait, rendait
les informations inutiles et donnait autorit  tout ce que disait cet
homme. Ici, pour Marius, interversion trange des situations. Que
sortait-il de M. Fauchelevent? la dfiance. Que se dgageait-il de Jean
Valjean? la confiance.

Dans le mystrieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait,
il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tchait d'arriver
 une balance. Mais tout cela tait comme dans un orage. Marius,
s'efforant de se faire une ide nette de cet homme, et poursuivant,
pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pense, le perdait et le
retrouvait dans une brume fatale.

Le dpt honntement rendu, la probit de l'aveu, c'tait bien. Cela
faisait comme une claircie dans la nue, puis la nue redevenait noire.

Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait
quelque ombre.

Qu'tait-ce dcidment que cette aventure du galetas Jondrette?
Pourquoi,  l'arrive de la police, cet homme, au lieu de se plaindre,
s'tait-il vad? ici Marius trouvait la rponse. Parce que cet homme
tait un repris de justice en rupture de ban.

Autre question: Pourquoi cet homme tait-il venu dans la barricade? Car
 prsent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces
motions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme tait dans la
barricade. Il n'y combattait pas. Qu'tait-il venu y faire? Devant cette
question un spectre se dressait, et faisait la rponse. Javert. Marius
se rappelait parfaitement  cette heure la funbre vision de Jean
Valjean entranant hors de la barricade Javert garrott, et il entendait
encore derrire l'angle de la petite rue Mondtour l'affreux coup de
pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce
galrien. L'un gnait l'autre. Jean Valjean tait all  la barricade
pour se venger. Il y tait arriv tard. Il savait probablement que
Javert y tait prisonnier. La vendette corse a pntr dans de certains
bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'tonne pas les
mes mme  demi retournes vers le bien; et ces coeurs-l sont ainsi
faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut tre scrupuleux sur le
vol et ne l'tre pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tu Javert. Du
moins, cela semblait vident.

Dernire question enfin; mais  celle-ci pas de rponse. Cette question,
Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que
l'existence de Jean Valjean et coudoy si longtemps celle de Cosette?
Qu'tait-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant
en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chanes  deux
forges l-haut, et Dieu se plat-il  accoupler l'ange avec le dmon?
Un crime et une innocence peuvent donc tre camarades de chambre dans
le mystrieux bagne des misres? Dans ce dfil de condamns qu'on
appelle la destine humaine, deux fronts peuvent passer l'un prs de
l'autre, l'un naf, l'autre formidable, l'un tout baign des divines
blancheurs de l'aube, l'autre  jamais blmi par la lueur d'un ternel
clair? Qui avait pu dterminer cet appareillement inexplicable? De
quelle faon, par suite de quel prodige, la communaut de vie avait-elle
pu s'tablir entre cette cleste petite et ce vieux damn? Qui avait pu
lier l'agneau au loup, et, chose plus incomprhensible encore, attacher
le loup  l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'tre farouche
adorait l'tre faible, car, pendant neuf annes, l'ange avait eu pour
point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa
venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumire,
avaient t abrites par ce dvouement difforme. Ici, les questions
s'exfoliaient, pour ainsi parler, en nigmes innombrables, les abmes
s'ouvraient au fond des abmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur
Jean Valjean sans vertige. Qu'tait-ce donc que cet homme prcipice?

Les vieux symboles gnsiaques sont ternels; dans la socit humaine,
telle qu'elle existe, jusqu'au jour o une clart plus grande la
changera, il y a  jamais deux hommes, l'un suprieur, l'autre
souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon
le mal, c'est Can. Qu'tait-ce que ce Can tendre? Qu'tait-ce que ce
bandit religieusement absorb dans l'adoration d'une vierge, veillant
sur elle, l'levant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui
impur, de puret? Qu'tait-ce que ce cloaque qui avait vnr cette
innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'tait-ce que ce
Jean Valjean faisant l'ducation de Cosette? Qu'tait-ce que cette
figure de tnbres ayant pour unique soin de prserver de toute ombre et
de tout nuage le lever d'un astre?

L tait le secret de Jean Valjean; l aussi tait le secret de Dieu.

Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le
rassurait sur l'autre. Dieu tait dans cette aventure aussi visible que
Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut.
Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y
prend? Jean Valjean avait travaill  Cosette. Il avait un peu fait
cette me. C'tait incontestable. Eh bien, aprs? L'ouvrier tait
horrible; mais l'oeuvre tait admirable. Dieu produit ses miracles comme
bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait
employ Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet trange
collaborateur. Quel compte avons-nous  lui demander? Est-ce la premire
fois que le fumier aide le printemps  faire la rose?

Marius se faisait ces rponses-l et se dclarait  lui-mme qu'elles
taient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il
n'avait pas os presser Jean Valjean sans s'avouer  lui-mme qu'il ne
l'osait pas. Il adorait Cosette, il possdait Cosette, Cosette tait
splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel claircissement avait-il
besoin? Cosette tait une lumire. La lumire a-t-elle besoin d'tre
claircie? Il avait tout; que pouvait-il dsirer? Tout, est-ce que ce
n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le
regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se
cramponnait  cette dclaration solennelle du misrable: _Je ne suis
rien  Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existt_.

Jean Valjean tait un passant. Il l'avait dit lui-mme. Eh bien, il
passait. Quel qu'il ft, son rle tait fini. Il y avait dsormais
Marius pour faire les fonctions de la providence prs de Cosette.
Cosette tait venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son
poux, son mle cleste. En s'envolant, Cosette, aile et transfigure,
laissait derrire elle  terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean
Valjean.

Dans quelque cercle d'ides que tournt Marius, il en revenait toujours
 une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacre peut-tre, car,
nous venons de l'indiquer, il sentait un _quid divinum_ dans cet homme.
Mais, quoi qu'on fit, et quelque attnuation qu'on y chercht, il
fallait bien toujours retomber sur ceci: c'tait un forat; c'est--dire
l'tre qui, dans l'chelle sociale, n'a mme pas de place, tant
au-dessous du dernier chelon. Aprs le dernier des hommes vient le
forat. Le forat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants.
La loi l'a destitu de toute la quantit d'humanit qu'elle peut ter 
un homme. Marius, sur les questions pnales, en tait encore, quoique
dmocrate, au systme inexorable, et il avait, sur ceux que la loi
frappe, toutes les ides de la loi. Il n'avait pas encore accompli,
disons-le, tous les progrs. Il n'en tait pas encore  distinguer entre
ce qui est crit par l'homme et ce qui est crit par Dieu, entre la loi
et le droit. Il n'avait point examin et pes le droit que prend l'homme
de disposer de l'irrvocable et de l'irrparable. Il n'tait pas rvolt
du mot _vindicte_. Il trouvait simple que de certaines effractions de la
loi crite fussent suivies de peines ternelles, et il acceptait, comme
procd de civilisation, la damnation sociale. Il en tait encore l,
sauf  avancer infailliblement plus tard, sa nature tant bonne, et au
fond toute faite de progrs latent.

Dans ce milieu d'ides, Jean Valjean lui apparaissait difforme et
repoussant. C'tait le rprouv. C'tait le forat. Ce mot tait pour
lui comme un son de trompette du jugement; et, aprs avoir considr
longtemps Jean Valjean, son dernier geste tait de dtourner la tte.
_Vade retro_.

Marius, il faut le reconnatre et mme y insister, tout en interrogeant
Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: _vous me
confessez_, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions
dcisives. Ce n'tait pas qu'elles ne se fussent prsentes  son
esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade?
Javert? Qui sait o se fussent arrtes les rvlations? Jean Valjean ne
semblait pas homme  reculer, et qui sait si Marius, aprs l'avoir
pouss, n'aurait pas souhait le retenir? Dans de certaines conjonctures
suprmes, ne nous est-il pas arriv  tous, aprs avoir fait une
question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la rponse?
C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lchets-l. Il n'est pas
sage de questionner  outrance les situations sinistres, surtout quand
le ct indissoluble de notre propre vie y est fatalement ml. Des
explications dsespres de Jean Valjean, quelque pouvantable lumire
pouvait sortir, et qui sait si cette clart hideuse n'aurait pas
rejailli jusqu' Cosette? Qui sait s'il n'en ft pas rest une sorte de
lueur infernale sur le front de cet ange? L'claboussure d'un clair,
c'est encore de la foudre. La fatalit a de ces solidarits-l, o
l'innocence elle-mme s'empreint de crime par la sombre loi des reflets
colorants. Les plus pures figures peuvent garder  jamais la
rverbration d'un voisinage horrible.  tort ou  raison, Marius avait
eu peur. Il en savait dj trop. Il cherchait plutt  s'tourdir qu'
s'clairer. perdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les
yeux sur Jean Valjean.

Cet homme tait de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser
en chercher le fond? C'est une pouvante de questionner l'ombre. Qui
sait ce qu'elle va rpondre? L'aube pourrait en tre noircie pour
jamais.

Dans cette situation d'esprit, c'tait pour Marius une perplexit
poignante de penser que cet homme aurait dsormais un contact quelconque
avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait
recul, et d'o aurait pu sortir une dcision implacable et dfinitive,
il se reprochait presque  prsent de ne pas les avoir faites. Il se
trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette
faiblesse l'avait entran  une concession imprudente. Il s'tait
laiss toucher. Il avait eu tort. Il aurait d purement et simplement
rejeter Jean Valjean. Jean Valjean tait la part du feu, il aurait d la
faire, et dbarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en
voulait  la brusquerie de ce tourbillon d'motions qui l'avait
assourdi, aveugl, et entran. Il tait mcontent de lui-mme.

Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui rpugnaient
profondment.  quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il
s'tourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas
approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-mme. Il avait promis, il
s'tait laiss entraner  promettre; Jean Valjean avait sa promesse;
mme  un forat, surtout  un forat, on doit tenir sa parole.
Toutefois, son premier devoir tait envers Cosette. En somme, une
rpulsion, qui dominait tout, le soulevait.

Marius roulait confusment tout cet ensemble d'ides dans son esprit,
passant de l'une  l'autre, et remu par toutes. De l un trouble
profond. Il ne lui fut pas ais de cacher ce trouble  Cosette, mais
l'amour est un talent, et Marius y parvint.

Du reste, il fit, sans but apparent, des questions  Cosette, candide
comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de
son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que
tout ce qu'un homme peut tre de bon, de paternel et de respectable, ce
forat l'avait t pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et
suppos tait rel. Cette ortie sinistre avait aim et protg ce lys.




Livre huitime--La dcroissance crpusculaire




Chapitre I

La chambre d'en bas


Le lendemain,  la nuit tombante, Jean Valjean frappait  la porte
cochre de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reut. Basque se
trouvait dans la cour  point nomm, et comme s'il avait eu des ordres.
Il arrive quelquefois qu'on dit  un domestique: Vous guetterez monsieur
un tel, quand il arrivera.

Basque, sans attendre que Jean Valjean vnt  lui, lui adressa la
parole:

--Monsieur le baron m'a charg de demander  monsieur s'il dsire monter
ou rester en bas?

--Rester en bas, rpondit Jean Valjean.

Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle
basse et dit: Je vais prvenir madame.

La pice o Jean Valjean entra tait un rez-de-chausse vot et humide,
servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrel de
carreaux rouges, et mal clair d'une fentre  barreaux de fer.

Cette chambre n'tait pas de celles que harclent le houssoir, la tte
de loup et le balai. La poussire y tait tranquille. La perscution des
araignes n'y tait pas organise. Une telle toile, largement tale,
bien noire, orne de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres
de la fentre. La salle, petite et basse, tait meuble d'un tas de
bouteilles vides amonceles dans un coin. La muraille, badigeonne d'un
badigeon d'ocre jaune, s'caillait par larges plaques. Au fond, il y
avait une chemine de bois peinte en noir  tablette troite. Un feu y
tait allum; ce qui indiquait qu'on avait compt sur la rponse de Jean
Valjean: _Rester en bas_.

Deux fauteuils taient placs aux deux coins de la chemine. Entre les
fauteuils tait tendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit
montrant plus de corde que de laine.

La chambre avait pour clairage le feu de la chemine et le crpuscule
de la fentre.

Jean Valjean tait fatigu. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne
dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.

Basque revint, posa sur la chemine une bougie allume et se retira.
Jean Valjean, la tte ploye et le menton sur la poitrine, n'aperut ni
Basque, ni la bougie.

Tout  coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette tait derrire lui.

Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se
retourna. Il la contempla. Elle tait adorablement belle. Mais ce qu'il
regardait de ce profond regard, ce n'tait pas la beaut, c'tait l'me.

--Ah bien, s'cria Cosette, voil une ide! pre, je savais que vous
tiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue  celle-l. Marius
me dit que c'est vous qui voulez que je vous reoive ici.

--Oui, c'est moi.

--Je m'attendais  la rponse. Tenez-vous bien. Je vous prviens que je
vais vous faire une scne. Commenons par le commencement. Pre,
embrassez-moi.

Et elle tendit sa joue.

Jean Valjean demeura immobile.

--Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est
gal, je vous pardonne. Jsus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La
voici.

Et elle tendit l'autre joue.

Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il et les pieds clous dans
le pav.

--Ceci devient srieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je
me dclare brouille. Vous me devez mon raccommodement. Vous dnez avec
nous.

--J'ai dn.

--Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand.
Les grands-pres sont faits pour tancer les pres. Allons. Montez avec
moi dans le salon. Tout de suite.

--Impossible.

Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux
questions.

--Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus
laide de la maison. C'est horrible ici.

--Tu sais....

Jean Valjean se reprit.

--Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.

Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.

--Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut
dire?

Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois
recours.

--Vous avez voulu tre madame. Vous l'tes.

--Pas pour vous, pre.

--Ne m'appelez plus pre.

--Comment?

--Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.

--Vous n'tes plus pre? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean?
Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des rvolutions, a! que
s'est-il donc pass? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez
pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce
que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu
quelque chose?

--Rien.

--Eh bien alors?

--Tout est comme  l'ordinaire.

--Pourquoi changez-vous de nom?

--Vous en avez bien chang, vous.

Il sourit encore de ce mme sourire et ajouta:

--Puisque vous tes madame Pontmercy, je puis bien tre monsieur Jean.

--Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai  mon mari
la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espre qu'il n'y
consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais
on ne fait pas du chagrin  sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez
pas le droit d'tre mchant, vous qui tes bon.

Il ne rpondit pas.

Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrsistible,
les levant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son
menton, ce qui est un profond geste de tendresse.

--Oh! lui dit-elle, soyez bon!

Et elle poursuivit:

--Voici ce que j'appelle tre bon: tre gentil, venir demeurer ici,
reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme
rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Arm,
ne pas nous donner des charades  deviner, tre comme tout le monde,
dner avec nous, djeuner avec nous, tre mon pre.

Il dgagea ses mains.

--Vous n'avez plus besoin de pre, vous avez un mari.

Cosette s'emporta.

--Je n'ai plus besoin de pre! Des choses comme  qui n'ont pas le sens
commun, on ne sait que dire vraiment!

--Si Toussaint tait l, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est
 chercher des autorits et qui se rattache  toutes les branches, elle
serait la premire  convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes
manires  moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aim mon coin
noir.

--Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, a,
de vouloir tre monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.

--Tout  l'heure, en venant, rpondit Jean Valjean, j'ai vu rue
Saint-Louis un meuble. Chez un bniste. Si j'tais une jolie femme, je
me donnerais ce meuble-l. Une toilette trs bien; genre d' prsent. Ce
que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrust. Une glace
assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.

--Hou! le vilain ours! rpliqua Cosette.

Et avec une gentillesse suprme, serrant les dents et cartant les
lvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'tait une Grce copiant une
chatte.

--Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager.
Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me dfendez pas contre
Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule.
J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je
l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me
fait banqueroute. Je commande  Nicolette un bon petit dner. On n'en
veut pas de votre dner, madame. Et mon pre Fauchelevent veut que je
l'appelle monsieur Jean, et que je le reoive dans une affreuse vieille
laide cave moisie o les murs ont de la barbe, et o il y a, en fait de
cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles
d'araignes! Vous tes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais
on accorde une trve  des gens qui se marient. Vous n'auriez pas d
vous remettre  tre singulier tout de suite. Vous allez donc tre bien
content dans votre abominable rue de l'Homme-Arm. J'y ai t bien
dsespre, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites
beaucoup de peine. Fi!

Et, srieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:

--Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?

La navet,  son insu, pntre quelquefois trs avant. Cette question,
simple pour Cosette, tait profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait
gratigner; elle dchirait.

Jean Valjean plit. Il resta un moment sans rpondre, puis, d'un accent
inexprimable et se parlant  lui-mme, il murmura:

--Son bonheur, c'tait le but de ma vie.  prsent Dieu peut me signer
ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.

--Ah! vous m'avez dit _tu_! s'cria Cosette.

Et elle lui sauta au cou.

Jean Valjean, perdu, l'treignit contre sa poitrine avec garement. Il
lui sembla presque qu'il la reprenait.

--Merci, pre! lui dit Cosette.

L'entranement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira
doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.

--Eh bien? dit Cosette.

Jean Valjean rpondit:

--Je vous quitte, madame, on vous attend.

Et, du seuil de la porte, il ajouta:

--Je vous ai dit tu. Dites  votre mari que cela ne m'arrivera plus.
Pardonnez-moi.

Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupfaite de cet adieu
nigmatique.




Chapitre II

Autre pas en arrire


Le jour suivant,  la mme heure, Jean Valjean revint.

Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'tonna plus, ne s'cria plus
qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle vita de dire ni pre
ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler
madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle et
t triste, si la tristesse lui et t possible.

Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations
dans lesquelles l'homme aim dit ce qu'il veut, n'explique rien, et
satisfait la femme aime. La curiosit des amoureux ne va pas trs loin
au del de leur amour.

La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprim les
bouteilles, et Nicolette les araignes.

Tous les lendemains qui suivirent ramenrent  la mme heure Jean
Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les
paroles de Marius autrement qu' la lettre. Marius s'arrangea de manire
 tre absent aux heures o Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma 
la nouvelle manire d'tre de M. Fauchelevent. Toussaint y aida.
_Monsieur a toujours t comme a_, rptait-elle. Le grand-pre rendit
ce dcret:--C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, 
quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est
juxtaposition; un nouveau venu est une gne. Il n'y a plus de place,
toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le
pre Gillenormand ne demanda pas mieux que d'tre dispens de ce
monsieur. Il ajouta:--Rien n'est plus commun que ces originaux-l. Ils
font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de
Canaples tait pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce
sont des apparences fantasques qu'ont les gens.

Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui et d'ailleurs pu deviner
une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble
extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent,
agite l o elle devrait tre calme. On regarde  la superficie ces
bouillonnements sans cause; on n'aperoit pas l'hydre qui se trane au
fond.

Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils
nourrissent, un dragon qui les ronge, un dsespoir qui habite leur nuit.
Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui
une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce
misrable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il
est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne
comprend rien se fait  sa surface. Une ride mystrieuse se plisse, puis
s'vanouit, puis reparat; une bulle d'air monte et crve. C'est peu de
chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bte inconnue.

De certaines habitudes tranges, arriver  l'heure o les autres
partent, s'effacer pendant que les autres s'talent, garder dans toutes
les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille,
chercher l'alle solitaire, prfrer la rue dserte, ne point se mler
aux conversations, viter les foules et les ftes, sembler  son aise et
vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et
sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par
l'escalier drob, toutes ces singularits insignifiantes, rides, bulles
d'air, plis fugitifs  la surface, viennent souvent d'un fond
formidable.

Plusieurs semaines se passrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu 
peu de Cosette; les relations que cre le mariage, les visites, le soin
de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de
Cosette n'taient pas coteux; ils consistaient en un seul: tre avec
Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'tait l la grande
occupation de sa vie. C'tait pour eux une joie toujours toute neuve de
sortir bras dessus bras dessous,  la face du soleil, en pleine rue,
sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette
eut une contrarit. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le
soudage de deux vieilles filles tant impossible, et s'en alla. Le
grand-pre se portait bien; Marius plaidait  et l quelques causes; la
tante Gillenormand menait paisiblement prs du nouveau mnage cette vie
latrale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.

Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela
le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-mme  la
dtacher de lui, lui russissait. Elle tait de plus en plus gaie et de
moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le
sentait. Un jour elle lui dit tout  coup: vous tiez mon Pre, vous
n'tes plus mon pre, vous tiez mon oncle, vous n'tes plus mon oncle,
vous tiez monsieur Fauchelevent, vous tes Jean. Qui tes-vous donc? Je
n'aime pas tout a. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de
vous.

Il demeurait toujours rue de l'Homme-Arm, ne pouvant se rsoudre 
s'loigner du quartier qu'habitait Cosette.

Dans les premiers temps il ne restait prs de Cosette que quelques
minutes, puis s'en allait.

Peu  peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On et
dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il
arriva plus tt et partit plus tard.

Un jour il chappa  Cosette de lui dire: Pre. Un clair de joie
illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites
Jean,--Ah! c'est vrai, rpondit-elle avec un clat de rire, monsieur
Jean.--C'est bien, dit-il. Et il se dtourna pour qu'elle ne le vt pas
essuyer ses yeux.




Chapitre III

Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet


Ce fut la dernire fois.  partir de cette dernire lueur, l'extinction
complte se fit. Plus de familiarit, plus de bonjour avec un baiser,
plus jamais ce mot si profondment doux: mon pre! il tait, sur sa
demande et par sa propre complicit, successivement chass de tous ses
bonheurs; et il avait cette misre qu'aprs avoir perdu Cosette tout
entire en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en dtail.

L'oeil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les
jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se
concentrait dans cette heure-l. Il s'asseyait prs d'elle, il la
regardait en silence, ou bien il lui parlait des annes d'autrefois, de
son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.

Une aprs-midi,--c'tait une des premires journes d'avril, dj
chaude, encore frache, le moment de la grande gat du soleil, les
jardins qui environnaient les fentres de Marius et de Cosette avaient
l'motion du rveil, l'aubpine allait poindre, une bijouterie de
girofles s'talait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses
billaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un
charmant commencement de pquerettes et de boutons-d'or, les papillons
blancs de l'anne dbutaient, le vent, ce mntrier de la noce
ternelle, essayait dans les arbres les premires notes de cette grande
symphonie aurorale que les vieux potes appelaient le renouveau,--Marius
dit  Cosette:--Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la
rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas tre ingrats.--Et ils s'envolrent
comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet
leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient dj derrire eux quelque
chose qui tait comme le printemps de leur amour. La maison de la rue
Plumet, tant prise  bail, appartenait encore  Cosette. Ils allrent 
ce jardin et  cette maison. Ils s'y retrouvrent, ils s'y oublirent.
Le soir,  l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des
Filles-du-Calvaire.--Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas
rentre encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une
heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tte et s'en alla.

Cosette tait si enivre de sa promenade  leur jardin et si joyeuse
d'avoir vcu tout un jour dans son pass qu'elle ne parla pas d'autre
chose le lendemain.

Elle ne s'aperut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.

--De quelle faon tes-vous alls l? lui demanda Jean Valjean.

-- pied.

--Et comment tes-vous revenus?

--En fiacre.

Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie troite que menait
le jeune couple. Il en tait importun. L'conomie de Marius tait
svre, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda
une question:

--Pourquoi n'avez-vous pas une voiture  vous? Un joli coup ne vous
coterait que cinq cents francs par mois. Vous tes riches.

--Je ne sais pas, rpondit Cosette.

--C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne
l'avez pas remplace. Pourquoi?

--Nicolette suffit.

--Mais il vous faudrait une femme de chambre.

--Est-ce que je n'ai pas Marius?

--Vous devriez avoir une maison  vous, des domestiques  vous, une
voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous.
Pourquoi ne pas profiter de ce que vous tes riches? La richesse, cela
s'ajoute au bonheur.

Cosette ne rpondit rien.

Les visites de Jean Valjean ne s'abrgeaient point. Loin de l. Quand
c'est le coeur qui glisse, on ne s'arrte pas sur la pente.

Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier
l'heure, il faisait l'loge de Marius; il le trouvait beau, noble,
courageux, spirituel, loquent, bon. Cosette enchrissait. Jean Valjean
recommenait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot tait inpuisable; il
y avait des volumes dans ces six lettres. De cette faon Jean Valjean
parvenait  rester longtemps. Voir Cosette, oublier prs d'elle, cela
lui tait si doux! C'tait le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs
fois que Basque vint dire  deux reprises: Monsieur Gillenormand
m'envoie rappeler  Madame la baronne que le dner est servi.

Ces jours-l, Jean Valjean rentrait chez lui trs pensif.

Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui
s'tait prsente  l'esprit de Marius? Jean Valjean tait-il en effet
une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites 
son papillon?

Un jour il resta plus longtemps encore qu' l'ordinaire. Le lendemain,
il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la chemine.--Tiens!
pensa-t-il. Pas de feu.--Et il se donna  lui-mme cette
explication:--C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont
cess.

--Dieu! qu'il fait froid ici! s'cria Cosette en entrant.

--Mais non, dit Jean Valjean.

--C'est donc vous qui avez dit  Basque de ne pas faire de feu?

--Oui. Nous sommes en mai tout  l'heure.

--Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en
faut toute l'anne.

--J'ai pens que le feu tait inutile.

--C'est bien l une de vos ides! reprit Cosette.

Le jour d'aprs, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils taient
rangs  l'autre bout de la salle prs de la porte.--Qu'est-ce que cela
veut dire? pensa Jean Valjean.

Il alla chercher les fauteuils, et les remit  leur place ordinaire prs
de la chemine.

Ce feu rallum l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus
longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller,
Cosette lui dit:

--Mon mari m'a dit une drle de chose hier.

--Quelle chose donc?

--Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente.
Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-pre. J'ai rpondu:
Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les
trois mille? J'ai rpondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi.
Et puis j'ai demand: Pourquoi me dis-tu a? Il m'a rpondu: Pour
savoir.

Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de
lui quelque explication; il l'couta dans un morne silence. Il s'en
retourna rue de l'Homme-Arm; il tait si profondment absorb qu'il se
trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la
maison voisine. Ce ne fut qu'aprs avoir mont presque deux tages qu'il
s'aperut de son erreur et qu'il redescendit.

Son esprit tait bourrel de conjectures. Il tait vident que Marius
avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il
craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait mme peut-tre
dcouvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hsitait
devant cette fortune suspecte, et rpugnait  la prendre comme sienne,
aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'tre riches d'une
richesse trouble.

En outre, vaguement, Jean Valjean commenait  se sentir conduit.

Le jour suivant, il eut, en pntrant dans la salle basse, comme une
secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas mme une
chaise.

--Ah , s'cria Cosette en entrant, pas de fauteuils! O sont donc les
fauteuils?

--Ils n'y sont plus, rpondit Jean Valjean.

--Voil qui est fort!

Jean Valjean bgaya:

--C'est moi qui ai dit  Basque de les enlever.

--Et la raison?

--Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.

--Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.

--Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.

--Pourquoi?

--Vous avez sans doute du monde ce soir.

--Nous n'avons personne.

Jean Valjean ne put dire un mot de plus.

Cosette haussa les paules.

--Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites teindre le feu.
Comme vous tes singulier!

--Adieu, murmura Jean Valjean.

Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire:
Adieu, madame.

Il sortit accabl.

Cette fois il avait compris.

Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.

--Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.

Elle eut comme un lger serrement de coeur, mais elle s'en aperut 
peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.

Le jour d'aprs, il ne vint pas.

Cosette n'y prit pas garde, passa sa soire et dormit sa nuit, comme 
l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se rveillant. Elle tait si heureuse!
Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il tait
malade, et pourquoi il n'tait pas venu la veille. Nicolette rapporta la
rponse de monsieur Jean. Il n'tait point malade. Il tait occup. Il
viendrait bientt. Le plus tt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire
un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'tait son habitude
de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'et pas d'inquitude.
Qu'on ne songet point  lui.

Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait rpt les propres
paroles de sa matresse. Que madame envoyait savoir pourquoi monsieur
Jean n'tait pas venu la veille. Il y a deux jours que je ne suis venu,
dit Jean Valjean avec douceur.

Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien 
Cosette.




Chapitre IV

L'attraction et l'extinction


Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l't de
1833, les passants clairsems du Marais, les marchands des boutiques,
les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement
vtu de noir, qui, tous les jours, vers la mme heure,  la nuit
tombante, sortait de la rue de l'Homme-Arm, du ct de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux,
gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arriv  la rue de
l'charpe, tournait  gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.

L il marchait  pas lents, la tte tendue en avant, ne voyant rien,
n'entendant rien, l'oeil immuablement fix sur un point toujours le
mme, qui semblait pour lui toil, et qui n'tait autre que l'angle de
la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue,
plus son oeil s'clairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles
comme une aurore intrieure il avait l'air fascin et attendri, ses
lvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait  quelqu'un
qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avanait le plus
lentement qu'il pouvait. On et dit que, tout en souhaitant d'arriver,
il avait peur du moment o il serait tout prs. Lorsqu'il n'y avait plus
que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer,
son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire
qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tte et la fixit de sa
prunelle faisaient songer  l'aiguille qui cherche le ple. Quelque
temps qu'il mt  faire durer l'arrive, il fallait bien arriver; il
atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrtait, il
tremblait, il passait sa tte avec une sorte de timidit sombre au del
du coin de la dernire maison, et il regardait dans cette rue, et il y
avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait 
l'blouissement de l'impossible et  la rverbration d'un paradis
ferm. Puis une larme, qui s'tait peu  peu amasse dans l'angle des
paupires, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et
quelquefois s'arrtait  sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur
amre. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il et t de pierre;
puis il s'en retournait par le mme chemin et du mme pas, et,  mesure
qu'il s'loignait son regard s'teignait.

Peu  peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu' l'angle de la rue des
Filles-du-Calvaire; il s'arrtait  mi-chemin dans la rue Saint-Louis;
tantt un peu plus loin, tantt un peu plus prs. Un jour, il resta au
coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des
Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tte de
droite  gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa
chemin.

Bientt, il ne vint mme plus jusqu' la rue Saint-Louis. Il arrivait
jusqu' la rue Pave, secouait le front, et s'en retournait; puis il
n'alla plus au del de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dpassa
plus les Blancs-Manteaux. On et dit un pendule qu'on ne remonte plus et
dont les oscillations s'abrgent en attendant qu'elles s'arrtent.

Tous les jours il sortait de chez lui  la mme heure, il entreprenait
le mme trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-tre sans qu'il en
et conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage
exprimait cette unique ide:  quoi bon? La prunelle tait teinte; plus
de rayonnement. La larme aussi tait tarie; elle ne s'amassait plus
dans l'angle des paupires; cet oeil pensif tait sec. La tte du
vieillard tait toujours tendue en avant; le menton par moments remuait;
les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le
temps tait mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait
point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les
enfants le suivaient en riant.




Livre neuvime--Suprme ombre, suprme aurore




Chapitre I

Piti pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux


C'est une terrible chose d'tre heureux! Comme on s'en contente! Comme
on trouve que cela suffit! Comme, tant en possession du faux but de la
vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!

Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.

Marius, nous l'avons expliqu, avant son mariage, n'avait pas fait de
questions  M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire 
Jean Valjean. Il avait regrett la promesse  laquelle il s'tait laiss
entraner. Il s'tait beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette
concession au dsespoir. Il s'tait born  loigner peu  peu Jean
Valjean de sa maison et  l'effacer le plus possible dans l'esprit de
Cosette. Il s'tait en quelque sorte toujours plac entre Cosette et
Jean Valjean, sr que de cette faon elle ne l'apercevrait pas et n'y
songerait point. C'tait plus que l'effacement, c'tait l'clipse.

Marius faisait ce qu'il jugeait ncessaire et juste. Il croyait avoir,
pour carter Jean Valjean, sans duret, mais sans faiblesse, des raisons
srieuses qu'on a vues dj et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le
hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procs qu'il avait plaid, un
ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de
mystrieux renseignements qu'il n'avait pu,  la vrit, approfondir,
par respect mme pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par
mnagement pour la situation prilleuse de Jean Valjean. Il croyait, en
ce moment-l mme, avoir un grave devoir  accomplir, la restitution des
six cent mille francs  quelqu'un qu'il cherchait le plus discrtement
possible. En attendant, il s'abstenait de toucher  cet argent.

Quant  Cosette, elle n'tait dans aucun de ces secrets-l; mais il
serait dur de la condamner, elle aussi.

Il y avait de Marius  elle un magntisme tout-puissant, qui lui faisait
faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait.
Elle sentait, du ct de monsieur Jean, une volont de Marius; elle
s'y conformait. Son mari n'avait eu rien  lui dire; elle subissait la
pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obissait
aveuglment. Son obissance ici consistait  ne pas se souvenir de ce
que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort  faire pour cela. Sans
qu'elle st elle-mme pourquoi, et sans qu'il y ait  l'en accuser, son
me tait tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait
d'ombre dans la pense de Marius s'obscurcissait dans la sienne.

N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet
oubli et cet effacement n'taient que superficiels. Elle tait plutt
tourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si
longtemps nomm son pre. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est
ce qui avait un peu fauss la balance de ce coeur, penche d'un seul
ct.

Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'tonnait.
Alors Marius la calmait:--Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit
qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait
l'habitude de disparatre ainsi. Mais pas si longtemps.--Deux ou trois
fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Arm s'informer si monsieur
Jean tait revenu de son voyage. Jean Valjean fit rpondre que non.

Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin,
Marius.

Disons encore que, de leur ct, Marius et Cosette avaient t absents.
Ils taient alls  Vernon. Marius avait men Cosette au tombeau de son
pre.

Marius avait peu  peu soustrait Cosette  Jean Valjean. Cosette s'tait
laiss faire.

Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas,
l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi
reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature,
nous l'avons dit ailleurs, regarde devant elle. La nature divise les
tres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tourns
vers l'ombre, les arrivants vers la lumire. De l un cart qui, du ct
des vieux, est fatal, et, du ct des jeunes, involontaire. Cet cart,
d'abord insensible, s'accrot lentement comme toute sparation de
branches. Les rameaux, sans se dtacher du tronc, s'en loignent. Ce
n'est pas leur faute. La jeunesse va o est la joie, aux ftes, aux
vives clarts, aux amours. La vieillesse va  la fin. On ne se perd pas
de vue, mais il n'y a plus d'treinte. Les jeunes gens sentent le
refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons
pas ces pauvres enfants.




Chapitre II

Dernires palpitations de la lampe sans huile


Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue,
s'assit sur une borne, sur cette mme borne o Gavroche, dans la nuit du
5 au 6 juin, l'avait trouv songeant; il resta l quelques minutes, puis
remonta. Ce fut la dernire oscillation du pendule. Le lendemain, il ne
sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.

Sa portire, qui lui apprtait son maigre repas, quelques choux ou
quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de
terre brune et s'exclama:

--Mais vous n'avez pas mang hier, pauvre cher homme!

--Si fait, rpondit Jean Valjean.

--L'assiette est toute pleine.

--Regardez le pot  l'eau. Il est vide.

--Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mang.

--Eh bien, ft Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?

--Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en mme temps, cela
s'appelle la fivre.

--Je mangerai demain.

--Ou  la Trinit. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je
mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes
viquelottes qui taient si bonnes!

Jean Valjean prit la main de la vieille femme:

--Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.

--Je ne suis pas contente de vous, rpondit la portire.

Jean Valjean ne voyait gure d'autre crature humaine que cette bonne
femme. Il y a dans Paris des rues o personne ne passe et des maisons o
personne ne vient. Il tait dans une de ces rues-l et dans une de ces
maisons-l.

Du temps qu'il sortait encore, il avait achet  un chaudronnier pour
quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroch  un clou
en face de son lit. Ce gibet-l est toujours bon  voir.

Une semaine s'coula sans que Jean Valjean ft un pas dans sa chambre.
Il demeurait toujours couch. La portire disait  son mari:--Le
bonhomme de l-haut ne se lve plus, il ne mange plus, il n'ira pas
loin. a a des chagrins, a. On ne m'tera pas de la tte que sa fille
est mal marie.

Le portier rpliqua avec l'accent de la souverainet maritale:

--S'il est riche, qu'il ait un mdecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en
ait pas. S'il n'a pas de mdecin, il mourra.

--Et s'il en a un?

--Il mourra, dit le portier.

La portire se mit  gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui
poussait dans ce qu'elle appelait son pav, et tout en arrachant
l'herbe, elle grommelait:

--C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un
poulet.

Elle aperut au bout de la rue un mdecin du quartier qui passait; elle
prit sur elle de le prier de monter.

--C'est au deuxime, lui dit-elle. Vous n'aurez qu' entrer. Comme le
bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours  la porte.

Le mdecin vit Jean Valjean et lui parla.

Quand il redescendit, la portire l'interpella:

--Eh bien, docteur?

--Votre malade est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il a?

--Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une
personne chre. On meurt de cela.

--Qu'est-ce qu'il vous a dit?

--Il m'a dit qu'il se portait bien.

--Reviendrez-vous, docteur?

--Oui, rpondit le mdecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revnt.




Chapitre III

Une plume pse  qui soulevait la charrette Fauchelevent


Un soir Jean Valjean eut de la peine  se soulever sur le coude; il se
prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration tait courte et
s'arrtait par instants; il reconnut qu'il tait plus faible qu'il ne
l'avait encore t. Alors, sans doute sous la pression de quelque
proccupation suprme, il fit un effort, se dressa sur son sant, et
s'habilla. Il mit son vieux vtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y
tait revenu, et il le prfrait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en
s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui
coulait du front.

Depuis qu'il tait seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin
d'habiter le moins possible cet appartement dsert.

Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.

Il l'tala sur son lit.

Les chandeliers de l'vque taient  leur place sur la chemine. Il
prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les
chandeliers. Puis, quoiqu'il ft encore grand jour, c'tait en t, il
les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allums en plein
jour dans les chambres o il y a des morts.

Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble  l'autre l'extnuait, et
il tait oblig de s'asseoir. Ce n'tait point de la fatigue ordinaire
qui dpense la force pour la renouveler; c'tait le reste des mouvements
possibles; C'tait la vie puise qui s'goutte dans des efforts
accablants qu'on ne recommencera pas.

Une des chaises o il se laissa tomber tait place devant le miroir, si
fatal pour lui, si providentiel pour Marius, o il avait lu sur le
buvard l'criture renverse de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne
se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius,
on lui et  peine donn cinquante ans; cette anne avait compt trente.
Ce qu'il avait sur le front, ce n'tait plus la ride de l'ge, c'tait
la marque mystrieuse de la mort. On sentait l le creusement de l'ongle
impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette
couleur qui ferait croire qu'il y a dj de la terre dessus; les deux
coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens
sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de
reproche; on et dit un de ces grands tres tragiques qui ont  se
plaindre de quelqu'un.

Il tait dans cette situation, la dernire phase de l'accablement, o la
douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagule; il y a sur
l'me comme un caillot de dsespoir.

La nuit tait venue. Il trana laborieusement une table et le vieux
fauteuil prs de la chemine, et posa sur la table une plume, de l'encre
et du papier.

Cela fait, il eut un vanouissement. Quand il reprit connaissance, il
avait soif. Ne pouvant soulever le pot  l'eau, il le pencha pniblement
vers sa bouche, et but une gorge.

Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait
rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.

Ces contemplations-l durent des heures qui semblent des minutes. Tout 
coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda
 la table que les flambeaux de l'vque clairaient, et prit la plume.

Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la
plume tait recourb, l'encre tait dessche, il fallut qu'il se levt
et qu'il mt quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire
sans s'arrter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forc d'crire
avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.

Sa main tremblait. Il crivit lentement quelques lignes que voici:

Cosette, je te bnis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me
faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu
d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent.
Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez
toujours mon enfant bien-aim. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici
ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me
les rappeler, coute bien, cet argent est bien  toi. Voici toute la
chose: Le jais blanc vient de Norvge, le jais noir vient d'Angleterre,
la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus lger, plus
prcieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en
Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrs et une lampe
 esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec
de la rsine et du noir de fume et cotait quatre francs la livre. J'ai
imagin de la faire avec de la gomme laque et de la trbenthine. Elle
ne cote plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles
se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une
petite membrure en fer noir. Le verre doit tre violet pour les bijoux
de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achte beaucoup. C'est
le pays du jais...

Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de
ces sanglots dsesprs qui montaient par moments des profondeurs de son
tre, le pauvre homme prit sa tte dans ses deux mains, et songea.

--Oh! s'cria-t-il au dedans de lui-mme (cris lamentables, entendus de
Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a
pass sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans mme la revoir. Oh! une
minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder,
elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est
affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait
un mot. Est-ce que cela ferait du mal  quelqu'un? Non, c'est fini,
jamais. Me voil tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.

En ce moment on frappa  sa porte.




Chapitre IV

Bouteille d'encre qui ne russit qu' blanchir


Ce mme jour, ou, pour mieux dire, ce mme soir, comme Marius sortait de
table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier 
tudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
crit la lettre est dans l'antichambre.

Cosette avait pris le bras du grand-pre et faisait un tour dans le
jardin.

Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
pli grossier, rien qu' les voir, de certaines missives dplaisent. La
lettre qu'avait apporte Basque tait de cette espce.

Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'veille un souvenir comme
une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: _
monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son htel_. Le tabac reconnu
lui fit reconnatre l'criture. On pourrait dire que l'tonnement a des
clairs. Marius fut comme illumin d'un de ces clairs-l.

L'odorat, ce mystrieux aide-mmoire, venait de faire revivre en lui
tout un monde. C'tait bien l le papier, la faon de plier, la teinte
blafarde de l'encre, c'tait bien l l'criture connue; surtout c'tait
l le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.

Ainsi, trange coup de tte du hasard! une des deux pistes qu'il avait
tant cherches, celle pour laquelle dernirement encore il avait fait
tant d'efforts et qu'il croyait  jamais perdue, venait d'elle-mme
s'offrir  lui.

Il dcacheta avidement la lettre, et il lut:

Monsieur le baron,

Si l'tre Suprme m'en avait donn les talents, j'aurais pu tre le
baron Thnard, membre de l'institut (acadmie des sciences), mais je ne
le suis pas. Je porte seulement le mme nom que lui, heureux si ce
souvenir me recommande  l'excellence de vos bonts. Le bienfait dont
vous m'honorerez sera rciproque. Je suis en possession d'un secret
consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret 
votre disposition dsirant avoir l'honneur de vous tre hutile. Je vous
donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
individu qui n'y a pas droit, madame la baronne tant de haute
naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
avec le crime sans abdiquer.

J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.

Avec respect.

La lettre tait signe Thnard.

Cette signature n'tait pas fausse. Elle tait seulement un peu abrge.

Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la rvlation. Le
certificat d'origine tait complet. Aucun doute n'tait possible.

L'motion de Marius fut profonde. Aprs le mouvement de surprise, il eut
un mouvement de bonheur. Qu'il trouvt maintenant l'autre homme qu'il
cherchait, celui qui l'avait sauv lui Marius, et il n'aurait plus rien
 souhaiter.

Il ouvrit un tiroir de son secrtaire, y prit quelques billets de
banque, les mit dans sa poche, referma le secrtaire et sonna. Basque
entre-billa la porte.

--Faites entrer, dit Marius.

Basque annona:

--Monsieur Thnard.

Un homme entra.

Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui tait parfaitement
inconnu.

Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
des lunettes vertes  double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
les cheveux lisss et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux taient gris. Il
tait vtu de noir de la tte aux pieds, d'un noir trs rp, mais
propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
supposer une montre. Il tenait  la main un vieux chapeau. Il marchait
vot, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
salut.

Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
trop ample, quoique soigneusement boutonn, ne semblait pas fait pour
lui. Ici une courte digression est ncessaire.

Il y avait  Paris,  cette poque, dans un vieux logis borgne, rue
Beautreillis, prs de l'Arsenal, un juif ingnieux qui avait pour
profession de changer un gredin en honnte homme. Pas pour trop
longtemps, ce qui et pu tre gnant pour le gredin. Le changement se
faisait  vue, pour un jour ou deux,  raison de trente sous par jour,
au moyen d'un costume ressemblant le plus possible  l'honntet de tout
le monde. Ce loueur de costumes s'appelait _le Changeur_; les filous
parisiens lui avaient donn ce nom, et ne lui en connaissaient pas
d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
affublait les gens taient  peu prs possibles. Il avait des
spcialits et des catgories;  chaque clou de son magasin pendait,
use et fripe, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, l
l'habit de cur, l l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
l'habit d'homme d'tat. Cet tre tait le costumier du drame immense que
la friponnerie joue  Paris. Son bouge tait la coulisse d'o le vol
sortait et o l'escroquerie rentrait. Un coquin dguenill arrivait  ce
vestiaire, dposait trente sous, et choisissait, selon le rle qu'il
voulait jouer ce jour-l, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
l'escalier, le coquin tait quelqu'un. Le lendemain les nippes taient
fidlement rapportes, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
n'tait jamais vol. Ces vtements avaient un inconvnient, ils
n'allaient pas; n'tant point faits pour ceux qui les portaient, ils
taient collants pour celui-ci, flottants pour celui-l, et ne
s'ajustaient  personne. Tout filou qui dpassait la moyenne humaine en
petitesse ou en grandeur, tait mal  l'aise dans les costumes du
Changeur. Il ne fallait tre ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
n'avait prvu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure  l'espce
dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
ni grand, ni petit. De l des adaptations quelquefois difficiles dont
les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
pour les exceptions! L'habit d'homme d'tat, par exemple, noir du haut
en bas, et par consquent convenable, et t trop large pour Pitt et
trop troit pour Castelcicala. Le vtement d'_homme d'tat_ tait
dsign comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: Un
habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
bottes et du linge. Il y avait en marge: _Ancien ambassadeur_, et une
note que nous transcrivons galement: Dans une bote spare, une
perruque proprement frise, des lunettes vertes, des breloques, et deux
petits tuyaux de plume d'un pouce de long envelopps de coton. Tout
cela revenait  l'homme d'tat, ancien ambassadeur. Tout ce costume
tait, si l'on peut parler ainsi, extnu; les coutures blanchissaient,
une vague boutonnire s'entrouvrait  l'un des coudes; en outre, un
bouton manquait  l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un dtail;
la main de l'homme d'tat, devant toujours tre dans l'habit et sur le
coeur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.

Si Marius avait t familier avec les institutions occultes de Paris, il
et tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
d'introduire, l'habit d'homme d'tat emprunt au Dcroche-moi-a du
Changeur.

Le dsappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
qu'il attendait, tourna en disgrce pour le nouveau venu. Il l'examina
des pieds  la tte, pendant que le personnage s'inclinait dmesurment,
et lui demanda d'un ton bref:

--Que voulez-vous?

L'homme rpondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
crocodile donnerait quelque ide:

--Il me semble impossible que je n'aie pas dj eu l'honneur de voir
monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulirement
rencontr, il y a quelques annes, chez madame la princesse Bagration et
dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.

C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
reconnatre quelqu'un qu'on ne connat point.

Marius tait attentif au parler de cet homme. Il piait l'accent et le
geste, mais son dsappointement croissait; c'tait une prononciation
nasillarde, absolument diffrente du son de voix aigre et sec auquel il
s'attendait. Il tait tout  fait drout.

--Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.

La rponse tait bourrue. Le personnage, gracieux quand mme, insista.

--Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
beaucoup Chateaubriand. Il est trs affable. Il me dit quelquefois:
Thnard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?

Le front de Marius devint de plus en plus svre:

--Je n'ai jamais eu l'honneur d'tre reu chez monsieur de
Chateaubriand. Abrgeons. Qu'est-ce que vous voulez?

L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.

--Monsieur le baron, daignez m'couter. Il y a en Amrique, dans un pays
qui est du ct de Panama, un village appel la Joya. Ce village se
compose d'une seule maison. Une grande maison carre de trois tages en
briques cuites au soleil, chaque ct du carr long de cinq cents pieds,
chaque tage en retraite de douze pieds sur l'tage infrieur de faon 
laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'difice, au centre
une cour intrieure o sont les provisions et les munitions, pas de
fentres, des meurtrires, pas de porte, des chelles, des chelles pour
monter du sol  la premire terrasse, et de la premire  la seconde, et
de la seconde  la troisime, des chelles pour descendre dans la cour
intrieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
chambres, des chelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
chelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrires; nul
moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
habitants, voil ce village. Pourquoi tant de prcautions? c'est que ce
pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.

--O voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du dsappointement
passait  l'impatience.

-- ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigu. La
vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
sauvages.

--Aprs?

--Monsieur le baron, l'gosme est la loi du monde. La paysanne
proltaire qui travaille  la journe se retourne quand la diligence
passe, la paysanne propritaire qui travaille  son champ ne se retourne
pas. Le chien du pauvre aboie aprs le riche, le chien du riche aboie
aprs le pauvre. Chacun pour soi. L'intrt, voil le but des hommes.
L'or, voil l'aimant.

--Aprs? Concluez.

--Je voudrais aller m'tablir  la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
pouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
long et cher. Il me faut un peu d'argent.

--En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.

L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
rpliqua avec un redoublement de sourire:

--Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?

Cela tait  peu prs vrai. Le fait est que le contenu de l'ptre avait
gliss sur Marius. Il avait vu l'criture plus qu'il n'avait lu la
lettre. Il s'en souvenait  peine. Depuis un moment un nouvel veil
venait de lui tre donn. Il avait remarqu ce dtail: mon pouse et ma
demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un oeil pntrant. Un juge
d'instruction n'et pas mieux regard. Il le guettait presque. Il se
borna  lui rpondre:

--Prcisez.

L'inconnu insra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tte
sans redresser son pine dorsale, mais en scrutant de son ct Marius
avec le regard vert de ses lunettes.

--Soit, monsieur le baron. Je prcise. J'ai un secret  vous vendre.

--Un secret?

--Un secret.

--Qui me concerne?

--Un peu.

--Quel est ce secret?

Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'coutant.

--Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
intressant.

--Parlez.

--Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.

Marius tressaillit.

--Chez moi? non, dit-il.

L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:

--Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
ici de faits anciens, arrirs, caducs, qui peuvent tre effacs par la
prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
faits rcents, de faits actuels, de faits encore ignors de la justice 
cette heure. Je continue. Cet homme s'est gliss dans votre confiance,
et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
nom vrai. Et vous le dire pour rien.

--J'coute.

--Il s'appelle Jean Valjean.

--Je le sais.

--Je vais vous dire, galement pour rien, qui il est.

--Dites.

--C'est un ancien forat.

--Je le sais.

--Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Non. Je le savais auparavant.

Le ton froid de Marius, cette double rplique _je le sais_, son
laconisme rfractaire au dialogue, remurent dans l'inconnu quelque
colre sourde. Il dcocha  la drobe  Marius un regard furieux, tout
de suite teint. Si rapide qu'il ft, ce regard tait de ceux qu'on
reconnat quand on les a vus une fois; il n'chappa point  Marius. De
certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines mes; la
prunelle, ce soupirail de la pense, s'en embrase; les lunettes ne
cachent rien; mettez donc une vitre  l'enfer.

L'inconnu reprit, en souriant:

--Je ne me permets pas de dmentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
vous devez voir que je suis renseign. Maintenant ce que j'ai  vous
apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intresse la fortune de
madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est  vendre.
C'est  vous que je l'offre d'abord. Bon march. Vingt mille francs.

--Je sais ce secret-l comme je sais les autres, dit Marius.

Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:

--Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.

--Je vous rpte que vous n'avez rien  m'apprendre. Je sais ce que vous
voulez me dire.

Il y eut dans l'oeil de l'homme un nouvel clair. Il s'cria:

--Il faut pourtant que je dne aujourd'hui. C'est un secret
extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
parle. Donnez-moi vingt francs.

Marius le regarda fixement:

--Je sais votre secret extraordinaire; de mme que je savais le nom de
Jean Valjean, de mme que je sais votre nom.

--Mon nom?

--Oui.

--Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
l'crire et de vous le dire. Thnard.

--Dier.

--Hein?

--Thnardier.

--Qui a?

Dans le danger, le porc-pic se hrisse, le scarabe fait le mort, la
vieille garde se forme en carr; cet homme se mit  rire.

Puis il pousseta d'une chiquenaude un grain de poussire sur la manche
de son habit.

Marius continua:

--Vous tes aussi l'ouvrier Jondrette, le comdien Fabantou, le pote
Genflot, l'espagnol don Alvars, et la femme Balizard.

--La femme quoi?

--Et vous avez tenu une gargote  Montfermeil.

--Une gargote! Jamais.

--Et je vous dis que vous tes Thnardier.

--Je le nie.

--Et que vous tes un gueux. Tenez.

Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta  la
face.

--Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!

Et l'homme, boulevers, saluant, saisissant le billet, l'examina.

--Cinq cents francs! reprit-il, bahi. Et il bgaya  demi-voix: Un
fafiot srieux!

Puis brusquement:

--Eh bien soit, s'cria-t-il. Mettons-nous  notre aise.

Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrire,
arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
tuyaux de plume dont il a t question tout  l'heure, et qu'on a
d'ailleurs dj vus  une autre page de ce livre, il ta son visage
comme on te son chapeau.

L'oeil s'alluma; le front ingal, ravin, bossu par endroits,
hideusement rid en haut, se dgagea, le nez redevint aigu comme un bec;
le profil froce et sagace de l'homme de proie reparut.

--Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'o
avait disparu tout nasillement, je suis Thnardier.

Et il redressa son dos vot.

Thnardier, car c'tait bien lui, tait trangement surpris; il et t
troubl s'il avait pu l'tre. Il tait venu apporter de l'tonnement, et
c'tait lui qui en recevait. Cette humiliation lui tait paye cinq
cents francs, et,  tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en tait pas
moins abasourdi.

Il voyait pour la premire fois ce baron Pontmercy, et, malgr son
dguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait 
fond. Et non seulement ce baron tait au fait de Thnardier, mais il
semblait au fait de Jean Valjean. Qu'tait-ce que ce jeune homme presque
imberbe, si glacial et si gnreux, qui savait les noms des gens, qui
savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?

Thnardier, on se le rappelle, quoique ayant t voisin de Marius, ne
l'avait jamais vu, ce qui est frquent  Paris; il avait autrefois
entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme trs pauvre appel
Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait crit, sans le
connatre, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'tait possible
dans son esprit entre ce Marius-l et M. le baron Pontmercy.

Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernires syllabes, pour
lesquelles il avait toujours eu le lgitime ddain qu'on doit  ce qui
n'est qu'un remercment.

Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise  la piste des maris du
16 fvrier, et par ses fouilles personnelles, il tait parvenu  savoir
beaucoup de choses, et, du fond de ses tnbres, il avait russi 
saisir plus d'un fil mystrieux. Il avait,  force d'industrie,
dcouvert, ou, tout au moins,  force d'inductions, devin, quel tait
l'homme qu'il avait rencontr un certain jour dans le Grand gout. De
l'homme, il tait facilement arriv au nom. Il savait que madame la
baronne Pontmercy, c'tait Cosette. Mais de ce ct-l, il comptait tre
discret. Qui tait Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-mme. Il
entrevoyait bien quelque btardise, l'histoire de Fantine lui avait
toujours sembl louche, mais  quoi bon en parler? Pour se faire payer
son silence? Il avait, ou croyait avoir,  vendre mieux que cela. Et,
selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette rvlation au
baron Pontmercy: _Votre femme est btarde_, cela n'et russi qu'
attirer la botte du mari vers les reins du rvlateur.

Dans la pense de Thnardier, la conversation avec Marius n'avait pas
encore commenc. Il avait d reculer, modifier sa stratgie, quitter une
position, changer de front; mais rien d'essentiel n'tait encore
compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
avait quelque chose de dcisif  dire, et mme contre ce baron Pontmercy
si bien renseign et si bien arm, il se sentait fort. Pour les hommes
de la nature de Thnardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
allait s'engager, quelle tait sa situation? Il ne savait pas  qui il
parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
revue intrieure de ses forces, et aprs avoir dit: _Je suis
Thnardier_, il attendit.

Marius tait rest pensif. Il tenait donc enfin Thnardier. Cet homme,
qu'il avait tant dsir retrouver, tait l. Il allait donc pouvoir
faire honneur  la recommandation du colonel Pontmercy. Il tait humili
que ce hros dt quelque chose  ce bandit, et que la lettre de change
tire du fond du tombeau par son pre sur lui Marius ft jusqu' ce jour
proteste. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe o tait
son esprit vis--vis de Thnardier, qu'il y avait lieu de venger le
colonel du malheur d'avoir t sauv par un tel gredin. Quoi qu'il en
ft, il tait content. Il allait donc enfin dlivrer de ce crancier
indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
la prison pour dettes la mmoire de son pre.

 ct de ce devoir, il en avait un autre, claircir, s'il se pouvait,
la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se prsenter.
Thnardier savait peut-tre quelque chose. Il pouvait tre utile de voir
le fond de cet homme. Il commena par l.

Thnardier avait fait disparatre le fafiot srieux dans son gousset,
et regardait Marius avec une douceur presque tendre.

Marius rompit le silence.

--Thnardier, je vous ai dit votre nom.  prsent, votre secret, ce que
vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
Un voleur, parce qu'il a vol un riche manufacturier dont il a caus la
ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassin l'agent de
police Javert.

--Je ne comprends pas, monsieur le baron, ft Thnardier.

--Je vais me faire comprendre. coutez. Il y avait, dans un
arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
quelque ancien dml avec la justice, et qui, sous le nom de M.
Madeleine, s'tait relev et rhabilit. Cet homme tait devenu, dans
toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant 
sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
en quelque sorte, par occasion. Il tait le pre nourricier des pauvres.
Il fondait des hpitaux, ouvrait des coles, visitait les malades,
dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
tait comme le tuteur du pays. Il avait refus la croix, on l'avait
nomm maire. Un forat libr savait le secret d'une peine encourue
autrefois par cet homme; il le dnona et le fit arrter, et profita de
l'arrestation pour venir  Paris et se faire remettre par le banquier
Laffitte,--Je tiens le fait du caissier lui-mme,--au moyen d'une fausse
signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait  M.
Madeleine. Ce forat, qui a vol M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
Quant  l'autre fait, vous n'avez rien non plus  m'apprendre. Jean
Valjean a tu l'agent Javert; il l'a tu d'un coup de pistolet. Moi qui
vous parle, j'tais prsent.

Thnardier jeta  Marius le coup d'oeil souverain d'un homme battu qui
remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
l'infrieur vis--vis du suprieur doit avoir le triomphe clin, et
Thnardier se borna  dire  Marius:

--Monsieur le baron, nous faisons fausse route.

Et il souligna cette phrase en faisant faire  son trousseau de
breloques un moulinet expressif.

--Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.

--Ce sont des chimres. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vrit et la justice. Je
n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
Valjean n'a point vol M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tu
Javert.

--Voil qui est fort! comment cela?

--Pour deux raisons.

--Lesquelles? parlez.

--Voici la premire: il n'a pas vol M. Madeleine, attendu que c'est
lui-mme Jean Valjean qui est M. Madeleine.

--Que me contez-vous l?

--Et voici la seconde: il n'a pas assassin Javert, attendu que celui
qui a tu Javert, c'est Javert.

--Que voulez-vous dire?

--Que Javert s'est suicid.

--Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.

Thnardier reprit en scandant sa phrase  la faon d'un alexandrin
antique:

--L'agent-de-police-Ja-vert-a-t-trouv-noy-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.


--Mais prouvez donc!

Thnardier tira de sa poche de ct une large enveloppe de papier gris
qui semblait contenir des feuilles plies de diverses grandeurs.

--J'ai mon dossier, dit-il avec calme.

Et il ajouta:

--Monsieur le baron, dans votre intrt, j'ai voulu connatre  fond mon
Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le mme homme,
et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
l'criture est suspecte, l'criture est complaisante, mais des preuves
imprimes.

Tout en parlant, Thnardier extrayait de l'enveloppe deux numros de
journaux jaunis, fans, et fortement saturs de tabac. L'un de ces deux
journaux, cass  tous les plis et tombant en lambeaux carrs, semblait
beaucoup plus ancien que l'autre.

--Deux faits, deux preuves, fit Thnardier. Et il tendit  Marius les
deux journaux dploys.

Ces deux journaux, le lecteur les connat. L'un, le plus ancien, un
numro du _Drapeau blanc_ du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
 la page 148 du tome troisime de ce livre, tablissait l'identit de
M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un _Moniteur_ du 15 juin 1832,
constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il rsultait d'un rapport
verbal de Javert au prfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
rue de la Chanvrerie, il avait d la vie  la magnanimit d'un insurg
qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brler la cervelle,
avait tir en l'air.

Marius lut. Il y avait vidence, date certaine, preuve irrfragable, ces
deux journaux n'avaient pas t imprims exprs pour appuyer les dires
de Thnardier; la note publie dans le _Moniteur_ tait communique
administrativement par la prfecture de police. Marius ne pouvait
douter. Les renseignements du commis-caissier taient faux et lui-mme
s'tait tromp. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
Marius ne put retenir un cri de joie:

--Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
fortune tait vraiment  lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un hros! c'est un
saint!

--Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un hros, dit Thnardier. C'est
un assassin et un voleur.

Et il ajouta du ton d'un homme qui commence  se sentir quelque
autorit:--Calmons-nous.

Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
revenaient, tombrent sur lui comme une douche de glace.

--Encore! dit-il.

--Toujours, fit Thnardier. Jean Valjean n'a pas vol Madeleine, mais
c'est un voleur. Il n'a pas tu Javert, mais c'est un meurtrier.

--Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misrable vol d'il y a
quarante ans, expi, cela rsulte de vos journaux mmes, par toute une
vie de repentir, d'abngation et de vertu?

--Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je rpte que je parle
de faits actuels. Ce que j'ai  vous rvler est absolument inconnu.
C'est de l'indit. Et peut-tre y trouverez-vous la source de la fortune
habilement offerte par Jean Valjean  madame la baronne. Je dis
habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du mme coup, cacher
son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se crer une famille,
ce ne serait pas trs maladroit.

--Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.

--Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la rcompense 
votre gnrosit. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
ne t'es-tu pas adress  Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
combinaison ingnieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage 
la Joya, je vous prfre, vous qui avez tout,  lui qui n'a rien. Je
suis un peu fatigu, permettez-moi de prendre une chaise.

Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.

Thnardier s'installa sur une chaise capitonne, reprit les deux
journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
son ongle le _Drapeau blanc_: Celui-ci m'a donn du mal pour l'avoir.
Cela fait, il croisa les jambes et s'tala sur le dos, attitude propre
aux gens srs de ce qu'ils disent, puis entra en matire, gravement et
en appuyant sur les mots:

--Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
l'meute, un homme tait dans le Grand gout de Paris, du ct o
l'gout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
d'Ina.

Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thnardier.
Thnardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
adversaire sous ses paroles:

--Cet homme, forc de se cacher, pour des raisons du reste trangres 
la politique, avait pris l'gout pour domicile et en avait une clef.
C'tait, je le rpte, le 6 juin; il pouvait tre huit heures du soir.
L'homme entendit du bruit dans l'gout. Trs surpris, il se blottit, et
guetta. C'tait un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
son ct. Chose trange, il y avait dans l'gout un autre homme que lui.
La grille de sortie de l'gout n'tait pas loin. Un peu de lumire qui
en venait lui permit de reconnatre le nouveau venu et de voir que cet
homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courb. L'homme qui
marchait courb tait un ancien forat, et ce qu'il tranait sur ses
paules tait un cadavre. Flagrant dlit d'assassinat, s'il en fut.
Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forat
allait jeter ce cadavre  la rivire. Un fait  noter, c'est qu'avant
d'arriver  la grille de sortie, ce forat, qui venait de loin dans
l'gout, avait ncessairement rencontr une fondrire pouvantable o il
semble qu'il et pu laisser le cadavre; mais, ds le lendemain, les
goutiers, en travaillant  la fondrire, y auraient retrouv l'homme
assassin, et ce n'tait pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
aim traverser la fondrire, avec son fardeau, et ses efforts ont d
tre effrayants, il est impossible de risquer plus compltement sa vie;
je ne comprends pas qu'il soit sorti de l vivant.

La chaise de Marius se rapprocha encore. Thnardier en profita pour
respirer longuement. Il poursuivit:

--Monsieur le baron, un gout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
tout, et mme de place. Quand deux hommes sont l, il faut qu'ils se
rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicili et le passant furent
forcs de se dire bonjour,  regret l'un et l'autre. Le passant dit au
domicili:--_Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
la clef, donne-la-moi_. Ce forat tait un homme d'une force terrible.
Il n'y avait pas  refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
voir, sinon qu'il tait jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
dfigur par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de dchirer et
d'arracher par derrire, sans que l'assassin s'en apert, un morceau de
l'habit de l'homme assassin. Pice  conviction, vous comprenez; moyen
de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
mit la pice  conviction dans sa poche. Aprs quoi il ouvrit la grille,
fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
sauva, se souciant peu d'tre ml au surplus de l'aventure et surtout
ne voulant pas tre l quand l'assassin jetterait l'assassin  la
rivire. Vous comprenez  prsent. Celui qui portait le cadavre, c'est
Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
morceau de l'habit....

Thnardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant,  la
hauteur de ses yeux, pinc entre ses deux pouces et ses deux index, un
lambeau de drap noir dchiquet, tout couvert de taches sombres.

Marius s'tait lev, ple, respirant  peine, l'oeil fix sur le morceau
de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite tendue derrire
lui, cherchait en ttonnant sur la muraille une clef qui tait  la
serrure d'un placard prs de la chemine. Il trouva cette clef, ouvrit
le placard, et y enfona son bras sans y regarder, et sans que sa
prunelle effare se dtacht du chiffon que Thnardier tenait dploy.

Cependant Thnardier continuait:

--Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
homme assassin tait un opulent tranger attir par Jean Valjean dans
un pige et porteur d'une somme norme.

--Le jeune homme c'tait moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.

Puis, arrachant le morceau des mains de Thnardier, il s'accroupit sur
l'habit, et rapprocha du pan dchiquet le morceau dchir. La dchirure
s'adaptait exactement, et le lambeau compltait l'habit.

Thnardier tait ptrifi. Il pensa ceci: Je suis pat.

Marius se redressa frmissant, dsespr, rayonnant.

Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thnardier, lui
prsentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
billets de cinq cents francs et de mille francs.

--Vous tes un infme! vous tes un menteur, un calomniateur, un
sclrat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifi; vous
vouliez le perdre, vous n'avez russi qu' le glorifier. Et c'est vous
qui tes un voleur! Et c'est vous qui tes un assassin! Je vous ai vu,
Thnardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hpital. J'en sais
assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin mme, si je
voulais. Tenez, voil mille francs, sacripant que vous tes!

Et il jeta un billet de mille francs  Thnardier.

--Ah! Jondrette Thnardier, vil coquin! que ceci vous serve de leon,
brocanteur de secrets, marchand de mystres, fouilleur de tnbres,
misrable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
protge.

--Waterloo! grommela Thnardier, en empochant les cinq cents francs avec
les mille francs.

--Oui, assassin! vous y avez sauv la vie  un colonel....

-- un gnral, dit Thnardier, en relevant la tte.

-- un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
liard pour un gnral. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
heureux seulement, c'est tout ce que je dsire. Ah! monstre! Voil
encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez ds demain, pour
l'Amrique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
menteur! Je veillerai  votre dpart, bandit, et je vous compterai  ce
moment-l vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!

--Monsieur le baron, rpondit Thnardier en saluant jusqu' terre,
reconnaissance ternelle.

Et Thnardier sortit, n'y concevant rien, stupfait et ravi de ce doux
crasement sous des sacs d'or et de cette foudre clatant sur sa tte en
billets de banque.

Foudroy, il l'tait, mais content aussi; et il et t trs fch
d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-l.

Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours aprs les
vnements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
Marius, pour l'Amrique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misre morale de
Thnardier, ce bourgeois manqu, tait irrmdiable; il fut en Amrique
ce qu'il tait en Europe. Le contact d'un mchant homme suffit
quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thnardier se fit ngrier.

Ds que Thnardier fut dehors, Marius courut au jardin o Cosette se
promenait encore.

--Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauv la
vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton chle.

Cosette le crut fou, et obit.

Il ne respirait pas, il mettait la main sur son coeur pour en comprimer
les battements. Il allait et venait  grands pas, il embrassait
Cosette:--Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.

Marius tait perdu. Il commenait  entrevoir dans ce Jean Valjean on
ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inoue lui
apparaissait, suprme et douce, humble dans son immensit. Le forat se
transfigurait en Christ. Marius avait l'blouissement de ce prodige. Il
ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'tait grand.

En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
Cosette et s'y lana.

--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Arm, numro 7. Le fiacre partit.

--Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Arm. Je n'osais plus
t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.

--Ton pre, Cosette! ton pre plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
m'as dit que tu n'avais jamais reu la lettre que je t'avais envoye par
Gavroche. Elle sera tombe dans ses mains. Cosette, il est all  la
barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'tre un ange, en
passant, il en a sauv d'autres; il a sauv Javert. Il m'a tir de ce
gouffre pour me donner  toi. Il m'a port sur son dos dans cet
effroyable gout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, aprs avoir
t ta providence, il a t la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
fondrire pouvantable,  s'y noyer cent fois,  se noyer dans la boue,
Cosette! il me l'a fait traverser. J'tais vanoui je ne voyais rien, je
n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
trouvions! Je passerai le reste de ma vie  le vnrer. Oui, ce doit
tre cela, vois-tu, Cosette? C'est  lui que Gavroche aura remis ma
lettre. Tout s'explique. Tu comprends.

Cosette ne comprenait pas un mot.

--Tu as raison, lui dit-elle.

Cependant le fiacre roulait.




Chapitre V

Nuit derrire laquelle il y a le jour


Au coup qu'il entendit frapper  sa porte, Jean Valjean se retourna.

--Entrez, dit-il faiblement.

La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.

Cosette se prcipita dans la chambre.

Marius resta sur le seuil, debout, appuy contre le montant de la porte.

--Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras
ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans
les yeux.

Cosette, suffoque d'motion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.

--Pre! dit-elle.

Jean Valjean, boulevers, bgayait:

--Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!

Et, serr dans les bras de Cosette, il s'cria:

--C'est toi! tu es l! Tu me pardonnes donc!

Marius, baissant les paupires pour empcher ses larmes de couler, fit
un pas et murmura entre ses lvres contractes convulsivement pour
arrter les sanglots:

--Mon pre!

--Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean.

Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:--Merci.

Cosette arracha son chle et jeta son chapeau sur le lit.

--Cela me gne, dit-elle.

Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle carta ses cheveux
blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.

Jean Valjean se laissait faire, gar.

Cosette, qui ne comprenait que trs confusment, redoublait ses
caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.

Jean Valjean balbutiait:

--Comme on est bte! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous,
monsieur Pontmercy, qu'au moment o vous tes entr, je me disais: C'est
fini. Voil sa petite robe, je suis un misrable homme, je ne verrai
plus Cosette, je disais cela au moment mme o vous montiez l'escalier.
tais-je idiot! Voil comme on est idiot! Mais on compte sans le bon
Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bta! Non,
non, a ne se passera pas comme a. Allons, il y a l un pauvre bonhomme
qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et
l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'tais bien malheureux!

Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit:

--J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en
temps. Un coeur, cela veut un os  ronger. Cependant je sentais bien que
j'tais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi,
reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'terniser. Ah! Dieu bni,
je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est trs beau? Ah! tu as un
joli col brod,  la bonne heure. J'aime ce dessin-l. C'est ton mari
qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires.
Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps.

Et Cosette reprenait:

--Quelle mchancet de nous avoir laisss comme cela! O tes-vous donc
all? pourquoi avez-vous t si longtemps? Autrefois vos voyages ne
duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoy Nicolette, on
rpondait toujours: Il est absent. Depuis quand tes-vous revenu?
Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous tes trs
chang? Ah! le vilain pre! il a t malade, et nous ne l'avons pas su!
Tiens, Marius, tte sa main comme elle est froide!

--Ainsi vous voil! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! rpta Jean
Valjean.

 ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait
dans le coeur de Marius trouva une issue, il clata:

--Cosette, entends-tu? il en est l! il me demande pardon. Et sais-tu ce
qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauv la vie. Il a fait plus. Il t'a
donne  moi. Et aprs m'avoir sauv et aprs t'avoir donne  moi,
Cosette, qu'a-t-il fait de lui-mme? il s'est sacrifi. Voil l'homme.
Et,  moi l'ingrat,  moi l'oublieux,  moi l'impitoyable,  moi le
coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie passe aux pieds de
cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet gout, cette
fournaise, ce cloaque, il a tout travers pour moi, pour toi, Cosette!
Il m'a emport  travers toutes les morts qu'il cartait de moi et qu'il
acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les
hrosmes, toutes les saintets, il les a! Cosette, cet homme-l, c'est
l'ange!

--Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?

--Mais vous! s'cria Marius avec une colre o il y avait de la
vnration, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi.
Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus,
sous prtexte de vous dmasquer, vous vous calomniez. C'est affreux.

--J'ai dit la vrit, rpondit Jean Valjean.

--Non, reprit Marius, la vrit, c'est toute la vrit; et vous ne
l'avez pas dite. Vous tiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir
dit? Vous aviez sauv Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous
devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit?

--Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il
fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'gout,
vous m'auriez fait rester prs de vous. Je devais donc me taire. Si
j'avais parl, cela aurait tout gn.

--Gn quoi! gn qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous
allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que
c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous
faites partie de nous-mmes. Vous tes son pre et le mien. Vous ne
passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez
pas que vous serez demain ici.

--Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas
chez vous.

--Que voulez-vous dire? rpliqua Marius. Ah , nous ne permettons plus
de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne
vous lchons pas.

--Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une
voiture en bas. Je vous enlve. S'il le faut, j'emploierai la force.

Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.

--Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si
vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azales y
viennent trs bien. Les alles sont sables avec du sable de rivire; il
y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est
moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous
sommes en rpublique, tout le monde se dit _tu_, n'est-ce pas, Marius?
Le programme est chang. Si vous saviez, pre, j'ai eu un chagrin, il y
avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un
horrible chat me l'a mang. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui
mettait sa tte  sa fentre et qui me regardait! J'en ai pleur.
J'aurais tu le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le
monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme
le grand-pre va tre content! Vous aurez votre carr dans le jardin,
vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que
les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous
m'obirez bien.

Jean Valjean l'coutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa
voix plutt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui
sont les sombres perles de l'me, germait lentement dans son oeil. Il
murmura:

--La preuve que Dieu est bon, c'est que la voil.

--Mon pre! dit Cosette.

Jean Valjean continua:

--C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des
oiseaux plein leurs arbres. Je me promnerais avec Cosette. tre des
gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin,
c'est doux. On se voit ds le matin. Nous cultiverions chacun un petit
coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes
roses. Ce serait charmant. Seulement....

Il s'interrompit, et dit doucement:

--C'est dommage.

La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaa par un
sourire.

Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.

--Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que
vous tes malade? Est-ce que vous souffrez?

--Moi? non, rpondit Jean Valjean, je suis trs bien. Seulement....

Il s'arrta.

--Seulement quoi?

--Je vais mourir tout  l'heure.

Cosette et Marius frissonnrent.

--Mourir! s'cria Marius.

--Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean.

Il respira, sourit, et reprit:

--Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge
est donc mort, parle, que j'entende ta voix!

Marius ptrifi regardait le vieillard.

Cosette poussa un cri dchirant.

--Pre! mon pre! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous
viviez, entendez-vous!

Jean Valjean leva la tte vers elle avec adoration.

--Oh oui, dfends-moi de mourir. Qui sait? j'obirai peut-tre. J'tais
en train de mourir quand vous tes arrivs. Cela m'a arrt, il m'a
sembl que je renaissais.

--Vous tes plein de force et de vie, s'cria Marius. Est-ce que vous
vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en
aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et  genoux encore! Vous
allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous
reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons dsormais qu'une pense,
votre bonheur!

--Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que
vous ne mourrez pas.

Jean Valjean continuait de sourire.

--Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je
ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pens comme vous et moi, et il
ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon
arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez
heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse pouse le
matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des
rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que
tous les enchantements du ciel vous remplissent l'me, et maintenant,
moi qui ne suis bon  rien, que je meure, il est sr que tout cela est
bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible
maintenant, je sens tout  fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai
eu un vanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui
est l. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi.

Un bruit se fit  la porte. C'tait le mdecin qui entrait.

--Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres
enfants.

Marius s'approcha du mdecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?...
mais dans la manire de le prononcer, il y avait une question complte.

Le mdecin rpondit  la question par un coup d'oeil expressif.

--Parce que les choses dplaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une
raison pour tre injuste envers Dieu.

Il y eut un silence. Toutes les poitrines taient oppresses.

Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit  la contempler comme
s'il voulait en prendre pour l'ternit.  la profondeur d'ombre o il
tait dj descendu, l'extase lui tait encore possible en regardant
Cosette. La rverbration de ce doux visage illuminait sa face ple. Le
spulcre peut avoir son blouissement.

Le mdecin lui tta le pouls.

--Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et
Marius.

Et, se penchant  l'oreille de Marius, il ajouta trs bas:

--Trop tard.

Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considra Marius
et le mdecin avec srnit. On entendit sortir de sa bouche cette
parole  peine articule:

--Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre.

Tout  coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe
mme de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme  la muraille, carta Marius
et le mdecin qui voulaient l'aider, dtacha du mur le petit crucifix de
cuivre qui y tait suspendu, revint s'asseoir avec toute la libert de
mouvement de la pleine sant, et dit d'une voix haute en posant le
crucifix sur la table:

--Voil le grand martyr.

Puis sa poitrine s'affaissa, sa tte eut une vacillation, comme si
l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, poses sur ses
genoux, se mirent  creuser de l'ongle l'toffe de son pantalon.

Cosette lui soutenait les paules, et sanglotait, et tchait de lui
parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mls 
cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme
celles-ci:--Pre! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous
retrouvions que pour vous perdre?

On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le
spulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du ttonnement dans
l'action de mourir.

Jean Valjean, aprs cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front
comme pour en faire tomber les tnbres, et redevint presque pleinement
lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.

--Il revient! docteur, il revient! cria Marius.

--Vous tes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce
qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur
Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher  l'argent. Cet
argent-l est bien  votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants,
c'est mme pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir
vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norvge. Tout ceci est dans
le papier que voil, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai invent de
remplacer les coulants en tle soude par des coulants en tle
rapproche. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez
tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien 
elle. Je vous donne ces dtails-l pour que vous ayez l'esprit en repos.

La portire tait monte et regardait par la porte entre-bille. Le
mdecin la congdia, mais il ne put empcher qu'avant de disparatre
cette bonne femme zle ne crit au mourant:

--Voulez-vous un prtre?

--J'en ai un, rpondit Jean Valjean.

Et, du doigt, il sembla dsigner un point au-dessus de sa tte o l'on
et dit qu'il voyait quelqu'un.

Il est probable que l'vque en effet assistait  cette agonie.

Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins.

Jean Valjean reprit:

--Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six
cent mille francs sont bien  Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si
vous n'en jouissiez pas! Nous tions parvenus  faire trs bien cette
verroterie-l. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de
Berlin. Par exemple, on ne peut pas galer le verre noir d'Allemagne.
Une grosse, qui contient douze cents grains trs bien taills, ne cote
que trois francs.

Quand un tre qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard
qui se cramponne  lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets
d'angoisse, ne sachant que dire  la mort, dsesprs et tremblants,
taient debout devant lui, Cosette donnant la main  Marius.

D'instant en instant, Jean Valjean dclinait. Il baissait; il se
rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle tait devenu intermittent;
un peu de rle l'entrecoupait. Il avait de la peine  dplacer son
avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en mme temps que
la misre des membres et l'accablement du corps croissait, toute la
majest de l'me montait et se dployait sur son front. La lumire du
monde inconnu tait dj visible dans sa prunelle.

Sa figure blmissait et en mme temps souriait. La vie n'tait plus l,
il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait.
C'tait un cadavre auquel on sentait des ailes.

Il fit signe  Cosette d'approcher, puis  Marius; c'tait videmment la
dernire minute de la dernire heure, et il se mit  leur parler d'une
voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on et dit qu'il y
avait ds  prsent une muraille entre eux et lui.

--Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de
mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que
tu avais toujours de l'amiti pour ton vieux bonhomme. Comme tu es
gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un
peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais
chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oubli de
vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que
sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait  dix
francs, et se vendait soixante. C'tait vraiment un bon commerce. Il ne
faut donc pas s'tonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy.
C'est de l'argent honnte. Vous pouvez tre riches tranquillement. Il
faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux thtres, de
belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons dners  vos
amis, tre trs heureux. J'crivais tout  l'heure  Cosette. Elle
trouvera ma lettre. C'est  elle que je lgue les deux chandeliers qui
sont sur la chemine. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or,
ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en
cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donns est content de moi
l-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que
je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre
venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est l ma volont. Pas de
nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me
fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue
que je ne vous ai pas toujours aim; je vous en demande pardon.
Maintenant, elle et vous, vous n'tes qu'un pour moi. Je vous suis trs
reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez,
monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'tait ma joie; quand je la
voyais un peu ple, j'tais triste. Il y a dans la commode un billet de
cinq cents francs. Je n'y ai pas touch. C'est pour les pauvres.
Cosette, vois-tu ta petite robe, l, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y
a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons t
bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas
trs loin. Je vous verrai de l. Vous n'aurez qu' regarder quand il
fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil?
Tu tais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai
pris l'anse du seau d'eau? C'est la premire fois que j'ai touch ta
pauvre petite main. Elle tait si froide! Ah! vous aviez les mains
rouges dans ce temps-l, mademoiselle, vous les avez bien blanches
maintenant. Et la grande poupe! te rappelles-tu? Tu la nommais
Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmene au couvent! Comme tu
m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu
embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais
aller. Un jour, je t'ai donn une raquette en osier, et un volant avec
des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oubli, toi. Tu tais si
espigle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux
oreilles. Ce sont l des choses du pass. Les forts o l'on a pass
avec son enfant, les arbres o l'on s'est promen, les couvents o l'on
s'est cach, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je
m'tais imagin que tout cela m'appartenait. Voil o tait ma btise.
Ces Thnardier ont t mchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici
le moment venu de te dire le nom de ta mre. Elle s'appelait Fantine.
Retiens ce nom-l:--Fantine. Mets-toi  genoux toutes les fois que tu le
prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aime. Elle a eu en
malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il
est l-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de
ses grandes toiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous
bien toujours. Il n'y a gure autre chose que cela dans le monde:
s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. 
ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces
temps-ci, cela me fendait le coeur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je
devais faire un drle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'tais
comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que
je ne vois plus trs clair, j'avais encore des choses  dire, mais c'est
gal. Pensez un peu  moi. Vous tes des tres bnis. Je ne sais pas ce
que j'ai, je vois de la lumire. Approchez encore. Je meurs heureux.
Donnez-moi vos chres ttes bien-aimes, que je mette mes mains dessus.

Cosette et Marius tombrent  genoux, perdus, touffs de larmes,
chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne
remuaient plus.

Il tait renvers en arrire, la lueur des deux chandeliers l'clairait;
sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir
ses mains de baisers; il tait mort.

La nuit tait sans toiles et profondment obscure. Sans doute, dans
l'ombre, quelque ange immense tait debout, les ailes dployes,
attendant l'me.




Chapitre VI

L'herbe cache et la pluie efface


Il y a, au cimetire du Pre-Lachaise, aux environs de la fosse commune,
loin du quartier lgant de cette ville des spulcres, loin de tous ces
tombeaux de fantaisie qui talent en prsence de l'ternit les hideuses
modes de la mort, dans un angle dsert, le long d'un vieux mur, sous un
grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les
mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres
des lpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes
d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun
sentier, et l'on n'aime pas aller de ce ct-l, parce que l'herbe est
haute et qu'on a tout de suite les pieds mouills. Quand il y a un peu
de soleil, les lzards y viennent. Il y a, tout autour, un frmissement
de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre.

Cette pierre est toute nue. On n'a song en la taillant qu'au ncessaire
de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre
assez longue et assez troite pour couvrir un homme.

On n'y lit aucun nom.

Seulement, voil de cela bien des annes dj, une main y a crit au
crayon ces quatre vers qui sont devenus peu  peu illisibles sous la
pluie et la poussire, et qui probablement sont aujourd'hui effacs:

          _Il dort. Quoique le sort ft pour lui bien trange,_
          _Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,_
          _La chose simplement d'elle-mme arriva,_
          _Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va._




